‹ La vie et les livres: (3. sér.)Chapitre 2 sur 10 · ARMAND COLIN ET C'% ÉDITEURS · texte numérisé non relu

ARMAND COLIN ET C'% ÉDITEURS

Libraires de la Sooiètô des Gens de lettres 5, RUE DE MÉZIÈIIES, 5

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JOSË-HARIA DE HEREDIA

Nous avons, en France, la manie des formules, des étiquettes et des casiers. Pour beaucoup de personnes, amies des nigaudes symétries, un poète est un artiste qui ne sait rien, un historien est un savant qui écrit mal. Il est vrai que certains rimeurs se vantent publiquement d'être des cancres. Et plusieurs érudits, fiers de leurs barbarismes, font profession de n'avoir point de talent. Les uns et les autres n'ont pas de peine à prouver qu'ils disent vrai. Mais il ne faut pas que leur charlatanisme trivial nous expose à mal juger ceux qui aiment d'un égal amour l'exactitude des informations, signe évident d'une bonne conscience, et la perfection du langage, forme charmante de la probité.

VIE ET LIVRES. 3*^ série. *

Pendant longtemps, José-Maria de Heredia, admiré de tous ceux qui adorent les vers, célébré par tous les mondains et toutes les mondaines qui s'occupent de littérature, cité dans les classes par les professeurs de rhétorique, loué par les gens de lettres que sa renommée aristocratique et discrète ne gênait pas, fut aux yeux d'une élite soigneusement choisie l'auteur castillan des ConquistadoreSy l'hidalgo drapé de splendides métaphores, expert à l'escrime courtoise des mots étincelants, le maître des élégances hautaines et seigneuriales, le gentilhomme dédaigneux de publicité roturière, celui dont les alexandrins couraient sous le manteau, l'homme aux sonnets.

C'est seulement au mois de mars de l'année 1893, qu'il consentit à imprimer pour le public. Aujourd'hui, José-Maria de Heredia, l'un des Quarante de l'Académie française, auteur d'un livre qui a donné la sensation de la beauté à ceux qu'affligent la mort de Leconte de Lisle et le silence de Sully Prudhomme, a tiré le gros public de la prose où il s'enfonçait et l'a forcé à saluer, à applaudir, à acheter (ô miracle!) les radieux Trophées. Certes, c'est un beau triomphe, en un temps où la littérature s'estime par kilos, s'expédie par bourriches, et s'écoule, le plus souvent, en saletés abominables, que d'aller à la gloire avec un volume de 214 pages et un total de 3,038 vers. Mais il ne faut pas que les onze éditions de ces

nobles Trophées nous fassent oublier la prose érudite et colorée de Fauteur des Conquérants \ On cite des écrivains qui ont excité Fadmiration de leurs contemporains ou mérité les suffrages de l'Académie par de simples traductions. Le premier ouvrage de Montaigne fut une version en français du latin barbare d'un théologien. Malherbe, avant de consoler du Périer, s'était exercé à reproduire en notre langue les gentillesses d'un Italien. La Fontaine, onze ans avant les Contes et quatorze ans avant les Fables^ traduisait Y Eunuque^ de Térence. Vaugelas consacra trente années de sa Aâe à traduire Quinte-Curce, et donna ainsi, dit Voltaire, « le premier bon livre écrit purement ». La Bruyère considéra ses Caractères comme un simple appendice à une para^ phrase de Théophraste. M. Jaurès, avant d'être le député de Carmaux, a fait, en parlant d'Amyot, — qui traduisit Plutarque, Diodore de Sicile et Héliodore, — cette remarque judicieuse :

Il ne ressemble pas à ces traducteurs imprévoyants qui s'aventurent dans un livre sans le connaître et qui, surpris sans cesse, forcés dans leur propre style par les tournures mêmes de l'auteur, se traînent sur son chemin sans joie et

1. Véridique Histoire delà coîiquf^te de la Nouvelle- Espagne, par le capitaine Bernai Diaz del Gastillo, l'un des conquérants, traduite de l'espagnol, avec une introduction et des notes, par José-Mariade Heredia, 4 vol. in-12, Paris 1878, 1879, 1884,1887. — La Nonne al ferez, 1vol. in-32 (illustrations de Daniel Vierge, gravées par Privât-Richard), Paris, 1894.

sans liberté. Amyot connaît Plutarque en abrégé avant de le traduire en détail; le texte n'est là que pour guider sa pensée déjà familière avec tous les détours et pour avertir à propos son imagination, nourrie des figures de Fauteur. Un mot, à peine entrevu, rappelle une phrase, et Tœuvre est fidèle comme une traduction, naturelle et charmante comme un ressouvenir.

On en pourrait dire autant de la Véridique Histoire du capitaine Bernai Diaz, traduite par José- Maria de Heredia. Ici, Tauteur et le traducteur sont si proches parents, ils ont si bien, dans le sang, les mêmes braises et le même appétit d'héroïsme que cette version française a Tair d'un récit original, né d'une fraternelle collaboration.

Quand le vieux compagnon de Cortez, débarrassé de son gilet de buffle, ayant mis l'espingarde au râtelier, la cape au portemanteau, l'épée au croc et la rondache au clou, dictait à son chapelain la découverte de Campèche, la « grande soif de Cuba », la merveille des Florides, la déconfiture des caciques, le siège de Mexico, les pestilences des Antilles, tous les mirages et toutes les misères de la Castille d'Or, il ne se doutait pas que, trois siècles après sa mort, le petit-fils d'un conquérant des Indes, né au pays des pêcheries miraculeuses et des rêves dorés, viendrait secouer le sommeil des chefs endormis sous les palmes, et réveiller le bruit d'armes et le feu de convoitise qui semblaient engloutis avec la dernière caravelle de la dernière armada. S'il avait pu entrevoir de loin

révocateur de celte épopée, il lui eût dit, comme (Ion Diègue à Rodrigue : « Don José ! Fils de mon àme ! Je te reconnais ! Tu es de ma race ! »

Oh! cette fièvre de Tor, cet El Dorado promis aux braves, cette chimère d'Ophir, de Tîle des Épices, des trésors de Salomon, la fable des pépites de Cipango, Tappel des forêts mystérieuses, parfumées et chantantes, les paradis où les ruisseaux roulent des diamants, où les oiseaux égrènent des émeraudes, la source de Santé, l'empire des Amazones, la mer Pacifique, la terre bienheureuse, resplendissante de pierreries et de perles, comme tout cela revit, remue, sonne, étincelle et chatoie dans les pages brûlantes où José-Maria de Ileredia commente et illustre Bernai Diaz!

