‹ La vie et les livres: (2. sér.)Chapitre 9 sur 30 · LA CRISE · texte numérisé non relu

LA CRISE

La plupart des écrivains qui ont entrepris d'étudier et de définir l'auteur de la Vie de Jésus, ont trop négligé ces détails. M. Paul Bourget, dans ses curieux Essais de psychologie, n'a guère décrit que la rhétorique de Renan et cette « séduction d'autant plus troublante qu'elle est moins impérative ». M. Edouard Rod se contente, à peu près,

de comparer le jeune sulpicien de 1845 au révolté Lamennais, et il ajoute que Renan « a retenu des leçons de son premier maître, M**" Dupanloup, une onction et une politesse dont il ne se départira jamais. »

Que Renan ait rompu très poliment avec l'Eglise catholique romaine, c'est sûr. Mais tenaitil cette politesse placide du fougueux et sanguin Dupanloup? Je ne le crois pas.

Ici nous touchons à une question fort importante. Pourquoi la crise qui éloigna Renan du christianisme fût-elle, somme toute, si bénigne? Pourquoi tant de sécurité chez le clerc tonsuré à qui M. Tabbé Gottofrey venait de dire* avec un accent passionné : « Vous n'êtes pas chrétien. »

On a reproché à Renan de n'avoir pas souffert mort et passion comme Pascal, Jouffroy et Lamennais. A ce propos, M. Jules Lemaître, qui plus tard devait énoncer des jugements plus équitables, perdit tout sang-froid, s'indigna. Les lettrés se rappellent avec délices cette imprécation célèbre :

« Cet homme a passé par la plus terrible crise morale qu'une âme puisse traverser. Il a dû à vingt ans et dans des conditions qui rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et, comme il était plus engagé qu'un autre, la déchirure a sans doute été d'autant plus profonde. Et il est gai! »

Un dilettante! Roger Bontemps exégète! Un Labiche hérésiarque ! Un fumiste ! voilà quelquesunes des étiquettes que plusieurs critiques essayèrent de coller sur le nom de Renan. C'était prendre les choses de travers, presque à rebours. Le futur historien des Origines du christianisme n'a jamais cessé d'être dogmatique, au moins sur un point. Il a toujours affirmé, avec un accent de certitude passionnée, la puissance infinie de la raison. Pascal, Jouffroy, ayant perdu la foi de leurs ancêtres, se crurent acculés à une impasse. Ils pleurèrent. Ils n'étaient pas philologues. Renan, ayant perdu la foi, vit s'ouvrir devant lui, en perspectives illimitées, la route royale de l'enquête scientifique. Il était philologue. C'est pourquoi il a gardé, en une si grande révolution de sentiments et d'idées, le courage d'espérer et la force de sourire. Le docteur Faust était triste, parce qu'il croyait avoir épuisé la science humaine; le docteur Renan était gai, parce qu'il savait que la science, comme la réalité, est inépuisable.

Il parut, quelque temps, hésiter entre les sciences de l'histoire et les sciences de la nature. L'amitié tout intellectuelle qui l'unissait à M. Berthelot faillit l'incliner vers la chimie et la physique. Finalement, les deux amis tombèrent d'accord sur un point, à savoir qu'il ne faut adorer au monde que la vérité, qu'il faut tout

sacrifier à cette idole K Après quoi, ils allèrent chacun de leur côté, afin de creuser un sillon.

Les commencements, les questions d'origine, les genèses passionnaient Renan. Aller de l'actuel au primitif, tel devait être, à ses yeux, la première démarche de la science. Il eût voulu interroger les êtres chétifs qui bégayèrent d'abord des soris inarticulés sur le sol de l'Afrique ou de l'Océanie. Il eût voulu scander (c'est lui qui le dit) les « octuples et les nonuples croches du chant des Illinois. »

Or, dans cette forêt de choses, que la Philologie fait revivre, remuer, bruire, étinceler, Renan aperçut d'abord un fait capital : la naissance des religions.

L'homme est un animal religieux. Voilà ce que prouve, avant tout, le dépouillement méthodique

1. « Dès cette époque, nous étions des nazirs, des gens qui ont fait un vœu, des hommes liges de la vérité... Ce que nous entendions par la vérité, c'était la science. La vertu et l'art n'excluent point de fortes illusions. La vérité est ce qui est. En ce monde, la science est encore ce qu'il y a de plus sérieux. >» (Discours et Conférences, p. 39.) Voy. aussi les Souvenirs d*enfance et de jeunesse :

« Le lien qui s'établit entre M. Berthelot et moi tenait surtout à une remarquable conformité d'organisation intellectuelle. La claire vue scientifique d'un univers où n'agit .d'unefaçon appréciable aucune volonté libre supérieure à celle de l'homme devint l'ancre inébranlable sur laquelle nous n'avonsjamais chassé. »

des vieilles pierres et des vieux papiers. La première mère qui enterra dans une fosse ou brûla sur un bûcher le corps périssable de son enfant, crut à l'immortalité de Tâme. Celui qui, pour la première fois, reçut des coups sans pouvoir les rendre, celui qui dévora sa honte, celui qui fut abreuvé d'humiliations et roué de coups par un maître injuste, celui-là fut consolé de sa misère en songeant qu'un juge invisible attend ceux qui ont pâti et ceux qui ont triomphé, et que la justice divine rétablira l'équilibre rompu par la malice humaine...

