‹ La vie et les écrits de PlatonChapitre 63 sur 76 · Critias, m de l’Atlantide · texte numérisé non relu

Critias, m de l’Atlantide

Ce dialogue laissé inachevé par l’auteur, et dont nous n’avons pas probablement conservé en entier même le commencement , puisqu’on ne retrouve plus dans notre texte quelques mots cités par le rhéteur Ménandre (6), formait, comme nous l’avons déjà vu , la huitième pièce de la première trilogie d’Aristophane, et la quatrième de la huitième tétralogie de Thrasylle, qui le classait parmi les œuvres morales (7) .

Cet ouvrage se lie intimement au Timée, qu’il

(1) Plut., de Virtut. moral., p. 452, d.

(2) Die Philos, d. Griech., t. II, p. 694. Il suppose, avec la tradition, que l’auteur est Philippe, mathématicien et astronome.

(3) Gesch. U. Syst. d. Plat. Philos., t. I, p. 589.

(4) Syst. d. Plat. Phil., t. I, p. 92.

(5) De Deo Platon., p. 184.

(6) De Encom., c. 5.

(7) Diog. L., III, 60 et 62.

continue pour ainsi dire, et dont il reprend, pour le développer, un des sujets d’entretien par lesquels on veut payer de retour Socrate. C’est Gritias qui prend la parole, et, se fondant sur des mémoires manuscrits laissés par Solon, raconte la rivalité des Athéniens et des peuples de l’Atlantide, et décrit leurs mœurs et leur vie, à cette époque reculée de l’histoire, qui précède Solon lui-même de 9000 années. Le portrait qu’il fait des usages athéniens semble calqué sur \n République , et cette partie de son récit n’est pas plus romanesque que celle qui concerne l’Atlantide, quoiqu’on puisse croire que Platon avait eu connaissance en Égypte de vagues traditions concernant une terre située dans l’océan Atlantique.

Quoique Plutarque atteste que l’ouvrage est bien de Platon, puisqu’il raconte ^1) qu’il mourut avant de l’avoir terminé, Socher le rejette à cause de son contenu trop romanesque, et où l’on trouve difficilement quelques rapports à la philosophie.

§ 3. L’Ordre chronologique.

Je conçois parfaitement les travaux qui ont eu pour objet de déterminer quels sont, parmi les ouvrages qui nous sont parvenus sous le' nom de Platon, ceux qui doivent être considérés comme authentiques ; car la sincérité et l’exactitude de l’exposition d’une doctrine dépend assurément des

I (1) Vit. Solon., c. 31 et 32.

lo4 LES ECKITS DE PLATON.

sources où on la puise ; mais on comprend moins la peine qu’on s’est donnée dans ces derniers temps pour retrouver l’ordre chronologique de la composition des dialogues, recherche à la fois inutile et impossible.

Je dis que c’est une œuvre dont on ne peut espérer le succès : et en effet, sauf pour un petit nombre d’ouvrages, les preuves externes et vraiment historiques font absolument défaut. On est donc obligé d’avoir recours à ces arguments internes qui n’ont aucune valeur historique, et de les fortifier par des théories générales à priori, qui sont des plus contestables. Ainsi Schleiermacher part de l’idée que la philosophie de Platon est un tout systématique, où chaque partie a par conséquent une place nécessaire, déterminée par des lois logiques. Tout en admettant quelques exceptions qui contrarient ce bel ordre, il pose donc comme une suite nécessaire les trois séries suivantes : dialogues élémentaires; dialogues où la recherche est indirecte; dialogues dogmatiques, où la doctrine est objectivement exposée ou, pour me servir de ses expressions, construite. Dans chaque série, le même principe logique sert à établir la place nécessaire que doit occuper chaque dialogue ; ceux qui ne peuvent entrer dans ces cadres si méthodiques, et c’est le plus grand nombre, sont appelés dialogues accessoires ou dialogues de circonstance. M. K. -F. Hermann fait remarquer que la supposition, d’où part Schleiermacher, est très-arbitraire et peu justifiée. Quand il serait vrai que la philosophis de Platon forme un