L'éblouissante fantasmagorie de la Nouvelle- Espagne a hanté son àme visionnaire. Il s'est fait le contemporain des quinze cents routiers qui partirent de San-Lucar, pendant la semaine sainte de l'année 1514, avec le capitaine général Pedro Arias de Avila. Il aurait voulu, au sortir de cette longue intimité avec les chercheurs d'aventures, « peindre l'Espagne aux premières années du xvi* siècle, tout un peuple halluciné, la croisade cupide qui le précipita vers l'Amérique, une nature vierge, la civilisation brillante et barbare des Aztèques, l'écroulement de leur vaste empire... » Il n'a pas suivi son dessein. Ce livre

(l'histoire, qu'il nous promettait en 1878, est inachevé. Souhaitons qu'il se remette à la tâche. Car les fragments trop courts qu'ils a livrés au public donnent envie de lire le reste. Voici une narration que Gonzalo Hernandez de Oviedo y Valdès, le Tite-Live espagnol, ne désavouerait peut-être pas :

Aussitôt ses dépêches expédiées, Pedrarias, capitainegénéral de la Castille d'Or, alla prendre congé du roi. Ferdinand lui fit accueil, lui recommandant, en prince soucieux des intérêts du Ciel, de ne pas oublier d'emporter des cloches pour les églises, des ornements sacerdotaux et du vin pour célébrer le sacrifice de la messe et de la fine fleur de farine dont on ferait des hosties. Le capitainegénéral, ayant ployé le genou, jura foi et hommage entre les mains de son seigneur et prêta le serment de remplir fidèlement sa charge. Puis, ayant baisé la dextrc royale, il se leva et annonça à Son Altesse la détermination où était sa femme, donna Ysabel de Bobadilla qui, en matrone virile, par amour de son époux et de la gloire, avait résolu de le suivre au delà des mers. Le roi loua hautement ce mâle courage. Il déclara que les ordonnances somptuaires ne regarderaient ni Pedrarias ni sa femme, ne voulant pas, disait-il, ôter au velours, au drap d'or, à la toile d'argent, l'occasion unique qui leur était donnée de faire paraître dans la personne d'une si généreuse dame la vertu la plus éclatante et la plus agréable à voir. Animés par cet exemple, les volontaires s'offrirent en si grand nombre qu'on eût pu embarquer dix mille hommes. A la cour, Pedrarias reçut quantité de noblesse, jeune, ardente, splendidement équipée. Et sans plus de délais, en compagnie du nouvel évêque, fray Juan de Quevedo, il s'achemina vers Séville...

Que nous voilà loin des rédactions d'histoire informes, incolores, ingrates, dont le galimatias

a mis entre le passé et nous un barbouillage de brouillards ! Cette prose est lucide ; elle perce et déchire les nuages comme un rayon de soleil.

Elle découvre des vues de pays infiniment lointaines, fait luire des costumes et des armes qui semblaient usés, ternis; elle atteint même, sous les baudriers et les écharpes, sous les pourpoints d'écarlate et les armures dorées, des cœurs tout chauds de vie où battent des sentiments que nous ne connaissons plus. D'un rapide mouvement, nous voilà transportés en Espagne; et, si quelque chose nous étonne, c'est de ne point rencontrer Gastibelza, l'homme à la carabine.

La prose de M. José-Maria de Heredia est si peu connue que je veux faire encore plusieurs citations, assuré que personne ne les trouvera trop longues. L'historien a tenté de peindre la vie que l'on menait à Séville au commencement de l'année 1514, lorsque le capitaine-général y assembla ses bandes, prêtes à partir. Les routes d'Andalousie étaient couvertes de gens venus de toutes parts. Hidalgos ruinés, soldats sans solde, moines sans couvent, étudiants vagabonds, bacheliers affolés de lectures romanesques, accouraient pour entendre les sermons où l'évêque de Séville vantait les trésors d'outre-mer et démontrait la légitimité de la flibuste. Ce saint homme était fort éloquent. Ses arguments, traduits et magnifiés

par José-Maria do Heredia, sont faits pour tou cher des âmes d'explorateurs :

N'était-ce pas à TEspagne, disait-il, n'était-ce pas à l'Espagne qu'il appartenait de conquérir ce nouveau monde, après en avoir annoncé la découverte? Cette gloire lui était due. Le vaillant pape Alexandre, un Espagnol aussi, avait, par ses bulles, confirmé les droits de la couronne de Castille et débouté les Portugais de leurs prétentions insolent.es...

L'orateur passait alors du spirituel au temporel :

Il disait la richesse métallique, les trésors cachés, l'exubérance de la terre de Darien, ses fleuves, ses Ibrêls immenses où rôdent les léopards, les chats sauvages, les loups cerviers, les tigres, les lions sans crinière, moins hardis et furieux que ceux de Barbarie, le nombre épouvantable des guenons et des singes, les cerfs, les chevreuils et les daims, dont le pelage est couleur de gris d'argent et qui n'ont point de cornes, les lézards monstrueux, et, parmi d'autres animaux inconnus, une bête qu'ils nomment Anta, laquelle a la taille d'un bœuf, la tète d'éléphant, le poil de vache et les ongles de cheval. Sous l'ombre des forêts d'arbres incorruptibles, aussi vieux que le monde, qu'entrelacent des plantes volubiles aux fleurs éclatantes, au bord des eaux, tout cela chasse, crie, rugit, pullule, au milieu du ramage discordant des perroquets innombrables et variés, des aigles noirs, des éperviers, des hérons, des flamants roses, des oies, des canards, des faisans et des paons ocellés... Ne semble-t-il pas qu'on ait retrouvé, dans cette Castille d'Or, le vrai jardin du Paradis?

