‹ La vie et les écrits de PlatonChapitre 66 sur 76 · PLATONICIENNE · texte numérisé non relu

PLATONICIENNE

On s'est demandé quel avait été le but de Platon en introduisant ces ornements tout poétiques au milieu des discussions les plus graves, et quelquefois les plus arides. Sans doute cela tient aussi à son désir de plaire ce goût et ce besoin d’artiste qui ne l’abandonne Jamais ; il sait que les hommes sont toujours des enfants et qu’ils aiment le merveilleux (1 ). Mais il a aussi des raisons plus sérieuses et dont H nous fait connaître lui-même quelquesunes. L’emploi du mythe est comme un aveu d’impuissance (2) : on y a recours pour expliquer d’une

(1) Prolegg., c. xv; Rep., Il , 377, a : Ilf ÛTOv Tol; naifiîoi; (lO- 6ouç XÉyoïiiev.

(2) Max. Tyr., Diss., X, 5, p. 175 ; TIpayp.âT(dv yàp àv6pwàaOeveîa; où xaOopb>|i.Évuv daçü;, eùo}^p.oveaTEpo; £p|i.riveù;

façon quelconque les problèmes que la raison se pose, qu’elle ne peut pas résoudre et dont l’homme demande une solution telle quelle (1) . Ce sont peutêtre des contes de vieilles' femmes , mais comment les mépriser si nous n’avons rien de mieux, rien de plus exact à dire (2)? Par exemple, sur l’origine des choses , que peut-on demander de plus qu’un mythe vraisemblable, [aùôov loixÔTa (3)? Pour dire ce que c’est que l’âme, il faudrait avoir la science et l’éloquence d’un Dieu; mais un homme ne peut que s’en former dans l’esprit une image (4), à l’exemple de ces créatures bizarres et merveilleuses que nous offrent les vieux mythes (5), et, si nous voulons nous élever jusqu’à l’idée de Dieu, il ne faut pas orgueilleusement porter nos regards sur ce soleil du monde intelligible dont l’éblouissante lumière nous aveuglerait (6) : comme des oiseaux de . nuit, nous voyons mieux dans l’ombre (7). Nous ne

#pns regarder en face la source pure de la lure : contentons-nous d’en contempler le reflet obscurci, mais mieux approprié à notre imparfaite

(1) Rep., II, 282, d : ’Evxài; (jLuBoXoytat;, Sià tô elSévac ôtit) xàXYiBà; xcEpi tüv naXaitov àfO(JLOtoOvTE; tû àXT)6eï TÔ

(2) Plat., Gorg., 527, a . Ypào;... xal oOôèv y’ «v

ÔauiAaffTàv xaTappovstv toûtoüv, Çt)xoOvte? ixoïp-Ev aÙTtov PeX- Ttu xai àXir]6Éa'TEpa EÛpEÎv.

(3) Tim., p. 29, d.

(4) Phèdre, 246, a.

(5) Rép., IX : Ola (jLuOoXoyoüvTat naXalat yÉveaOat fûaEi;.

(6) Legg., X, p. 890.

(7) Aristot., Met., II, p. 36, 1. 11.

4'JO l,ES ÉCRITS DE PLATON.

organisation (1). On voit donc déjà comment, pour Platon , les figures et les mythes étaient utiles et nécessaires; ou le verra mieux encore si l’ori se rappelle la place immense (jue tenaient les mythes dans l’imagination , les habitudes et les formes du langage, dans le fond même de la pensée chez les Grecs, EXXàç [xuOctoxo;.

La mythologie grecque, malgré les prétentions ' d’une école récente , enivrée des decouvertes de la philologie comparée , ne peut pas évidemment être exclusivement ni môme essentiellement considérée comme une maladie du langage (2). La mythologie est un poème : mais ce poëme n’est pas une pure création d’imagination, une œuvre exclusive de la fantaisie d’un artiste ; sans compter les éléments historiques qui ont dû contribuer à les former, ces fictions merveilleuses et charmantes recouvrent une philosophie, une philosophie religieuse , et à un certain degré spiritualiste : Is thologie est un poëme philosophique. C’est en

(1) Asclépiade {Schol. /IrDL Br,, p. 548) distingue, et avec raison, le mythe du symbole : « Les Pythagoriciens, dit-il, n'usaieut pas des mythes, mais bien des symboles, » parce que le symbole est un voile qui cache le mystère et ne dit rien, si ce n’est aux initiés. Aussi Platon n’employa pas le symbole. Les Pythagoriciens, société secrète, secte religieuse, association politique plus encore qu'école philosophique, y avaient recours pour échapperaux pour.suitesjudiciaires, s’ils venaient à être entendus, et pour ne pas rendre publiques les doctrines qu’ils tenaient renfermées et, pour ainsi dire, cousues dans un sac, axyTeûonv.

(2) M. Max Müller.

évidemment, une conception et presque un système sur l’homme dans ses rapports avec la nature et avec Dieu, confondu avec elle. Le Grec, se réfléchissant dans la nature, y a vu partout sa propre image, et a conçu tous ses phénomènes, ses forces, ses lois, comme des êtres vivants et des puissances morales et libres. Le mythe consiste à nommer Dieux les différents aspects de la force divine; ainsi le fond de la mythologie est le polythéisme que la philosophie grecque, jusqu’à Aristote, n’a pas répudié. Le spiritualisme de Platon l’épure et ne le nie pas (1) : sous la forme vivante et concrète de ces récits merveilleux, il suppose des vérités profondes que sa riche imagination philosophique y crée plus souvent qu’elle ne les y voit, mais qui n’en sont pas toujours absentes (2). Aristote lui-

(1) Dans le Phèdre, p. 230, il se déclare l’ennemi de ces interprétations savantes et sophistiques qui faisaient évanouir d^ l’allégorie tout le merveilleux mythologique, et qui exi-

trop de travail, de raffinement et de temps : il aime mieux, dit-il, croire là-dessus ce que croit le vulgaire, ou plutôt s’occuper d’autre chose, iteiOogevo; fié vouitlogévu ireplaÙToiv. Schlciermacher, Pré/, à la trad. ail. de la Rép., p. 19 : « Wenn sich Platon auch in der Rep. gegen aile die Idee des hôchsten Wesens entwürdigende Fnbelei erkiart, so war er zugleich zu tiefsinnig, um sich der flachen raisonirenden Gôttervcrnichtung einiger Sophisten gleichzustellen und nicht vielmehr das wunderbare Gewebe von Naturahndung und gesohichtlicherSage in , der hellenischen Gôtterlehre in Ehren zu haiten. »

(2) Suivant Olympiodore, Comment, in Goref., f. 73, les anciens ont employé les mythes dans l’exposition des idées philosophiques, parce qu’ils se rapportent a la nature : les choses invisibles se concluent des choses visibles, et le mythe nous aide à aller de ee qui est apparent a ce qui est invisible, et

raftrae affirme ce rapport du mythe à la philosophie (1). Non-seulement le Pythagoricien Empédocle, mais l’austère Parménide, en avaient adopté l’emploi dans leur exposition philosophique : il convenait encore mieux au génie poétique de Platon, et au caractère poétique et religieux à la fois de sa philosophie, puisqu’il avait lui-même cette double signification. Le mythe, dit Platon, est un mensonge, mais qui renferme de la vérité (2).

