‹ La vie et les écrits de PlatonChapitre 40 sur 76 · Le ThéétHe, on de In Science · texte numérisé non relu

Le ThéétHe, on de In Science

Dialogue d’essai, qui forme la première pièce de la quatrième trilogie d’Aristophane, et la deuxième do la deuxième tétralogie de Thrasylle, et par lequel quelques Académiciens conseillaient de commencer la lecture de Platon.

Euclide de Mégare (1), le célèbre fondateur de l’école qui poiie ce nom, et quelquefois le nom d’école éristique, rencontre à Mégare, sur la place publique, Terpsion, ami comme lui et comme lui disciple de Socrate (2), à qui il raconte qu’il vient de reconduire sur la route d’Athènes le jeune Théétète, blessé, qu’on y ramenait de Corinthe. Le nom de Théétète rappelle à Euclide un long et in-

(1) Sur les rapports de Socrate avec cet Euclide, qu’il ne liaut pas confondre avec le célébré mathématicien d’Alexandrie de ce nom, voir Diog. L., II, 47, 106,160, et III, 6; Aul. GelL, N. ait., ’ VI, 10. A la mort de Socrate, c’est auprès de lui que se réfugièrent les disciples effrayés et que se reforma l’école dispersée.

(2) Il ne nous est connu que par Platon, qui le fait assister, comme Euclide, au dernier entretien de leur maître commun. Phxdon, 59, b.

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tcre^sant entretien que ce jeune homme intelligent, laborieux, instruit autant que brave, avait eu avec Socrate en présence de Théodore, l’illustre mathématicien (1). C’est cet entretien, qu’Euclicle avait eu soin de conserver par écrit, et de compléter avec les remarques et observations de Socrate même, qui est lu aux deux amis par un esclave. Qu’est-ce que la science? tel est le sujet de la discussion (2).

Si on la ramène à la sensation, cela revient à dire avec Protagoras que l’homme est la mesure des choses, en ce sens que les choses ne sont que ce qu’elles paraissent être dans la sensation mobile, personnelle, changeante. Le fondement de cette maxime, c’est le principe d’Héraclite : que tout est

(1) Théodore de Cyrene, mathématicien, astronome, musicieni que Platon avait entendu à Cyrène, et peut-être à Athènes, ligure honorablement dans trois dialogues : le Théétble, le Sophiste et le Politique. Conf. Diog. L., II, 8, 103; ApuL, de Dogm. Plat., p. 2. Théétète est un Athénien qui est mentionne également dans les deux derniers. Politic.,p. VùI \ Sophist., 218, b. C’est peut-être le mathématicien célèbre mentionné par Proclus {ad Eitclid., II, p. 19) et auquel Suidas et Eudocla attribuent le premier traité sur les cinq corps réguliers. V. K.-F. Hermann, Gesch. u. Syst., p. 658 , et Boeckh., Phi- ZoL, p. 163.

(2) Avant d’entamer la discussion, Socrate s’explique sur sa propre méthode et sur son art particulier d'accoucher les esprits, sur la maieutique. Impuissant à produire, Socrate excelle à tirer de l’esprit des autres les pensées dont il est plein et, pour ainsi dire, gros, p. 148, e, wSCvei? yàp, 6ià tè p.9) xévo;, ÆXX’ èyxO|j.b>v elvat. L’âme de l’homme n’est jamais vide : elle est pleine d’idée; il s’agit de mettre au jour ces idées qu’elle possède, et cet art, c’esl^la dialectique.

en mouvement ; rien n’est en .soi et n’a en soi une qualité, propriété, essence déterminée et fixe : mais, au contraire, chaque chose n’est que dans et par son rapport à une autre, n’est que ce rapport même par lequel elle est ce qu’elle est, ou plutôt par lequel elle devient ce qu’elle paraît être. Rien n’est;' toute chose n’est qu’un éternel devenir, et il faut dire cela non-seulement de l’objet que fïi sensation fait percevoir, mais du sujet qui le perçoit par la sensation. Il en résulte que toute sensation n’étant qu’un rapport individuel, mobile, mais réel du sujet et de l’objet, toute sensation est nécessairement vraie, car il n’est pas possible de nier qu’on sente ce qu’on sent. La sensation étant nécessairement vraie, et n’étant pas susceptible d’erreur, constitue la science même. Mais de celte proposition, il résulte :

I. Que l’animal tout comme l’homme, en tant que capable de sensation, est la mesure des choses.

II. Que la sensation de tout homme valant pour lui celle d’un autre, personne n’a le droit de prétendre, pas même Protagoras, qu’il en sait plus qu’un autre.

ni. Que la mémoire, excluant par sa nature la ' sensation actuelle, ne peut être considérée conimç une connaissance.

. IV. Si la sensation est la science, en regardant un objet avec un œil ouvert et l’autre fermé, on sait à la fois et on ne sait pas.

A ces objections, Socrate lui-même répond^ au nom de Protagoras :

A la première, que ce n’est pas une argumentalion ni une preuve logique;

A la deuxième, que la supériorité ne consiste pas dans le plus ou moins de vérité des opinions, qui sont toutes égales sous ce rapport, mais dans la situation plus ou moins avantageuse, utile, qu’elles font à chaque homme. Les opinions ne sont pas plus vraies, mais elles sont meilleures les unes que les autres ;

A la troisième, que dans un système où l’on admet que tout est dans un changement perpétuel, on ne peut admettre le phénomène de la mémoire qui implique l’identité du sujet ; et quant à la dernière, l’homme n’étant pas un, mais plusieurs, et ces plusieurs se multipliant à l’infini , puisque le changement est incessant, il n’est pas étonnant qu’on puisse dire que ce qui paraît un et ne l’est pas, sache et en même temps ne sache pas.

U faut donc serrer de plus près l’argumentation.

I. En reconnaissant que toute opinion fondée sur une sensation est nécessairement vraie, Protagoras accorde que l’opinioii de ceux qui contredisent sa doctrine est vraie, et par conséquent il est obligé par son principe d’avouer que son principe est faux.

II. L’opinion que certains individus voient plus juste que d’autres le résultat à venir d’une action présente, et donnent aux individus comme aux États des conseils plus utiles, — et l’utile regarde la temps à venir, — ou doit être repoussée, ce qui est contraire à la plus vulgaire expérience, car l’homme

n’a pas en lui la règle des choses à venir, et il est trop clair que les choses ne deviennent pas pour chacun telles qu’il se figure qu’elles seront; ou bien elle implique qu’il y a des opinions vraies et des opinions fausses, une connaissance et une ignorance, ce qui renverse le principe que toute science est sensation, est égale en tant que sensation (1).

III. Le principe d’un mouvement et d’un changement éternels et universels, dans la catégorie de l’espace, comme dans celle de la qualité, supposent la possibilité de la sensation elle-même : car puisqu’elle est par hypothèse le rapport de deux termes incessamment changeants, ce rapport change aussi sans cesse, devient incessamment autre qu’il n’était, et ne peut jamais être fixé, ni par l’esprit, ni par le langage. Si à un moment donné ce rapport est la sensation, à ce même instant il cesse aussi d’être la sensation, puisqu’il change sans cesse. Il n’y a donc pas d’idée ni de mot qui puisse représenter cette fluidité, ce néant du devenir éternel. Si donc la sensation est la science, la science est une chose dont on ne peut pas plus dire qu’elle est la sensation que dire qu’elle ne l’est pas.

(1) Ici SC place un véritable épisode, une digression sur la vie philosophique comparée à la vie des affaires et de la politique. Platon soutient, 176 a, que le mal ne peut . pas être détruit sur la terre, et dans notre nature mortelle , quoiqu’il ne faille pas • voir en lui une essence divine; que la perfection étant étrangère à ce monde, pour y arriver, il faut le fuir, et que le fuir n’est autre chose que de s’efforcer de ressembler à Dieu, souveraine sagesse et vertu parfaite. Lui ressembler , c’est donc être juste et saint avec intelligence.

La discussion sur l’hypothèse d’Héraclite et de Protagoras (1) semblerait devoir amener une discussion sur l’hypothèse contraire de Parménide et des Éléates : mais ^Socrate l’ajourne (2) et examine en elle-même la définition donnée par Théétète de • la science.

Les sens ne nous donnent que des sensations et des idées individuelles et isolées, et chacun d’eux a son domaine propre d’où il ne peut sortir. Or les qualités qui sont communes à plusieurs'objets qu’il n’est pas du ressort du même sens de connaître, comment arriveront-elles jusqu’à nous, s’il n’y a pas en nous une Idée unique, une âme où se rapportent tous nos sens et en fait l’unité (3)? La notion de l’être, de l’identité, de la différence, du nombre, de la beauté et de son contraire, du bien et de son contraire, par quel sens nous seront-elles connues? Notre âme les voit par elle-même, aOTYi Si’aOT^;, car nous n’avons pas d’organe sensible pour les voir.