De telles extravagances allumaient des convoitises dans la cervelle des conquistadores. Ce ramassis d'aventuriers maigres, dont les loques glorieuses auraient amusé Callot, grouilla pen-

dant tout un hiver autour de la cathédrale de Séville et dans les bouges du quartier de Triana. Ce fut d'abord un beau spectacle. Ces gens étaient accoutrés de façon fort pittoresque. José-Maria nous énumère, avec une volupté qu'il ne cherche pas à dissimuler, toutes les pièces de leur équipement : éperons clairs comme escarboucles ; étriers d'or fin; panaches de plumes, gants parfumés d'ambre; cuirasses brunies, cngravées, dorées; épées argentées, incrustées, damasquinées; tambours et trompettes; étendards enluminés, où se mêlaient aux châteaux de Castille les pals d'Aragon!... Ici, dans la prose de notre poète, il y a un cliquetis d'acier et un froufrou d'étoffes précieuses. Quelle joie, de déplier ces velours, ces satins, ces brocarts, déchiquetés, tailladés, piqués, brodés, bruissants de cannetilles et de perles! Oh! ces pourpoints de drap écarlate, ces courroies de soie incarnadine ou vermeille, ces « gorgarans » couleur de rose sèche ou de peluche colombine! Il y en a presque trop. On se croirait dans un musée trop bariolé et trop divers. L'histoire, l'histoire vraie est moins splendide.

Les conquérants du Nouveau-Monde commencèrent par s'emparer du cœur des Sevillanes. Que de sérénades furent chantées en l'honneur des Andalouses « au sein bruni » ! Combien d'œillades étincelèrent, comme flammèches d'incendie, derrière les barreaux des fenêtres grillées !

Avant de partir on s'amusa ferme. Mais, grâce au sortilège de José-Maria, nous avons la consolation de penser qu'à ces ébattements se mêlait quelque élégance :

La profusion et la curiosité dans les festins étaient alors excessives. Vives emploie plus d'un de ses Dialogues au fastueux dénombrement de ces somptuosités. Les Sevillanes aimaient les promenades à la prairie de l'Âlamada. Elles y allaient, en allègres compagnies, faire collation sur rherbe de confltures et de pâtisseries que Ton servait dans ces belles terres ém aillées de Valence, de Triana et de Malaga, où la lumière fait chatoyer des reflets de saphir, de cuivre rouge et d'or pâle, dans la concavité éblouissante, sur l'ombilic armorié des plats. Elles se plaisaient à goûter les vins blancs, rouges, paillcts, de Candie, de Ribadaria, de Guadalcanal et de Manzanilla, dans ces frêles verreries de Cadahalso où persiste la nerveuse gracilité des formes orientales. Les assignations secrètes se donnaient alors volontiers dans la callc de Chicarreros, qui est la rue des Orfèvres, ou dans la galerie des Merciers. L'argent des patrimoines vendus et des majorats engagé fondit vite. Le jeu, le trente par force, la prime, les alburs, le chilindron, la triomphe, le reynado, les dés prirent le reste. Les aventuriers insoucieux encore voyaient sans inquiétude s'épuiser leurs bourses. La prévoyance du Roi leur avait assuré le passage gratuit, des vivres; et puis, au delà des mers, El Dorado ne les atlendait-il pas?

Le moment du départ fut différé par ces retards incessants dont nul ne s'étonne aux pays du soleil. L'attente énerva, aigrit les courages. Les instincts de pillage, de tuerie, de violence, qui avaient poussé tous ces rêveurs et tous ces gueux sur la poussière des chemins, faillirent

coûter cher à la jolie cité sévillane. Cet affreux senor soldado qui, pendant plus d*un siècle, ensanglanta, souilla ritalie, pullulait aux environs de la Giralda. Ce furent des rixes, des orgies. Les familles prudentes s'en allèrent, flairant cette odeur qui, dans le malaise des villes assiégées, précèdent les débauches de désir et de sang :

Les danseuses d'Andalousie n'avaient point dégénéré, depuis le temps de Martial et de Pline, où elles emplissaient de leur folie lascive les festins consulaires et les voies impures de Suburra. Elles avaient, comme alors, dans leurs cheveux d'un noir d'enfer, une fleur d'œillet ou de grenadier insolemment piquée au-dessus de la conque de l'oreille, des lèvres rouges que gonfle une sève luxurieuse, les paupières sombres, l'œillade furtive et fulgurante, des reins onduleux, lascivos docili tremore lumbos. A toutes ces promesses de paradis diaboliques s'ajoutait un charme nouveau, irrésistible. Le danger les faisait plus désirables. Le soir, les soldats s'égaraient volontiers, au delà du Guadalquivir, dans les faubourgs mal famés. Ces rues tortueuses, les taudis qui les bordent, s'animent, après le coucher du soleil, d'une vie étrange. L'alguazil s'y hasarde peu... Des vieiUes femmes crient des boudins, des beignets frits à l'huile, du vin noir... Des hommes passent rapidement, embossés dans leur cape. Plus loin, des éclats de voix, des rires, des battements de mains. Une porte s'ouvre. C'est une cour moresque tapissée d'arbustes et de plantes. Des lampes fumeuses, de forme antique, l'éclairent. Là, au milieu d'un cercle de figures farouches, brigands de la Sierra, contrebandiers, bravaches, vauriens, quelque fringante fille, mal vêtue de haillons éclatants, se cambre dans une pose hardie. Le claquement sec des castagnettes, le râle des guitares, les tambours bourdonnants, les cris gutturaux, l'odeur capiteuse des orangers fleuris, le vertige d'une danse enragée, la nuit,

des vins brûlants, des bouffées chaudes, le vent des jupes envolées, sifflant autour des hanches, troublent, énervent, font courir dans les veines de ces hommes à demi africains toute la flamme, tous les frissons d'une ivresse furieuse, sanguinaire et bestiale. Un mot, un geste, et tous les couteaux sont à Tair... Le rêve de plus d'un conquérant s'acheva dans la boue fétide et sanglante des ruelles de Triana. Les ruffians de Séville, dit Ambrosio de Salazar, dans son Miroir général d-i la Grammaire, ont toujours été réputés vaillants mâles, plus lestes qu'aucun moine à expédier un chrétien avec le viatique d'un blasphème et du sang frais en guise d'huiles saintes.

Bernai Diaz, qui était à Séville en ce temps-là, eut rheur d'échapper à tous ces périls, ainsi qu'à beaucoup d'autres. Ayant suivi Balboa, Alvarado, Sandoval, Fernand Cortez et reçu au service de . ces grands hommes plus de mauvais coups que de doublons sonnants, il devint quelque chose comme juge de paix dans le Guatemala.

