‹ La vie et les livres: (3. sér.)Chapitre 8 sur 10 · PAUL HERVIEU · texte numérisé non relu

PAUL HERVIEU

M. Paul Hervieu est né observateur. Il traverse la farandole contemporaine en regardant d'un œil placide, poli et secrètement féroce les horreurs que dissimule le vernis, déjà craquelé, de nos élégances bourgeoises. La première fois que je l'ai rencontré, il m'a effrayé, bien que son aspect soit tranquille. J'ai senti tout de suite l'inquiétude instinctive que l'on éprouve lorsqu'on pénètre, même innocent, dans la chambre où fonctionne la terrible anthropométrie du docteur Bertil Ion. J'avais devant moi un appareil enregistreur, fait pour saisir au vol et fixer instantanément tous les tics,

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toutes les tares, tous les maléfices et tous les ridicules qui se peignent sur nos visages. M. Hervieu regarde ses contemporains et il a raison. C'est un merveilleux spectacle que la peau d'un homme. Pour quiconque sait voir, il y a là des énigmes à déchiffrer, des profondeurs à sonder, une clef à découvrir. J'ai passé plusieurs années en Asie Mineure et en Grèce à lire des rébus inscrits sur de vieilles pierres qui étaient rongées parle temps, cassées par les Turcs et dérangées par les révolutions politiques. C'était un plaisir que de faire causer, à force de sollicitations et de ruses, un sénatus-consulte bégayant, une épitaphe rétive. Quand j'avais deviné une ligne éraflée ou « restitué », à force de conjectures, un mot tronqué, j'étais content. Ce jeu de cache-cache avec l'antiquité s'appelle l'épigraphie. C'est presque aussi amusant que l'occupation qui consiste à épeler un visage humain. Et ces deux études se ressemblent, exigent presque les mêmes qualités d'attention, la même capacité de noter ce qui est, de suppléer ce qui manque. Mettez M. Paul Foucart devant un grimoire du v° siècle avant Jésus-Christ : il verra clair à travers les signes, achèvera les lettres décapitées, et nous apportera quelque hypothèse ingénieuse et solide sur des questions réputées insolubles. Mettez M. Paul Hervieu, dans un bal ou un dîner, devant la façade compliquée et sophistiquée d'une mondaine : il lira cette figure,

comme un bon voyageur lit une carte. Les lignes et les couleurs lui raconteront des histoires sentimentales ou des fantaisies vicieuses. Telle ride, ensevelie sous le fard, et imperceptible à nos sens grossiers, lui révélera des manies sournoises, des habitudes cachées, des désirs inavoués. Il démêlera, dans le tissu modifié par des préparations savantes, la marbrure révélatrice, la petite tache qui raconte les gros péchés. Ce pli, qui fêle la tempe, cette lourdeur qui appesantit les paupières, cette contraction qui pince la bouche pâlie, ce rictus qui retrousse les lèvres au-dessus des canines, tous ces mouvements presque inaperçus sont des indices qui révèlent des plaies intimes, des mécomptes, des jalousies, des misères, des drames... Quand on remarque tout cela, si Ton est gai, on s'amuse prodigieusement en société ; si Ton est triste, on devient misanthrope. M. Paul Hervieu est-il indigné ou diverti? En tout cas, voilà bientôt dix ans qu'il travaille sur la peau des gens du monde.

Ses grands romans et ses contes brefs attestent une vraie santé morale. Le Petit Duc et les récits qui suivent (particulièrement Un petit ménage^ la Justice sous un saule, Pif) sont l'œuvre d'un homme qui n'est point touché par la contagion de nos vices, de nos tics et de nos misères. Tandis que M. Paul Bourget n'a pas échappé au soupçon

d'aimer en secret les élégances dont il s'indigne ; tandis que les moralités de MM. Henri Lavedan et Maurice Donnay rentrent plutôt dans la catégorie de ces homélies que les gens du moyen âge appelaient des Sermons joyeux, M. Hervieu, lui, traverse d'un pas égal et d'une mine calme la cohue bariolée où nos contemporains et nos contemporaines s'aiment, se haïssent, se bousculent à tort et à travers. Il ne bronche pas, même lorsqu'il reçoit à brûle-plastron les plus chaudes confidences. Il étudie avec une sérénité minutieuse nos feux, rougeurs et démangeaisons, sans que cette étude professionnelle l'expose même au péril de se gratter. Nulle inflexion dans sa voix, même lorsqu'il rapporte des faits scandaleux, relate des paroles peu décentes ou décrit des postures incongrues. Rien ne fait trembler dans sa main la loupe avec laquelle il explore le corps et l'àme des gens du monde. Ecoutez de quel ton il raconte, dans une de ses plus jolies nouvelles, les chutes et les rechutes d'une de ses pénitentes .

Au bout de peu d'années de mariage, Georgette avait été étroitement circonvenue par la plupart des amis de la maison, qui avaient vivement l'envie de tâter d'elle.

Son charme était bizarre. La gorge abondante et jeunement ronde, sur une taille très fine et des hanches minces, était portée, comme l'épanouissement même de la vie de Georgette, par la frêle tige de son corps. Ses yeux bleus étaient cerclés de bistre et dominaient des pommettes roses. Sa lèvre inférieure un peu courte, découvrant des

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dents claires et fines, lui mettait au bas du visage un perpétuel petit sourire, le sourire d'une souris. Elle était très blonde, avec des cheveux follement luxuriants qu'elle nouait et s'épinglait légèrement sur la tète, plutôt qu'elle ne les y peignait. En sorte que sa coiffure avait toujours un air d'être déshabillée comparativement au reste de sa toilette. Et les gens, devant la jeune femme, en concevaient ain si l'idée de la voir nue ; ils se représentaient irrésistiblement la vision de la nudité qui devait convenir à l'état de cette chevelure sans gêne et s'en accommoder le mieux.

Saint-Caprais, avec sa grande barbe et sa fatuité de clubman à bonnes fortunes, avait un trop gros ventre pour plaire à Georgette. Dès l'abord, elle en avait ri. Elle avait ri aussi de Varagrine, pour ce que les propositions de celui-ci avaient eu tout de suite de formel ; et elle ne s'était pas moina divertie de Kerbel, parce qu'il étranglait à ne rien demander de précis.

Et cependant, sans aimer aucun de ces hommes, en moins de six ans elle fut la maîtressp de Saint-Caprais, de Kerbel, de Varagrine; puis, à nouveau, de Saint-Caprais, malgré le gros ventre qu'il avait. Et elle eut encore deux amants de plus : l'un qu'elle prit parce qu'elle n'en avait pas; et l'autre avec lequel ça lui parut tout simple, puisqu'elle en avait déjà un.

C'est du Marivaux cruel, raccourci et comme crispé.

Assurément, M. Paul Hervieu est sensible, tout comme un autre, à la grâce des lignes brisées où zigzague et se tourmente, de plus en plus, le profil dse Parisiennes. Il regarde volontiers, lorsqu'il passe dans la rue ou lorsqu'il est assis dans un salon, les frimousses qui s'ébouriflent, les yeux qui pétillent, l'allure provocante des tailles

cambrées, tout ce qu'il y a de gentil, de crâne, de capiteux et d'extravagant dans la silhouette de nos compagnes. Il n'ignore rien de la femme moderne. Il en sait les attitudes, les minauderies, les effarements, les défaites et les pâmoisons. Ecrivant, en un jour de fantaisie, une préface pour les Mémoires d'une glace, recueillis et illustrés par le bon féministe Albert Guillaume, il avouait ses prédilections avec une friandise un peu apprêtée et très savoureuse. Il disait, s'adressant à Guillaume le philosophe :

On sait, mon cher Guillaume, qu'une. glace dont votre spirituel crayon s'est chargé de conter les mémoires, n'aura pas été accrochée à tort et à travers, ni, par exemple, dans ces endroits néfastes que l'on caractérise en disant que c ça manque de femme ».

On rend trop justice à votre sens du joli, du profane et de l'affriolant pour ne pas prévoir que la glace de votre choix aura, le plus souvent, occupé des panneaux privilégiés où les formes féminines traçaient ces angles d'incidences qui déterminent d'exactes réflexions. Et l'on serait bien étonné si cette glace, au gré de votre artistique caprice, n'avait point su trouver, de-ci de-là, les inclinaisons adroites ou les perpendicularités propices, et si elle ne prodiguait, parmi tous ces déshabillages où vous excellez, les jets de lumière les plus ascendants et les mieux plongeants.

Mais ne sent-ôn pas, jusque dans cet abandon volontaire, quelque chose de sérieux et d'un peu farouche, le labeur d'un psychologue, le sourcil grave d'un observateur dont la constatation pla-

cide implique, même dans les circonstances les plus scabreuses, un blâme hautain?

Et puis, M. Hervieu est moins attiré par Textérieur des corps que par Tintérieur des âmes.

Encore que ses héros et ses héroïnes soient, presque toujours, bien habillés, il évite ce défaut si répandu chez les gens de lettres qui peignent les gens du monde, ce défaut excusable mais si agaçant que M. Paul Bourget appelle spirituellement le « snobisme vestimentaire ». Son style, dont la complexité ingénieuse n'est pas exempte d'obscurité, se débarrasse du moins de ces catalogues obsédants, qui sentent l'atelier de la modiste, l'établi du tailleur ou la boutique du couturier. Chez lui, point de garde -robes soigneusement inventoriées, ni de pantalons amoureusement dépliés, ni de charmantes vestes du matin, ni de chemisettes en mousseline de soie ni de souliers rangés en bel ordre, ni de « tubes » aux huit reflets, ni de monocles au large cordon noir. Le robuste romancier de Y Armature peut dédaigner ces ustensiles. Ses récits, ainsi allégés, seront plus forts pour défier les revirements de la mode et pour braver les atteintes du temps. On les lira, même lorsque les manches à gigots, les jupes à godets et les « plissés accordéon » auront rejoint, au musée des antiquailles, les vertugadins, les guimpes, les gorgerettes et les crinolines. On n'aura pas besoin, pour les comprendre,

de rechercher, aux Archives nationales, les vieux prospectus du Louvre et du Bon Marché.

Si d'aventure Tauteur du Petit Duc est obligé, par la marche de sa narration ou par les exigences de son analyse, d'insister sur Taccoutrement d'un homme ou d'une femme, il s'acquitte de sa tâche avec une rigoureuse méthode. Il néglige les accessoires, évite de s'embrouiller dans les « dessous » et s'efforce de saisir l'essence même du costume. Raisonneur intrépide, déchiffreur d'énigmes, incliné par la pente de son esprit aux témérités et aux réussites de la logique inductive, il veut savoir ce que révèlent, sur nos vices permanents et nos défaillances momentanées, les nippes plus ou moins fastueuses que nous portons sur le dos. A quel trait de caractère correspond telle ou telle forme de chapeau ? A quel état d'âme se rapporte telle combinaison de draperie ou de lingerie? Voilà ce qui l'intéresse. Toutes les fois que l'atiteur de .Peints par eux-mêmes inspecte, pour notre plaisir et pour notre profit, la coupe d'une redingote ou les contours d'un corsage, il me fait penser à un topographe qui, avec le plus beau sang-froid du monde, mesure des altitudes, jauge des profondeurs, lève des plans.

Vous vous rappelez, au commencement de Flirt^ la précise description de M™® Mésigny :

Chaque matin, M""° Mésigny parcourait deux fois, à pied, dans toute sa longueur, la longue avenue du Bois, depuis

un mois; depuis que ce docteur, qui avait déjà fait maigrir M- de Prébois, M"" Nully-Lévrier et M"*" Balbenthal, l'avait prévenue que, si elle n'y faisait pas très, très attention, elle serait énorme à trente ans.

Cette jolie paresseuse, qui, naguère, pour l'heure de midi, n'avait pas toujours fini d'enfiler la seconde manche d'un des peignoirs jonquilles ou roses, à travers quoi rayonnaient, çà et là, des clartés de marbre vivantes; ayant passé son temps à se lever à demi, à se recoucher de moitié, à lire sur une chaise longue, à se suggérer une obligation de comptes domestiques ou quelque devoir d'écrire pour retarder le moment où sa femme de chambre voudrait la coiffer ou lui lacer le corset: maintenant, tous les jours, à dix heures trois quarts, elle était habillée, prête (ce qui, de la part (Tune femme, est un résultat de longtemps postérieur à celui d'être habillée, sans que les plus fins aient jamais su découvrir pourquoi). Enfin, un peu avant onze heures, Clotilde était archiprête, sortie, en route, à l'œuvre.

Dans une toilette matinale, qui était une sorte de costume de chasse, tant la marche lui apparaissait telle qu'un sport et non comme un des actes les plus naturels de la créature, M"*® Mésigny avait descendu, toute seule, à un coin de la rue de Presbourg, l'escalier monumental de l'entresol assez exigu où son mari n'était pas encore tout à fait éveillé, et où, quatre ans auparavant, avait commencé une lune de miel un peu pâle, dont le dernier quartier, à présent, ne jetait plus sur le ménage que des lueurs rares, fugitives et froides.

Sous un chapeau de paille marron, de forme presque masculine et presque tyrolienne, à plume marron, à voile marron, dans une robe et une veste de léger drap marron qu'éclairait seulement un gilet de coutil, les chevilles serrées par un cuir fauve, les pieds pointus et moulés par le vernis, Clotilde traversait lestement l'avenue Kleber, l'avenue d'Eylau, et avec sa vivacité grasse de femme trop énergique de jeunesse pour ne pas pouvoir {sans qu'il y parut) tyranniser son embonpoint, ayant bientôt gagné l'avenue du Bois-de-Boulogne à l'instant et à Tendroit où y flânent les promeneurs printaniers, elle ralentissait toutefois son train

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pour arpenter le large et honorable trottoir que longent, à droite, un mouvement élégant d'équipages, et, à gauche, une pente de gazons bien la^és, rasés de frais, brillants et soignés comme les cheveux d'un snob.

En ce temps-là {Flirt est daté de 1892), M. Paul Hervieu n'était pas encore tout à fait maître de son talent. Les surcharges, les retouches, les bavures empâtaient ses meilleurs tableaux. Voulant tout dire, il ne résistait pas à la tentation de dire trop. Ses phrases bourrées, engorgées, s'étranglaient, faute d'air. Il ressemblait, par sa difficulté de langage, à ces personnes, d'ailleurs bien douées, que l'abondance des idées, l'afflux des sensations condamne au bredouillement. Mais combien cette pénible élocution est préférable à la banale facilité de ceux dont le génie puéril se joue sur les surfaces ! Comme c'est plein de substance et de moelle! Comme on sent, dans ce loyal eflbrt où le crayon s'écache et où le pinceau quelquefois gicle, le souci de fixer fortement le trait qui en vaut la peine, le caractère qui est vraiment significatif! Maintenant M. Hervieu marque, dans tout ce qu'il entreprend, les mêmes habitudes de conscience et de réflexion. Seulement, son dessein est plus serré, sa couleur plus franche. Et ses peintures, vigoureusement ramassées, n'en sont que plus suggestives. Exemple : les trois dames du château de Boisrose et r « effet » instantané que produit leur beau

physique sur le tempérament du petit duc, chasseur en quête de fin gibier.

Le déjeuner du lendemain fut servi à dix heures, en raison des convenances de la chasse.

A cette occasion, le goût du petit duc pour toutes les manifestations féminines se sentit caressé lorsqu'il vit apparaître, dans leurs costumes de chasseresses, celles qui allaient faire partie de l'expédition.

La baronne Nordensund, en velours gris souris, portait un attifement qui lui seyait à merveille. Avec sa carabine en bandoulière et son feutre noir, elle avait l'air moins sauvage qu'un franc-tireur, quoique plus hardi qu'un arlequin. M"* de Chorieu, en drap gros bleu, et coiffée d'une sorte de petit tricorne, avait peut-être l'allure moins guerrière, mais une grâce plus théâtrale. Quant à la comtesse Hélise-Quède, elle était ajustée dans une cheviotle rouxécureuil, à longs poils laineux, qui faisait valoir par contraste sa figure sombre et brune; et ses noirs cheveux là-dessus lui complétaient l'aspect d'un étrange et superbe animal, à corps clair et à tète foncée.

Autre exemple. Le petit duc Sigebert d'Œuilly en personne :

Une fine couche de neige avait poudré le paysage. Tou t projet de nouvelle chasse était donc écarté. Mais Sigebert fut informé que par compensation on allait faire une sortie matinale en break, jusqu'aux ruines d'une abbaye curieuse à visiter et notamment célèbre pour n'avoir jamais fabriqué de liqueur.

Sigebert, attentif à se bien parer, avait différé l'instant de descendre de chez lui, juste assez pour ne se faire attendre que très peu. Il avait dosé son temps de Tinfinitésimale quantité de retard qui lui gardait encore l'aspect de l'extrême politesse. Mais il comptait, en marquant ainsi un droit coquet aux privautés, forcer enfin sur lui

l'attention des femmes et s'introniser quelque peu dans leur camp, à elles. Et quand, sur le sommet du perron, devant l'attelage rangé, il apparut en souples bottes russes, gentiment emmitouflé, sa moustache blonde et son regard bleu émergeant d'un haut col de fourrure, toute sa personne éclairée par les reflets blancs du sol, il avait l'air d'un petit conquérant du monde.

Mais il eut aussitôt le regret de voir que tout son effet était manqué. Aucune de ces dames n'était encore là.

Voilà, si je ne me trompe, beaucoup de choses en quelques lignes. Le décor et le personnage mis en scène nous sont désormais familiers. Nous connaissons de l'un le faste cossu, deTautre la frivolité un peu soucieuse, l'enfantillage inquiet, la vanité sentimentale, avec ce je ne sais quoi, ce signe qui, dans notre foire démocratique, atteste la race et attire, selon les circonstances, la sympathie ou l'hostilité des foules et des femmes.

Je voudrais, si j'en avais le loisir, complimenter M. Paul Hervieu sur l'heureuse physionomie des noms qu'il attribue à ses personnages. Presque tous sont bien choisis, sans excès de caricature. Ils s'adaptent exactement à la figure de ces messieurs et de ces dames. Ils leur vont aussi bien que leurs jupes et leurs culottes. Ils achèvent de nous renseigner sur les origines, les prétentions et les espérances de ces héros. Rarement on a mieux vu et plus fidèlement noté l'exotisme bizarre de Tarmonial français, la cacophonie de nos appellations patronymiques, l'aplomb du

commerce enrichi et de la finance triomphante, Teffronterie des blasons achetés ou volés, le prestige cocasse de nos titres et l'ineptie, même grammaticale, de nos particules.

Afin de se distraire des élégantes compagnies où il fréquente, et peut-être pour se retremper, comme on dit, dans le sein de la démocratie, M. Hervieu a consenti quatre ou cinq fois, à quitter sa clientèle ordinaire. Il s'est échappé, en excursions furtives, vers les étages hauts et même vers de vagues banlieues, parmi des employés en retraite ou des boutiquiers retirés. De cette courte exploration, il a rapporté de très philosophiques histoires, notamment l'odyssée d'une canne à pêche dont il parle avec flegme et que Labiche aurait contée avec une jovialité intempérante. Il s'est même hasardé dans les vilains faubourgs où l'on boit des setiers de vin bleu et où roulent, de gargote en gargote, des tonnerres de gros mots. M. Hervieu empiétant sur le domaine de M. Zola, voilà une chose digne de remarque. Rien de plus curieux que d'entendre ce délicat raconter, avec d'infinies précautions et une correction de diplomate, ce qu'il a vu ou écouté là-bas. Le contraste entre la gêne qui le retient et le désir qu'il a d'être compris, aboutit à des efTets de haut comique qui, d'ailleurs, ne sont pas involontaires. Il y a, dans quelques-unes de ces idylles faubouriennes ou subur-

haines, une science d'agencement très subtile et de singulières réussites. Il m'a semblé que je voyais quelqu'un « de la carrière » s'évertuant à exprimer l'inexpressible. Je ne sais si vous serez de mon avis, mais je confesse que j'ai ri tout haut en lisant ceci :

Des vociférations ont éclaté à Textréttiité d'une ruelle sombre qui débouche sur la Grande-Rue. Une jeune fille apparaît bientôt sous le réverbère du coin, venant d'une marche vive et franche. Elle est en cheveux, bien peignée, en corsage de toile rose, en robe décente et longue.

Aucun pas ne résonne derrière elle : rien que des outrages qui bourdonnent et volent à sa suite dans Tobscurité. Tous, nets et pareils, consistent à proférer le nom monosyllabique d'une partie de son corps. Rien de plus n'y est ajouté que l'adjectif possessif par lequel, avec des râles de fureur, on lui constitue la pleine et large disposition de la chose nommée, comme pour qu'elle l'emporte où elle voudra et qu'elle n'asseye plus jamais ça dans la maison.

La demoiselle au corsage rose est entrée, en face de la ruelle, dans un débit de vins. Elle en ressort aussitôt une bouteille sous le bras, et retourne directement vers le point d'où partent les clameurs. Elle a de grands yeux de nuance indistincte. Elle est peut-être jolie. Son expression est si intense qu'en tout cas elle est momentanément belle.

Pendant la traversée de la Grande-Rue, elle murmure doucement, ainsi que dans un aparté, et de façon qu'on ne lui attrilîue d'autre souci que celui des affaires sérieuses et de sa propre dignité :

< On va bien voir si je ne lui casse pas mon litre sur la .trompette... »

J'ai peut-être eu tort de rire. Mais enfin cela ne se commande pas.

Rentrons dans le pays des belles manières.

Laissons les « figures falotes ». Retournons au premier et au plus achevé de ces récits très modernes. Nous y verrons les joies et les tribulations d'un gentilhomme récemment issu des « nouvelles couches, M. de Gibré, lequel a eu la bonne fortune d'attirer dans son castel un petit duc, un vrai, sur lequel il compte pour séduire et vaincre l'aristocratie revêche des châteaux d'alentour. Mais le petit duc s'ennuie. Le petit duc ne peut pas vivre quinze jours sans crise sentimentale. Or, les invitées de Gibré — une baronne exquise, une comtesse ravissante et une jeune mariée insupportable — font semblant de ne pas entendre l'appel muet de ce cœur en détresse. Le petit duc veut s'en aller. Désespoir de Gibré, qui doit précisément donner prochainement une fête, et qui a promis à tous les hobereaux du voisinage de les présenter à un duc. Quelle déconvenue! Que faire? Gibré va trouver sa femme et lui demande conseil. Quel moyen employer pour retenir le petit duc? Finalement, M™® de Gibré se charge de l'affaire, et tout s'arrange.

Ne croyez pas, d'après ce scénario, que le Petit Duc soit une monographie du genre « rosse *.

C'est un gentil et pénétrant marivaudage. On voit très bien cette historiette transposée en une comédie légère que joueraient, dans un décor Pompadour, des personnages appelés Dorante, •Ergaste, Araminte, Oi^on, Silvia, Lucidor...

M. Hervieu est ordinairement plus sombre. Il démasque les clubmen les mieux voilés de gouailleuse indifférence et montre comment ils peuvent être secoués, eux aussi, par les passions tragiques qui donnent Tenvie de mourir et le désir de tuer. D'un ton élégamment attristé, en phrases compliquées, subtiles et longues, avec le style pénétrant d'un analyste aigu, il nous raconte des amours mondaines, aussi désolantes, hélas! que le sont parfois les amours des vilains. Son plus cruel roman. Peints par eux-mêmes, a fait beaucoup de bruit. Ce livre est assez connu du public pour qu'il soit superflu d'en conter les péripéties et d'en faire ressortir le mérite. C'est assurément l'œuvre la plus distinguée (et je ne prends pas ce mot au sens mondain et banal) qui ait paru depuis longtemps. On a loué, comme il le fallait, la force, la netteté de ce livre tragique; on a noté l'impression d'amertume qu'il laisse après lui, et qui le classe parmi les romans que l'on peut aimer ou haïr, mais auxquels il est impossible de rester indifférent. On a remarqué aussi chez ce jeune écrivain qui appartient à une génération où l'on tolstise volontiers, une instinctive répugnance pour les tirades attendries, une froideur singulière, une impassibilité un peu dédaigneuse, qu'il garde jusqu'au bout, malgré l'hor- ' reur des mystères dont il nous entretient. C'est sans doute pour cela qu'il a moins plu aux femmes

qu'aux hommes, et que la plupart des lectrices ont été choquées par les lettres amoureuses de M"* de Trémeur à M. Le Hinglé.

Ces lettres sont souvent charmantes, câlines, d'une sincérité caressante, malgré les enfantillages, les snobismes de femme désœuvrée, les récits de chasse et les épouvantables aveux qui s'y trouvent mêlés aux tendres coquetteries.

M. Paul Hervieu est un procureur général qui nous livre une liasse de pièces à conviction, sans commentaires; mais il est facile de voir les conclusions qu'il veut nous imposer.

Plusieurs adultères, un avortement, un chantage, deux suicides, et des cas innombrables de flirt fort dangereux, voilà ce que M. Paul Hervieu a vu dès ses premiers pas à travers le monde « où l'on s'amuse » ; et (d'autres témoignages confirment sa déposition) son expérience et ses désillusions ne sont point faites pour nous donner l'envie de le suivre. S'il dit vrai, si ces belles mœurs sont aussi répandues qu'il l'affirme dans l'aristocratie, ou plutôt (puisqu'il n'y a plus de castes), dans les premières du train vertigineux qui nous emmène vers une destination inconnue, les moralistes ont raison de s'indigner et de craindre.

Son dernier roman, l'ylrma^wre, atteint presque le niveau de Peints par eux-mêmes. C'est dire assez quelle en est la valeur.

Qu'est-ce que V « armature » ? Voici :

On désigne ainsi un assemblage de pièces de métal, destiné à soutenir et à contenir des parties moins solides, ou lâches d'un objet déterminé. Eh bien! pour soutenir la famille, pour contenir la société, pour fournir à tout ce beau monde la rigoureuse tenue que vous lui voyez, il y a une armature en métal qui est laite de son argent. Làdessus, on dispose la garniture, Touvrage d'art, la maçonnerie, c'est-à-dire les devoirs, les principes, les sentiments qui ne sont point la partie résistante, mais celle qui s'use, se change à l'occasion et se rechange. L'armature est plus ou moins dissimulée, ordinairement tout à fait invisible ; mais c'est elle qui empêche la dislocation, quand surviennent les accrocs, les secousses, les tempêtes imprévues, quand l'étoffe des sentiments se déchire et que se fend la devanture des devoirs ou des grands principes. C'est seulement en ces circonstances-là, et pour quelques instants, que l'on peut parfois apercevoir dans le cœur de la société, au centre des familles ou entre les deux parties d'un ménage, leur armature à nu, le lien d'argent. Mais vile on recouvre ça de sentiments neufs ou de principes d'occasion. On remplace les préjugés détériorés et les devoirs crevés... Et l'armature a supporté le tremblement! Elle est restée en permanence pour maintenir scrupuleusement la forme et l'apparence des foyers domestiques et pour recevoir la réparation dont a besoin la façade mondaine.

On remarque aisément, par cet exemple, les qualités et les défauts du style de M. Hervieu. On doit la vérité tout entière aux écrivains de cette valeur. Je dirai, quoi qu'il m'en coûte, que M. Hervieu est souvent obscur, contracté, crispé par TefTort qu'il fait pour ramasser sa pensée en de vigoureux raccourcis. Son élocution est parfois bizarre, malaisée, insolite. Il a horreur des

« clichés », et je lui en fais mon compliment. Mais il est assez riche pour sacrifier délibérément ce que j'appellerai (pour continuer notre métaphore photographique) les « ratés ». Quelques exemples, pour liquider cette querelle et passer outre. Vraiment, dussé-je être accusé de pédantisme par quelque « rasta », je ne supporterais pas, même de mon plus vieil ami, la phrase que voici : «... Il fut question de tourterelles blanches (buvant à un ruisseau tout bordé de pervenches) dans la bouche d'une petite actrice dont le marquis de Renève crut remarquer que le grand duc la considérait avec une bienveillante curiosité. »

Je ne souffrirais pas davantage ceci : « Plutôt que de se frotter encore une fois à quelqu'un des pareils au comte de Grommelain... » Je n'aime guère cette façon de dire : « Ce qu'il avait été de ponctuel et de serviable en tant qu'employé, il l'était désormais en tant qu'époux, que père d'une progéniture déjà considérable, en tant que beau-frère et notamment que gendre... » Je note encore ceci : « Il (Olivier) trouva la femme de chambre qui alla prévenir sa maîtresse de la démarche d'Olivier, et revint avec l'invitation d'introduire ce dernier. » (Ce n'est pas Olivier qui revint, c'est la femme de chambre ; on pourrait s'y tromper.) J'ai noté ces empâtements et ces bavures (qui ont trahi la conscience de l'artiste et qui ont échappé à sa minutie laborieuse)

dans les vingt-trois premières pages de V Armature. Un puriste fermerait le livre et aurait tort. Puis, pour se rincer les yeux, il lirait une page d'Anatole France, et il aurait sans doute raison. Si c'étaient là des nouveautés, des « hardiesses », des expressions inventées, elles me choqueraient moins vivement. Mais il est évident que ce sont des singularités dont tout le monde est capable, des négligences malheureusement banales, que le talent si personnel de M. Paul Hervieu ne doit plus se permettre.

Laissons ces chicanes. Si la forme de V Armature est souvent étrange, le fond en est solide et résistant.

On lit dans le dictionnaire de Littré : « Safre, adjectif, terme populaire. Qui se jette avidement sur le manger. Un enfant safre. Il faut prendre garde à ce chien, il est si safre qu'il emporte tout. »

Le principal personnage de Y Armature s'appelle le baron Saffre, et il justifie son nom. Gobseck, Vautrin et en général tous les vautours de Balzac sont, auprès de lui, d'innocentes colombes. C'est le comte Salomon, de Gyp, mais poussé au noir, un orang-outang d'apocalypse, démesurément griffu, pattu, lippu, lubrique. Ce pilleur d'épaves, très inventif, monte des affaires, organise des sociétés, qu'il fait savamment crouler sous lui et d'où il sort sain et sauf, toujours plus riche

qu'avant. C'est un mangeur d'associés, un dévorateur de commanditaires, un faiseur de ruines, liquidateur de toutes les faillites, syndic de toutes les débâcles. Rien ne résiste à l'énormité de ses appétits. C'est un corps de faune et une âme d'ogre. SafTre a deux filles, un fils, une femme. Il n'est jamais ni père ni époux. Il n'est qu'usurier et accapareur. Ses mains rapaces et ses narines friandes cherchent l'or jaune et la chair fraîche. Pour lui, gibier traqué est gibier pris. Son large souffle souille l'air comme un poison et salit tout. Ses pesantes semelles piétinent, de préférence, ce qui est délicat et noble, ce que la souffrance embellit et idéalise. Ce financier répugnant est un roi, presque un dieu. Ce colosse a broyé, entre ses épaisses mâchoires, des filles de ducs authentiques, des femmes de marquis abondamment blasonnés. Les hommes d'épée obéissent à cet homme d'argent. Les amazones ne peuvent rien refuser à ce goujat. Haut et puissant seigneur de la plaine et de la montagne, do la lande et du taillis, il se compare sans doute, in petto, à Napoléon. Tous les gredins de ce temps-ci, depuis Raskolnikof jusqu'à Saffre, ont cru excuser leur vilenie en comparant leur volonté méchante à la volonté victorieuse de l'empereur... A Safi're sont rattachés, par les liens multiples de l'armature métallique, les plus beaux noms de l'armoriai de France, les plus-

purs représentants de l'ancienne chevalerie : d'abord, son gendre, le comte de Grommelain, gentilhomme de fière mine, tenu en respect par l'appât d'une dot qui permet à M"'^ de Grommelain toutes les indépendances (le ménage Treuil, de Gyp, mais analysé à la loupe, avec beaucoup de minutie et de force) ; c'est ensuite Catherine de Valdrenne, la belle-fille du baron, échangée toute jeune contre un sac d'écus, épouse loyale du fils Saffre, qui est studieux, rangé, candidat à l'Institut, et un peu grotesque. C'est enfin une collection de personnages titrés, dont l'aspect difforme rappelle ces caricatures où les libéraux de 1820 bafouaient les émigrés. M. Paul Hervieu, après avoir multiplié les touches violentes pour nous faire connaître son monstre, dessine d'un crayon vif et dur les invalides et les éclopés qui viennent mendier, chez les « princes de la finance » , le morceau de pain qui soutiendra leur misérable vie et donnera un dernier sursaut d'apparente vigueur à leurs prétentions politiques, religieuses, sociales. Voici le duc de Gisors, relié à Saffre par les cent mille francs que le baron a mis généreusement dans la cagnotte du comité royaliste. Voici M. de Saint- Andoche, dont la maison, au fond du Faubourgs est close comme une sacristie. M. de Saint- Andoche, si dédaigneux, est l'homme-lige de Saffre, parce que Saffre a donné de l'argent aux « bons pères »

scandaleusement expulsés... Je passe le duc de Marengo, le marquis de Renève, d'autres encore, tous, s'il faut en croire le redoutable peintre de VArtnature, domestiqués, avilis, esclaves.