Le mythe n’est donc pas un simple jeu d’esprit, ni une forme employée dans une intention préconçue : c’est un élément intégrant de la philosophie et comme le corps de la pensée grecque (3).

eu outre parce qu’ils se rapportent à notre âme, à cette faculté de notre âme, qu’on appelle l’imagination. Le mythe est une fiction qui représente la vérité sous une image, Xôyoî >}<evi3Ti; eixovgcdv oX^Geiav.

Proclus a toute une théorie sur l’emploi du mythe philosophique : « Le mythe, dit-il, est de l’essence de la poésie voile qu’elle jette sur les mystères divins de la théologie, transparent pour les âmes d’élite, en dérobe la vue aux profanes (ProcL, in Remp. 369) : c’est l’enveloppe symbolique de la vérité (/d., 368, 392). »

(1) Met.,1, p. 8; Br. : d>iXé|jiuOo; ô fiXétroipof tio); éaviv. Il est cependant le premier qui l’ait banni de l’exposition philosophique. Méi., III, 4; XII, 8; de Cœlo, II, II, 1.

(2) Rép., II, 377, a : (Mù6o;) 4'6vSo;, îvi 6è xai àXr,0TÎ. Gorg.,

522 : ... ®Ov ff'j (lèv V;yiri<nfi |eû6ov, Xéyov d)j àXrjûti yàp ôvra

aoi XÉ^co.

(3) Les plus célèbres sont ceux du Protagoras, du Banquet, du Phèdre, du Ménon, du Gorgias, de la République, du Politiqué, et la cosmogonie mythique du rimèe. Voir sur les mythes dans Platon, Schelling, Religion und Philos., p. 36; Ast, Platon's Lebcn ; Sclileiermacber, Introd.; l’abbé Garnier, Mém. de

Si Platon expose sous une forme mythique les vérités qui ont un grand intérêt religieux et moral, c’est parce que sa philosophie, comme toute la philosophie ancienne, et plus qu’aucune autre, a le caractère pratique et la forme même d’une religion. Toute religion s’appuie sur le merveilleux, et, si elle veut agir sur les masses populaires, qu’on prend par l’imagination autant que parla raison, la religion la plus philosophique doit faire au merveilleux sa part et sa place. Il faut donner aux idées reconnues vraies par la raison un fondement objectif, réel, vivant, qui les dérobe à' la mobilité des opi-

l’Acad. des Inscr., t. XXXII, distingue trois sortes de mythes dans Platon : les uns purement poétiques, comme celui du Protagoras, du Politique, du Banquet et du Phèdre, ne servent qu’à répandre sur un sujet sévère les agréments et les grâces, le mouvement, la couleur et la vie des fictions poétiques, lesquelles ont pour but d’animer toutes choses et de donner un corps aux idées abstraites, ffcopaTonoteTaOai. Mais « ces fictions ne sont pas des ornements postiches, insérés pour la montre et la décoration ; ils naissent sans contrainte et sans effort du fond même du sujet, au moment où l’esprit fatigué par une marche longue et pénible a besoin de repos. « Ces sortes de mythes n’ont donc pour but que de réjouir l’imagination et de relâcher pour quelque temps la trop longue contention de l’esprit, de lui faire reprendre de nouvelles forces et de le renvoyer, pour * ainsi dire, plus ardent et plus vif à la poursuite de la vérité. Les mythes théologiques, comme celui du Politique,à\x Tintée, de la République, sont un aveu de l’impuissance où le philosophe se trouve de donner une explication scientifique des choses, et de la nécessité de se contenter d’un mythe vraisemblable. Enfin les mythes politiques ont pour but l’utilité publique, et ils mettent sous la protection du surnaturel et du merveilleux, qui s’empare puissamment des imaginations, les grandes vérités de la religion et de la morale.

nions individuelles, en un mot les incarner. Et de là, en même temps , le rôle de Socrate dans les dialogues. Le but de tout mythe est de transformer une conception ontologique en un fait qui se développe historiquement; mais il n’y a pas lieu de distinguer toujours ou du moins de séparer toujours par un abîme l’élément mythique et l’élément philosophique de la pensée platonicienne. Ast (1) va jusqu’à dire, au contraire, que le mythe est la base théolügiquc de la spéculation platonicienne, et que les expositions philosophiques des dialogues n’ont d’autre but que de conduire l’esprit à une contemplation supérieure, et de le préparer à l’intelligence et à la perfection de cet élément infini et divin qui se manifeste sensiblement dans les mythes. On voit Platon, même dans les sujets purement spéculatifs, suivre les anciennes traditions (2). Les philosophes postérieurs aiment aussi à s’appuyer sur les vieilles traditions : itaXatà oioaffxaXîa.

Le mythe, le merveilleux, est quelquefois même une solution, uneexplicationquipeutparaître rationnelle ou tenir lieu d’une telle explication : c’est l’essor sublime de la raison, arrivant sur les confins du monde intelligible, et entrant su rie domainedu divin.

On ne peut donc pas s’étonner de l’emploi qu’en a fait Platon ; mais on peut lui reprocher, si toutefois ce n’était pas une conséquence nécessaire, de les avoir présentés sous une forme si vague, et de

(2) Phileb., 16, c Conf. Arist., Afc<., XL 8.

les mêler si intimement au tissu de sa pensée (1), qu'on ne sait plus si c’est une image ou une réalité qu’on a sous les yeux (2).

On a voulu rattaclicr l’emploi du mythe à l’ironie platonicienne, le mythe étant, dit-on, de sa nature ironique (3). Ceci m’amène à m’expliquer sur l’ironie dans Platon.

