JEUNES POÈTES
Je connais deux ou trois poètes — très jeunes — qui, pour fuir plus sûrement l'obsession des vilenies que nos romanciers ordinaires nous attribuent, donnent de furieux coups d'aile vers des aubes immaculées. Et, autour d'eux, plusieurs de leurs camarades tâchent d'en faire autant. Efforts touchants, que l'espoir soutient, que le succès ne récompensera peut-être jamais, et que notre sympathie doit encourager. « Bah! qui veut faire l'ange fait la bête », dira M. Homais, répétant une fois de plus, sans la comprendre, une phrase célèbre
de Biaise Pascal. Hélas! il y a tant de gens qui font la bête pour s'amuser ou pour gagner de l'argent, que l'ingénuité de ceux qui regrettent de n'être pas des anges doit nous retenir et nous charmer.
Vous savez que, présentement, les personnes qui entreprennent de dire la bonne aventure à notre société inquiète sont fort embarrassées. Les somnambules les plus extralucides ne parviennent pas à démêler ce que pense, ce que dit, ce que veut la « jeunesse ». Je crois que les déchiffreurs d'énigmes ont mal interviewé le Sphinx. En réalité, il n'y a pas une « jeunesse ». Il y en a plusieurs. D'abord le groupe des professionnels, le syndicat qui voulait représenter, jusqu'à la consommation des siècles, la « Jeunesse contemporaine »... Puis les cénacles fondateurs de revues, les conventicules mystiques ou libres penseurs, les sociétés voisines du Bock idéal ou connexes à la ligue de M. Aulard, les individualistes et les altruistes, que sais-je? une complication d'ermitages, d'abbayes, d'académies, dont la liste innombrable prouve que rien, absolument rien, ne peut, dans l'état présent des choses, rallier par un même élan d'enthousiasme les désirs des jeunes gens instruits.
Un peu à l'écart de ce tohu-bohu, loin des camarades pressés qui rêvent déjà de remplacer Jaurès ou Mirman, je vois quelques délicats, épris d'iso-
lement et de silence. Tels, ces bienheareox, que les Primitifs ont représentés, cueillant d*un air suave des fleurs candides dans les jardins du Ciel. C*est la Jeunesse blanche.
Voici quelques postulants qui, malgré certaines différences de talent ou de caractère, méritent d*être reçus parmi ces âmes choisies.
L'auteur des Jeunes tendresses , M. André Foulon de Vaulx, aurait pu inscrire, en tête de son recueil de vers, cette phrase de M. Sully- Prudhomme :
Les mœurs en France, où Ton ne connaît pas les vraies fiançailles, rendent très difficile, depuis la puberté jusqu'au mariage, la condition des jeunes gens qui se respectent. Le jeune homme est à peu près abandonné à lui-même pour résoudre le cruel problème qu'impose à sa conscience notre état social. Comment cédera-t-il, sans déchoir, aux instincts les plus impérieux des sens, dont le cœur se fait complice avant qu'il puisse légalement les satisfaire? De là des scrupules pleins d'angoisses, des défaillances et des luttes héroïques, tout un drame intérieur...
En lisant des vers où les combats et les douleurs de la vingtième année trouvent leur expression discrète, mais bien sincère, plus d'un sentira se raviver dans son âme les cicatrices anciennes. La jeunesse est un âge difficile ; nous ne l'envions pas...
Qui de nous ne se rappelle avec un sentiment voisin de l'horreur certaines nuits d'adolescence, telle sortie de bal, le brusque passage d'un salon fleuri au trottoir sali de boue, le regret des visions quittées, des sourires évanouis, des parfums
envolés, et la rue sombre, sinistre, tentatrice?... Henri Lavedan a raconté tout cela dans le plus élégiaque de ses Nocturnes, C'est navrant.
