Il y a des Dieux, mais ils ne s’occupent pas des hommes
3. Il y a des Dieux, ils s’occupent des hommes; mais on peut fléchir leur justice et apaiser leur colère par des cérémonies, des pratiques religieuses et des sacrifices.
• Persuadé que tout vice du cœur a sa source dans une erreur , Platon çroit que la meilleure manière de corriger les uns est de rectifier et de réfuter les autres ; et c’est ce qu’il entreprend ici.
1. Il ne suffit pas, pour prouver qu’il, y a des Dieux, d’invoquer l’ordre constant des phénomènes
naturels et le consentement universel. L’athéisme et les tristes doctrines morales qui en découlent et qui ramènent à une origine arbitraire et accidentelle les idées du juste, du bien et du beau, ont pour principe logique le matérialisme, doctrine insoutenable, parce que la matière étant par essence inerte, et étant en fait en mouvement (1), est nécessairement mue par une force différente d’elle et se mouvant elle-même.
, Cette force qui se meut elle-même est le principe de la vie : c’est l’âme (2). L’âme est le principe de tout mouvement. Le monde se meut, il est matériel : il est donc mû par une âme, antérieure et supérieure à la matière (3). Il y a deux âmes : l’une bonne, et , . l’autre mauvaise ; l’une principe du bien, l’autre principe du mal (4). Le mouvement du monde actuel, qui
(1) Il y a 10 espèces de mouvement : l. le mouvement circulaire, neptçopà; 2. le mouvement de translation sans rotation ; 3. le mouvement de translation accompagné de rotation ;
4. le mouvement de séparation; 5. le mouvement d’agrégation; 6. le mouvement d’accroissement; 7. le mouvement de diminution; 8. le mouvement de destruction, oOopâ; 9. le mouvement qui a sa cause en lui-même; 10. le mouvement qui a sa cause hors de lui.
(2) Cf. Phxdr., 245,d ;Cicér.,rfe Hep., VI, 25, et Tvscul.,i,23.
(3) Cf. Tim., 34, c; de Legg., XII, 066, b; Epinom., 980, d. Pkileb., 28, c. Ce passage est reproduit par Euseb., Præp. Ev.,
XII, 50, p. 622, d. . •
(4) De Legg., X, p. 896, e: p-iav nXtiouç; — TiXelou;*...
Suotv |iÉv yé uou IXaTTOv piTiSèv tiOtoiAEv TŸj; tï EÙspyÉTiSoî xal TÎ)'; xàvavTta 6uva|xÉvriî È5Epï!»îï<J0®t. C'esl en vain que Stallbaum veut interpréter ce texte de manière en détruire le sens évident, et à ne pas y voir la théorie de deux âmes. Suivant lui, Platon n’en reconnaît qu’une, tantôt bonne, tantôt mauvaise, et s’il s’exprime d'une manière inexacte, c'est pour s’accommoder à
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tourne sur lui-même autour d’un centre immobile, sans changer de lieu , a toute l’affinité et la ressemblance possible avec le mouvement circulaire de l’intelligence : donc Tâme qui le meut est bonne. Cette âme ou ces âmes , principes des mouvements réguliers de la nature , sont des Dieux. Non-seulement donc il y a des Dieux , non-seulement ces Dieux sont bons , mais on peut dire que tout est plein de Dieux.
2. La Providence générale et particulière des Dieux est prouvée par leur perfection, qui est leur essence. Leur Providence consiste dans leur justice, en vertu de laquelle ils donnent à tout être, et par conséquent à tout homme, et pendant sa vie et après sa mort, la place et la fonction qui lui appartiennent dans la vie générale du monde.
L’individu n’a pas le droit de se plaindre : le tout n’existe pas pour les parties, les parties existent pour le tout. .
L’âme et le corps ne sont pas éternels, mais ils ne
l’intelligence épaisse et grossière de ses deux interlocuteurs. Les anciens interprètes et les nouveaux reconnaissent unanimement dansce passage la théorie des deux âmes. Cf. Plut., de Is. et Os., t. Il, p. 369; adv. Colot. c. 9. Numénius, Atticus, dans Proclus, Theol. Plat., 1. Y,c- 7 , in Tim., p. 114, K. Fr. Hermann, Gesch. U. Sijst. d. Plat. Phil., p. 709. Pour être juste, il faut reconnaître que plus loin, p. 897 a, le texte est plus favorable à l’interprétation de Stallbaum, car Platon dit : voüv gèv npoc-
Xaëoûffa... ôp6à xai EÙSa(|xova TtaiîavwYEÏ itàvTa, àtoiet Sè vogévY] Ttâvta au v&vavrta. Et il continue en se demandant non pas quelle est celle des deux âmes, mais quelle espèce d’âme gouverne le monde, itôtepov '}»uxtiî yevo;, et il n’est pas évident que par yévo( Platon entende une distinction numérique.
doivent pas périr, car alors toute génération cesserait. Chaque homme est tel qu’il lui plaît d’être, suivant les inclinations auxquelles il s’abandonne; mais Dieu lui donne la récompense ou le châtiment qu’il a mérités, par la place qu’il lui assigne dans l’ordre général.