Le monde a toujours les maîtres qu'il mérite. Au temps où Ton se battait au soleil, d'estoc et de taille, les yeux dans les yeux, le brigand cuirassé et casqué, le reître, le senor soldado fut roi de l'univers. Il entrait dans les villes, la lance au poing, le panache au front, l'insulte aux lèvres, le poing sur la hanche, parmi des roulements de tambours et des salves de mousqueterie, élevé au-dessus de l'humanité par la haute stature du destrier de guerre, par la pourpre et l'azur des oriflammes, par l'acclamation des cloches, par le triomphe éclatant des fanfares. Il faisait ce qu'il voulait. Il pouvait incendier les maisons, égorger les hommes, choisir sa proie dans le troupeau des femmes. Et tout de même, quelle que fût sa violence, on l'admirait. Ses victimes subissaient l'ascendant de sa grandeur farouche. Il exposait sa vie. Il faisait face au danger. C'était un beau joueur qui ne cherchait pas à piper les dés ni à biseauter les cartes. On pardonne beaucoup à quiconque est assez fort pour se dire à lui-même, au milieu d'une orgie de sang, de volupté et de larmes : « Je serai peutêtre mort demain! » Les épouvantables routiers de la guerre de Trente Ans font figure de héros.

Somme toute, j'aime mieux Wallenstein que le baron Saffre.

Saffre étrangle un homme au coin de son bureau, d'un trait de plume, sous la protection du Code et sous l'œil bienveillant des gendarmes. Il prend les femmes, non point dans les fumées, les ruines et les révoltes d'une ville prise d'assaut, sous la menace d'une poutre branlante qui peut lui casser les reins ou d'un couteau qui peut arrêter net ses tentatives, mais tranquillement et confortablement, parmi des bibelots qui amusent l'œil, et des tentures qui amortissent les bruits, étoufTent les plaintes... La scène navrante et tragique où il surprend, dans un guet-apens longuement combiné, la pauvre Gisèle d'Exireuil, qui. se résigne à tout pour sauver de la ruine un mari qu'elle aime, est racontée avec une émotion sobre et une force implacable, qui donnent le frisson. Je voudrais citer, d'un bout à l'autre, les pages vraiment belles où l'auteur expose comment Jacques d'Exireuil découvrit l'infâme lien d'argent qui le rivait, comme un forçat, aux geôles de Saffre. La naissance du soupçon dans une âme simple et confiante, l'éclaircissement lent d'un mystère entrevu, la certitude affreuse, l'aveu arraché, l'irrésistible mouvement de colère, l'ivresse de vengeance, le cri plaintif et doux de la condamnée, l'imploration d'une femme qui, malgré

tout (ces combinaisons de sentiments ne sont pas rares), aime son mari, la prière qui désarme, enfin le contrat tacite qui, soudain, ligue ces deux malheureux contre Thomme méprisable et méchant d'où vient le mal, tout cela est peint avec une sûreté d'observation, une vigueur logique, une gradation d'intensité, une puissance dramatique, une angoisse croissante dont le lecteur, comme l'auteur, a le cœur serré. Je crois que cette scène, représentée aux yeux, sur un théâtre, produirait, comme on dit, un grand effet. C'est simple. C'est tragique, vraiment douloureux, frissonnant de colère contenue, et tout imprégné d'humaine pitié.

On ferme le livre avec la certitude que l'homme qui a écrit Y Armature est un des premiers, dans cette laborieuse équipe de romanciers, qui n'a pas désespéré de découvrir des nouveautés au fond des passions modernes, même après l'enquête si méthodique de M. Paul Bourget. M. Paul Hervieu sera, quand il voudra, un maître. Je prie le lecteur de donner à ce mot, que l'on prodigue étrangement, toute sa valeur et toute sa portée. On abuse tellement, dans la critique, des termes vagues, des hyperboles outrées ou des sous-entendus désobligeants, que je ne saurais prendre trop de précautions pour déterminer exactement ce que je veux dire, h' Armature a eu ce qu'on appelle une bonne presse, trop

bonne, au gré de ceux qui estiment que le talent de M. Paul Hervieu n'a pas besoin d'être « lancé » comme un apéritif, un pneu ou un guano. Dire que VArmature n'est pas un roman, mais que c'est « le Roman », c'est ne rien dire. Crier en tête d'un journal que Balzac est désormais enfoncé et que la Comédie humaine n'est plus bonne qu'à envelopper des pains de sucre, c'est, je crois, s'exposer au sourire de M. Herrieu luimême, que les excès froissent et que les vociférations agacent. C'est surtout rendre un très mauvais service à l'auteur à qui l'on veut plaire. C'est habituer le public à ne plus croire un seul mot de ce qu'on écrit dans les journaux.

h' Armature est une œuvre imparfaite, mémorable, où fourmillent les remarques décisives et les mots frappants, et dont certaines parties sont tout à fait supérieures. Rien de plus, mais aussi rien de moins. Je connais peu d'écrivains dont on puisse en dire autant.

Le public, qui achète les livres (quoi qu'en disent les éditeurs) et qui les lit (quoi qu'en disent les vaudevillistes), a bien le droit de donner son avis, lorsqu'on lui présente un miroir et qu'on veut le forcer à s'y reconnaître. C'est pourquoi je cède volontiers la parole à un correspondant, qui m'envoie, de Turin, une lettre fort intéressante, où je lis ceci :

Le 26 février 1895.

Monsieur,

« Voulez-vous permettre à un lecteur de vos écrits quelques remarques sur votre dernier article? Je ne les risquerais certes pas si vous étiez un de ces produits de Tasphalte pour qui rien n'existe hors Paris, hors leur coterie intime. Mais vous avez habité l'étranger. Monsieur, et, passezmoi la flatterie, à notre grand profit. Vous savez donc avec quelle jalouse passion on aime la France quand on en est loin et vous avez sans doute senti Tangoisse qui étreint le cœur quand, au travers des phrases courtoises dont on vous encense, on discerne une invincible répulsion pour les mœurs et le caractère de notre nation.

» Au cours de voyages en pays fort divers, j'ai, pour ma part, beaucoup lu et causé; et, si j'ai trouvé sans cesse une admiration très sincère pour nos artistes et nos savants, j'ai le plus souvent constaté un étonnementplus grand encore qu'avec un gouvernement si « anarchique » et une société si « dissolue » la France puisse faire preuve de tant de vitalité.

» Laissons là, si vous voulez, la qiiestion de gouvernement. — Aussi bien les Etats-Unis, marchant à la tête du progrès en dépit d'une corruption politique effroyable, suffisent à prouver que la vitalité des peuples n'est pas en raison

directe de l'autorité et de la probité des gouvernants.

» Est-elle aussi indépendante des mœurs, cette vitalité? — C'est ce qu'on ne pense guère à l'étranger et j'avoue ne pas être d'un autre sentiment. — Reste donc à démontrer que les mœurs françaises ne sont pas aussi dépravées qu'on se le figure. Je suis bien convaincu, Monsieur, que vous avez rompu plus d'une lance à ce sujet; quant à moi je ne compte plus les discussions engagées sur ce thème.

» C'est presque un truisme de dire qu'à part de rarissimes exceptions, l'étranger nous juge sur ce que nous lui disons de nous dans nos romans et dans nos pièces, sur ce que nous lui montrons de nous à Paris, ou plutôt dans un coin de Paris. — Le Bois, les Variétés, le Moulin-Rouge, le GilBlas et la Vie parisienne\ les personnages de Zola, Bourget, Marcel Prévost, et de l'aimable trio que vous recommandez à notre admiration : voilà, pour l'étranger, la France et les Français.

» Jugement superficiel? — On ne peut pourtant demander à ces gens de faire une contre-enquête après chaque pièce ou chaque roman. — Avouons plutôt, bonnement, que nous faisons le possible pour entretenir la fâcheuse opinion qu'ils ont de notre vie sociale.

» C'est d'abord grâce à notre fureur de blague, de dénigrement, de « débinage » de tout ce qui est

français, de tout ce qui est à nous; à ces stupides et agaçantes fanfaronnades dont on peut dire, en retournant la définition de l'hypocrisie, que le vice y reçoit rhommage de la vertu.

» C'est grâce aussi, il faut bien le dire, à un certain goût tout cérébral pour la polissonnerie littéraire. Telle brave mère de famille, assez bégueule chez elle, se précipite à des pièces dont rougirait un suisse : vérité en deçà du « home » , erreur audelà.

» A tout cela, vous le pensez, je ne viens pas proposer de remèdes; je n'ai pas l'ambition de régenter les goûts de mes contemporains et c'est là œuvre de sénateur. — Mais il est un point sur lequel je voudrais attirer votre attention, car il contribue plus que tout le reste à fausser l'opinion étrangère, et parce qu'en somme cela se réduit à une question de probité.

« Je veux parler de ce sophisme si commun qui consiste à donner comme type de toute une classe une abstraction faite de tous les défauts d'un groupe de cette classe. Ainsi Zola, ayant soigneusement catalogué toutes les turpitudes d'un arrondissement agricole, nous a bâti « le paysan français » ; ainsi Bourget, après analyse de cette écume où s'ébattent fraternellement rastas, noble et financiers, nous a donné « la physiologie de l'amour moderne ». — Rien n'est assurément moins légitime que cette façon de concevoir un « type »

représentant soi-disant toute une classe ou toute une société. — Ce n*est plus un portrait, plus même une caricature, mais un véritable monstre qu'on a rarement occasion, Dieu merci! de rencontrer en chair et en os.

» Oserai-je vous dire maintenant que vos trois amis ne me paraissent pas exempts du même reproche? — Certes, on peut aimer ou haïr les « clubmen », c'est affaire de goût; mais encore faudrait-il s'entendre. — De grâce, Monsieur, prenez les annuaires des quatre cercles de Paris où l'élection se fait au suffrage universel (environ trois mille individus, je pense) et, muni de tous les renseignements possibles, veuillez les examiner avec le même scrupule qu'un texte grec. — Les voilà passés au crible, les affreux clubmen de Gyp, Lavedan et Donnay! — Maintenant, en conscience, dites combien vous avez trouvé d'Argannes, de Morières, etc. — Sont-ils deux cents? J'en doute. Mettons trois cents si vous voulez : cela ferait un dixième. Eh bien! Monsieur, volontairement ou non c'est cette infime minorité que vos amis nous donnent pour la haute société française; c'est du moins ce que l'étranger, la province, et bon nombre de Parisiens, sans doute, ne manqueront pas de prendre pour tel!

» Surtout n'allez pas croire que ceci soit un plaidoyer pour l'art utilitaire. L'art pour l'art, c'est entendu ! Encore faudrait-il que cet art sacro-saint

n'induise pas en erreur l'infortuné qui n'est pas du cénacle! — Ce que je demande c'est que les personnages sur lesquels a porté l'observation soient nettement et loyalement situés.

» Il plaît à tel auteur de traiter des sujets scabreux, de disséquer un monde spécial, de brûler des parfums plus ou moins subtils. Fort bien, c'est son droit î — Mais, ce faisant, qu'il ne perde pas de vue que son livre franchira le cercle des Parisiens, que plus loin on prend aisément la partie pour le tout, — bref, qu'il prenne la peine de tracer les limites de la province qu'il explore.

» Tant pis pour les imbéciles ! dira-t-on.

» Non! — Mais tant pis pour la justice et la vérité ! Tant pis pour le bon renom de la France dans le monde ! Tant pis aussi, peut-être, pour la stabilité sociale de notre pays !

» De tout cela. Monsieur, je sais que vous avez cure et c'est ce qui me fait espérer votre indulgence pour ce long grimoire. »

Voilà des réflexions fort sensées. Elles tombent

directement sur les gentilshommes de V Armature, si petits, si vilains, et sur le baron Saffre, si gros, si encombrant, presque invraisemblable, Moloch de métal. Je sais bien ce qu'on peut répondre : un moraliste est presque toujours obligé de choisir des caractères nettement tranchés, de noter ce qui tire l'œil, de s'élever jusqu'au sym-

bole. Voyez Molière et son Avare, son Tartufe,.. Oui, mais Molière n'a pas prétendu représenter la forme particulière qu'a prise Tavarice ou Thypocrisie à un moment très précis de l'évolution sociale. Harpagon, Tartufe pourraient être avancés ou reculés d'un siècle ou deux sans rien perdre de leur vraisemblance. Au contraire, quand on est le biographe ou le géographe d'un certain « milieu », on est tenu à plus de détails et de diversité. Il me semble que les personnages de Balzac sont très complexes; qu'ils « baignent », pour ainsi dire, dans une atmosphère de vie, qu'on sent remuer en eux des sentiments multiples et grouiller, autour d'eux, un pêle-mêle de gens qui ne leur ressemblent pas, qui ne sont pas tous nécessairement des imbéciles et des canailles... Enfin M. Paul Hervieu n'aura pas trop de toute sa subtilité inventive pour répondre à ces objections.

M. Paul Hervieu n'est pas seulement un observateur, un témoin. Il formule parfois des conclusions. Quelque temps après la publication de Y Armature, il fît représenter, sur la scène du Théâtre Français, les Tenailles.

C'est l'histoire d'un mauvais ménage, mais dégagée de tous les incidents grotesques, par lesquels les dramaturges farceurs réussissent à nous égayer avec ce qu'il y a au monde de plus

sérieux et de plus tragique. L'horreur que recèle la juxtaposition coutumière et monstrueuse d'un homme et une femme qui ne s'aiment pas, y apparaît avec un puissant relief. Cette belle monographie a secoué un public blasé, en montrant ce qui est, je crois, la pire des misères, et en faisant apparaître la forme la plus immorale de la légalité et du devoir.

Il y eut, par conséquent, contre les Tenailles de M. Paul Hervieu, une belle insurrection de consciences revêches et apparemment irréprochables.

En vain on a prouvé que ce drame ne pouvait pas nuire à l'institution du mariage; une assemblée de femmes, qui toutes, je pense, sont délicieuses pour leurs maris , s'irrite contre cette pauvre Irène Fergan, qui est coupable de préférer à son insupportable époux, un gentil garçon, normalien, élégant et membre de l'École française d'Athènes. Dans ce concert de vociférations suraiguës, on distingue, par intervalles, des basses profondes et caverneuses. C'est la voix des professionnels de la morale, lesquels, comme vous savez, sont toujours des maris absolument exquis. Ces messieurs voudraient lapider en place publique la maîtresse de l'Athénien. Tels ces scribes et ces pharisiens qui, selon l'Evangile de saint Jean, jetaient des pavés à la femme adultère. « Cette femme, disent-ils en montrant du doigt la jeune

Irène, cette femme doit être maudite, parce qu'elle ne fait pas son devoir. »

Le devoir! Voilà le grand mot lâché. Je respecte infiniment ce vocable sacré et commode. Précisément parce que je le respecte, je ne puis m'empêcher d'être choqué par l'étrange abus que l'on en fait.

J'ai connu un professeur de rhétorique qui ne pouvait m'allonger trois heures de retenue sans s'écrier aussitôt : « Ce n'est pas moi qui vous punis, monsieur, c'est mon Devoir! » J'entends encore sa voix sèche. Je vois son geste coupant. Ce justicier nous eût hachés en petits morceaux si son « Devoir » lui en eût suggéré le désir. A propos d'un barbarisme, d'un solécisme, d'un faux sens ou de la plus naïve incongruité, il évoquait son spectre favori. C'était lancinant, odieux, bête. C'était à vous dégoûter de la morale. On devrait défendre aux gens de compromettre ainsi la vertu. Pendant un an, le devoir fut le cauchemar de nos jours et de nos nuits.

Plus tard, je lus un livre anglais qui traitait du Bonheur de vivre. L'auteur, personnage notable, membre de la Chambre des communes, bon pied, bon œil, bonne fourchette, se déclarait parfaitement heureux. Il flétrissait les hâves pessimistes. Il laissait entendre qu'un mauvais estomac, un foie rebelle, une jambe rhumatisante et une vessie graveleuse sont toujours associés à une

i76 LA VIE ET LES LIVRES

mauvaise conscience. Pour lui, grâce au Ciel, il n'avait pas à se plaindre de la destinée. Il avait trouvé le moyen de se réjouir du matin au soir. Généreusement, il livrait au public son infaillible secret (j'allais dire son Iruc). C'était bien simple. Deux mots suffisaient à exposer la méthode : ce gentleman faisait toujours son devoir, tout simplement.

Par devoir, un Anglo-Saxon entre, le matin, solennellement, dans son tub et vaque aux soins minutieux de l'hygiène et de la propreté, ainsi que le recommande la morale britannique, au •chapitre des devoirs de l'homme envers luimême. Par devoir, le même Anglo-Saxon, pour se conformer aux vues de la nature qui le doua d'un robuste appétit, s'assied devant un confortable beefsteak. Partout le devoir, au tennis, au polo, au football, au gulf. Outre-mer, le développement des biceps est le commencement de la sainteté. M. Paul Bourget raconte qu'il y a en Amérique des lycées de jeunes filles où les élèves sont mesurées tous les mois. On donne de mauvaises notes à celles qui négligent leurs muscles et dont la taille, les hanches et le buste dénotent un athlétisme insuffisant.

Lorsqu'on est ainsi en règle avec soi-même, c'est une joie profonde que de remplir ses devoirs envers ses semblables. Car l'homme a des obligations envers l'humanité. A l'égoïsme bien

entendu doit s'unir Y altruisme raisonnable. Faisons connaître aux nations les vérités dont nous sommes dépositaires : par conséquent, répandons sur le monde les petits livres ennuyeux des sociétés bibliques. Soyons les pionniers de la civilisation . C'est un excellent prétexte pour dépouiller, alcooliser et même fusiller de pauvres nègres qui vivaient tranquilles dans leurs forêts de baobabs.

Le « devoir », ainsi conçu, autorise tout, même ce qui n'est pas permis. Je ne prétends pas que cette morale, essentiellement pratique, soit spéciale aux puritains anglicans. Elle est commune, paraît-il, à presque toutes les races du Nord. Taine a écrit une belle page là-dessus. « Ce qui distingue, dit-il, le génie des peuples germains, ce sont ses préoccupations morales. Plus grossiers et plus lourds, plus abandonnés à la gloutonnerie et à l'ivrognerie, ils sont en même temps plus remués par la conscience... De la beauté épanouie et heureuse, nul souci. » Et l'illustre auteur de Y Histoire de la littérature anglaise attribue cette disposition morose à l'influence de la boue et de la pluie, à 1' « abondance des spectacles déplaisants et mornes », au « manque des vifs et délicats chatouillements », à « l'ouragan qui se démène dans les noires forêts de sapins ou sur la houle blafarde parmi les goélands qui crient ». Il montre les progrès qu'ont faits les

Anglais et les Allemands, depuis le temps où « raidis et violacés par le froid, ils trouvaient pour tout régal, en se claquemurant dans leurs chaumières, une pièce de bœuf salé, sous une lampe fumeuse, près d'un feu de tourbe ».

Vous reconnaissez, dans ces images poussées au noir, la théorie des « milieux ». C'est en efifet dans une ville lugubre, à Kœnigsberg, que l'éthique du Devoir trouva sa formule la plus célèbre. Un professeur de logique et de mathématiques, Emmanuel Kant, entreprit de mettre l'humanité au pas et de la faire manœuvrer en lui dictant quelques consignes prussiennes. Il inventa Y Impératif catégorique et fonda sur ces deux mots une philosophie qui, dans la suite, servit merveilleusement les desseins de M. de Bismarck, D'ailleurs, ce sage évita soigneusement, pour son propre compte, les devoirs trop lourds et trop compliqués. Ce fut un célibataire endurci. Par là, il se dispensa d'étudier les douloureux problèmes que M. Paul Hervieu soumet au public du Théâtre- Français. Et cet apôtre de Y action réduisait son activité à se promener tous les jours, à la même heure, au même endroit, méthodiquement, hygiéniquement.

La génération à laquelle j'appartiens a été élevée dans le kantisme. Cette doctrine maussade ayant réussi aux Allemands, les réformateurs de notre enseignement public ne doutèrent pas un

seul instant qu'elle ne fût très propre à former, pour la France nouvelle, des électeurs consciencieux, des réservistes modèles et des territoriaux excellents. Je crains qu'ils n'aient été dupes d'une illusion.

Notre race, ardente, passionnée, mobile, a toujours répugné aux sermons. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir semé, dans l'histoire, d'assez beaux exemples. On n'obtient rien de nous avec des mots froids et des conceptions abstraites. On aura beau faire. Nous avons l'imagination vive, et, pour nous, le Devoir tout nu a une triste figure. Nous n'aimons pas les donneurs de pensums. Les locutions vagues, les mines hypocrites déplaisent à notre esprit qui est clair, et à notre cœur qui est franc. Essayez d'imiter les prêcheurs de Londres, de monter sur un tréteau, le dimanche, et d'inviter les gamins de Paris à l'accomplissement de leur « devoir ». Vous aurez un beau succès de rire. Et pourtant, ces mêmes gamins, s'ils sont « emballés » par quelque vision sublime, sont capables de se faire casser la tête, très gentiment.

Le Français est sensible à l'amour de la gloire, à l'amour de la patrie, à l'amour de la vérité et de la beauté. Ce peuple, qui passe pour impie, a fait de grandes choses pour l'amour de Dieu. Il met toujours de l'amour dans sa vertu. C'est ce

qui lui donne une grâce efficace à laquelle les quakers eux-mêmes ne peuvent résister. Un Français amoureux est ce qu'il y a au monde de plus charmant, de plus fort et de meilleur.

Alors quoi?

Eh bien! il faut laisser à leurs doléances les censeurs qui font consister le devoir dans je ne sais quel monstrueux mépris des plus légitimes passions. Certes, je n'approuve pas les conclusions extrêmes que le poète Catulle Mendès, en un feuilleton mémorable, a tirées des Tenailles, Mais je plains ceux qui cherchent dans le mariage autre chose que le» plus profondes délices auxquelles puisse aspirer notre cœur. Il faut renoncer à ces unions de « convenance » ou de « raison » qui enthousiasment les mères prudentes, font pleurer de joie les grands-parents et les tantes et jettent dans une impasse deux jeunes hypnotisés. Il faut maudire cet odieux dicton de sagesse bourgeoise qui prétend que « rafifection naît sur le chevet ». Il ne faut pas croire que la société à tout fait lorsqu'elle a ménagé à ses victimes la misérable échappatoire du divorce.

Tâchons de conformer davantage nos lois et nos mœurs aux instincts éternels qui donnent à la vie toute sa saveur et tout son prix. La morale y trouvera son compte, puisqu'il est prouvé que l'amour rend toutes les corvées faciles et tous les a devoirs » légers. Il est la source de tout héroïsme.

Voilà longtemps que Lancelot disait à la reine Genièvre : « Ce mot me conforte en tous mes ennuis; ce mot m'a toujours garanti et gardé de tout péril et péché. »

L'alliance des hommes et des femmes serait honteuse si elle se réduisait à des associations commandées par le hasard, par l'intérêt, par la coutume, et désavouées par la nature. Une société qui résiste trop durement à l'amour se» suicide. Elle condamne les individus à l'inertie ou à la révolte. Elle détraque la machine en faussant le grand ressort.

Que M. Paul Hervieu soit loué , pour avoir dénoué des masques d'hypocrisie, et pour avoir agacé, par ses hardiesses courageuses, l'odieux snobisme des Pharisiens!

VIE ET LIVRES. 3^ sério. 16

En ce temps-là l'esprit français prit un billet circulaire sur les railways, steam-boats, tramways et funiculaires de l'univers civilisé, et se mit à faire le tour du monde. On ne voyait partout que gens de lettres portant des sacoches, consultant des horaires, griffonnant des notes sur des feuilles volantes et regardant l'humanité par la portière d'un wagon ou par une fenêtre d'hôtel.

M. André Chevrillon partait pour l'Inde et en rapportait un beau livre, où le bouddhisme flambe, étincelle, pullule avec une intensité accablante. M. René Bazin promenait sa curiosité douce à travers l'Italie et l'Espagne. M. Gabriel Mourey et M. Max Leclerc passaient le détroit, l'un pour cueillir de sveltes fleurs au verger magique des préraphaélites, l'autre pour observer, dans la

fumée des usines et dans la rumeur des écoles, comment nos voisins d'outre-Manche savent fabriquer les choses et les hommes dont ils ont besoin. M. Teodor de Wyzewa, rapide et polyglotte, aventurait dans tous les pays sa souple et subtile intelligence. M. Anatole France tombait amoureux de Florence et de TOmbrie. M. André Hallays préférait Munich et nous disait — trop rarement — les raisons de sa préférence.

M. Emile Zola, lui-même, homme casanier, pensa que ce mouvement centrifuge ne pouvait pas continuer sans lui et organisa des tournées. Puis nous eûmes les missionnaires du New-York Herald. M. James Gordon Bennett pria M. Pierre Loti de lui dire son sentiment sur la Terre sainte, et M. Paul Bourget de lui remettre une consultation sur les Etats-Unis.

Voilà donc Fauteur de Cruelle Énigme parti pour le nouveau monde. Il est sur un « énorme bateau, qui a trois cheminées, qui jauge plus de dix mille tonnes, dont la vitesse moyenne est de cinq cents milles par jour, et qui marche à toute vapeur sur Y énorme mer ». C'est vrai. Mais on dirait que M. Paul Bourget est un voyageur trop consciencieux, trop préparé. Il veut se mettre en état de grâce et se faire une âme américaine. Il sait trop bien, à l'avance, ce qu'il va voir. Sur le quai d'embarcadère, au moment où sonne le

signal de partance, il se dit déjà que sa vision d'Amérique sera un spectacle d'énormités.

Cette prédisposition donne aux deux volumes qu'il a rapportés à'Outre-Mer beaucoup de tenue et de suite, mais leur inflige, en même temps, un peu de monotonie. Enorme, la ripaille quotidienne de la table d'hôte : vingt-cinq plats, et quel prodigieux gâchage de whiskey, d'ale, de soda, de thé, de limonade, de porto, de sherry, de Champagne sec , d'eau-de-vie , d'apollinaris ! . . . Énorme, ce dentiste de New- York, « artiste en aurification, qui creuse des tunnels dans les dents de ses clients, qui construit dans les bouches les plus démontées des ponts de métal avec des habiletés et des audaces d'ingénieur ». N'est-il pas, ce dentiste, le symbole d'une race goulue « pour qui l'entretien du grand outil masticateur a dû devenir aussi important que celui de la serre pour le vautour ou de la griffe pour le lion » ?

Énorme, cette partie de poker, où l'on voit les parieurs « lire leurs points à l'angle d'énormes cartes », tandis qu'on note le mouvement cruel de leurs lèvres, la fièvre froide de leurs yeux, tout l'effort de leur immobile visage tendu pour le bluff... Énormes, ces policemen dont le ventre

bedonne sous le ceinturon... Enormes, ces douaniers <i dont une chique enfle la joue, et qui souillent de longs jets de salive la place qui attend les malles ». Énormes, ces réclames qui recom-

mandent des bicyclettes, des apéritifs, des guanos merveilleux, des corsets colossaux, des tailleurs incomparables et des charlatans inouïs.

Mais, s'il en est ainsi, elle est horrible, cette Amérique! Quelle triste chose que Tarrivée à New- York :

Des charpentiers, avec des varlopes et des marteaux, déclouent, reclouent les caisses ; des bras d'employés plongent dans les casiers ouverts... Puis, ces malles sitôt fermées et chéquées, des portefaix les saisissent. Ils les précipitent le long d'une pente en bois dans l'étage inférieur, au risque de les briser, et une acre, une écœurante odeur de suée humaine pèse sur cette bagarre retentissante... Le landau délabré où je finis par monter me semble un paradis roulant au sortir de cette cohue, quoiqu'il chemine sur un pavé de bois cruellement entretenu — premier signe des dilapidations du budget municipal — et que ce quartier entre le port et la cinquième avenue, où se trouve l'hôtel, soit abominable de laideur.

Des maisons rouges s'allongent indéfiniment... D'autres maisons apparaissent, sales d'affiches... Sur le sol souillé traîne comme une boue gluante, moins pétrie de terre que de détritus...

Un ami de M. Bourget, M. C..., n'y put tenir. Le choc de la libre Amérique faillit lui briser bras et jambes. Cette frénésie de tramways et de locomotives, ces bruits de poulies, ces engrenages de chemins de fer à crémaillère le rendaient fou. Il reprit le bateau, se tenant la tête à deux mains, criant après la douceur de l'Europe et la politesse de la France, absolument ahuri. M. Bour-

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get persista. Mais, à voir cet artiste si délicat, si sensitif, coudoyé, froissé, meurtri par ces mêlées de reporters, de photographes, de prédicants et de marchands de cochon, on souffre, à peu près comme si Ton voyait une fleur happée par la mâchoire d'un concasseur mécanique.

Ses deux volumes, bourrés de faits, fourmillants d'idées, fort compacts, touffus et surabondants, veulent prouver beaucoup. Ils prouvent d'abord (si je ne me trompe) que l'auteur du Disciple s'est ennuyé au pays du colonel Buffalo- Bill.

Chateaubriand, dans son voyage d'Amérique, n'a vu que des Français, des sauvages, des fleuves, des forêts vierges et des cataractes. M. Paul Bourget, plus consciencieux, a dirigé sa vue perçante vers les Yankees et vers les machines. Il a tâché, mais en vain, de se faire Yankee lui-même. Il s'est essoufflé parmi des foules hâtives. Il a couru après des tramways. Il a essayé de se passionner pour le cours des viandes salées. Il a visité, du haut en bas, des maisons de quatorze étages. Des ascenseurs perfectionnés l'ont hissé jusqu'à des chambres d'hôtel où il suffît de presser un bouton pour avoir à volonté, dans les cinq minutes, un cocktail, un journal, un cab, un médecin, un pédicure, un billet de théâtre, une brosse à dents, des tickets de chemin de fer, en un mot tous les objets néces-

d88 LA VIE ET LES LIVRES

saires à la vie. Dans cinq hôtels, il a compté cinq systèmes différents pour vider les lavabos et les baignoires. Il a essayé de composer un article avec une de ces machines à écrire, dont les touches ressemblent au clavier d*un étrange piano. Il a circulé dans des trains où Ton trouve un buffet roulant, une boutique de barbier, un salon de lecture et une salle de bain. Il a vu à Newport des cottages où d'ingénieux propriétaires avaient combiné les pilastres de Trianon avec les chapiteaux de Baalbeck. Il a lu des réclames affichées dans des voitures électriques. Et ce fut un tourbillon de déjeuners, de parties de coatches, de promenades en yacht, de dîners effrayants, de tennis monstres et de bals forcenés. On lui a fait manger « des raisins prodiges, aux grains aussi gros que de petits boulets ». Un maçon, qui s'intitulait architecte, lui a dit :

« Nous avons fait assez d'argent pour être artistes maintenant. Ainsi, moi, j'étudie le xviii° siècle français. Je veux bâtir des maisons qui soient de ce type , avec tout le confort moderne : eau, gaz à tous les étages, etc. »

D'opulentes dames étalèrent à ses yeux « des turquoises grosses comme des amandes, des perles grosses comme des noisettes, des diamants longs comme leur ongle ». Voici un aperçu des sommes que les gens de là-bas lui firent payer : un costume de soirée, 120 dollars; une course en

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fiacre pour aller dîner en ville, 3 dollars, et 5 s'il s'agit de revenir. Les idées de commerce, de spéculation, de jeu, de ploom, de puff et de bluff* l'enveloppèrent d'une brume épaisse. On lui vanta les exploits d'un gymnaste célèbre qui réunit dans sa loge, après le spectacle, les femmes de la meilleure société, et leur donne, le torse nu, a lecture about his body, une conférence de musculature. Il remarqua, dans les musées des Américains, un mélange stupéfiant de Bouguereau et de Besnard, et, dans leurs cervelles, les amalgames littéraires les plus bizarres : Verlaine avec Georges Ohnet, Mallarmé avec Armand Silvestre. Il a recueilli des conversations de jeunes filles. Voilez-vous la face, ô Marcel Prévost, et écoutez ceci :

La jeune fille américaine, quand elle se mêle de faire rhomme, a des audaces de langage qui déconcertent : € Que pensez-vous des petits pantalons que mes vertueux concitoyens ont mis aux statues de Philadelphie et de Baltimore? » J'ai vu un de mes amis français sursautera cette question brusquement posée dans un salon de lavertueuse New-England. Un autre commençait de s'intéresser à une des innombrables Mays qui circulent à travers les bals et les thés d'après-midi. Une des camarades de May, fumeuse de cigarettes, lui dit à brûle-pourpoint : « Eh bien? à quand le mariage? Elle est très gentille, vous savez, très gentille... C'est dommage qu'elle n'ait que la tête de bien... Mais oui, insista -t-elle en gouaillant, nous avons couché dans la même chambre pendant huit jours à la campagne... » Et une description suit, minutieuse : < Pas de poitrine, des omoplates saillantes, des

jambes maigres, pas de hanches... 11 n'y a que les cheveux. Ah! par exemple, jusque-là... > Et elle-même plie la jambe, et montre avec sa main la place de son jarret.