Il est difficile et pour ainsi dire impossible de distinguer l'ironie de Socrate de l’ironie de Platon : c’est en effet au personnage de son maître que l’auteur des dialogues donne partout ce rôle, qui fait partie de sa méthode critique, et que l’entretien semble appeler tout naturellement. En effet, lorsque des hommes de bonne compagnie se réunissent pour traiter en commun d’un objet quelconque, il va de soi qu’ils sont tenus vis-à-vis les uns des autres à certains égards, à une certaine déférence, à certaines formes de politesse et de respect mutuels : ils ne se jetteront pas à la tête des mots grossiers et des épithètes injurieuses ; ils ne se diront pas : « Vous n’avez pas le sens commun , vous êtes absurde , vous êtes un *

(1) Conf. Baûer, Sokrat., p. 44, 45, croit que Platon ne pouvait pas les séparer; que le moment de la philosophie qu’il exprime était précisément d’unir le contenant au contenu, la forme au fond, en un mot d’incarner l’idée. Colotes (Macrob., Sat., 1. 1, c. 4) reprochait déjà à Platon cet emploi du merveilleux dans la philosophie : • Ait a philosophe fabulam non oporUiisse contingi, quoniam nullum fi^menti genus veri professoribus conveniret. »

(2) Par exemple : la chute des âmes, la réminiscence, la métempsycose, la préexistence.

(3) V. Cousin, Plat., t. VI, p- 356.

sot, un ignorant; les théories que vous avancez sont odieuses, corrompues, féroces. «Mais, comme on le dit , le diable n’y perd rien : ce qu’ils ne disent pas, ce qu’ils protestent même ne pas vouloir dire, ils le font deviner ; ils l’indiquent par l’exagération même des qualités et des vertus qu’ils prêtent à leurs adversaires, et qu’ils se refusent à eux-mêmes. L’ironie est une manière de dire ce qu’on ne dit pas, de ne pas dire ce qu’on dit : arme excellente pour la polémique et la critique, et dont Platon s’est évidemment saisi, mais surtout dans le personnage de Socrate. Cependant je trouve qu’on a été trop loin, qu’on lui prête des intentions ironiques dont je n’aperçois pas la moindre trace , et qu’on a confondu souvent ce tour particulier de la discussion avec la force comique qui en est trèsdifférente. Olympiodore nous dit même que Platon avait renoncé à l’ironie socratique (1). L’ironie au fond est un mensonge qu’on exige de la politesse, qu’on pardonne à la faiblesse dont c’est la seule défense : mais il ne faut pas prendre pour ironique le ridicule qui éclate dans les caractères, ou le risible qui éclate dans les situations comiques. Les dialogues où Gorgias, Protagoras, Hippias, jouent un rôle si plaisant et si ridicule ne sont point en cela ironiques : ce sont des scènes de la meilleure, mais de la plus franche comédie. Il est des traits qui, pour n’être pas comiques, n’en sont pas pour cela plus ironiques. Ainsi, dans le Parménide, Platon

(1) vu. Plat. ; Kal ïwxpaTiXTÎî Elpuveia; àwîX^axTO.

raconte qu’au moment où les interlocuteurs du dialogue se rendent à Mélité, maison de campagne d’Antiphon, pour lui demander le récit de l’entrevue de Socrate avec Zénon et Parménide, « Antiphon donnait à un ouvrier une bride à raccommoder; car il était alors entièrement et exclusivement occupé de l’élève des chevaux. » M. Stallbaum veut absolument voir là une ironie; c^est pour se moquer de lui, sans en avoir l’air, que Platon met ce grave et sévère récit dans la bouche d’une espèce de gentleman-rider ; car la dialectique, et surtout la dialectique éléatique, devait être le cadet de ses soucis. Cela peut étonner un Allemand et même un Français ; mais en Grèce autrefois, comme aujourd’hui en Angleterre , la passion des chevaux , passion nationale, héréditaire dans les grandes familles (1), n’excluait en rien les études les plus profondes et les plus austères. Parce que Kant et Hégel n’ont pas fait courir, ce n’est pas une raison pour affirmer que M. Stuart Mill ou M. Grote ne peuvent pas goûter ce plaisir, et qu’on ne pourrait leur en attribuer la pensée que par une manifeste ironie. D’ailleurs les détails qu’ajoute Platon montrent qu’il n’y a pas dans son intention le plus léger grain d’ironie : « Antiphon, nous dit-il en effet, s’était rendu familiers, par une étude assidue, les entretiens de Socrate avec Zénon et Parménide, qu’il avait souvent entendu répéter à Pythodore, et

(1) ProcL, t. IV, p. 13 : *Ûî toIî ifevvaCoi; r,v ’AOrivaecov «arpiov. Plat., Loch., 182, a : « Rien ne convient mieux à un homme de bonne naissance que l’exercice des armes et du cheval. »

il les possédait assez parfaitement pour les reproduire par cœur (I). » Pour expliquer l’origine des animaux, Platon, dans le Timéc^ a recours à la métempsycose, et prétend que « les oiseaux ont été formés de ces hommes innocents, mais légers, aux discours nombreux et frivoles, qui dans leur simplicité s’imaginent que la vue est le meilleur juge de l’existence des choses (2). » Je suis bien d’avis, avec M. Cousin, que cette plaisanterie est peu à sa place, et dégrade, au lieu de la rehausser, la dignité de l’exposition philosophique sur le règne animal ; mais, à coup sûr, la feinte, c’est-à-dire l’ironie, en est absente. Enfin « croirait-on que dans la peinture gracieuse , et dans toute l’introduction du Phèdre, Ast ne voit que de l’ironie et un persiflage de la sentimentalité, de Phèdre qui se comptait trop dans le spectacle du monde extérieur et néglige la pensée (3)? » « C’est un grand luxe d’ironie, et l’ironie doit avoir ses limites (4). » Je m’arrête à ces conclusions de l’illustre écrivain : oui, l’ironie a sa place dans le dialogue platonicien , parce qu’elle est une forme naturelle de la méthode analytique et de l’esprit critique; mais elle a aussi sa limite. Faire de Tironie une tendance, une manière et presque une manie de l’exposition platonicienne, c’est oublier les autres qualités de ce beau génie si mesuré et si harmonieux ; s’il y a quelque chose

(1) Plat., Parm., init.

(2) rim.,91, d.

(3) M. Cousin, Trad. de Plat., t. VI, p. 354.

(4) Jd., ibld., p. 356.

de manifeste dans le style de Platon, c’est la grâce et la sérénité naïves : la naïveté , dont l’opposé est précisément la manière, est le trait essentiel de l’art, de l’art grec, de l’art de Platon. L’ironie est une feinte (1) , c’est-à-dire un mensonge : et le mensonge, quelque légitime , quelque innocent qu’il puisse être, ne peut pas être naïf.

