LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DiniER ET C'E, LIBRAIRES-ÉDITEURS
QUAI DF.S AtJCUSTINS, 35.
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La biographie n’a pas l’importance exagérée et, je crois, funeste qu’elle a prise de nos jours dans la critique littéraire et philosophique. Si l’homme ne se sépare pas de l’écrivain , il s’en distingue; c’est une erreur de confondre absolument la vie réelle avec la vie de l’imagiçation^et de, l’intelligence. Qui donc n’a pas appris par l’histoire, comme par des expériences personnelles et multipliées, que la valeur intqllectuelle d’un individu ne donne pas la mesure de sa valeur morale , et réciproquement? Hélas ! il n’est que trop vrai : on rencontre des esprits grands qui ont eu l’âme petite! Quels contrastes fréquents et frappants entre la con- . duite et les maximes, entre le caractère et les opinions! La faible nature humaine n’a pas dans son essence la parfaite unité qu’on lui suppose , et il ne faut pas un effort extrême
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d’attention pour apercevoir la contradictio«n
qui en est le vice incurable et la tache originelle. '
Je ne prétends donc pas, en racontant la vie de Platon, y montrer le principe de son développement philosophique, la racine et le germe de sa doctrine, et expliquer la génération logique de ses idées. Est-ce à dire qu’il est inutile de la connaître? Ce serait une exagération contraire, et une autre erreur.
Si l’originalité du génie consiste précisément dans la puissance de réagir contre la,fatalité de la nature et de l’histoire, et de résister aux influences des faits extérieurs et des milieux qui l’entourent, il est heureusement impuissant à les dominer tout à fait. L’homme est un système, c’est-à-dire qu’il a en lui un principe libre de développement, une force qui se suffit à elle-même pour atteindre sa fin ; et en même temps il fait partie d’un système, c’està-dire qu’il ne peut atteindre sa fin que dans et par le tout dont il h’est qu’un fragment. Plongé dans la mer immense de la vie universelle, où se fond et se perd l’individualité vulgaire, l’individu énergique s’en distingue, et maintient sa personnalité debout et ferme, sans
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TIl
rompre le lien qui l’attache à l’humanité. Si le grand courant des choses qui dissout ou broie les roches de formation inconsistante et mal agrégées respecte le bloc de granit, il parvient cependant à en user les arêtes, à en arrondir les contours, peut-être même à en modifier, dans une mesure* qu’il n’est pas possible d’apprécier, la composition interne et la substance.
Quelle que soit la puissante individualité du génie de Platon, il est donc impossible de nier que les circonstances au milieu desquelles il a vécu, ont exercé sur la tendance et le caractère de .ses doctrines une influence qu’il ne faut exagérer ni méconnaître; sans s’imaginer qu’elle les expliquera tout entières, on peut croire que la biographie du philosophe répandra quelque lumière sur l’histoire de ses opinions, du moins sur l’histoire de quelques-unes de ses opinions.
D’ailleurs la vie de ces hommes qui ont nourri
et nourriront tant de générations de la moelle de leur pensée, qui sont comme la chair et le sang de notre propre esprit, excite une curiosité universelle et un sympathique respect.
C’est lui-même que l’homme honore et admire quand il admire et honore ces nobles exemplaires de l’humanité ; si elle n’a pas
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la beauté dramatique et l’importance philoso phique de celle de Socrate, j’aime à penser que la biographie de Platon, qui forme la pr«iiière partie de ce volume, ne sera ni sans intérêt ni sans utilité.
Il est certain, toutefois, que la vraie grandeur, la vraie individualité de Platon n’est pas là; il n’a pas, comme son maître, mis sa philosophie dans sa vie : il l’a mise dans ses écrits, qui ont donné à la littérature philosophique en Grèce sa forme la plus parfaite; c’est là qu’il faut l’étudier pour le connaître.' J’ai cru faciliter l’intelligence de cette vaste et subtile doctrine, en exposant et en discutant les nombreux problèmes que ces écrits ont soulevés. Cette discussion, suivie de la solution qui m’a paru la plus raisonnable , a pour objet d’abord l’authenticité; j’ai fait connaître, j’ai examiné, et souvent contredit les principes généraux et les applications particulières de la critique allemande, sur ce point délicat, où, tout en restant bref, j’ai cherché à être complet et surtout précis; je n’ai, je crois, omis aucun argument considérable, ni aucune solution sérieuse; j’ai mentionné les conjectures si diverses et si nombreuses des critiques sur les dates
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supposées de la composition de chaque dialogue, et les principes d’après lesquels on a cru pouvoir les calculer, et enfin les classifications dans lesquelles on les distribue par groupes liés, tantôt par des rapports internes, tantôt par des rapports purement formels et externes. Ce travail fait, il en restait un autre plus long, plus important et aussi plus difficile : c’était de donner un résumé des dialogues.
Tous ceux qui ont lu ou voulu lire un des ouvrages de Platon ne méconnaîtront pas Futilité de ces arguments analytiques, dont je dois expliquer la méthode constante.
Après quelques détails historiques sur les personnages mis en scène, je fixe, avec toute la précision possible, le but et le sujet ; j’établis nettement le plan , les divisions et les parties, et surtout je cherche à suivre pas à pas la marche des raisonnements et le lien des idées qui souvent, personne ne le conteste, trop souvent se dérobent. Enfin , je termine en citant les ouvrages et les travaux les plus autorisés, aussi bien que les éditions spéciales, de sorte qu’il n’est aucun dialogue de Platon , ni aucune question philosophique traitée par lui sur laquelle on ne trouve des renseignements
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bibliographiques, sinon complets, du moins suffisants à une étude approfondie et sérieuse.
Si l’illustre M. V. Cousin avait complété, comme il en avait l’intention, les arguments philosophiques qui accompagnent son excellente traduction, et dont quelques-uns sont des chefs-d’œuvre de clarté, de profondeur et d’éloquence, je n’aurais pas eu la pensée, et encore moins le courage, de recommencer son œuvre; mais on sait que ces arguments font défaut à un certain nombre de dialogues , et non pas aux moins importants, tels que le Sophiste^ la République et le Timée. D’ailleurs, comme il n’entrait pas dans son plan de donner ce que les Allemands appellent la littérature, c’est-à-dire, les renseignements bibliographiques, mon travail, que je demande en grâce qu’on ne compare pas au sien, aura peut-être, même pour les dialogues qu’il a résumés, son utilité modeste, mais spéciale.
Cette analyse est suivie de considérations sur l’ordre des dialog*ues et sur les caractères particuliers que présente la forme de l’exposition philosophique choisie par Platon. J’y cherche à expliquer pourquoi il a écrit, pourquoi il a écrit en prose , et constamment , ex-
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clusivemenl , donné à l’expression de ses doctrines la forme dialoguée; après quelques pages sur l’emploi qu’il fait du mythe et de l’ironie, cette partie se termine par une appréciation littéraire des dialogues.
J’ai ajouté enfin, dans une troisième partie supplémentaire , comme un document à consulter, une liste raisonnée des principaux biographes, commentateurs, éditeurs et traducteurs de Platon.
Si l’exécution n’a pas trahi l’intention qui l’a. inspiré, cet ouvrage pourra être considéré comme une introduction à l’intelligence et è l’étude de la philosophie de Platon.