‹ La vie et les écrits de PlatonChapitre 34 sur 76 · V Apologie de Socrate · texte numérisé non relu

V Apologie de Socrate

Dialogue moral, qui forme la deuxième pièce de la première tétralogie de Thrasylle et la troisième de la quatrième trilogie d’Aristophane.

C’est le premier ouvrage de la période de transition que M. K.-F. Hermann admet dans les phases de la vie d’écrivain de Platon, et qui se compose, outre l'Apologie, du Criton, du Gorgias,àe VEuthyphron, du Ménon et de l'Hippias I. Denys d’Halicarnasse, cherchant à placer Y Apologie dans ses catégories de rhétorique, avait raison de n’y voir ni un dialogue ni un discours judiciaire (1 j. C’est un éloge de Socrate (2) sous la forme d’un plaidoyer ; c’est l’exposition de tous les motifs et de tous les points • de vue qui avaient suscité son entreprise, et en même temps sa justification et sa glorification ; et, comme sa personnalité Se mêle intimement à sa doctrine, l’exposition des principes de sa conduite devait se mêler à celle de ses principes philosophiques , confondus peut-être avec ceux de Platon.

Ce discours est divisé en trois parties. Dans la première, Socrate repousse l’accusation qui lui reprochait sans fondement de se livrer à des études astronomiques qui l’amenaient à des négations religieuses,

(1) De adm. vi Dem., c. 23.

(2) Dioti: liai., Ars Rhet.,c. 8 et 10. "ETtaivoî,

de s’occuper de rhétorique sophistique qui réussissait à troubler l’esprit de la jeunesse sur les notions les plus certaines, les plus simples et les plus importantes de la morale, enfin d’introduire le culte de divinités non reconnues par l’État et de violer ainsi le respect commandé parla loi et la religion officielle. Mais surtout Socrate, ou plutôt Platon, cherche à expliquer les raisons secrètes qui ont soulevé contre lui et les accusateurs qui se nomment, et les accusateurs anonymes, plus dangereux et plus perfides, qu’il ne saurait démasquer. Les vraies raisons pour lesquelles il est suspect, c’est qu’il croit avoir reçu des dieux une mission dont la vérité lui a été certifiée, alors qu’il en doutait encore, par la voix même du dieu de Delphes. Il est appelé par les dieux à rendre les hommes et meilleurs et plus heureux. Pour réaliser ce but difficile, il a été obligé de démontrer à ses concitoyens quel était le véritable état de leur esprit et de leur âme ; l’un plein d’erreurs, l’autre pleine de vices, et de leur arracher, par une confession publique, nécessaire et cruelle, l’aveu de leur faiblesse et de leur ignorance. Apprendre aux hommes à s’étudier et à se connaître, dissiper l’illusion d’une fausse science pour y substituer peu à peu, au prix de longs efforts, une connaissance véritable de l’homme, de sa nature, de sa destinée, de sa vie : voilà ce qu’il a fait et voulu faire. C’est dans cette science qu’il place pour lui-même et pour les autres le bonheur, le devoir et la dignité de. la vie. L’orgueil humilié de quelques faux sages démasqués, de quelques ambitieux raillés,

a soulevé contre lui des inimitiés puissantes, les inimitiés des préjugés qu’il voulait détruire et des intérêts qu’il menaçait. C’est par amour pour les hommes , par obéissance envers les dieux , qu’il s’est consacré à cette tâche qui se confond avec sa vie même, qu’il ne peut pas abandonner et à laquelle la crainte de la mort même ne saurait le faire renoncer.

C’est une chose bien extraordinaire que ce morceau , où je trouve des parties d’un pathétique achevé, quoique contenu , et un accent de grandeur simple et héroïque, ait été jugé par quelques anciens indigne et du génie du défenseur et du caractère de l’accusé (1).. Ast insiste encore sur la pauvreté du fond, sur le défaut d’art de la forme, et en conclut, avec sa témérité habituelle , malgré deux allusions évidentes d’Aristote (2), que l*œuvre n’est pas de Platon. Ce qui me confond, c’est que M. Cousin, qui n’a nulle part exprimé ce doute, me disait qu’il n’était pas éloigné de partager son sentiment.