3. L’idée de Dieu prouve également qu’il ne saurait se laisser corrompre par des dons : cette opinion est contradictoire à la notion qu’on doit se faire de sa justice.
A ces discussions philosophiques succèdent les lois qui punissent les crimes contre la religion , qu’ils restent dans la spéculation ou se produisent par des actes. Les cérémonies religieuses privées sont interdites. La magie est sévèrement punie.
Le XI® livre expose un code civil sommaire. Il règle les principes des contrats civils, et traite successivement de la propriété des choses trouvées, de la vente des esclaves, de l’affranchissement, de l’achat et de la vente, des fraudes commerciales, du louage, de la tutèle, du testament, du droit des pères à renoncer à leur enfant, de l’adoption, du divorce ; des devoirsdes enfants envers leurs parents; des lois contre les empoisonneurs et les sorciers; du vol; de la surveillance des insensés ; des lois contre les propos injurieux, de l’interdiction de la mendicité , du devoir de secourir les pauvres vertueux ; du témoignage ; des conditions requises pour porter témoignage, des lois contre les faux témoins et contre les avocats.
Ce sujet est continué dans le XII* livre. Il renferme
LES ÉCRITS DE PLATON. 42o
les dispositions pénales contre les ambassadeurs ou chargés d’affaires infidèles; les devoirs du service militaire, qui est obligatoire ; l’institution d’un tribunal devant lequel les magistrats sont appelés à rendre compte de leur gestion ; le serment en justice restreint à des cas peu nombreux ; l’obligation d’assister aux chœurs de musique, aux processions solennelles et autres cérémonies publiques , et de participer aux frais des sacrifices. Il réglemente le commerce extérieur'; établit des précautions sévères pour empêcher l’influence des mœurs étrangères; pose les règles des devoirs de l’hospitalité; traite des cautions; des perquisitions domiciliaires; de la prescription de possession ; du recel; de l’entente avec les ennemis de l’État; du péculat; du cens; des choses qui peuvent être offertes en sacrifice aux Dieux; institue des tribunaux de première , de deuxième , de troisième instance; énumère les devoirs des juges; dit quelques mots de l’autorité de la chose jugée, et finit en rappelant les devoirs envers les morts et les fêtes funéraires (1).
L’État est un être vivant; tout être vivant tient naturellement à se conserver , et ne doit cette conservation qu’à des sens actifs et sains, surtout à ceux de l’ouïe et de la vue , et à une intelligence supérieure et éclairée. Il est donc nécessaire , pour conserver à l’État que nous avons formé sa vie, ses
(1) A ce propos Platon rappelle la doctrine de l'immortalité de l’âme, entièrement distincte du corps, et qui seule constitue notre essence individuelle , tandis que notre corps n’est qu’une image, et comme un simulacre de notre être.
mœurs et ses lois, d’instituer un conseil où les plus âgés des gardiens des lois rempliront l’office de l’intelligence et de l’expérience, et les jeunes gens qu’ils s’adjoindront celui des yeux et des oreilles.
Ce conseil, qui ne se réunira que la nuit, ou du moins avant le jour , aura pour mission de veiller au dernier but de l’État, c’est-à-dire d’y entretenir les quatre vertus nécessaires à sa santé et à son bonheur. Il s’occupera également de tous les sujets importants dans des réunions quotidiennes, et s’effor-^ cera d’imprimer à l’opinion publique une direction constante et sage. Pour obtenir Tautorité et les lumières nécessaires à leur mission , les membres du conseil devront se livrer à des études profondes sur la nature de la vertu, à la fois une et diverse , comme le bien et le beau , et sur l’essence des Dieux ; et ils puiseront cette science de Dieu et de l’homme , d’abord dans une analyse sévère de l’âme humaine, antérieure à tous les corps, et le plus ancien des êtres à la génération desquels le mouvement a présidé et auxquels il a donné une essence mobile , et ensuite dans l’observation des phénomènes célestes. L’ordre éternel et admirable des mouvements du monde, calculés avec une précision si parfaite, leur prouvera qu’il y a une âme intelligente qui meut et vivifie chacun des astres du ciel et en règle d’une manière harmonieuse tous les mouvements. Enfin ils cultiveront la musique et toutes les sciences qui peuvent servir à purifier les mœurs d’un État , à mettre l’harmonie et le rhythme dans les âmes et dans les lois.