Une blonde aux yeux bleus, avec un nez spirituel et impertinent, exposa son état d'àme au French novelist :

— « Maman dit que Tamour est comme un mal de dents. Jusqu'ici je n'ai jamais eu besoin de dentiste. Je n'épouserai qu'un homme riche, très riche. Le reste viendra quand il pourra, ou ne viendra pas. En ce moment, j'ai preneur à cinq millions. Ainsi rien ne presse... »

Et rêveuse, elle ajouta :

— « Je voudrais surtout être veuve. J'ai toujours rêvé de perdre mon mari le jour de mon mariage. J'aurais ainsi moins de regrets, le connaissant moins. Je voudrais, le jour de la cérémonie, en descendant de l'église, le voir foudroyé à mes pieds. C'est si gentil d'être une jeune veuve... »

Autres profils de girl : les garçonnières, capables, pour se procurer quelque excitement, de voyager, accroupies sur un chasse-pierres, ou de lire tout Darwin en quatre jours; — la collectionneuse, qui combine habituellement les respects de deux soupirants un peu vieux avec les audaces de deux adorateurs un peu jeunes; — l'intéressée, qui suppute exactement ce que rapporte un bon-

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nête flirt. — Lire aussi le joli portrait de l'équilibrée. C'est un repos, une délicieuse fraîcheur... Mais aussitôt recommence le cauchemar américain : va-et-vient de tramways à chaîne, lynchages, trains lancés à toute vapeur, grincement des cars à câbles, montée vertigineuse des ascenseurs, spéculations horrifîques, coups de revolver, ranches, mines, abattoirs... Oh! ces fermiers, qui émigrent du côté des prairies, ruinés par d'affreux politiciens! Et ces boucheries où onze mille bestiaires dépècent des viandes saignantes! Ces gouffres voraces, qui engloutissent, par an, sept cent cinquante mille porcs, un million quatrevingt mille bœufs , six cent vingt-cinq mille moutons! Abominables, ces fabriques de rosbifs et de jambons! Et moins banales, assurément, que les usines de reportage où notre voyageur, harassé, regarda les journalistes américains lancer à cinq cent mille exemplaires l'arrivée d'un pugiliste, la pendaison d'un nègre, ou la biographie d'une chanteuse de café-concert.

M. Bourget s'est attardé quelque peu dans ce qu'il appelle ingénieusement des « paysages d'affaires ». Je ne crois pas qu'il s'y soit fort diverti. Décidément, le plaisir est mince, au sortir des « sensations d'Italie », de compter les treize millions d'acres de V Union Pacific, les six millions du Kansas Pacific, les douze millions du Central Pacific, les quarante-sept millions du

Northern Pacific, les quarante-deux millions de y Atlantic Pacific.

Quelle vie! mon Dieu! quelle vie!

Pensif, dans le hall d'un des grands hôtels de la cinquième avenue, à New^-York, tandis que trois ascenseurs allaient et venaient avec un bruit de poulies enragées, M. Paul Bourget regrettait « la douce et lente Europe », et, tout en se balançant sur un rocking~chah\ il souhaitait « une terre de beauté où il y eût moins de machines, moins d'usines, moins de journaux, moins d'écoles, mais des touches d'art par* tout... » Et l'auteur de Cruelle Enigme se demandait :

« A quelle heure meurt-on ici? A quelle heure aime-t-on? A quelle heure pense-t-on? A quelle heure est-on homme enfin, rien qu'un homme, comme le criait le vieux Faust, et pas une machine à travail et à mouvement? »

Forain, lui aussi, était là-bas. Très fatigué, lui aussi, d'être transbordé de cable-cars en elevated, atteint par la nostalgie de la flâne et du bavardage, mordu par le regret des créatures divines qui savent perdre leur temps, Forain soupirait :

<( Oh! qui m'emportera vers une loge de concierge? »

Et M. Paul Bourget, se rappelant les nfernales villégiatures de Newport, reprenait in petto :

« Où est le petit bourgeois de la banlieue

parisienne, son arrosoir dans une main, son sécateur dans Fautre? »

Et tous deux étaient d'accord pour murmurer cette élégie, qui est du vrai Bourget, du Bourget câlin et délicieux :

... Constante outrance dans le luxe et le raffinement. Cet excès a son image dans cette rose, qu'ils dénomment si justement American beauty, et dont les touffes énormes couronnent leurs tables. Elle est si haute sur sa tige, si intensément rouge, si largement épanouie, si violemment parfumée, qu'elle n'a plus l'air d'une fleur naturelle. C'est un produit qui appelle la serre, l'exposition, l'étalage. Splendide comme elle est, on se prend à regretter devant elle la mince églantine des buissons avec ses pétales rosés, qu'un souffle de vent froisse. Mais cette modeste églantine, c'est la nature et c'est aussi l'aristocratie...

Tout de même , les Américains, si occupés qu'ils soient, doivent s'amuser, de temps en temps. Voyons comment ces hommes affairés s'arrangent pour se divertir. Procédons avec méthode. Par tout pays, les étudiants ont la prétention de représenter la joie de vivre et d'être, en quelque sorte, les professionnels de la gaieté. Prenons donc un ticket à la gare et arrêtons-nous dans les cités universitaires : Harward, Yale, Wellesley.

La vie physique déborde et semble tout envahir, dans ces centres intellectuels. L'athlétisme y est si raffiné qu'on y trouve jusqu'à des instruments pour exercer les muscles des doigts.

Voici un mémorial hall, où mangent onze cents étudiants et où Ton dépense par an 40 000 dollars en nourriture.

A Welleskey, où un millier de jeunes filles font du grec, montent à cheval et canotent, les élèves sont mensurées après chaque exercice.

Tour de poitrine, capacité des poumons, force des bras, force du dos, profondeur de la poitrine, largeur des épaules et des hanches, dimensions des jambes, tout est noté, catalogué, classé. On obtient ainsi des statistiques fort intéressantes. M. Paul Bourget put voir, chez la présidente d'un des clubs de Wellesley, un tableau comparatif intitulé : Girth of chest. C'était une série de courbes qui montrait le développement moyen de la poitrine obtenu par vingt étudiantes, après cinq mois de gymnase et de rivière. De trente et un pouces, ces jeunes personnes avaient passé à trente-trois. Une autre courbe indiquait le déchet subi par les paresseuses qui n'avaient ni sauté, ni grimpé, ni nagé, ni ramé. Ainsi, en Amérique, l'amusement est toujours utile et le vice est toujours puni. Toutes ces universités ont des cris de guerre, qui leur appartiennent en propre. Les étudiants d'Indiana disent : « Gloriana, Frangipana! Indiana! Kazoo, Kazah! Kazoo, Kazah!

Hoop Lah! State University, Rah! Rah! Rah! »

Ceux de Denver font ceci avec leur bouche : « f/, f/, f/, of, D. Denver, Ver-si-ty! Kai Gar

Wahoo Zip Boom. — D. U!.., » Dans riUinois, on se contente de cette formule qui est officielle : « Rah-hoo-rah^ zip boom ah! Hip zoo, rah zoo, Jimmy, blow your bazoo. Ip-sidi-iki. U. of. L Champaign! » Les universitaires du Nord-Dakota se reconnaissent à cet appel : Odz-dzo-dzi! Ri-riri! Hy-ah! Hy-ah!

Un peu Sioux des BatignoUes, ces jeunes gens. Un peu amazones des prairies, ces demoiselles. Mais quelle énergie vitale ! Quelle dépense d'activité! Je sais bien que nos préjugés et notre routine hésiteront toujours devant ce mélange de mouvements musculaires et de gloutonnerie cérébrale, de biftecks et d'encyclopédie. Seulement, constatons quelques faits et soyons justes. Ces étudiants étudient. Ils ne conspuent jamais leurs bons maîtres. Leurs associations vivent et prospèrent sans implorer la tutelle des pouvoirs publics ni l'aumône du budget. Les freshmen, les sophomores, les seniors, les juniors des universités transantlantiques n'aspirent pas tous à devenir attachés de cabinet, sous-préfets ou tré soriers-payeurs. Ces étudiantes sont respectées. Elles peuvent sortir dans la rue, se promener dans un square, sans risquer le coudoiement d'un goujat ou les avances d'un don Juan de brasserie. M. Bourget avoue qu'on les « entraîne » un peu comme de jeunes pouliches.

Mais ce sont de s pouliches intelligentes. Elles

sont saines, robustes, gaies, fraîches, décidées d^avance, et sans pudibonderies niaises, à assurer le bonheur de leur mari et la perpétuité de leur race. Les Américains aiment mieux cela que la bécasse morose, plate et bébête, qui apporte sa dot et sa sécheresse à quelque fiancé rapace, nigaud et résigné. On a beau être Gallo-Romain, on ne saurait blâmer ce choix.

Ailleurs, en Géorgie, M. Paul Bourget fut invité à une partie de plaisir tout à fait originale. C'était une chasse à l'homme. Il fallait retrouver, à travers bois, un mulâtre qui avait tué, d'un coup de couteau entre les épaules, un gardien de prison. Les cavaliers se répandirent dans une forêt de térébinthes. M. Bourget montait une bête du Kentucky, douce et bien dressée. Les canons des carabines luisaient d'un éclat sombre sous les chèvrefeuilles en fleur. Les chiens aboyaient. Le mulâtre, débusqué par la meute, se jeta dans une rivière et nagea éperdument. Il plongeait pour éviter les balles. Comme il voulait se cramponner à un pont, deux riflemen tirèrent sur lui. Un de ses bras fut cassé et son front fut éraflé. On le ramassa évanoui. On le ligotta. On le rapporta à la ville voisine. On le pendit.

« Affreux! » dira le lecteur ému. Soit. Mais lisez ce récit au second volume d'Outre-Mer. Il est très beau. On ne peut se défendre d'un sen-

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timent d'admiration en voyant de quelle façon mourut ce misérable. Ces gens-là ne savent pas seulement vivre, ils savent mourir.

Ainsi, à travers ce fouillis de faits, où il chancelait d'abord comme un trappeur inexpérimenté dans une forêt- vierge, M. Paul Bourget s'achemine vers des conclusions qui sont favorables aux gens qu'il a observés. Car vous pensez bien que cet esprit, nourri de philosophie, ne pouvait s'abstenir de raisonner et de conclure. Le souvenir de Taine l'a orienté à travers cette végétation et ces broussailles. Frédéric-Thomas Graindorge, docteur en philosophie de l'université d'Iéna, marchand d'huiles et de porc salé à Cincinnati, ne l'a pas quitté un seul instant. Je crois même que, trop fidèle aux exemples de son illustre maître, il a cherché en Amérique moins des sensations neuves que des arguments pour une doctrine préconçue. Il voulait une leçon de courage et d'optimisme. Il l'a trouvée.

Le questionnaire qu'il s'est imposé représente, à peu de chose près, un ensemble de problèmes essentiels. Quel est l'avenir de la démocratie? Le Suffrage universel peut-il rester un principe de gouvernement sans condamner les hommes à une odieuse barbarie? — La Science a-t-elle, oui ou non, fait banqueroute? (M. Paul Bourget ne pouvait échapper, pas plus que personne, à cette question oiseuse et inévitable.) — Enfin

ridée de la race, cette idée au nom de laquelle les Européens s'exterminent, pourra-t-elle supporter quelques tempéraments? Telles sont les énigmes qui fixèrent l'attention de notre romancier gallo-romain, égaré chez des Anglo-Saxons. Rien n'était plus digne de fixer sa pensée.

Beaucoup d'autres voyageurs ont écrit sur le même sujet *. C'est une belle occasion de comparer, de réfléchir et, s'il y a lieu, de décider.

Mérimée prétendait que, pour bien connaître un pays, il faut commencer par y recueillir des anecdotes. Essayons :

... Un de mes amis, visitant la foire cosmopolite de Chicago, entra dans la section réservée aux plus modernes trouvailles de la pédagogie. Il y avait là des tables à écrire, inventées par d'ingénieux ébénistes, des plumes qui couraient quasiment toutes seules sur le papier, des cartes en

1. Choses d* Amérique, par Max Leclerc. 1 vol. in-12. — Dans les Montagnes-Rocheuses, par le baron E, de Mandat-Grancey. 1 vol. in-12. — En visite chez V oncle Sam, par le même. 1 vol. in-12. — La Brèche aux buffles^ un ranch français dans le Dakota, par le même. 1 vol. in-12, Paris, Pion. — Feuilles de route aux États-Unis, par Léo Glaretie. 1 vol. in-12, Paris, Dentu. — La Femme aux États-Unis, par G. de Varigny. 1 vol. in-r2, Paris, Armand Colin. — En Amérique, souvenirs de voyage et notes scientifiques, par Henri de Varigny. 1 vol. in-12. Paris, Masson. — De l'unité morale des grandes religions de la terre, représentées au congrès de Chicago, par G. Bonet-Maury. 1 br., Paris, Picard. — Le Parlement des religions à Chicago, par le même. 1 br., Paris, Leroux.

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relief, que Ton ne pouvait regarder sans apprendre malgré soi la géographie, des machines à compter, des appareils mnémotechniques, bref tout Tattirail par où les maîtres d'école tâchent maintenant de vaincre la paresse, de surmonter Tennui ou de supprimer l'effort. Une jeune fille, de la plus rare beauté, était préposée à la garde et à l'entretien de ces objets. Elle vint vers mon ami, et, avec une grâce souriante, feuilleta devant lui quelques gros livres d'images, mis en évidence sur une table. Un de ces albums, consciencieusement colorié par un pédagogue expert aux leçons de choses, était intitulé Phyniologie des sexes. Mon ami souffrait de voir les yeux bleus de cette jolie blonde se poser sur certains tableaux, terriblement instructifs. Elle lui dit, d'un air sérieux et candide :

a Tous nos garçons, toutes nos fillettes, dans le Tennessee, se servent de cet ouvrage. C'est le modèle le plus récent. »

... A Middlesborough, ville nouvelle, qui se compose principalement d'une gare, d'un bureau de journal et d'une table d'hôte, M. Max Leclerc déjeuna près d'un homme d'affaires qui était venu de Boston, sa patrie, afin de fonder, dans ce coin reculé du Sud, un comptoir de renseignements commerciaux, de cigares, de couteaux à papier, de livres, de revolvers, de magazines, etc. Ce

hardi pionnier, dont la chemise de flanelle, la culotte et les bottes avaient un aspect fort aventureux, ce notable négociant qui tenait avec ordre son livre de caisse et son carnet de chèques, était un gamin de douze ans. The youngest firm in America! comme disait, en mâchant sa chique et en caressant le pommeau de son énorme revolver, le rédacteur en chef du Middlesborough Daily News,

... M" Peace Hazard, de Newport (Rhode Island), raconte que sa grand'mère, après avoir distribué à ses enfants la plus grosse part de ses livres sterling, de ses moutons et de ses terres, se félicitait d'être revenue à une vie simple, d'avoir réduit sa domesticité et « de ne nourrir plus que soixante et dix personnes, tant à la salle à manger qu'à l'office ».

... Un jour le baron de Hûbner était assis dans un tramway-car, à New-York. Soudain, un coup d'éventail le tire de sa rêverie. Il lève la tête et voit devant lui une jeune miss qui le toise d'un air exigeant. Fort penaud, le baron se dérange et cède sa place à l'impérieuse girl, qui ne daigne même pas le remercier. C'est l'usage en Amérique . La femme n'y attend point les marques de soumission, dont l'hommage volontaire flatte, en d'autres pays, sa coquetterie. Elle réclame

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orgueilleusement son dû. Tel, un créancier qui présente sa note.

... Un hôtelier fort entreprenant vient de « lancer », sur la plage d'Atlantic-City, une « attraction » qui lui fera gagner pas mal de dollars. C'est un famibj-house, où Ton trouve, en outre du fumoir, de l'ascenseur, de la salle de bains et autres commodités, une terrasse pour flirtation. De ce lieu élevé, les amoureux peuvent voir, sans être vus, l'azur de l'Océan. Des parasols perfectionnés les préservent du soleil et de la poussière, comme ces palmes qui abritaient Paul et Virginie. Afin que rien ne manque à cette fête du cœur, le patron a disposé, sur des guéridons, les poésies de Tennyson et de Longfellow, l'indicateur du Michigan Central et de Y Union Pacific, \q dictionnaire des professions lucratives , les romans de Dickens. On ne sait pas s'il touche une commission proportionnelle au nombre des mariages que décide, sur cette terrasse, l'influence combinée du sentiment et de la raison, de la terre et de la mer, du paysage et du confort.

... Deux voyageurs, l'un Français, l'autre Américain, s'assoient face à face dans un tramway. L'Américain chique et crache. Il crache par la portière, fort adroitement, et le long jet de salive brune passe, à intervalles réguliers, sous le

nez du Français. Celui-ci, n*y tenant plus, veut montrer que les gens de sa race savent cracher aussi. Mais il prend si mal ses mesures, qu'il étale un large crachat sur la figure du Yankee. Aussitôt il s'excuse, mais le bon Yankee, s'essuyant le nez avec un mouchoir rouge : AWs right, stranger! Iguess you are aheginner! « Cela ne fait rien, étranger, on voit que vous n'avez pas l'habitude. »

... Un jour, dans le Far-West, un wagon est envahi par des cows-boys, cavaliers intrépides, gardiens de troupeaux, moitié bergers, moitié bouchers, reconnaissables à ce feutre de mousquetaire, à ces bottes molles et à ces éperons de capitaine Fracasse, que le colonel américain Buffalo Bill exhiba jadis, dans un cirque et sur des affiches-réclames, aux yeux des Parisiens badauds. L'un d'eux, pour s'amuser, fait sauter, d'un coup de revolver, le cigare que fumait un paisible voisin. Le chef du train accourt au bruit et tue le cow-boy, en lui tirant à bout portant, une balle dans le dos. On jette le corps par la portière et tout est dit.

... Le baron de Mandat-Grancey, voyageur fort curieux, demande à son voisin de dining-ca7% le colonel F... :

— « Au fait, mon cher colonel, dans quelle arme avez-vous servi?

— Oh ! je n'ai jamais servi. J'avais un frère

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aîné qui n'avait pas servi non plus. Seulement, comme il avait Tair très militaire, on l'appelait le général. Étant son cadet, j'ai naturellement pris le titre de colonel. »

Le même voyageur a constaté qu'en certaine petite ville du Dakota, il y a huit cents colonels et deux ou trois cents majors. Les autres citoyens ne sont encore que capitaines. Un nègre, ayant été courrier général des postes, s'appelle maintenant le général Taylor. Ce qui lui donne beaucoup de prestige dans les cafés des boulevards de Paris.

... M. de Grancey enregistre encore les observations que voici :

Les Américaines aiment mieux acheter une boîte de poulet de conserve que de prendre la peine d'élever des poulets. Elles font venir du lard rance de Chicago, plutôt que de nourrir un cochon. Les fermes du Dakota sont sales et laides. Pas un jardin, pas un coin agréable à voir. Rien qui dénote, comme chez nous, la présence de la ménagère. Les culottes des maris sont percées. Les mioches sont morveux et déguenillés. D'ailleurs, telle de ces fermières, une fois enrichie, pourra faire figure en quelque hôtel des Champs-Elysées. Mais alors elle aura tailleur anglais, couturier, pédicure, manicure, blanchisseur, valets de chambre et bonne d'enfants.

... Programme d'une fête de pompiers à Deadwood : Musique. — A neuf heures et demie, procession. — A dix heures, prière par un révérend et discours par un juge. — A onze heures, lecture de la Déclaration d'indépendance, par une dame. — Musique. — Jeux divers.

Fragment d'un speech entendu dans cette fête :

Messieurs, la divine Providence nous a conduits par la main, comme les Hébreux au sortir de la terre d'Egypte, pour nous amener dans celte terre de promission.

Nous étions sobres, chastes et laborieux... Ce n'est pas la république qui nous a donné toutes ces qualités; ce sont toutes ces qualités qui nous ont rendus capables de vivre en république. Or, ces vertus de notre jeunesse, les avonsnous encore?...

Quand les caisses publiques sont pillées par ceux-là mêmes auxquels on les avait confiées, comme nous venons de le voir dans l'affaire des Star route ; quand les Jay Gould sont au pouvoir, quand les élections ne sont plus libres, et que ce sont les compagnies de chemin de fer qui en disposent à leur gré en trafiquant de la conscience publique, alors, messieurs, il faut reconnaître que, si la l'orme républicaine est incapable d'arrêter une pareille désorganisation du corps social, le temps n'est pas loin où il faudra demander à une autre forme de gouvernement la liberté et la sécurité.

Silhouette d'un convoi d'émigrants, aux environs des Black hills :

Cinq ou six charrettes, traînées par des chevaux maigres. Tout autour, une vingtaine de vaches et de juments poulinières La première voiture est chargée de marmaille. Le père, un petit vieux, le

fusil sur l'épaule, la joue gonflée par une chique, marche à côté.

— « Où allez vous?

— Dans le Yellowstone.

— D'où venez-vous?

— De l'Arkansas ; il y a deux mois que nous marchons.

— C'est à vous tous ces enfants-là?

— Mais oui, étranger. Nous en avons déjà dix. Nous comptons bien compléter les deux douzaines.

— Votre femme n'a pas peur de voyager comme cela en pays indien?

— Oh! elle y est bien habituée : nous avions une ferme depuis quatorze ans dans l'Arkansas ; mais cet Etat-là devient trop peuplé, et puis le pays est entre les mains des politiciens qui ruinent le peuple. Les journaux disent qu'il y a de bonnes terres dans le Yellowstone. Nous avons vendu, et nous voilà. »

... Jack Slade, inspecteur d'une compagnie de transports en Californie, haïssait Jules Burgh, riche fermier. Un ami commun livra Jules à Jack. Le prisonnier fut attaché à un pieu dans une cour. L'autre s'assit en face de lui et le troua méthodiquement de vingt-trois balles de revolver, en ayant soin de ne pas le tuer et en lui indiquant, chaque fois, l'endroit qu'il visait. Le vingt-quatrième coup fut tiré dans la bouche, et défonça le crâne de

rhomme. Alors, Jack prit un couteau, coupa les oreilles de son ennemi, les fit saler et les garda comme souvenir.

Le gouvernement essaye, parfois, de mettre un terme à ces vendettas, Baldi Eversale et Old Pap French, chefs de deux puissantes familles du Kentucky,. ne pouvaient pas se sentir. On mit à leurs trousses une commission de juges, une compagnie d'infanterie, deux pelotons de cavalerie et quatre ou cinq canons, chargés de les réconcilier. Les deux ennemis furent amenés devant le tribunal, dans une salle d'audience tellement traversée de balles, que les courants d'air enrhumaient les juges. Eversale et French, désarmés et écumants, commencèrent par se regarder en dessous, en proférant d'effroyables jurons. On les rapprocha l'un de l'autre en les piquant par derrière avec des baïonnettes. Des soldats saisirent leurs mains et les réunirent dans une cordiale étreinte qu'un capitaine consolida par quelques tours de corde. Quand le shake-hand fut jugé suffisant on les détacha, on les assit face à face et on les invita à causer.

— <i Le plus heureux jour de ma vie, dit le vieux French, est celui où j'ai tué ton fils aîné.

— Ah! dit l'autre. Eh bien! moi, je me suis joliment amusé, le jour où j'ai pris ta première femme. J'ai tué trente-deux French, et j'espère bien en tuer trente^deux autres avant de mourir.

M. PAUL BOURGET RETOUR d'aMÉRIQUE 207

— J'ai tué trente-quatre Eversale, répliqua Old Pap, et j'espère bien vivre assez vieux pour en tuer une centaine. »

Il est probable que cette conversation de gredins dure encore. Cela se passait au mois d'août 1890.

... M^*" Ireland, archevêque de Saint-Paul dans le Minnesota, écrivait à ses ouailles, lors de la promulgation de la loi contre le trafic des liqueurs, Fa lettre que voici :

Le trafic des liqueurs est démoniaque... Ce ne sont pas les marchands de liqueurs en détail qui sont les plus coupables. Les marchands en gros, les brasseurs, les distillateurs sont la cause principale de la multiplication des cabarets... Le trafic des liqueurs est démoniaque dans son insouciance : il ne s'inquiète point si le foyer domestique est désolé, si la joie et l'espérance sont écrasées dans le cœur, si la vertu est détruite, si les âmes sont damnées, si la terre est maudite et Téternité devenue un désespoir hideux.

En observant la tendance de l'opinion publique, ici à rOuest, il n'est pas difficile de s'apercevoir que l'un et l'autre des deux grands partis politiques du pays seront bientôt forcés d'accepter les principes de cette grande et toujours croissante foule profondément convaincue que si l'on permet que la moralité publique dégénère, le fondement d'un État libre succomberait aussi, et l'anarchie usurperait le trône de la liberté. C'est un sophisme commun à ceux qui cherchent la popularité en faisant la cour aux instincts les plus abjects de l'homme, de prétendre que ceux qui veulent réprimer l'ivrognerie, et d'autres vices, par la législation si c'est nécessaire, s'efforcent de dérober toute joie de la vie, tandis que la misère? la tristesse et le désespoir de la vie sont liés au crime.

Les vrais amis du peuple sont les vendeurs de liqueurs qui lui creusent les fosses, et remplissent les asiles d'orphelins.

J'ai ramassé un paquet de faits, à la façon de Stendhal et de Taine. Ce n'est pas M. Paul Bourget qui me le reprochera. Les témoins qui m'ont fourni ce statement of facts diffèrent beaucoup les uns des autres. M. Max Leclerc, jeune, entreprenant, audacieux, approuve les Américains, parce que les Américains n'exigent pas, comme nous, des hommes auxquels ils confient leurs intérêts, un certificat de vieillesse et de caducité. M. de Varigny, épris de courtoisie chevaleresque, pardonne beaucoup aux Yankees, parce qu'ils aiment et respectent les femmes. M. le baron de Grancey, qui trouve le moyen d'être à la fois amusant, réactionnaire et pessimiste, rédige, aux étapes de ses raidSy des articles que M. Paul de Cassagnac pourrait signer, et envoie, du fond des Montagnes- Rocheuses, des arguments à M. le comte de Mun. Le lecteur soigneux complétera cette enquête en feuilletant le diary rapide de M. Léo Claretie, en lisant les notes précises de M. le marquis de Chasseloup-Laubat, ainsi que les rapports de M. Bonet-Maury sur cet étonnant congrès de Chicago, où l'on vit des curés, des pasteurs, des rabbins et des bonzes, mus par un généreux effort d'idéalisme, exposer leurs religions.

Ce dossier prouverait d'abord que chacun ren-

contre en Amérique ce qu'il y cherche. La richesse de ce pays est formidable. C'est bien toujours TEl Dorado des conquistadores. Les gens curieux d'expériences politiques, de nouveautés religieuses et de solutions sociales n'y sont pas moins satisfaits que les chercheurs d'or, de pétrole ou de nickel. C'est un chaos colossal, encore ouvert à toutes les investigations et à toutes les chimères.

Seulement, on se trompe si l'on croit trouver dans le tohu-bohu de New-York ou dans le silence des savanes, le remède aux maux sans nombre dont souffre l'Europe. Le voyage d'Amérique, pour un Français, est proprement un voyage aux Antipodes. Les Yankees peuvent être très forts, très bons même, très vertueux. Je n'y contredis pas. Les Américaines ont d'ordinaire les cheveux longs, la taille riche, les dents claires, le teint éblouissant, les plus beaux yeux du monde, et le diable au corps (oh! combien!). Mais décidément, nous n'avons pas le crâne fait de même. Il n'est rien, dans leur pays, qui ne froisse nos habitudes, qui ne choque notre goût, qui ne déconcerte nos instincts. Nous aimons la beauté, et notre fantaisie latine la fait consister principalement en un accord harmonieux de parties liées. La mesure et la symétrie nous plaisent. Nous avons beau regarder vers le Nord, nous n'en restons pas moins des orateurs et des architectes, amis des paroles intel-

ligibles et des formes nettes. Classiques jusque dans nos exubérances, nous pardonnons à Victor Hugo ses métaphores à cause du bel ordre de ses discours. Le souvenir du Parthénon nous rend indulgents pour la Madeleine. Logiciens à outrance, plus jacobins que jamais, ennemis des juxtapositions artificielles, condamnés à vivre dans le provisoire parce que nous sommes toujours à la recherche de l'absolu, amateurs, avec cela, de tournois et de joutes, nous faisons battre, présentement, la Science et la Foi et nous ne pouvons défendre Tune sans injurier l'autre. Cela s'appelle, en pays latin, être conséquent avec soimême. Justum et tenacem propositi virum.».

Chez nous, on montre aux étrangers de distinction l'église Notre-Dame, le Panthéon, l'Académie, la colonne Vendôme, tout ce qui évoque le passé et défie l'avenir, tout ce qui parle de gloire, d'amour, de génie, de force morale, d'immortalité; là-bas, on exhibe la boucherie de M. Armour, les cataractes du Niagara... On est fier du temple maçonnique de Chicago : 21 étages, 302 pieds de hauteur, 1 328 bouches de chaleur, 4 700 tonnes d'acier, 7 000 lampes électriques, 17 ascenseurs pouvant transporter par jour 50 000 personnes.

Outre-mer, on aime la force physique, les records, les gageures inouïes, la réclame, les fortunes stupéfiantes, tout ce qui étonne, tout ce qui abasourdit, tout ce qui « épate. ». Les ambitieux

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de notre pays sont tous plus ou moins hantés par Tépée, le petit chapeau et la redingote râpée de Napoléon. Nous sommes d'incorrigibles idéalistes et nous admirons béatement les conquêtes qui ne rapportent ni sou ni maille. Là-bas, on préfère les dollars de Jay Gould et de Vanderbilt.

Notre morale consiste principalement à enseigner Fart de se passer des choses. Simplifier la vie, supprimer nos désirs en faisant comme s'ils n'existaient pas, diminuer le nombre de nos besoins, voilà, pour nos philosophes, le commencement de la sagesse. Le bonhomme Richard n'était point de cet avis. Soyons pratiques, disait en somme ce sage vieillard. Ne refusons pas les bienfaits que la Providence, aidée par l'industrie, nous prodigue abondamment. Les Américains ont écouté ces préceptes. Le renoncement aux joies terrestres leur a toujours paru, bien qu'ils soient religieux et volontiers prédicants, une sombre folie. Si Dieu (ils font souvent intervenir la divinité dans la question des tramways ou dans les discussions d'économie politique), si Dieu a donné au Yankee certains appétits, c'est apparemment qu'il l'a voulu. N'allons donc pas à l'encontre de sa sainte volonté. Qu'à chacun de nos besoins corresponde une conquête sur l'inertie des choses, un progrès de mécanique. Les Latins, qui sont des maladroits, conçoivent le paradis sous la forme d'un jardin mal entretenu. Pour l'oncle Sam,

TEden idéal est celui où les élus n'auront -qu'à presser un bouton pour boire à leur soif et manger à leur faim. Aussitôt dit, aussitôt fait. Et l'Amérique devint un gigantesque laboratoire où la Science déchaînée se livra à des orgies d'invention, de construction, de métallurgie et d'électricité. M. Paul Bourget conclut : la Science n'a pas fait banqueroute. Voilà un peuple où les universités ^vivent en paix avec les Eglises, où la pédagogie rationnelle n'est pas nécessairement irréligieuse, où M. Homais ne se moque pas de l'abbé Bournisien. Les Américains ne demandent à la Science que les bénéfices dont elle dispose. Ils n'ont jamais cru que les lampes Edison, les Pulmann-cars et les wagons réfrigérants leur donneraient la paix du cœur. Parfaitement, et nous devrions bien les imiter en cela. Mais ils ont une façon vraiment sommaire de concilier les antinomies. Un Anglo-Saxon, lorsqu'il ouvre une boîte de corned beef, ne doute pas un seul instant que ce corned beef n'ait été destiné, de toute éternité, à sa propre subsistance. Telle la manne pour les Israélites. (Voyez le livre inouï de sir John Lubbock sur le Bonheur de vivre.) Pour de tels esprits, la réconciliation de Darwin et de Moïse est l'affaire d'un tour de main : on les pousse l'un vers l'autre comme deux trappeurs ennemis. Nous voulons, nous autres, des solutions moins expéditives et plus durables. Notre science, qu'elle soit

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représentée par un Burnouf ou par un Pasteur, est de race fière et de mine hautaine. Elle dédaigne l'argent. Elle a horreur du commerce. Quand elle se réconciliera avec Tesprit religieux, ce sera par d'autres voies et par d'autres moyens.

Je ne crois pas que l'imitation complète de la démocratie américaine doive être proposée ou imposée à notre démocratie latine. Nos hérédités nationales répugnent à ce pastiche. Cette copie machinale nous ôterait nos qualités sans nous donner les vertus de nos modèles. Malgré tout, nous ne sommes pas résignés à considérer la politique comme un métier humble et suspect. Nous aurions un gros chagrin, le jour où le malheur des temps nous réduirait à cette extrémité. Pour nos yeux, non désaccoutumés des spectacles historiques, un ministre, un secrétaire d'État est encore autre chose qu'un simple gérant de cercle, ou qu'un courtier marron.

Autant j'admire les descriptions, les remarques, les vues de pays et les états d'àme que M. Paul Bourget a rapportés d'outre-mer, autant je me défie des recettes sociales et des panacées un peu cosmopolites dont il nous vante l'efficacité. Cela, pour beaucoup de raisons, qui seraient trop longues à énumérer, car la matière est infinie.

Et maintenant, retournons à M. Paul Bourget, romancier. L'auteur à'Outre-Mer s'est souvenu

que sa renommée, fondée d'abord par des dissertations littéraires ou sociales, avait été singulièrement accrue par des récits tels que Cruelle Enigme, Mensonges, Crime d'amour.

\j Idylle tragique l'a ramené, par une pente naturelle, aux héros qu'il aimait à fréquenter.

Quelques personnes aimeraient mieux que le célèbre auteur de Cruelle Enigme consacrât son beau talent à ne pas nous raconter toujours ce que font les gens qui n'ont rien à faire. Mais ceci n'est que l'expression d'une préférence personnelle. Je ne voudrais pas que l'on donnât à ce regret, d'ailleurs superflu, la valeur d'une opinion. Suivons donc, encore une fois, M. Paul Bourget dans la haute pègre.