Et quant à cette portée singulière de l’ironie, qu’on veut étendre sur le mythe en lui-même, « essentiellement ironique, comme la nature, » j’avoue que je ne vois pas clairement ce qu’on veut dire. La nature « semble avouer dans quelques-unes de ses productions une véritable ironie » (2), ditM. Cousin. Le monde était appelé par le mythographe Salluste un grand mythe (3); voici qu’on ajoute qu’il est une grande ironie. Qu’entend-on par là? L’ironie ' n’est pas simplement le fait de la discordance des choses avec leur idée, du réel avec l’idéal : elle implique une intention de tromper, une dissimulation volontaire, que je ne sais comment attribuer ou à la nature elle-même ou à son auteur, à moins de le définir comme Hérodote, et d’en faire cette divinité jalouse, maligne et railleuse du Destin; mais à coup sûr ce n’est pas là l’idée que Platon nous en donne, en sorte que je ne puis m’empêcher de répéter avec M. Cousin et contre lui : « C’est là un grand luxe d’ironie», et bien inutile.

(1) npo<nto(T)ffiç. C’est la déUnilion d’Aristote, Ethk. Nk., II, 7 et 12. Schol. Plat. Ruhnk., p. 17.

(2) M. V. Cousin, Plat, trad., t. VI, p. 468.

(3) Sali., de DiisetMundo, c. 3.

§ 7. Appréciation littéraire des Dialogues.

L’art en général, et l’art d’écrire en particulier, forme une partie si importante de la philosophie même de Platon, le goût du beau, le sens de la forme, la passion de la perfection , constituent un trait si caractéristique de ce grand esprit, si complet et si harmonieux, que ce serait mal le connaître que de ne pas connaître en lui l’écrivain et l’artiste. Sa conception de la nature, de l’homme et de Dieu, est poétique par essence ; il y a du rêve dans le système, et de là cette jeunesse, cette grâce, cette vie, tout cet éclat de poésie qui se fondent si merveilleusement avec la tendance idéale de la doctrine, et en sont comme l’expression naturelle. Cicéron , dans son enthousiasme, osait dire que son style serait celui de Jupiter, si Jupiter voulait parler grec (1). Mais il ne se borne pas à cette formule générale et banale d’admiration ; entrant plus à fond dans l’analyse des qualités de l’écrivain, il en relève en lui trois principales : l’abondance (2), la grâce, la force (3); mais cette force a un caractère à part. Longin distingue ainsi l’éloquence de Démosthène, et celle de Cicéron : « Démosthène est sublime , tô Ho(i, c’est-à-dire qu’il a l’impétuosité, l’élan irrésistible, la force terrible : c’est un incendie

(1) Brut., c. 31. Jovem sic aiunt philosophi, si grœce loqua* tur, loqui.

(2) Brut.,c. 31 : Quisenim uberior in dicendo?

(3) Orat., 19 : « Et suavitate et gravitate princeps. » De Div.,^ I, 36 : •• Singulari ilium suavitate oralionis fuisse. » Conf.

qui embrase; c’est un torrent qui ravage : il tonne, il foudroie (1). » L’art de Cicéron est caractérisé par le mot qui se dit au propre d’une mer •immense qui enveloppe, baigne, inonde de ses eaux abondantes et profondes, mais tranquilles et silencieuses. C’est cette grandeur d’étendue plutôt que de force que Longin donne à Platon (2), et qui lui paraît l’image la plus vraie de son éloquence. C’est par cette douceur et cette sérénité, par ce développement calme, majestueux et puissant qu’il se rapproche en effet d’Homère, auquel les anciens aimaient à le comparer, et contre lequel il eut l’audace, ditLongin, de croiser la lance (3) et de soutenir une lutte impossible : il fut vaincu, mais la défaite ne lui fut pas inutile et n’a pas été sans gloire.

Denys d’Halicarnasse, qui cependant ne lui est

Olymp., p. I ; Plin. Maj., l.XI; Val. Max., I, c. 3 ; Élien, H. V., X, 21; XII, 45. Théon, Progpnn., c. 8, t. I, p. 230, appelle Platou un écrivain 'fMfvpo'i, c’est-.i-dire qui possède une grâce aimable et brillante; car c'est ainsi que Démétrius, Eloc., 128, et Eustath., ad Hom. Od. a, p. 1385, définissent ce mot.

(1) Long., ITeo. 12 : Kaîetv xe iSga xai StapTiâiieiv, axTiTixi Tivt itapEixdtÇoiTO âv -fi xepauvcp.

(2) Long., riep. Gi}/., 12 : Toiovxw xtvt ^evaari à4<ofrjTÎ péwv.

(3) Long., Hep. O'J/., 13, 3 : 'Û; àvxaY“vi(TXi^; véoç... StaSopaxiÇdgevoç.Max. Tyr.,J2i.îi.,XXXlI,3, qui copie Dion Chrysostome, Or., 55. Thém., Orat,, XV. Télèphe le grammairien, cité par Suidas, avait fait une dissertation nepl ty;; ‘Og^pou xal IlXâxcd* vo; (xugiptovta; ; Aristoclès de Messine, d’après le même, une autre intitulée : nôxEpov (TirouSatôxcpoî "OgYipoç'Si nxâxüiv. On sait que Panétius l’appelait l’Homère des philosophes. Cic., Tusc., I, 32. Ammonius avait fait un livre «epl xüv Û7t6 nxâ- Tiovo; gexevTiveYgévMv il 'Ogiôpou. Scliol. Ven., I, 540.

b02 LES ÉCRITS DE PLATON.

pas favorable, nous le verrons, insiste sur deux autres qualités, également considérables à ses yeux, mais qui n’ont pas pour nous la même importance : l’une est une harmonie savante et parfaite, où coule la grâce et la dignité, et pour laquelle on ne peut le comparer qu’â Hérodote dans la prose, et à Homère dans la poésie (1). Qu’est-ce qui donne, dit ce critique ingénieux et sévère, qu’est-ce qui donne tant de charme, tant de noblesse, tant de beauté au style , de Platon, si cé n’est l’art avec lequel il le compose des rhythmes les plus beaux et les plus distingués? et il cite, en l’analysant dans le plus grand détail, la première phrase de l’Oraison funèbre; puis il ajoute :

On trouverait des milliers d’exemples semblables ; pour l’harmonie et la perfection des rhythmes, Platon est divin (2), S’il eût mis autant d’art dans le choix de ses expressions que dans leur arrangement savant, il eût surpassé Démosthène, ou du moins lui eût disputé le titre du plus grand écrivain de la Grèce (3).

(1) De Adm. viDem,, c. 41.