Ce dialogue , qu’Aristote dit être postérieur à la République (1), et qui, suivant Plutarque (2), fut composé dans la vieillesse de l’auteur, était encore à sa mort sur la cire ; Philippe d’Opunte, son ami et disciple, fut obligé de le transcrire sur le papier (3) ; et même, si l’on en croit quelques critiques anciens, il aurait trouvé le texte dans un tel état d’incorrection et de désordre (4), qu’il aurait été obligé de le soumettre à une révision et à des remaniements dont on ne peut pas mesurer la portée. Ce fait explique bien des difficultés, dont s’est emparée trop facilement la critique moderne pour mettre en doute l’authenticité de l’ouvrage. Un anonyme grec que nous avons eu déjà l’occasion de citer plus haut (o) , prétend que Proclus rejetait avec la République les Lois, parce que le caractère de la conversation et la forme du dialogue y étaient effacés par la longueur démesurée des discours. C’est certainement une erreur de fait, réfutée par l’existence des commentaires que Proclus a consacrés à la République, et les citations qu’il fait fréquemment des Lois dans ses ouvrages..
Il semble d’ailleurs que l’autorité d’Aristote, qui en a critiqué les principes et les vues politi-
(1) Arist., Polit., II, 6.
(2) Plut, de Is. et Osir., e. 48.
(3) Diog. L., III, 37. Suidas, v. çiXôooipoç, lui attribue la division en 12 livres, qui a élé conservée, quoique assez mal faite.
(4) Prolegg. grecs à la philos, de Plat., c. 24, àSiop6wTou« xaî ffviYXE3^v(j.évov;. .. dvvOeïvat.
ques (1), et qui leur avait consacré, d’après Dio-gène et l’anonyme de Ménage, un ouvrage spécial en deux ou trois livres, aurait dû suffire pour faire taire un scepticisme téméraire : il n’en a rien été. Ast (2) a supposé que les passages d’Aristote étaient interpolés, et Zeller (3) qu’Aristote ayant quitté Athènes à la mort de Platon , pour n’y rentrer que longtemps après, a été trompé, comme tant d’autres, sur l’origine de l’ouvrage. Il y en a eu en effet beaucoup d’autres trompés : on peut même dire que l’antiquité tout entière a été la dupe de la fraude, car il ne s’est jamais élevé le moindre soupçon contre l’authenticité des Lois.
Persée de Gittium, disciple de Zénon (4), et contemporain d’Antigonus (315-301 av. J.-G.), avait écrit sept livres irpoî-rolî riXaTojvoçvofxouç. Les critiques Alexandrins les ont admises sans hésitation dans leur collection ; Cicéron, qui n^est ni sans érudition ni sans critique, n’éprouve ou ne témoigne aucun doute (5); elles sont produites comme l’ouvrage de
(1) On trouvera dans Fr. Engelhardt : de lacis Platonicis quorum Aristoteles in conscribendis Politlcis videtur memor fuisse, 1858, l’indication des passages où Aristote cite ou indique les iois. Bornons-nous à mentionner ici £/Atc. Nie., II, 2, p. 1104 b, et Polit., II, depuis le c. 4, où il parle de l’auteur comme étant celui qui a fait la République.
(2) Platon's Leben, p. 390.
(3) Platon. Studien, p. 128.
(4) Diog. L., Vil, 36. Les allusions que Stallbaum, Prolegg., p. XL, croit découvrir dans Isocrate, Orat. ad Philipp., et dans le fragment d’Alexis le comique, cité par Athénée, p. 226 a, sont au moins contestables.
(5) De Legg., I, 5; 11, 6 ; 111,6; de Div., I, 1; de Nat. D., f,l2.
Platon par Slrabon (1), Athénée (2), Plutarque (3), Sénèque (4), l’auteur du traité de Mundo, attribué à Aristo.te (5), et enfin Diogène (6). Il faut donc, pour les rejeter, mettre tous les témoignages historiques de côté (7), et n'admettre pour critérium de l’authenticité que les résultats de la critique interne, qui considère le contenu et la forme de l’ouvrage, et en détermine ainsi les rapports aux autres productions de l’auteur. Or voici, d’après Zeller, les objections de la critique contre l’authenticité des Lois.
