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Les Lois, ou de la Législation

Ce grand ouvrage, divisé en douze livres, formait dans la classification d’.Aristophane le premier membre de la troisième trilogie com[)létée par le Minos et VÈpinomis (2), et dans celle de Tiirasylle, le second

(1) Zurich, 1542.

(2) Ce 13' Livre des Lois porte deux aulrcs tilies -.l' issemblée nocturne, et le Philosophe.

membre de la neuvième tétralogie, composée comme la trilogie d’Aristophane, et complétée par les Lettres. Comme le Minos et la République, les Lois appartiennent évidemment, comme le dit Tlirasylle, au genre politique (1).

Les personnages sont réduits à trois : un Athénien qui est venu visiter des amis en Crète (2), et par la bouche duquel Platon exprime ici sa pensée, Clinias de Crète, Mégille de Lacédémone. On voit que Platon semble avoir voulu mettre en présence, et opposer l’une à l’autre, la législation dorienne et la législation athénienne (3), ou plutôt la législation platonicienne. Clinias, chargé de conduire à- Magnésie une colonie et d’y fonder une nouvelle ville, a l’esprit naturellement préoccupé des lois qu’il doit lui donner : ce sont celles de sa patrie,

(1) Diog. L., 111, 60, 61, 62.

(2) 11 n’est pas nommé.

(3) Le schol. Bekk., p. 445, au commencement de l’ouvrage, 'soutient que l’étranger est Platon même, en s'appuyant sur le

passage de Legg. V, 739, où il est dit qu’il y a trois sortes ou degrés de constitution politique, l’une qui est la perfection, le type et le modèle parfait, irptotYi TtéXti;. .. TcapaSeifixa «oXiTEiaç; la deuxième qui s'en rapproche le plus possible ; la troisième qui sera l’objet d’un autre ouvrage. H est vrai que les mots f,v ôè vûv éntxex^ipi^xapiev ne font pas allusion à la République, mais au résumé de ce dernier ouvrage, donné dans les Lois, V, p. 739, et que par conséquent le scholiaste a tort de dire que celui qui parle dans les iLoû y déclare qu’il a déjà fait ailleurs le plan d’une autre république , et que par conséquent l'étranger d’Athènes n’est autre que Platon. Diog. L., 111, 52, reconnaît que ce personnage, comme celui de Socrate et de Timée, expose les opinions de Platon, mais est un personnage inventé comme celui du Sophiste.

dont Jupiter est l’auteur, comme Apollon l’est de celles de Lacédémone. L’Athénien le prie de lui en faire connaître les principes, et l’interroge particulièrement sur les repas communs, les exercices gymnastiques, et le système militaire d’éducation, adoptés par tous les Doriens (1). Glinias répond :

La guerre est l’état perpétuel et naturel des peuples et des individus ; l’homme est naturellement ennemi de l’homme; la supériorité à la guerre doit donc être l’objet- de toute constitution politique prudente. Tel a été celui de la constitution de la Crète et de Lacédémone.

L’Athénien n’accepte pas ce principe ; car il serait absurde si on l’étendait aux divers villages d’une même cité, aux diverses familles d’un même village et à l’individu , quoiqu’il faille bien reconnaître que l’homme est souvent en désaccord et comme en guerre avec lui-même. Mais, en admettant cet état de lutte comme un fait, ne serait-il pas plus utile à tous, plus sage et plus beau de réconcilier l’homme avec lui-même, les familles et les peuples entre eux, plutôt que d’entretenir et de cultiver ces ferments de violence et de haine? La guerre ne doit donc pas être le vrai but de l’organisation politi-que, et les vertus militaires ont pour objet de garantir la paix, du moins la paix intérieure des États. Le courage, d’ailleurs, n^est qu’une partie de la vertu, et* ce n’est pas la plus estimable. Une bonne législation doit donc se proposer autre chose

(1) Le sujet est amené brusquement et sans préparation.

que de développer cette qualité, qui n’est pas la plus précieuse ni la plus rare, car on la rencontre fréquemment chez les plus vils mercenaires.

Les lois ont pour but d’assurer le bien de l’État. Il y a deux sortes de biens : les biens humains, tels que la santé, la beauté, la force, la richesse ; les biens divins, qui sont en premier lieu la sagesse, puis la tempérance, ensuite la justice, et enfin le courage. Des biens divins dépendent les biens humains, et l’on peut dire que tous les autres biens dépendent de la sagesse, ^ çpovriotî. C’est donc sur cette vertu que le législateur devra avoir les yeux quand il réglera le mariage ou les rapports de la famille, l’éducation, la société civile , les sépultures , le gouvernement. Or il ne semble pas que ni Minos ni Lycurgue aient entendu ainsi le problème de la législation; ils ont exclusivement pensé à développer le courage, et encore ils ont négligé cette partie du courage qui est la plus difficile et la plus estimable, et qui consiste à vaincre le plaisir et à combattre du moins les passions, qui sont comme autant de fils et de cordes qui nous poussent à l’action.