Il mourut en possession de cet office, qui lui laissait le loisir d'étudier. Si ce capitaine avait pu apprendre à lire dans les livres français, il eût certainement aimé les Commentaires ^ écrits au château d'Estillac, en Gascogne, après une vie remplie d'arquebusades, par messire Biaise de Montluc, maréchal de France. Il eût goûté cette brave façon de dire, ce parler court, nerveux et franc, où l'on voit la difïérence qu'il y a d'un homme oiseux, nourri mollement et délicatement dans la poussière des livres et des études, à un vieux soldat, élevé dans la pous-

sière des armées et des batailles. C'est pourquoi le traducteur a pris, dans le langage du xvi*' siècle, tout ce qu'il y pouvait trouver de méridional, de généreux et de guerrier, pour en nourrir et aviver sa phrase, pour faire sentir l'origine, le terroir et la fierté de l'auteur. Telle page de la Véridique Histoire aurait ravi d'aise, par son audace cavalière. Agrippa d'Aubigné ou Brantôme. Je citerai quelques exemples. Mais d'abord, mettons-nous dans un « état d'àme » approprié aux spectacles que l'auteur et le traducteur, dignes l'un de l'autre, tous deux magnifiques et cruels, vont évoquer devant nous. Essayons de voir aver nos yeux ces Aztèques, qui, paraît-il, alliaient aux élégances les plus raffinées, la plus effroyable cruauté. Comme je regrette de connaître si imparfaitement ces Caciques empennés, tatoués et néroniens! Comme je regrette de n'avoir pu suivre le bon voyageur Désiré Charnay, lorsqu'il visita les pyramides de Tchotiluacan, de Tholula, les ruines de Palanqué, le palais des Nonnes! L'archéologie aztèque est proprement horrifique. Je vous défie de regarder longtemps ces tigres accroupis à figure humaine, ces vases qui ont des yeux de chouettes, ces bas-reliefs où des artistes probablement épileptiques ont épuisé toutes les combinaisons possibles de l'ankylose, de la contorsion et de l'angoisse... Oh! ce « Sacrifice au dieu Cuculcan », photographié par

M. Charnay, dans le pays des Lacandons! Un prêtre agenouillé, coiffé d'orfèvreries, drapé dans un manteau raide de dorures, s'est passé, au travers de la langue, une corde qu'il promène, comme un archet, dans le trou saignant. Un autre prêtre debout, fort empanaché, tout caparaçonné de pierreries et de perles, encourage le patient à continuer. C'est épouvantable... Il faut aller à Kairouan, à la mosquée des Aissaouas, pour voir de pareilles folies. Les savants nous racontent sur les Caciques des histoires à donner le cauchemar. A certains jours de fêtes nationales, on étendait, sur de longues tables, des victimes humaines, qui, sous le couteau des sacrificateurs, c( s'ouvraient en deux comme des grenades mûres ». Le chef des pontifes plongeait ses mains dans les poitrines béantes, arrachait les cœurs, et les jetait pieusement à la figure des dieux. Puis on lançait les cadavres au bas des degrés du temple, et les fidèles s'en partageaient les morceaux. Quelque temps avant ces cérémonies, on mettait les prisonniers de guerre dans des cages, et on les engraissait, afin que leur chair fût meilleure au goût. En vain le grand roi Tezcoco Netzahualcoyotl — celui que l'on appelle communément le Salomon du Mexique — voulut s'opposer à ces barbares coutumes. Une fois, pour célébrer l'inauguration d'un temple, on égorgea quatre-vingt mille prisonniers. Le sang bondis-

sait en cascades, le long des escaliers de pierre, et s'épandait à travers la ville. Le carnage dura quatre jours. On étalait le long des rues, les cadavres encore chauds. Les Aztèques et leurs invités, solennellement, les dévoraient.

Voilà, paraît-il, lès gens bizarres dont TOccident, représenté par des boucaniers terrifiants, allait envahir l'empire. Or, Bernai Diaz fut d'abord étonné par la douceur des nouveaux habitants du sol. Il y avait, parmi les caciques, des hommes très bien élevés et fort civils. Tel, ce « Gros Cacique » de Cempoala, avec lequel Fernand Cortès s'entretint d'une façon si amicale :

Nous cheminâmes jusqu'à une lieue de la ville. Et, comme nous en étions déjà proche, vingt Indiens des principaux sortirent nous recevoir de la part du Cacique; ils apportèrent des espèces de pommes de pin du pays, rouges et très parfumées, et les donnèrent à Cortès et aux gens de cheval avec grande affection, disant que leur seigneur nous attendait dans ses appartements, lequel, pour être homme fort, gros et pesant, ne pouvait venir à notre rencontre...

Sitôt que nous commençâmes à entrer parmi les maisons et que nous vîmes une si grande peuplade, n'en ayant jamais vu d'autre aussi considérable, nous en fûmes très émerveillés.... et nous donnions bien des louanges à Dieu qui nous avait fait découvrir de si nobles terres... Nos coureurs, qui étaient à cheval, parvinrent à la grande place et aux préaux où étaient les appartements que les Indiens avaient, peu de jours auparavant, si bien blanchis à la chaux qu'ils reluisaient... et il sembla à un de nos cavaliers que ce blanc qui reluisait était argent, lequel retourna à bride abattue annoncer à Cortès que les mu-

railles étaient en argent... Nous eûmes bien de quoi rire avec son argent et sa folie, et nous lui disions toujours depuis que tout ce qui était blanc était argent. Laissons cette gausserie... Le Gros Cacique sortit jusqu'au préau pour nous recevoir : et, comme il était très gros, je le nommerai de ce surnom. Il lit très grande révérence à Cortès et Tencensa (telle est leur coutume), et Cortès l'embrassa.