Écrire les Lois, dont l’auteur se place à un point de vue pratique, expérimental, empirique même, n’est-ce pas répudier le principe idéaliste de la politique, qu’expose Platon dans la République? Ce grand esprit, si spéculatif, si philosophique, pour qui tout ce qui n’est pas idéal est faux et sans réalité, a-t-il pu descendre aux considérations vulgaires d’une politique toute positive? L’auteur des Lois dit que le plan de la République est un idéal inexécutable, irréalisable (8) : est-ce Platon qui a pu ainsi condamner, comme chimérique, la philosophie de l’Idée? Bien loin de là : dans la Républi-
(2) XIV, 504 e.
(3) Quæst. Plat., III, 2 ; de Is. et Osir., c. 48.
(4) Ep., 94.
(5) Ch. 4.
(7) Dillhey, Platon, ühror. de legg. \examen, p. 6t-64, en a donné la liste complète.
(8) De Legg., V, 740 a : (leïÇov yj xatà t^lv vüv yéveaiy.
que, au V” livre (1), où il traite de la possibilité de réaliser son plan, tout en reconnaissant que l’exécution est difficile, il ne conclut pas à une impossibilité absolue; et le V*, le VI® le VII® livre, ne contiennent que les moyens d’arriver à cette réalisation. Il y a donc une contradiction entre les Lois et la République, et les deux ouvrages ne peuvent avoir le même auteur.
D’abord il y aurait contradiction entre les deux ouvrages, que cela ne prouverait pas qu’ils n’ont pu avoir le môme auteur. En vertu de quelle maxime est-il interdit à un philosophe, à un philosophe de génie même, de se contredire, de se corriger, de se convertir? L’homme n’est pas condamné , Dieu merci, à persévérer dans une erreur parce qu’il l’a une fois admise. Mais cette contradiction prétendue n’existe pas. Le métaphysicien n’absorbe pas tout le grand esprit de Platon : il reste un moraliste et un politique. L’absolu ne l’empêche pas de reconnaître et de faire au relatif sa place et sa part ; s’il a le sens de l’idéal, il a aussi le sens du réel, et sait se placer aussi bien sur le terrain des faits et de l’observation, que s’élancer, à l’aide de l’intuition suprasensible, dans lasphère des Idées. Dans les Low, Platon dit lui-même pourquoi il renonce aux principes absolus qu’il a' posés- dans la République (2). Il n’y a pas la moindre contradiction entre les deux ouvrages, dont les différerices (3) s'expliquent parla di-
(1) De Rep., V, 471, c.
(2) De Legg., V, p. 739, c.
(3) Par exemple ; La théorie des Idées ne Ggure pas dans les
versité des points de vue, l’un tout spéculatif, l’autre pratique, où, à moins d’une intolérance singulière, on doit permettre à Platon de se placer tour à tour. Les Lois ne répudient pas la République, vers laquelle leur auteur tourne toujours les regards, et, suivant la vive et Juste métaphore de M. Cousin, pousse comme un soupir de regret. Elles sont l’ap- • plication des mêmes principes dans la mesure du possible, et en tenant compte de la réalité et des faits. C’est ce qu’ Aristote a parfaitement vu, efce dont sa critique sévère fait même un reproche à 'Platon, car, suivant Aristote, tout en voulant établir ici un gouvernement qui se rapprochât davantage des gouvernements vrais et réels, il retourne insensiblement à cette autre forme politique de la République , xatà [Xtxpov itepidYet TiaXiv Tipoi; tJiv ixépav TToXtTEiav (1).
Lois; oa y admet le mariage et la propriété; on n’y voit pas les maximes : que les philosophes doivent être les chefs de l’Êtat, qu'il y a autant de classes sociales que de vertus dans l’âme; que les femmes sont égales aux hommes. Enfin la République écarte les lois formulées, tandis que c’est précisément le sujet comme le titre du second ouvrage.
(1) Aristot., Polit., 11, 6, p. 1265, a ; Apulée, de habit, doctr. Plat., 1. II, p. 171, Nisard: « Ejusmodicivitatem nullis extrinsecus latis legibus indigere; regia quippe prudentia et ejusmodi institulis de moribus, quibus dictum est, fundata, ceteras leges non requirat. Et hanc quidem, ut flgmcntum aliquod vcritatis, ezempli causa, per se compositam vult esse tlempublicam. Est et alia optima et satis justa et ipsa quidem spccie et dicis causa civilas fahricata, non ut superior sine evidentia, sed jam cum aliqua substantia ; in bac non suo nomine de statu et de cooimndis civitatis requirens, originisejus principia et fundamenta
LES ECIllTS DE PLATON.