Les repas communs, tels qu’ils les ont admis, ne sont partout que des causes de discordes, car la tempérance y est mise dans un aussi grand péril que la chasteté dans leurs exercices du gymnase, où les jeunes filles lacédémoniennes, obligées de se présenter nues, désapprennent le sentiment délicat de la pudeur, ce qui explique la vie libertine des femmes à Sparte, où de plus les jeunes gens sont

LES ÉCRITS DE l’LATON. 3Î)9

exposés aux séductions des ignobles amours inventés en Crète. Ce n’est pas qu’on ne puisse tirer un bon parti des banquets ou syssities; mais il est impossible de le montrer sans dire quelque chose de la musique, et l’on ne peut parler de la musique sans embrasser l’ensemble de l’éducation.

L’éducation est le fondement de toute bonne politique (1), car tes jeunes gens bien élevés seront un jour de bons citoyens : elle a pour but d’habituer l’homme dès l’enfance, par la discipline bien entendue du plaisir, à aimer et à pratiquer la vertu. L’honnête homme est celui qui sait donner le gouvernement de sa vie à la partie la meilleure de son âme. Or il trouve dans son âme deux conseillers puissants et dangereux, le plaisir et la douleur, et une partie excellente et douce, qui décide ce qu’il y de bien et de mal en chaque chose, et qui porte le nom de loi quand ses jugements sont acceptés par un État. Pour que la raison soit maîtresse de la vie, il faut que l’âme soit aguerrie non-seulement contre la douleur, comme l’ont cruMinos et Lycurgue, mais encore contre le plaisir ; et c’est à cela que pourraient servir les repas communs, s’ils étaient présidés par un homme d’un âge mur, d’un caractère grave et tempérant, qui sût y maintenir l’ordre et la décence, et qui les emploierait à étudier, à sonder, à éprouver, à exercer les âmes des jeunes

(1) Toute l'organisation politique n’est au fond, dans les Lois comme dans la République, qu’un vaste système d’éducation de l’enfant et de l’bonuue. Platon le dit en termes propres de Legg. IX, p. 8â7, e.

gens, en les mettant aux prises avec les séductions du vin. On pourrait et on devrait en faire une école de tempérance et de courage, une discipline de la vie, une gymnastique morale. C’est donc une ins- « titution vraiment politique, puisque la politique n’est autre chose que l’art de rendre les hommes meilleurs.

Liv. II. L’éducation est la discipline du plaisir et de la douleur, qui soumet à l’ordre nos plaisirs et nos peines, nous fait aimer et haïr ce qui mérite notre amour et notre aversion, avant que nous soyons en état de nous rendre compte des raisons qui justifient ce choix, en un mot c’est l’harmonie de l’habitude et de la raison. Les banquets sont un moyen d’éducation . Il en est un autre, les exercices du chœur, qui comprennent la danse et le chant (1). L’homme bien élevé est celui qui sait bien chanter de beaux chants et bien danser de belles danses. Tous les êtres animés ont reçu des dieux la tendance à se mouvoir et à crier ; outre ces mouvements naturels, qu’accompagne le plaisir, l’homme a reçu, par un privilège spécial, le sentiment de la mesure et de l’harmonie, c’est-àdire le sens du beau dans les mouvements du corps et de la voix. Le beau n’est pas uniquement l’agréable : comme l’art n’est qu’une imitation des mœurs, la beauté n’est que l’expression sensible de bonnes mœurs; c’est donc quelque chose de fixe, d’universel, de permanent; les lois devront donc,

(1) Le chaut étant toujours mêlé aux repas, on voit le lien des idées.

comme en Égypte, interdire aux poëtes, aux musiciens, aux peintres, de rien changer aux modèles où l’on aura fixé une fois pour toutes la vraie beauté. On pourrait dire, il est vrai, que le beau est ce qui plaît; mais il faudrait ajouter : ce qui plaît aux hommes sages et vertueux, doués d’intelligence et de courage, qui doivent non pas obéir, mais commander aux entraînements du public ignorant et mal élevé, qu’il est risible de voir établir en juge des choses de l’esprit et du goût. La poésie et la musique ne sont que des moyens, des enchantements pour attirer les enfants et les hommes par le charme d’un plaisir délicat à ce que la raison dit être beau et bien. L’art doit donc recevoir sa règle de la morale, qui est sa fin.

Le but des chœurs est d’enchanter l’âme par la peinture de la vertu et du bonheur qui y est nécessairement attaché : car le vrai plaisir, inséparable' du bonheur, est également inséparable de la vertu ; en effet, si le bonheur était séparé de la vertu, comment recoramanderait-on sans cesse la vertu? et s’il n’en est pas séparé, comment la vertu serait-elle heureuse, si elle ne goûtait pas le plaisir?

Les chœurs devront chanter de beaux chants et danser de belles danses : à quoi reconnaîtrons-nous cette beauté?