(2) AaiH-ovicô-caTo;. U ne faut pas croire que cela veuille dire que son élocution se rapproche de la forme du vers; au contraire, rien n'est plus varié, plus ondoyant, plus souple, plus libre, au point de vue même du rhy thme, que la période de Platon : les membres n’en ont ni un poids ni une dimension constants; elle glisse, tandis que celle de Démosthène vole. Démetrius, de Eloc., 80, loue ce. mouvement libre et varié de la période, TiotniXia Ttôv xûXcdv, et ce rhythme, qu’il appelle ènTeropévâc, et qui, tout en obéissant aux lois de la mesure, n'est pourtant pas mesuré comme un vers, ouxe pexpot; oGre àpÉTpoit.

(3) De Comp. verb., c. 18.

Nous sommes obligés d’en croire Denys sur parole; nous ne sentons plus qu’un reflet, un écho mourant de cette harmonie divine qui enchantait son oreille, et nous ne pouvons plus étudier avec tant de soin les ressorts compliqués de cet ingénieux mécanisme, qui nous semble artificiel. Mais Denys relève encore dans Platon une qualité qui nous paraît bien supérieure, et que nous goûtons dans toute sa force : c’est son talent de mise en scène, son arl incomparable de développer par une action dramatique pleine de mouvement de& caractères pleins de vie et (le vérité ; en un mot c’est ce que le rhéteur appelle l’^ôoç (1).

Il y en a de deux sortes, et Platon les possède également; car qui lui refuserait ce souffle pur, ce grand sentiment moral qui, en se répandant sur le style, en fait ce que nous appellerions la vertu, et que les Grecs nommaient ^9oç (2) ? A côté de cet ^ôoç général et philosophique , il en est un autre, propre à là forme, et qui est une qualité, non plus de l’âme, mais du goût, et une supériorité de l’artiste : il consiste à donner aux personnages le langage, les sentiments, les mœurs qui leur appartiennent, et qui en font de véritables caractères dramatiques (3). Mais, sous peine de tomber dans

(1) Velt. ScripU. Cetis., c. 4 : Twv't’ TjOüv vîj; *al Tti; (i2Y<x),07ipE7t£{a<:.

(2) Dion. Hal., Rhet., c. X, 1 et 2 : Elç àper?)v irpoTpéuuv xa xaxCa; ànaXXaTTUv.

(3) Dion. Hal. Rhet., X, 1. Conf. Arislot., Rhet., II, 21 : typ\j(ji Xô^oi, âv ôffoiç S:qXyi ■#! npoaCpeai;. C’fSl ce qu'Hermogéne,

la peinture des lâches ou ignobles passions, xà TtdOy), de la première de ces qualités devait dépendre l’autre, et Platon les réunit toutes deux. Au grand caractère moral qui anime toute son œuvre, et qui fait qu’on y respire un air pur et généreux, se joint le mérite de rassembler dans une unité vivante les traits de caractère des sophistes, des politiques, des artisans, des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants , des esclaves , des hommes libres. Sous ce rapport Démosthène lui-même, qui d’ailleurs emporte la palme, n’est qu’un disciple et un imitateur de Platon (1).

Aristote, ce grand critique, pénètre encore plus avant; il ramène les qualités du génie de Platon, considéré comme écrivain, à quatre. D’abord, le goût de l’élégance, de la distinction, l’horreur du vulgaire et du commun, xà TtépixTov ; ensuite, une grande habileté de main, un rare savoir-faire, une exécution soignée et attentive, un art délicat et savant, xo xo'u'}ov ; en troisième lieu l’originalité , xô xaivoxo|xov, et enfin le génie de l’investigation et de la rçcherche, ÇTixïjxixo’v (2). Non-seulement, au point de vue de l’art, il est un des plus grands éciivains de la Grèce, mais, au point de vue de la pureté de la langue, il est cité comme un modèle du plus pur atticisme : Phrynichus le grammairien le

r-fl eup., I. 111, p. 128, el Théon, Progijmn., l. I, p. 164, appellent itpoawTtoiioita; et sous ce rapport, Théon ne trouve à comparer à Platon que Ménandre et Homère.

(1) Dion. Hal., Rhet., X, t et 2.

(2) Arist., Pol., Il, 3, 3.

LES ÉCRITS DE PLATON. o08

met au rang de Thucydide et de Démosthène, et s’en sert comme d’une autorité égale pour justiGer le caractère atlique de certaines expressions contestées (1).

Eh bien ! malgré tous ces éloges, toutes ces qualités, s’il faut en croire la critique peut-être trop subtile des anciens, Platon n’a pas encore la perfection de l’art : on aperçoit les traces du travail (2), et peut-être à cause de cela même il manque de mesure (3). Or la mesure, il le disait lui-même, c’est la vraie beauté, la vraie perfection ; et ce n’est pas seulement Denys d’Halicarnasse qui, tout en critiquant Platon, proteste qu’il sait l’admirer (4), ce sont Géphisodore, Théopompe, Zoïle, Hippodamas (5), Dicéarque, qui l’accusent de manquer de goût (6); ce sont tous les rhéteurs de l’école attique (7), et à leur tête Démétrius de Phalère (8), son fondateur, qui lui reprochent de se laisser emporter comme une bacchante par l’ivresse de la jihrase, et de s’abandonner, comme un char sans frein, à des métaphores excessives et à des allégories ambilieu-

(1) Phryn., Ecl., p. 101, 312, 331. Sur le rapport de Platon à Démoslhcne, comp. Hermogène, de Ideis, Rket. græc., Walz, t. 111, p. 372.

(2) Théon, Progymn. : Ilapà 6à riXaTcovi tJiv UepY«dtav.

(3) Dion. Hal., ad Potnp., t. II, 86, éd. Gros : Où xpareï toù

pCTpCoU.

(4) Ad Pomp., 1. 1, p. 58, éd. Gros.

(5) Id., id., p. 70.

(6) Diog. L., 111, 38. Tiv xpônov ôXov -riiîYpoçtii; çoptixôv.

(7) Longin, nepl 32, 8.

(8) Dion. Hal., ad Pomp., 1. 1., p. 77.

o06 LKS ÉCRITS DE PLATON.

ses ; et Cæcilius de Calantia, rhéteur et grammairien du temps d’Auguste, se fondait sur ces défauts pour soutenir que Lysias était de tout point supérieur à Platon (i). Denys d’Halicarnasse était moins injuste ; mais, en élevant Platon au-dessus de la simplicité trop nue de Lysias, comme des grâces affectées et de l’enflure de Gorgias (2), il se refusait à voir en lui le modèle des écrivains : « Si on compare Isocrate , Platon et Démosthène, la palme est à ce dernier. Quelque mérite qu’aient les autres, ils ne sont pas parfaits (3). »

Il faut bien reconnaître en effet, et tous les critiques l’ont reconnu, qu’il a répandu un éclat si lumineux sur son style, que parfois on croit lire un poëte et même un poète dithyrambique (4). Aristote (S) et Cicéron (6) trouvaient que son genre d’élocution tient lé milieu entre la prose et la poésie, et penche peut-être vers ce dernier caractère. Les critiques signalent dans le Phèdre^ — et Denys ne fait que généraliser cette remarque, — le ton emphatique, la période trop

(1) Long-, 1. 1. “Offitep iiTtà paxxeta; tivèç twv Xôywv... tw icocvtI Auirîav àp.E(vco ÜXâTtdvo;.