LES ÉCHITS DE 1‘LATON. 4oo

tout systématique , dont les parties différentes sont logiquement enchaînées dans l’ordre établi, comment prouver et comment croire que l’esprit de Platon a commencé par concevoir ce vaste ensemble, et que ce n’est qu’après en avoir reconnu, divisé etordonné les parties, qu’il s’est mis à l’ouvrage, les exécutant précisément dans l’ordre qu’exige le système? En admettant 'môme l’invraisemblable, c’est-à-dire qu’il ait eu sous les yeux ce plan aussi étendu que rigoureux, pourquoi n’en aurait-il pas" exécuté certaines parties avant d’autres logiquement antécédentes? L’ordre logique qui enchaîne les idées n’est pas l’ordre chronologique de leur développement réel, ni surtout de leur expression.

A cette classification, fondée sur un principe si conjectural, M. F. Hermann en substitue une autre qui ne me paraît pas plus justifiée. Il prétend retrouver à priori la série progressive des développements qu’a accomplis successivement l’esprit de Platon, comme écrivain et comme philosophe : car l’esprit, en tant qu’organisme vivant, est soumis à des lois nécessaires dans tous ses développements(l).

(1) C’est ainsi qu’il pose en principe que le plus facile a dû précéder le plus difficile, le moins parfait a dû précéder le plus parfait. Gesc/i. u. Syst., p. 46.3 : « Das Leichlere dem Schwereren , das minder Vollendele dem Vollkommeueren vorangehen zu lassen. »

M. Stallbaum, qui a aussi ses idées et son système sur l’ordre chronologique de composition et de publication des dialogues, pose des principes au furet à mesure du besoin qu’il éprouve, et appropriés à la thèse qu’il soutient. Ainsi, pour prouver que le T/iéélète, le Sophiste, le Politique et le Parménide ont été

Lo principe est pour moi des plus contestables : je crois que l’originalité du génie a dans ses mouvements une riche liberté d’allures qui échappe à l’œil de l’investigateur; mais en outre, combien l’application en est incertairîe et périlleuse ! Quand l’état

composés à peupres vers le meme temps, .il montre le lien purement extérieur qui rattache les trois premiers de ces ouvrages : l’entretien ayant lieu entre les mêmes personnages, dans le même-lieu, et deux jours consécutifs. Pour prouver que les deux derniers n’ont pas été composés à Mégare, il montre leur caractère pythagoricien, qu’ils ne peuvent devoir qu’au séjour de Platon en Italie. Pour prouver qu’ils n’ont pas été publiés pendant ses voyages, il se demande comment Platon, presque exilé, n’ayant pour ainsi dire plus de rapportsavec ses compatriotes, etcherchant encore les principes desa philosophie, aurait pu pensera cette publication, qui ne se serait adressée à personne; enOn, pour prouver qu'ils n’ont pu être publics qu’à son retour de ses voyages, mais peu de temps après, il affirme qu’il avait uu intérêt évident à la publication immédiate. Aurait-il pu pensera la critique des doctrines d’Élée et de Mégare, s'il avait laissé s'écouler un long temps après les avoir connues.» Aurait-il voulu d’ailleurs laisser trop longtemps, sans les répandre, ces doctrines pythagoriciennes qu’il était allé chercher si loin, et dont la connaissance lui avait coûté tant de peines, d’argent, de dangers? Ceux qui voudront se donner la peine de peser la valeur de ces raisons les trouveront, je crois, bien légères : en effet, d’abord le rapport et le lien dramatique des dialogues ne prouvent en aucune façon l’identité des dates de leur composition. Eu second lieu, que Platon n’ait pas pu écrire ou publier ses ouvrages pendant son voyage en Sicile et en Italie, qu’il n’ait pu s’empêcher de faire connaître les doctrines pythagoriciennes aussitôt que lui-même en eut connaissance ; que tous les ouvrages qui ne contiennent pas quelque trace de ces doctrines doivent être places avant les voyages de Syracuse et de Tarente, voilà des assertions qui ne reposent sur aucune preuve démon>trative, et qui ne sont pas plus vraisemblables que les assertions contrai* es.