(1) CassiusSévcrusdansM. Senec., Conlrovers. exc., III, præf. « Eloquentissimi viri Plalonis oratio, quæ pro Socrate scripta est, nec patrono nec reo digna. »

(2) Rhet., II , 23 et III, 18. Ast , aussi savant et aussi consciencieux que hardi, ne le cache pas; il se borne à dire : «Aristote parait avoir eu notre Apologie sous les yeux, mais il n’y a rien à conclure de là pour l’authenticité de l’ouvrage, woraus jedoch fur die Aechtheit derselbennichls gefolgert werden kann,^> A plus forte raison ne tient-il aucun compte des citations de Denys d’Halicarnasse, de Thémiste, de Proclus, de Diogène de Laêrte, d’Origèue, d’Aristide, ni des vieux grammairiens, qu’ou trouvera produites dans l’éd. de Fr. Fischer, éd. 3, p. 66.

FÆS ÉCRITS DK PLATON.

Les raisons d’Ast sont singulières : l’horreur et le mépris que Platon et Socrate témoignent pour l’éloquence judiciaire ne permettent pas de croire que Socrate ait prononcé, ni que Platon lui ait prêté un véritable discours sous forme oratoire. La manière dont Socrate parle de lui (1) n’est pas cette noble fierté qui part de ‘la conscience du droit et de l’innocence , mais témoigne une arrogance et un orgueil insupportables, ou une naïveté ridicule. Au point de vue d’une défense réelle, le discours, en partie, est d’un caractère sophistique, en partie très-incomplet et insuffisant. Il ne répond ni au premier grief, que Socrate corrompt la jeunesse, ni au second , qu’il ne croit pas aux dieux de l’État. Il y a contradiction entre l’idée que nous donne Xénophon du Dæmonium, et celle que nous en donne Y Apologie (2). Enfin le scepticisme de Socrate à l’endroit de l’immortalité de l’âme est contraire à la doctrine la plus authentique et la plus claire de Platon.

Je ne veux pas réfuter ces objections qui tombent toutes aussitôt qu’on veut bien se placer au point de

(1) Allusion aux passages où il raconte sa mission divine, se présente comme le bienfaiteur de la patrie , et le seul sage parmi les hommes, puisqu’il est le seul à savoir qu’il ne sait rien.

(2) Ast eût du ajouter : et le Phèdre, p. 242, b.; mais il se tire d'embarras en appelant le passage du Phèdre U pe ènicrxE , une glose. Une autre raison des doutes d’Ast, c'est la ressemblance des locutions de V Apologie avec celles des dialogues de Platon. Mais comment peut-on voir là la preuve que l'it po/oÿie n’est pas du même auteur?

LES ÉCRITS DE PLATON. m

vue vrai de l’ouvrage. Je me borne à remarquer que ce morceau, dont on accuse l’art imparfait, a été loué, admiré et traduit par Cicéron, bon juge en fait de goût et d’éloquence , et dont l’appréciation ne peut pas être mise de côté par une simple épithète : der unkritische Cicero.

Parmi les nombreuses éditions spéciales de cet ouvrage, on signale surtout celles de Fr. Fischer, Leips., 1783, qui Fa joint à VEuthyphron, au Criton et au Phédon J d’Heindorf, Berlin, 1803, et enfin de P. Buttmann, Berlin, 1822.

' 27. Le Criton, ou du Devoir.

Dialogue moral, qui forme la troisième pièce de la première tétralogie de Thrasylle et la première de la cinquième trilogie d’Aristophane.

Criton , le vieil ami de Socrate , du même dème et du même âge que lui, vient le réveiller de bonne heure dans sa prison, et le presse de s’enfuir (1). Socrate s’y refuse, et dans la belle prosopopée des Lois , lui prouve que cette conduite ne serait pas conforme aux maximes qu’il a toute sa vie professées et pratiquées.

L’important n’est pas de vivre, mais de bien vivre, c’est-à-dire de vivre selon la justice. Il vaut mieux

(1) Le fait est reproduit par Xénoph., Apol., § 23, et Plut., vol. II, p. 1126, 13. Platon y fait encore allusion, P/ia’cfon, 99, a. Cependant l’honneur de la démarche attribuée ici à Crilon est donné à Eschine par Diog. L., 111, 36, conf. II, 35, et II, f.o.

souffrir et mourir plutôt que d'en violer les commandements. L’injustice est toujours un mal, et elle reste telle, même envers celui qui a été injuste envers nous. La justice défend de rendre le mal pour le mal.

Cette thèse , qui pose la valeur absolue de la loi morale, sans exception ni réserve , n’a pas préservé notre dialogue des soupçons ou plutôt de la condamnation d’Ast, qui le trouve, plus encore que Y Apologie^ pauvre et vide d’idées, et dépourvu de la clarté et de l’aisance habituelles du style de Platon.

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