Le Lâchés, ou du Courage
Dialogue maieutique, qui forme dans la cinquième tétralogie la troisième pièce.
Les personnages de cette scène pleine de mouvement, de vie et de grâce, sont nombreux : outre Socrate, ce sont Lysimaque, fils d’Aristide le Grand, et Mélésias, fils de ce Thucydide qui fut pendant quelque temps un adversaire redoutable de Périclès (1 ) ; Nicias et Lâchés sont les deux grands et malheureux généraux dont l’un périt dans la funeste expédition de Sicile, et dont l’autre fut vaincu à la fatale journée de Délium où Socrate montra une intrépidité héroïque (2). Les enfants de Lysimaque
(1) Athén., XI, 506, fait à Praton un reproche d’avoir dit que ce Lysimaque et ce Mélésias étaient restés au - dessous de la gloire de leur père, et voit là une preuve de ce sentiment de jalousie dont il est partout animé. Rien n’est pourtant plus exact et mieux confirmé par l'histoire. Le scholiaste de Démosthèue, ad Lepl., §95, dit de Lysimaque: O05èv eu «oir,(javTa n6Xtv, «i; xatà T7)v l<TT«ptav Éyoïisv, nXfjV ÔTt !\pta-Tei5ou f,v ulôc , et de Mélésias nous ne savons rien , si ce n’est qu’il a fait partie du gouvernement oligarchique des quatre cents.
(2) Le combat de Délium est de 424 ; Laclu“S mourut à Mantinée en 4 1 8 : c’est entre ces deux dates qu’est censé avoir eu lieu le dialogue, d’où il n’y a rien à conclure pour l’époque vraie de sa composition.
et deMélésias assistent à l’entretien, mais ne disent qu’un mot. Il s’agit d’abord de chercher quel est l’objet d’une bonne éducation de la jeunesse; il est évident que c’est de lui inspirer et de lui communiquer la vertu : pour cela, il faut savoir ce que c’est que la vertu, et au moins, si la chose paraît trop difficile, ce que c’est qu’une des vertus particulières dont l’ensemble forme la vertu même. Une lutte d’hommes armés, à laquelle les interlocuteurs viennent d’assister dansla palestre de Tauréas, faitchoisir parmi ces vertus le courage, dont on cherche la définition, comme on cherche celle de la sagesse dans le Charmide, qui est le pendant et comme le frère jumeau du Jjichès.
Le courage ne consiste pas à tenir ferme à son poste et à ne pas fuir ; ce n’est là qu’une définition, de la bravoure militaire, et encore elle est incomplète. Ce n’est pas non plus l’audace et la persévérance; car, si l’on n’y joint la raison, ce n’est qu’une folie sans valeur morale et sans utilité.
Le courage ne serait-il pas la science des choses qui sont à craindre et de celles qui ne le sont pas ? Toute vertu et le courage sont fondés sur la raison, sur une vue claire, une conscience réfléchie et raisonnée. Mais, s’il en est ainsi, si le courage est une science, il ne peut pas avoir pour objet uniquement les choses à craindre, c’est-à-dire le mal à venir, ou les choses qui ne sont pas à craindre, c’est-à-dire le bien à venir. L’objet d’une science n’est pas soumis aux catégories du temps et de l’espace : il ne change pas. Le courage sera donc la science, non
pas seulement des biens et des maux à venir, mais encore des biens et des maux présents et passés, ou plutôt du bien même et du mal en soi. Il se confondrait donc avec la vertu, et son caractère distinctif et spécifique disparaîtrait.
Le dialogue, du genre réfutatif, ne contient pas la réponse à cette difficulté, qui n’empêchera pas Platon de maintenir et de reproduire ailleurs (i) celte célèbre définition, si parfaitement d’accord avec sa doctrine et avec celle de son maître. L’objection non résolue qui termine négativement en apparence l’entretien, soulève néanmoins dans la pensée du lecteur l’opinion qu’il doit y avoir, qu’il y a un point de vue supérieur où se montrent le lien de toutes les vertus entre elles et leur unité dans la science, une idée suprême à laquelle elles ne peuvent participer qu’en perdant, dans une certaine mesure, leur isolement et leur élément de différence. Il est tout à fait conforme et à la méthode et à l’esprit de la philosophie de Platon d’ouvrir de ces longues perspectives et de laisser à l’auditeur le soin d’y marcher lui-même. Ast a contesté l’authenticité de ce dialogue, qui peut-être se trouve désigné, mais en termes généraux, dans la Métaphysique d’Aristote (2). Presque tous les autres critiques, Socher, Steinhart, Schleiermacher, Stallbaum, K. Hermann, y reconnaissent hautement le caractère de la doctrine pla-
(1) Z)c Legg., I, 630, c.
(2) Met., V, 2. C’est l’opinion de Stahr, Aristotelia, vol. If, p. 40. Kopp prétend toutefois qu’il s’agit du Sophiste.
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tonicienne et en louent le fond en même temps que le charme et la grâce (1).