QUELQUES MORALISTES
Si nous n'arrivons pas à connaître très bien les gens du monde, les « cercleux » et les « gen-
reux », ce ne sera pas la faute de Gyp, ni de M. Henri Lavedan, ni de M. Maurice Donnay, sans compter M. Maurice Boniface, dont les ingénieuses et cruelles satires révélèrent un observateur fort habile à saisir les ridicules, les tics, les tares et les vilenies.
Il n'y a pas à dire. Les cercles sont en train de baisser dans l'estime publique. Les pontes, jeunes et vieux, se fatiguent. La « haute » pâtit. Le « persil » (pardonnez-moi cette expression) écope. Il semble que, parfois, on entende, dans le vent et l'orage, un chant de désolation et de désespérance : « Nous n'irons plus au Bois, les gardénias sont coupés... »
Comment? Les voilà, ces jolis messieurs, qui sont si agréables à voir avec leurs redingotes pincées, leurs monocles impertinents et leurs gants frais? Moi qui les croyais si intelligents, si nobles, si généreux! Ils sont si beaux, si raides, si gourmés, quand ils chevauchent au petit galop, dans l'allée des Bouleaux, ou quand ils dissertent dans le paddock de Longchamps ! Au moins, Bourget leur attribuait des amours perverses. C'était toujours quelque chose. Il paraît qu'ils ne sont même plus capables de cet effort. Tous vagues, veules, « claqués ». Pas possible, ô psychologues?
Et leurs femmes? Grâce au moins pour elles!
Ce sont de si jolies petites créatures si fines, si
délicates, si franches du collier, si promptes à se cabrer dans des emballements nerveux! Lors-* qu'elles passent, par les matins de soleil, gentiment chapeautées, corsetées serré, douchées fraîchement, toutes roses de Tablution récente, embaumant l'air d'iris et de violette russe, je ne dis pas qu'elles évoquent la vision blanche des vierges antiques et qu'elles soient capables d'éveiller dans l'âme des poètes une féerie de rêves étoiles ; mais ce sont bien les plus amusants bijoux que je connaisse et, somme toute, ce que notre civilisation extravagante a façonné de plus coquet. Bijoux faux, peut-être, qui brillent comme le cuivre en paillettes, à force d'être frottés, usés, amincis... Qu'importe, si aux facettes de ces bibelots en toc, brille tout de même de temps en temps un éclair de beauté !
« Non,* pas de grâce, jamais, jamais! » répondent, d'une voix presque inquiétante, les trois juges : Gyp, Lavedan, Donnay.
Et, Gyp, sans écouter les cris ni les doléapces, prend au hasard, dans le monde où l'on s'amuse, trois ou quatre pantins, autant de poupées, et eo un tour de main, les déshabille.
D'abord, M. de Morières. Grand garçoti-, bruo, mince, très dégagé. Son âge? Depuis quelques années, il a trente-cinq ans. Fort distingué. Le comble du chic. Cité tous les matins datis les notes mondaines des journaux. Impitoyable pour
toutes les infractions aux règles de Télégance. Saisit d'un œil sûr la « grimace » d'une jupe dont la fermeture fait un pli, les chapeaux qui datent, les cheveux trop lisses, les manches trop plates, les pantalons qui « tombent mal », la coupe défectueuse d'un smoking, l'imperceptible détail qui déshonore un cabinet de toilette, enfin tous les péchés qui scandalisent les gens scrupuleux. A voyagé en Perse, parce qu'on lui a dit qu'un voyage en Perse était quelque chose de sélect. Connaît l'adresse des bons couturiers. Aimable, séduisant, un peu raseur. Très occupé : club, cheval, courses, salle d'armes, polo, tennis, patinage, visites. Plein d'aphorismes et de maximes qui ne valent pas les sentences de La Rochefoucauld. Voici quelques-unes des pensées où se plaît cet homme sage :
On ne monte pas en filet ailleurs qu'à la campagne,... ça ne se fait pas !
Si un cheval tire avec une bride, on peut lui mettre un pelanif,,. ça se fait.
On ne monte pas avec un melon avant le Grand-Prix,.... ça ne se fait pas. Après le Grand-Prix, on peut se permettre un marin en paille.
