Le Lysis, ou de l’Amitié
Dialogue maieutique, qui forme dans la cinquième tétralogie la quatrième pièce.
La scène de cet entretien plein de mouvement dramatique, de charme et de grâce, est placée dans la palestre de Miccos qualifié, p. 204 a, d’ami et de grand partisan de Socrate, honnête homme d’ailleurs, et assez bon sophiste, Ixavô; aoçKmiç. Ce gymnase particulier était situé à côté du Lycée, dans le voisinage du mur d’enceinte d’Athènes, près de la petite porte où se trouvait la source du Panope. La conversation a lieu entre Socrate, Hippothalès, fils de Hiéronyrae, Ctésippe, cousin de Ménéxène , qui figure dans VEuthydème (2) et assiste avec Ménéxène
(1) Berlin, 1827.
LES ÉCRITS DE PIjVTON-
aux derniers moments de Socrate, Ménéxène luimême (1) et Lysis, fils de Démocharès et petit-fils de Lysis (2), personnages tous inconnus d’ailleurs. Le sujet est l’amitié, ou plutôt ce sentiment complexe, quelquefois chaste, souvent impure confusion de l’amitié et de l’amour, que les Grecs nommaient (piXîa, et on cherche à en déterminer la vraie essence. La suite des idées, comme elles se déroulent à travers les digressions de l’action et l’abandon de la conversation, est à peu près la suivante : Il n’y a que le savoir et l’utilité qui nous attirent l’amitié des hommes. Qu’est-ce donc que l’amitié? Elle ne consiste pas à aimer, car, si l’on n’était pas aimé, on ne serait pas un ami ; elle ne consiste pas davantage à être aimé ; l’affection réciproque même ne la constitue pas toute seule, car les pères aiment leurs enfants avant qu’ils puissent répondre à leur tendresse, et l’homme aime des choses, le vin, les chevaux, qui ne sont pas susceptibles d’aimer. L’amitié n’est pas fondée uniquement sur la ressemblance des natures; car, si le bon est ami du bon, le méchant est haï du méchant, le potier hait le potier ; d’ailleurs, quand bien même on soutiendrait que les bons seuls peuvent être semblables entre eux, tandis que les méchants ne sont même pas semblables à eux-
(1) On retrouve ce nom dans les inscriptions, Corp. Inscr., Bœckh, 1. 1, p. 126, et dans Isocrate, Trapezil., 39. H ne se serait donc pas abstenu de participer h la vie politique.
(2) C’est à tort que Bœckh., Philol., p. 12, accuse Olympio* dore d’avoir, dans son Commentaire sur le Phédon (p. 131, VVyt'enb.), confondu ce Lysis avec le pythagoricien de ce nom.
mômes, on ne peut tirer aucune utilité des relations de cette sorte , puisque le semblable ne nous peut rien donner que nous n’ayons par nous-mêmes. Elle n’est pas fondée non plus sur la différence et l’opposition, quoique le contraire ait besoin de son contraire ; car le juste n’aime pas l’injuste ; le vrai ‘6st l’ennemi du faux, le bien du mal, l’amour de la haine. Autrement on arriverait à dire que l’amitié est amie de l’inimitié, proposition qui renverse toutes les notions du sens commun et de la raison.
Peut-être est-ce la beauté qui fait naître l’amour? Le beau est bon : or ni le bon ne peut aimer le bon; ni le méchant,- le méchant ; car ce sont des sem- blables : il reste que nous aimions le bon parce que nous ne sompaes ni bons ni méchants. La présence en nous du mal ne nous rend pas mauvais et nous fait désirer le bon. L’homme aime donc le bien, et n’aime que le bien; mais le mal n’est pas la cause de cet amour; car en supprimant le mal on ne supprimerait pas le goût, le désir et l’appétit de l’âme pour le bien. Ce goût a sa source dans un rapport naturel de l’âme avec le bien qui est quelque chose de conforme à son essence, to otxEîov ; mais alors comment pouvons-nous l’aimer ? s’il nous est semblable, il ne nous peut plus servir à rien; et s’il est contraire à notre nature, nous ne pouvons pas l’aimer davantage. Nous sommes des êtres bien ridicules : nous prétendons être des amis, et ne savons pas ce que c’est que l’eimitié.
Il n’est p^ contestable qu’il y a quelque
sophisme dans les procédés de cette dialectique. Le mot çi'Xsç est entendu dans des sens différents, tantôt appliqué aux hommes, tantôt aux choses, ici pris activement, là passivement; mais cette objection, qui s’applique particulièrement à la première partie du dialogue, ne suffit pas pour le faire rejeter des œuvres authentiques de Platon. Il y a en effet des propositions parfaitement conformes à la doctrine socratique et platonicienne, quoiqu’elles soient combattues sous leur forme absolue ; par exemple, que l’amitié ne peut exister qu’entre les honnêtes gens (1). L’amour, qui est un soupir vers le bien, est à la fois le sentiment d’une lacune, de l’absence du bien que nous désirons, et en même temps le sentiment de sa présence puisque nous l’aimons déjà, doctrine que nous retrouvons développée dans le Banquet (2) et les Lois (3). L’Amour a pour fin suprême et dernière le Bien.
Schleiermacher, ordinairement plus sévère, accepte le Lysis comme un appendice du Phèdre; Ast et Socher (4) le rejettent. Une anecdote rapportée par Diogène en placerait la composition dans la jeunesse de Platon, et avant la mort de Socrate (5);
(1) XcDoph., ATem., II, c. 6, § 5-8; Plat., deLegg., Vlll, 837, a. b. c.; Gorg., 510, b., et telle était la ma.\ime des Stoïciens : Ti^v çtXîav h pôvoi; TOt; <rnou6a(oi; elvaiStà ttjv ôix.oi6Tr,Ta.
(2) p. 204, a. Couf. Phædr., I, 241, e., 257 a.
(5) Diog. L., 111, 35 ; VU. Anon. Plût. #
Stallbaum (1), Hermann (2), Steinhart (3), Suse* mihl (4) en reconnaissent l’authenticité * qui serait ^difficile à nier, en face des allusions évidentes et fréquentes d’Aristote (3). Heindorf a publié ce dialogue avec un bon commentaire.