d’esprit que suppose le Phédon serait postérieur à l’état 'que suppose V Apologie, pourquoi X Apologie n’aurait-elle pas été écrite après le Phédon? La force de l’imagination, la volonté de l’artiste, la nature du sujet, ne poi4vaient-elles replacer l’auteur un instant dans ce milieu intellectuel et moral qu’il avait traversé, peut-être un an auparavant, et dont le souvenir ne pouvait être effacé? Il est des esprits, et ce sont précisément les plus grands, qui arrivent de très-bonne heure à la maturité de toutes leurs facultés, et qui retrouvent jusque dans l’âge le plus avancé toute leur jeunesse et toute leur fraîcheur de pensée et de style (i).

Et ce qui prouve combien tous ces principes de classiflcation chronologique sont arbitraires, c’est la diversité et la contradiction des résultats qu’ils produisent. On pourrait multiplier les exemples : je mécontenterai d’un seul, emprunté à Hermann luimême : « Ainsi, » dit-il en parlant du Lâchés , «là où Ast ne voit rien que sottise, désordre, une pau-

(l) Le style lui-même, étudié avec l’attention la plusdélicate, pourrait ne fournir souvent que des indications trompeuses. Diogène de Laërte, III, 37, etHermias, Schol. ad Pfuedr., voient dans l'élocution brillante et parée du Phèdre un accent de jeunesse; maisDenys d’IIalicarnasse, de Comp. verb., c. 25, étend cette critique à tous les ouvrages de Platon, à quelque époque qu'ils appartiennent. Cet éclat poétique n'est pas pour lui l'indice d’un certain âge, mais le caractère général de son talent. Il y a plus: les petits dialogues, qu’on rapporte généralement à sa Jeunesse, contrastent par une certaine sécheresse, une sorte de maigreur, par l’absence de couleur et de mouvement, avec l’abondance et la vie pleine d’art des grands dialogues.

l,ES ECRITS DE PLATON.

vreté misérable, se manifeste au contraire la finesse dramatique la plus accomplie (1). »

Il faudrait pourtant arriver à reconnaître que rhistdire, œuvre de la liberté humaine, ne peut pas se deviner à priori et se construire comme un système. Si l’on peut soupçonner quelques grandes lois générales, aussitôt qu’on entre dans le domaine des faits particuliers, la liberté reprend son empire. Si les faits sont contingents, l’ordre de ces faits n’est pas nécessaire, et il m’est impossible de croire que l’une des grandes lois du développement historique ou du développement de l’esprit aurait été violée si Platon avait écrit les Lois avant la République, au lieu d’écrire la République avant les Lois, comme Aristote nous apprend qu’il a fait.

J’écarte donc les arguments à priori ou internes pour retrouver l’ordre chronologique de la composition des dialogues ; et je ne crois pas possible d’arriver à une solution satisfaisante de la question, puisque les renseignements vraiment historiques nous manquent, et que ceux mômes que nous possédons auraient peut-être ici peu de valeur.

En effet le but avoué qu’on se propose dans çette recherche est de savoir quelle a été la pensée définitive de Platon sur les diverses questions de la philosophie : on oublie un fait qui rend à peu près inutiles les résultats si douteux de cette investigation. On sait en effet qu’à l’imitation des poètes (2)

(1) Gesch. U. Syst. d. Plat. Phil., p. 481.