M. d'Argonne. Hypnotisé par le précédent.
Peigne ses cheveux et ébouriffe sa moustache comme M. de Morières. Très fier de sa grosse Victoria commandée à Londres et de ses deux cobs irlandais. Désolé parce que sa femme ne dépense
que douze mille francs par an pour sa toilette et ne porte pas de corset. Une fois, pendant toute une nuit d'insomnie, coupée de cauchemars, il répéta cette lancinante question : « Pourquoi les Treuil emmènent-ils les Vonancourt plutôt que nous en coacht » Et désespérément, le pauvre homme redit à sa femme, Texquise Christiane : « C'est singulier!... toi qui es si fine,... il y a de certaines nuances que tu ne saisiras jamais... Je te Tai déjà dit, tu te fagotes... Je veux que tu arrives à être la femme qui donne le la... Je veux que tu sois une petite femme tout à fait chic. Tu as des talons Louis XV. Le chic veut des talons anglais. Il faut être comme tout le monde... »
Le petit Frlihling. Teint rose. Yeux clairs.
Bouche souriante et honnête. Chef de quelque chose dans un ministère. Partage ses loisirs entre une danseuse de F Opéra qui lui coûte quelques sous et une vieille duchesse qui lui rapporte quelques louis.
Le baron de Treuil. Gentilhomme de haute lignée. Tous ses ancêtres sont allés à toutes les croisades. Lui, il a épousé la brune et altière Agar, fille du comte Salomon. Il touche régulièrement sa pension, tous les mois, aux guichets de son beau-père, et mange ce gros revenu avec M"* Lacombe P®, la plus jolie paire de jambes du théâtre de TOpéra, laquelle le bat, Tinjurie, le vole, et le trompe de toutes ses forces avec un
iOO LA VIE ET LES LIVRES
jeune officier d'académie, attaché au cabinet d'un sous-secrétaire d'État.
Le comte Dupuis. Laid, bête et méchant. Toujours la bouche en cœur, le salut moelleux, l'échiné tendue. Spécialement chargé de diriger l'écurie du comte Salomon.
Le banquier Salomon, comte du pape, membre du Jockey, venu d'Allemagne après la- guerre. Vilain homme, énorme, rapace^ féroce (proche parent du baron Saflre, de Y Armature). Sa figure est tout€ zigzaguée de petites veines rouges qui font reiàsembler sa peau à l'envers d'une feuille de bégonia. Grosses mains de portefaix, de tripoteur, d'étrangleur. Petits yeux de faune. Entouré d'amis qui ne cherchent qu'à le « taper », il a des prudences de serpent, et s'esquive, malgré sa corpulence, dès qu'il voit venir l'emprunt sournois. Le comte Salomon ne prête qu^aux femmes. Il aime à tirer d'embarras les pauvres petites qui n'osent pas avouer leurs dépenses à leurs maris ou à leurs amants. Il sait les notes en souffrance, les billets étourdiment signés, les échéances prochaines. Il est là, au bon moment, prêt à dénouer les cordons de sa bourse, en échange d'une récompense déshonnête. Cet affreux poussah triomphe là oii don Juan serait battu. Nul ne sait combien de marquises récalcitrantes, de baronnes rétives et de princesses dégoûtées ce vieux Salomon a réduites à composition! Le gibier, même sau-
vage, tombe inévitablement dans ses pièges. Tous les couturiers, corsetiers, chemisiers, doucheurs, coififeurs, masseurs, manicures et pédicures de Paris sont ses confidents et ses rabatteurs. Ce gros homme a un goût désordonné pour les blondes délicates, fluettes, un peu pâles.
M"* d'Argonne. Vingt-trois ans. Un amour.
Teint éblouissant, dents claires, taille divine, cheveux blonds, très lourds et très doux. Une naïveté de pensionnaire et une gaieté sentimentale de jeune mariée. C'est le personnage sympathique, Fintéressante victime de ce vilain milieu. Rit comme une folle. Saute comme une fillette.
Adore les toilettes blanches. Rougit comme un bébé, dès que Tespérance d'un plaisir permis lui monte à la tête. Dédaigneuse du chic au point d'aimer son mari, cette petite femme résiste tant qu'elle peut aux propositions du vieux Salomon qui lui offre carrément de l'argent, ainsi qu'aux entreprises du beau Morières qui promène vainement sur elle ses yeux câlins. Elle n'a qu'une idée, qu'un rêve : avoir des enfants. Mais M. d'Argonne rechigne, invoque des prétextes, l'exemple des autres, les règles du bon goût : « Voyons! ma chère amie, ça ne se fait pas... Ça n'est pas chic. »
Et voilà Leurs Ames! C'est, je crois, le meilleur « gj^p » que nous ait donné, jusqu'ici, le peintre amusé et amusant de M. Bob et de
M"® Loulou. Ce n'est pas du « gyp » dialogué, coupé, haché menu, tailladé en petites bouchées. C'est un récit qui a un commencement, un milieu, presque une fin. Le style en est souple, léger, transparent, docile au contour des objets, exactement ajusté à l'importance des choses, style de femme élégante et drôle, qui fait vite et bien, qui aime ce qui est gracieux et « bon enfant », qui déteste tout ce qui bouffe, tout ce qui gondole, tout ce qui exagère et déforme. Ah! la redoutable habilleuse! Voyez comme elle drape un ménage moderne :
Froissée, d'abord, de se voir délaissée par son mari, j^me (Je Treuil avait compris bien vile qu'un ménage uni est presque ridicule aux yeux du monde. Il faut que le mari s'amuse, sinon bruyamment, du moins assez haut pour qu'on le dise tout bas, et que la femme soit irréprochable de tenue, quitte à faire silencieusement tout ce que bon lui semblera.
