Le Mcnon, ou de la Vertu
Dialogue d’épreuve, suivant Thrasylle, qui en fait la quatrième pièce de sa sixième tétralogie; il n’est pas compris dans la classification d’Aristophane.
Comme le Cratyle et le Philèbe , le Ménon manque de cette introduction où Platon d’ordinaire décrit les personnages, les circonstances, le lieu de l’entretien , et dont il fait en quelque sorte l’expo- . sition de l’action qui se déroule dans l’ouvrage. Ménon, l’interlocuteur de Socrate , est un noble Thessalien, de Pharsale , élève de Gorgias, qui avait servi dans l’armée grecque de Cyrus (l),,et dont Xéno-' phon nous fait connaître le caractère , la vie aventureuse et la mort (2). Anytus, qui intervient dans le cours de la conversation , est le célèbre accusateur de Socrate.
La question agitée dans ce dialogue, la vertu peut-elle se transmettre par l’éducation , occupait alors tous les esprits. Platon y est revenu plusieurs fois dans le Protagoras, Y Euthydème, le Lâchés, sous des formes différentes ,'et nous savons qu’Eschine, Criton, Simon, Antisthène et d’autres socratiques avaient écrit sur ce grave sujet (3) , qui
(1) Diog. L., II , 150. Il appartenait à la puissante et riche famille des Âleuades, qui étaient les hôtes du grand roi; ils devaient sans doute ce titre aux services qu’ils avaient rendus à Xerxës dans la guerre médique. Pausan., VIH.
(2) Anab., 1, H.
(3) Diog. L., II, 121.
avait pour les Grecs du cinquième siècle un intérêt d’autant plus actuel , que c’était le moment où se présentaient les sophistes comme des maîtres de morale, de politique et d’éloquence.
On ne peut pas discuter la question de savoir si la yerlu peut s’enseigner avant de connaître ce qu’est en soi la vertu ; et par là on demande , non pas la définition des différentes espèces de vertu, relatives au sexe, à l’âge, à la constitution, mais au contraire ce par quoi toutes ces vertus différentes sont cependant des vertus ; en un mot, quelle est l’essence et l’idée universelle de la vertu (1)? Ce n’est pas la faculté de commander aux hommes, car on peut exercer cette puissance d’une manière très-contraire à la vertu ; ce n’est pas non plus la faculté de commander avec justice , car la justice est une vertu et non pas la vertu môme. Il faut bien se rendre compte des conditions d’une bonne définition, qui porte toujours sur le général, sur un caractère commun à tous les objets qu’embrasse le mot à définir. La vertu est-elle l’art de se plaire aux belles choses et • de se les procurer? mais si le beau est bon , qui est-ce qui ne désire pas le bien ? et, de plus , comment l’art de se procurer les belles choses serait-il ' la vertu , si on ne les acquérait pas par des moyens vertueux ? On définirait donc la vertu par la vertu : c’est-à-dire on répondrait à la question par la question môme.
(1) 72, c. "Ev -^é Tl eÎSo; TaÙTÔv fiuao-at Si* ô elaîv
àpexai.
:iU
Ici Ménon, ne sachant, plus rien trouver, élève une difficulté sophistique, et demande à Socrate comment on peut anâver à se poser et à résoudre une question quelconque; car, dit-il, tu cherches ce que tu ne sais pas, et comment alors peux-tu même le choi'cher, puisque tu ne sais pas ce que tu cherches (I) ? et en admettant même que tu le trouves, comment sauras-tu que c’est précisément ce que tu cherches, îi moins que tu ne le saches auparavant? Mais si tu le savais, à quoi bon le chercher? Socrate répond en exposant très-rapidement la doctrine de la Réminiscence, fondée sur la théorie d’une vie antérieure de l’âmè qui ne meurt jamais', mais tour à tour s’éclipse et reparaît. Dans cette existence antérieure, elle a appris, vu, su toutes choses, et, comme toutes les choses de la nature sont liées entre elles par un lien intime (2), il suffit à l’ême de se rappeler une seule chose pour retrouver toutes les autres. Chercher et apprendre n’est absolument que se ressouvenir (3). Enseigner n’est alors que l’art de ré-,
(1) C’est une application à l’esprit de la proposition ex nihilo nihil ; « On ne peut concevoir un devenir produit par le néant. » Leibnitz : « Les honjmes cherchent ce qu’ils savent et ne savent pas ce qu’ils cherchent. »
(2) 81, C. "Axs f®? ÇVO’Êw; àTrâffYi; oûdTi;, x*i [ce-
(i.a0T,xui'a; xîi; '{'uxf.î aixavra. Ast propose de supprimer la virgule après oûdïi;, et de traduire : • l’Ame ayant une aftinrté de nature avec l’universalité des choses. » Mais l’argument tombe avec cette interprétation. Car c’est par le lien qu’ont entre elles les choses que s’explique la chaîne de nos idées, et que le souvenir de l’une d’elles peut réveiller toutes les autres.
