‹ La vie et les écrits de PlatonChapitre 38 sur 76 · L’Hippias I, ou du Beau · texte numérisé non relu

L’Hippias I, ou du Beau

Dialogue réfutatif, qui forme dans la septième tétralogie la première pièce.

Socrate rencontre le sophiste Hippias (1), tout glorieux de ses récents succès à Lacédémone, où il a enlevé les applaudissements universels, mais d’où il a rapporté peu d’argent. Le discours qu’il y a lu, et qu’il doit répéter le. surlendemain à Athènes, avait pour sujet les belles occupations de l’homme, et amène la question de Socrate qui fait porter toute la discussion sur la définition du beau.

Le sophiste, plus habitué à développer qu’à analyser, à discourir qu’à définir, répond successivement que le beau est toute chose qui est belle, et par exemple une belle jeune fille ; puis toute chose qui donne de la beauté à ce à quoi elle s’ajoute, comme l’or; c’est pour l’homme d’être riche, bien portant, honorable. Enfin, conduit par Socrate, il essaie des définitions générales et abstraites, et en propose trois que Platon caractérise avec précision et combat avec une grande force et un peu de subtilité. La beauté est définie d’abord : la convenance, c’est-à-dire la disposition ou l’arrangement des parti) Ce personnage, de la ville d’Élce, en Élide, souvent député par ses concitoyens à Athènes, se vantait de savoir la rhétorique, la politique, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la grammaire, la musique, et de posséder meme les arts manuels. C’était une Encyclopédie vivante, ou, comme ledit Thémiste, Oral, XXIX, lo>pôv xal édpiàv aoipiaç.

lies; en second lieu, l’utilité; enfin le plaisir obtenu par le sens de la vue et de l’ouïe. Mais ce n’est pas le plaisir, parce que la beauté des choses morales ne peut pas être un plaisir, de la vue ou de l’ouïe ; en outre le plaisir de la vue n’est pas beau parce qu’il vient de la vue , car alors il* exclurait de la beauté le plaisir de l’ouïe, et la réciproque n’est pas moins vraie. Il faut donc que ce qui fait du plaisir de la vue et de celui de l’ouïe le principe de la beauté soit un caractère commun aux deux et propre à chacun; or ce caractère ne peut être que le plaisir même, qui ne saurait être, on vient de le voir, confondu avec l’essence absolue de la beauté : le plaisir est un phénomène changeant, passager, variable. La beauté n’est pas l’utilité , parce que l’utile n’est qu’un rapport, et.quele beau ne pourrait être que ce qui est utile à une bonne fin, c’est-à-dire le bien ; on pourrait croire qu’il se confondrait alors avec le bien; mais non , car le beau serait la cause, le père du bien, et non-seulement cela renverserait la hiérarchie vraie des idées, mais, si la cause diffère de l’effet , le père du fils, il faut que la nature du beau diffère de la nature du bien. Enfin , le beau n’est pas la convenance ; car, si les parties sont déjà belles avant d’être disposées dans un certain ordre, ce n’est pas cet ordre qui constitue leur beauté ; si elles sont laides, comment l’ordre les transformera-t-il réellement, et non pas seulement en apparence? comment en changera-t-il la nature?

Il y a dans ce dialogue un persiflage évident du

bel Hippias (1), qui parle en si beaux termes de si belles choses, et ne peut même pas dire ce que c’est que la beauté ; mais il y a aussi une réfutation courte, mais forte et profonde, des diverses solutions de ce difficile problème : de la nature et de Tessence du beau. L’issue négative de la discussion est commune à beaucoup de dialogues, et ne peut être produite comme un argument contre son authenticité. Ast (2) , qui le rejette comme Schleiermacher(3), ne se fonde que sur des raisons de goût ; il en trouve l’exécution inférieure, tandis que M. Cousin y voit une composition grande dans sa brièveté, forte et rapide, malgré quelque subtilité , une méthode parfaite et un vif intérêt. Stallbaura, dans les Prolégomènes, et Müller (4), Socher (5), K.-F. Hermann (6), tout en ne partageant pas l’admiration de

(1) L’ironie est vive, et la satire mordante ; mais ce que nous

rapporte Xénophon {Mém., IV, 4 et 6) du personnage , à|A£).et ^etpù|iat xatvâv Tt àet, les paroles que lui met dans la

bouche S. Clément d’Alexandrie, Stromat., VI, p. 264, a, où Use vante d’emprunter à Orphée, Musée, Hésiode, Homère, aux poètes, aux prosateurs, aux Grecs et aux barbares, les éléments de ses discours, et d’en faire quelque chose de délicieux et do nouveau, xaivôv xaî itoXuetS-â tôv Xdyov itoiïjffop.at , prouvent que Platon n’a fait que le peindre avec vérité, en le montrant plein à la fois de suffisance et d’insuffisance. Si sa dialectique se montre puérile, il faut se rappeler que c’est le caractère de la logique avant Socrate, qui, le premier, a montré que la défini' tion devait porter sur le genre.

(2) Veber Plat. Schrift.,p. 211.

(3) Préf. à l'inpp. I, t. II, p. 399.

(4) Gesefi. d. Theor. des Kunst, t. 1, p. 59.

(5) Veber Plat. Schrift., p. 215.

(6) Gesch. d. Plat. Phil.,p. 48? et 618.

M. Cousin, admettent sans hésiter l’authenticité. Si l’issue du dialogue est négative, la discussion est loin de présenter ce caractère. On y trouve les propositions que le beau est identique au bien, à l’utile, qu’il enferme comme un de ses éléments le plaisir innocent, qui seront ou complé-

tées ou modifiées dans les autres dialogues. La terminologie et la théorie même des Idées et les formules de la dialectique platonicienne se montrent déjà parfaitement précises ; car on cherche «ùto to xaXiv O Tl £(m' , ce qu’est le beau en soi(l); on affirme que toutes les choses belles doivent ce caractère à la présence de la beauté (2), qui est ce par quoi <S xal xSklx irotVTa xaV xa).à çatvETat (3) .

Il n’y a donc aucune raison , même spécieuse , de douter de l’authenticité, et il y en a de très-solides, même de démonstratives, de la reconnaître. Cicéron (4), en effet, Quintilien (5), Philostrate (6), Dion Chrysostome (7), Thémiste (8), Suidas (9), paraissent bien évidemment avoir emprunté de cet ouvrage tout ce qu’ils nous rapportent d’Hippias.

Heindorf a publié un bon commentaire avec le texte, Berlin, 1802, réédité en 1827.

(1) Hipp., p. 286.

(2) Id., 287, b.

(3) Id., 289, d.

(4) De Ora^., III , 32.

(5) Inst. Orat.,X\\, 11,21.

(6) Vit. Soph., I, 11.

(7) Oral., LXXI, p. C25.

(8) OraL, XXIX, p. 417.

(9) V. 'IiMtCai;. J

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