Et, comme elle n'avait pas la moindre affection pour rimbécile qui lui avait vendu son nom sans même savoir se faire payer intégralement la marchandise livrée, les premières frasques de M. de Treuil n'atteignirent que sa vanité, et elle s'empressa de les exploiter à son profit. Elle commença par supprimer totalement les très rares instants d'abandon qui, tout de courtoisie de la part de son mari, étaient pour elle d'effroyables corvées...
Remarquez ce ton. C'est à peu près ainsi — toutefois avec quelque chose de plus tenu, de moins lâché — que l'on racontait, au temps de Crébillon fils et du marquis de Mirabeau, les fredaines galantes et les liaisons dangereuses. Point
de tension ni d'effort; mais aussi, nul excès d'abandon, nulle veulerie. Le style de Gyp ressemble à ces corsages-blouses, dont la soie molle indique aux yeux un libre dessin et laisse à l'imagination une agréable liberté. Beaucoup de personnes préfèrent cette aisance imprécise aux vêtements trop collants qui ont toujours l'air de craquer et qui rendent, en tout cas, l'illusion impossible.
Il était facile, en un pareil sujet, de prendre une grosse voix de sibylle, de prédire la fin de Sodome et de tonner contre les orgies de Gomorrhe. On ne se figure pas Gyp sur un trépied. Gyp sait tout dire sans exclamations ni prosopopées, avec une bonne humeur que rien ne décourage. Un peuple a toujours les Jérémies qu'il mérite. Un Jérémie indigné et pleurard nous ferait trop d'honneur. Nous ririons au nez de ce vénérable prophète. Nous dirions à cette vieille barbe, €omme le délicieux Costar de M. Henri Lavedan, qu'on « ne nous la fait pas » , que nous « ne coupons pas dans ces ponts ».
C'est égal... La bonne humeur de Gyp (et ceci démolit toutes les théories littéraires qu'on m'apprenait dans les classes) aboutit à de véritables effets de terreur, qu'Aristote, Longin et Joseph- Victor Le Clerc n'avaient pas prévus. Quoi!
Déjà désabusée, incapable de colère, blasée d'émotion, vaccinée contre la colèro par le spectacle
quotidien de la pleutrerie?... Enfin, il faut bien se supporter les uns les autres, à moins de se résigner à vivre tout seul dans la forêt de Bondy... Tout de même, il y a des moments, dans le monde, où Ton doit avoir envie de brandir le « fouet de la satire » et de distribuer, par-ci par-là, quelques fessées. Oh! ce petit Frtihling! Et ce comte Dupuy! Et ce baron de Treuil! Et ce vieux Salomon ! Horrible ! horrible !
Les Marionnettes de M. Henri Lavedan sont à deux pas du guignol de Gyp. Entrons. C'est un joli spectacle.
M. Henri Lavedan, observateur minutieux, prompt à mettre sur le papier ce qu'il entend et ce qu'il voit dans les cafés et dans les cercles, nous a donné, avec le soin d'un rapporteur qui rédige des procès-verbaux, une copieuse série de petits dialogues qui, par une sobriété fort spirituelle, par une recherche légèrement impertinente de l'impure vérité, et par un petit goût de décadence, font songer aux mimes, récemment retrouvés, de l'Alexandrin Herondas. Avec la Haute, Petites fêtes, Nocturnes, Leur Cœur, le Nouveau Jeu, le Vieux Marcheur, il sera aisé aux historiens qui viendront après nous de se représenter une partie de la société contemporaine, la compagnie bruyante et morose des « viveurs », des « cercleux », de ceux qui, comme le pro-
clame Paul Costar, héros favori de M. Henri Lavedan, « ont une façon de nocer qui leur fait honneur » .
