La démocratie
Mais si la Politique est une science (i), et une science aussi difficile et aussi rare que toute autre science, on ne peut pas espérer rencontrer, soit un peuple , soit une oligarchie, soit une aristocratie qui la possèdent. Le gouvernement parfait est donc celui d’un seul (2), mais d’un seul agissant d’après les principes de la science, qui sont bien supérieurs aux lois, et qui les remplacent avantageusement. Car la loi ne considère pas les mille accidents qui diversifient les actes et en changent le caractère moral : par sa généralité même, la loi ne peut tenir compte de ces variétés infinies, et manque son
(1) C’est déjà la thèse qui sera magnifiquement développée dans la République, VIII, pr 551, c, sqq.
(2) C’est la théorie de la tyrannie sage et vertueuse que nous retrouverons dans les Lois, IV, 709, e : « Donnez-moi une ville soumise à un tyran ayant toutes les vertus, si vous voulez qu’elle ait le gouvernement le plus parfait, et qui ta rende le plus heureuse possible. »
but. Le vrai roi est la loi animée, la raison vivante,
no'uoî ÉjX']/v/o; (1).
Cependant les hommes répugnent à ce gouvernement, parce qu’ils désespèrent de rencontrer ce roi • en qui la science a pour ainsi dire incarné la loi, et ils préfèrent le gouvernemcntdeslois à tout autre. Quel qu^il soit, le gouvernement qui veut se rapprocher de cet idéal de perfection aura pour objet et pour but, d’abord de rendre tous les citoyens, par l’éducation, aussi bons que possible; ensuite par la législation de séparer les bons des méchants, et de se débarrasser de ceux-ci soit par l’exil, soit par la mort, et enfin, remarquant que dans la vertu même il y a des parties contraires, comme la force et la douceur, il cherchera à réunir dans l’ârae de chaque citoyen, dans l’organisation des pouvoirs légaux, et dans l’État tont entier, ces deux vertus, de manière à en faire un mélange harmonieux et solide, et à croiser, dans un habile et magnifique tissu, à l’aide de l’amitié et de la communauté des idées, les caractères énergiques et forts, et les caractères modérés et doux (2).
La lécture de cet ouvrage, si intimement lié au
(1) 297 b., Conf. Rép., IV, 425. II n’y a aucune loi , aucune constitution supérieure à la science. Il n’est pa4 juste que la raison, qui doit commander à tout, obéisse et soit soumise à qui que ce soit. Xénophon appelle aussi le prince parfait, pXé* itovxa véiiov. Cyrop., VIII, 1, 22.
(2) Il y a, dans cet art de ramener à l’unité, par un juste mélange et une proportion exacte, les caractères opposés et contraires, et de produire l’harmonie par l'accord des dissonances, quelque chose de pythagoricien. On retrouve la même pensée
• Sophiste qu’on pourrait dire qu’ils ne forment qu’un seul et même dialogue, fait naître plusieurs ques-tiens intéressantes et délicate.s.
Pourquoi cet abus de la forme logique et de la méthode de divisions et de déGnitious, si opposée à l’art et à la grâce qui régnent dans tous les ouvrages de Platon?
Pourquoi ce long mythe qui, outre des parties obscures et d’une interprétation difficile , ne se lie pas très-intimement au sujet?
Enûn, quel est le vrai but que s’est proposél’auteur? Stallbaum veut voir dans la forme sèche, aride , qui domine ici , comme dans le Sophiste et le Parménide , une preuve de l’influence qu’ont exercée à un certain moment sur l’esprit de leur auteur les logiciens de Mégare et d’Élée : et cela suffit pour le convaincre qu’ils appartiennent tous les trois à la même époque, c’està-dire à l’époque du voyagé à Mégare. Il oublie de nous expliquer comment le Théétète, auquel il fixe la même date, a un caractère si différent, Je trouve d’ailleurs ces conclusions téméraires : car il est loin d’être certain que Platon ne fasse que reproduire et peut-être charger la méthode analytique des Mégariciens et des Éléates, sur laquelle on n’a pour ainsi dire aucun renseignement. Ce sont là de pures conjectures; il est toutefois intéressant de voir avec quelle science
dans la Rép., II, 374 ; 111,410, b ; dans le Timée, p. 18, b, el dans les deux premiers livres des Lois.