Le poète des Jeunes tendresses souffre de cette barbarie de la coutume et de la loi, qui condamne le jeune homme à opter entre l'observance d'un vœu quasi monastique, et la pente qui mène aux dangereuses flâneries, aux irréparables concessions. Mais ne le plaignons pas. Il s'est consolé et diverti. Heureux les poètes! Ils font la fête chez eux, loin du bruit, à peu de frais et royalement. Ils n'ont rien à envier aux compagnons de la « haute vie ». Leur âme ressemble à ces chambres obscures où dort un foyer dç lumière électrique. Pressez un bouton, tout resplendit. Pour eux, et pour eux seuls, les aspects changeants de l'univers mobile recommencent à luire, à chatoyer, à étinceler. Ils sont les maîtres du monde. Nécromants et sorciers, ils savent réveiller les morts, peupler le néant, toucher ce qui est impalpable, voir ce qui est invisible. Ils souffrent plus que les autres hommes, mais ils jouissent davantage. Tout compte fait, ils ont pris la meilleure part. Ce qu'ils regrettent ne s'éloigne jamais pour toujours. Ce jeune homme est triste : il a vu partir trop tôt celle dont il aimait la grâce, dont il aurait voulu associer le rêve à son rêve; les lèvres sont closes, où fleurissait un divin sourire; éteints, les yeux profonds où il
lisait sa destinée ; morte, la voix dont la musique douce endormait sa peine. Il se croit seul, il pleure. Et puis, quelle soudaine extase! Elle est là, aussi jeune et aussi vermeille qu'au premier jour, idéale et réelle, surnaturelle et vivante; elle le regarde et l'environne de clarté ; elle lui parle, et la voix fidèle répondra toujours à l'appel du cœur meurtri. L'amour a vaincu la mort.
Toutes celles que les poètes ont aimées, celles-là, plus lointaines encore, qu'ils auraient voulu aimer et dont ils ne peuvent adorer que la forme pure, reviennent, en des heures bénies, fantômes charmants, apparitions lumineuses et légères, inspiratrices de pensées nobles, conseillères de bonne route :
Que je t'ai confié de peines et d'alarmes!
Laisse-moi te bénir sans te parler, hélas !
chère âme qui sus ouvrir à mes yeux las Le paradis d'amour où s'étanchent les larmes... C'est toi dont la pensée a préservé mon cœur, Quand un désir coupable y soufflait son haleine...
Le même sentiment se marque, avec plus de force expressive, dans la prose rythmée et dans les vers, plus précis et plus fermes, de M. Gustave Téry. L'histoire de ce jeune homme est très simple. J'hésite à transcrire la confidence qu'il a publiée en tête de son recueil; il y a des angoisses intimes dont la pudeur doit redouter le grand jour. Je le fais cependant. Ceux-là seuls
en riront qui n'ont jamais aimé ni soufTert. Et ceux-là ne comptent pas :
Ces pages n'ont rien de romanesque...
Une vierge passa sur ma route. Il me sembla que je l'avais longtemps attendue et qu'enfin je la retrouvais après vingt ans de solitude.
Je ne lui dis pas mon amour. Les mots ne servent qu'à ceux qui ne comprennent point. Elle devina et, dans un sourire, offrit ses lèvres...
Puis le rêve finit en cauchemar : elle mourut un matin avec les étoiles.
Et j'ai pleuré. C'est tout.
Le poème de M. Gustave Téry n'est, d'un bout à l'autre, qu'une litanie d'amour mystique et de douleur. Cela est moins monotone que les paperasses documentaires par où le roman expérimental entreprit de mettre à nu, interminablement, l'humaine bestialité.
Elle passa, la « vierge d'or », pareille en sa souveraine bonté aux figures peintes qui sourient à la foule dans les gemmes des mosaïques ou dans le cadre d'une ogive, parmi les paysages illusoires et les pierreries précieuses d'un vitrail. Oh! l'exquise merveille! Le poète a entrevu, ce jour-là, sa vie telle qu'elle aurait dû être. Il écouta. Une voix lui disait :
. . . Fais ton cœur grand, si ta vie est petite. Sois franc : ce que tu fus hier, sois-le demain. Méprise les détours : si tu veux aller vite, Va tout droit, le front haut et suis le grand chemin.
Sois fier. Choisis bien ceux qui vieudront dans ton âme : Qu'on jalouse l'élu qui franchira ton seuil; Ferme ta porte. Et, qu'on t'ignore on qu'on t'acclame, Passe toujours drapé dans un manteau d'orgueil.
Sois chaste sans rougir. Garde tes lèvres pures Pour la vierge au front blanc qui sera tienne un jour. Car si ta soif s'étanche au ruisseau des luxures. Tu ne sauras plus boire à la source d'amour...
La morale du bon sens a pris un parti fort étrange, lorsqu'elle a prétendu interdire aux hommes et aux femmes l'élan irraisonné et bienfaisant par qui les cœurs, sans le vouloir, se comprennent et s'unissent. Le sermon qui maudit l'amour, le vaudeville qui le bafoue, la prévoyance du père de famille, qui combine des « arrangements » et fait du mariage une raison sociale, sont également coupables et dangereux. Une grande passion est un flot d'eau lustrale. Ils sont nombreux, ceux qu'une image, secrètement adorée, a soutenus contre les défaillances et préservés des souillures du désir. Et qui sait si les amours sans espoirs et les unions trop tôt brisées ne sont pas précisément l'occasion du plus sublime effort de pureté où l'homme soit capable de hausser sa faiblesse?...
Mais laissons ces questions, qui demandent beaucoup de loisir, et où la controverse pourrait être infinie. J'ai voulu seulement signaler ce goût d'idéalisme qu'éprouvent les meilleurs d'entre les jeunes gens et qui les engage dans des voies où ils entraînent leurs aînés.
En effet, par un brusque renversement des rôles, ceux à qui leur âge semblait conférer le droit d'être des guides sont guidés à leur tour. M. Jules Lemaître indiquait récemment, dans la Revue des Deux M ondes y la conversion si curieuse de M. Paul Bourget, devenu prédicateur et piétiste. La génération d'écrivains que l'auteur de la Physiologie de Vamotir moderne représente si brillamment nous fournirait, s'il en était besoin, d'autres exemples, non moins instructifs.
Voyez l'évolution de M. Maurice Bouchor. Je déclare, tout d'abord, que j'admire et que j'aime, plus que personne, le poète de Tobie, de Noël, de Sainte Cécile. Le timbre de sa voix est clair comme une vibration de cristal. Il a une heureuse abondance, une savante simplicité, la langue dorée, l'harmonieux sortilège de ceux qui furent mis au monde pour réjouir les gens d'esprit et pour apprivoiser les bêtes. Je me reproche de considérer ses poèmes comme des documents historiques, au lieu de m'abandonner au murmure berceur de sa chanson. Mais les deux périodes, bien distinctes, de sa vie intellectuelle et morale méritent d'être comparées briève^ ment.
Les imagiers d'autrefois gagnaient parfois le ciel en coloriant des diptyques, tableaux doubles qui figuraient, d'un côté la laideur du péché,
de Fautre, les délices de Tétat de grâce. Si jamais les hagiographes entreprennent de commenter les Symboles, ils pourront résumer la vie de l'auteur par une allégorie en deux morceaux.
Premier compartiment : l'Enfant prodigue.
Occupations frivoles et littérature profane. Paganisme rabelaisien. Ripailles avec Raoul Ponchon. Admiration pour les truculences plus ou moins touraniennes de Jean Richepin. Odes anacréontiques et sonnets irrespectueux. En ce temps-là, M. Maurice Bouchor était plus près de l'abbaye de Thélème que de la montagne des Oliviers.
Deuxième compartiment : Le poète s'éloigne, de plus en plus, des compagnies et des divertissements où il a usé sa jeunesse. Il est renié par M. Jean Richepin, qui l'accuse de n'avoir dans les veines que du sang bleu. Il purifie le théâtre en substituant aux comédiennes, qui sont d'os et de chair, des personnages de bois qui sont parfaitement inaccessibles aux tentations et incapables de maléfices. Il fait parler divinement ces marionnettes et force le « Tout-Paris » des premières à écouter, avec componction, de tendres moralités. Les offices de la galerie Vivienne et de la Bodinière deviennent des « attractions » recommandées par les journaux mondains. On y va, comme M™® de Sévigné allait en Bourdaloue.
Toutes les religions s'y coudoient, comme au congrès international de Chicago. Cette liturgie
très moderne coïncide avec la réconciliation de la Papauté et de la République, avec les interviews accordées par Léon XIII à Séverine. Les Parisiens rapprennent l'histoire sainte et savent au moins pourquoi ils réveillonnent la nuit de Noël.
Voilà trop de gloses. Je veux me les faire pardonner en citant quelques vers des Symboles.
Voici une strophe où apparaît, comme en raccourci, toute la doctrine de Kant :
Penché sur ce cruel mystère d'où je sors, J'ignore si jamais j'en pourrai rien connaître; Mais le cri du devoir retentit dans mon être, Et je n'ai jamais pu douter de mon remords.
Et le poète marche désormais vers Tamour avec une candeur de néophyte, en robe blanche, par des chemins fleuris, dans la nuit bleue, qui donne aux figures charnelles un air d'indécision et de spiritualité :
Toi qui seras aussi l'étoile du matin,
mère de l'amour, Beauté resplendissante.
Accepte sans mépris mon hommage lointain.
Tandis qu'avec lenteur je suis la verte sente Qui va vers la colline où murmurent les pins, Fais briller devant moi l'image de l'absente.
Mais ne me livre plus, déesse, aux songes vains; Laisse-moi m'élever, loin de tout ce qui passe, Vers ta riche demeure et tes bosquets divins.
Prête un accent plus clair à ma voix sourde et lasse;
Vénus, accorde-moi que, pour être écouté.
Mon hymme ait la puissance et ne soit point sans grâce.
Permets que le désir, patiemment dompté, Se transforme en profonde et virile tendresse. Fais que l'amour en moi devienne la bonté.
Et souffre, en cette nuit que le silence oppresse, Que, sans être hanté par le remords cruel, Je redise le nom, doux comme une caresse.
De ma rieuse amie, aux yeux couleur de ciel.
Un critique pénétrant, et qui n'est point suspect de sensiblerie pleurnicharde, écrivait récemment : « Il semble, depuis un an ou deux, que les poètes français rajeunissent et que le premier souci de tout aède débutant ne soit plus d'exposer, à grand renfort de mythes symboliques et en vers de quinze à dix-huit pieds, ses « idées » sur la destinée humaine ou la raison d'être de l'univers. Et qui sait? Lorsque nous serons tout à fait las des symboles (car tout arrive et l'on se lasse des plus belles choses), peut-être le « Poète » serat-il quelque bon jeune homme qui nous dira que sa bien-aimée l'a trahi et qu'il a eu beaucoup de peine *. » Je suis tenté d'être de cet avis.
Epuisés de recherches, tâtonnants et mécontents, saouls de science, assourdis de politique, écœurés de scandales, nous serons reconnaissants
1. Ceci a été écrit à propos des poèmes de M. Achille Segard. Je tiens à signaler ici un jeune poète dont j'aurai l'occasion de louer un jour les efforts et les mérites : M. Pierre de Bouchaud.
à ceux qui nous chanteront des airs nouveaux, ou un peu rajeunis, sur des thèmes éternels.
Après Torgie encyclopédique du siècle dernier, nos pères étaient dans le même état d'âme. Savez-vous ce qu'il nous faudrait, ce que nous attendons? Je crois bien que c'est quelque chose de simple, d'humain, de vrai, de passionné, dans le genre (Dieu me pardonne, si je me trompe 1) de Paul et Virginie ou de Hermann et Dorothée,
Nous sommes, depuis une vingtaine d'années, trop sevrés d'imagination et de rêve. Nos grands poètes sont morts. Nous cherchons, à l'horizon chargé de brumes, les mirages consolateurs qui abrègent la longueur de la route et allègent le poids du jour.
Dans le flot de prose épaisse et de vers informes que dégorge la librairie française, il n'y a plus qu'un mince courant d'idéalisme, un furtif éclair d'eau limpide, qui scintille rarement parmi les houles obscures et lourdes. Mais les hommes ont un besoin si permanent de pureté et d'innocence, qu'ils ne cesseront jamais d'apercevoir cette promesse, si précaire, de réconfort et de rédemption.
Les anciens racontaient que la source Aréthuse, descendue des monts de Sicile, plongeait jusqu'au fond de l'Adriatique sans ternir, au contact des flots marins, la transparence de son cristal. Loin du golfe de Syracuse, elle rencontrait le fleuve
Âlphée, venu des cimes vermeilles où étincelait la lumière, présent des dieux. Et les eaux fraternelles, pénétrées de rayons et de parfums, apportaient de la clarté et de la joie dans les profondeurs où végètent, loin du jour, des ébauches de plantes ^ tristes et de bétes monstrueuses... Je crois fermement à la rencontre prochaine de toutes les pensées pures, de tous les sentiments nobles, de toutes les volontés vaillantes, qui apparaissent et s'éteignent dans les remous de notre vie troublée. Ce qu'il y a de bon, de fier et de libre dans l'àme des foules cédera de nouveau à l'appel d'un génie encore inconnu. Et la littérature, au lieu d'être un luxe de dilettantes à la fois raffinés et barbares, redeviendra, pour l'humanité qui peine et qui ne veut pas se résigner à la désespérance, un lai^e fleuve de consolation et d'oubli.