(3) La théorie des Idées n’est pas indiquée dans ce passage, mais elle y est évidemment sous-entendue et comme annoncée.
LES ECUITS DE l'LATON.
2la
veiller dans l’âme de l’ignorant les idées qui y sommeillent à son insu, c’est-à-dire qu’enseigner c’est bien interroger : et l’esclave de Ménon, interrogé par Socrate et répondant aux questions de géométrie qu’il lui fait, fournit la preuve vivante de la vérité de cette définition. Voilà donc comment on s’explique la possibilité, l’origine et la condition de la connaissance humaine.
Le lien des idées est encore une fois rompu : sur les instances de Ménon , et malgré les observations de Socrate, qui persiste à dire qu’on ne peut pas chercher si la vertu peut être enseignée si l’on n’a pas trouvé la définition vraie de la vertu, on reprend la première question de Ménon, et, à l’exemple des géomètres, on la pose sous cetle forme hypothétique : Si la vertu est une science, elle peut être enseignée. Or tout ce qui est utile et bon n’est bon et utile que par un usage intelligent et éclairé, c’est-à-dire par une science : donc la vertu, qui est assurément utile, est une science, èt, partant, elle est susceptible d’être enseignée.
Mais si elle est enseignée, on peut en nomnier les maîtres. Scraient-ce les sophistes? Anytus, qui intervient ici, se récrie avec indignation, et prononce contre ces mercenaires corrupteurs et vaniteux un jugement plein de colère et de mépris. Seraient-ce les hommes d’État, les politiques ? mais comment le croire, dit Socrate, quand nous voyons que les plus célèbres d’entre eux et les plus vertueux, Thémistocle, Aristide, Périclès, Thucydide, n’ont rien pu communiquer eux-mêmes de leur vertu à
♦ leurs fils, ni trouver quelqu’un qui la leur communiquât. Sur quoi Anytus répond d’un ton menaçant et prend déjà le rôle d’un futur accusateur. Mais, continue Socrate, s’il n’y a pas de maîtres de vertu, c’est alors que nous avons eu tort de dire que c’est une science.
En effet, si la vertu consiste dans la rectitude de l’esprit, l’opinion vraie, le sentiment non raisonné, mais exact, le dirigent tout aussi bien que la science, qui en diffère parce qu’elle est fixe, certaine et infaillible, au lieu que l’opinion est changeante et trèssujette au doute et à. l’erreur. Les opinions vraies peuvent devenir des connaissances fermes et stables et constituer une science, lorsque l’esprit les fixe (1) en établissant entre elles le lien de la cause à l’effet. C’est précisément ce qu’on appelle la Réminiscence. Jusque là l’opinion vraie est autre chose que la science ; or, puisqu’elle n’est pas un présent de la nature (2), comme elle n’est pas d’ailleurs une science, il reste quelle soit une inspiration d’en haut , une faveur, une grâce divine, ôeîa (xoîpa (3). L’hommepolitique vertueux est donc, comme le devin et le pro- ' phète, un homme inspiré, animé par la divinité, un homme divin.
Il y a bien des choses dans ce dialogue qui on t paru à. Ast des motifs d’en rejeter l’authenticité : d’abord un
(1) 98, a. ôcv Ti; aOtài; Séffiji alxta; Xoyicrfttô.
(2) Le raisonnement n’est pas complet : Platon veut dire sans doute que, si la vertu était naturelle, était par nature, çûffôt, dans l’homme, tous les hommes seraient vertueux.