26fi LES ÉCRITS DE PI.ATOX.
ingénieuse M. Stallbaum cherche à leur donner •l’apparence d’un fait historique (1 ). Le but du dialogue npus est exposé par Platon lui - même : comme le Sophiste ^ comme le Parménide^ le Politique est un grand exercice de dialectique et un apprentissage d’une excellente méthode de recherche philosophique : £vexa toîJ irepi TCBVTa SiaXtx- TixwTspoiç (2)* d’y a pas en effet un
homme de sens qui voulût consacrer tant de peine et de temps à la définition de l’art du tisserand pour cette définition même (3). Mais les habitudes d’esprit qu’on contracte dans ces analyses méthodiques et ces définitions sévères, on les transporte partout : wpl -irdvTa (4), et s’il est bon de les montrer à nu, dans leur sécheresse et leur aridité, pour mieux en faire saisir le mécanisme et le jeu, quand l’esprit s’est fortifié et aiguisé dans ce rude exercice, il peut et il doit admettre une forme moins austère et non moins rigoureuse de l’exposition philosophique (S). Il n’y a donc pas lieu
(1) Prolegg. ad PoUtk., p. 62, sqq.
(2) Politic., 286, d.
(3) Politic., id.
(4) La méthode se réduit à deux opérations : 1° diviser pour arriver à la différence propre et spécifique, qui, ajoutée au genre le plus prochain, donnera la vraie déQnition ; 2° opérer d’abord sur dés idées analogues, mais simples, claires, familières, prises pour exemples, c’est-à-dire employer, comme Socrate, l’exemple, autrement dit, l’induction. Mais l’induction est une synthèse. La méthode parfaite est donc l’union de l’analyse et de la synthèse. Voir, sur ce sujet, le Philèbe et le Phèdre, p. 265 , d.
(5) Il y a, en effet > visiblement , une iutention critique et
LES ÉCRITS DE PLATON. 2fi7
de s’étonner de trouver trois dialogues, et de n’en trouver que trois écrits dans ce style : cela suffit pour exposer la théorie et l’éclairer par des exemples.
Maintenant , quoiqu’il soit bien entendu que l’objet auquel s’applique la méthode dialectique est indifférent, Platon est trop artiste et trop pénétré de la valeur pratique de la philosophie pour appliquer un exercice de logique à des sujets vraiment indifférents. Si l’influence des sophistes dans la Grèce explique le choix du Sophiste, le rôle, plus important encore dans la vie du peuple athénien, des hommes d’État, explique le choix du Politique, et comme il est démontré ici que le véritable homme d’État n’est autre que le philosophe, le sujet s’agrandit, et à l’intérêt logique vient s’ajouter l’intérêt politique d’une part et l’intérêt philosophique de l’autre. Telles sont par exemple les parties où Platon expose ses idées sur la dignité de la politique quand elle consiste en une connaissance scientifique, sur la vanité ridicule de la routine expérimentale et du savoir-faire pratique qui la simulent et la déshonorent , sur l’idéal du gouvernement , sur les formes diverses qu’affectent les constitutions républicaines de la Grèce, sur les arts différents qui ne sont que les auxiliaires inférieurs et les ministres mercenaires (1) de la vraie politique.
ironique dans quelques fautes commises dans ces divisions pro* longées et relevées par Platon lui-même, comme dans l'exagération fastidieuse et monotone avec laquelle elles sont poursuivies.
(1) Il est remarquable de voir Platon, dans cette classe infé-
On peut reconnaître dans ces aperçus rapides et ces vues résumées sur la politique les principes qui se développeront avec ampleur dans les grands ouvrages de la République et des Lois. Déjà ces idées larges et profondes répandent un intérêt qui se refuserait à la recherche dialectique exclusive, et introduisent dans le fond comme aussi dans le style un élément de variété nécessaire pour soulager l’esprit. C’est encore l’avantage et l’effet du mythe, assez mal rattaché d’ailleurs au sujet, et dont le but paraît être de montrer que , même dans l’univers soumis au gouvernement excellent des dieux, il est une loi fatale qui le condamne, à certaines périodes de son existence, à tomber dans le désordre, et presque à être précipité dans le néant (1). Il ne faut donc pas demander aux
rieure, avec les hérauts, les scribes, les devins, placer les prêtres qui, en Égypte, avaient une supériorité incontestée. La première place appartient toujours, chez Platon, à la science, c’està-dire à Ta pensée réfléchie, à la raison.
(1) Cette pensée, que Dieu abandonne à lui-méme le monde formé par lui , a paru à Socher si contraire à la doctrine soutenue par Platon (de Legg., 900, c; Phileb., 30, c; Phædon, 62, b ), qu'il s’en est appuyé pour rejeter l’authenticité du Politique. 11 aurait dû reconnaître que Dieu, après avoir laissé au monde l’usage de sa liberté , et le voyant en . user si mal qu’il compromet sa propre existence, accourt à son aide et reprend le gouvernement du navire qu’il avait un instant laissé à cet aveugle pilote. Y a-t-il, sous ce mythe, comme une indication vague de ce fait, que la liberté humaine est impuissante ou insuffisante sans lé concours de la Providence, et, comme le dit Platon lui-méme, sans le concours de la grâce de Dieu? M. Stallbaum croit qu’il veut montrer que partout où la raison
gouvernements humains d’assurer aux peuples un bonheur parfait et un bonheur éternel. Tout, à la longue, se change et se corrompt, et cette loi de la corruption et de la déchéance est si universelle qu’elle n’épargne pas même le monde placé immédiatement sous la main et l’œil de Dieu. La philosophie grecque, comme la poésie elle-même, s’emparait des mythes qui étaient entrés dans les croyances populaires et exerçaient sur les esprits l’empire du merveilleux et le prestige du passé; mais, comme la poésie aussi, elle les traitait librement et les modifiait suivant les exigences de ses thèses. C’est ainsi que Platon a agi avec le mythe des âges , qu’il transforme profondément et plie à ses conceptions propres sur l’origine et l’histoire du monde et de la nature ; et s’il emploie le mythe plutôt que l’exposition philosophique pour expliquer sa pensée sur ce sujet obscur, c’est que précisément par son essence, la nature matérielle, le monde des corps échappe à une science véritable, et que l’esprit humain ne peut atteindre dans ce domaine qu’à une opinion plus ou moins vraisemblable. Platon cherche par ce mythe à se rendre compte des transformations qu’a subies le monde, et il est obligé pour cela de toucher d’une part à la philosophie de la nature, de l’autre à la métaphysique, c’est-à-dire de se faire une idée de l’essence
et l’esprit ne dominent pas, il ne faut pas attendre une direction sage et heureuse, soit du monde de la nature, soit de ce petit monde que forment les sociétés humaines. Ce serait là, suivant lui, le lieu du mythe au sujet du dialogue.
27f» LES ÉCRITS DE PLATON.
de l’univers matériel, une idée de Dieu et des rapports de Dieu et du monde. On voit donc que la philosophie, dans ses parties les plus hautes, se partage avec la dialectique et la politique l’intérêt du dialogue, et qu’ici, comme partout, le goût de l’artiste et le sentiment philosophique de l’unité des choses, la nécessité de l’accord intime du fond et de la forme, ont conduit l’auteur à réunir , ou plutôt à unir dans un même ouvrage des points de vue qui paraissent différents et opposés. Mais, pour Platon, la connaissance de la nature, de Dieu, de l’homme, et la connaissance des lois et des principes qui doivent régir les sociétés et les États, ne peuvent appartenir qu’à celui qui a appris à chercher et qui sait comment chercher la vérité en toutes choses : c’est-à-dire au philosophe , qui est le seul vrai politique, parce que seul il est dialecticien.
3C. Le Paménide, ou des Idées (1).
Le Parm^ide est placé par Thrasylle dans la classe des dialogues logiques, et forme la première pièce de sa troisième tétralogie. Aristophane ne l’a pas compris dans ses trilogies , et le considérait comme un de ceux qui doivent être pris
(1) Cette seconde inscription donnée, dit Proclus, Comment, in Parm.y I. I , p. 14, par quelques écrivains au dialogue, est fort ancienne, 7ca|i.nàXatov ou?av , ïd., p. 22.
isolément; individuellement, et sans un rapport et un lien nécessaires avec les autres, xa9’ êv x«i
àtaxTO);.
Cet écrit, difficile et obscur, n’est pas précisément un dialogue (1); c’est la reproduction faite par Céphale, de Clazomène (2), à des auditeurs qui ne sont pas nommés, du récit qu’a bien voulu, à sa prière, reproduire Antiphon , frère maternel de Platon , devant les deux frères germains de ce dernier, Adimante et Glaucon (3), d’un entretien que Socrate dans sa jeunesse avait eu avec Parménide et Zénon ^d’Élée : Antiphon ne l’avait pas entendu lui-même, mais il le tenait de Pythodore (4), qui y assistait avec Aristote (5).
(1) Il appartient à la forme que certains grammairiens désignaient sous le titre de StTnfT'ifAixTixéi;.
(2) Ce n’est donc pas le Céphale de la République, qui est do Syracuse. Celui-ci représente sans doute l'opinion des philosophes de l’école d’Anaxagore de Clazomène comme lui.t
(3) Malgré quelques difficultés chronologiques qui n’eml>arrassent guère Platon, dit M. Cousin, je pense avec lui que ce sont là les frères de Platon.
(4) Pythodore, fils dTscholoehus, était un disciple de Zénon, comme Platon nous l’apprend , Alcib., I, p. ti9, a; Conf. Xénoph., Hellen., Il, 3, 1; Lysias, de Sacra Olea, 9; Diog. L., IX, 54.
(5) Cet Aristote n’a rien de commun avec l’illustre fondateur du Lycée. Platon nous apprend, dans le Parménide même, qu’il fut un des trente tyrans. Xénophon fait mention de lui, Hellen., II, 2, 18; II, 3, 2; II, 3, 46.