Il y a donc des choses que l’âme connaît par les sens, et d’autres qu’elle connaît par elle seule, et par elle-même : et de cette dernière catégorie est l’essence, dont la connaissance constitue la science même; car qui ne connaît pas, l’essence d’une chose, ne connaît vraiment pas la chose.

La science n’est donc pas une sensation, mais

(1) On peut la voir exposée dans Sexlus Empiricus, Pyrrhon. IJyp., I, 216-219, et adv. Math., VII, 59-64 et 369-388. Conf. Diog. L., X, 51; Cicér., Acad., II, 46.

(2) C'est dans le Sophiste que les Éléates sont pris à partie.

(3) Théét., 184, d.

une réflexion opérée par l’activité de rAme sur ses sensations, et cette opération s’appelle l’opinion vraie, le jugement vrai, -fi àXr.Of,? SdÇa.

Ici intervient, un peu épisodiquement, la recherche sur la nature et l’origiire de l’erreur.

{ , Examinée au point de vue du sujet. Terreur ^ est bien difficile à comprendre : car c’est, dit-on, un jugement faux ; mais ou je sais de quoi je juge, ou je l’ignore ; si je le sais, comment mon jugement peut-ril être erroné : si je l’ignore, comment en puis-je porter un jugement?

2. Si Ton rapporte Terreur à Tobjet, et qu’on dise qu’elle consiste à affirmer comme étant un objet qui n’est pas ou le contraire ; on répond d’abord que ne pas se représenter un objet, c’est ne pas juger , et alors il n’y a pas de place à Terreur ; et ensuite que le non-être n’étant pas susceptible de se représenter à l’esprit. Terreur n’est pas davantage admissible.

3. Si on prend Terreur pour la confusion faite par l’esprit entre ses différentes affirmations, on retombe dans les mêmes difficultés que précédemment : car quel esprit ayant présentes à lui-même deux représentations différentes, les confondra en une seule et même, c’est-à-dire prendra Tune pour l’autre?

4. Expliquer Terreur par la différence des représentations de la mémoire avec les sensations présentes, laisse en dehors de l’explication les erreurs qui portent sur les Idées abstraites, générales, métaphysiques.

5. L’expliquer en admettant que l’on peut posséder un savoir latent et virtuel, distingué d’un savoir en acte et appliqué (1), c’est admettre qu’on sait à la fois et qu’on ne sait pas une même chose, et renverser le principe de toute connaissance. Mais il est probable que toute recherche sur la cause de l’erreur est mal engagée, si on ne connaît d’abord la vraie nature de la science. Nous avons dit que le jugement vrai la constituait : mais c’est une définition inacceptable comme on peut s’assurer par cette simple observation. La rhétorique parvient, sans connaître et sans faire connaître la vraie essence des choses, à inspirer aux juges et aux membres des assemblées du peuple, des opinions et des jugements vrais. La science est donc autre chose * que le jugement vrai.

Obtiendrons-nous enfin un résultat plus satisfaisant, en ajoutant à notre définition les mots : avec explication^ (xe-ci >lÔyou, en sorte que la science soit le jugement vrai accompagné d’une explication?

Observons d’abord qu’on a eu peut-être raison de dire que les éléments simples dont sont composées les choses, l’univers comme l’homme, sont inexplicables parce qu’ils sont indécomposables. Les composés seuls sont susceptibles d’une explication, d’une démonstration, qui consiste précisément à les ramener à leurs éléments simples;

(1) Posséder n’cst pas la même chose qu’avoir, où toîvuv |ioi xaÙTÔv çaivexai t6 xextŸioOai tw êxetv. On saisit ici l’origine de la fameuse distinction de l’acte et de la puissance, p. 197, c. Conf. Trendelenburg,(feilnini., p. Zik\n\iPsychol. de Plat.,^.

ceux-ci par conséquent ne sont ni explicables ni scientifiquement • connaissables ; il faut se borner à les percevoir et à les nommer.

Prenons pour exemple la syllabe :

1 . Si la syllabe est la totalité de ses éléments, et si l’on admet qu’on puisse avoir une science de la syllabe, on aura une science d’une totalité, sans avoir une science des parties de cette totalité.

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