(2) Les poêles dramatiques surtout, mais aussi les autres

les prosateurs retouchaient , corrigeaient , remaniaient leurs ouvrages (1); et Platon, comme Hérodote avant lui, comme Aristote (2) ensuite, ne manqua pas de profiter de cette liberté. On trouva dans ses manuscrits tournée et retournée de vingt manières différentes la première phrase de la liépublique, et les quatre mots qui la commencent essayés dans presque toutes les combinaisons possibles (3) . Sans doute il faut voir ici une preuve de la passion de l’artiste pour la perfection de son ouvrage : épris de la beauté, Platon, nous le verrons, travaille son style, et cisèle sa phrase avec autant de soin et d’amour qu’Isocrate son ami. Mais qui peut être assuré que ces retouches se sont bornées au style? Qui peut dire jusqu’où elles se sont étendues? Quels sont les ouvrages qui ont ou n’ont pas reçu cette dernière main ? On connaît les nombreux et graves anachronismes que l’antiquité signalait déjà

les fragments d’Empcdocle attestent des retouches. (Fragm. Müllach, de Emp., p. xix.)

(1) Hérodote avait refait à Thurii son histoire, ou dumoinsy avait apporté*des changements considérables.

(2) « Le premier jet de la Rhétorique, dit M. Niebuhr (Wi.sL Rom., 1. 1, p. 28), est une œuvre de jeunesse, qu'Aristote n'a cessé j lisqu’à la fin de sa vie de retoucher et d’augmenter. Cette révision profonde s'est étendue à d’autres ouvrages, et, par exemple, à l'Histoire des Plantes, où d’innombrables additions, fondues dans le contexte, n’y sont plus aujourd’hui reconnaissables. »

(3) KavéStiv TUcpaïa : <• Quatuor ilia verba pluri-

mis modis scripta, » dit Quintilien, VIII, G. Conf. Cic., Cat. Maj., c. 5; Diog. L., III, 37; Dion. liai. , de Comp. Verb., c. 2.5.

dans les dialogues (1) : ils ne me choquent pas le moins du monde; mais il n’est pas impossible cependant, comme le suppose Gasaubon (2), qu’ils soient le résultat d’une addition postérieure, et d’un second travail : sans doute cela ne supprime pas l’anachronisme, mais en servant à l’expliquer, celte hypothèse possible, et c’est tout ce qu’il faut ici, d’une part ôte aux faits historiques mentionnés dans les dialogues toute valeur pour fixer la date de la composition, et d’autre part nous prouve que tous les ouvrages de Platon expriment sa pensée vraie et définitive, puisqu’il n’a dû y conserver, en les révisant, que ce qu’il admettait encore. 11 était donc inutile d’établir ou d’adopter un ordre chronologique de composition des Dialogues : c’est une recherche que Wolf déclarait déjà impossible (3), et sur laquelle Hégel exprime un jugement assez dédaigneux (4).

§ 4. L’Ordre logique.

A défaut de cette classification chronologique fallait-il en adopter une autre, et laquelle? Les anciens en ont proposé plusieurs , mais dont on ne

(1) Alhén., V, S6g. 59, et XI, seg. 113. Les modernes, Dacier, Schleiermacher, Ast., Lelronne, Journal des Savants, 1820, p. 678, les ont également relevés.

(2) In Athen., V, p. 217.

(3) Prolegg. in Hom., p. 240, éd. Glasg. : « Neque aliter fecit in optimis dialogis suis : quam ob causam exquirere non licet quando quisque compositus sit. »

(4) Gesch. d. Phil., t. II p. 156.

connaît pas la disposition complète, et dont on ne devine guère le but et les principes (i).

Le grammairien Aristophane avait groupé les dialogues en trilogies ; mais ce travail de classification ne s’étendait qu’à quinze dialogues distribués en cifiq trilogies, dont la première réunissait la République, le Timée et Critias (2), que rapproche en effet Platon lui-même, par la forme extérieure donnée à la discussion.