Cependant cette concorde ne pouvait pas durer. On se battit. Les conquistadores reçurent pas mal de horions. Ils souffrirent de la faim et de la soif. La chaleur les accabla. Si bien qu'ils éprouvèrent un grand désir de retourner dans leur pays. Sept d'entre eux, très fatigués, allèrent trouver Cortès dans son campement; et celui des sept qui s'entendait le mieux aux paroles persuasives harangua le chef. Ici, je cède volontiers la place à l'historien de la conquête :

Il dit à Cortès : De bien considérer combien nous étions malement navrés, maigres et éreintés, et les grands travaux que nous avions toutes les nuits, sentinelles, vedettes, rondes, éclaireurs et, de jour et de nuit, bataille... Que lui, Cortès, voulut bien n'être pas pire que Pierre le Charbonnier*, car il nous avait mis dans une telle passe, que nous n'avions rien autre chose à attendre que d'être un jour ou l'autre sacrifiés aux idoles, ce qu'à Dieu ne plaise !...

I. " Et, mêmement, il (Cortès) ouït dire à d'autres, dans les cours où ils s'assemblaient à caqueter, qu'il en serait comme de Pedro Carbonerote qui, pour être entré es terres des Mores à faire rapine, y était demeuré mort avec tous ses compagnons. » (Gomara, Conquista de Mexico^ Hist. primitiva de tndiaSf t. I, p. 331. Madrid, Rivadeneyra, 1868.) — Note de J.-M. de Heredia.

JOSÉ-MARIA DE HEilEDlA 17

Que nous étions pires que des bêtes de somme, parce qu'aux bêtes qui ont fait leur journée, on leur ôte les bâts, on leur donne à manger et elles se reposent, tandis que nous, de jour et de nuit, nous allions toujours chargés d'armes et toujours chaussés. Ils lui dirent en outre de considérer dans toutes les histoires, tant des Romains que d'Alexandre, qu'aucun capitaine des plus renommés qu'il y ait eu au monde n'avait eu l'audace de faire échouer ses navires et de se mettre . avec si peu de gens au milieu de si grandes peuplades...

Cortès répondit fort doucement : Quant à ce que vous dites, messieurs, que jamais capitaines romains des mieux renommés n'ont entrepris choses si grandes que les nôtres, Vos Grâces disent vrai, et dorénavant, avec l'aide de Dieu, on parlera de nous dans les histoires... De manière, messieurs, qu'il n'est point à propos de retourner un seul pas en arrière...

Quelle grandiloquence! Quelle façon nette, brève, impérieuse, d'écarter les obstacles, et d'aller de Tavant! Ici, le flibustier, le chercheur d'or se hausse au niveau des chevaliers. Il parle comme eût parlé le Cid. Brigand sublime, il égale tous ces Hommes illustres de Castille, dont l'historien Fernando del Pulgar a bravement narré les exploits. Voilà ce qui a séduit l'âme héroïque de José-Maria de Heredia. L'Amérique du Sud, qui devait, plus tard, jeter sur notre asphalte boulevardier tant de généraux sans armée, de présidents sans république et de gentilshommes rastaquouères, l'Amérique du Sud a superbement réparé ses torts, en dotant la poésie française d'un trésor auprès de qui tout l'or de la Cali-

fornie, tout Targent du Nicaragua, tout le cuivre du Chili, tout le sucre du Brésil, tout le quinquina de la Bolivie, tout le cacao de TEquateur, et tout le guano du Pérou ne comptent pas plus qu'une poignée de maravédis devant une perle.

L'auteur des Trophées porte en lui toutes les Espagnes. Ayant transvasé dans sa prose, comme dans une coupe de bronze doré, les récits épiques du vieux Bernai, il entreprit de traduire, avec le même souci de belliqueux archaïsme, un roman de cape et d'épée qui s'intitule la Nonne alferez. Il s'est plu à dessiner d'un crayon vif et soigneux la figure picaresque de cette nonne. Quelle maîtresse femme! Ou plutôt, comme on disait jadis, quelle satanée femelle ! Mise en chartre privée chez des béguines dès l'âge le plus tendre, mais incapable de donner dans le panneau et de baiser le babouin, cette aventurière plie bagage dès qu'elle trouve chape-chute, et sans baguenauder ni caqueter, saute le bâton et détale, au nez de la mère abbesse. Au bon joueur vient la balle. La gaillarde, ayant demeuré trois jours dans une châtaigneraie où elle jeta aux orties ses cottes et ses coiffes, afin de se déguiser en homme, arriva ainsi accoutrée en la bonne ville de Vitoria où un docteur en théologie, qui avait la vue basse, l'accueillit dans sa maison, croyant avoir affaire à quelque étudiant. La nonne prit, dans un tiroir, un sac de piécettes, que ce pédant avait

économisées sur le prix de ses leçons, partit pour Yalladolid, et entra, en qualité de page, au service d'un secrétaire du roi. Ayant quitté ce seigneur et jeté la plume au vent, elle s'embarqua,' le lundi saint de Tannée 1603, sur un galion qui appareillait pour le Nouveau-Monde. Là, un quidam nommé Reyes s'étant avisé de la houspiller et de lui chercher noise, elle fit aiguiser son couteau en dents de scie et balafra le visage du maroufle d'une estafilade à dix coutures. Sur quoi le corregidor se fâcha et la mit au pain et à Teau dans un cul-de-basse-fosse... Elle rompit ses chaînes, chanta pouille à ses gardiens et s'empressa de gagner pays. A Truxillo, elle tua, d'une forte estocade, un hobereau malchanceux. Sentant à ses trousses les sergents d'un alcade chafouin, elle déguerpit au plus vite, afin de se réfugier dans la cité de Lima, populeuse et riche à souhait, où cependant n'ayant pu trouver chaussure à son pied, elle s'enrôla dans une compagnie de gens d'armes, que le capitaine Gonzalo Rodriguez recrutait pour guerroyer au Chili. Elle eut la bonne fortune de prendre une enseigne et de daguer un cacique. Pour ces faits d'armes, elle obtint le grade d'alferez. Malheureusement, elle se prit de querelle au jeu, avec deux clabauds qu'elle laissa morts sur la place ; et le destin voulut qu'en secondant un ami elle eut la douleur de tuer, sans le connaître, son

propre frère, le capitaine Miguel de Erauso. Un peu plus tard, après maintes pilleries, ferrailleries et pistolades avec des cadets de haut appétit, joueurs, ribleurs et coupeurs de bourses, cette grande pécheresse, lasse de battre l'estrade et de trouver partout buisson creux, se laissa mettre le frein aux dents. Le saint évêque de Guamanga reçut avec bonté sa confession générale qui dura deux jours et confia la repentie aux clarisses de son diocèse, qui la gardèrent plusieurs mois dans leur moûtier. L'alferez redevint nonne. Mais quoi? De torte bûche fait-on feu droit? Les bagarres, batteries, nasardes, horions, taillades, parades et bottes tentaient si fort la dame qu'elle reprit son hausse-col, sa golille et sa casaque, fourbit sa flamberge et fît encore le diable à quatre, tant qu'enfin le diable l'emporta.