(2) De Adm. vi Dem., c. 3 et 16.

(3) Ad Pomp., 1. 1. p. 62. OùSà éÎTcavra xaTtopOcôcrOai.

Il va jusqu’à dire que sa laogue n’est ni pure ni correcte. De Adm. vi Dem., c. 5. Kâxiov éXXTivtÇouo-a.

4) Olymp., c. 3. Toü SioXoYou jt«vu Ttvéov-ro; toü 5t6upa|x6(ô- 6ou; -/apaxTŸipoc.

(5) Diog. L., 111, 37. S’ ApiffTOTeXt); rXv tûv Xô^wv ISéav «0TOÛ p.Eta^ù Ttoti^gaTo; slvai, xai nsÇou Xé^ou.

(6) Cic., Orat., 20, 44 ; de Legg., II, 7. Quintil., IX, 4; X, 1.

LES ECUITS DE l’I.ATON. 507

artistement travaillée, l’élocution toute fleurie et parée (1). L’auteur des Proléyornmes appelle le Tintée un hymne, l’hymne du Tout (2), et le rhéteur Ménandre rappelle que ce mot est de Platon luiméme (3). L’étude attentive de son style prouve qu’il recherche les grâces et vise à l’effet (4). Pour Qous servir d’une figure qu’on lui a trop sévèrement reprochée, il s’assied souvent, comme le poète, sur le trépied des Muses (5). Denys cite comme exemples l’Invocation aux Muses, le Discours sur l’Amour, la Palinodie de Phèdre, et il ajoute : « Si ce passage et d’autres semblables avaient la mesure et le rhythme du vers, comme les diihyrambes et les hyporchèmes, on pourrait comparer la marche dans le ciel du chœur des Dieux à la suite de Jupiter à l’ode de Pindare sur le soleil (6). » Longin reconnaît, à propos de la fameuse phrase, plusieurs fois reproduite dans l’antiquité, du VP livre des LoisÇl), qu’appeler l’État une coupe où fermente et bouillonne un vin en délire, dont on réprime la fureur à l’aide d’un autre dieu sobre, grâce auquel on peut alors se procurer une boisson bonne et saine, Longin reconnaît, dis-je, qu’appeler l’État une coupe, l’eau

(t) Herm., Schol. ad Phxdr. Ast, p. 63. T'^ X^îei £^(i)YX(o(x.évr) xai ffTO(içcdSEi xal :;otT]Tix^ (xâXXov.

(3) De Enc., c. 5, extr.

(4) Longin, cité par Proclus, ad Tlm., p. 19. 'ûpaiÇtffôai... xoXXbim'aavta toO Xô^ou.

(5) De Legg., IV, 719, c.

(6) Ep. ad Pomp-t p. 83, t. Il, éd. Gros.

(7) De Legg., VI, 773, d.

o08 LES ÉCRITS DR PLATON.

un dieu sobre, le mélange de l’un et de l’autre une correction, xôX*(itv, et de faire du tout une boisson, c’est d’un poêle qui a oublié d’être sobre, où/t v>i^ov- Toç (1). On peut reconnaître cette exagération dans la couleur, sans mettre pour cela Platon au-dessous de Lysias, comme ceCæciliusqui aimait plus Lysias qu’il ne s’aimait lui-même, mais qui détestait Pla7 ton encore plus qu'il n’aimait Lysias (2).

On explique, il est vrai, ces caractères poétiques, qui se révèlent par la couleur, la vivacité, le mouvement du style, par le luxe et l’éclat des métaphores, à l’aide de ses premiers essais dans la composition poétique, et particulièrement dans la tragédie; mais les expliquer ainsi, ce n’est pas les justifier. Il me semble, quant à moi, que l’on exagère beaucoup cet excès prétendu, qui n’apparaît que dans un seul de ses ouvrages, et qui y est parfaitement à sa place. Le ton dithyrambique du Phèdre n’a pas échappé à Platon, et il est le premier à en rire. Après l’Invocation et le Discours sur l’Amour : Grand Dieu! dit Phèdre à Socrate, voilà un style qui ne t’est pas habituel. N’est-ce pas, répond ironiquement le vieillard, n’est-ce pas que c’est beau, ce style chargé de mots figurés et de tout l’attirail poétique ? cela sent le dithyrambe, c’est presque un hymne

(1) Long., uEpl 32. Conf. Alhcn.,X, 61,ct Plut., de And., p. 11, 15; An .Sent Gcr. R., 13. Tibulle a pourtant profité de la métaphore, II, i, 4C : « Mixtaque securo est sobria lympha mero. » Voir d’autres exemples dans la note de Stallbaum au Banquet, p. 196, c.

(2) Long., 1. 1.

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mythique; et il ajoute expressément que c’est pour Phèdre qu’il l’a adopté (1). Ainsi cette couleur un peu chargée est le résultat d’une intention formelle : d’une part l’auteur a voulu mettre dans la forme un peu du désordre et du délire que son sujet l’appelait à peindre, de l’autre il en dénonce lui-mème l’hyperbole comme un vrai badinage et un jeu d’esprit. Mais ailleurs, sauf ces taches que les plus parfaits écrivains ne peuvent éviter, et qu’on retrouve dans Homère, je n'accorderais pas que Platon manque de proportion et de mesure dans le coloris et le mouvement de son style, tour à tour et à la fois aimable, spirituel, fin, gracieux, sévère, éclatant, sublime. C’est sous cette réserve que j’accède à ce jugement de Denys d’Halicarnasse, trop rigoureux (2), mais bien étudié, a Lorsque Platon se borne à un style simple, naturel, sans couleur poétique, il est ravissant de charme et de grâce ; sa diction est pure et transparente comme la source la plus limpide, et il l’emporte sur tous ses rivaux

(1) Phèdre, 238, a, 257, a. MuOixôv tiva ûjavov. U l’appeLe même du nom qu’on donne au vers héroïque : "USti ëTtTj ç6eYyopai, àXX’ oùx ÉTt StOuGapSou;, p. 241, e, ct il ajoute que s'il continuait, il ne sait pas où s’arrêterait l’enthousiasme poétique qui déborde, èvOouaidffa).