L' « idylle tragique » se noue parmi les joueurs cosmopolites du tripot de Monte-Carlo, se développe sous les palmiers d'un hôtel de premier ordre, court, sur la « côte d'azur », jusqu'à Gênes, flotte, en yacht américain, aux environs de Cannes, s'égare sur les pelouses d'un golf-club et autour d'innombrables five o'clock, erre de villa en villa et de casino en casino, se fixe en des jardins de roses, roule en sleeping-car, s'attarde en des smoking-rooms, se complaît au milieu des gentilshommes pauvres, des commerçants riches, des archiducs toqués et des rois noceurs qui bariolent si étrangement de leurs costumes, de leurs ambitions, de leurs misères, de leurs

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splendeurs et de leurs ennuis nos deux départements-auberges : les Alpes-Maritimes et le Var.

AU right! Va bene!... Qui oserait se plaindre que M. Paul Bourget, fort expert à choisir ses décors, ait encadré son drame dans cette magnificence de lumière, de luxe, de femmes et de fleurs? Qu'importent les Anglo-Saxons rencontrés sur la Corniche? Ce pays est unique au monde.. Il est doré par le sable fauve des promontoires, argenté par le feuillage des oliviers pâles, bleui par le ciel clément et parla mer engageante. On voudrait s'arrêter à toutes les escales de ce rivage embaumé. On goûterait si bien, là-bas, dans l'ombre odorante des citronniers et des mimosas, la joie du souvenir ou la douceur douloureuse de l'oubli!... C'est dans ce paradis que j'ai lu la fin de V Idylle tragique. J'allais, le long de la côte ligurienne, au retour d'un voyage dont les visions n'avaient point effacé les images gravées dans ma mémoire par les premières pages de cet émouvant récit. Lorsqu'une involontaire rêverie me détachait de ma lecture, j'apercevais, par la portière du wagon, quelque village heureux qui descendait vers un golfe, des bourgades aux noms sonores, des plages dont l'inflexion molle était un repos pour les yeux, des oasis de verdure et de parfums, qui semblaient épanouies tout exprès pour charmer et pour endormir la souffrance humaine. Idylle tragique! Cette antithèse

obsédante, que je retrouvais à tous les feuillets de mon livre, convenait à ce paysage. Tout est joli, tout est souriant, d'abord, dans ce jardin de délices. La couleur des eaux est en harmonie avec l'opulence pourprée des roses, avec la riche végétation des palmiers, des figuiers, des pins, avec Téclat des fruits mûrs qui brillent à travers les feuillages. On ne songe plus, en regardant cette beauté qui rayonne, aux spectacles rebutants que la nature et Thomme infligent si souvent à notre esprit et à notre cœur. C'est une fête pour Tàme et pour les sens. L'hospitalité de cette mer, de cette terre, de ce ciel, est amicale, prévenante. La profusion des trésors étalés n'accable point l'esprit par un excès de grandeur ni de force. Rien d'énorme, ni de difforme, ni d'indiscret. Partout une grâce facile. Les roses s'enroulent, en guirlandes molles, au marbre ajouré des balustres. Et, parmi ces floraisons douces, les sveltes palmiers se hérissent en aigrettes ou se déploient en éventails. Non pas les palmiers d'Afrique, rigides, presque métallisés, durcis par les braises du désert, à peine égayés par le souffle tiède qui vient des syrtes. Non. Des palmiers apprivoisés, bénévoles, qui ne se haussent pas trop au-dessus de l'humanité. Ils sont là, bien tranquilles devant les portes, épandant leurs ombres indulgentes sur des massifs d'anémones et de violettes, tandis que les oliviers, aux pentes

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des collines, atténuent, de leur jolie nuance, le vert trop éclatant des pelouses... San-Remo, Bordighera, Menton, Beaulieu... Pourquoi faut-il que ces noms, évocateurs de visions claires, éveillent aussi en nous la hantise de la maladie et de la mort? Ces maisons blanches et roses, si coquettes, ont abrité de lentes agonies. Sous ces branches, que le printemps rajeunit, il y a des vieillesses précoces et de navrantes caducités. De toutes parts, dans cette surabondance de joie et de vie, on attend la mort ; on l'attend avec une angoisse résignée, en essayant d'obtenir d'elle quelques délais...

Mais à quoi bon chercher à décrire le théâtre de Y Idylle tragique^ lorsqu'il me suffirait de feuilleter le volume que j'ai sous les yeux, et d'y choisir de ravissantes aquarelles?

Voici un clair de lune à Monaco :

... Le disque d'argent éclairait tout Fhorizon d'une lumière presque aussi intense que celle du grand jour. C'était d'abord la mer que cette lune illuminait, une mer de velours bleu, sur laquelle cette ruisselante et mourante traînée de clarté blanche traçait un chemin miraculeux. La nuit était si limpide que, dans cette baie ainsi éclairée, on distinguait le gréement d'un yacht immobile sur ses ancres, à l'abri du promontoire que couronnent les créneaux guelfes du vieux palais Grimaldi. La grande forme sombre du cap Martin s'allongeait de l'autre côté, et c'était partout un mélange d'éclatantes transparences et de formes noires, comme découpées à l'emporte-pièce sur cette lumière de rêve. Les longues branches des palmiers recourbées en

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chapiteaux , les poignards dressés des aloès , Tépaisse feuillée des orangers se projetaient en ombres presque dures, tandis que sur les gazons la magie du clair de lune étalait des splendeurs nacrées. Une à une, les maisons éteignaient leurs feux, et... toutes blanches, presque fantomatiques, s'endormaient du vaste sommeil répandu sur ce paysage. L'apaisement de cette heure était si complet que les promeneuses n'entendaient d'autre bruit que le craquement du gravier sous leurs petits souliers du soir et le frisson de leurs robes...

Tournons une quarantaine de pages et regardons cette marine :

La Jenny profilait les lignes élégantes de sa coque blanche et de ses agrès... Elle semblait vraiment la jeune et coquette reine de ce petit port où les bateaux de pêche, les yoles de course et les bateaux de cabotage se pressaient le long du quai. Des marins assis à même les dalles, au soleil, raccommodaient en chantant les mailles brunes d'un filet. Au rez-de-chaussée des maisons s'ouvraient des échoppes où se vendaient les mille outils de la mer : des cordages et des vestes goudronnées, des chapeaux de cuir bouilli et les bottes en caoutchouc...

Ailleurs, c'est le départ de la Jenny :

La colline de Grasse s'étalait luxuriante de cultures, tandis que, sur la baie, la suite des blanches villas s'égrenait parmi les jardins, et que les îles, semblables à deux oasis d'un vert sombre, marquaient un point de départ à la courbe d'un autre golfe, achevée sur la pointe solitaire d'Antibes; et les arbres de cette pointe, comme ceux des iles, ces bouquets de pins-parasols penchés d'un seul côté, disaient le drame éternel de cette côte, la bataille du mistral et des flots en ce moment suspendue... Pas un mouton d'écume ne tachait cette vaste étendue de saphir en fusion

sur laquelle la Jenny avançait dans un bruissement sonore et frais d'eau déchirée. Pas un cirrus, pas une de ces effilochures de nuages que les marins appellent des queues de chat ne rayait la coupole radieuse du ciel, où le soleil semblait se dilater, se réjouir dans un éther absolument pur. Il semblait qu'il y eût comme une conjuration de ce ciel, de cette mer...

Vue des jardins de la villa Helmholtz :

Elle l'avait conduit, sous prétexte de causerie, jusqu'à une espèce de belvédère, de cloître plutôt, avec une double rangée de colonnes peintes d'où l'on découvrait la mer et les lies. Au centre, un carré de terre nue formait un patio planté de gigantesques camélias poussés librement. Le sol était tapissé, feutré, étoffé par la jonchée des épais pétales rouges, roses et blancs, tombés des branches, brillants et lisses comme des éclats de marbre. D'autres fleurs, rouges, roses et blanches, luisaient dans le sombre feuillage lustré. Là il l'avait, pour la seconde fois, tenue entre ses bras, plus près de lui encore...

Vue des jardins de la villa EUen-Rock, à Antibes :

Elle était arrivée si belle, si mince, tout en mauve, sur un sentier bordé de cinéraires bleues, de pensées jaunes et de larges anémones violettes... Assis tous deux sur la bruyère blanche, sous les pins noirs au tronc rougeâtre qui descendent vers une petite crique d'eau bleue et de rochers gris, il avait appuyé sa tète sur le cœur de sa chère compagne de promenade... Maintenant, rien qu'à regarder ce buste jeune, il lui semblait entendre le battement profond de ce cœur, et retrouver contre sa joue la forme divine de ce sein.

Elle, c'est la baronne Ely de Carlsberg. Trente ans. Fille d'un général autrichien et d'une Mon-

ténégrîne. Petite-fille d'une Grecque. Épouse morganatique d'un archiduc qui est jaloux, féroce et chimiste. Très belle, d'une beauté régulière, presque [classique. Un « masque magnifique à la fois et fin, auquel une blancheur mate et chaude achève de donner un vague reflet oriental » . Des yeux « d'une nuance indécise, bruns tirant sur le jaune, avec quelque chose d'inéclairable dans leur prunelle, comme si une détresse intime en ternissait le regard ». Une grâce imposante et douce. Des mains « de grande dame et de fantaisiste ». Joueuse intrépide et crâne aventurière. Très cultivée. Lit tous les livres. Ecrit en quatre ou cinq langues. A beaucoup voyagé. Fume des cigarettes de tabac russe. Professe « qu'il n'y a qu'une chose de vraie ici-bas : s'assouvir le cœur, sentir et aller jusqu'au bout de tous ses sentiments, désirer et aller jusqu'au bout de tous ses désirs, vivre enfin sa vie à soi, sa vie sincère, en dehors de tous les mensonges et de toutes les conventions, avant de sombrer dans l'inévitable néant ». Lui y c'est Pierre Hautefeuille , un Français, venu à Cannes en convalescence. Très charmant. A fait la guerre de 1870. Garçon délicat, romanesque. Aussi chaste, qu'on peut l'être en notre temps, « il a atteint la trentième année sans rien connaître de la vie sensuelle que les froides et rares rencontres de la galanterie vénale, suivies aussitôt de dégoût et de remords ». Jeune, naïf.

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une âme transparente. Né pour être un Tristan ou un Lancelot, en un siècle où Guenièvre devient rare et Yseult plus encore.

Voici, maintenant, les autres personnages mis en scène dans ce drame :

Olivier Du Prat, deuxième secrétaire d'ambassade. Ami intime du précédent, avec lequel il a fait la guerre de 1870. Trente-deux ans, mais paraît plus vieux que son âge. Visage brun, très maigre, très creusé, « se modelant en méplats vigoureusement marqués ». Yeux noirs, d'un noir humide et velouté, dents blanches et régulières, cheveux drus et bien plantés. Ame étrange, « incomplète et supérieure, noble et dégradée, sensible et aride, où tout semble velléité, avortement, souillure, désillusions ». A eu beaucoup de maîtresses, notamment la baronne Ely de Carlsberg. Ne croit à rien, sinon à cette maxime de La Rochefoucauld : « Quelque rare que soit le véritable amour, il Test encore moins que la véritable amitié. »

Berthe Du Prat, épouse d'Olivier. Une petite Parisienne comme il y en a beaucoup. Peut-être l'avez- vous rencontrée dans la rue, à moins que ce ne soit à la Bodinière ou aux matinées classiques de l'Odéon. Blonde aux yeux bleus. Fille d'un avoué. Une dinde exquise. La seule honnête femme de toute la bande.

Marins de Corancez. Un Méridional, natif des

environs de Barbentane. Se dit gentilhomme.

Mélange de Tartarin et de d'Artagnan. A fait la noce, sur le boulevard, avec Casai, Vardes et Machault. Las des cabarets , léger d'argent , exempt de scrupules. Voudrait maintenant dorer son faux blason et réparer les brèches de son héritage en épousant (secrètement, s'il le faut) la marquise Andriana Bonnacorsi, noble Vénitienne, qui descend des doges et possède un sac.

Dickie Marsh, Américain. Ancien conducteur de tramway à Cleveland, dans TOhio. Propriétaire de trois mille kilomètres de chemins de fer dans son pays. A fondé une ville de cinquante mille habitants, qu'il a appelée Marionville, du nom de sa femme. Promène des grands-ducs et des princes souverains sur la Jenny, yacht de dix-huit cents tonnes. Enragé abatteur de besogne et lanceur d'entreprises. Installe le téléphone entre son yacht et le télégraphe, et « en avant le câble avec New-York, avec Chicago, avec Frisco ! » Occupe, à toutes les heures du jour, trois secrétaires et une machine à écrire. Ce « Napoléon de rOhio » stupéfie Hautefeuille et Corancez en leur exposant le plus modeste de ses projets. « Connaissez-vous, leur dit-il, notre région des lacs? Tenez, voici la carte. Nous avons là, rien que sur le Supérieur, le Michigan, le Huron et l'Erié, soixante mille navires, d'un tonnage de trentedeux millions de tonneaux. Ils transportent par

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an pour trois milliards et demi de marchandises. Il s'agit de mettre cette flotte et les villes qu'elle dessert (Duluth, Milwaukee, Chicago, Détroit, Clevelandj Buffalo, Marionville) en communication directe avec l'Europe... Notre capital est souscrit d'hier soir : deux cents millions de dollars... Dans deux ans, j'irai de ce quai, avec la Jenny, à mon home sans transbordement... Je veux que Marionville devienne le Liverpool des lacs. Nous sommes un peuple jeune, avec beaucoup de crudités, mais nous poussons et nous vous poussons... A tout à l'heure, messieurs! » — Un détail : ce yatchsman homme d'affaires, ayant perdu sa fille, a fait modeler la statue de la pauvre enfant; et, devant cette effigie, installée à bord sur un lit de parade, il apporte, chaque matin, des gerbes d'œillets et d'orchidées.

Miss Flossie Marsh, nièce de Dickie. Visage et volonté d'outre-mer. Incroyablement sportive et sentimentale. Sait l'archéologie. Peint. Manipule dans les laboratoires de chimie. Elle épousera M. Marcel Verdier, « un grand garçon blond, très laid, mal habillé », ancien élève de l'École normale, docteur es sciences. Ce jeune homme pourrait être un Pasteur. Elle en fera un simple Edison.

Le comte Navagero, Vénitien. Vêtu d'un complet coupé à Londres, le bas du pantalon retroussé €omme à Londres, même lorsqu'il ne pleut pas. Marche le pas allongé, la jambe raide, tenant ses

gants d'une main et de l'autre sa canne par le milieu, le visage rasé et tendu sous une casquette plate. Fume continuellement une courte pipe en racine de bruyère. Ne vous fiez pas à Tair idiot de ce parfait snob. C'est un Borgia très moderne. Il se débarrasse de ses rivaux en leur proposant des parties de bicyclette, et en limant au préalable les écrous des pédaliers.

D'autres encore : M. Brion, financier, officier de la Légion d'honneur, le vicomte et la vicomtesse de Chézy, etc.

Je prévois qu'après ce catalogue on va reprocher encore à M. Paul Bourget je ne sais quelle prédilection pour les rastaquouères. Là-dessus il faut s'entendre.

D'abord, je ne suis pas éloigné de partager, sur le chapitre de ces bons « rastas », l'opinion de Corancez, lequel expose excellemment, ce me semble, la doctrine de l'auteur :

Rastaquouères! rastaquouères!... Quand vous avez proféré cet anathème, tout est dit, et, à force de le prononcer, vous ne vous doutez pas que vous êtes en train de devenir, vous autres Parisiens, les provinciaux de l'Europe. Mais oui, mais oui... Qu'il y ait des aventuriers sur la Rivière, qui le nie? Mais aussi que de grands seigneurs! Et ces grands seigneurs, sont-ce des Parisiens? Non, mais des Anglais, des Russes, des Américains, voire des Italiens, qui ont tout autant d'élégance et d'esprit que vous, avec du tempérament sous celte élégance, chose que vous n'avez jamais eue, et de la gaieté, chose que vous n'avez plus. Et les étrangères que l'on rencontre sur cette côte! Si nous

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parlions un peu des étrangères ? Et si nous les comparions à cette poupée sans cœur ni sens, à cette vanité en papier mâché qu'est la Parisienne !

Je demande grâce pour quelques Parisiennes, mais j'avoue que cette Cosmopolis est agréable à regarder. Tous ces gens-là — sauf peut-être Navagero — s'affublent de jolis costumes et savent arranger leurs gestes en d'harmonieuses poses. Ils sont plus ragoûtants, n'est-ce pas, que les ouvriers, que les paysans et surtout que les bureaucrates! Ils sentent bon. Dans ce monde-là, les âmes ne sont pas meilleures que dans la bourgeoisie boutiquière ou administrative, mais les cheveux sont plus brillants et plus souples, les barbes sont mieux frisées, les haleines sont moins lourdes, les peaux sont plus propres, étant continuellement rafraîchies par le bain, par la douche et par la friction. Ces oisifs sont exempts de nos tares professionnelles. Ces inutiles servent à la récréation de nos yeux, et c'est déjà quelque chose. S'ils ont des vices, ils les étalent sans gêne et, par là, nous consolent de toute l'hypocrisie et de toute la laideur dont nous devons subir journellement le répugnant voisinage. Corancez luimême est charmant, lorsqu'il s'avance vers la Californie (fauboui^ de Cannes), « gaiement, un bouquet de violettes à la boutonnière du plus délicieux veston que jamais tailleur complaisant ait coupé à crédit pour un joli garçon en chasse

d'une dot, ses pieds minces bien pris dans ses bottines jaunes, un chapeau de paille sur ses épais cheveux noirs, Fœil humide, la dent blanche, fleurant bon, portant beau ». — Pierre Hautefeuille, lorsqu'il monte à bord d'un yacht, dissimule son svelte corps € sous une veste de serge bleu marine et un pantalon de flanelle blanche ». La petite Berthe Du Prat, bien qu'elle sente encore un peu l'étude paternelle, a été habituée, par son diplomate de mari, à mouler sa fine taille dans un élégant costume tailleur... Mais il faut regarder surtout la baronne Ely de Carlsberg, soit qu'elle apparaisse € en corsage de poult de soie violet recouvert d'une mousseline de soie noire plissée avec des manches pareilles », soit qu'elle pose sur ses cheveux « un chapeau tout petit, composé de deux ailes pailletées de jais violet et d'argent », soit qu'elle prenne le thé, sous un abat-jour rose, « en robe de dentelle noire à nœuds de satin vert myrte », soit qu'elle arbore « la singularité piquante d'une toilette rouge et blanche aux vives couleurs du golf-club », soit qu'elle accoude au bastingage d'un yacht « la souple étofle de sa blouse rouge », tandis que le vent fait flotter « les larges bouts de sa cravate en mousseline noire, assortis aux grands carrés noirs et blancs de sa jupe ». Admirez-la, sur ce yacht, à cette minute lumineuse et suprême :

Des profondeurs de son être, un vague de passion montait, ravageant tout, noyant tout. Que pesaient les craintes de l'avenir, les remords du passé, à côté de la présence de Pierre, ce Pierre dont elle voyait, dont elle sentait le cœur battre, la poitrine respirer, le corps bouger, l'esprit penser, la personne vivre?... Au commencement du repas, leurs genoux s'étaient frôlés, et tous deux s'étaient retirés par une honte spontanée de ces familiarités que prémédite le libertinage. Mais il y a, chez deux créatures qui s'aiment, une force plus puissante que toutes les hontes, fausses ou vraies, et qui les contraint de se prodiguer ces caresses, si vulgaires quand elles sont voulues et calculées, si romanesques, si délicates lorsqu'elles sont sincères et empreintes, de cet infini que le sentiment communique à ses plus humbles signes. A un moment, leurs pieds se touchèrent sous la table. Ils se regardèrent. Ni l'un ni l'autre n'eut le courage de se reculer. A un autre moment, comme Hautefeuille avait glissé dans une phrase un rappel d'une de leurs tendres promenades à Cannes, Ely éprouva un tel besoin de lui donner une caresse, qu'instinctivement, inconsciemment, son pied à elle se dégagea de son petit soulier, et vint toucher, presser le pied du jeune homme. Ils se regardèrent de nouveau. Il avait pâli à ce contact si intime, si vivant, si voluptueux. Qu'il devait souvent la revoir ainsi dans son souvenir, et tout lui pardonner des affreuses souffrances qu'il subit à cause d'elle, pour la beauté qu'elle avait à cette seconde ! Ah ! la divine Beauté ! . . . Une langueur noyait ses yeux. Ses lèvres ouvertes aspiraient l'air comme si elle allait mourir. L'admirable rondeur de son cou se dessinait nue et sans collier. L'attache en apparaissait gracieuse et puissante, hors de l'échancrure d'une robe noire, d'un noir absorbant qui donnait un éclat plus mat à la blancheur de son teint. La chair, dans cette gaine de soie sombre, avait la délicatesse d'une chair de fleur, et dans ses cheveux bruns qui coiffaient simplement sa tête fière et en marquaient la noble forme un peu longue, un seul bijou brillait : un rubis, rouge et chaud, comme une goutte de sang !

J'entends d'ici le chœur des censeurs. Eh quoi ! ces hommes, que M. Paul Bourget appelle spirituellement « les chevaliers du smoking », ces femmes plus oiî moins folles, est-ce donc là notre dernière aristocratie? Sans doute. Du train dont marche notre république, c'est la seule aristocratie qui puisse exciter la jalousie ou l'admiration des foules. Comment diable voulez-vous qu'il naisse à présent des aristocrates? Par l'épée? On ne fait plus la guerre. Par la vertu? On s'en (comment diraije?), on s'en moque pas mal! Par la gloire? A quoi cela sert-il, depuis qu'il n'y a plus de postérité ?

Donc, tout bien considéré, ne blâmons pas M. Bourget au nom de nos bonnes mœurs, qui ne sont le plus souvent qu'une heureuse incapacité de mal faire, ne lui reprochons pas d'avoir cherché, aux environs de la roulette et du tir aux pigeons, des personnes vraiment supérieures qui mènent la vie libre et qui échappent à la vulgarité par un bel appétit d'aventure.

Le diplomate Olivier Du Prat, étant attaché à l'ambassade de Rome, aima la baronne de Carlsberg et en fut aimé. Puis, dans un de ces accès de lassitude dont il est coutumier, il l'a plantée là, seule avec l'archiduc. Il est revenu à Paris. Fatigué d'expériences passionnelles, écœuré par les garçonnières et par les cabinets particuliers, il s'est laissé aller à un « mariage de lassitude » avec sa petite dinde, fille d'un avoué.

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Pendant ce temps, la baronne a juré de se venger. Elle rencontre Pierre Hautefeuille à Cannes. Elle apprend que Pierre et Olivier sont aussi liés Fun à l'autre que pouvaient l'être, aux temps mythologiques, Nisus et Euryaie. Dès lors, elle se propose un but : jeter au travers de cette amitié un amour fait de haine par qui cette amitié sera bientôt ravagée et détruite... Seulement, elle se prend à ce jeu dangereux. Elle a commencé par se laisser aimer fort méchamment; elle a répondu aux avances du candide Pierre, lequel ignore la biographie de cette dame et la croit pure. Elle finit par aimer tout bonnement.

Survient Olivier-Nisus. Il arrive d'Egypte, où il a exécuté, point par point, pendant six mois, tout le programme d'un fastidieux voyage de noces (dahabiehs, pyramides, obélisques, temples, cataractes, embrassades obligatoires dans les hôtels). Afin d'oublier les nausées de l'insipide corvée conjugale, il a hâte de revoir son ami, ce qu'il aime le mieux au monde.

Pierre-Euryale va l'attendre à la gare et lui prodigue toutes les preuves d'affection dont il a besoin dans ce cruel moment. Le malheureux Olivier, très clairvoyant comme tous les hommes qui souffrent d'un malaise amoureux, ne tarde pas à voir transparaître à travers les menus incidents de la vie quotidienne le bonheur de Pierre. Nul doute. Pierre aime. Il est aimé! Et celle qui

Taime, c'est la baronne de Carlsberg... Alors une jalousie affreuse lui torture le cœur. Dégoûté de sa femme, il songe à ce qu'aurait pu être sa félicité avec l'autre, s'il avait su dire les paroles qui apprivoisent les maîtresses indomptées. Il veut revoir cette divine baronne, qui désormais lui est odieuse. Rendez-vous est pris. L'entretien est d'abord aigre, violent. Mais peu à peu, Olivier se sent ému par l'accent très élevé, très noble, d'une passion dont il ne soupçonnait pas la sincérité. Alors il se résout au sacrifice. Il ne fera rien qui puisse déranger la félicité de Pierre. Il s'en ira, n'importe où, avec la fille de l'avoué.

Mais celle-ci a surpris des lettres, des photographies. Elle a découvert l'ancienne liaison de son mari avec la baronne. Et cette Berthe, sottement jalouse, va tout raconter à Pierre !

Entrevue des deux amis. Ils hésitent, ne savent que se dire, puis, brusquement prennent un parti. Réduits à choisir entre l'amour et l'amitié, ils choisissent l'amitié. Ils jurent de fuir, tous les deux, cette femme dont la présence a empoisonné leur union, jadis si saine et si robuste.

Hélas! pourquoi faut-il que l'infortuné Pierre ait, au dernier moment, une défaillance? Vaincu par les supplications et par les larmes, il consent à revoir, par un beau soir d'été, celle à laquelle il renonce. Or, ce soir là, précisément, l'archiduc, qui ne veut plus jouer le rôle de George Dandin>

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aposte des sbires dans son jardin et leur ordonne de tirer s'ils voient quelque chose remuer dans les allées. Pierre est perdu s'il sort de la chambre de la baronne. Mais Olivier a tout su. Il a deviné la faiblesse dé son ami et connu les desseins de l'archiduc. Il se dévoue. Las de traîner sa mélancolie, il entre de propos délibéré dans le jardin sinistre. Un coup de fusil dans l'ombre... Olivier tombe, troué par les balles. Ainsi l'idylle s'achève en tragédie.

Un roman romanesque, un peu étouffe par le détail des anecdotes épisodiques et des personnages accessoires ; — un album de paysages ; — une amusante galerie de profils cosmopolites ; — une suite unique de réflexions sur l'amour, sur le mariage, sur l'adultère (réflexions aiguës qui piquent l'esprit et vont souvent jusqu'au fond du cœur); — l'analyse poignante d'un conflit entre deux passions impérieuses; — l'option finale pour une de ces deux passions : — telle est cette œuvre complexe, touffue, dont l'unique défaut est peut-être une surabondance de richesse et de vigueur. C'est une tentative intéressante pour réconcilier la micrographie psychologique avec le mouvement de la vie et (disons le mot) pour tirer le roman d'analyse du genre ennuyeux où il menaçait de s'embourber. Les titres mêmes des chapitres indiquent clairement le dessein de l'auteur, son intention de revenir aux traditions des vieux

conteurs français : En mer... Il matrimonio segreto... UAmi et la maîtresse... Un serment... Entre deux drames... le Dénouement. Tandis que, d'autre part, le poète inquiet des Aveux apparaît dans ces en-tête : le Cri d'une âme... Volontés d'amoureux... Autour d'un scrupule...

L'ingénieuse entreprise de M. Paul Bourget a réussi très heureusement. On lit sans fatigue ce gros in-douze de 500 pages. Il y a dans ce récit fourmillant de faits et nourri de substance tout ce qu'il faut pour assurer la fortune d'un livre et pour accroître une renommée qui semblait ne plus pouvoir grandir.

M. Gaston Paris a voulu être, avant tout, un philologue. C'est presque malgré lui qu'il est un écrivain. Jamais vocation ne fut plus précoce, ni mieux explicable, ni plus naturelle. La « race », le « milieu », le « moment », comme dirait Taine, unirent leurs influences diverses pour faire de lui, dès sa naissance, un romaniste, et quelque chose de plus.

Il naquit, pour ainsi dire, parmi les vieilles chartes, les vitraux fleuris et les anciennes légendes. Si l'esprit mythologique n'avait pas quitté la terre, avec beaucoup d'autres choses surannées et charmantes, ses biographes raconteraient qu'il fut tenu, sur les fonts baptismaux, par l'enchanteur Merlin et par la fée Viviane.

1. Uistoire poétique de Charleniagne, 1 vol. in -8, Paris, Franck, 1865. — La Littérature française au moyen âge (onzièmequatorzième siècle), 1 vol. in-12, Paris, Hachette, J888. — La Poésie du moyen âge, 2 vol. in-i2, 1893, Paris, Hachette.

Tout jeune, il fut initié aux tendresses douloureuses de Tristan et dTseult la Blonde.

Il était encore adolescent, lorsqu'il entendit Lancelot du Lac dire tout bas à la reine Guenièvre : « Dame, vous m'avez dit en me quittant : Adieu, beau doux ami. Jamais ce mot, depuis ce temps, ne m'est sorti du cœur. C'est le mot qui fera de moi un vaillant homme, si jamais je le suis. Ce mot me conforte en tous mes ennuis. Il m'a guéri de toute peine, gardé de tout péril, enrichi dans la pauvreté. » Les exploits de Roland, les prouesses d'Oger le Danois et de Guillaume au court nez, les doléances de la dame du Fayel et de la reine Berthe ont entouré sa vie d'un joli bruit d'héroïsme et d'amour. Il a puisé aux sources mêmes, sans l'intermédiaire des nourrices rabâcheuses, l'enchantement des contes de fées. C'est Marie de France, en personne, qui lui a conté le « lai » du Chèvrefeuille :

Un jour Tristan errait dans une grande forêt en Cornouaille. Il cherchait la reine Yseult. Comme la fête de la Pentecôte était proche, on lui dit que la reine passerait sûrement par le chemin des bois avec toute la cour. Alors, il coupa une branche de coudrier autour de laquelle s'enroulait une brindille de chèvrefeuille, et sur l'écorce fraîche il grava ces mots :

Belle amie, ainsi va de nous ;

Ni vous sans moi, ni moi sans vous.

C'est ainsi que les deux amants se retrouvèrent et eurent de la joie.

M. Gaston Paris a indiqué lui-même, dans la dédicace qui précède son Histoire poétique de Charlemagne^ quelques-unes des impressions qui ont éveillé d'abord ses sentiments et ses pensées. Il dit, s'adressant à son père :

Tout enfant, je connaissais Roland, Berthe aux grands pieds et le bon cheval Bayard aussi bien que Barbe-Bleue ou Cendrillon, Vous nous racontiez parfois quelqu'une de leurs merveilleuses aventures, et l'impression de grandeur héroïque qu'en recevait notre imagination ne s'est point effacée. Plus tard, c'est dans vos entretiens, dans vos leçons et dans vos livres que ma curiosité pour ces vieux récits, longtemps entrevus, a trouvé à se satisfaire. Quand j'ai voulu, à mon tour, étudier leur origine, leur caractère et les formes diverses qu'ils ont revêtues, votre bibliothèque, rassemblée avec tant de soin depuis plus de trente années, a mis à ma disposition des matériaux qu'il m'eût été bien difficile de réunir et souvent même de soupçonner. Vos encouragements m'ont soutenu dans le cours de mes recherches; vos conseils en ont rendu le résultat moins défectueux. En vous dédiant ce livre, je ne fais donc, en quelque façon^ que vous restituer ce qui vous appartient.

Son père, le célèbre professeur Paulin Paris, passionné, enthousiaste comme tous les vaillants de 1830, avait voué une sorte de culte au roi Arthur et aux chevaliers de la Table-Ronde. Mais, en même temps que cet exemple l'engageait à aimer le passé de notre pays, la science pater-

nelle Fliabituait à la recherche sincère et désintéressée, au culte pur de la vérité.

A peine sorti du collège Rollin, il se fit inscrire sur les registres de l'université de Bonn, afin d'y recevoir directement la doctrine de Tillustre Diez, que tous les savants de l'Europe reconnaissaient alors comme le mattre des études romanes. Il passa une seconde armée à Gœttingue, où il étudia la langue et la littérature du moyen âge allemand, puis rentra à Paris pour devenir élève de notre École des chartes. Pendant plusieurs années, enfermé dans des bibliothèques, dans des ateliers de recherche et des laboratoires d'érudition, il ne se préoccupa guère du « gros public ». Il écrivait une Étude sur le rôle de V accent latin dans la formation du français^ une Histoire poétique de Charlemagne, des dissertations sur le PseudO'Turpin ; il publiait la Vie de saint Alexis; il fondait la Revue critique et la Romania. Aujourd'hui encore, lorsqu'il est descendu de sa chaire et qu'il croit avoir assez contribué à la vulgarisation des idées qui lui sont chères, il écrit pour des recueils spéciaux des monographies sur quelques point d'histoire linguistique ou littéraire. Il collabore depuis vingt ans à YHistoire littéraire de la France, commencée par les Bénédictins, continuée par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vaste monument, fort majestueux et un peu sépulcral, où Renan, lui aussi,

aimait, de temps en temps, à disparaître et à se recueillir.