Les choses qui nous plaisent, ou se bornent à nous plaire, sans nous être ni utiles ni nuisibles, ou, au plaisir qu’elles procurent, s’ajoute une utilité , une bonté intrinsèque. Dans les arts d’imitation , outre l’élément du plaisir, il y a un élément

d’utilité qui consiste dans la vérité de l’imitation. La beauté d’une œuvre d’art ne dépend donc pas uniquement du charme qu’elle excite, mais de son utilité, qui consiste dans la vérité de l’imitation, d’une part, et la moralité de l’objet imité, de l’autre. L’œuvre d’art doit être l’expression fidèle et vraie du beau moral : l’essence de l’art est dans sa vertu morale. Pour être un juge éclairé, il faut donc connaître trois choses ; 1. l’essence de l’objet imité; 2. la justesse de l’imitation ; 3. la beauté (1), qui consiste à la fois et dans le plaisir innocent qu’elle procure et dans la valeur morale qu’elle contient.

La première loi de Part est la proportion, la convenance, l’harmonie, le rapport exact des choses, des sentiments, des expressions, des idées; par exemple, il ne faut pas donner à des hommes des sentiments ni un langage qui apppartiennent aux femmes; il ne faut pas confondre les modes et les danses qui conviennent à des citoyens avec ceux qui sont bons pour des esclaves.

La seconde loi est l’unité, qui exige non-seulement qu’on n’unisse pas ce que la nature a séparé, mais qu’on ne sépare pas ce que la nature a uni. Par exemple, qu’on ne nous fasse pas entendre des vers ni voir des danses sans musique; qu’on n’exécute pas des mélodies sur la flûte ou la lyre qui

(I) 669, b. 1. ô,Ti ÈffTt ; 2. û; ôp6û; ; 3. £u... xô xptxov...

C'est du moins ainsi que j’interprète cet cS... qu’on ne peut guère entendre de la perfection technique qui se confondrait avec l’exactitude et la vérité de l’imitation.

n’accompagnent pas des paroles. L’emploi des instruments sans la voix est une vraie barbarie. C’est le chœur des vieillards qui sera chargé d’entretenir la pudeur et la décence dans les banquets, et Tordre dans les exercices du chœur. Ils comprennent, outre la poésie et la musique, la danse, c’est-à-dire le mouvement du corps réglé par le rhythme. Tout animal, quand il est jeune, éprouve le besoin de s’agiter, de sauter, de bondir. Par un noble privilège, l’homme a de plus reçu le sentiment de la mesure et du rhythme, qui lui permet de régler les mouvements et de leur donner la forme de la beauté (1).

Liv. III. Une vraie législation doit se rapporter à la vertu, et puisef le détail de ses lois dans chacune des espèces qui la composent dit Platon au commencement du premier livre. Il ajoute ici que la tempérance est la vertu par excellence, car elle produit la justice, et suppose le courage et la prudence. Elle est donc aussi nécessaire aux États qu'aux individus. C’est pour avoir méconnu cette vérité qu’ont péri tous les gouvernements, dont Platon recherche l’origine et raconte l’histoire (2).

(1) Les questions relatives à la musique sont brusquement abandonnées pour être reprises et achevées 1. VII, p. 796. Sur le rôle de la musique élans l'éducation, d’après Platon, consulter Tex, de vimusices ad excolendum kominem ex senlentia Plat., Utrecht, 18l6; Blume, de Plat, liberorum edtwandorum disciplina, Hall., 1818.

(2) Tel est du moins le lien des idées qu’a cru trouver M. Cousin; car cette histoire est introduite sans la moindre préparation, et ce n’est que dans le courant du récit qu’on

LfcS ECRITS DE PLATON.

S’il faut en croire des traditions respectables, l’origine des sociétés actuelles est relativement récente. De grandes catastrophes, en bouleversant à plusieurs reprises la terre, ont autant de fois détruit les sociétés qui avaient dû s’y former, dont il n’est resté aucun vestige, et dont nous avons perdu même le souvenir. On a seulement conservé la mémoire d’un déluge auquel ont échappé un petit nombre d’hommes réfugiés sur les hauteurs ; ils ont lentement réinventé les arts nécessaires, et organisé une société sans lois, composée de familles isolées, lesquelles vivaient sous un gouvernement patriarcal. A cet état primitif et barbare, ont succédé les villes et bourgs , dans lesquels les familles réunies ont senti la nécessité de l’institution de lois. Le patriarcat a fait place à. l’aristocratie ou à la monarchie : Troie a été bâtie, puis détruite parla guerre. De là, Platon passe à l’histoire assez confuse des gouvernements grecs, où est née la. démocratie. La confédération dorienne comprenait trois États, dont deux, Argos et Messène, ont péri à cause de leur tendance trop exclusivement guerrière, et de la mauvaise division des pouvoirs politiques. Sparte seule a survécu, précisément parce qu’elle a, dans sa constitution, mieux réalisé la tempérance, dernier but de l’État. La meilleure constitution politique est une constitution tempérée, c’est-à-dire participant'de la monarchie et de la démocratie, les

aperçoit ce rapport entre les faits historiques et les causes morales qui les ont amenés.