(2) Montaigne est plus rigoureux encore, mais il désarme par sa candeur et aussi par son art de dire, 1. II, c. x : « La licence du temps m’excusera elle de celte sacrilège audace d’estimer aussi traisuauts les dialogismes de Platon, étouffant par trop sa matière, ctde plaindre le temps que met à ecs iuterlo* cotions vaines un homme qui avait tant de meilleures choses à dire? Mon ignorance m’excusera mieulx, sur ce que je ne veois rien en la beauté de son langage. •

olO

en correction et en élégance. Il n’emploie que les mots familiers et usuels, s’attache à la clarté et dédaigne la recherche et l’effet. Il se mêle à son style un je ne sais quoi de négligé, d’inculte, d’antique, qui exhale comme la fraîcheur de l’ombre et les grâces des fleurs : c’est comme un doux parfum. Mais, lorsqu’il veut s’élever au grand et au sublime, il prend un tel élan qu’il ne garde plus de mesure ; il devient moins doux, moins pur, et même lourd (1). Sa diction s’obscurcit et semble se couvrir d’épais nuages; elle est diffuse et jette l’intelligence dans le vague. Lorsque la pensée devrait être concise, elle est noyée dans de fastueuses périphrases et dans une abondance de mots stériles. Il dédaigne les termes consacrés par l’usage pour des expressions nouvelles, étrangères ou surannées; il court après les figures gigantesques, prodigue les épithètes et les métonymies; ses métaphores sont forcées et contraires à l’analogie; il emploie des allégories longues, fréquentes, qui manquent de mesure et d’à-propos. En un mot, il tombe dans ce style poétique à l’excès, dans cette manière théâtrale et puérile de Gorgias, qui l’avait séduit (2j. »

C’est en effet un rapprochement curieux que

(I) De Adm. vi Dem., c. 5. Kaî xâxiov éUvivîÇouffa, que Bernhardy, Grundr. d. griech. Htteratur, S 8, 2, a tort de prendre dans un sens absolu. Denys ne dit pas que Platon parle un mauvais grec ; mais, ne comparant Platon qu’à lui-même, il prétend que dans certains de ses ouvrages sa diction est moins pure que dans d’autres.

(•2) £>., ad Pomp., t. II, p. 73, cd. Gros. De Adm. vi Dem., 1. 111, p. 141, c. 5. ’ Rtc! Ta Oearpixà Ta Topyeia.

relève, non sans malice, le subtil critique. Nonseulement Platon est un écrivain de génie, mais il a ses procédés , sa rhétorique , un art savant et calculé; un travail des plus scrupuleux et des plus minutieux, que les rhéteurs désignaient d’un nom emprunté à la sculpture, slepYaata, se manifeste dans le choix de ses expressions et la composition de sa période (i) ; ce qu’il y a de plus piquant, c’est qu’il imite ces rhéteurs et ces charlatans d’éloquence dont il s’est tant moqué (2).

Les rhéteurs et les sophistes ont en effet rendu des services à la langue et à l’art d’écrire, et appris aux Grecs, enivrés de poésie, que l’on pouvait revêtir même la prose , si longtemps dédaignée, de formes correctes et pures, dpôoETtEta, et d’un reflet de grâce et de beauté, tùt-cela, xotXXisTteîa (3). Ce charme répandu sur le langage, cette douce musique de la parole, ixouaEïa Xo^wv, Platon les a durement reprochés à Gorgias et à Polus ; et cependant oiî ne peut nier que leur école n’ait ravi toute la Grèce, et n’ait eu pour imitateurs ses plus beaux esprits et ses plus grands écrivains : Aspasie, Grill) Longin, cité par Procl., ad Tim., p. 19. Quintil., IX, 4, l’appelle » diligentissimum compositionis ».

(2) Dion. Hal., Ep. ad P., p. 86. Aristid., vol. 111, p. 519 : Tôv aoçujt SoxeT |i.év nu; xaxi![Eiv àet, xai S ye p.âXiaTa £navaaxà; tü àvô[xaTi TUaTuv etvai poi Soxeï. Cicéron ne l’appelle pas un sophiste, mais il fait remarquer cependant, de Orat,, 1 , II, que dans le Gorgias il se montre, en attaquant l’orateur, un grand orateur, « in oratoribus irridendis ipse esse orator summus videbatur ».

(3) Leon. Spengel, Artt. Scriptt.

LES ÉCRITS DE PlJVTON.

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lias, Eschine le Socratique, le grave Thucydide, Platon lui-même, n’hésitèrent pas à Gorgiaser (1); celui-ci leur emprunta l’élévation et la majesté ; à leur exemple, cisela sa phrase avec l’amour et le soin d’un sculpteur (2) : en beaucoup d’endroits de ses ouvrages, on entend comme un écho de Protagoras et d’Hippias (3), on surprend une imitation de leurs artifices les plus puérils. .On sait qu’ils aimaient à distribuer leurs phrases en membres parallèles, et dans ces membres se répondant deux à deux, à opposer, chacun à chacun , des mots de même catégorie grammaticale, de mêmes désinences, de même quantité de syllabes, de même son ; c’est ce qu ils appelaient «vxiOeTa et itapicK. Telle est, par exemple, cette période binaire :

Toùç jxèv T£TeXeuTT)XOTaî txavwç sTraivédEi,

Toiç Çwfftv sùuivb); TtapaiveoEi,

où l’on entend l’article faire écho à Particle, la conjonction à la conjonction, le participe au participe, l’adverbe à l’adverbe, le verbe au verbe, et les deux membres se renvoyer comme un écho fidèle le même son. Or ces si artistement arrangés,

ces antitheta si laborieux et si puérils, à qui les

(1) ropYtdtÇeiv. Philostr., Ep., 73, p. 919. Schol. Thucyd., Duker, IV, p. 317.

(2) Dion. Hat., de Adm. vi Dem., c. 51 : ’IuoxpitYiv xaî nxî- TMva ’Y^.ûitTOiç xal TOpveÛTOi; êoixÔTa; Xô^ou;.

(3) Philost., I. I. : KaTarriv ‘Iitnîou xal IIpcotaY^pou çOéy-

YETai.

LES ÉCRITS DE PLATON. lit 3

attribuez-vous? Aux Agathon et aux Lycimniu&? Pas du tout : ils sont du divin Platon, c’est une phrase du Ménéxène (1). Mais qu’est-ce que cela prouve? Platon n’a jamais nié qu’il y a, en dehors et au-dessous de l’inspiration, un ensemble de règles et de procédés, un savoir-faire teolmiquc ; il reconnaît au contraire que c’est une préparation, et une préparation* nécessaire (2), et il montre qu’il s’était rendu maître de cette pratique, qui est comme le mécanisme de l’art. Mais il affirme, et il a raison d’affirmer, que ce n’est point l’art môme.