On trouvera peut-être que c'est là une besogne fort ingrate. Déchiffrer de vieux manuscrits, changer des virgules, raisonner sur des étymologies, quel labeur fastidieux! A quoi cela sert-il? Ainsi s'exprime, dédaigneuse, la sagesse des brillants causeurs et des écrivains rapides dont la verve débridée ne connaît pas de scrupules ni d'obstacles. J'essayerais de montrer l'utilité de ces menus travaux, si un disciple de M. Gaston Paris — M. Joseph Bédier, auteur d'une remarquable thèse sur les Fabliaux — n'avait écrit cet élégant plaidoyer, qui me dispensera de plus amples explications :

Les érudits se sont mis à l'œuvre depuis trente ans. Voués à cette science de nos anciens dialectes, si jeune et déjà si puissamment féconde, ils s'enferment dans le monde de Tinfiniment petit, ils pèsent les syllabes, ils regrattent les mots douteux au jugement. Et le public lettré, qu'effrayent leurs appareils critiques et leur jargon de spécialistes, considère avec surprise leurs laboratoires de recherches microscopiques, et passe.

Œuvre digne de respect, pourtant, et d'émotion. Après les généralisations hâtives, brillantes et inutiles de Técole de Raynouard, de Fauriel, d'Ampère et de Villemain, alors que l'intelligence du moyen âge était compromise par l'àpeu-près et le clinquant romantiques, il fallait que cette réaction érudite se produisit. Il est bon qu'une génération se soit consciemment, pieusement sacrifiée à une œuvre souterraine, obscure, mais nécessaire. Ils savent, ces érudits, aussi bien que personne, que le monde des idées gêné-

raies est le seul qui vaille la peine qu'on y vive, et ils se sont interdit d'y pénétrer. Ils savent que les faits qu'ils s'épuisent à établir n'ont pas de valeur comme faits, mais seulement si l'on peut en dégager des lois — et ils n'ignorent pas que, le plus souvent, ces lois, d'autres qu'eux les dégageront. Ils savent que le travail scientifique ne connaît pas d'autres joies que celle de la synthèse, et ils sont restés confinés dans leurs analyses infinitésimales. Ils ont su écrire pour vingt lecteurs, contents de travailler pour ceux-là qui viendront. Mais, gr&ce à cette très belle génération d'érudits, un jour viendra, un jour prochain, où, les grandes œuvres de notre adolescence nationale étant enfin datées, localisées, restituées en leur intégrité et leur splendeur premières, le tableau du moyen âge pourra se développer avec la belle ordonnance, la logique et l'eurythmie de nos siècles classiques.

En effet, on peut dire que, depuis une trentaine d'années, l'aspect du moyen âge se métamorphose sous nos yeux. Auparavant, c'était un bloc, une masse confuse, qui s'interposait entre l'harmonieux décor de l'antiquité et l'inquiète cohue des temps modernes. On admettait que la civilisation occidentale s'était arrêtée pendant cette longue période. On maudissait généralement les années comprises entre 395, date de la mort de Théodose, et 1453, date de la prise de Constantinople par le sultan Mahomet. Ces deux dates étaient considérées comme deux murailles de Chine, derrière lesquelles on entendait une rumeur de folie. Pendant mille cinquante-huit ans, l'humanité n'avait cessé de s'abrutir. Superstition, fanatisme, malpropreté, contravention per-

pétuelle aux lois les plus élémentaires de l'hygiène, tels étaient, selon l'opinion la plus répandue, les principaux traits de nos ancêtres. Les politiciens flétrissaient avec rage ces siècles abhorrés. On trouverait encore des chefs-lieux d'arrondissement où le « temps des seigneurs » est très commode pour les tournées électorales... Cependant, le moyen âge plaisait aux poètes, aux romanciers, aux peintres en quête de belles férocités. Les mâchicoulis d'une tour crénelée, se découpant sur des rougeurs d'incendie, et recommandés à l'attention des spectateurs par le trémolo de l'orchestre, enflammèrent d'enthousiasme le public de l'Ambigu et de la Porte-Saint-Martin. Pour les romantiques et pour les feuilletonistes, le moyen âge fut un vestiaire, un arsenal, un magasin d'accessoires. Auguste Maquet, le baron Taylor, le père Dumas et Ponson* du Terrail, excités par l'exemple de Walter Scott, s'approvisionnèrent de cuirasses, de casques, de plumets, de dagues, de hoquetons et de souliers à la poulaine. Ils mirent au monde une quantité incroyable de chevaliers, de varlets, de bannerets, de dames, de damoiselles et de damoiseaux, de ribauds et de ribaudes, à qui l'on pardonne encore leur absence de vie intérieure, à cause de leurs pittoresques accoutrements.

Rien de plus simple d'ailleurs, ni de plus sommaire que cette vision « moyenâgeuse ». Depuis

la mort de Théodose jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs, à travers les règnes et les dynasties, malgré les changements de la mode et les révolutions de la politique — pendant dix siècles, — le costume, les mœurs, le langage demeuraient conformes à un type définitivement choisi. Toujours le même panache, la même cotte de mailles, le même « poignard de miséricorde », la même « épée de Tolède », les mêmes jurons :

Têtebleu, sacrebleu, sambleu, corbleu. Le cor de la Chasse du Burgrave sonnait toujours aux quatre coins de l'horizon. Quant au « vieux français » que parlent ordinairement le Bâtard de Mauléon et Charles VII chez ses grands vassaux, rien n'est plus aisé que de l'apprendre. Cela consiste à mettre les messire devant les noms propres et moult devant adjectifs. Ce « vieil languaige » est mort récemment, sur les hauteurs de Montmartre, malgré les efforts que tentèrent les joyeux cabaretiers du Chat-Noir, pour le préserver de la désuétude...

C'est que, peu de temps avant le Chat-Noir, les érudits étaient venus, paléographes, diplomatistes, correcteurs de textes, redresseurs de torts, tous armés de ces instruments de précision à qui les préjugés, les snobismes et les erreurs ne peuvent pas résister. Quelques-uns, parmi eux, apportaient à leur besogne un respectable zèle de

prosélytisme, une vraie fureur de réhabilitation. Tel M. Léon Gautier, qui est arrivé, par un minutieux dépouillement des chansons de geste, à reconstituer — ou peu s'en faut — le cabinet de toilette et le trousseau de la belle Aude, d' « Aélis au clair visage », d'Anfélise, de Mangalie et de plusieurs autres princesses, aussi vermeilles que la rose en mai. Le même M. Léon Gautier, d'ailleurs si savant et si digne d'estime, semble croire (oserai-je le dire?) que l'auteur anonyme de la Chanson de Roland pensait déjà au comte de Chambord, au comte de Mun et à M. l'abbé d'Hulst.

C'est excessif. Je préfère les philologues moins lyriques, qui se contentent de chercher simplement la vérité. M. Gaston Paris disait, à ses auditeurs du Collège de France, le 8 décembre 1870 : « Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n'a d'autre objet que la vérité et la vérité pour elle-même... Celui qui, par un motif patriotique, religieux et même moral, se permet, dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté. Ainsi comprises, les études communes, poursuivies avec le même esprit dans tous les pays civilisés, forment au-dessus des nationalités

restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace, et où les âmes trouvent le refuge et l'unité que la cité de Dieu leur a donnés en d'autres temps. »

Voilà un beau rêve et un admirable programme. M. Gaston Paris a su grouper autour de lui, en un temps où le conflit des nationalités s'exaspère et s'aigrit, des disciples qui appartiennent à toutes les nations. La salle où il enseigne, au Collège de France, est toujours fréquentée par des auditeurs venus de loin, qui vont ensuite porter, dans les universités de l'Europe ou du nouveau monde, les résultats de sa doctrine et les applications de sa méthode. M. van Hamel en Hollande, MM. Stengel et Fœrster en Allemagne, M. Meyer-Lûbke en Autriche, MM. Wulff, Wahlund et Visingen Suède, MM. Wallenskiœld et Sœderhjelm en Finlande, M. Batioùchkof en Russie, MM. de LoUis et Gorra en Italie, MM. Morf, Taverney, Muret en Suisse, M. Todd en Amérique, sont tous, plus ou moins, ses élèves et s'en vantent. Il serait trop long d'énumérer tous les Français dont l'intelligence et le goût furent éveillés par ses doctes et spirituelles leçons. J'ai déjà cité M. Joseph Bédier. Je dois nommer aussi M. A. Thomas, lexicographe ingénieux; M. Sudre, qui a recherché les lointaines origines du Roman de Renart ; M. Langlois, qui s'est consacré au Roman de la

Rose; M. Loth, celtisant, qui est, à ses heures, un polémiste trop fougueux; d'autres encore, M. G. Raynaud, M. Demaison, M. Jeanroy et avant tous Arsène Darmesteter, enlevé si jeune à la science qui lui devait déjà tant

Certes, je ne me dissimule pas que quelquesuns de ces messieurs sont inconnus sur le boulevard et que la plupart d'entre eux manquent sans doute, la nuit de Noël, à ces réveillons solennels où le « Tout-Paris » des premières représentations mange périodiquement des huîtres pour accomplir un devoir. Mais, sans vouloir recommencer ici des querelles sur cette notoriété parisienne que la complaisance des badauds et des « gobeurs » distribue à tort et à travers, je ne résiste pas au plaisir de dire tout haut ces noms à l'oreille du public. Le temps n'est plus où l'ignorance passait pour gentilhommerie et où l'insupportable « honnête homme du xvii® siècle » se vantait de ne rien savoir, en gardant la pré tention de juger tout. Il serait désirable enfin que chacun fût remis à sa place et que l'outrecuidance, l'aplomb, le « toupet » ne fussent plus des titres suffisants à la popularité.

Les hommes que je viens de citer — si modestes, point du tout charlatans — collaborent à une œuvre nationale. Grâce à eux, grâce au maître dont ils se réclament, nous avons renoncé à croire que notre patrie était née d'hier. Les traits

essentiels de notre caractère ethnique nous apparaissent avec un relief qui s'impose désormais à notre mémoire. La nuance, sans laquelle il n'y a pas de connaissance exacte des choses, commence à modifier notre ancienne perception du moyen âge. Nous ne confondons plus dans une même définition les siècles qui ont suivi cette fameuse mort de Théodose. La diversité et la complexité, sans lesquelles il n'y a pas de vie ni de progrès possibles, ont ranimé l'histoire, naguère si monotone, de nos origines et de nos premières conquêtes.

Le onzième siècle nous plaît par sa rudesse naïve, par la franchise de sa poésie spontanée, par ses dures épopées, que les jongleurs faisaient retentir dans les châteaux et sur les places publiques pour les nobles et pour les vilains. « On aimait alors la poésie, non comme l'ingénieux et vain passe-temps d'une société élégante, non comme l'entretien et l'exercice d'un cercle de lettrés, mais comme un enchantement, un charme, un carfuen, qui vous enlevait aux chagrins, aux ennuis, aux mesquineries de la vie quotidienne. »

Puis, c'est le xii" siècle, « l'époque classique de la littérature française au moyen âge ». La hiérarchie féodale est alors solide et brillante comme une bâtisse neuve. Une suite de rois justiciers, « droituriers et aumôniers », un concours de circonstances heureuses, quelques périodes

de paix, une ample moisson de gloire donnent aux Français le goût de vivre, Finstinct d agir, le loisir de rêver. C'est dans cette saison propice que notre littérature écrite a germé. Les anciennes gestes , récitées dehors, parmi le tumulte des soudards et des rustres, semblent dorénavant trop bourrues, trop foraines, trop dénuées de vie sentimentale. Les femmes commencent à écouter les dangereuses confidences des romanciers et des poètes. Elles se plaisent aux récits d'amour courtois. Elles s*étonnent que les passions très nobles soient presque toujours, par un étrange caprice du sort, coupables et malheureuses. Charlemagne et ses douze pairs, Berthe aux grands pieds, Naymes, duc de Bavière, et ce pauvre Roland, qui n'était amoureux que de son épée, sont désormais négligés. Ce que la dame, en sa chambre enluminée de verrières peintes, veut maintenant ouïr conter, ce sont des prouesses fines, des galanteries subtiles, des gageures de vaillance, des miracles d'amour. Qu'on lui montre les chevaliers de la Table- Ronde, en quête du mystérieux Graal! Qu'on lui parle de ce Lancelot qui fut l'aimé, « le désiré de toutes » et dont la fidélité obstinée triompha de l'injustice des hommes et de la malice des choses! Qu'on lui dise surtout que l'amour est plus fort que la mort et que sur la terre fraîchement remuée qui recouvrait les cercueils de

Tristan et dTseult, on vit cette merveille : un rosier et une vigne qui s'inclinèrent Tun vers l'autre et entrelacèrent leurs feuilles et leurs fleurs, si bien que personne au monde ne put jamais les séparer.

La France, au temps de saint Louis, fut traversée, purifiée par un large flot d'idéalisme, venu des profondeurs mêmes de notre conscience nationale, dérivé de ces sources inépuisables que recelait Fàme des vieux Celtes, et répandu ensuite à travers le monde par la propagande efficace de nos écrivains.

La littérature française, toutes les fois qu'elle s'épanouit, a coutume d'étendre ses floraisons au delà de nos frontières. Sa végétation drue et forte pousse des rejets de tous les côtés, parce que ses racines multiples ont cherché la sève dans tous les sens. Le génie de notre race a besoin d'être en communication avec l'univers civilisé; sinon il s'affaiblit, renonce au progrès et s'imite lui-même, ce qui est pour les individus comme pour les nations, un signe certain de décrépitude. Je ne prétends pas comparer à l'influence de Voltaire, ni au cosmopolitisme de Rousseau, la gloire de ce Chrestien de Troyes qui mit en vers les aventures de Percevaly ni la renommée de cette bonne Marie de France, qui rimait des lais fort goûtés à Londres. Mais je constate ceci : toutes les fois que la littérature française a cessé d'être, par ses

emprunts et par ses apports, une littérature européenne, elle a cessé de compter, elle a manqué à la mission que notre caractère, notre histoire, nos qualités et même nos défauts lui assignent.

On voit que les questions relatives au moyen âge ne sont pas très éloignées de nos préoccupations actuelles et que les chevaliers d'Arthur peuvent encore animer à la rescousse tous ceux qui combattent pour la vérité et la beauté.

Les anciens harpeurs bretons disaient que la reine Hélène, femme du roi Ban et surnommée la « Dame aux grandes douleurs », avait laissé son fils, le petit Lancelot, sur l'herbe, au bord d'un lac. Elle avait oublié l'enfant, parce qu'on venait de lui apprendre la mort de son époux, et qu'elle était dolente. Quand elle revint sur le rivage, elle vit une femme très belle qui prit Lancelot, s'éleva dans les airs au-dessus du lac, et soudain disparut sous les eaux...

Or, la Dame du lac était fée. Et le lac n'était qu'une apparence, un enchantement qui trompait les faibles yeux des hommes. Sous le mirage de ce lac fantôme, il y avait des vallées fleuries, des bois, des vergers, un paradis...

Le moyen âge me fait songer au palais de la Dame du lac. A première vue, c'est un abîme vertigineux, sans couleur et sans fond. Mais, pour ceux qui sont initiés, c'est une féerie merveilleuse. M. Gaston Paris a guidé ses contempo-

rains dans cette forêt vierge où les uns se sont amusés à cueillir des bouquets de fleurs magiques, où les autres veulent découvrir quelquesunes de ces idées souveraines qui sont, comme le Graal, la récompense des imaginations vaillantes et des courages aventureux.

M. Ernest Lavisse raconte que Duruy, quittant, au mois de juillet 1869, le ministère de Finstruction publique, où il avait travaillé pendant six ans, se rendit tout droit de la rue de Grenelle à Villeneuve -Saint- Georges, où il possédait une petite propriété.

« Le lendemain, de très grand matin, ajoute M. Lavisse, descendant de la chambre que j'occupais à Villeneuve-Saint-Georges, je vis que la

1. Les Villes- retrouvées y 1 vol. in-18. — Origines de Vinsiitution des intendants des provinces d'après des documents inédits, 1 vol. in-8. — Henri Martin, 1 vol. in-8. — Études historiques sur le seizième et le dix-septième siècle en France, i vol. in-12. — Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France, depuis le traité de Westphalie jusqu^à la Révolution française, tome VI, Rome, !'• partie jusqu'à Louis XIV (collection Alcan), 1 vol. in-8. — Histoire du cardinal de Richelieu, tome I, la Jeunesse de Richelieu (1585-1614), la France en 46i4, 1 vol. in-8, t. II, première partie. Le chemin du pouvoir, le premier ministère (1614-1617), 1 vol. in-8 (ouvrage couronné par l'Académie française, grand prix Gobert, 1896).

porte du cabinet de M. Duruy était entr'ouverte. L'ancien ministre était très occupé. Il tirait d'un cartonnier des liasses de papier jauni, les rangeait et les regardait de l'œil d'un ami qui retrouve, après une longue absence, son ami. C'était le manuscrit du tome III de V Histoire des Romains.

« Puisque vous voilà, me dit-il, vous allez « m'aider. Allons à ma bibliothèque. »

» En quelques voyages, nous rapportâmes des brassées de volumes, les documents de l'histoire romaine. M. Duruy s'en entoura. Un quart d'heure après, il était en plein travail. »

Heureux les hommes d'État que la politique ne saisit pas tout entiers et qui, en se séparant des huissiers du ministère, se consolent en songeant à la tâche interrompue qu'ils vont reprendre ! Les « crises » ne sauraient les accabler. Ils sont audessus de la « défiance » des politiciens. On ne les voit pas errer, les bras ballants, les yeux mornes et la lèvre veule, dans les limbes où rôdent les anciens ministres qui ne sont que cela. Ces « chères études T> , que les illettrés et les fainéants ont tant raillées, leur sont un abri sûr et un efficace réconfort. Ce sont de bons travailleurs qui, descendus ou précipités du char de l'Etat, retombent sur leurs pieds et reprennent tranquillement leur outil.

Guizot, renversé par Thiers, se retirait sous les arbres du Val-Richer, pour écrire une Vie de

Washington ou pour enrichir de pensées nouvelles son Histoire de la civilisation en France. Thiers, renversé par Guizot, disparaissait dans son intarissable Histoire du Consulat et de r Empire.

J'imagine qu'à cette heure M. Gabriel Hanotaux, ancien ministre des affaires étrangères, est assis devant son bureau, dans son appartement du boulevard Saint-Germain, et qu'il prépare, à grand renfort de documents et d'archives, le second volume de son Histoire du cardinal de Richelieu *.

Puisque j'ai commencé à raconter des anecdotes, je veux rapporter un propos qui fut tenu, un jour, sur le compte de M. Hanotaux, en un temps où l'on ne prévoyait pas encore ses brillantes destinées.

C'était je ne sais où, en Europe, dans le fumoir d'un hôtel cosmopolite. Un jeune attaché d'ambassade pérorait sur la politique internationale. Je revois d'ici son visage puéril et grave, la raie droite qui divisait en deux parties inégales ses cheveux collés, je revois son monocle, et le mystère de son sourire, et la discrétion de ses gestes, et ses airs d'augure qui ne veut pas dire tout ce qu'il sait. J'entends l'intonation de sa voix, les nuances bizarres et troublantes par lesquelles il tâchait de donner de l'importance à ses discours. Ce scribe

1. Depuis que ces lignes ont paru dans le Journal le Temps, M. Gabriel Hanotaux a repris, fort heureusement pour nos intérêts nationaux, la direction de notre politique extérieure.

croyait incarner Metternich le Subtil et Talleyrand le Roublard. Il brouillait les puissances, comme un jeu de cartes, et les réconciliait en un tour de main. Il mariait le Grand-Turc avec la République de Venise, le Vatican avec le Quirinal, la reine d'Angleterre avec le négus d'Abyssinie, les tropiques avec les pôles. Nous étions, autour de lui, trois ou quatre qui nous amusions fort.

Ce jeune homme, qui occupait le haut gracie d' « attaché libre », vint à parler du personnel de nos ambassades et de nos légations. Il distribuait reloge et le blâme, donnant à chacun une cote, dressant une espèce de palmarès diplomatique, dont la bouffonnerie était ahurissante :

— « Un tel? Très fort. Beaucoup de tenue. Très bien vu par lady Blithesome, dont Tinfluence (vous rignorez sans doute) est prépondérante au cabinet de Saint-James. Un tel? Pas mauvais. A fait bonne figure dans la commission de la Bidassoa... Un tel? Connaît très bien le Japon. Très persona grata auprès du mikado. On va le nommer membre de la commission du Danube.

— Et Hanotaux?

— Oh! Hanotaux! Je n'ose pas me prononcer.

Il y a du pour et du contre.

— Mais enfin...

— Oui, il y a du pour et du contre. Très intelligent. Très instruit. Très travailleur ; trop, peut-être,

— Cependant...

— Sans doute, je ne dis pas non. Enfin, que voulez-vous? C'est malheureux. Mais il n'a pas réussi à Constantinople.

— Ah, bah!

— Parfaitement. Le ministre a eu bien tort de le nommer chargé d'affaires pendant le congé du marquis.

— Quel marquis?

— Le marquis de Noailles.

— Ah!

— Oui. Tenez, pour vous montrer, par un exemple, ce qu'est M. Hanotaùx, je vous citerai une de ses fautes, une seule, mais suffisante pour le juger. On en parlera longtemps à l'ambassade. Un jour, M. Hanotaùx écrivit au ministre pour rendre compte à Son Excellence d'une audience que Sa Hautesse lui avait accordée...

— Pardon. Voudriez-vous expliquer?...

— Je parle d'une audience accordée par le sultan à M. Hanotaùx, chargé d'affaires. Vous n'êtes pas au courant. Je poursuis. M. Hanotaùx avait la manie de rédiger lui-même ses dépêches. Il termina son rapport par cette formule : « Sur ces mots, je pris congé de Sa Hautesse. » Il avait tout simplement commis un solécisme, et, si j'ose m'exprimer ainsi, une gaffe.

— Pas possible ?

— Mais si. Cette formule est contraire aux règles les plus élémentaires du protocole. On ne

VIE ET LIVRES. 3* séric. 22

prend pas congé de Sa Hautesse. C'est Sa Hautesse qui vous donne congé. La dépêche de M. Hanotaux aurait dû se terminer ainsi : « Sur ces mots, monsieur le ministre, Sa Hautesse voulut bien me donner congé. » Le premier venu d'entre nous aurait évité cette erreur.

» Mais, que voulez-vous? poursuivit l'attaché avec un geste de commisération mélancolique, M. Hanotaux ne pouvait pas savoir... C'est un intrus parmi nous. Il vient du dehors. Il n'est pas de la carrière ! »

En effet, M. Gabriel Hanotaux n'est pas de la carrière, où il a conquis, cependant, ses lettres do grande naturalisation.

Il commença par être élève de l'Ecole des chartes. C'était un écolier de Picardie, modeste en ses goûts, tenace dans ses desseins, passionné de science, exempt de rhétorique, muni de patientes méthodes, curieux du présent, incliné par une vocation impérieuse vers l'investigation érudite et la recherche du passé, rebelle aux phrases, attentif aux choses, épris, avant tout, de clarté et de vérité.

L'enseignement de l'Ecole des chartes développa et affina ses qualités natives. Quelle que soit l'œuvre à laquelle on s'applique dans la vie, on ne regrette jamais d'avoir consacré quelques années de jeunesse à étudier la chancellerie des Mérovingiens, les majuscules byzantines, la cal-

ligraphie lombarde, les minuscules carolines et la cursive des Visigoths. Il est bon d'avoir manié des ordonnances royales, des bulles, des décrétales, des cartulaires colligés soigneusement par les notaires et tabellions moyenâgeux. Si je ne craignais de risquer un mauvais jeu de mots, je dirais que la diplomatique est utile à tout le monde, même aux diplomates. A force de regarder les corrections, ratures, exponctuations, grattages, surcharges et renvois qui peuvent modifier le sens d'un texte, on acquiert un don de pénétration aiguë. Et puis, on devient défiant. Une des leçons de M. Giry, professeur de diplomatique à l'École des chartes, commence par cet aphorisme inquiétant : « Il V a eu dans toutes les chancelleries, à certaines époques, des agents accessibles à la corruption. » Hélas! oui. Le pape Léon IX dut punir un prêtre nommé Gibert qui {horresco referens) tripatouillait, comme nous disons élégamment, dans les paperasses pontificales. Plus tard, un référendaire du Saint-Siège fut pris en flagrant délit de faux; le roi Louis XI le fit venir et le nomma maître des requêtes. Vers le même temps , un notaire apostolique , un clerc du registre et un procureur de la pénitencerie, qui tenaient boutique de fausses bulles, furent condamnés à mort et exécutés . On apprend aux élèves de l'Ecole des chartes à dépister les mauvais renseignements que ces fourberies ont pu

â56 LA VIE ET LES LIVRES

semer dans Thistoire. On les exerce à reconnaître les pièces apocryphes, à dénoncer les fraudes, à déjouer la malice des mystificateurs. Je suis persuadé que M. Hanotaux, archiviste paléographe, n'eût pas laissé M. Lucien Millevoye déballer sur la tribune du Parlement, la sacoche de stupéfiants papiers qu'avait fabriquée (on sait pour quels motifs) le nègre Norton.

C'est par les archives que M. Hanotaux est entré au ministère des affaires étrangères. On l'autorisa, le 29 janvier 1876, à ouvrir ces cartons du quai d'Orsay où dorment, dans un calme rarement troublé, tant de desseins conçus par des volontés hardies. En déchiffrant ces dépêches, dont le style a une si belle aisance et une si grande allure, il apercevait les traditions qui ont régi, pendant plusieurs siècles, la politique française et qui, à travers la complication des événements, guidaient notre nation dans des voies inflexibles et conquérantes.

Le jeune chartiste fut ébloui comme devant un trésor.

Aujourd'hui, dit-il, l'historien se trouve dans la nécessité d'approcher de plus près les hommes et les faits qu'il raconte. Ces documents, qui se pressent en foule autour de lui, à l'envahissement desquels il ne peut échapper, sont chauds encore de la main qui les a écrits et tout pleins de la pensée qui en a médité la sagesse ou dicté l'imprudence.

L'écriture de Mazarin, longue et élégante, court, toute

noire et fraîche encore, sur ces pages à peine roussies par deux siècles. C'est le tâtonnement de sa décision qui a surchargé les marges de telle minute soigneusement recueillie. L'archive en sait plus long que le correspondant le plus intime. Les phases par lesquelles a passé la conception avant qu'elle devienne action sont là, permanentes.

Voici l'écriture de Lyonne, infatigable. Elle emplit des centaines de volumes, aussi difficile à déchiffrer aujourd'hui, qu'elle était prompte, autrefois, à couvrir l'in-folio du papier ministre.

Voici la main de Retz, serrée, précise, étroite.

Toutes ces correspondances, ou échangées entre les rivaux marquent les attaques et les parades de ces brillants combats, ou bien adressées à des confidents et ignorée^ des adversaires, renseignent sur la préparation des campagnes, sur les ruses méditées, sur l'orgueil imprudent du succès, sur le déboire sans abattement des revers.

C'est de ce temps que date Tamitié respectueuse de M. Hanotaux pour le cardinal de Richelieu. Quelle joie, pour un jeune homme amoureux de science et de vie que de voir, avec ses propres yeux, des lignes d'écriture, tracées par la main de ce grand homme! N'est-il pas vrai que, devant ces reliques, on doit céder à un mouvement d'admiration un peu effrayée? Le voilà, comme s'il ressuscitait, comme s'il parlait, l'implacable et infatigable secrétaire d'Etat qui, jusqu'à son dernier souffle, s'efforça de travailler à la prospérité du royaume et qui mourut en jurant qu'il n'avait jamais tenu pour ennemis personnels que les ennemis du bien public. On entend sa voix brève

et impérieuse. On regarde ce visage fin, allongé cavalièrement par une moustache en crocs et par une barbe en pointe, ce large front, plein de pensées, ces yeux qui semblent s'emparer de ce qu'ils voient, bref, toute la figure extérieure de oc ce souple et gracieux lutteur qui, par la force de la volonté et la puissance de la séduction, s'ouvrit le chemin du pouvoir ». Et, à mesure que l'attention sç fixe davantage sur le papier jauni et sur les lettres pâlies, on entre dans le secret de cette âme violente et opiniâtre. Fréquenter Richelieu, c'est prendre des leçons de volonté. Les maximes du cardinal feraient un bon bréviaire d'énergie. I\ avait une sûreté de démarche, une promptitude de pensée et d'action, bien faites pour étonner nos générations , plus ou moins atteintes d'aboulie. 11 s'analysait perpétuellement, ce qui prouve que l'inconscience n'est pas une condition essentielle de l'activité. Il griffonnait ses pensées, sur des calepins, qu'on a retrouvés. On y lit notamment ceci :

Il faut, comme les rameurs, marcher au but, même en lui tournant le dos.

Ceci encore :

Une fois les affaires commencées, il les faut suivre d'une perpétuelle continuité de dessein ; agir ou cesser ne devant être que par dessein et non pas par relâche d'esprit, indifférence des choses, vacillation de pensée ou dessein contraire.

M. Hanotaux, avant de commencer le portrait, en pied du cardinal, crayonna deux esquisses, où apparaissaient, en lignes déjà précises, les traits, de son héros. Ce sont deux études qui s'intitulent ; les Débuts du cardinal de Richelieu et Richelieu premier ministre.

Un peu plus tard il publiait, dans le Temps et dans la République française^ une série de chapitres détachés, qui sont comme autant de stations fort instructives, le long du seizième siècle et du dix-septième. Une prédilection décidée Ta conduit vers les époques où la France a conquis, non sans peine, son indépendance et son unité,. Volontiers logicien et ordonnateur, il se plaît au spectacle de ce « système de jurisprudence et d'administration qui devait mettre toute la force publique dans la main du pouvoir royal ». Mais aussi, la collaboration tacite que la France tout entière a souvent accordée à ceux qui furent les fondateurs de l'unité française et les ouvriers de notre gloire le frappe d'admiratien. Tandis qu'il résume les premières années, si fécondes, du règne de François P% ou qu'il ébauche la psychologie de Mazarin, une question le hante : « Com-ment expliquer la forme particulière de la civilisation française dans le grand siècle, dans le siècle classique, dans le siècle de Louis XIV? Quelles, sont surtout les origines de la situation politique de la France à cette époque? Quelle part la nation

elle-même eut-elle dans le choix de son gouvernement; quelle part lui revient dans les actes heureux ou funestes dont ce gouvernement a pris la responsabilité devant l'histoire? »

Il a cru pouvoir établir par des documents que, plusieurs fois, dans le cours des siècles, la France, d'un élan spontané, « est allée là où elle a cru rencontrer la force et la stabilité ». Il s'arrête avec complaisance aux années décisives où la conscience publique, écœurée par trop de tâtonnements et de faiblesses, semblait porter au pouvoir et imposer, en quelque sorte, à la faveur royale les hommes capables de connaître et de servir nos intérêts nationaux. C'est vrai.

En 1515, un parti, « qui pouvait passer alors pour le parti national », désirait l'ordre dans les finances , la régularité dans l'administration et dans la justice, la discipline dans l'armée, la dignité dans nos relations avec les peuples étrangers. François P*" fut poussé par la voix populaire vers des actions héroïques et utiles. Il serait injuste, en acclamant le vainqueur de Marignan, d'oublier les collaborateurs obscurs qui ont aidé sa chevaleresque initiative.

En 1598, c'est encore ce même parti national, républicain (comme on disait alors pour indiquer le souci de la chose publique) , qui dicte à Henri IV les deux principaux articles de son programme : 1° V établissement de Vunité au dedans

M. GABRIEL HANOTAUX 26 i

par la tolérance religieuse et par la disparition des communautés particulières : 2® la grandeur de la France au dehors par rabaissement de la maison d'Espagne, par la protection des protestants de Hollande et d'Allemagne et enfin par 'rindépen-. dance à l'égard du Saint-Siège.

Vers l'année 1620, on se dégoûte des intrigants, des brouillons et des faibles; et Richelieu devient premier ministre.

En 16S3, les grotesques de la Fronde, les bra-» vaches bottés et éperonnés, les « austères » et les « purs » à longue barbe, les conspirateurs d'alcôve et les diplomates de cabaret, tous ces fan» toches étrangement bariolés, qui reparaissent dans tous nos désordres, comme l'écume dans tous les remous, avaient lassé les plus naïves indulgences. On était fatigué de ces lugubres fantaisies. On en avait assez. Les hommes de cœur voyaient avec effroi l'aboutissement inévitable de cette farce politique : « un retour vers le moyen âge, quand on n'en avait plus ni les croyances ni les mœurs ; la hiérarchie sans l'obéissance, les fiefs sans la fidélité, un ramassis d'anarchie et de misères, auquel on ne voit d'autre fin que l'invasion étrangère et le démembrement du pays ». Le cardinal Mazarin, alors exilé, errant autour des frontières, reçoit de Paris des lettres pressantes. Ses amis, l'avocat Bluet, l'abbé Fouquet, le père Berthod blâment ses hésitations, morigènent son excessive

lenteur. Ils lui crient : « Venez, la place est faite ; on n'attend plus que vous. » « — Hélas! réplique le cardinal, autant j'ai cru facile de faire de continuels progrès sur les Espagnols lorsque les Français faisaient leur devoir, autant je crois impossible d'empêcher la suite des malheurs, si les Français continuent d'être contre la France. »

Les Français (cela leur arrive quelquefois) ont alors compris ce qu'il fallait faire. Ils revinrent à leur goût inné pour les belles entreprises et pour les hommes intelligents. On put négocier le traité des Pyrénées. Le vieux Ronsard a peut-être raison :

Le Français semble au saule verdissant, Plus on le coupe et plus il est naissant.

11 rejetonne en branches davantage Et prend vigueur dans son propre dommage.

Je sais bien qu'oi^ est obligé de se répéter à soimême ces assurances optimistes, si l'on veut oublier tant d'injustices, de haines, de calomnies, prodiguées sans mesure aux meilleurs serviteurs de notre pays. Lisez la correspondance du médecin Gui Patin, et vous verrez que ce bourgeois de 1640 colportait sur Richelieu exactement les mêmes commérages que tel bourgeois imbécile de 1880 ou de 188S a ressassés sur le compte de Gambetta ou de Ferry. Mais c'est ici qu'il ne faut pas être trop archiviste et qu'il faut tâcher d'être historien.

autrement dit d'échapper à Tobsession des menus détails et de regarder Tœuvre collective à laquelle a travaillé (dans la joie ou dans la peine, qu'importe?) une lignée de bons citoyens, attentifs à leur besogne, et consolés de tout, s'ils ont pu seulement entrevoir le résultat final.

M. Hanotaux, en présentant au public le premier volume de son Histoire du cardinal de Richelieu^ écrivait ceci :

Je raconterai le drame de cette vie avec précision, avec minutie. Par le détail des résolutions et des actes, des résistances et des intrigues, des négociations et des batailles, on verra de quelle accumulation d'efiforts quotidiens sont faites les œuvres durables. On verra que le mérite et le bonheur ne suffisent pas; mais qu'il faut aussi, et par-dessus tout, une énorme dépense de volonté et de persévérance. C'est la plus forte apologie qu'on puisse faire des grandes existences, que de laisser entrevoir le fourmillement des petits événements et des petites difficultés qui les ont embarrassées, sans les détourner.

Ce spectacle est, en somme, plutôt fortifiant et encourageant. Il apprend aux hommes à ne pas se laisser arrêter par les obstacles que chaque jour leur oppose, à ne pas ramener leurs œuvres à la mesure de leur courte vie, à se tenir aux lignes générales, aux idées qui durent et sont maîtresses du temps.

Si ce livre donne aux Français qui le liront une nouvelle occasion d'avoir confiance dans les destinées de leur pays, s'il contribue à démontrer aux hommes d'Etat de la République l'efficacité d'une tradition, s'il rend plus claires, à leurs yeux, les causes qui ont fait, dans le passé, la grandeur de la France et qui l'assureront dans l'avenir, si les meilleurs d'entre eux y trouvent de nouvelles raisons de fondre de plus en plus leur existence

dans celle de la nation, ce résultat aura dépassé mes espérances, et je serai récompensé d'avoir consacré à cette œuvre tous les loisirs d'une vie qui n'est pas uniquement réservée à l'étude.

J'ai tenu à citer cette préface, et je crois inutile de la commenter. Dans cette page, qu'anime une généreuse fièvre d'action, ce n'est plus l'auteur qui parle, c'est l'homme même. Le lecteur sera tenté d'accorder, pour le moins, autant d'estime à celui-ci qu'à celui-là.

La bonne M""*" Ancelot, qui ne manquait pas cle^ malice, raconte, dans ses Mémoires, ce qui se passait aux soirées de TArsenal, chez Charles Nodier, lorsque Victor Hugo, jeune encore, consentait à réciter des vers.

Le poète s'avançait, glabre et pâle, serré dans une correcte redingote, le front encadré d'une longue chevelure. La tète un peu inclinée, le regard fauve, il commençait... Sa voix était forte... Il récitait d'un ton monotone et d'un air pénétré... Chacun écoutait, pensif. Guiraud, l'auteur gascon du Petit Savoyard, se taisait. L'harmonieux Soumet levait les yeux au ciel. Alfred de Musset n'osait pas remuer. Tous ces hommes,

1. Épisodes, Sites et Sonnets, i vol. — Poèmes anciens et romanesques, 1 vol. — Tel qu'en songe, i vol. — Contes à soimême, 1 vol. — Le Bosquet de Psyché, 1 vol. — Le Trèfle noir, 1 vol., orné par Âlfonse Hérold. — Aréthuse, 1 vol.

qui alors étaient également illustres, se sentaient vaincus d'avance.

Quand Victor Hugo avait fini, on faisait silence. On se pressait autour de lui. On lui serrait les mains. On poussait des soupirs. Parfois, une voix venait, caverneuse, du fond du salon, et disait :

« Cathédrale ! ! ! »

Une autre voix répondait :

« Ogive! »

On entendait aussi, après quelques minutes d'intervalle :

« Pyramide d'Egypte ! »

Vous savez ce qui advint à Théophile Gautier, la première fois qu'il entra dans cette maison de la rue Jean-Goujon où le maître s'était installé après la bataille i'Hernani, Il monta l'escalier lentement, comme si ses bottes eussent été alourdies par des semelles de plomb. L'haleine lui manqua. Il sentait son cœur battre dans sa poitrine, et des moiteurs glacées lui baignaient les tempes. Arrivé devant le cordon de sonnette, il fut pris d'une terreur folle, tourna les talons et dégringola les degrés quatre à quatre. Ayant repris son courage à deux mains, il osa entrer dans le sanctuaire, et il fut (c'est lui-même qui le dit) « comme Esther devant Assuérus ».

Diable! On savait admirer en ce temps-là!

diront les grincheux que la jeunesse contemporaine agace par sa prodigieuse aptitude à 1' « érein-

tement ». N'ayez crainte. On sait encore admirer, même dans les cénacles. Pour le prouver, il me suffira de transcrire cette phrase, qui fut écrite la semaine dernière, dans la Revue Blanche, par M. Paul Adam :

Le symbolisme vient de produire, dans VAréthuse, de Henri de Régnier, ce poème parfait de VHomme et la sirène. Vraiment l'émotion de pensée enivre l'admirateur. Henri de Régnier, dont le génie avait été jusqu'alors plutôt, selon la tradition classique, rhétoricien et formiste, vient d'unir dans les strophes de ce drame la splendeur latine à la méditation du Nord, la beauté extérieure à la magnificence de la pensée spéculative. A son tour il a retrouvé le Zaïmph sous la tente de Mâtho; et, reprenant aux deux bouts l'épopée de l'esprit humain dont la période de lutte fut symbolisée par l'effort de Gustave Flaubert, il a fermé le cycle de synthèse.

La renommée de M. Henri de Régnier est sortie récemment des petites revues et des salons littéraires, où ce poète délicat et noble eût risqué de périr, comme l'empereur Héliogabale, enseveli sous des pétales de roses. D'abord, il effraya, par des excentricités qui étaient peut-être plus ingénieuses que spontanées, les représentants de la tradition. Son portrait, exposé au Salon frondeur du Champ de Mars par le littéraire Jacques Blanche, commença de répandre le bruit de son nam hors des cénacles. En ce temps-là, il se faisait imprimer à Bruxelles. On a parlé de lui en Sorbonne. Et M. le professeur Lanson, dont Thuma-

nisme représente excellemment les scrupules, les audaces, les élégances d'une critique sagement novatrice, a fait allusion à lui en ces termes :

Les œuvres manquent encore. Les maîtres de tous ces groupes qui s'appellent des noms de décadents, symbolistes, etc., sont M. Mallarmé, qui est de bien mince valeur, et M. Verlaine, un fin poète, naïf et compliqué, très savant, très tendre et de qui il restera quelques petits chefsd'œuvre de douloureuse angoisse ou de mystique fen'eur. Autour d'eux ont apparu quelques talents, rien d'assez fort ou définitif pour prendre place ici. La direction commune semble être de mettre des idées dans la poésie, mais des idées larges qui soient l'expression de la plus intime personnalité, qui traduisent les vibrations profondes de l'être au contact des choses et devant la grande énigme de la vie. Le danger, jusqu'ici, c'est la bizarrerie, l'obscurité des œuvres, l'exécution inégale aux intentions et l'immense effort égaré dans le vide. C'est aussi que, parmi toutes ces bonnes volontés qui s'empressent au service de la poésie et de la langue, j'aperçois trop d'étrangers, dont la prose ou les vers sonnent trop souvent comme feraient des traductions fâcheusement littérales d'un anglais déjà contourné.

Afin que nul ne se trompe sur l'état civil de ces « quelques talents », M. Gustave Lanson signale, en note, les Episodes et les Sites de M. Henri de Régnier, ainsi que les Cygnes, les Joies, Ancœus et la Chevauchée d'Yeldis, de M. Francis Viélé- Griffin. « Après eux, ajoute-t-il, on peut nommer M. Jean Moréas, les Syrtes, les Cantilènes et le Pèlerin passionné. A consulter : F. Brunetière, Symbolistes et Décadents, »

D'accord. Seulement ni M. Francis Viélé-Grif-

fin, ni M. Jean Moréas n'ont encore pu imposer à notre mémoire cette douce sujétion du souvenir involontaire où apparaît, mieux que dans les plus solides gloses, le sortilège divin des poètes. De l'un, harmonieux Américain, je me rappelle des euphonies souvent subtiles , toujours un peu vagues. L'autre, Palikare éplucheur de vieux dictionnaires, n'évoque en moi que quatre vers, mais ils sont obsédants :

Divin Tityre, âme légère, comm'houppe

De mimalloniques tambons!

Divin Tityre, âme légère, comm'troupe

De satyreaux ballants par bonds!

Au contraire, dès le jour où il livra au public ses premières confidences, M. Henri de Régnier plut aux oreilles fines par la musique voilée et tendre de ses poèmes. Ses mélodies, écho d'une adolescence bercée au rythme lamartinien, voltigèrent de salon en salon , sur les lèvres des femmes. La nouveauté de ces cantilènes n'était pas assez hardie pour effaroucher le goût des gens du monde. On pouvait, à la rigueur, les inscrire sur les albums des jeunes filles, près d'un quatrain de M. Jean Rameau. Ce n'était pas effravant comme du Rambosson, ni abscons, hermétique et sibyllin comme du Saint-Pol-Roux. Et cependant, cela nous désaccoutumait du passé, nous délivrait des armatures métalliques et des cadres rigides où les rhétoriciens avaient enclos

la poésie captive. Un souffle de printemps faisait flotter ces phrases neuves, comme de claires étofles où le vent joue dans une clarté d'aube. Et puis, ce jeune poète connaissait le secret des paroles magiques. Il aimait les mots qui retiennent au passage la lumière éparse dans les choses. Il choisissait, dans le lexique, des perles et des pierres précieuses, et assortissait leurs reflets, non point pour aveugler nos yeux par des fantasmagories romantiques, mais pour faire luire, dans une ombre discrète, quelque bijou de dimensions petites et d'éminente dignité. Ses vers embaumés de parfums et brillants d'étoiles, ouvraient parfois de profonds paysages, des échappées merveilleuses. On aurait voulu suivre le poète aux terres vierges, aux cités d'azur, de brume et d'or, aux jardins en fleurs, où son rêve suscitait des chœurs de danse, des formes blanches et des cortèges :

En allant vers la Ville où Ton chante aux terrasses

Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées,

En allant vers la Ville où le pavé des places

Vibre au soir rose et bleu d'un silence de danses lassées.

Nous avons rencontré les filles de la plaine

Qui s'en venaient à la fontaine.

Qui s'en venaient à perdre haleine.

Et nous avons passé!

La douceur des ciels clairs vivait en leurs yeux tristes,

Les oiseaux du matin chantaient en leurs voix douces!

si douces avec leurs yeux de bonne route

Et si tendres avec leurs voix de colombes indicatrices!

Elles s'assirent pour nous voir, tristes et sages,

Leurs mains jointes semblaient garder leurs cœurs en cages î

Nous allons vers la Ville où Ton chante aux terrasses Sous les arbres en fleurs chercher les fiancées cloches d'allégresse au silence des places Les clochers tremblent comme des fleurs balancées !

Nos espoirs entreront par les portes ouvertes

En vols de papillons légers aux vastes ailes

Avec les hirondelles

Qui s'en viennent inertes,

Lasses d'avoir passé et repassé les mers,

Et vers les angles noirs et sur les pavés clairs

Nos espoirs volèteront en ombres joyeuses

Comme des pétales de fleurs merveilleuses

Que pleut le soir d'avril aux tresses des fileuses.

Cela n'est pas aussi précis que les odes triomphales où M. Jean Richepin célébra ses lippées. Mais ne trouvez-vous pas que c'est aérien, svelte, frêle, habilement candide? Ces mots, dont le sens n'est point fixe, laissent au lecteur toute liberté. Ici, la poésie n'est pas une impérieuse draperie, imposée à notre esprit et à nos sens, mais une sorte dévoile mobile, multicolore etdiaphancyqui se prête à tous les mirages et à toutes les illusions. J'y vois un crépuscule d'avril, l'éveil indécis du renouveau, le sourire hésitant du ciel, lorsque les premières fleurs du printemps ont commencé de neiger sur les buissons d'aubépine. J'y vois un tableau de quelque primitif du xv° siècle, Benozzo Gozzoli, ou Sandro Botticelli. Oui, voilà bien la tige fluette des arbres qu'ils aimaient, la maigreur délicate de leurs figures, les gazes de lumière dont ils enveloppaient la beauté

imprécise des vierges... Seulement, ils étaient naïfs, — du moins les critiques d'art l'affirment; — et je ne sais si notre fantaisie de quattrocentistes et de préraphaélites est capable d'ingénuité.

Vous avez remarqué la structure, un peu déconcertante, des vers que je viens de citer, ce mépris intermittent de la césure, des licences singulières, cette façon d'allonger l'alexandrin en lui ajoutant quelques syllabes dont il ne veut pas, ou de l'amputer en lui enlevant ce qu'il considérait, jusqu'ici, comme son propre bien. Cette indépendance du rythme constitue ce qu'on appelle, dans le jargon de l'école, la polymorphie ou la polypodie. Cette invention eût fait hurler de détresse l'impeccable Théophile Gautier. Le pauvre Banville a pu voir, avant de mourir, les premiers déclanchements de la prosodie sacrosainte pour laquelle il avait vécu.

Il est certain que l'adresse avec laquelle les Parnassiens savaient marteler, river, visser et boulonner leurs poèmes n'allait pas sans quelque artifice de mauvais aloi. En divulguant leurs procédés, ces maîtres rendirent le métier trop facile aux artisans. Le premier venu peut se servir de leurs moules et y fabriquer à la douzaine des faux émaux et camées en toc. Aux environs de 1880, tout le monde se mit à faire de beaux vers. C'était agaçant. Sonnets rutilants, odes et

ballades, villanelles et pantoums sortaient de chez Lemerre en nuages serrés et s'abattaient sur la France. Comme il était impossible, a priori , que tout le monde fût capable de faire de beaux vers, il y avait sûrement, là-dessous, une collusion et une duperie.

C'est pourquoi les symbolistes s'insurgèrent. « Cassons les gaufriers! » s'écrièrent-ils. Et ils se ruèrent sur les boutiques. Ils ont jonché le sol de débris. S'ils n'ont pas réussi à rebâtir, parmi les idoles ébréchées du Parnasse, le temple de cristal et de diamant qu'ils ont rêvé, du moins ils ont porté un coup mortel à la basse confection. C'est déjà quelque chose.

Cetjte querelle a soulevé des discussions intéressantes et longues. M. Sully Prudhomme, M. Jean Psichari, M. Gustave Kahn, M. Viélé- Griffin,M. Mockel, M. Robert de Souza, M. Eugène d'Eichthal, M. Rosières ont donné tour à tour leur avis sur la question du vers polymorphe. M. Henri de Régnier est très sobre d'explications théoriques. « La poésie, dit-il, doit rester un peu cabalistique et il est inutile de renseigner le public sur la structure du gobelet d'où sortira la fleur ou la colombe. »

De la poésie polypodique à la prose imagée et cadencée, la transition est insensible. M. Henri de Régnier a descendu élégamment cette pente

facile. Recherché dans les salons pour la saveur de ses discours, il n'a point, pour les gens du monde, l'horreur insolente de Gyp, de MM. Henri Lavedan, Maurice Donnay, Abel Hermant, Maurice Boniface, Paul Hervieu. Les poètes ne sont pas méchants et, au fond, ils sont fort habiles. Ils savent que l'ironie est une infirmité qui nous empêche de jouir des belles choses. Eh ! mon Dieu! disent-ils, qu'importe que ce château, où l'occident allume des splendeurs de pourpre, appartienne à un vilain usurier? Après tout, le luxe de notre démocratie bourgeoise est fertile en trouvailles exquises. Sur le fumier du baron Saffre il pousse de jolies fleurs. Laissons gronder les moralistes. Jouissons des voix claires, des tissus vaporeux, des chevelures blondes où le soleil fait trembler des reflets d'or. Ne nous dites pas, monsieur Marcel Prévost, ce que vous pensez de ces jeunes filles. Elles sont si légères, jouant au tennis! Et M. Henri de Régnier, d'un pinceau soigneux, peint ce tableau :

Au perron, une descente de Pierrots et de Golombines, car les hommes sont vêtus de blanches flanelles, et les dames de claires toilettes d'été, mouchetées, fleuretées ou cotticées, diverses et alliées par le charme d'être, pour chacune, une toilette de joie et d'élégance. Sur le boulingrin d'herbe rase, les acteurs de la parade mondaine se disposent, et le prestige des raquettes que les femmes manient avec des grâces de mains familières déjà des ressources de l'éventail s'évertue; tous semblent conti-

nuer là, par gestes, en silence, la conversation interrompue.

Les paumes véloces se croisent, s'échangent, s'amortissent, comme des mots; des prestesses de raquettes sont spirituelles, d'autres dédaigneuses et hautaines; des malices de jet déroutent; telle balle directe et horizontale siffle en méchanceté d'épigramme, marque une trajectoire précise d'aveu ou exagère une parabole de louange, et, adverse, le jeu s'exaspère jusqu'à ce qu'un des joueurs manque la riposte et que sa raquette s'abaisse en salut approbatoire de supériorité ou reste un instant interdite et menaçante.

Ailleurs encore, il a voulu plier à la description minutieuse des fêtes mondaines sa phrase plus accoutumée à suivre, comme on dit, « dans leur envol », les mythes et les songes. J'aime moins son Bal d'avril que son Lawn tennis. C'est une peinture fouillée, tortillée, un peu torturante, où Ton ne nous fait grâce d'aucun détail. « Les orchestres vibrent vers nous pour acclamer, les chairs serties d'étoffes et de colliers se promettent, les danses provoquent par le piège de leur enlacement. » L'auteur a endossé « un costume qui, faute des richesses d'étofle et des singularités de broderie que réprouve le goût moderne, est, par convention tacite, l'expression de toute l'élégance et emprunte sa valeur d'une consécration fictive mais unanime ». Eh! parbleu, c'est un habit noirl La périphrase est ingénieuse.

Puis (nous ne sommes encore qu'à l'entrée de la maison où l'on danse) « un épais tapis ondule, comme pour que les pas laissent au feutre sourd

toute poussière étrangère... toute bruyance malséante... Une lanterne quadrangulaire, suspendue par la torsion nattée d'un câble de soie, illumine la correction de la tenue, irréprochable de la pointe aignë et vernie des escarpins au. plastron blanc et raide que meurtrit un peu, aux boutonnières, le triple appuiement d'une fermeture de perles. » Quel luxe! On dirait du Stace traduit par M. de Concourt. Arrêtons-nous un peu. Voici le buffet. Les habits noirs, ^symboles de V esclavage nubien quest pour un homme une soirée mondaine^ se tendent quémandeurs à travers les cristaux et les fruits pour accaparer l'offre circulaire des coupes de Champagne ». Et l'auteur du Bosquet de Psyché note les plats d'argent où « les mets succulents se pavanent ». Il n'oublie pas « la jaspure des filets lardés » , ni les foies gras qui « sont des onyx pâles en une graisse de neige ». — A côté, le salon ravonne, « encombré d'un tumulte saltateur ».

Ainsi continue « l'éphémère enlacement qui s'égaille en fuites vers le repos des chaises dorsales aux murs ». Et cela dure ainsi, jusqu'à ce que, « dans l'aube farineuse et triste de l'été, des cloches matinales s'éveillent en sonneries alternatives ou conjugalement confondues ».

Il me semble que les récents ouvrages de M. Henri de Régnier sont moins somptueux que les Contes à soi-même.

HertuUe est une historiette sentimentale, dont j'ai goûté le mystère. Le style en est apprêté et agréable, comme ces brocarts où les teinturiers anglais jettent des iris cueillis aux vergers de Tennyson et de Burne Jones. Ai-je parfaitement compris le sens de cette parabole? En tout cas, je ne dirai pas ma glose. Ce serait aller contre les intentions de l'auteur, puisqu'il veut que sa prose soit assez fluide et multiforme pour consentir à toutes les interprétations.

Évidemment, M. de Régnier a pris pour devise cette phrase de Pétrarque : Non ego loquar omnibus, sed tibi sed mihi et his paucis quibus hœc rara conveniunt. Toutefois, son nouveau recueil, Aréthuse^ marque une tendance à certaines conversions. C'est d'abord, malgré un assez grand nombre de rimes approximatives, un retour à l'alexandrin classique. Parfois, on trouve, dans ces poèmes, des imitations involontaires :

Une clarté sortait de lui comme un sourire

Et, toute la forêt sachant que c'était lui,

Les Antres refermaient leurs gueules sur la nuit.

Cela est du Victor Hugo. Ceci' pourrait presque être signé par José-Maria de Heredia :

Tandis que toi, silencieuse, ô Déjanire,

Regardais par-dessus Fépaule, sans rien dire,

Galopant sur la grève et s*ébrouant aux flots

Qui mouillaient leurs poitrails et fouaillaient leurs galops,

Sur le sable marin et les galets sonores ,

Ruer la Gentauresse et hennir les Gentaures.

Mais, à côté de ses souvenirs, quelles évocations de paysages furtifs, désormais inoubliables ! On s'arrête, au détour d*un vers, pour regarder fuir, en courbes illimitées, dans le deuil du crépuscule, quelque allée blanche, bordée de buis noirs. Ailleurs, une fontaine d'argent rit parmi des fleurs d'or, et des sources pleurent, isolées et désertes, sous un ciel d'automne, dans une forêt... Il serait parfaitement vain de vouloir analyser la mélancolie de cette poésie subtile et précieuse. Il faudrait citer le Faune au miroir^ V Accueil, la Fontaine aux cyprès, la Sagesse de F amour, Heure d'automne. Le songeur qui a fait chanter sous ses doigts, en mélodies lointaines et langoureuses, les. Flûtes d'avril et de septembre est un des deux ou trois hommes qui gardent pieusement, dans nos cohues affairées et ahuries, le culte de la Beauté. Il sait les affinités mystérieuses par où la nature éternelle répond à notre cœur fragile. De l'aspect accidentel des choses, il étend sa vue à tout ce qui, dans le temps et dans l'espace, réjouit d'amour ou poigne d'angoisse l'âme tragique et douce de l'humanité. C'est la marque des vrais poètes, de tous ceux qui n'ont pas attendu la venue de M. Mallarmé pour être ingénument symbolistes. Et enfin le poème de V Homme et la Sirène, quoi qu'on pense de la polymorphie, enferme, sous des apparences compliquées, un sens très simple et très beau.

M. Henri de Régnier, qui n'est pas encore parvenu à la moitié de son âge ni de son œuvre, doit ambitionner de vivre ailleurs que dans les anthologies, qu'il aime, sans doute, pour leur grâce de jardin triste et leur parfum de cimetière fleuri.

M. Borel, éditeur ingénieux et hardi, pense, avec raison, qu'en toutes choses il faut commencer par le commencement. Il avait conçu un vaste dessein, dont voici les principales étapes : « 1° publier in extenso les chefs-d'œuvre de la littérature universelle; 2° donner, par des illus- ' trations appropriées, une vision exacte de l'évolution des arts à travers les âges ; 3** accompagner

1. Sell Horn, roman de mœurs anglaises, 1 vol. — Le Bilatéral, roman, 1 vol. — Marc Fane, roman social, 1 vol.

— \J Immolation, nouvelles, 1 vol. — Les Xipéhuz, merveilleux préhistorique, 1 vol. — Le Termite, roman de mœurs littéraires, 1 vol. — Les Corneilles, roman contemporain, i vol. — Daniel Valgraive , roman contemporain, 1 vol.

— Vamireh, roman préhistorique, i vol. — L'Impérieuse Bonté, roman contemporain, 1 vol. — L'Indomptée, roman contemporain, 1 vol. — Renouveau, roman contemporain, i vol. — Les Origines, i vol., illustré par A. Calbet, Mittis et Picard (dans la Collection Papyrus). — La Résurrection, 1 vol.

chaque œuvre d'une étude. » Ce programme, extrêmement encyclopédique, fut imprimé sur du papier satiné, que décoraient trois haches de silex, symbole del'âge de pierre, et un sabre en corne de renne, arme redoutable avec laquelle les contemporains du mastodonte se pourfendaient les uns les autres. Quand on se laisse aller sur une pente aussi vertigineuse, on ne peut pas savoir où Ton s'arrêtera. Par delà les dynasties et les races, loin, bien loin derrière les centenaires et les millénaires, M. Borel vit s'agiter l'homme primitif dans le clair-obscur de la préhistoire. Il pensa que le lecteur instruit, avant d'entrer dans la familiarité des Grecs et des Romains, aimerait à errer aux savanes vierges où nos ancêtres chassaient sans raconter leurs chasses et s'entretuaient sans mettre en écrit leurs impressions de carnage. Il résolut de consacrer aux grands singes dont les naïves grimaces ont précédé nos comédies savantes, le premier volume d'une collection qui s'intitule (sans doute par respect pour l'Egypte imniémoriale) la Collection Papyrus.

Voilà pourquoi M. J.-H. Rosny a écrit les Oingines.

C'est un beau sujet. L'auteur de Vamireh était préparé de longue date à la grandiose aventure où il a risqué son talent. Il éprouva je ne sais quelle joie fraîche et conquérante à quitter le monde des réalités précises et des notions claires,

pour cheminer à tâtons, dans Tombre, siir yn sol mouvant où les plus habiles marcheurs peuvent s'enliser. Combien ce romancier a le sens des hérédités lointaines dont la pesée agit encore sur nos sentiments et sur nos actes ! J'ai admiré la clairvoyance aiguë avec laquelle il aperçoit, dans Ja complication d'une âme moderne, les péchés originels dont nous portons la peine et les vertus ancestrales qui furent, pour les générations des hommes, un signe de noblesse et d'élection. Il conçoit tout sous la forme fluide et changeante de l'évolution. Le groupe éphémère de cellules et de microbes que nous appelons un monsieur ou une dame y lui paraît moins intéressant que les perspectives infinies de la lignée éternelle. Il ne se lasse pas de rôder dans les limbes où la science trébuche et balbutie. Il aime à errer dans les intermondes. Il voudrait, si la vie n'était si misérablement Courte, parcourir toute la chaîne des origines et discerner, à travers l'immensité du temps et de l'espace, le trait d'union qui lie le dix-neuvième siècle à l'âge quaternaire, le bipède causeur au bipède hurleur, l'homme des salons à l'homme des cavernes.

M. Rosny évoque, avec la puissance ordinaire de sa vision, la terre nourricière et perfide, débonnaire et implacable, pullulante d'arbres géants et de bêtes énormes, où l'homme, animal faible et subtil, végéta pendant des siècles et des

siècles, n'ayant que deux idées en tête : manger et n'être pas mangé.

Il montre nos devanciers « allumant le brasier des nuits froides et pleine.s d'embûches, alors que l'épouvantable machaîrodus chassait encore dans les mêmes pâtures où vivaient le mastodonte, l'éléphant méridional , le rhinocéros tertiaire , l'hipparion ». En ce temps-là, nous n'étions pas fiers parmi tous les horribles fauves qui nous menaçaient de leurs dents et de leurs griffes. Nous étions de pauvres brutes. Nous avions des lèvres épaisses, des sourcils broussailleux, un front fuyant, des mâchoires lourdes. Nous grimpions lestement aux arbres. Nos longs bras, qui n'en finissaient pas, étaient commodes pour atteindre les hautes branches. Nous avions coutume de nous accrocher aux lianes et de nous balancer sous l'ombre des forêts vierges. Nos plaisirs étaient simples. La réflexion n'avait pas encore' affiné nos sens, ni aiguisé notre goût. Les premières idylles furent sauvages et rapides. Nous différions peu, même en amour, des orangs-outangs. Mais cela ne dura pas. Nos compagnes, mécontentes, se retiraient sur les montagnes, se cachaient derrière les rocs, refusaient de céder à l'intimidation ou à la prière. Maintes fois, dans les fourrés où rampaient d'inquiétants reptiles, on entendit de rauques dialogues, dont les supplications et les ironies étaient le prélude de Lysistrata. Les

belles filles exigèrent quelque chose en échange de leur beauté. Elles imposèrent des conditions à ceux qui venaient respirer, dans les brises printanières, l'odeur de leur chevelure. Cette sorte de chantage antédiluvien fut très favorable au progrès. L'homme fut obligé d'apprivoiser la femelle devenue femme. Il dut apporter des. présents et les faire agréer. Les premiers cadeaux de noces furent des offrandes rustiques et naïves. C'étaient, sans doute, quelques grappes de fruits, une poignée de feuilles, un chapelet de coquillages, une défense d'éléphants, une corne de cerf.

Plus tard, les prétendants s'appliquèrent à fabriquer de jolis bibelots. Ils firent des bracelets avec des lanières de cuir. Ils ciselèrent avec un soin minutieux, et non sans « fignolage » , des armes et des joujoux. Les premiers dessinateurs gravèrent, avec un silex pointu, sur des omoplates de mouton ou sur des planches mal équarries, le profil des rennes, des mammouths et des aurochs. On recueillit, pour en faire des parures, les pierres cristallines qui brillaient comme le flot des sources claires aux rayons du jour. On chercha des amusements nouveaux , des séductions inédites. Le métal se plia aux caprices du forgeron et se contourna en formes imprévues. Parfois, le doux consentement fut le prix d'un anneau reluisant, d'une pendeloque qui s'attachait bien au nez ou aux oreilles, d'un collier dont le cliquetis rythmait

gaiement les courses folles, aux pentes des collines.

Et puis les jeunes hommes luttèrent entre eux à qui serait le plus agile, le plu$ vaillant, le plus fort, le mieux vêtu, le mieux tatoué. La quête d'amour fit éclore, sur les lèvres humaines, les paroles persuasives, les mots qui charment, l'éternelle chanson. La pauvre Bête humaine commença d'avoir de l'esprit. Sa brutalité devint de la malice. La silhouette de don Juan et de Lovelace s'ébaucha sous le masque poilu de l'anthropoïde.

En même temps que le mauvais sujet, naquit le père de famille. Les gens sérieux, ceux qui avaient des habitudes sédentaires et des sentiments stables, offraient à celles dont ils étaient épris une caverne meublée. On était bien, là dedans, à l'abri des pluies, sur un bon lit d'herbe séchée. Pendant le jour, si le temps était froid, on allumait du feu devant l'entrée de la grotte familiale. Le soir, on s'enfermait en se barricadant avec des traverses de bois ou de grosses pierres. Les fissures de la roche étaient closes avec de la terre battue. Des rigoles, habilement disposées, détournaient les eaux d'infiltration. Les outils et les armes étaient rangés le long du mur. C'était déjà le home, la vie d'intérieur. Ces ménages anciens avaient ordinairement une postérité nombreuse...

Ainsi l'humanité , aiguillonnée par le désir , s'acheminait vers ses destinées troubles et mystérieuses. Elle s'accoutumait, par degrés insensi-

bles, aux serments et aux parjures, à la propriété et au vol, au mariage et à l'adultère, à Tamour et à la mort.

Pendant les longues étapes de cette voie triomphale et douloureuse, la religion naissait en nous, créée parla stupeur des premières funérailles, par l'effroi de l'irréparable, par l'instinct de conservation, transformé soudain en besoin d'éternité, en mirage de résurrections et de béatitudes.

Je voudrais citer une page des Origines de M. Rosny. J'ai cherché patiemment, dans ce livre court et hâtif, quelque endroit où le lecteur pût s'arrêter par plaisir. Avec un écrivain de ce talent, on ne perd jamais sa peine. L'auteur s'est plu à retrouver, par un effort d'imagination, les rêves, les craintes, les espérances qui hantèrent l'esprit humain au temps où nos ancêtres, traqués par les fauves et déjà divisés parla guerre, cherchèrent à éviter les razzias et les carnages, en construisant leurs demeures sur pilotis au milieu des lacs :

La cosmogonie, héritée de Thomme des cavernes, se développa par les paroles qui émeuvent le soir, au crépuscule ou dans Tétincelant silence des nuits lunaires. Les vapeurs, les brumes, mais surtout cette irréalité mouvante qui fait que l'eau donne des spectacles si étrangement véridiques et si intangibles, accrurent l'idée de l'inconnu, du lointain, du mystère. Un rais qui passe ou se retire vers le soir, donne de telles illusions de vie, — les voix clapotantes du flot ont une si frappante analogie avec les paroles nombreuses qui s'entrecoupent — qu'une mythologie s'ébauche d'elle-même. Les tempêtes, les

désastres d'une flottille semblent la fureur du dieu et sa veogeance, comme le calme, la suavité d'un jour au déclin sont rindice de sa mansuétude.

Il y a du vague dans ces phrases harmonieuses et aussi de l'imprécision, peut-être voulue. N'importe, M. Rosny, qui est poète, aurait dû prendre plus souvent ce ton dans un ouvrage qui est évidemment destiné à muer de la science en littérature. L'enthousiasme de l'auteur des Origines^ la chaleur communicative de ses discours, le mouvement de sa pensée et l'élan de sa plume font quelquefois songer au poème De la nature des choses. Il ouvre des vues lumineuses sur le passé et sur l'avenir de notre planète. Il suscite à nos yeux des images vives. Et soudain, tout s'embrouille. La clarté du stvle s'évanouit dans une phraséologie abstraite et dans un déluge de termes barbares. C'est un pèle-mèle où le lecteur désorienté n'aperçoit plus rien que des mots effrayants : Postpliocène, Chelléen, Moustérien, Magdalénien, Solutréen, Songeur néolithique.

Dans cette incursion vers la préhistoire, M. Rosny n'a pas su tenir un juste milieu entre Lucrèce et M. de Mortillet.

Après cette œuvre de vulgarisation un peu rude et fruste, c'est un repos que de lire la Résurrectioiiy du même auteur.

Ici, M. Rosny rentre chez lui, en quelque sorte,

dans le groupe de volontés souffrantes, d'imagi* nations fragiles, d'âmes délicates et fortes où il a choisi les héros de V Impérieuse Bonté, Quelquesunes des courtes nouvelles dont se compose ce volume {le Miracle y la Substitution, Chevaliers boxeurs, les Mâche-tes- Aliments y le Funéraliste) sont des souvenirs de Londres. Le paysage de làbas enveloppe de teintes mélancoliques les aventures de John Ladder et de M. Peacok, petites gens fort maniaques, qui ont voisiné avec les bons fous de Charles Dickens. Le talent, un peu fuligineux, de M. Rosny, se prête singulièrement à peindre ce décor de brumes, de fumées, de maisons noires, d'omnibus bariolés, d'eau sale, de palais disgracieux, d'auberges énormes, de réclames monstres, de vertu grincheuse, d'ivrognerie abominable, de tempérance agressive, d'industrie, d'affaires, d'argent, cité colossale, endroit bizarre et attirant, pays unique au monde, où le promeneur est consolé, au milieu des bâtisses vilaines et des gênantes cohues, par les molles pelouses des jardins verts, par la grâce fleurie des yeux bleus et des visages roses...

Voici un croquis rapide que, pour ma part, je trouve assez londonien :

En cette saison, Epping forest est merveilleuse. Des marais Tentrecoupent, dont la beauté, vers septembre, est telle que le cœur en reste ému pour toujours, dallais donc; et sous ces futaies où des coins demeurent très sau-

LA VIE ET LES LIVRES, 3* sério. 25

vages, partout de petits imprimés, apportés là par des sectes protestantes, vous rappellent la pensée de Dieu. Tantôt sur un profond chêne, dans une clairière de silence et de recueillement, voici épingle le : Souvenez-vous de lui. Tantôt, dans une combe solennelle, les mousses recèlent Thistoire du Vaisseau englouti. Les épines vous tendent le Enfin, lavé de mes souillures! Et les hêtres hautains chuchotent : Les bras du Christ vous sont ouverts!

Cette pochade est trop dure peut-être. M. Rosny cède volontiers au plaisir de caricaturer nos voisins d'outre-Manche. Le piétisme anglican, la respectability britannique Font un peu choqué et beaucoup amusé. Il parle des Anglo-Saxons avec une ironie amicale, si j'ose m'exprimer ainsi. Au fond, il ne les déteste pas. Il les connaît bien, les ayant beaucoup fréquentés. Il s'est attablé avec eux, dans les bars du Strand ou de HoUborn, devant des tablées de merluches, de kippers, de crevettes, de saucisson allemand, de pickles et de whiskies. Il a fort admiré la raide correction et le geste péremptoire des policemen. Il a entendu des prêches (oh, combien!). Et il a gardé, de toutes ces expériences, une certaine antipathie pour les morales formalistes et revêches qui, sur les bords de la Tamise, gouvernent l'individu et la société. Il est resté Latin, malgré le fardeau des encyclopédies cosmopolites dont il a surchargé sa mémoire. Il répugne aux éthiques du Nord, aux homélies fâcheuses, aux hérésies qui considèrent le bonheur comme un péché. La

doctrine qui représente le « Devoir » sous les apparences d'un spectre toujours prêt à contrarier l'Amour et à se jeter au travers de nos joies, lui semble un épouvantail dont il faut délivrer au plus vite l'humanité. Décidément, il préfère à la vertu puritaine, âpre et grondeuse comme une falaise d'Ecosse, la vertu plus affable, plus riante, plus accessible, dont Montaigne a tracé le portrait.

Parmi les nouvelles qui accompagnent ces esquisses anglaises, deux au moins peuvent être considérées comme des espèces d'apologues destinées à mettre en lumière les idées de l'auteur. C'est la Résurrection et la Sauveuse. Voici le résumé, très sec, de ces deux fables :

1° Marthe Clave a été séduite par un jeune homme. Le nom de ce séducteur importe peu. Il ressemble tellement à tous les jeunes gens, bien élevés, qu'il se laisse marier par un vieil oncle à une riche héritière. Marthe retourne en province, chez une tante, et se morfond dans une tristesse résignée. Sa beauté se fane, son cœur se dessèche. Telle une plante qui languit loin du soleil.

Cependant, le séducteur tombe malade. Se sentant mourir, il est pris de remords et charge un de ses frères d'aller trouver la pauvre Marthe, de lui remettre un gros legs, insuffisante réparation d'un dommage irréparable.

Au testament qui stipule cette donation est

annexée une liasse de lettres. Le frère, en lisant ce dossier, commence à être amoureux de Marthe. Il va la voir, très loin, dans sa réclusion provinciale. D'abord, son rêve s'envole au contact de la réalité. La personne vivante ressemble si peu à l'image lointaine! Pauvre Marthe! Elle est jeune, peut-être, mais la résignation a éteint sa grâce, aboli sa fraîcheur, vieilli précocement sa jeunesse.

Cependant, il la regarde mieux. Une intimité, d*abord amicale, les invite, tous les deux, aux confidences. De jour en jour, elle lui paraît moins Agée. La coquetterie de la femme se réveille, sous la caressante influence des hommages discrets. Et tout finit par « un grand baiser de fiançailles » .

« Je suis heureux, dit, en racontant sa propre histoire, le héros de cette Résurrection, je suis heureux; j'ai donné la vie et la jeunesse à un être. Marthe a véritablement ressuscité par l'esprit et par le corps. En la regardant dans sa grâce, dans sa beauté que tous admirent, à l'heure où le soir va descendre, il me vient un tendre et grave orgueil... » ' 2® Sur une plage, un gentil garçon (belle figure, vingt-cinq ans) joue au tennis avec une gentille femme (jolie figure, trente ans). Naturellement ils flirtent. Soirs d'été. Langueurs perverses. Rendez-vous. On est au bord de la chute.

Mais la petite belle-sœur de la dame (figure

exquise, quatorze ans) a surpris ce jeu coupable. Elle guette le jeune homme à Finstant décisif. Elle arrête les deux complices, en mettant au travers de leurs projets sa candeur vaillante, son honnêteté intrépide, son innocence, qui ne sait rien et qui devine tout. Très bravement, elle les sauve Fun de l'autre. Vaincu par son divin sortilège, le banal Lovelace devient un parfait chevalier, modèle de pureté et miroir de courtoisie. Le charme de la vierge a fait revivre un cœur qui semblait mort. Le repentir a lavé les fautes anciennes ; le renouveau d'amour qui fleurit dans Fâme reconquise est une promesse de rédemption. « Dès lors, avoue le principal personnage de ce drame, je vécus dans Fadoration de cette fillette, je la regardais grandir avec ravissement ; le temps approche où je pourrai échanger avec elle les paroles sacrées. »

La moralité de ces récits est facile à tirer. M. Rosny affirme que, dans le monde actuel, élargi et décoloré par la science, une seule puissance incontestée subsiste, puissance impérieuse et douce, vraiment miraculeuse. Il croit que notre vieil univers, chargé de péchés, de crimes et d'ennui, ne peut être racheté et rajeuni que par FAmour. Il écoute obstinément « la voix éternelle qui ressuscite les forces, le grand appel des âges qui vainquit la destruction depuis le commencement où les êtres se mirent à vivre » .

Il célèbre, avec un lyrisme très noble, la passion sacrée qui oppresse et qui délivre. Il dirait volontiers, transposant une phrase de Pascal : « C'est de là qu'il faut nous relever, et non de l'espace et du temps, que nous ne saurions remplir. »

Cette constante préoccupation anime d'une vie commune les œuvres, si diverses, de ce romancier idéaliste et observateur. Je ne pense pas, à parler franc, que les Origines et la Résurrection ajoutent beaucoup à sa renommée. Ces deux ouvrages, d'inégale valeur, ne diminueront pas non plus l'estime que les lettrés ont déjà témoignée à l'auteur de Nell Hom et de Y Immolation. En tout cas, ce sont des professions de foi dont la sincérité est éloquente. C'est une contribution à une propagande généreuse. C'est l'effort d'un artiste probe, qui entreprend de concilier le positivisme scientifique avec les exigences de l'art et avec la notion de l'idéal. Un tel exemple vaut la peine qu'on s'y arrête. Je veux vous faire connaître davantage M. Rosny.

Le docteur des Hermies, qui est un ami particulier de M. Huysmans, n'est pas indulgent pour M. Rosny. Voici comment, dans ce livre si abscons qui s'intitule Là-Bas^ il apprécie l'auteur de Nell Hom et du Bilatéral :

J'avoue, sans me faire prier, que Zola est un grand paysagiste et un prodigieux manieur de masses et truche-

J.-H. ROSNY 29b

ment de peuple. Puis il n'a, Dieu merci, pas suivi jusqu'au bout dans ses romans les théories de ses articles qui adulent Tintrusion du positivisme en Part. Mais chez son meilleur élève, chez Rosny, le seul romancier de talent qui se soit en somme imprégné des idées du maître, c'est devenu, dans un jargon de chimiste malade, un laborieux étalage d'érudition laïque, de la science de contremaître. Non, il n'y a pas à dire, toute l'école naturaliste, telle qu'elle vivote encore, reflète les appétences d'un affreux temps. Avec elle, nous en sommes venus à un art si rampant et si plat que je l'appellerais volontiers le cloportisme...

Ouf! le style du critique est, ici, presque aussi fatigant que celui du critiqué.

Il est vrai que M. Rosny écrit parfois d'une façon qui décourage ses plus sincères admirateurs. S'il n'est pas lu autant qu'il mériterait de l'être, si la notoriété de son nom n'est pas proportionnée à la fécondité de son labeur, la faute en est à cette élocution malaisée, rébarbative, enchevêtrée, où de véritables trouvailles d'expression sont ensevelies sous la broussaille et le bois mort.

Ce n'est pas la première fois que M. Rosny entend ces doléances. Un critique universitaire, bien informé, M. Georges Pellissier, l'a déjà supplié de nous épargner cette terminologie scientifico-pittoresque, à la fois trop précise et trop fuyante, qui fait ressembler telle de ses pages à un cours d'adultes professé par un poète symboliste. M. Pellissier a fort habilement analysé cette « écriture » comme un chimiste analyse un acide ou un sel. Il y a trouvé des « précipités » bien curieux :

lo un abus vraiment effrayant des termes techniques (une jeune fille qui a des idiosyncrasiès charmantes... une paysanne qui cherche une entéléchie) ; 2* une prédilection pour les vocables vagues : voie au lieu de route^ char au lieu de voiture, poudre au lieu dé poussière, onde au lieu à'eau; 3** Temploi de certains adjectifs qui, s'ils passaient dans Tusage, n'apporteraient pas à la langue française beaucoup de force (une ballade soirale, une redingote estivale... un tube rouil-leux), M. Pellissier n'a pu se défendre d'un frisson lorsqu'il a noté ceci : « ... l'éveil troublé d'un canard, s'épanchant dans la nocturnité cristalline ».

Moi-même, j'ai sabré d'incessants coups de crayon, comme des copies de mauvais élèves, YImpérieuse Bonté, qui est une œuvre mâle et tendre. Renouveau, et même V Indomptée, que j'admire de tout mon cœur. Que diable! ce n'est pas de ma faute si j'ai trouvé, à la page 187 de Y Indomptée, un barbarisme, un beau : « Et soudain sa fierté monta comme la mer, soudain le long débat, la promenade sinistre se résolverent... » Après tout, résolvèrent n'est peut-être qu'une faute d'impression... Il est vrai que résolurent eût été bien vilain. Tout plutôt résolurent.

Seulement, remarquez que l'effort qui aboutit si malheureusement à ces façons de parler et d'écrire est tout de même, à voir les choses de haut et d'ensemble, une tentative intéressante. .

M. Rosny a échoué; jusqu'ici du moins, dans une aventure qui a tenté sa vaillance et où les écrivains moins tenaces que lui n'osent pas s'engager. Il pense, avec raison, qu'à un ordre nouveau de sensations et de pensées doit correspondre néces* ^airement un répertoire nouveau de mots et de phrases. L'adaptation au milieu est une loi qui doit se vérifier pour les formes du langage comme pour les formes de l'être. Dans le conflit des vocables comme dans la concurrence vitale des mammifères qui ont inventé la grammaire et la phonétique, le faible doit céder au fort; le caduc est éliminé par la poussée des jeunes ; les organismes surannés doivent s'étioler et mourir... Nous autres, nous laissons faire le temps; nous n'avons pas trop peur de la routine parce que nous pensons que les choses inévitables arrivent, toujours assez tôt. Mais ce romancier darwiniste n'aime pas les délais. Il brûle les étapes. C'est un évolutionniste conscient. Dès maintenant, il entend que son style soit exactement contemporain des choses dont il parle.

Entreprise difficile, pour ne pas dire impossible. Nous avons hérité d'un tel stock de vieilles métaphores que le désaccord entre notre vie et notre langage semble désormais irrémédiable. Nous ne pouvons guère conter une anecdote ou écrire une lettre sans commettre involontairement une série d'anachronismes très cocasses. Notre

rhétorique est calquée sur des impressions que nous n*éprouYons plus, sur des actions dont nous avons perdu Thabitude, sur des objets qui n'existent plus. Nos mots n'évoquent point des images vivantes ; ils ressuscitent des visions abolies dont le contraste avec nos occupations coutumières est assez réjouissant. Héritiers d'une race qui a beaucoup guerroyé, beaucoup chassé, beaucoup chevauché, nous transportons dans nos salons et dans nos boutiques certaines locutions qui viennent des croisades, des forêts royales et des tournois. Nous parlons encore d' « éventer la mèche », bien que l'arquebuse à rouet soit une arme démodée. Ce marchand qui veut « se mettre en garde » contre les entreprises de son concurrent, ce bourgeois bien disant qui, au fumoir, en sirotant sa chartreuse, parle de « rompre en visière », ou de « baisser la lance » , s'expriment exactement comme des reîtres, ce qui est aussi ridicule, quand on y songe, que de pendre une rapière à une redingote ou d'accrocher une plume de coq à un gibus. Le préjugé scolaire, qui recommande à la jeunesse française l'imitation littérale du nvif siècle, et qui couronne, au concours général, des plagiats impudents, est, il faut l'avouer, une des inventions les plus saugrenues de la pédagogie.

M. Rosny, si j'ai bien compris son arrièrepensée, s'est adressé à lui-même cette harangue :

Voyons. Il faut en finir avec ces habitudes

moutonnières et ces virtuosités d'écoliers. Le décor de la vie moderne, l'aménagement de notre civilisation, le climat nouveau où s'agitent nos passions héréditaires, voilà des ressources nouvelles où le vocabulaire peut et doit se rajeunir. La vieille distinction du fond et de la forme est une sottise imaginée par les pédants qui prétendent enseigner primo l'art de penser, secundo l'art d'écrire. Tout se tient, dans l'esprit comme dans la matière. •Comment? Nous sommes saturés de science, initiés par l'analyse spectrale au mystère des archipels stellaires, admis, par la philologie, dans les régions obscures où germent les religions, les littératures et les lois ; l'induction nous ouvre des perspectives infinies où apparaissent en reliefs monstrueux la flore et la faune des âges préhistoriques ; ces conquêtes nous ont enorgueillis et mécontentés; nous avons chassé le surnaturel et il revient en songes troubles; nous avons beau déplacer les bornes du connu, notre désir inquiet rôde aux confins de l'inconnaissable ; nous regrettons nos illusions perdues comme un enfant qui pleure sur des joujoux cassés ; nous avons peur d'avoir trop découvert; notre triomphante chimie nous effraye parce qu'elle a perfectionné tout à la fois l'art de guérir et l'art de tuer; notre victorieuse industrie, notre outillage de cuivre et d'acier, nos expériences politiques promettaient un âge d'or qui

s'obstine à ne pas venir... bref, ce siècle en travail a modifié de fond en comble les conditions de la vie humaine, et Ton voudrait que notre esprit s'enfermât, se durcît dans des formes jadis inventées par des gens raisonnables qui vivaient heureux sans rêver autre chose que le catéchisme de Bossuet, la politique tirée de l'Écriture sainte et la machine de Marly? Allons donc! Autant vaudrait enfermer un corps vivant dans le cartonnage d'une momie. Courage ! écrivains mes frères* Ouvrez vos fenêtres. Regardez la rue, les ateliers, tout ce tumulte où peinent les hommes. Que votre langage, comme un miroir à mille facettes^ comme un téléphone et comme un phonographe, reflète, redise, transmette et multiplie ces éclairs et ces rumeurs, ces accès de joie et ces cris de rage , le bourdonnement des ouvriers et des machines, le va-et-vient des poulies, le rythme des bielles, la fumée du charbon, le brasier des fournaises, surtout l'angoisse de l'homme moderne que les premières audaces de la science ont engagé dans l'engrenage des lois brutales et qui cherche de quel côté viendront les brises parfumées du renouveau.

Certes, ce programme ne ressemble pas au plan d'études que Fénelon exposa jadis dans sa doucereuse lettre à l'Académie. Ce n'est pas une raison pour le dédaigner. L'exécution en sera difficile. C'est justement pour cela que cette

entreprise a séduit le talent si vigoureux, si personnel et si fier de M. Rosny. Plusieurs réussites vraiment superbes (l'incendie, au commencement de V Impérieuse Bonté; les admirables paysages de Y Indomptée) prouvent qu'il est capable d'aller jusqu'au bout de son dessein.

Ce même souci de révolution, cette quête de la fraîche nouveauté, je les retrouve dans l'instinct qui dirige M. Rosny vers les sujets où sont impliquées les questions morales et sociales, dans son effort pour résoudre les énigmes qu'embrouille, de plus en plus, la complication de la vie moderne. Je ne connais pas de romancier qui aperçoive mieux ce qu'il y a de collectif, d'humain, presque de cosmique dans le caractère d'un individu. La longue lignée .des ancêtres, les racines profondes, le réseau de liens où le moi est saisi dès sa naissance, lui apparaissent lorsqu'il met sur pied des personnages en blouse ou en paletot. Son Daniel Valgraive, son Jacques Fougeraye, sa Jeanne Dargelle, âmes combatives, hautaines, si belles par le sacrifice et par la bonté, vivent d'une vie intense, parce que nous sentons, dans tous leurs actes, le contre-coup du milieu ambiant, la vibration du mouvement transmis par une chaîne infinie et éternelle, l'hostilité qui entrechoque les êtres, l'affinité qui les unit. Ici encore, ce romancier familiarisé avec les genèses et les cosmogonies ouvre une voie

nouvelle. C'est en poussant dans cette voie, c'est en découvrant ainsi les entours illimités de la comédie humaine, qu'un homme de génie pourra dépasser Balzac.

Peu importe que M. Rosny ait d'abord sacrifié, comme tant d'autres, au genre de littérature que Ton appelle, d'un nom impropre, le naturalisme. Il a cédé, lui aussi, à ces droits quasi seigneuriaux que M. Emile Zola exerça, pendant un temps, sur les jeunes gens de lettres. Que celui qui n'a pas quelque soirée de Médan sur la conscience lui jette la première pierre. Il a fui la classe où le maître distribuait des pensums à MM. Henry Géard, Léon Hennique, J.-K. Huysmans et même à ce pauvre Maupassant. Il n'appartient plus à aucune école. Il est de la grande espèce des écrivains qui écrivent pour soulager leur âme et dont la sincérité oblige le lecteur à réfléchir. Ses livres touffus, buissonneux, poignants, sont de ceux où l'on s'arrête malgré sai pour penser. Tandis que l'auteur de Pot-Bouille stupéfie le monde par la brièveté de ses idées et par la longueur de ses discours, l'auteur de Y Immolation s'élève, d'étage en étage, par le progrès de son intelligence et par la vaillance de son cœur, à des conceptions de plus en plus étendues et nobles. Il observe et il tâche de comprendre. Il sait que toute destinée, si humble soit-elle, est grosse de mystère. Comme Ibsen, c'est dans le

spectacle des individus et non dans le jeu des formules scolastiques qu'il cherche à voir les questions qui nous inquiètent. Il sait que les hommes et les femmes sont des problèmes qui marchent. Lisez, en essayant d'oublier les aspérités du style, celle de ses œuvres qui est, à mon sens, la plus riche et la plus forte : \ Indomptée. Suivez, pendant quelques instants, Caroline Monteil à l'amphithéâtre « où traîne de la viande humaine, des viscères et des membres, des têtes encore fraîches, des yeux entr'ouverts , des choses vivantes et puantes... » Suivez encore cette jeune fille dans la rue où sa détresse, noyée de nuit, de brume et de pluie, demande vainement au ciel et à la terre un recours contre le désespoir :

... Elle se vit une si faible abandonnée sur le trottoir gras! Jupe et corsage de fine étoffe vieillie, petite jaquette péniblement relevée d'une soutache, et les bottines qui boivent :

€ Ah ! Caroline, tu n'es pas heureuse ! »

. Un rire ironique courut sur ses lèvres, presque gai; — un peu moins lasse, elle s'amuserait du ridicule des choses. Mais elle était trop lasse !

Encore elle écouta clapoter sa bottine. Triste bruit, un des plus tristes de la misère auquel les délicates préféreront toujours le chapeau roussi ou le corsage en charpie.

Le petit choc mouillé, ce fut la synthèse de sa vie. Tout fut vaseux, marécageux, tourbeux... Elle rêvait ainsi, elle se sentait horriblement déteinte et fanée par le travail et les désespoirs. L'irritation de sa nature pressait son pas. Elle cherchait vaguement des êtres sur qui venger, en paroles ou cris indignés, sa longue défaite.

Et la bottine clapotait plus vite, d'un clapotis de rainettes sautant Tune après Tautre à la mare. Tout regard qui s'abaissait sur le trottoir faisait tressaillir Caroline de honte.

, Elle revint au réel. « Plus d'argent, des amies à voir pour gagner quelques jours. »

Accompagnez cette étudiante à l'hôtel où elle prend pension. Là deux ou trois douzaines de carabins gouaillent et font les jolis cœurs. Qu'est-ce, pour ces aimables compagnons, que l'honneur d'une jeune fille? Leurs pères, citoyens considérés, leur ont appris, par des préceptes et par des exemples, « qu'il faut que jeunesse se passe » ; et ils s'efforcent de la « passer », cette belle jeunesse, aussi économiquement que possible. Madrés comme les rustres dont les rapines payent leurs diplômes, ils ignorent la passion qui affole et qui ennoblit; ils ambitionnent les « collages » prudents, les € lâchages » réguliers; après quoi, ayant épousé des femmes laides et des dots cossues, ils deviendront politiciens en province... Caroline est jolie, elle est seule. Qui la défendra contre les affreux petits bourgois ?

Involontairement, votre rêverie sort des limites où se circonscrit la biographie de Y Indomptée. Et de ce cas particulier vous allez sans effort à une question générale : Comment la femme pourrat-elle garder sa pureté native, l'intégrité de son corps et de son âme, dans la subtile atmosphère

qui enveloppera désormais sa vie? De plus en plus, rhomme la laissera seule loin du foyer. Les yeux purs des vierges sont exposés, maintenant, à des initiations précoces. De celles qui sont nées pour être épouses et mères nous faisons des ouvrières, des institutrices, des doctoresses. Qu'adviendra-t-il ?

J'irai plus loin, si les « symbolistes » professionnels n'avaient pas gâté un des plus beaux mots de notre langue, je dirais que VIndomptée est un symbole. Elle est tout à fait représentative, cette femme malheureuse et fîère, que la société tourmente, que la science accable et que l'amour délivre. J'y vois, pour ma part, une image en raccourci de l'humanité actuelle,- en qui s'exaspère, plus aigu que jamais, le conflit de l'instinct héréditaire et des conditions sociales, du devoir et du droit, de la pitié et de la justice, de la science et de la moralité. On dirait qu'elle hésite, cette humanité très vieille, très jeune, trop savante et encore novice. Elle semble regretter sa candeur ancienne, l'innocence de la foi morte, et désespérer d'unir jamais la clairvoyance de l'esprit avec la paix du cœur. Elle ira pourtant, l'éternelle indomptée, elle ira droit son chemin, sourde aux conseils de ceux qui voudraient la faire revenir sur ses pas et retomber en enfance. Elle emporte avec elle un sûr viatique, le trésor sacré et séculaire qui survit aux religions et qui est anté-

rieur aux dogmes, Tamour vainqueur de la mort, la vertu libératrice par qui tout se renouvelle et tout fleurit.

On voit quelle est la position intellectuelle de M. Rosny. C'est un rationaliste, épris de beauté morale. Il est à égale distance du plat réalisme où nous avons failli enliser notre joie et du christianisme littéraire dont la bimbeloterie finira par lasser notre patience. Il évite les « garçonnières * et les sacristies.

M. Huysmans s'est confessé en public. M. Zola, lui-même, a confié à un reporter quelques-uns de ses scrupules ; il rêve une religion pour le peuple : Nana, sans doute, fera une retraite chez les filles repenties. D'autres, après Tolstoï et Dostoïevsky, invectivent la coquinerie de l'entendement et dénoncent la banqueroute de la science. M. Rosny sait que l'humanité a toujours trouvé en ellemême la force d'adapter sa vie morale aux conditions nouvelles que lui imposait le progrès de l'esprit. Il n'a pas peur de la vérité et ne recule pas devant l'évidence. Il compte sur la réconciliation future de l'action et de la pensée, de la conscience et de la raison, de la démocratie et de l'art, de l'individualisme et de la solidarité.

Je suis pour celui-ci contre ceux-là.

Lorsqu'on eut rapporté au Louvre le corps sanglant du roi Henri IV, poignardé en pleine rue, la douleur et l'indignation publiques, les ressentiments de tous les Français que ce coup avait frappés au cœur se répercutèrent d'écho en écho, non seulement dans les conversations et les commentaires de la foule, mais dans les écrits de tous ceux qui savaient tenir une plume. Le poète Malherbe, tout surpris et troublé par cet exécrable forfait, ne pouvait penser à autre chose. Pendant longtemps il ne parla, dans ses lettres à ses amis, que du roi et de Ravaillac. C'est à lui, je crois, qu'on doit le récit le plus détaillé de cet assassinat. Je cite ce rapport.

M. de Prasiin, capitaine des gardes, voulut suivre le roi, qui lui dit : c Allez-vous-en, je ne veux personne... » Ainsi, n'ayant autour de lui que quelques gentilshommes et des

valets de pied, il monta en carrosse... Etant arrivé à la rue de la Ferronnerie, il se rencontra une charrette qui obligea le carrosse du roi à s*approcher plus près des boutiques de quincailleurs qui sont du côté de Saint-Innocent... Ce lut là qu'un abominable assassin, qui s'était rangé contre la prochaine boutique, qui est celle du Cœur couronné percé d'une flèche, se jeta sur le roi et lui donna, coup sur coup, deux coups de couteau dans le côté gauche. Le roi, par malheur et comme pour tenter davantage ce monstre, avait la main gauche sur Tépaule de M. de Montbazon, et de l'autre s'appuyait sur M. d'Épernon, auquel il parlait. Il jeta quelque petit cri et fit quelques mouvements. M. de Montbazon lui ayant demandé : c Qu'est-ce, sire? » il lui répondit : c Ce n'est rien, ce n'est rien », par deux fois; mais la dernière il le dit si bas qu'on ne put entendre. Voilà les seules paroles qu'il ait dit depuis qu'il fut blessé. Tout aussitôt le carrosse tourna vers le Louvre. Le roi fut porté en haut et mis sur le lit de son cabinet, puis sur le lit de sa chambre, où il fut tout le lendemain et le dimanche, où chacun allait lui donner de l'eau bénite. Je ne vous dis rien, des pleurs de la reine, cela se doit imaginer. Pour le peuple de Paris, je crois qu'il ne pleura jamais tant qu'en cette occasion. Tout le monde monta à cheval, les uns allant aux portes, les autres aux ponts, avec une affection extrême de montrer sa fidélité.

Malherbe fut si ému par ce malheur, qui atteignait la nation tout entière, qu'il écrivit, Sur la mort de Henri le Grand, des stances fort belles. Quelques années auparavant, au mois de décembre 1603, lorsque Henri IV manqua d'être égorgé sur le pont Neuf, Fauteur de la Consolation à Du Périer avait déjà exprimé le sentiment national en des strophes dont Tarchaïsme est encore éloquent :

Que direz-vous, races futures, Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables jours?...

La mort tragique du duc de Berry, assassiné par Louvel à la sortie d'un théâtre, inspira, comme on sait, à Victor Hugo, quelques-uns de ses premiers vers, non pas les meilleurs, assurément, mais sans doute les plus sincères, les plus ingénus qu'il ait jamais composés :

Nos chants ont réveillé le dragon endormi; L'Anarchie en grondant a relevé sa tête...

Alfred de Musset disait au roi Louis-Philippe, visé par l'anarchiste Meunier :

Prince, les assassins consacrent ta puissance : Ils forcent Dieu lui-même à nous montrer sa main. Par droit d'élection tu régnais sur la France ; La balle et le poignard te font un droit divin.

De ceux dont le hasard couronna la naissance Nous en savons plusieurs qui sont sacrés en vain. Toi, tu l'es par le peuple et par la Providence ; Souris au parricide et poursuis ton chemin.

Qui n'a su par cœur, au temps béni de l'initiation littéraire et des premières ferveurs adolescentes, les admirables vers improvisés par le poète des Nuits ^ dans une fièvre de deuil et d'épouvante, lorsque le duc d'Orléans, si jeune, si séduisant, si aimé, roula, tué net, sur les cailloux de la route de Neuilly :

Hélas! mourir ainsi, pauvre prince, à trente ans! Sans un mot de sa femme, un regard de sa mère,

Sans avoir rien pressé dans ses bras palpitants! Pas même une agonie, une douleur dernière!

Dieu seul lut dans son cœur TinefTable prière Que les anges muets apprennent aux mourants.

Que ce Dieu, qui m'entend, me garde d'un blasphème!

Mais je ne comprends rien à ce lâche destin

Qui va sur un pavé briser un diadème.

Parce qu'un postillon n'a pas sa guide en main!...

La France, hier encor la maîtresse du monde,

A reçu, quoi qu'on dise, une atteinte profonde,

Et, comme Juliette, au fond des noirs arceaux,

A demi réveillée, à demi moribonde,

Trébuchant dans les plis de sa pourpre en lambeaux.

Elle marche au hasard, errant sur des tombeaux.

Musset, Victor Hugo, Lamartine... Ces noms sonnent dans notre souvenir avec un retentissement de gloire toute récente. Ces poètes sont de notre siècle. Plusieurs d'entre nous les ont connus . Ils sont presque nos contemporains , nos amis, nos frères aînés. Et pourtant, comme ils semblent déjà lointains, antiques, démodés! Combien la généreuse sympathie qui unissait leur âme à toutes les âmes meurtries et souffrantes diffère du scepticisme stérile, de Tindolente ironie, du niais dilettantisme où sèche et se fane ce qu'il V a de meilleur en nous ! Ces écrivains étaient des hommes. Rien de ce qui pouvait compromettre ou aider le progrès de la race humaine ne leur était étranger. Attentifs aux spectacles changeants de l'histoire, dévoués à certaines idées éternelles qui sont les conditions du bonheur et de la moralité, ils appartenaient sans réserve à une tâche, à une

cause, à une patrie. Les pédants et les nigauds peuvent bien railler leur enthousiasme et leur découragement, la naïveté de leurs chimères et les chutes cruelles où les précipitait leur vol vertigineux. Le talent, qui est condamné à ne jamais comprendre le génie, et qui est incapable de le faire oublier, peut se divertir à montrer aux écoliers les défauts des Odes et Ballades, l'emphase des Voix intérieures , l'incertitude flottante des Méditations, et l'excès des images, et la fougue des mouvements, et ce qu'on appelle dans les classes les « fautes de goût ». La belle malice! Le petit bruit des commentateurs et les commérages des biographes n'empêcheront pas que ces voix, souvent prophétiques, ne dominent le tumulte des foules et que les Orientales, les- Chants du crépuscule, le Discours sur le drapeau rouge, même la Coupe et les lèvres, et les romans inquiets de George Sand, ne portent chez nos descendants le témoignage des passions , des. espérances, des joies, des révolutions et des misères qui ont agité, bouleversé ce siècle hardi et malheureux.

On entend dire, parfois, que les écrivains qui ont suivi le lâillon commencé par Chateaubriand représentent la « littérature personnelle », qu'ils ont étalé somptueusement leur « moi », que leur lyrisme est la perpétuelle exaltation de leurs, égoïstes douleurs. Cette formule est trop simple

et trop raide pour être conforme à la vérité. La vie intellectuelle se prête moins que la vie matérielle à ces essais de classifications.