Rien ne s’oppose à la vraisemblance de l’entfetien de Socrate avec Parménide, qui vint à Athènes à l’âge de soixante-cinq ans, dans la 83* 01., époque à laquelle Socrate avait à peu près vingtcinq ans. 11 semble que Platon, par cette fiction, ait voulu
L’ouvrage se divise en trois parties d’inégale étendue et d’inégale importance.
Dans la première Socrate fait quelques observations à Zénon qui venait de lire un de ses écrits où, pour soutenir à sa façon la thèse de Parménide, il montrait qu’en admettant, comme le faisaient les Ioniens , la thèse de l’existence de la pluralité , il s’ensuit des conséquences encore plus absurdes que celles que ses adversaires s’efforcent de tirer de la proposition éléatique : que tout est un.
Dans la seconde, Socrate introduit la discussion sur les Idées, et la soutient avec Parménide.
Dans la troisième, Parménide entame avec Aristote cette grande et obscure recherche sur l’Un, dont la signification et le but sont l’objet des plus graves contestations parmi les savants.
La première partie n’offre aucune difficulté, et n’a guère d’autre intérêt que de nous renseigner sur le contenu de l’ouvrage de Zénon , et d’amener l’entretien sur le sujet des Idées, dont Socrate pose l’existence en soi, qu’il reconnaît comme des êtres existant par eux-mêmes, aÙTà xaô’ auxà xà EtaT).
Dans les choses multiples et sensibles qui ne font que participer des Idées, il n’est pas extraordinaire qu’on puisse reconnaître l’existence simultanée des contraires : car il est clair que l’homme réunit en lui à la fois l’unité et la pluralité, la ressemblance
marquer la teudance de sa philosophie de rapprocher et d'unir les principes de Socrate avec ceux de Parménide. Voir, sur ce point, Athén., IX, p. 3S0; Macrob., Saturn., 1. 1; Synes., Calv. Encom., c. 17.
et la dissemblance. Les choses reçoivent donc en elles, par la participation, les Idées contraires : mais ce qui serait prodigieux (1 ), ce serait qu’on démontrât que les Idées subissent cette même loi , et que par exemple l’unité en soi reçoit la pluralité en soi. Il faut donc non-seulement poser l’existence des Idées, mais les considérer comme des êtres en soi, absolus, simples, identiques, constants dans leur manière d’être, ne pouvant se mêler les uns aux autres, ni se séparer les uns des autres : Iv lauToîç Suvotfxeva iiuY>cEpavvuaOaî te xa\ SiaxpivedOai (2). LeS Idées sont différentes des choses qui participent à elles.
Que sont et comment sont ces Idées ? Et d’abord de quoi y a-t-il des Idées? Y a-t-il des Idées de tout? Nullement : et quoique cette pensée puisse veiiii- à l’esprit, il serait absurde de le croire : il faut la repousser (3) , car elle précipiterait l’esprit dans un abîme sans fond. Distinguons donc :
(l}Tépai; âv, ol|iai, f^v. Partout cette expression est appliquée, dans Platon, à une chose absurde, insensée. Conf. Théét., 163, d ; Hipp. Maj., 300, c; Euthyd., 296, c.
(2) Cependant, dans le Sophiste, nous avons vu les Idées se mêler les unes aux autres pour former la pensée et le discours; j'en conclus qu'il ne s’agit pas des mêmes Idées , c'est-à-dire des Idées prises dans le même sens; dans le Sophiste, il s'agissait de logique : ici, dans cette partie du Parménide, il s’agit de métaphysique. La question de la métaphysique est posée dans sa redoutable profondeur : il faut maintenir l’existence im-, muable, simple, identique î absolue, indivisible de l’Être en soi, du divin, et ne pas supprimer ses rapports avec le monde matériel et imparfait , maintenir l’existence en soi, indépendante et absolue de chacune des Idées, sans nier leur rapport entre elles.
(3) Aristote nous atteste que c’est bien là la pensée de Pia-
1 . L’existence de certaines Idées telles que celles du juste, du beau, du bien et de toutes les autres semblables est hors de doute (1).
2. Il en est quelques autres sur lesquelles l’esprit est incertain et doute, telles que celles de l’eau, du feu, de l’homme en soi (2).
3. Mais les Idées du poil, de la boue, de l’ordure, de tout ce qui est abject et vil , n’existent certainement pas (3).
Cette distinction ne dissipé pas les difficultés propres à la théorie des Idées que Platon présente lui -même avec une sincérité, une perspicacité et une force telles qu’Aristote n’en a pas trouvé d’autres à y opposer (4).
Supposons donc que les Idées sont des êtres existant chacun en soi et par soi. Gomment les choses particulières pourront -elles participer de ces Idées?