Tels qu'ils sont, ces pantins en frac sont assez amusants. Ils prennent la vie en douceur et se fatiguent l'esprit le moins possible. M. de Camors se levait souvent de très bon matin. Le prince d'Aurec se lève à onze heures. Il revêt un complet de flanelle rose. Il regarde dans sa glace pour voir « si sa façade se gerce » et si son ventre commence à <t pointer ». Puis il déjeune d'une tasse de thé et de deux œufs cocotte. Après quoi il livre sa tête à son valet de chambre Gaspard, chargé spécialement de lui dire si « ça repousse » et si « les tempes sont bonnes ». Puis les fournisseurs viennent : le tailleur, le coupeur, l'essayeur, a trois messieurs tout à fait bien », dont lé rêve est de signer « un pantalon qui ne soit pas brutal, qui meure bien au cou-de-pied », etc.
Vers six heures, un tour au cercle, pour jouer ou causer, avant le dîner. Ces messieurs ont une façon de prononcer et de dire qui est bien déconcertante pour les gens qui n'en ont pas l'habitude. On assure que les gérants et les garçons mettent longtemps à s'y accoutumer. Les philologues, gens intrépides, qui d'ordinaire ne reculent pas devant l'ennui, devraient aller dans les cercles pour étudier les dialectes qu'on y parle. S'il est vrai, comme l'a dit un écrivain solennel.
que « le style c'est rhomme », le baron Thouaré, le marquis de Tonneins et Gontran de Saint-Galmier doivent être, au moral, dégingandés, mal bâtis, incomplets. Il y a des trous dans leur langage et dans leur cerveau. Les phrases qu'ils profèrent sont inachevées, molles, veules. Telles, les cantilènes d'Yvette Guilbert et les strophes sans vertèbres des petits poètes languides et déliquescents. Ils n'aiment pas les verbes. Ils en ont tant conjugué au collège !
Exemples : « Pas grand faim ! Tasse de chocolat, fameux chocolat... Moi vanné? Pas. possible! Léger au contraire, frais comme un œuf à la coque!... Qu'as-tu fait ce soir? — Théâtre. — Quel? — Vaudeville. — Amusé? — Non la pluie, un rasoir! » Quand ils emploient des verbes, ils les privent de leurs pronoms. Exemple : « Perdre son temps, faut rien perdre... Sommes pas des cruches. Dieu merci!... » Avec cela, ils ont des trouvailles d'expression, lorsqu'ils content leurs exploits ou ceux de leurs amis. Lisez ce récit de M. d'Argentaye, comparez-le à celui de Théramène :
CouTRAS. — Gentil, Thomson, hé?
NouvAUS. — Tout à fait.
D'Argentaye. — Belle tenue... Avec cela du cœur, et puis un esprit d'élite. Il mène divinement! Je me souviens. Fan passé, route de Marly, dans son mail. Saint-Hubertin tenait les ficelles, il se laisse gagner à la main; un des chevaux de volée qui était sous l'œil prend peur, l'autre
s'échauffe, nous voilà emmenés. Saînt-Huberlin lire... tire... des veines dans le cou, gonflées à claquer. Il avait beau faire... Batt! Je dis à Morgane : t Mon petit, nous allons être semés! » Alors Thomson se lève, empoigne les rênes des mains de Saint-Hubertin, et en trois minutes il nous réintégrait les canards aux petites allures top... top... joli, sans douleur.
Il ne faudrait pas croire que ces occupations et ces divertissements soient tout à fait incompatibles avec la méditation et la vie intérieure. Ces messieurs philosophent généralement de deux à quatre heures du matin, à Theure où leur estomac « crie après une douzaine d'huîtres ». Sur le trottoir nocturne, ils sont parfois mélancoliques et les fiacres attardés qui roulent cahin-caha sur le pavé de bois les font songer confusément à des illusions qui s'en vont une à une et s'évanouissent dans le noir. D'autres fois, ils se laissent aller à des projets d'avenir, à de vaillantes résolutions, à de viriles pensées. M. Henri Lavedan a guetté le jeune Cabariot, au moment où il sortait d'un bal, avec MM. René Fresnay et Jacques de Rouille. C'est l'instant où l'on rentre chez soi, le col du paletot relevé jusqu'aux oreilles, le revers de l'habit décoré d' « accessoires » par des mains mignonnes, l'esprit hanté peut-être par le souvenir charmant d'un visage rose qui sourit, de deux yeux qui étincellent, d'une voix même dont on voudrait entendre l'écho... