LE RÊVE SCIENTIFIQUE
11 serait déraisonnable de vouloir faire tenir en un court espace la vie et Tœuvre de Renan. Tout au plus nous sera-t-il possible d'indiquer deux ou trois points de repère qui pourront permettre aux esprits sérieux de s'orienter parmi la végétation de pensées où s'est épanouie cette intelligence si pleine, si riche et si diverse.
Renan, on ne saurait trop le redire, fut avant tout un historien, et c'est en renouvelant notre façon d'apercevoir le passé, qu'il a modifié si notablement notre manière de philosopher sur le présent et sur l'avenir.
î LA VIE ET LES LIVRES
C'est un historien qui , en dehors de toute considération pratique, a consacré sa vie à la recherche de la vérité. L'a-t~il trouvée? Peut-être le sait-il à présent. En tous cas, s'il est possible de réfuter sa doctrine, il n'est pas permis de suspecter sa bonne foi.
Lorsqu'il sentit que les liens de toute croyance révélée étaient brisés en lui, c'est l'amour pur de la science qui l'a sauvé du découragement, en lui donnant le moyen de continuer à vivre de la vie de l'esprit. Il ne nous a jamais dit qu'il ait eu, comme JouCFroy, une crise déchirante, une nuit d'angoisse, lorsque la foi l'abandonna. Mais il ne connut pas davantage, à l'exemple de Montaigne, la résignation au doute salisfait, au scepticisme délicatement installé dans le bien-être matériel. 11 n'aurait pas dit, avec l'aisance égoïste de l'auteur des Essais : « N'est-ce pas quelque advantage, de de se trouver désengagé de la nécessité qui bride les autres? Vaut-il pas mieulx demeurer en suspens, que de s'inîrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produites? Yaut-il pas mieulx suspendre sa persuasion, que de se mêler à ces divisions séditieuses et querelleuses? »
Il eût considéré comme un blasphème presque risible cette amusante boutade du même auteur : « Il est advenu aux gens véritablement sçavants ce qui advient aux épis de bled; ils vont s'eslevant et se haulsant la teste droicte et fîère tant
qu'ils sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de grains en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes; pareillement, les hommes ayant tout essayé, tout sondé, et n'ayant trouvé, en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur présomption et retourné à leur condition naturelle. »
Renan a toujours cru que la « condition naturelle » de l'homme intelligent et libre, c'était la recherche désintéressée du vrai. Il attribua de bonne heure à la vérité scientifique une sorte de prééminence qui la mettait fort au-dessus des autres objets où se précipite le désir humain. Par là, il fut d'accord avec les plus fermes esprits de notre siècle et mérita de servir d'exemple à une suite nombreuse de disciples *. La vérité sacrée,
1. Taine a maintes fois exprimé son indifférence pour les conséquences de ses syllogismes. M. Gaston Paris, qui est un grand érudit, et qui est imprégné de la doctrine des grands érudits du siècle, disait dans une leçon célèbre :
« Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même.... Celui qui, par un motif patriotique, religieux et même moral, se permet dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plusindispensable que l'habileté. Ainsi comprises, les études communes, poursuivies avec le même esprit dans tous les pays civi- Usés, forment au-dessus des nationalités restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune guerre
la vérité considérée comme une idole à laquelle il faut tout sacrifier, voilà quelle fut, à partir du jour où il sortit, déjà tonsuré, du séminaire de Saint-Sulpice, Tunique religion de Renan *.
Détaché des croyances surnaturelles, initié aux merveilles de la Philologie par d'excellents prêtres qui jouaient avec Texégèse comme les enfants jouent avec le feu, il crut invinciblement à la puissance de l'esprit humain. Il se remit, en toute confiance, aux sévères méthodes de l'investigation rationnelle. Outre l'enseignement des sulpiciens Garnier et Le Hir, hébraïsants, il avait suivi le cours de syriaque, professé au Collège de France par Etienne Quatremère. Le « monde scientifique s'ouvrait devant lui ». La littérature lui semblait alors une chose secondaire.
ne souille, qu'aucun conquérant ne menace, et où les âmes trouvent le refuge et l'unité que la cité de Dieu leur a donnes en d'autres temps. »
Ces paroles furent prononcées au Collège de France, le 8 décembre 1870, dans le fracas des obus allemands.
1. Voir V Avenir de la Science, p. 17 : « Savoir est de tous les actes de la vie le moins profane, car c'est le plus désintéressé... » /6îd., p. 123 : « vérité, sincérité de la vie !... Vivre ce n'est pas glisser sur une agréable surface, ce n'est pas jouer avec le monde pour y trouver son plaisir...., c'est savoir, c'est espérer, c'est aimer, c'est admirer, c'est bien faire. » Remarquez la place du savoir dans cette hiérarchie des biens. — Cf. ibid., p. 148 : « Philosopher, c'est savoir les choses... » — « L'homme vaut en proportion de ce qu'il sait. » (Nouvelles études d'histoire religieuse^ Préface, p. 14.) Il prétendait que le savant seul a le droit d'admirer. Et il donnait ses raisons. Comment comprendre, par exemple, la beauté d'Homère sans être savant, sans connaître l'antique, sans avoir le sens du primitif?
Quelque temps après sa sortie de Saint-Sulpice, admis comme répétiteur au pair dans une pension du quartier latin, logé et nourri avec les élèves, ayant beaucoup de temps pour travailler, il s'engagea, de plus en plus, dans les régions récemment découvertes et illuminées par la critique allemande. Agité d'une sorte d'ivresse intellectuelle, atteint (c'est lui qui le déclare) d'une véritable encéphalite, il rationalisa éperdument. Heyne, Bopp, Lassen, Strauss furent ses maîtres de prédilection. Il lisait des monographies et dépouillait des textes, parcourait des index. Il révérait des éditeurs, des compilateurs, des abréviateurs, des faiseurs de gloses. 11 haïssait Bossuet, orateur sublime, humaniste excellent, historien dogmatique et mal informé.
Déjà, il évitait soigneusement les généralités, considérant l'étude positive, la publication des documents, la copie des textes, la discussion philologique comme l'œuvre essentielle et la plus urgente. Contre les superstitions et les erreurs, un petit fait, dûment constaté, est bien fort. La foi de Renan aurait pu résister à des objurgations oratoires ou à des raisonnements scolastiques. Elle ne résista pas à des remarques pareilles à celles-ci : 1** le livre de Daniel, que toute Torlhodoxie rapporte au temps de la captivité, est un apocryphe, composé en 169 ou 170 avant Jésus- Christ; 2^ l'attribution du Pentateuque à Moïse
b LA VIE ET LES LIVRES
est insoutenable; 3° que devient ce miracle, si fort admiré de Bossuet : Cyrus nommé deux cents ans avant sa naissance? que deviennent les soixante-dix semaines d'années, base des calculs de Y Histoire universelle^ si la partie du livre d'Isaïe où Cyrus est nommé a été justement composée du temps de ce conquérant, et si le Pseudo- Daniel est contemporain d'Antiochus Epiphane?
La Philologie, inofîensive et aimable dès qu'elle se borne au domaine des littératures classiques, devient une redoutable maîtresse de désillusion, lorsqu'elle étend son enquête aux livres que personne n'osait toucher parce qu'ils étaient « sacrés ». Les vieux préjugés français, ce pédantisme de la légèreté, qui semble être l'apanage de notre race, tous les menus travers de notre frivolité nationale ont entretenu, sur ce sujet, des erreurs vivaces. On a cru longtemps que l'érudition n'était qu'une douce manie d'antiquaire et un caprice de collectionneur. Labiche a soulagé là-dessus, copieusement, le besoin d'hilarité qui travaillait son tempérament de dramaturge facétieux. Et combien de délicats ont savouré, en se pourléchant les babines, ce fameux portrait, gravé à la pointe sèche par Jean de La Bruyère :
«... Us passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du Nord, celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui Se parle
dans la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus bizarres et les plus magiques, sont précisément ce qui réveille leur passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine . »
On connaît, du même auteur, l'ingénieux portrait de Théocrine, ou de « l'homme qui sait des choses assez inutiles ». En ce temps-là, Théocrine s'appelait Baluze, Du Gange, Mabillon, Duchesne. Sans ces esprits patients et lourds, nous n'aurions ni Michelet, ni Augustin Thierry, ni Guizot. Depuis lors, Théocrine s'est appelé Gesenius, E wald, hommes excellents et un peu gauches, dont les travaux souterrains ont rendu possible V Histoire des origines du christianisme. La Bruyère écrivait en un temps où Bossuet, ignorant l'hébreu, admirait, dans la Bible, de sublimes contresens.
A l'âge de vingt-cinq ans, Renan était en possession du premier article de sa méthode. Il posait l'axiome essentiel sur lequel cet homme, réputé mobile, n'a jamais varié. 11 estimait que les plus hauts résultats doivent sortir de la plus scrupuleuse analyse des détails, et que tout essai d^ explication universelle doit être précédé par une minutieuse élude des cas particuliers. Il ne s'est pas lassé d'insister sur ce point, qui est le fond même de sa doctrine. A la science primitive, qui voulait du
premier bond, avoir la raison des choses, il opposait sans cesse la science méthodique, qui sait se résoudre à ignorer, ou du moins à supporter le délai. La Philologie était à ses yeux « la connaissance des faits de Tesprit ». Expliquer des particularités grammaticales, recueillir des gloses, comparer les variantes de quelque ancien auteur, lui semblait une besogne très élevée, parce que ces menues investigations contribuent à étendre le cercle de nos connaissances sur les parties du monde les plus inconnues, et nous font voir des époques qu'aucun document proprement dit ne saurait atteindre. L'épigraphie et l'archéologie, modestes et puissantes auxiliaires de l'histoire, ne sont pas, comme le croient les esprits pesants et frivoles, de vaines curiosités. La connaissance de ce qui fut ne doit pas être considérée comme un luxe, comme quelque chose de superflu et d'accessoire, qui n'a rien à voir avec le but de la vie, et le souci obligatoire de notre perfection. L'ascète qui a écrit Y Imitation^ ce livre de découragement, de faiblesse morale, et, s'il faut tout dire, de paresse intellectuelle, préférait, au plaisir de savoir, la joie de se reposer dans l'amour divin. C'est qu'il considérait la science comme une série de formules, comme une satisfaction de curiosité, non pas comme une occupation élevée et noble, destinée, aussi bien que la vertu, à nous rapprocher de Dieu. Voilà ce qu'il faut rappeler inces-
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samment aux esprits superficiels qui affectent de regarder le savant comme un simple curieux et son désir d'apprendre comme une dangereuse manie. Assurément, quelques érudits répondent assez à cette définition; et, d'ailleurs, certaines compilations historiques, certains recueils de textes, indispensables au travail des hommes supérieurs, n'auraient jamais pu être achevés sans cet amusement docte, cet innocent amour des paperasses, par lequel tant d'âmes doucement actives réussissent à tromper leur faim.
Le savant, n'ayant pas, comme les faiseurs de vaudevilles et de feuilletons, le privilège d'amuser le public, est par là même déclaré inutile et ennuyeux. On se figure volontiers que c'est parce qu'il ne peut produire, qu'il recherche, édite et commente les œuvres des autres. Il est d'ailleurs si facile de tourner en ridicule ses patientes investigations! Il faudrait avoir l'imagination bien stérile pour ne pas trouver quelque fade plaisanterie contre un homme qui passe sa vie à déchiffrer de vieux marbres, à deviner des alphabets inconnus, à interpréter et commenter des textes qui, aux yeux de l'ignorance, ne sont que ridicules et absurdes. Ces plaisanteries ont ce faux air de bon sens si puissant en France, et qui y règle trop souvent l'opinion publique. Un clubman, un industriel sont des hommes sérieux. Un philologue fait sourire les gens du monde.
Et pourtant, T'abnégation du savant esl admirable. Bœckh a fait une véritable dépense de génie à commenter le recueil des inscriptions grecques. Il n'est connu que d'une douzaine de spécialistes.
Renan affirmait que, depuis le xv® siècle, les plus grandes révolutions de la pensée sont Tœuvre des philologues. « Etudiez, disait-il, la marche de la critique moderne, vous la verrez, suivant toujours la ligne de son inflexible progrès, renverser Tune après l'autre toutes les idoles de la science incomplète, toutes les superstitions du passé. C'est d'abord Aristote, le dieu de la philosophie du moyen âge, qui tombe sous les coups des réformateurs du xv® et du xvi® siècle, avec son grotesque cortège d'Arabes et de commentateurs; puis c'est Platon qui, élevé un instant contre son rival, prêché comme l'Evangile, retrouve sa dignité en retombant du rang de prophète à celui d'homme ; puis c'est l'antiquité tout entière qui reprend son sens véritable et sa valeur d'abord mal comprise dans l'histoire de l'esprit humain; puis c'est Homère, l'idole de la philologie antique, qui, un beau jour, a disparu de dessus son piédestal de trois mille ans et est allé noyer sa personnalité dans l'océan sans fond de l'humanité; puis c'est toute l'histoire primitive, acceptée jusque-là avec une grossière littéralité, qui trouve d'ingénieux interprètes, hiérophantes rationalistes, qui lèvent le voile des
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vieux mystères. Puis ce sont des écrits tenus pour sacrés qui deviennent, aux yeux d'une ingénieuse et fine exégèse, la plus curieuse littérature. Admirable déchiffrement d'un superstitieux hiéroglyphisme, marche courageuse de la lettre à Tesprit, voilà l'œuvre de la critique moderne. »
Il disait qu'Auguste Comte n'avait rien compris aux sciences de l'humanité, parce qu'il n'était pas philologue. Et il ajoutait : les fondateurs de Vesprit moderne sont des philologues.
S'il indignait parfois les romantiques par le peu d'attention qu'il accordait aux bibelots moyenâgeux, il attristait les humanistes par le peu de cas qu'il faisait de la littérature du xvn*' siècle. Elle est faite, disait-il, pour les pédants du collège qui seuls « peuvent y voir le type éternel de la beauté » . Il s'amusait à montrer l'impuissance misérable de l'esprit classique et les échecs oii court la raison raisonnante lorsqu'elle entreprend de lutter par un jeu logique contre la croyance au surnaturel. La métaphysique ne lui inspirait que du mépris. « L'Inde, disait-il, nous présente le curieux phénomène du développement métaphysique le plus puissant peut-être qu'ait réalisé l'esprit humain, à côté de la mythologie la plus exubérante. Des spéculations de l'ordre de Kant et de Schelling ont coexisté, dans des têtes brahmaniques, avec des fables plus extravagantes que celles qu'Ovide a chantées. »
On le voit très bien, dans sa petite cellule de la rue Saint-Jacques, riant tout haut de Téternelle déconvenue des penseurs qui ne sont point philologues. Il a puisé plus de doctrine dans V Histoire littéraire des Bénédictins, dans VEssai sur le bouddhisme d'Eugène Burnouf, dans V Archéologie indienne de Lassen, dans la Grammaire comparée de Bopp, que dans tous les beaux discours des métaphysiciens. Pauvre Descartes, avec sa table rase, ses tourbillons et autres cauchemars saugrenus! Ce logicien, s'il faut en croire Renan, a rendu moins de services à la connaissance de l'homme que l'obscur lexicographe Wilson, dont les glossaires pédantesques ont ouvert la voie aux sanscritistes... Voltaire, flanqué de tous les Encyclopédistes, n'a pu entamer le bloc des religions révélées. Au contraire, le bon Fabricius et l'honnête Thilo, qui ont préparé une édition satisfaisante des livres deutéro-canoniques, Bruce, qui a rapporté d'Abyssinie le livre d'Hénoch, Laurence, Murray, Hofi'mann, qui en ont élaboré le texte, creusèrent, dans la masse des doctrines orthodoxes, une profonde lézarde. Connaissezvous le Révérend Hodgson? Non, n'est-ce pas?
Et sur le vu de son nom et de son titre, vous le jugez apparemment burlesque. Eh bien! ce brave homme, lorsqu'il découvrit dans les monastères du Népal les monuments primitifs du bouddhisme indien, servit plus la pensée humaine
que n'aurait pu le faire une génération de métaphysiciens.
« Ah! soupirait Renan, celui qui nous rapporterait de rOrient quelques ouvrages zends ou pehlvis, qui ferait connaître à TEurope les poèmes épiques et toute la civilisation des Radjpoutes, qui pénétrerait dans les bibliothèques des Djaïns du Guzarate, ou qui nous ferait connaître exactement les livres de la secte gnostique qui se conserve encore sous le nom de mendéens ou de nasoréens, celui-là serait certain de poser une pierre éternelle dans le grand édifice de la science de l'humanité. Quel est le penseur abstrait qui peut avoir la même assurance? »
Et il ajoutait :
« Je verrais brûler dix mille volumes de philosophie dans le genre des leçons de La Romiguière ou de la Logique de Port-Royal, que je sauverais de préférence \dL Bibliothèque orientale d'Assémani, ou la Bibliotheca arabico-hispana de Casiri. »
Il disait aussi : « Guvier aurait pu disséquer durant toute sa vie des animaux domestiques sans soupçonner les hauts problèmes que lui a révélés Tétude des mollusques et des annélides. Ainsi ceux qui ne s'occupent que des littératures régulières qui sont dans l'ordre des productions de l'esprit ce que les grands animaux classiques sont dans l'échelle animale, ne sauraient arriver à concevoir largement la science de l'esprit
humain... Ce qui nous préoccupe le plus c'est à quoi La Harpe ne pensait pas. »
Cette avidité de science, il l'a montrée un peu partout, au cours de son œuvre si complexe et si variée. Elle anime particulièrement les pages d'un livre copieux, tumultueux, lyrique qu'il écrivit dans sa jeunesse et qu'il a publié seulement à la fin de sa vie comme son testament.
Ïj Avenir de la science, véritable confession intellectuelle d'un enfant du siècle, qu'il dédia à l'illustre orientaliste Eugène Burnouf, est un acte de foi ardente dans la bonté et (disons le mot) dans la sainteté de la recherche désintéressée, pure de toute vue temporelle. Pour bien comprendre ce livre, il faut avoir certaines habitudes d'esprit, inconnues du boulevard; il faut avoir au moins feuilleté certains grimoires qui ne figurent pas dans les bibliothèques des gens du monde, il faut avoir assisté, fût-ce comme simple enfant de chœur, aux mystères de la Philologie,
Comme il arrive généralement au début de toute vie intellectuelle, alors que les idées nous apparaissent dans leur fraîche nouveauté, Renan dans ce livre se complaît à suivre longuement sa pensée; il insiste sur des points qu'il se contentera, plus tard, d'indiquer, en passant. A mesure que l'on avance en âge, les idées que l'on conçoit semblent vieillir avec nous et perdre leurs grâces premières; elles sont comme ces femmes passion-
nément aimées, que Thabitude et la familiarité quotidiennes déparent; elles prennent peu à peu un air calme et reposé, quelque chose de déjà vu qui nous empêche de les regarder avec le ravissement et l'allégresse des premiers jours.
Il s'écriait alors, comme soulevé par un mystique enthousiasme :
« Pour moi, je le dis du fond de ma conscience, si je voyais une forme de vie plus belle que la science, j'y courrais. Comment se résigner à ce qu'on sait être le moins parfait? Comment se mettre soi-même au rebut, accepter un rôle de parade, quand la vie est si courte, quand rien ne peut réparer la perte des moments qu'on n'a point donnés aux délices de l'idéal? vérité, sincérité de la vie! sainte poésie des choses, avec quoi se consoler de ne pas te sentir? Et à cette heure sérieuse à laquelle il faut toujours se transporter pour apprécier les choses à leur vrai jour, qui pourra mourir tranquille, si, jetant un regard en arrière, il ne trouve dans sa vie que frivolité ou curiosité satisfaite? La fin seule est digne du regard; tout le reste est vanité. »
Pour lui, la science seule est capable de résoudre les éternels problèmes dont la nature humaine exige impérieusement la solution.
<ï Si la science est la chose sérieuse, si les destinées de l'humanité et la perfection de l'individu y sont attachées, si elle est une religion, elle
a, comme les choses religieuses, une valeur de tous les jours et de tous les instants. »
C'est Taccent du prêtre, disant, lorsqu'il s'avance vers l'autel : « Je m'approcherai de l'autel de Dieu, du Dieu qui remplit de joie ma jeunesse. »
C'est avec cette foi sereine et invincible qu'il fit vœu de consacrer tous les moments de sa vie à « connaître l'histoire de l'esprit humain par l'étude patiente et philologique des œuvres que l'humanité a produites à ses différents âges ». Tout de suite, il se mit à la tâche. Dès qu'il put travailler avec quelque liberté, un mémoire sur l'étude du grec au moyen âge absorba toutes ses pensées, et il acheva sa thèse sur l'averroïsme. Le public ne connaît guère les dessous compliqués et les origines lointaines de ce merveilleux esprit. Qui a lu, sauf quelques initiés, les monographies qu'il a données, sans épargner ni son temps ni sa peine, aux recueils savants? Combien y en a-t-il, parmi ceux qui se permettent de le juger, qui connaissent seulement de nom, ses Notes sur les inscriptions nabatéennes d'Oumm-er- Rounas et de Pouzzoles, son Mémoire sur les trois inscriptions phéniciennes d'Oumm al'Awânid, ses observations sur le tombeau d'Hélène, reine de l'Adiabène, son Mémoire sur les formes du verbe sémitique, et les admirables rapports qu'il a rédigés chaque année, pendant près de vingt ans, sur les travaux de la Société asiatique?
Tout rintéressait, dans ce vaste dossier que nous a légué Thumanité morte et dont les feuillets sont presque tous lacérés et incomplets.
Il était érudit avec passion et avec délices. Rien n'égalait son appétit d'apprendre et sa friandise de savoir. Les fines particularités de la phonétique Tenchantaient. Sa curiosité s'aventurait en tous sens. « Apprenez toute langue, s'écriait-il, comparez toute littérature; que chaque mot du passé nous livre tout ce qu'il recèle, que chaque coin du sol nous rende les débris qu'il contient.
Fouillez la vieille Phénicie : on ne sait pas ce que contient cette terre; interrogez en géologue les plateaux de l'Asie, que l'homme habita d'abord ; fouillez Suse, fouillez l'Yémen, fouillez Babylone. Qu'est-ce qu'Eden? Qu'est-ce que Saba? Qu'est-ce qu'Ophir? » Il avoue quelque part qu'il voudrait apprendre les dialectes ougro-finnois, mongols et tougouses. Volontiers, il va vers ce qui est très lointain, très différent des choses que nous sommes accoutumés à voir; l'art khmer le séduit; il est attiré par le mystère des idoles bizarres qui dorment dans les archipels polynésiens, sous les étoiles australes. Il est curieux de toute vérité, de toute investigation. Lisez encore cette page, qui est du Renan première manière, du Renan broussailleux, hérissé, débordant d'érudition, gorgé, gonflé de notions précises, admirable de pédan-
tisme ingénu :
iS LA VIE ET LES LIVRES
« .... On me condamnerait à me faire une spécialité de la science du blason, qu'il me semble que je m'en consolerais et que j'y butinerais comme en plein parterre un miel qui aurait sa douceur. On me renfermerait à Vincennes avec les Anecdota de Pez ou de Martêne, et le Spicilège de d'Achéry, que je m'estimerais le plus heureux des hommes. J'ai commencé et j'aurai, j'espère, le courage d'achever un travail sur l'histoire de l'hellénisme chez les peuples orientaux (Syriens, Arabes, Persans, Arméniens, Géorgiens, etc.). Je puis affirmer sur ma conscience qu'il n'y a pas de besogne plus assommante, de spectacle plus monotone, de page plus pâle et moins originale dans l'histoire littéraire. J'espère pourtant faire sortir de cette insignifiante étude quelques traits curieux pour l'histoire de l'esprit humain. »
Il était nécessaire d'insister sur tout ceci. Il fallait montrer Renan dans son véritable milieu, penché vers ses gros livres, écoutant dévotement ses maîtres préférés, qui étaient, non des rhéteurs, mais des savants : Eugène Burnouf, Egger, Joseph- Victor Leclerc.
Il est malaisé déparier en public de ces choses. Plus que jamais, c'est l'occasion de dire : a Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne comprennent pas. » Ces mots de science, d'érudition, de philologie, ils les entendent tout de travers; et raison-
nablement on ne saurait leur en faire un reproche. Les raisons pour lesquelles un petit nombre d'initiés a voué un réritable culte à Eugène Burnouf, à Bœckh, à Fustel de Coulanges, à Tournier^ échappera toujours aux sens grossiers du vulgaire. Le genre de mérite d'un Maspero, d'un Henry Weil, d'un Gaston Paris échappera toujours à l'appréciation de la plupart de nos contemporains ; et si ces hommes éminents n'étaient pas dignitaires de l'Université, membres de l'Institut de France et décorés de plusieurs ordres, ils occuperaient sans doute assez peu l'attention du public, inapte, en général, à percevoir, entre les hommes, des degrés et des différences. Je lisais un jour dans une gazette, à propos de je ne sais quelle cérémonie, la phrase suivante : « On remarquait, dans l'assistance, plusieurs notabilités littéraires^ M. Renan, M. Albert Wolff, etc. »
Les deux plus fortes ambitions de Renan furent une chaire au Collège de France et un siège à l'Académie des Inscriptions. Il aimait ces deux maisons, parce qu'on y travaille. Les séances de l'Académie française lui semblaient trop dénuées de philologie.
Le plus élégant de nos écrivains était en même temps un des plus complets et le plus profond de nos érudits. Le membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres qui rédigera, dans V Histoire littéraire de la France^ le chapitre relatif
à M. Renan, sera effrayé par le seul inventaire de ses travaux d'érudition pure. Ce briseur d'images est un bénédictin; cet artiste est un philologue; cet historien sait écrire; ce grammairien est un penseur; cet homme d*esprit est un épigraphiste. Nous avons subi à satiété, depuis quelques années, des développements sur le « dilettantisme » de l'auteur de la Vie de Jésus, Ce lieu commun est vraiment fastidieux. Il s'en faut que ce mot définisse exactement la complexité de cette pensée, qui trouve mille fuites et mille subtilités pour échapper aux formules trop précises. Le public aperçoit, de ce prodigieux esprit, le décor extérieur et en quelque sorte la façade ; il en ignore les dessous infiniment compliqués et les origines lointaines. On est quelquefois obligé d'aller en Allemagne pour entendre dire que M. Renan est un hébraïsant et un linguiste. Nous oublions volontiers que cet esprit si rare s'est formé non point dans les cénacles de gens de lettres, mais dans les ateliers scientifiques et dans les laboratoires d'érudition. Quelques dizaines de personnes, en Europe, sont en état de le comprendre tout à fait *. Il considérait les sciences historiques comme
1. J'ai écrit ceci dans le Journal des Débats, le 5 octobre 1889. Ces réflexions me paraissent maintenant moins nouvelles qu'alors. Depuis ce temps, on parle moins, semble-t-il, du dilettantisme de Renan et davantage de sa philologie. J'éprouverais un véritable sentiment d'orgueil, si j'avais pu contribuer, pour ma modeste part, à certaines conversions.
les « sciences de rhumanité », et pensait qu'elles peuvent aboutir, dans Tordre des phénomènes moraux, à des résultats comparables à ceux qu'obtiennent les « sciences de la nature » dans Tordre des phénomènes physiques.
Il a toujours préféré aux tentatives d'explication universelle de patientes investigations sur des points de détail. Il n'a jamais caché sa répugnance pour les spéculations purement rationnelles, pour le jeu aride des formules simples, les généralités hasardées, les aperçus superficiels et les pesants enfantillages des faiseurs de syllogismes. Il avait horreur des notions de pacotille qui suffisent aux gens du monde et aux simples lettrés. Chercher la vérité, y travailler avec passion, la trouver méthodiquement, augmenter le nombre des données précises grâce auxquelles nous pouvons déchiffrer l'énigme du monde, telle est l'œuvre à laquelle il a constamment travaillé. « Il est plus important, a-t-il dit, de savoir ce que l'esprit humain a pensé sur un problème que d'avoir un avis sur ce problème. » L'obsession du passé, le souci constant de diminuer la part de l'inconnu dans le domaine des sciences historiques a dominé toute cette vie de patient labeur. Il semble que si Ton voulait déterminer ce qu'il y a de plus fixe et de plus stable dans cette ondoyante indécision on trouverait, au fond de cette philosophie dégagée et sceptique, une grande passion et une
qualité souveraine : la passion historique et le sens du réel.
Il était de ceux qui ne peuvent penser sans quelque désespoir à Timpuissance où nous sommes de savoir exactement comment était habillé un Hittite, ce qu'il mangeait, quelle était sa conception de l'amour.
Grâce aux contacts nombreux qu'il avait pu se ménager avec les ordres divers d'activité intellectuelle, il trouve sans peine les points de comparaison les plus frappants. Le gouvernement très simple de David daqs sa forteresse de Sion le fait penser à la petite royauté d'Abdel-Kader et aux essais dynastiques que nous voyons, de nos jours, se produire en Abyssinie, à la cour des Négus de Magdala et de Gondar. Il saisit, d'une vue rapide, les analogies entre lesKasdes de Babylone et les Turcs de Bagdad. A propos des Phéniciens et des Hébreux, il pense naturellement à l'avilissement de l'Arabe des villes de Barbarie et à la fierté naturelle de l'Arabe du désert. Il trouve des rapports entre les langues du Caucase, les dialectes de l'Amérique, les patois de l'Océanie. Les problèmes relatifs à la grammaire préhistorique lui rappellent la formation des espèces végétales et animales. L'étude des langues l'amène à se former un système sur l'apparition de l'humanité et la succession des races de l'ancien continent. C'est ainsi que, pour lui, l'entente du passé
devient la condition d'une intelligence étendue des choses humaines. Il déclare que « le but essentiel de toute culture intellectuelle est la perception juste et fine des choses de l'esprit. La philologie technique, la critique des détails sont choses excellentes, à une condition, c'est qu'on les fasse servir à un but, qui est la connaissance de l'histoire et de l'esprit humain. » Il se défend de ressembler à ces « savants, capables de passer leur vie à compter les pétales d'une fleur et incapables d'en sentir le parfum. »
Qui pourra connaître le mystère de cette délicate alchimie qui combine la mythologie et la grammaire comparée, l'épigraphie sémitique et la paléographie phénicienne, et forme de ces éléments associés le génie d'un Renan ?