La vie exaspérée de la Nonne alferez n'est pas une invention de M. José-Maria de Heredia.

Ce conte fantastique est, paraît-il, une histoire vraie. C'est la nonne elle-même qui a écrit la relation de ses exploits. Un auteur espagnol, disciple de l'illustre Lope de Vega, fit de cette femme enragée l'héroïne d'un drame en trois journées, souvent applaudi. En 1829, le libraire Jules Didot publia le texte complet de VHistoria de la monja alferez. Un ancien capitaine espagnol, devenu commerçant au Pérou, et exilé à cause de ses opinions politiques, don Joaquin-Maria Ferrer,

écrivit pour cette édition une préface où il dissertait sur les sphinx, les hippogriffes, les acéphales, les androgynes, les hermaphrodites, et comparait la célèbre nonne à Sapho, à Aspasie, à Portia, à sainte Thérèse, à M'"'' de Staël... En 1877, M. Antoine de Latour, dans un recueil d'études intitulé Valence et Valladolid, donna une analyse et une traduction partielle du manuscrit publié par Didot. La version de José-Maria de Heredia est la première qui suive le texte d'un bout à l'autre. Elle a une couleur et une allure qui rappellent les récits de Quevedo et réjouiraient Mérimée. La Nonne alferez appartient maintenant au poète des Trophées ^ comme Gnzman d'Alfarache appartient à l'auteur de Gil Blas,

Quant aux commentaires critiques, philologiques, historiques, qui accompagnent les aventures de Bernai Diaz et de la nonne, je préviens les personnes scrupuleuses et trop facilement inquiètes que M. de Heredia n'est pas seulement un ordonnateur d'alexandrins fastueux. Il est ancien élève de l'Ecole des chartes.

Dès lors, il est aisé de voir comment travaille José-Maria de Heredia. Les narrations prolixes du capitaine Diaz furent, pour lui, une espèce de matière diffuse qui peu à peu se condensa, se durcit, étincela en clartés fixes de gemmes. Les tableaux, un peu allongés et distendus, qui s'éta-

lent dans la faconde de l'historien, se réduisent, dans l'imagination du poète, à de vigoureux raccourcis. Peu de matière et beaucoup d'art :

Gomme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines.

De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Us allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou, penchés à Tavant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles ^

Je descendis un jour dans les mines du Laurium, inépuisables en merveilles, et qui donnent encore un pur métal à des races fatiguées et barbares, après avoir prodigué aux belles filles et aux dieux rayonnants de la Grèce libre des bijoux et des idoles d'argent.

Tandis que je marchais, le dos courbé, dans ces galeries souterraines qui furent creusées par

I. Je trouve, dans un poème composé par Etienne de la Boetie en l'honneur de Christophe Colomb, les vers suivants :

vasta per œquora nautse

Ingressi, vacaas sedes et inania régna Viderunt, solemque allum terrasque récentes, £t non hxCf alto fulgentia sidéra cœlo.

Je ne sais si ce curieux rapprochement a déjà été signalé.

des esclaves du temps d'AIcibiade, la lampe du mineur allumait, aux parois humides et sombres, des feux de pierreries et de joyaux. L^antique terre de Beauté laissait voir, au voyageur épris , de sa grâce et de sa force, les trésors qu^elle avait formés lentement, et que la patiente action des siècles avait accumulés dans ses profondeurs. Parfois, nous nous arrêtions dans des grottes tout incrustées de cristallisations brillantes. Involontairement, on songeait à ces retraites enchantées où la magicienne Circé entraînait le divin Ulysse, afin de lui faire oublier la misère du monde réel. C'étaient des stalactites qui semblaient rehaussées d'un semis de perles; des blocs de quartz pur, taillés à facettes comme des diamants, ou d'étranges végétations, qui se ramifiaient en branches de rubis et en aigrettes d'émeraudes. Combien de temps il avait fallu, pour faire éclore ces floraisons étincelantes et dures ! Combien de travail sourd et de mouvements cachés ! Du fond du sol sacré, par des fissures imperceptibles, l'affinité mystérieuse qui choisit au vaste chaos de l'univers avait conduit là ce qui brille, ce qui chatoie, ce qui demeure. La nature, sans savoir pourquoi, avait amassé dans la nuit ces choses claires. Et voilà qu'une lumière, apportée par un homme, faisait reluire et flamboyer le trésor enseveli.

Je ne puis m'empêcher d'évoquer ces images.

toutes les fois que je regarde rayonner les Trophées, Ces vers aux contours précis, aux arêtes vives, d'où viennent-ils? Ces sonnets, incrustés d'escarboucles, quelle en est Torigine? Où était auparavant, disséminée et diffuse, la matière précieuse d'où furent tirés ces reliquaires ciselés, ces calices, gobelets, aiguières, buires, clochettes et pendeloques? Quels déplacements d'atomes, quels nuages de poussière d'or ont peu à peu aggloméré ces menues merveilles, résistantes à qui les touche, coupantes et aiguës, désormais rebelles à l'usure du temps? Ces cristallisations sortent, elles aussi, du désordre et de l'ombre. Elles sont l'aboutissement d'un travail souterrain. Telle de ces fleurs n'a pu germer qu'après les obscurs mouvements par où l'érudition et la science ont remué et peu à peu modifié l'aspect du passé et du présent. Les compilateurs de documents, les correcteurs de textes, les regratteurs de manuscrits, les déterreurs d'inscriptions travaillent quelquefois pour les poètes. Et cela leur inspire un légitime orgueil, dans la retraite studieuse où ils se sont volontairement enfoncés.

L'air fraîchit. Le soleil plonge au ciel radieux. Le bétail ne craint plus le taon ni le bupreste. Aux pentes de TOthrys l'ombre est plus longue. Reste, Reste avec moi, cher hôte envoyé par les dieux.

Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux Contempleront, du seuil de ma cabane agreste, Des cimes de l'Olympe aux neiges du Thymphreste, La riche Thessalie et les champs glorieux.

.lOSÉ-MARlA DE HERËDIA 25

Vois la mer et l'Eubée et, rouge au crépuscule, Le Callidrome sombre de FQEta, dont Hercule Fit son bûcher suprême et son premier autel ;

Et là-bas, à travers la lumineuse gaze,

Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel,

Se pose et d'où s'envole, à l'aurore, Pégase!

Voulez-vous voir le bloc informe où le maître sculpteur a taillé Timage de ses bergers antiques? Voulez-vous connaître la pâle esquisse que le maître peintre a fait flamboyer en la retouchant? Lisez ceci :

D'ici, l'horizon est très large, trop large même; ce panorama de vallées et de cimes est si varié et si complexe, que l'œil ne sait où se fixer. L'Othrys n'a pas les aspérités, les brusques saccades qui coupent d'arêtes vives le profil heurté du Kiona et du Korax. C'est une large ondulation de hautes collines et comme une fluctuation de pentes douces. Presque pas de rochers ; la terre végétale rougeoie sur les rondeurs où se plaquent de minces buissons de chênes verts et quelques touffes d'arbres rabougris. Au nord, par delà un rempart allongé, la plaine thessalienne s'étale comme le lit d'un lac desséché, noyée dans une vapeur rousse, sous la pâleur du ciel incandescent où l'Olympe estompe vaguement ses formes. Le lac de Daoukli, glauque, avec des reflets métalliques, luit d'un éclat mat, ourlé, par les marais, d'une bordure verte. Plus loin dans une très douce lueur, dans des irradiations apaisées, dans une tonalité presque irréelle de nuances fondues, les dentelures du Pinde, comme indiquées sur l'horizon par une main très légère, semblent une vision de rêve, une percée lointaine sur d'étranges paradis. A l'est, on aperçoit l'Eubée, le cap Vasilina et le cap Lithada, les lies lointaines, la mer d'un bleu tendre, la haute barrière qui ferme la Phocide, les Thermopyles, le Callidrome, très sombre le long de la maremme lauve où miroitent les flaques du

Sperchios, l'OEta, évoquant des souvenirs d'aventures gigantesques, les clameurs d'Héraklès, sa mort dans un vaste flamboiement; au delà, le Parnasse rayonne, inondé d'une clarté diffuse qui supprime les plans, atténue les saillies, laisse voir seulement le pur dessin, le contour parfait, nimbé de lumière. Puis la ligne des sommets se continue, très longue comme la crête d'un mur, jusqu'au Thymphreste, grande cime claire, piquée d'un étincellement de paillettes neigeuses.

Cette page est extraite d'un livre que je n'ai ni le droit de louer ni le désir de blâmer *. Je n'aurais pas eu Taudace de la citer, si le poète ne m'avait dit lui-même qu'il y trouva une occasion de rêve et la matière d'un sonnet.

Ainsi, derrière les Trophées, j'entrevois de bons voyageurs qui ont rapporté de là-bas leurs croquis modestes, leurs notes, précieux documents où l'artiste a répandu la couleur et la vie. J'aperçois de bons hellénistes, des philologues diligents, qui ont peiné afin de déchirer le voile qui dérobait à nos yeux la radieuse, la charmante antiquité. La besogne a été rude et beaucoup d'ouvriers y ont dépensé leurs forces. L'ennui régnait sur la Grèce et sur Rome. Un brouillard scolaire avait défiguré ;

les dieux. Croquemitaine sévissait au vallon des Muses. Les échos du Parnasse répétaient des ânonnements d'écoliers et des claquements de j

férules. Bitaubé avait mis à tous les héros

i. La Grèce d'auj'oui'd'hui, par Gaston Deschamps (sixième édition). Paris, Armand Colin.

d'Homère le même casque de pompier. Les écrits des anciens ne semblaient avoir été faits que pour fournir des pensums aux régents des races futures. Mais les paléographes, les grammairiens, les numismates, les épigraphistes, les métriciens, les mythologues sont venus. Gens très utiles, dont la foule ne soupçonne pas Faction efficace, et sur lesquels Eugène Labiche a soulagé copieusement son excessif besoin d'hilarité. Ces ouvriers patients ont d'abord accompli une œuvre qui semblait impossible. Ils ont séparé la Grèce et Rome. Ils ont rendu aux dieux de l'Olympe tout leur nectar et toute leur ambroisie, que les vilains fétiches du Latium dévoraient sans se gêner. Le blond Phoibos apparut enfin, dans toute sa gloire, sur les sommets de Delphes. On vit briller au soleil son arc d'argent et ses flèches retentissantes. Les Muses, ressuscitées, menèrent, avec le divin chorège, des chœurs de danse, près des fontaines, dans les vallées fleuries d'anémones et de lauriers-roses. Cette vision n'aurait pas enchanté nos yeux, si les archéologues n'avaient fouillé les décombres des siècles morts, afin de retrouver, taillée dans le marbre, modelée sur l'or et l'argent des médailles, gravée sur les pierres fines, l'effigie du dieu éternellement jeune, du patron universel des porte-lyre. Je voudrais nommer ici tous ceux qui ont bien mérité du Citharède. Ils sont dignes d'être inscrits au temple de Mémoire : Ottfried

Millier, martyr, qui eut le bonheur d'être foudroyé par le soleil de Delphes, et qui mourut dans Athènes ; Stackelberg, qui veilla, peut-être trop jalousement, sur le sanctuaire de Phigalie; Wieseler, qui rabattit les prétentions de V « Apollon du Belvédère » ; Rayet, Thomas, Haussoullier qui sont allés à Milet pour adorer les sveltes colonnes d'Apollon Didyméen; Maurice Holleaux, qui a ressuscité Apollon Ptoos ; Gustave Fougères, terrassé par la fièvre dans les marais et les broussailles de Mantinée, et guéri par la joie de voir sortir de terre un Apollon vainqueur, qui devait peut-être au ciseau de Praxitèle sa délicate beauté. Et que ne puis-je célébrer sur le mode dorien la noble procession des fouilleurs de Délos et de Delphes! Ils vont, et le coryphée Homolle les conduit. . .