En réalité, ces poètes douloureux qui voulaient que le public fût confident de leurs peines, ces amants dont le désespoir était si éclatant et si sonore, ces visionnaires qui rêvaient tout haut, ces sublimes faiseurs de doléances et de monologues sortaient souvent du cercle étroit de leurs sentiments individuels.

Ils se regardaient vivre ; mais ils apercevaient en eux, comme réfléchie et multipliée par la splendeur d'un miroir magique, la vie des multitudes qui remuaient autour d'eux. Ils étaient mêlés au train des choses et ne craignaient pas le contact, l'étreinte ou le choc des passions populaires. Leurs pensées s'aventuraient bien au delà des boutiques de librairie et refusaient de s'enfermer dans lès limites de la « République des lettres » . Chateaubriand écrivit le Génie du christianisme pour rendre une religion à un peuple déshabitué de l'idéal. Victor Hugo raconta l'épopée des Misérables pour réconcilier la pitié avec la justice. Lamartine, voulant fonder dans son pays cet accord de la liberté et de l'autorité, que nous cherchons toujours, imagina cette Histoire des Girondins, dont la France libérale se disputait les feuillets. Alfred de Vigny ne s'est pas enfermé dans « une tour d'ivoire ». C'est à la foule

qu'il dédiait ses rêves, amoureusement poursuivis dans le recueillement et le silence. N'a-t-il pas dit :

.,. Les nations sont des femmes, guidées Par les étoiles d'or des divines idées.

Et ailleurs :

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort, Répandons le savoir en fécondes ondées ; Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort, Tout empreint du parfum des saintes solitudes. Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes. Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Honorons, malgré la mauvaise humeur des « jeunes », ces nobles « ancêtres ». Ils n'ont pas €u, pour les doctrines et pour les intérêts qui sont en jeu dans les luttes politiques, le sot dédain qu'affectent les médiocres. Leur cœur a battu d'émoi, de plaisir ou d'angoisse, toutes les fois qu'une victoire ou qu'une défaite venait réconforter ou meurtrir le cœur de la nation. Mieux que sur les registres des historiographes officiels, l'histoire de ce siècle est inscrite dans leurs œuvres, émouvante confession de nos amertumes et de nos ivresses, de nos doutes, de nos craintes, de nos désirs, de nos colères, de nos désespoirs, depuis René et le Dernier Chant de Childe Harold, jusqu'aux Châtiments et à V Année terrible.

Je crois, et pour beaucoup de causes, que nous

ne laisserons pas à nos arrière-neveux un pareil testament. Depuis une vingtaine d*années, ceux qui écrivent ailleurs que dans les journaux, détournent la tête pour ne point voir passer le peuple, que nos pères comparaient volontiers à un lion et que les auteurs modernes appellent, d'un air peu rassuré, un « taureau furieux >. Quant aux personnes qui persistent à croire qu'il n'est pas déshonorant de s'entretenir avec ce pauvre peuple, de lui tendre la main, de s'exposer aux froissements de sa rude accolade, le dédain des gens de lettres les confond de plus en plus avec les professionnels de la politique, dans une caste spéciale, comme font les grands d'Espagne pour les toréadors, sorte de gens que l'on applaudit quelquefois et qu'on méprise presque toujours.

La littérature boude la démocratie.

Les plus renommés d'entre nos écrivains nous donnent l'exemple. N'incriminons point les volontés, mais constatons les faits. Je défie qu'un lecteur non prévenu puisse savoir, en lisant les poèmes de M. Leconte de Lisle, à quelle nation et à quel temps appartient le vénérable poète de la Vision de Brahma. Et Dieu sait ce que devient cette hautaine et superbe sérénité, lorsqu'elle est déformée, parodiée, déshonorée par la singerie des scribes et des cuistres !

Je connais des poètes qui ne s'intéressent aux affaires de leur pays que pour savoir s'il y a des

places vacantes dans les bibliothèques, dans les octrois, dans les bureaux des ministères ou dans les coulisses de l'Université. Dès qu'une bonne piste est signalée, on les voit tous, décadents chevelus, blêmes esthètes, instrumentistes, mystiques, néo-wagnériens, niet^chistes, égotistes et jeunes (oh! toujours jeunes!), envahir les antichambres, se pendre aux sonnettes, persécuter les chefs, sous-chefs, chefs adjoints, attachés de tous les cabinets et de tous les secrétariats. Souvent aussi, le mirage des palmes académiques dérange le hiératisme de leur attitude et de leurs gestes. Après quoi, ils rentrent dans la torpeur de leur bouddhisme accroupi. Lorsqu'ils ont obtenu le rond-de-cuir convoité, ils se servent presque toujours du papier, des plumes et de l'encre du gouvernement pour rédiger, en « écriture artiste » l'éloge de l'anarchie.

Ce sont là des ridicules dont il ne faut pas trop se hâter de rire. Il importe à ce pays, déconcerté par des tragédies* sanglantes, travaillé par un orage intérieur, incertain de ses destinées, arrivé au point le plus critique peut-être de son évolution, que la littérature, elle aussi, soit ouvrière de bien public. Une lutte terrible s'engage entre la civilisation et la barbarie. Nul ne peut se désintéresser de ce drame, sous prétexte de servir un art qui n'aurait plus de raison d'être s'il cessait d'enseigner à l'humanité la douceur, le respect

du droit, le culte de la justice, la miséricorde et l'amour.

La littérature sera populaire ou ne sera pas. Si Télite a le souci de sa propre conservation, elle doit aller fraternellement , . résolument vers la démocratie, non pour se rabaisser au niveau commun, mais pour relever jusqu'à elle l'esprit et le cœur des foules. Autrement c'en est fait des fragiles merveilles dont nous avons reçu l'héritage. Il faut que tout le monde comprenne le caractère sacré de ce dépôt. Sinon, nous devons nous résigner à le perdre. Que sera une démocratie dénuée d'idéal, abandonnée par ceux qui savent le secret des paroles harmonieuses et persuasives, désertée par le génie, veuve de gloire, livrée sans défense à la réclame des charlatans, aux suggestions de la pornographie, aux grimaces des cabotins?

Taine a loué, dans un de ses livres les plus célèbres, un philosophe qui, interrogé sur l'influence que ses doctrines peuvent exercer sur les Français, répond simplement :

« Je n'en sais rien. Est-ce qu'il y a des Français? »

Eh bien! oui, décidément... Plusieurs, même parmi les disciples les plus respectueux de l'illustre auteur des Origines de la France contemporaine,, se disent, lorsqu'ils prennent la plume, qu'il y a aussi des hommes, des hommes qui vivent, qui meurent et qui souffrent trop avant de mourir.

Taîne et Renan furent de vaillants hommes.

Chez eux, le cœur fut digne de l'intelligence. Ils sentaient vivement. Mais ils se sont appliqués à exclure de leurs écrits Témotion qui fait trembler la phrase, Faccent poignant de la sensibilité. Ils voulurent être des témoins incorruptibles, presque impassibles. Enregistrer des faits, énoncer des lois, diminuer les chances d'erreur en se raidissant contre la tentation des larmes, telle fut leur unique préoccupation. Ils étaient (c'est Renan qui le dit) d impropres à l'enthousiasme pratique » . Epris d'un certain idéal de perfection intellectuelle^ ils furent animés non par l'ambition d'agir sur les choses humaines, mais seulement par le désir d'avoir des opinions. La prédication par l'histoire leur semblait une forme ridicule de la pédagogie, une fadaise de 1848. Ils ont regardé les hommes de trop loin et de trop haut. Ils se sont retirés sur les sommets, hors du fracas des foules, qu'ils jugeaient brutales et aveugles. Ils avaient vu la démocratie insulter ses bienfaiteurs, se ruer à la servitude, se rouler au-devant de César. Ils l'ont méprisée tous deux, Renan avec une nuance d'ironie souriante, Taine avec une répugnance instinctive, que les ignominies de la Commune changèrent en une véritable horreur.

C'est pourquoi la démocratie ne sera jamais tout à fait à son aise avec ces deux nobles esprits. Leur renommée, si pure, ne sera jamais popu-

laire. Ils auront labouré profondément certaines parties de Tâme de leur siècle, façonné le cerveau de leurs contemporains, modifié, sur bien des points, les directions de la pensée humaine, et cependant ils n'ont pas franchi le seuil de ce Panthéon qui s'ouvre à la voix du peuple, et où des gloires moins éclatantes ont mérité d'être admises. C'est par l'imagination, c'est par le cœur que Ton conquiert les durables popularités. La démocratie est femme ; elle veut qu'on lui parle d'amour. Les récits haletants de Michelet, ses phrases secouées de saccades fiévreuses, hantées de rêves, obsédées de cauchemars nous attireront toujours mieux que la lucidité froide des penseurs plus; sereins . Nous l'aimons , ce visionnaire , ce. croyant, cet apôtre, parce qu'il a écrit V Histoire de France comme un amant écrirait l'histoire d'une maîtresse passionnément adorée. Relisez la description amoureuse où ce peintre merveilleux regarde, une à une, toutes les beautés de notre pays, et le tableau de la première bataille nationale, surtout les misères de la guerre de Cent Ans, et le récit de la mission de Jeanne d'Arc : « Elle prit les armes quand elle sut la pitié qui était au royaume de France. Elle ne pouvait voir couler le sang français. Cette tendresse de cœur, elle l'eut pour tous les hommes ; elle pleurait après les victoires et soignait les Anglais blessés... La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appe-

laient, attendaient d'en haut, elle fut ici-bas... En qui? c'est la merveille. Dans ce qu'on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France... »

Pour comprendre ainsi, pour évoquer ainsi les morts de leur poussière, il ne suffit pas d'être archiviste. L'archéologie, l'épigraphie, la paléographie, la diplomatique sont de précieux instruments de précision; mais ces appareils ne nous font voir, dans le passé, que des mécanismes, démontés pièce à pièce. Pour aller jusqu'à l'âme inquiète qui meut le corps souffrant des hommes, il faut un élan, parfois douloureux, de tendresse et de charité. C'est là qu'est le mystère des intuitions de Michelet. C'est là qu'est le secret de son charme puissant et de l'éternel réconfort que nous apporte sa parole de flamme.

Dans les jours sinistres où toute lumière semble s'éclipser et où les plus robustes sentent fléchir leur foi, Y Histoire de France est là, comme un perpétuel encouragement à espérer et à croire. Suivez l'historien dans ses pèlerinages de prédilection, aux plaines sanglantes où plane l'oriflamme victorieuse, aux entretiens des rois prudents et des sages conseillers, aux folles équipées que rachetaient de sublimes vertus, aux cabanes enfumées où les paysans meurtris, ravagés, mourants, s'obstinaient à aimer, malgré tout, le royaume

héréditaire et le sol natal. Écoutez comme sa voix salue tous ceux, toutes celles dont le visage clair et Tépée rayonnante nous ont montré le chemin où le devoir nous ordonnait de passer. Il a eu, lui aussi, comme Jeanne d*Arc ses saints et ses saintes. Il leur parle, leur demande conseil. Ses préférences politiques, ses préjugés disparaissent dès qu'il rencontre, sur sa route, jonchée de morts et de ruines, les braves gens qui n'ont pas désespéré de la patrie. Peu lui importe alors le costume, le temps, la noblesse ou la roture! Il se sent aussi proche parent d'un chevalier de Bouvines que d'uncanonnier de Valmy. Il trouve les mêmes mots de reconnaissance et d'amour pour bénir les vieilles bandes de Du Guesclin et pour ensevelir la jeune gloire des soldats de la Révolution. Il a compris que la chevalerie n'a pas émigré avec Broglie, qu'elle est restée en France avec Desaix, Hoche, Marceau, héros sans peur et sans reproche, à qui Bayard eût donné l'accolade. Quiconque a servi la nation est sûr de sa louange. Il a vu, sous tant de révolutions et de catastrophes, la tradition ininterrompue qui unit, dans un même eflfort, ces serviteurs si dissemblables, de Richelieu à Gambetta, de Suffren à Courbet, de Turenne à Chanzy et à Faidherbe, de Colbert à Ferry. A travers toutes ces métamorphoses, son génie a toujours aperçu la même France, exposée à d'épouvantables dangers, soutenue par une invincible espé-

rance, délivrée de l'invasion malgré les fautes de son aristocratie, sauvée du démembrement malgré les erreurs de sa démocratie et capable, seule peut-être entre toutes les nations de TEurope, de mesurer par la profondeur de ses chutes sa force de résistance et de relèvement.

J'entends d'ici un ricanement de compilateurs fâchés, et je prévois le balbutiement des historiographes qui se croient véridiques parce qu'ils sont bègues : « Hypothèses... Eloquence... Littérature... Phrases... Cours public... Conférences pour dames... » Soit. Mais je me rappelle aussi cet aveu découragé de Renan :

Je lus entraîné vers les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se défont sans cesse après s'être faites, et qu'on négligera dans cent ans. Je crains fort que nos écrits de précision destinés à donner quelque exactitude à rhistoire ne pourrissent avant d'avoir été lus... Le regret de ma vie est d'avoir choisi pour mes études un genre de recherches qui ne s'imposera jamais et restera toujours à l'état d'intéressantes considérations sur une réalité à jamais disparue.

Conjectures pour conjectures, j'aime encore mieux celles qui nous aident à vivre que celles qui nous donnent l'envie de mourir.

Entendons -nous bien cependant. La littérature française, depuis une cinquantaine d'années, a suivi par force un mouvement parallèle au mouvement de la société. D'aristocratique elle est

devenue, sans le vouloir et sans le savoir, démo* cratique et égalitaire. Je ne veux pas dire par là qu'elle ait travaillé pour la démocratie. Tant s'en faut. Il semble, au contraire, que nos plus célèbres écrivains aient regardé le peuple souverain avec méfiance, presque avec effroi. La bête humaine, vue sous la forme multiple d'un grand nombre de citovens allant aux urnes et décidant de la paix ou de la guerre, leur parut généralement un monstre d'absurdité. Les relations des hommes de talent avec le suffrage uni* versel furent rarement cordiales. Un malentendu bizarre semble séparer les noms retentissants et les foules anonymes. La gloire littéraire n'est pas une recommandation auprès des électeurs. Une barrique de vin, débouchée sur la place publique le jour du vote, fait souvent plus d'effet que le titre d'académicien et qu'un ballot de chefs-d'œuvre. Alfred de Vigny voulut être député dans les Charentes. Il fut honteusement battu par un candidat local. Sur quoi, le chantre d'Eloa s'enferma sous triple verrou dans sa tour d'ivoire et fit vœu de n'en plus sortir. Prévost-Paradol fut « blacboulé » à Nantes, et Renan (si je ne me trompe) à Melun. Taine fut vaincu au conseil municipal de Menthon - Saint- Bernard (Haute - Savoie) par l'homme chargé d'amarrer au ponton de l'escale les steam-boats du lac d'Annecy. Et, d'ailleurs, ces illustres écrivains n'ont pas caché à leurs con-

temporains ni à la postérité leur indicible répugnance pour le corps électoral. Ils ont bafoué et flétri, en des pages immortelles, notre maître à tous, Sa Majesté le Nombre. Ils ont tous plus ou moins commenté cette phrase célèbre d'Emile de Girardin : « Le suflrage universel, c'est ceci : // faut se compter ou se battre. Il est plus court de se compter. On se bat dans la barbarie. Dans la civilisation on se compte. » Et M. Emile Faguet, montrant, dans un remarquable article, les eflfets dé cette « barbarie raisonnée » , de cette « barbarie mathématique », soutient la querelle des grands esprits de ce siècle, lorsqu'il dit : « La foule a été investie du droit d'avoir seule raison. Il existe des parias dans l'organisation moderne : ce sont ceux qui pensent par eux-mêmes ; ils sont mal vus d'une foule qui pense collectivement, par préjugés, par passions générales, par vagues intuitions communes. Ils sont suspects comme originaux, comme ne pensant pas ce que tout le monde pense, comme n'acceptant pas les banalités intellectuelles. Ils ne sont ni suivis ni étudiés au moins, ni guettés avec attention, parce que, par suite du dogme nouveau, le respect s'est écarté d'eux, même au sens étymologique, très humble, du mot. »

Renan, vers la fin de sa carrière, ne négligeait aucune occasion de dire à la démocratie : Noli me tangere. Il le disait sans colère, avec un fin sou-

rire, sur un ton de bénédiction et d'indulgence où Ton sentait Tinfinité du mépris. Ceux qui Tont entendu porter un toast en quelque banquet, présider une distribution de prix, adresser une allocution au public d'un théâtre, ou simplement causer avec plus de dix personnes à la fois ont vu clairement le cas qu'il faisait de Monsieur Toutle-Monde, lequel, paraît-il, a plus d'esprit que Voltaire.

Taine a parlé du souverain sur un ton, sinon plus irrespectueux, du moins plus violent et plus tragique. A mesure qu'il avançait dans son beau récit de la Révolution, son cœur semblait se serrer d'émoi, sa voix s'étrangler d'épouvante. Il voyait gesticuler devant lui, non plus le grotesque Démos d'Aristophane, le bonhomme Peuple, très nigaud, très sourd, très gâteux, mais une sorte d'animal forcené, un « taureau furieux » qui voit rouge et qui fonce, les cornes basses, sur les lois, sur le droit, sur les personnes, particulièrement sur ce qui est délicat et fragile, sur ce qui est respectable et sacré. Ce n'est rien exagérer que de dire et de répéter que l'illustre auteur des Origines de la France contemporaine a vu l'orgie de 93 à travers les fumées et les mauvaises odeurs de la Commune. Le régime nouveau ayant commencé, selon lui, par une sarabande, par un carnage et par une curée, on comprend qu'il se soit méfié du régime nouveau.

Loin de moi l'idée que de pareils penseurs

aient pu écrire leurs réquisitoires sous le coup d'une rancune ou dans un accès de dépit. Je constate des faits, voilà tout.

Eh bien! malgré la brouille, apparemment irrémédiable, qui sépare l'élite lettrée et la démocratie dirigeante, on peut affirmer (les exemples abonderaient pour en procurer la preuve) que les intérêts de celle-ci ont été servis à souhait par les besognes de celle-là. Histoire, poésie, roman, critique littéraire, tous les « genres i> se sont alliés pour démontrer la sainteté de la multitude et pour défendre le privilège des majorités.

La principale innovation de l'histoire en ce siècle, a été, sinon de supprimer tout à fait, du moins d'exiler au second plan les personnages historiques. « France, a dit quelqu'un, méfie-toi des individus! » Et la France s'est méfiée. On tend plus que jamais à effacer de notre mémoire les plus brillants états-majors que nous voyions jadis caracoler sur les routes royales où marchait superbement l'humanité conquérante. On les remplace par X, Y et Z, qui sont moins décoratifs, mais qui n'éveillent pas le sentiment si démocratique de la jalousie et ne nous obligent pas à faire un retour humiliant sur notre propre médiocrité.

Cela commença, il faut l'avouer, par des restitutions assez légitimes. Les hellénistes firent choir de son piédestal le nommé Homère. Ils lui reprochèrent de n'avoir jamais existé, et, cepen-

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(lant, d'avoir, à ce point, abusé le public que sept villes, bien qu'il ne fût pas né, se disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour. Finie, la légende de l'aveugle errant, du vieillard mélodieux dont les paroles abondaient comme la neige en hiver et enveloppaient d'apaisement et d'oubli le cœur souffrant des hommes! Les savants ont relégué ces erreurs parmi les contes de fées. On a restitué Ylliade et VOdyssée à des syndicats de chanteurs ambulants qui allaient (telle Eugénie Bufïet) chanter dans les cours. On a distingué aussi, dans ces œuvres collectives, les interpolations des grammairiens d'Alexandrie. De sorte qu'au bout du compte, si l'on voulait énumérer les auteurs d'Achille aux pieds légers, il faudrait cataloguer une vraie foule. Ces poèmes sont le résultat d'une coopération. On s'est mis plusieurs pour faire cela. Reconnaissons que, dans le nombre, il devait y en avoir de fort intelligents. Mais, enfin, le principe démocratique est sauf.

Le même départ des responsabilités a été fait par les romanistes éminents qui ont étudié nos épopées nationales. L'infortuné Théroulde ou Thouroulde, que d'autres appellent Thurold, faillit passer un moment pour être l'auteur de la Chanson de Roland. Mais il ne tarda pas à rentrer dans le néant, d'où la fougue d'un érudit l'avait imprudemment tiré. On se résigna sans peine à ignorer les noms de ceux qui avaient célébré le

trépas sublime d'Olivier et de Roland. Braves gens! Comme les maçons des cathédrales gothiques, ils avaient négligé de transmettre leurs noms à la postérité. Plus tard, s'il y a encore des lycées dans la république socialiste, on saura gré à ces inconnus d'avoir évité aux races futures l'ennui de fixer sur des figures précises un pénible sentiment d'admiration.

Certes, on n'accusera pas Michelet d'avoir mesuré la place, dans sa magnifique Histoire de France, aux fortes personnalités, à ceux ou à celles qui ont su vaincre les paniques, arrêter les désertions, ramasser les débandades et pousser, vers des victoires merveilleuses, le troupeau humain. Nul, comme je le disais tout à l'heure, n'a parlé mieux que lui de Jeanne d'Arc, de Luther, de Richelieu, de Gustave-Adolphe, de Hoche, de Marceau. Mais tout en glorifiant les bergers, il a, non sans raison, réhabilité le troupeau. Il a montré (on sait avec quelle puissance de lyrisme évocateur) le frisson d'enthousiasme que peut susciter au cœur des humbles l'accent d'une parole généreuse, ou l'éclair d'une épée qui flamboie pour la liberté.

Même équité chez Renan. L'exégète des Origines du Christianisme a montré, malgré sa répugnance pour le peuple, comment les religions sont nées d'une collaboration inconsciente entre des initiatives individuelles très énergiques et les

désirs inexprimés qui s'agitent confusément dans le mystère des foules.

Dans les vues profondes que ces deux maîtres nous ouvrent sur le passé, nous distinguons encore, dominant de très haut la fourmilière humaine, des prophètes et des martyrs, des apôtres et des confesseurs, des chefs d'armée et des fondateurs d'empires, des esprits fermes et des cœurs vaillants, des têtes. Mais les historiographes qui sont venus depuis ont renversé les proportions. A les croire, les individus ne sont rien, la raison sociale est tout.

On nous a prodigué des récits où les noms propres ne sont prononcés qu'en rechignant. Savezvous qui a vaincu les Anglais pendant la guerre de Cent Ans? Vous croyez peut-être que c'est Du Guesclin, La Hire, Xaintrailles et surtout Jeanne d'Arc? Erreur! C'est Jacques Bonhomme. Vous pensiez que, pour bâtir des cathédrales, il fallait des architectes, et, à tout le moins, des maîtres maçons! quelle bêtise! C'est encore ce surprenant Jacques Bonhomme, ce maître Jacques universel, qui a dessiné le cloître de Saint-Trophime à Arles, creusé la crypte de Saint-Denis, ciselé la façade de Sainte-Croix, à Bordeaux, sculpté Saint-Médard de Noyon, aiguisé les deux flèches d'Angers, peuplé de figures vivantes la vieille église de Moissac, aminci les ogives de la Sainte- Chapelle, brodé les tours de Saint-Vulfran à Abbe-

ville, fouillé les trois portails de la cathédrale de Reims et paré Amiens, Meaux, Chartres, Rouen, Orléans, Toul, Metz, Saint-Quentin, Sens, de merveilles incomparables.

Vous croyiez que Tunité française avait été faite pièce à pièce, en un labeur suivi et séculaire, par des rois prudents, par des ministres sages, par des généraux habiles? Détrompez-vous. Le grand Français, le seul, le vrai, l'unique, c'est Jacques Bonhomme. C'est lui qui a inventé la méthode de Descartes, conduit la politique de Colbert, résolu les théorèmes de Pascal, poussé le cri du chevalier d'Assas, rédigé les cahiers de 89 et préparé les plans de Napoléon. Que n'a-t-il pas fait, ce Jacques Bonhomme? On n'a pas réussi à prouver qu'il eût écrit la Déclaration des Droits de t homme. Mais il a, de toute la force de ses poumons, acclamé la Ligue. Il a maudit Richelieu. Il a jeté des pierres sur le cercueil de Colbert. Il a pris la Bastille. Il a dansé autour de l'échafaud d'André Chénier. Il a sanctionné, par sa haute approbation, l'acte du Deux-Décembre. Il a déboulonné la colonne Vendôme, aux applaudissements des Prussiens. Il a incendié Paris. Il a insulté Gambetta et Ferry. Il est toujours prêt à suivre, dans les rues, un cheval noir, ou un cortège de Carnaval.

Comment s'étonner, après cela, que la littérature se soit consacrée à narrer les faits et gestes

de Jacques Bonhomme ou, si vous aimez mieux, de Bouvard et Pécuchet (au fond, c'est la même chose) ?

On a essayé de nous prouver que les victoires de la Révolution avaient été gagnées par des généraux civils et par des braillards déguenillés. Cette fantaisie n'a pas tenu contre une étude un peu sérieuse des faits. Les partisans de ces balivernes ont dû se rabattre sur le Chàtelet et sur les Boufïes, où paradent, presque tous les jours, panache au chapeau et chansons aux lèvres, les héros de leur choix.

En revanche, l'histoire littéraire s'égare avec délices sur les minus Jiabentes. Sous prétexte que Taine a voulu prouver qu'un homme de génie est nécessairement le résultat d'un certain milieu, d'un certain moment et d'une certaine race, nous sommes littéralement accablés de races, de moments et de milieux. Il faut qu'on nous arrête sur tous les points que suit la courbe de l'évolution. Et il n'y a pas de raisons pour que cela finisse. Grâce à cette méthode, il n'est si petit grimaud de lettres qui ne puisse espérer d'être un JQur ressuscité dans une thèse de Sorbonne. Les génies authentiques sont étouCfés sous la végétation folle des petits esprits dont ils ont annulé Tœuvre et aboli le souvenir. Il paraît que ceci explique cela. Si vous admirez Corneille, on vous répondra que vous ne' pouvez le comprendre qu'à la condition

d'avoir lu, au préalable, les deux ou trois cents rhapsodies d'Alexandre Hardy. Si vous préférez Racine, on vous dira : « Eh quoi! vous n'avez pas lu Tristan l'Hermite ? Mais Tristan l'Hermite est le précurseur immédiat de l'auteur (ÏAthalie. Impossible de comprendre un traître mot à la passion de Phèdre si l'on n'a pas lu Tristan l'Hermite. Allons, lisez Tristan l'Hermite ! »

Ainsi, chacun de nos historiens de la littérature s'attelle à un petit homme qu'il exhume. L'accès des chefs-d'œuvre est maintenant malaisé. H faut traverser un amas d'obstacles. On est coudoyé comme dans une foire. On est obligé de bousculer et d'écarter les gêneurs.

Toujours Pécuchet! Toujours Bouvard! Nos romanciers naturalistes ont eu bien tort, lorsqu'ils ont réclamé Balzac pour leur maître et pour leur guide. Le peintre de la Comédie humaine était amoureux d'énergie. Il eut au plus haut degré le culte de la supériorité individuelle. Ses héros, bons ou mauvais, sont (au moins autant que ceux de Stendhal) de beaux exemplaires d'humanité. Ils s'élèvent au-dessus du vulgaire par la puissance de leur volonté, de leur intelligence, de leur courage. Ce sont de solides gaillards et de fiers lutteurs. Ils regimbent contre leur milieu, au lieu de se laisser meurtrir par tous les contacts, happer par toutes les vagues, rouler par tous les remous... Ils résistent.

Au contraire, regardez les veules héros des romans récents. Seuls, les personnages de M. Zola gardent quelque chose de grand, même dans l'ordure, parce que le père des Rougon-Macquard est encore agité d'un vieux levain de romantisme. Il met de l'imagination jusque dans ses «c tranches de vie ». J'excepte aussi quelques-uns des héros de M. Alphonse Daudet, parce que le vif et libre esprit du Petit Chose ne subit complètement le joug d'aucune école et défie toute classification. Mais qu'est-ce, je vous prie, que Bel Aynif Qu'estce que Monsieur Parentf Qu'est-ce (si j'ose m'exprimer ainsi) que ce cochon de Morin't Mon Dieu! ce sont des gens comme nous. Peut-être les avonsnous rencontrés aux bains de mer, en wagon, à table d'hôte. C'est n'importe qui. C'est l'être banal, dont la bonté (lorsqu'il en a) n'est plus que de la complaisance passive, et dont la méchanceté modernisée n'est plus que de la « rosserie » .

Quels sont les événements que l'on représente à nos yeux sur les théâtres? Ce ne sont plus d'illustres infortunes ni d'imposants désastres. Non, ce sont des incidents communs, des querelles de ménage où nous reconnaissons nos interjections coutumières, des lavages de linge sale en famille, des conversations que nous pourrions entendre en appuyant l'oreille contre la cloison du voisin. Rien n'excède la commune mesure. Vices et vertus sont de qualité moyenne. La démo-

cratie bourgeoise peut s'applaudir elle-même dans les théâtres, . où triomphent ses dramaturges favoris.

Pourtant, il semble, à certains indices, qu'elle se lasse de cette espèce de collectivisme littéraire. Je vois poindre (et je n'ai pas le courage de m'en 'affliger outre mesure) une réaction individualiste. On a pu en sourire tant que ce nouvel « état d'âme » ne s'est manifesté que par les dissertations vagues de la jeunesse lettrée sur les drames antidémocratiques d'Ibsen et sur VUebermensch un peu plus fuligineux de l'Allemand Nietzche.

Mais notez l'accueil significatif que rencontrent, dans le public, les souvenirs des batailles héroïques. Songez au succès des épopées vécues que nous ont léguées les rudes soldats de la Grande Armée. Les malins hochaient la tête après les trente éditions des Mémoires de Marbot. Ils disaient que cette vogue ne durerait pas, que c'était tout simplement un retour de fièvre napoléonienne. Et voilà que le général Thiebauld, qui déteste Napoléon, est lu avec la même passion. Après le baron Thiebauld, c'est le baron Paulin. C'est aussi le capitaine Coigniet, le général Bigarré, le général Radet, le sergent Fricasse, le canonnier Bricard, le capitaine Parquin, le général Curély. On prétend que les éditeurs qui ont mis la main sur les papiers griffonnés par ces braves

ont découvert un filon d'or. Je ne sais. En tout cas, ils nous ont donné l'occasion de faire une cure, de nous réconforter par le spectacle de l'énergie virile, de l'entrain, de l'endurance, de l'allégresse active. Ils nous affranchissent des théories décourageantes où des philosophes et des historiens, socialistes sans le savoir, menaçaient d'enliser la notion même de l'effort individuel. Par ces témoignages d'un temps récent et qui paraît si lointain, nous apercevons, audessus de la foule routinière, moutonnière, éternellement condamnée à s imiter elle-même, l'individu chercheur, inventeur, perpétuel artisan de nouveauté.

Ces récits guerriers ne nous montrent qu'un côté de l'ample drame où se joue l'avenir de l'univers civilisé. Libre à nous de juger que, dans le temps où ils nous reportent, l'initiative hardie a pris une mauvaise direction. Nous pensons pourtant, malgré nous, que ce gaspillage de force et cette prodigalité d'enthousiasme valaient mieux que notre inertie. Nous voyons, par ces exemples, que les bandes abandonnées à ellesmêmes ne peuvent rien. Et il n'est pas nécessaire d'étendre bien loin le champ de notre expérience pour reconnaître que le sort même de la civilisation est engagé dans ce problème qui actuellement nous presse : l'antagonisme du mérite personnel et des médiocrités syndiquées.

De tous les drames où se joue notre avenir social, voilà le plus poignant, celui auquel il faut penser toujours. Si cet antagonisme est irréductible, c'en est fait de notre pays et de notre race. L'individu, même le mieux doué, ne peut rien sans la collaboration de la foule. Les multitudes, réduites à leurs seules forces, ne sont plus que des troupeaux débandés, livrés d'avance aux quêteurs de gibiers et aux chercheurs d'aventures.

Il faut, de toute nécessité, que la mésintelligence de l'élite et du suffrage universel se dissipe. S'il y a trop de barbarie d'un côté, il n'y a pas assez de charité ni d'indulgence de l'autre. L'égoïsme ratatiné des mandarins n'a rien de commun avec le vigoureux individualisme qui pousse la personne humaine à son point de perfection et répand sur l'humanité tout entière le bienfait des fleurs et des fruits obtenus par de savantes cultures. Nous avons besoin d'hommes qui s'imposent à la foule sans consentir à la flatter, et qui sachent la conduire au lieu de se condamner à la suivre. L'accord des gens d'esprit avec les pauvres gens est, pour notre patrie, la condition essentielle du progrès et de la gloire. Les années lumineuses de notre histoire, 1789, 1800, 1830 sont précisément celles où la pensée de l'élite allait aux mêmes buts que l'instinct de la démocratie. Les années honteuses ou tristes, 1793, 1818, 1881, 1871, sont marquées par le

divorce ou par le conflit de la minorité cultivée et de la majorité inculte, toujours prête à s'affranchir par Tanarchie ou à se domestiquer par le césarisme.

L'effort de tous ceux qui, dans la vie tumultueuse et affolée que nous inflige le snobisme bourgeois, ont encore le loisir de songer aux destinées de notre nation, doit tendre, avec une application constante et ingénieuse, à rompre ce malentendu, bien qu'il paraisse, à l'heure présente, plus inévitable que jamais.

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