Les dialogues de la seconde trilogie au contraire semblent avoir été réunis à cause de l’analogie des sujets et du contenu : ce sont le Sophiste, le Politique et le Cratyle. Le même principe paraît avoir formé la troisième qui comprend les Lois, Minos et XEpinomis, et la cinquième composée du Criton, du Phédon ai des Lettres; mais entre les deux dialogues du Théétète, de VEuthyphron et de VApoloqie, dont se compose la quatrième, il n’est guère possible de voir un. lien nécessaire et de devi-

(1) Diog. L., III, 62, se borne à dire que les uns comnnençaient la collection par le Politique, d’autres par V Alcibiade, ceux-ci par le Théagès, ceux-là ^aLxYEuthyphron, ceux-ci par le Phèdre, ceux-là par le Théétète, quelques-uns parle CWopAon, quelques autres par le Timée, la plupart par {'Apologie. Mais d’où provenait cette diversité de disposition? C’est ce que nous ignorons.

Albinus et Porphyre avaient écrit des traités spéciaux itepî Tti; TdÇeo); tüv p(6Xtwv toü nxdtwvoî, qui se trouvent encore, au dire de Fischer {Plat. Dial., IV, Leips., 1783, p. 126), manuscrits dans les bibliothèques.

(2) Il est singulier de voir figurer ici le Critias, qui était inachevé.

ner pourquoi ils ont été réunis dans une même classe (1).

Les trente autres ouvrages avaient été laissés par Aristophane, on ne nous dit pas pourquoi, isolés et sans ordre, xa9’ Iv xai àTaxTO)ç.

Thrasylle avait raffiné encore : peut-être à l’imitation de Dercyllidas, il avait distribué les dialogues en tétralogies (2); et l’un des derniers éditeurs de

(1) Ce n’était qu’un ordre recommandé aux lecteurs, et cet

ordre devait différer évidemment suivant qu’on s’attachait davantage à la forme ou au fond, à l’éthique, ou à la physique, ou à la dialectique. Alhinus, Introd., c. 4, nous fait connaître d'une manière assez obscure le principe de Dercyllidas et de Thrasylle, qui avaient adopté la division en tétralogies ; « Ils semblent, dit-il, avoir voulu soumettre à un ordre les personnages et les circonstances de leur vie, Soxoüfft Sè p.oinpo(xÛRoi; xal pîwv (sic, pîou?) TCpKTTâffefftv TiôeXrjxsvai TaÇiv èiti6etvai. Ils avaient mis dans la première tétralogie d'abord V Euthyphron, parce que c’est là que l’assignation est donnée à Socrate; en second lieu, Y Apologie, qui ne pouvait précéder l’assignation; le Crlton, parce que 'les faits qui s’y passent ont suivi les débats et la condamnation; enfin le Phédon, qui est nécessairement le dernier acte de la tragédie. • On voit que le principe est bien bizarre et n’a aucun rapport avec les recherches actuelles. Quant à AIbinus, il croit qu’il n’y a pas lieu d’imposer un ordre absolu et objectif d’études ou de lecture aux dialogues de Platon : c’est un cercle qui n’a pas de commencement ni de fin. Tout ordre d’études n’a rien d'absolu, et est relatif à la nature d’esprit, à l'âge, au but de celui qui s’adonne aux recherches philosophiques, et le conseil de commencer Y Alcibiade, de conti-

nuer par la République, de passer de là au Timée, ne s’adresse qu'à celui qui, jeune encore, mais déjà initié aux travaux de l’esprit par les mathématiques, ayant renoncé aux affaires et à la vie politique, ne demande à la philosophie qu’une préparation à la vertu.