Les poètes, qu'ils y consentent ou non, sont les disciples des antiquaires au pied léger. Si Blouet n'avait pas rapporté au Louvre les métopes d'Olympie, Leconte de Lisle n'aurait pas chanté en beaux vers Kéraklès au Tanreau :

Le soleil déclinait vers l'écume des flots,

Et les grasses brebis revenaient aux enclos ;

Et les vaches suivaient, semblables aux nuées

Qui roulent sans relâche, à la file entraînées,

Lorsque le vent d'automne, au travers le ciel noir.

Les chasse à grands coups d'aile, et qu'elles vont pleuvoir.

Derrière, les brebis toutes lourdes de laine,

Telles s'amoncelaient les vaches dans la plaine.

La campagne n'était qu'un seul mugissement, Et les grands chiens d'EIis aboyaient bruyamment. Puis, succédaient trois cents taureaux aux larges cuisses, Puis deux cents au poil rouge, inquiets des génisses...

Quel dommage que Leconte de Lisle n'ait pas vu le vase d'or récemment découvert à Vaphio, en Laconie, par M. l'éphore Tsountas ! Il eût aimé la force des taureaux et l'adresse des bouviers qu'a fait vivre et remuer, sur la panse de ce vase, la maîtrise d'un orfèvre inconnu. Quel dommage aussi que l'auteur des Erinnyes et de Kybèle n'ait point connu l'élégant Catalogue des figurines du Louvre, par Léon Heuzey, les Fouilles de Myrina, par Edmond Pottier et Salomon Reinach, le Manuel exquis de Max Collignon, les Miroirs de Dumont, les Gemmes de Westropp, les Bijoux de Billing, les Thiases et les Orgêons de Foucart!... Il eût évité, par là, de donner aux Grecs des proportions trop colossales, des noms trop baroques €t des poses trop hiératiques. Il fût entré, par une pente douce, dans la familiarité du génie ancien. Il eût fait surgir de leur tombe des personnages plus gais que le chef Agamemnôn. Il eût aperçu, dans ses songes, une Grèce aimable, heureuse de vivre, maîtresse d'éloquence et de sagesse, mais parée et rieuse comme une reine d'Orient.

José-Maria de Heredia ne me pardonnerait pas, si je le louais aux dépens de son illustre maître. Pourtant, je suis obligé de dire que ses vers attes-

tent un plus vif souci d'exactitude et serrent davantage la vérité. Que voulez-vous? Quand on a été chartiste, on reste toujours ami des textes et des documents. Heredia est un ancien élève de l'Ecole des chartes, tout comme MM. Gaston Paris et Paul Meyer. Il a fréquenté, tout jeune, les archives, les vieilles armures et les églises vénérables. Il s'est habitué à saisir d'une vue directe la figure du passé. Il s'est plu aux doctes dissertations, aux monographies, aux recueils de parchemins, aux albums d'armoiries, aux glossaires. Il est demeuré grand lecteur de mémoires érudits, de brochures rares, de commentaires peu connus. Les sociétés savantes des départements lui ont fourni, plusieurs fois, des motifs de poésies. Souvent, une planche d'archéologie entrevue dans une bibliothèque, un pan de mur, une statue cassée qui gît dans l'herbe, un fragment de stèle, une guirlande de palmettes qui court sur une frise, se fixent dans son esprit, l'accompagnent partout, à pied et à cheval, en voiture et en omnibus, au théâtre et dans le monde. Les jours passent, les semaines, les mois, parfois les années. La vision s'enrichit de lectures et de méditations nouvelles : elle attire des mots colorés et sonores; elle se vêt de pourpre, d'azur et d'or; elle se couvre de cristaux et d'aiguilles comme ces branches de bois mort que l'on jette dans les mines du Harz. Brusquement, elle éclate en une

magnificence de phrases, en un triomphe de rimes; elle scintille, elle éblouit, elle émerveille. La poésie française compte un sonnet de plus.

Si l'analyse chimique pouvait atteindre de pareils composés, on retrouverait peut-être plusieurs gros traités dans cette fine Médaille :

L'Etna mûrit toujours la pourpre et l'or du vin Dont l'Erigone antique enivra Théocrite, Mais ceUes dont la grâce en ses vers fut écrite, Le poète aujourd'hui les chercherait en vain.

Perdant la pureté de son profil divin, Tour à tour Aréthuse esclave et favorite A mêlé dans sa veine où le sang grec s'irrite La fureur sarrasine à l'orgueil angevin.

Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s'use. Agrigente n'est plus qu'une ombre, et Syracuse Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent;

Et seul le dur métal que l'amour fit docile Garde encore en sa fleur, aux médailles d'argent, L'immortelle beauté des vierges de Sicile.

Je reconnais dans le sonnet intitulé Marsyas un raccourci de toute une série de bas-reliefs et de peintures céramiques. Hermès criophore est un ressouvenir des statuaires de Sicyone. La Villula résume à peu près ce que Friedlœnder a dit, d'après Pline le Jeune, sur les villégiatures des Romains; et l'on voudrait vivre, sinon avec Gallus,

au penchant du coteau cisalpin,

•du moins dans ce doux pays de Tibur, où Suetonius Tranquillus

se plaisait à venir chaque automne, Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d'azur, Vendanger ses ormeaux qu'alourdit le cep mûr...

Les « sonnets épigraphiques » par où se termine la série intitulée Rome et les Barbares sont sortis par hasard d'un petit ouvrage que les lettrés devront dorénavant révérer à l'égal d'une relique.

Heredia faisait une saison à Luchon. Il s'ennuyait à l'hôtel et ne savait comment employer ses loisirs, lorsqu'il vit, sur une table, un livre qui traînait. Il le regarda indulgemment et lui fit bon accueil, comme à un interlocuteur imprévu. Il se sentit moins seul. Pourtant le livre était un peu sévère : Epigraphie de Luchon. L'auteur était M. Julien Sacaze, savant pyrénéen, pour qui les tumulus et les cromlechs n'avaient pas de secrets. La première page racontait les aventures d'une pierre votive qui, trouvée dans les thermes de Luchon en 1764, sous les yeux de la princesse de Ligne, avait couru de main en main jusqu'au musée de Beauvais, où M. Sacaze put enfin la rattraper. Sur cette pierre on lit ceci :

lUXONI

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