Dans l'infinie complexité de la vie morale, Renan a choisi un domaine déterminé, où s'est concentré l'effort de son infatigable ténacité . Il s'appliqua, de tout son cœur, à étudier un ou deux moments de l'histoire des religions. Plus encore que les détails visibles de la vie matérielle, les événements décisifs qui se passent dans les âmes ont attiré et retenu sa sympathique curiosité. Les religions l'ont séduit parce qu'il lui a paru qu'elles étaient « les œuvres les plus complètes de la nature humaine ». Il a voulu connaître les rêves et les subterfuges par où l'humanité a essayé de tromper son ennui ou de voiler sa misère, les tentatives que les hommes ont faites pour définir l'infini et pour exprimer l'ineffable. Son éducation d'enfant de chœur, son imagination d'artiste, sa rêverie de Celte, sa disposi-

tion à parler avec une sérieuse pitié de toutes les sviperstitions humaines, le prédisposaient singulièrement à cette tâche. Nul n'était plus apte que lui à connaître les inquiétudes et les attentes vagues qui ont précédé les moments de crise religieuse, depuis les temps très lointains où l'homme vivait encore dans le mythe, et où les « aperceptions sur le divin étaient à l'état d'hallucination, de souffles mystérieux, de bruits inconnus et de terreurs paniques ». Il a voulu ressusciter ceux qui ont vécu de la vie de l'âme, surprendre sur leurs lèvres, dans leurs langues mortes, le secret de leur cœur, la confidence de leur songe intime, les illusions passagères qui ont satisfait, pour un temps, leur besoin d'aimer, de soufl'rir et de croire.

Or, parmi les merveilles qu'a spontanément enfantées l'instinct religieux de l'humanité, il n'en est pas de plus admirable que le christianisme. Cette religion, la plus spiritualiste «t la plus miséricordieuse de toutes, est le symbole dont vit encore, après dix-huit siècles, la majeure partie des nations civilisées. La doctrine chrétienne enveloppe encore toutes les pensées et toutes les actions de ceux-là mêmes dont la raison répugne aux formules du catéchisme romain. Le christianisme est la résultante de deux forces combinées : le monothéisme de la race sémitique ; l'idéalisme des races indo-européennes. Comment

naquit ce credo? Comment la prière enfantine et rude, balbutiée sous la tente par les patriarches d'Israël, est-elle devenue, en rayonnant sur le monde, la doctrine victorieuse à qui l'âme moderne, malgré son superbe orgueil, est encore redevable de si grands bienfaits? Comment le cénacle des Apôtres est-il devenu l'Eglise universelle? Tel est le problème redoutable auquel Renan s'attaqua résolument.

Jamais, jusqu'à ce jour, on n'avait étudié les religions avec cette audace et ces précautions d'iconoclaste attendri.

Il avait le sens du mystère, le respect des choses saintes. Il touchait avec révérence aux objets du culte. Il pensait que les dogmes sont passagers, et que la piété est éternelle, que l'on prie dès que l'on n'est pas égoïste. « Spirituel tant qu'on voudra, disait-il, celui qui en face de l'infini ne se voit pas entouré de mystères et de problèmes, celui-là n'est à mes yeux qu'un hébété. » Son adolescence bretonne avait été joyeuse du son des cloches, nourrie d'hosties pascales, illuminée de cierges, bercée d'oraisons, parfumée de candeur, d'innocence et d'amour.

Ainsi, fidèle aux sévères méthodes de la critique générale, mais décidé à rompre avec l'irrévérence voltairienne, il a circonscrit sa recherche A des cas particuliers, et son œuvre consiste surtout en une grande monographie. Quelles sont

les origines du christianisme, d'abord dans la vie et les actes de ses premiers fondateurs, ensuite dans Tàme obscure du peuple hébreu, dont le farouche monothéisme se plia peu à peu aux douceurs de l'Evangile? Ernest Renan a consacré toutes ses forces à résoudre scientifiquement cette question, sans brutalité pour des croyances respectables, et sans concession à des préjugés séculaires. On sait comment son vaste récit, conduit sans défaillance par un effort d'esprit si long et si soutenu, a pris les allures d'une véritable épopée; guidés par lui, nous avons vu, dans les fragments épars des traditions lointaines, l'idée d'une obligation se former, la morale entrer dans la religion; nous avons assisté à la naissance et au premier rayonnement de l'idée divine, d'abord si obscure et si menacée; à sa fortune miraculeuse, à la façon dont elle s'est maintenue, malgré des éclipses passagères, dans l'âme d'une peuplade prédestinée , jusqu'au jour où elle devait s'épanouir pleinement dans la personnalité sublime de Jésus.

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