Quant à ce qui concerne la forme des Lois, (juestion qui peut être envisagée sous trois points de vue : 1“ la méthode de discussion; 2° l’art de la composition ; 3“ le style et la langue, où Zeller ne reconnaît plus rien de Platon, il est facile de lui répondre :
Sans doute l’argumentation est simple, naïve, populaire; elle n’*a pas la subtilité, la profondeur, la sévérité de la dialectique : mais cela ne tient-il pas à la nature du sujet, et au but que se propose l’auteur? Le dialogue est lent; le mouvement de la conversation n’a pas la vivacité, la grâce, l’enjouement qu’on remarque dans d’autres dialogues ; les longs discours abondent, et rendent la marche traînante : n’était-ce pas une nécessité de la ma-‘ tiôre? Ces longs discours se retrouvent aussi dans le Politique, le Timée, le Philèbe. La diversité du ton ne prouve *que la souplesse de l’artiste, qui prend tous les genres et approprie la forme aux divers sujets qu’il traite. Il traite ici des Lois, et il en formule : il aura la langue sévère, grave, austère même, du droit et des formules juridiques. Dans les préambules philosophiques et moraux, où il s’agit de prêcher l’obéissance et la vertu, il s’élèvera à l’éloquence oratoire, et ne dédaignera aiicun des moyens qui en rendent les effets si pathétiques, ni la période, ni le nombre, ni les mouvements
disponit, sed eo tendit, quemadmodum civilis giiberuator, ejiismodi locum conventusque multitudinerii nactus, juxla Dÿturam præsentium rerum et convenaruni, debeat facere civilalcm picnam bonarum legum etmorum bonorum.
LES ECRIl'S DE PLATON.
hardis, ni la couleur pittoresque. Un peu de prolixité, de langueur, et. pour ainsi dire de lassitude dans le style, outre que ce ton ne messied pas aux personnages, qui sont âgés, semble attester la vieillesse même de l’écrivain ; enfin les négligences et les taches, qu’il est facile de signaler dans l’ouvrage, s’expliquent par le fait que l’auteur n’a eu lè temps ni de revoir ni de polir son œuvre, que la mort a laissée incomplète.
Dans les savants el complets prolégomènes de son édition des Lois, Qi dans ses commentaires, M. Stallbaum a examiné avec le plus grand détail et le plus grand soin les reproches adressés par M. Zeller à la langue de l’ouvrage, et il a montré qu’aucun des faits allégués pour soutenir que la langue n’avait ni la pureté ni la correction nécessaires, n’était justifié, et il en conclut que, même en se plaçant au point de vue très-exclusif et trèspérilleux de la critique interne, soit qu’on envisage le but, le sujet, les idées du dialogue des Lois^ soit qu’on examine les procédés dialectiques, l’art de la composition, le style, la langue, tout est conforme aux principes, et rien n’est indigne du génie de Platon. Le personnage que M. Zeller veut substituer au grand écrivain comme auteur de l’ouvrage, est Philippe d’Opunte, q.ue quelques critiques anciens désignaient comme auteur de i'Épinomis. Cette conjecture, absolument gratuite, n’a guère de vraisemblance. Mathématicien et astronome, Philippe était-il en état de composer un pareil monument de politique philosophique? En
supposant qu’il en eût été capable, pour quels motifs aurait-il caché son nom, et ne se serait-il pas déclaré J’auteur d’un livre qui, malgré ses imperfections relatives , aurait suffi à l’immortaliser comme écrivain et comme moraliste? En supposant même. une fraude, dont on ne peut deviner les raisons, comment Speusippe, Xénocrate, n’ont-ils pas dénoncé la supercherie? Gomment Aristote, qui sans doute connaissait et le style, et la langue, et les idées de son maître, a-t-il pu s’y laisser tromper? Répétons donc encore une fois que, en dépit de quelque confusion dans l’ordre des matières traitées, de quelque langueur dans la marche des développements, malgré quelques taches dans le style où l’on signale tantôt une sécheresse, tantôt une exagération de couleur , qui ne sont pas habituelles à Platon , les Lois sont un des plus beaux monuments du génie grec et du génie de Platon, et qu’elles ne peuvent être considérées comme supposées que par un aveugle parti-pris ou des préjugés très-exclusifs.
Outre l’édition de M. Stallbaum, qui a amélioré considérablement le texte par la collation de quinze manuscrits et par des corrections sages, il faut signaler encore l’édition spéciale de Fr. Ast.Leips., 1814.