Dictili^eo by Cîoogle
aride composition moins accompli dans l’exécution des détails et dans l’ensemble ; le peu de liaison dans la discussion, rompue et reprise plusieurs fois sans transition véritable ; la théorie de la Réminiscence mal amenée et incomplètement développée , sans"^ rapport avec la théorie des Idées; mais surtout la proposition que la vertu n’est pas une science, et repose sur un sentiment irréfléchi, inspiré parles dieux et dd à une grâce divine. Il est certain que cela paraît bien peu conforme aux principes de Platon et à ceux de Socrate, qui ramenaient également toute vertu à la science. Tandis que Platon sépare ici, dans I51 définition de la vertu, les choses qui nous viennent de la nature, les choses
susceptibles d’être apprises , otoaxTÔv , et celles qui sont l’effet de la pratique, «cxtitov, il dit ailleurs que précisément ces trois choses, cpû-riç, Ittkitiiuyi etfxsÀsT/), doivent toujours être unies (I). Morgenstein (2) et Stallbaum expliquent ces contradictions par une intention ironique qu’il est bien difficile de découvrir; Ast, par la maladresse du faussaire. Quant à nous, qui ne posons pas comme un principe à priori qu’un grand philosophe, dans le cours de sa longue vie de penseur, et le développement successif de ses idées , ne peut laisser passer aucune contradiction, ni qu’un grand écrivain doit être toujours
(1) Phædr., 269, d. Comme Aristote, Polit., VII, 13, c. 12, S 6, lie çûiTt;, XÔYo; et êOoç, et d’autres moralistes (Diog. L., V, 18), rapprochent fûdtç, (laflYiat; et âoxTioi;.
(2) Progr., - Qiiid Plato spectaverit in dialogo qui Meno inscribitur.» Halle, 1774.
LES ECRITS DE l'LATON.
égal à lui-même, c’est-à-dire parfait, nous ne trouvons dans le Ménon, ni dans le fond, ni dans la forme, rien qui nous autorise à douter de l’authenticité d’un ouvrage que cite Aristote (1). Si on se rappelait plus souvent le caractère de la philosophie platonicienne, très-marqué dans le Métion, si on se la représentait comme un système de recherches (2), plutôt que d’y voir un système d’affirmations dogmatiques, on serait moins disposé à ces soupçons. D’ailleurs on exagère les contradictions que semble contenir ce dialogue. Platon ne reconnaît nullement que la vertu n’est pas une science ; mais d’une part il soutient que ce ne sont pas les résultats de l’enseignement théorique des sophistes ou les leçons pratiques des hommes politiques qui peuvent prouver qu’elle en est une; d’autre part, il admet, comme pour réfuter d’avance les objections qu’on pourrait faire à la thèse socratique de l’identité de la science et de la vertu, qu’il y a eu parmi les hommes d’État des individualités illustres et des citoyens pleins de talents, d’honneur, de vertu, et il conclut que le principe de leur conduite ne se trouvant pas dans une connaissance réfléchie, raisonnée, systématique du bien et du beau, elle ne pouvait être attribuée qu’à une faveur, à une grâce particulière
(1) Aristot., Analyt. Post., 1 , 1 , § 7.
(2) 80, C. Où -yap eùitopciv aÙTo; toù; ôtXXov; itoiw àuopsTv, àXXà TiavTÔî p,âXXov oÙTo; à:;o5Üiv. Coiif. CralyL, 384, c. «Je ne sais pas ce qu’il en est ; mais me voici prêt à le chercher en commun avec toi : Oùxouv olèa irij note tô à/.TiOèî é;(£i ... evsTteiv p.évToi Etoipo; etp.1 xai aoi xai KpavOXip xoivî). »
des dieux. Celte réserve pleine de sens n’e&l-dle pus ausïi pleine de profondeur? La vertu est une science pour Platon ; elle est un acte libre' de la volonté pour nous : mais peut-on nier qu’il s’y mêle un élément étranger et à la raison, et à la volonté? L’homme est le maître de sa volonté , mais en est-il le maître absolu? et jusqu’où s’étend sa puissance? Si sa puissance et sa raison ont une limite , c’est à cette limite que commence le domaine de la grâce, c’est-à-dire la part certaine et inconnue que Dieu se réserve dans la conduite du monde et de l’homme. Il ne faut pas dire : L’homme s’agite et Dieu le mène (1); mais si l’homme agit, Dieu aussi agit, et comment cette action ne limiterait-elle pas celle de l’homme? Reconnaître un élément divin dans la vertu et dans la raison , c’est tout simplement reconnaître que l’homme n’est pas un être absolu et parfait , mais un être imparfait , limité et relatif. Ce ii’est pas parce que j’y trouve professée dans une mesure exquise cette grande vérité, que le Ménon me sera suspect.
L’édition particulière la plus recommandée de cet ouvrage est la 4* de Ph. Buttmann , Berlin , 1822. Outre le programme de Morgenstein cité plus haut , on peut consulter les deux dissertations de M. F.-H. Lachmann : De virtute docenda et discenda sec. Menonem^ Zittau, 1816; et Qua mente Plato neqaverit virtutem esse docendam. Zittau ,
(1) Homère, odyss., XI. üto< Titnvuxai , xal oà (miai iisaouai.