deux constitutions politiques mères de toutes les autres, et tenant entre elles un juste milieu. Il n’y a point d’âme qui soit capable de soutenir le poids d’un pouvoir souverain, sans limite et sans contrôle, de manière à ce que la plus grande maladie, l’ignorance, ne s’empare pas d’elle. Tout pouvoir humain doit être mesuré, limité, le pouvoir du peuple comme celui du prince. C’est ce tempérament qui permet de maintenir dans l’Etat la concorde, les lumières, la liberté, conditions nécessaires de sa prospérité durable. Athènes a trop penché d’un côté, et la Perse de l’autre. La Perse s’est affaiblie, parce que l’obéissance des peuples est devenue la servitude, et le pouvoir du prince un despotisme. L’empire d’Athènes a été compromis, parce que la liberté du peuple y a dégénéré en licence, et que les lois et les magistrats y ont perdu, les unes presque toute autorité, les autres presque tout pouvoir. Dans un État bien ordonné, la puissance, politique doit être distribuée en proportion de la vertu : or les degrés de la vertu sont ceux-ci ; 4 . Les biens de l’âme, unis et liés à la tempérance ; 2. les biens du corps; 3. la richesse. C’est au sage de gouverner, à l’ignorant d'obéir, et par ignorance il faut entendre cette disposition de l’âme où, tout en jugeant qu’une chose est bonne et belle, au lieu de l’aimer on l’a en aversion ; et l’on est encore dans l’ignorance lorsqu’on aime et qu’on fait ce qu’on sait être mauvais ou injuste. Le bon législateur doit faire en sorte que l’État soit libre, uni, éclairé, ce qu’il ne pourra être que sous une légis-

lation mixte et tempérée, où la puissance et le respect seront mesurés par les différents degrés des biens.

Clinias, chargé de conduire une colonie à Magnésie et de lui donner des lois, prie l’Athénien d’exposer dans son entier le plan d’une législation qui serait fondée, comme on vient d’en montrer la nécessité, sur la vertu, et particulièrement sur la tempérance, celle des vertus qui produit ou suppose toutes les autres. C’est par là qu’est amené le quatrième livre et la seconde partie de l’ouvrage, c’està-dire l’exposition précise de la constitution et des lois (1), dont les trois premiers ne sont guère que l’introduction générale.

Il s’agit donc de fonder un gouvernement, un État qui se rapproche autant que possible de la perfection. Cherchons à déterminer d’abord les conditions extérieures les plus favorables dans lesquelles il peut être placé.

Ce ne sera pas une ville maritime (2), car les cités adonnées au commerce, et surtout au commerce maritime, ne pensent plus qu’aux bénéfices et au gain, prennent le goût d’innovations incessantes, oublient dans l’ardeur de l’esprit mercantile la bonne

(1) M. Cousin, d’après Boeckh., Min., p. 69, considère le quatrième livre comme appartenant à l’introduction, et ne fait, comme lui, commencer le sujet véritable qu’au cinquième, p. 734, e.

(2) Cf. Cic. de Rep., II, c. 3 et 4 . (Romulus) sensit acvidit non esse opportunissimos situs maritimes urbibus iis, quæ ad spem diuturnitatis conderentur atque imperii.

foi et la cordialité, qui doivent partout et toujours présider aux relations des hommes, et perdent en outre la tempérance et même le courage , également incompatibles avec la vie des hommes de mer. .

La question de savoir s’il faut désirer une population tout entière de même race, de même langue, de même religion, est plus diffîcile'à résoudre. Sans doute il y a dans ces conditions plus' de garanties pour fa concorde, Tunion, l’amour des citoyens ; mais il y aura aussi bien des obstacles à vaincre pour leur donner des mœurs et des institutions autres que celles de leur première patrie et de leurs pères. Le territoire doit être peu étendu, et mesuré sur les besoins de la défense et de l’alimentation de la population, qui ne doit pas excéder .'5040 habitants. La fortune a une grande influence sur le succès des choses humaines : elle en a une grande sur le succès d’un État qui se fonde. Il est permis de compter pour la cité future sur quelques chances heureuses, et l’une des plus heureuses qui lui puisse arriver, est d’avoir à sa tête, outre un excellent législateur qui lui donne des lois, un tyran jeune, intelligent , énergique , magnanime , et surtout modéré , qui les fasse appliquer : car, sans modération ou tempérance, il n’y a pas de vertu durable.

Quelle forme de gouvernement doit avoir notre cité? La monarchie est TÉtat où le pouvoir est entre les mains d’un seul homme; l’aristocratie, celui où il est entre les mains d’un petit nombre ; la démo-

cratie, celui où il est entre les mains du peuple. Le nôtre sera entre les mains, non d’un homme, mais d’un dieu, le seul vrai maître des hommes, et ce dieu, comme autrefois Saturne (1), y fera régner des lois qui ne seront que l’expression de la raison , qui seront faites en vue de la justice et du bonheur de tous, et non dans l’intérêt d’une faction quelconque dans l’État. C’est ainsi la loi , expression de la volonté et de la sagesse divine, qui sera maîtresse de notre cité (2). La garde des institutions et l’autorité nécessaire pour assurer l’exécution des lois , devront appartenir à celui qui se sera distingué par son obéissance; car le magistrat, le chef de l’État, qui paraît commander, doit en réalité toujours obéir, mais obéir à la loi dont il est le ministre , c’est-à-dire le serviteur, et la loi n’est que le représentant de la raison. Il sera.en même temps modéré, parce que la tempérance est chère à Dieu , auquel il doit s’efforcer de ressembler, et parce que Dieu est la mesure suprême des choses (3). Enfin il sera religieux, et pourra, par son commerce avec les Dieux du ciel et des enfers , avec les démons et les héros tutélaires de la cité , appeler la protection divine

(1) Ici se trouve un mythe très-court sur le règne de Saturne pendant lequel les hommes étaient gouvernés par de bienfaisants génies, p. 713, c. Gomp. le mythe plus étendu àu. Politique p. 269, a sqq.

(2) L’idée de la justice n'est donc pas absente de la conception politique décrite dans les Lois, comme l’afHrme Zeller. (Platon. Stud., p. 52.)

(3) 715, e. Platon cite la fameuse maxime orphique : Dieu est le commencement, le milieu, la fin de toutes choses.

sur la cité naissante (1), et communiquer à ses concitoyens la piété envers les Dieux et la résolution ferme de pratiquer l’honnêteté, la vertu, la justice.

Avant d’entrer dans, le détail de l’administration, il faut nous rappeler que nous faisons des lois pour des hommes, c’est-à-dire pour des êtres intelligents et libres; avant "de leur donner un ordre impératif, avant de les rtienacer d’un châtiment, il convient de les avertir, de les éclairer, de les persuader; car on ne doit fonder l’obéissance que sur la raison. De là la nécessité de faire précéder la règle impérative de considérants, d’un exposé de motifs qui en explique le but , lequel doit être toujours moral ; et Platon en donne un exemple concernant le mariage, où la prescription légale est précédée d’un exposé des raisons et des intentions morales et religieuses de la loi.. Le livre se termine par quelques prescriptions "relatives au respect et à l’amour que l’on doit à ses parents.

V* Livre. Le commencement de ce livre est consacré à l’exposition des principes généraux et des maximes morales (2) d’après lesquels doit se diriger la législation positive, dont il forme comme le préambule. Platon y parle de l’importancef relative des biens du corps et des biens de l’âme, que toute bonne xionstitution a pour but d’assurer aux ci-

(1) Cet appel au sentiment religieux est comme le préambule général de toute la législation.

(2) Le livre précédent s’est terminé par l’exposition des principes religieux du nouvel État;, voici maintenant les principes de sa morale.

toyens. Après les Dieux, ce que l’homme doit surtout honorer, c’est son âme. Honorer son âme, c’est la purger du vice, de l’erreur, de la lâcheté morale qui la fait céder au plaisir , et la porte à éviter le péril et la peine que commande la vertu. Quant . aux avantages corporels, d’une part, et aux hiens extérieurs, de l’autre, tels que la richesse, les honneurs, le grand nombre d’enfants , la médiocrité vaut mieux que l’excès, qui nous inspire un sot orgueil.

Le bon citoyen doit être respectueux envers les Dieux de sa race, tendre à ses amis, affectueux envers les hôtes et surtout les suppliants. Pour être heureux, il doit pratiquer la justice, et pour pratiquer la justice avoir une dose égale de colère et de douceur : de généreuse colère contre les vices incurables des méchants, de douceur miséricordieuse pour les fautes légères, car on n’est jamais méchant volontairement. Ce n’est pas assez de pratiquer et d’aimer la justice , il faut la faire aimer aux autres, et les pousser, les forcer à la pratiquer eux-mêmes. L’égoïsme est la source des plus grands défauts de l’âme. L’homme a sa dignité à sauvegarder ; il ne doit pas l’abaisser en se livrant sans mesure ni au rire ni aux larmes. Dans l'adversité même , qu’il se garde du désespoir, qui est une impiété : il semblerait croire que l’homme de bien est abandonné de Dieu. A ces raisons divines qui nous recommandent la vertu, parce qu’elle est ce qu’il y a de plus honorable, il faut en ajouter de plus humaines. Le plaisir et la douleur sont les deux grands mobiles de l’âme ;

c’est ce qui nous tient le plus au cœur. Or on peut prouver que la vie qui contient le moins de douleurs et le plus de plaisirs , c’est la vie vertueuse , parce qu’elle est tempérée, courageuse, sensée, salubre, tandis que l’autre entraîne la folie, la lâcheté, l’intempérance, les maladies.

Il est temps de passer à la législation proprement dite. Elle comprend deux parties : l’institution des magistrats , et l’établissement des lois qui doivent déterminer, fonder et contenir leur pouvoir.

Quelques précautions préliminaires sont encore à indiquer. On choisira les citoyens du nouvel État exclusivement parmi des hommes vertueux ; le nombre en est limité à 5040 (1). Les terres de la colonie seront partagées entre eux et divisées, à cet effet, en autant de lots parfaitement égaux. Le législateur devra respecter les temples consacrés, et se soumettra , en tout ce qui concerne la religion , aux prescriptions de l’oracle de Delphes, de Dodone, de Jupiter Ammon. La propriété est donc conservée , quoique entourée de réserves et contenue dans d’étroites limites pour empêcher le développement de la passion de la richesse. La propriété est un mal , mais un mal nécessaire, au moins dans la constitution présente.

Il y a trois formes politiques : l’une parfaite, reposant sur la communauté absolue ; mais c’est un État qui n’est ou ne sera habité que par les Dieux ou les fils de Dieux ; c’est un modèle irréalisable à

(1) Nombre choisi parce qu’il est un de ceux qui ont le plus de diviseurs qui se suivent ; il en a 59.

l’homme, et trop parfait pour sa condition actuelle, [xei![ov îi xaxi r^v vüv yévsoiv , mais sur lequel il faut avoir les yeux pour réaliser les autres. La seconde, peu éloignée de cet exemplaire immortel, est l’objet de l’entretien actuel. Quant à la troisième, le plan en sera exposé plus tard, si Dieu le permet (1).

En conservant la propriété dans notre État, il faut au moins en éviter les. plus graves inconvénients, et c’est dans ce but que sont institués divers règlements concernant les lots de terre , qu’on ne pourra ni diviser, ni accroître, ni vendre. Il n’y aura pas de monnaie d’or ni d’argent. La monnaie étrangère sera interdite, sinon dans des cas spéciaux. Il sera défendu de donner et de recevoir une dot , de placer ou de recevoir de l’argent à intérêt.

Malgré toutes ces précautions, et à cause de la faculté accordée aux habitants d’apporter des biens meubles avec eux , l’égalité de biens ne pourra pas être maintenue entre eux. On fera donc quatre classes de citoyens, déterminées par le cens; mais le plus pauvre devra avoir au moins son lot de terre , et le plus riche ne pourra pas avoir plus de quatre fois la valeur de ce lot.

Tout le pays, au milieu duquel est située la ville, est divisé en douze parties , les habitants en douze tribus, et la ville elle-même en douze régions, à chacune desquelles préside un dieu. Dans tous les règlements, il faut bien faire attention que toute

(1) Platon n’a dit ni fait entendre nulle part quelle était cette troisième forme politique.

chose a sa mesure déterminée; les magistrats devront donc connaître la science des nombres, utile dans l’économie sociale et domestique et à la culture de tous les arts; mais il ne faut pas la dégrader à n’êtrc qu’une routine misérable , comme l’ont fait les Égyptiens et autres peuples, dont le penchant à la passion de s’enrichir tient peut-être à la nature des pays qu^ils habitent; car il y a des lieux plus propres que d’autres à produire des hommes vertueux.

Le livre VI renferme les règlements relatifs à l’institution des magistrats , à la définition de leurs fonctions et de leurs pouvoirs, au mode de leur noinination.

L’élection est le mode de nomination de presque tous les magistrats. La liste électorale comprend tous ceux qui ont fait ou font encore le service militaire. On forme d’abord une liste de 300 éligibles , parmi lesquels on en choisit encore 100, et parmi ces 100 éligibles, on nommeenfinun conseil de 37 membres chargé du pouvoir politique exécutif : ce sont les vo[xo^.ûXoixEç. On nomme ensuite les chefs militaires , élus par tous les citoyens sur la proposition des vo|xo(pijX«xeç ; les généraux ont le droit de proposition pour la nomination des officiers, qui sont élus par les soldats des armes spéciales auxquelles ils appartiennent.

Le pouvoir législatif est confié à un sénat de 360 membres, élus par tous les citoyens, mais qui devront être pris par quart dans chacune des quatre classes de citoyens ; toutefois les deux dernières

classes pourront se dispenser de présenter une liste de candidats qui leur appartiennent , tandis que cette obligation est sévèrement prescrite sous peine d’amendes aux deux premières (1 ). '

Les prêtres sont, les uns annuels, choisis par le sort ; les autres perpétuels, par l’élection.

Des magistrats spéciaux , élus , sont chargés de faire la police de la ville et des campagnes, de maintenir les règles qui doivent présider au commerce ; d’autres, de veiller à tous les intérêts municipaux.

Il y a des magistrats pour présider aux exercices de la musique et de la gymnastique, et leur autorité s’étend sur les écoles, les gymnases, les concours musicaux et gymniques, les représentations des chœurs ; d’autres sont chargés de l’ensemble de l’éducation, et ont à leur tête un chef nommé pour cinq ans , et élu par tous les autres magistrats, à l’exception des sénateurs et des prytanes.

Vient ensuite l’organisation du pouvoir judiciaire.

Les tribunaux ont trois degrés : l.-un tribunal d’arbitres nommés par les parties; 2. un tribunal civil jugeant des causes privées ; 3. un tribunal jugeant les causes publiques qui intéressent la société ou l’État. Les juges de ces deux derniers tribunaux sont nommés par l’élection, et responsables comme tous les autres agents du pouvoir. De plus, le jury

(1) On voit percer jusque dans ce détail l’esprit général des Lois, qui est de tempérer l’un par l’autre l’élément démocratique, libéral, ionien, par l'élément aristocratique, discipliné, dorien. C'est le milieu, essentiel à tout bon gouvernement, dit Platon lui-méme, entre la monarchie et la démocratie.

est institué pour tous les crimes et délits politiques, et, autant qu’il se pourra, même en matière civile, par la raison profonde et vraie que ceux qui ne participent point à la puissance judiciaire croient manquer totalement des droits de citoyen. Après l'institution des magistrats doit venir la législation, qui, rappelons-le encore une fois , ne doit avoir d’autre but que la vertu, considérée dans la vie privée et dans la vie publique.

Les fêtes religieu^s, consacrées à chacun des Dieux qui président à chaque partie de la cité et à chaque tribu de TÉtat, seront en même temps des foires et des lieux de réunions , où les jeunes gens des deux sexes pourront se voir , se connaître et se choisir. L’âge légal du mariage est , pour les hommes, de vingt-cinq à trente-cinq ans. Des pénalités sont fixées contre le luxe des fêtes nuptiales et contre le célibat.

L’usage de la dot est supprimé : les convenances morales, dont les parents sont juges, doivent seules déterminer les unions. La règle quül faut suivre dans le choix d’une épouse est moins le goût personnel que l’utilité publique. Or l’utilité publique recommande d’unir des caractères différents pour les tempérer l’un par l’autre, comme on mêle le vin à l’eau pour obtenir un breuvage sain et excellent. Parmi les possessions permises se trouvent les esclaves , propriété nécessaire et à la fois dangereuse ; il ne faut être envers eux ni trop bon ni trop sévère, mais toujours être juste.

Les jeunes mariés et leurs femmes devront assis-

iio ‘ \ÆS ÉCRITS DE PLATON.

ter aux syssities instituées pour guérir les trois grandes maladies de la nature humaine : la passion de la boisson, de la nourriture, de la volupté (1). On ne doit pas s’étonner de voir des règlements s’appliquer aux détails les plus intimes de la vie privée. C’est une funeste erreur de croire que le législateur doit rester dans les limites de la vie publique : tout ce qui n’est pas réglé fait tort aux règlements les plus sages.'

Le mariage a pour but de mettre au monde des enfants : il importe donc de veiller à la procréation des enfants. De sages matrones donneront à cet égard aux jeunes époux les conseils et même les ordres nécessaires. Un registre des naissances et des morts est tenu. L’âge du mariage des femmes est fixé de seize à vingt ans. Elles ne pourront exercer qu’à partir de quarante ans les magistratures , ouvertes à l’homme à trente. Le service militaire, qui commence pour l’homme à vingt ans et finit h soixante, ne commencera pour elles qu’après qu’elles auront eu des enfants, et durera jusqu’à cinquante ans.

Le VII® livre est tout entier consacré à l’éducation.

A peine l’enfant est-il né, et, pour ainsi dire, quand il est encore dans le sein de sa mère, il faut penser déjà à former son corps et son esprit. Les

(1) A ce propos une digression sur la vie des hommes primitifs, l’anthropophagie et les sacrifices humains conservés encore dans quelques pays, et les régies de la vie orphique qui sont comme une réaction contre ces excès abominables.

règles qu’il faut suivre dans cette éducation première, si importante et si négligée, ne peuvent être appelées des lois ; c’est quelque chose de plus haut et de plus puissant encore , car ce sont des mœurs , des habitudes qu’il faut créer et que, la raison et la persuasion peuvent seules faire naître : la contrainte légale serait , dans ces détails intimes de la vie domestique , à la fois ridicule et impuissante. Le but de toute éducation est de donner à l’âme et au corps toute leur beauté ' toute leur perfection. C’est pour arriver à ce but que les femmes, dans les derniers mois de leur grossesse , doivent suivre elles-mêmes certain régime, et pendant les premières années doivent prendre certains soins de leurs petits enfants. Depuis l’âge de trois ans jusqa’à six , on laissera jouer ensemble filles et garçons, sous la surveillance de femmes. A six ans, les sexes sont séparés, et. une éducation plus sévère commence. Les enfants, même les filles, apprennent les exercices du cheval , de la course , de la lutte, des armes, d’une part, de la musique de l’autre. La gymnastique a deux parties : la danse et la lutte. La danse elle-même se divise en danse mimique, ayant pour objet d’exprimer par les gestes et les attitudes du corps les pensées déjà traduites dans les vers des poètes ; Tautre n’a pour but que de donner au corps de la souplesse, de Lagilité et de la grâce. La lutte sera l’objet de règlements qui auront leur plaee plus loin. La danse, partie intégrante du chœur, nous conduit à la musique. Toutes les danses, toutes les poésies chantées doi-

vent avoir un but religieux et être consacrées à célébrer quelque divinité- Chaque Dieu aura ses chants spéciaux, examinés par un tribunal de censeurs, fixés par les magistrats (1), et il sera interdit d’y rien changer, car le changement, en toute chose, est mauvais en soi. Les chants sont des lois, VO|AOl (2).

De dix à treize ans, l’enfant étudie la grammaire ; de treize à seize, il apprend à chanter et' à jouer de la lyre.

Pendant ce temps il est formé dans les gymnases aux exercices gymniques et militaires ; nous en avons déjà indiqué l’utilité et l’objet. Mentionnons seulement deux genres de danses : la pyrrhique ou danse militaire, l’eitimélie ou danse pacifique. Quant aux danses tragique et comique , elles ne seront tolérées dans l’État qu’après un examen sévère des magistrats supérieurs. La jeunesse doit être initiée au moins aux premiers principes de l’arithmétique, de la géométrie, de l’astronomie. Parmi les exercices et les divertissements , il faut interdire la

(1) Comme la race des poètes est incapable de distinguer le bon du mauvais, il faut bien que les magistrats les contraignent

. d’observer dans leurs productions la règle du juste, du bien et du beau.

(2) Au milieu de ces règlements laborieux Platon jette une réflexion méprisante et amère sur la vie humaine qui ne mérite guère qu’on s’occupe tant d'elle; car l'homme n’est qu’un misérable jouet entre les mains de Dieu, une ombre vaine, qui n’a qu’une faible étincelle et parcelle de vérité..., p. 803 et 804, b. Cf. de Legg., I, p. 644, d. M. Cousin, au lieu de 6aû|j.aTa, præstigiosæ imagunculœ, a lu avec Ast «ÙTogaTa, des automates.

LKS ÉCRITS DE PL\TOX.

pêche et la chasse aux oiseaux , et ne permettre que la chasse à courre et à pied.

L’instruction dans la musique et l’art de la guerre est obligatoire. Ce ne sont pas seulement les exercices de l’éducation de la jeunesse qui doivent être déterminés par la loi, c’est l’emploi même de toute la vie du citoyen, à qui il faut prescrire un ordre d’actions depuis le lever du soleil jusqu’au lendemain matin, c’est-à-dire pendant la nuit comme pendant le jour.

Le VIII* livre institue les fêtes religieuses, pour lesquelles il est nécessaire de consulter l’oracle de Delphes, et les jeux publics, musicaux, gymniques et militaires qui les accompagnent. Platon s’élève, à cette occasion , contre les ignobles amours que ne punissaient pas les lois des Lacédémoniens et des Crétois. Puis il expose les lois qui ont rapport à la vie des citoyens : lois sur l’agriculture , c’est-à-dire tout un code rural contenant un règlement complet sur les irrigations ; lois sur l’industrie et les métiers manuels, exclusivement réservés aux étrangers et aux métèques ; lois sur le commerce , qui est soumis à une surveillance jalouse et sévère.

Le IX" livre contient le code criminel et le code pénal.

Chaque loi est précédée d’un exposé de motifs, d’un préambule explicatif. Platon y passe en revue le sacrilège (le jugement, dans ce cas, doit avoir lieu sur des pièces de procédure écrites), les crimes contre l’État, le vol, le meurtre avec et sans préméditation , le suicide , les coups et blessures , les vio-

lences. Deux digressions l’amènent à démontrer la nécessité de lois écrites , et à contester le caractère prétendu volontaire de l’injustice.

L’homme n’est jamais volontairement méchant. Il ne faut donc pas distinguer l’injustice en volontaire d’une part et involontaire de l’autre; il faut distinguer seulement l’injustice d’une part et le dommage de l’autre. Le dommage, ou tort, peut être volontaire ou involontaire ; quand il est volontaire, il constitue l’injustice, qui de sa nature est involontaire. Il faut donc la traiter comme une maladie de l’clme qui a sa source dans la colère, le plaisir et surtout Kignorance ; l’ignorance , c’est-à-dire l’aberration de nos désirs et de nos opinions au sujet du vrai bien. Le châtiment n’a pas d’autre but que de la guérir, c’est-à-dire de la rendre meilleure ou moins méchante. Quant au dommage , il est nécessaire et en môme temps facile d’obliger le délinquant à le réparer.

Les lois écrites sont nécessaires dans un État bien ordonné, parce qu’il faut un maître dans l’État, si l’on veut que l’intérêt général , objet de la vraie politique, y domine l’intérêt particulier. Si ce maître nécessaire est un homme, cet homme, par suite des faiblesses morales et intellectuelles de l’humanité , ne saura plus distinguer l’intérêt général de son intérêt personnel, ou n’aura pas la force de sacrifier au bien de tous et de la justice son orgueil, ses passions et ses plaisirs. L’individu qui pourrait seul être maître de l’État devrait être moralement et intellectuellement infaillible.

La loi, qui ne tient compte d’aucune personnalité, et généralise toutes ses prescriptions en les déterminant d’après la notion de la justice, est donc le seul maître que puissent reconnaître les hommes dans ude vraie société. Toutefois la loi, qui ne peut ni tout prévoir ni tout distinguer, doit laisser une certaine latitude aux juges, et d’autant plus grande qu’ils sont plus éclairés et plus vertueux. Tout jugement doit être public ; tout jugement doit être rendu au milieu d’un silence grave et respectueux.

Le X® livre a rapport aux crimes d’impiété, qui se manifestent, soit par une violation des choses divines et sacrées, soit par de mauvais traitements exercés contre les parents. Les attaques ouvertes contre la religion et les Dieux ne peuvent provenir que des opinions fausses que les hommes se font sur ce grave sujet. Ces erreurs sacrilèges et blasphématoires se peuvent ramener à trois :

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