Le grand vice de l’École sicilienne n’a point été de communiquer à la prose le mouvement et la couleur, la variété, la symétrie, l’ampleur de la période, les effets charmants ou pathétiques des rhythmes ou de l’harmonie : son vice incurable a été de sacrifier tout à cette grâce extérieure et à cette beauté matérielle du style. A force de travailler le vase, on oublia d’y verser le parfum. Ij’amour de la ciselure s’empare vite des esprits médiocres, et, tandis qu’ils sculptent avec tant d’art, et fouillent leur phrase avec tant d’amour, ils se croient dispensés d’y mettre une idée. C’est sans doute un défaut dont on n’osera pas accuser Platon : l’art ne sert pas chez lui à masquer le vide de la pensée, mais à la faire valoir et à la mettre dans un Jour plus lumineux, dans un relief plus saillant.

Quand bien môme on pourrait découvrir çà et là, »

(1) Dion. HaL, deAdm, vi Dem., p. 1035.

(2) Plat., Phèdr., 2B9 : Tà upè tr)? «xvîii:... àvayxaîa.

dans le coin d’un dialogue , une métaphore trop poétique, quelques formes qui sentent le rhéteur, comme certains raisonnements qui frisent le sophiste; quand on sera parvenu à signaler quelques antitheta et quelques parisa affectés, rien de tout cela ne lui ôtera l’honneur d’être un grand écrivain; il serait le plus grand prosateur de la Grèce , si tous ne pâlissaient pas devant la perfection de Démosthène. Sans doute il a des défauts , mais ils disparaissent , comme les taches du soleil se perdent dans la splendeur de ses ravons.

Il fautmême ajouter qüe cette habileté technique, dont on semble vouloir lui faire un crime, n’ôte rien au caractère parfaitemeot simple, naturel et sain de sa langue. On lui a reproché quelque obscurité qu’on attribuait à la prudence (1). Elle tient plutôt à une certaine négligence de la précision technique, à une certaine horreur, commune à tous les Grecs, d’une terminologie spéciale, d’une péflanterie scolastique «indigne d’un honnête homme (2).» C’était un principe de Platon d’éviter la distinction rigoureuse et l’exacte définition des nuances des mots : il recommande au contraire une élocution aisée et naturelle (3), et trouve que la

(1) Diog. !>., III, 63 : npà; tô g.9) eù<rûveTo; etvai toT; à|xâ6e9i •r^v irpaYiiartfav. Ce qui est bien étrange, c'est que Stobée l’accuse d’avoir moins d'idées que de mois, Ecl. Eth > p. 82, noXûç(i)vo;, où)^, ûç Tivs; orovTat, TCoXûSotoc.

(2) Port-Royal, Log.

(3) Théét., 184, e : Tà eù^épec.

rigueur du langage savant, cette sévérité de précision du style (1), n’est pas de bonne compagnie, de bon ton, ni de bon goût (2). C’est une puérilité et une servitude de s’assujettir à ces règles, quoiqu’il soit parfois nécessaire de le faire (3). Il reprochait à Prodicus de faire dégénérer l’exactitude en subtilité puérile (4), et recommandait un langage plus libre et plus franc. Il ne se gênait même pas pour inventer des mots nouveaux et qu’on trouvait barbares (S). Galien et toute l’école académique approuvaient sa devise : Le philosophe doit s’occuper des choses, et ne pas trop

(1) Id., l. t. ; Al’ àxpiëeîa;

(2) Td., l. l. : Xfswè;, àvc>.ewOepov.

(3) Politic., 261, e : Kiw SiaçuXâtijC tô p.9l ffitouîôÇeiv ènl toÏc

ôvô(jia(T(.

(4) Crat., 384, b ; Euthyd., 277, e; Lâchés, 197, d ; Protag., 358, e.

(5) Aristot., Top., VI, 2, 5, en cite quelques-uns qu’on ne trouve pas dans ses dialogues, et qui n’étaient peut-être que de ces mots échappés à l’improvisation. Diogène le Cynique (Diog. L., VI, 53) lui reprochait l'emploi de tpainÇotvn, xuaOÔTTjî, et Diogène de Laérte, III, 24, lui attribue l'invention de &vt(7co8e;, (TTOixfîov, SiodexTixr,, tcoioty];. Mœris, p. 128, , cite SiaçopéT»); comme appartenant au Théétète, et dit qu’il iic l’a pas trouvé ailleurs. Lobeck (Phryn. Ecl„ p. 350) mentionne le mot chez beaucoup d’écrivains, tous, il est vrai, postérieurs. Quoi qu’il en soit, il y a eu de bonne heure des travaux sur la terminologie platonicienne ; outre le lexique de Timée, que nous avons encore, Photius {Segm., 154 et 155) en cite un de Boéthus , qu’il dit supérieur; Suidas en mentionne un autre d’Harpocration. Les obscurités de sa langue mathématique avaient été éclaircies par des études spéciales de Cléarqué, Théodore de Soles, Philippe de Mendès, Théon de Smyrne.

s’inquiéter des mots (1). « C’est aux paroles de suivre, dit Montaigne, et non de commander. Haïssons toute tyrannie, et la parlière et l’effecluelle (2). » Aussi le style de Platon a plutôt une clarté esthétique qu’une clarté logique résultant d'une perfection grammaticale; il ne s’inquiète ni des anacolouthes (3), ni des parenthèses, ni des longues périodes ; il se joue des règles des rhéteurs, ♦ et n’observe leurs procédés que quand et autant qu’il lui plaît. Néanmoins le fond de]a pensée reste toujours limpide et lumineux , et dans sa phrase, dont la longueur n’exclut pas la souplesse, la chaîne des idées n’est jamais réellement brisée.

Ce qui éclate surtout en lui, c’est d’une part la riche diversité de couleurs et de tons qui se fond dans une admirable harmçnief de l’autre, la puissance de vie qu’il répand sur sa pensée, et dont il pénètre la forme de l’expression. 11 suffit de lire quelques-uns et peut-ôtre un seul de ses dialogues pour saisir ces deux qualités caractéristiques de son génie d’artiste. Qu’on prenne le Phédon ou le Phèdre, et on va le voir passer, sans discordance, sans dissonance, du ton dithyrambique, de l’enthousiasme lyrique, de l’émotion tragique, de l’accent pathétique, du mouvement dramatique , à la dis-

(1) Gai., Comm. in Hipp. de Arlic., IV, 436, d, et de Meth. Therap;, XI, U. Cicéron, cilé par .S. Augustin, adv. Acad.,

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