(2) Albin., Isag.,c. 6. Efat 6è xal ol xavà teTpoXoYfav SteXôv-

Platon, M. K.-F. Hermann a reproduit cette division, dont je ne parviens pas à deviner le principe philosophique,à laquelle je ne trouve même pas d’explica- , tion rationnelle. Peut-être la forme dramatique des dialogues a-t-elle produit ces groupes, à l’imitation des quatre pièces qui, antérieurement à Sophocle, devaient être présentées ensemble au concours, et rouler sur le même sujet. Mais comme il est difficile de trouver aucun dialogue qui joue, dans la tétralogie de Thrasylle, le rôle du drame satirique, M. K. Hermann ne croit pas pouvoir admettre cette hypothèse (1). On trouve, il est vrai, dans Platondes traces de cet accouplement par quatre ; et quoique aucune de ces tétralogies ne soit complète, on suppose que Thrasylle n’a fait qu’étendre à tous les^ ouvrages cette distribution symétrique dont on aperçoit dans Platon les vagues linéaments. Le principe de l’auteur, comme celui du grammairien, serait alors purement extérieur, un goût de nombre, de proportion, de rhythme, tel que celui qui a présidé aux tétralogies d’Anliphon (2). Le nombre quatre, et le

teç... î); SôÏT); eiai Aejsx'jWkCSnn xal 0pa(rûXXo;. Ce Dercyllidas avait fait uu ouvrage sur la philosophie de Platon qui comprenait au moins onze livres. Simplic. , ad Avist. Phys., f. 54 ; Scholl. Âristt. 344, a, 1. 35.

(1) C’est pourtant celle des anciens. Cf. Prolegg., c. 24. Karà (ilpirifftv TÜvTe TpaYtxtôv xal t£5v xopuxcôv.

(2) Cette analogie n’est nullement exacte : les tétralogies d’Antiphon ont toutes le même sujet, traité en sens contraire par deux orateuis, et chaque orateur ajoute à son di.scours une réplique, La symétrie, un peu forcée, est pourtant dans ce cas plus naturelle.

nombre 36 , somme des dialogues compris dans les neuf té tralogies , avaient, dit-il, quelque chose de merveilleux pour les mathématiciens grecs, et Thrasylle, mathématicien, musicien et astrologue, aura cédé à l’influence magique des deux premiers carrés de la série des nombres (4 = 2 * ; 9 = 3 *) et de leur produit (36 =4 x 9 ou 2* x 3®) (1). Si le principe qui a guidé Thrasylle est vraiment cette idée puérile et superstitieuse, on ne peut pas attacher beaucoup d’importance à ses applications, quoiqu’elles concordent fréquemment avec les résultats de la critique allemande (2).

Albinus, Platonicien contemporain de Galien (3), présente deux classifications, l’une fondée sur le caractère môme des doctrines exposées, l’autre sur la forme extérieure de l’exposition. La première reconnaît trois classes de dialogues : les uns destinés à purger l’esprit des sophismes, et l’âme des vices, et appelés pour cette raison xaeaprixot, se divisent en deux espèces, les uEipaaTixoî et les seconde comprend ceux qui réveillent Pâme de ses langueurs, l’appellent à l’activité, allùment en elle le désir, l’amour et comme le pressentiment de la vérité ; enfin la dernière se compose des dialogues où est contenue l’exposition dogmatique de la science, la théorie de la morale, de la nature et de Dieu (4). On reconnaît ici au moins l’influence de

(1) C’est aussi le nombre qu’adoptent les Prolegg , c. 25.

(2) C’est une observation d« M. Hermann, de Thrasgllo, p. 18.

(3) ’V^ers 180 ans ap. J.-C.

(4) Alb., Isag., c. 6.

quelques théories platoniciennes; mais la seconde classification n’est inspirée que par un goût d’ordonnance systématique, de divisions et subdivisions scolastiques, étrangères au génie de Platon et au caractère de ses ouvrages.

Je me borne à en dresser en note le tableau, sans m’y arrêter davantage (1).

Rien n’est plus arbitraire et plus imaginaire que cette ordonnance systématique, empruntée de l’esprit de la logique péripatéticienne, et imposée après coup et de vive force aux écrits de Platon. Établir le lien, soit extérieur, soit intérieur, qui, unissant plusieurs dialogues, en fait un ensemble harmonieux et un tout parfaitement un (2), fixer la limite qui sépare ce tout d’autres, groupes semblables, chercher le principe qui préside à cette distribution savante et compliquée , c’est chercher quelque chose qui n’existe pas, et par conséquent qu’on ne trouvera

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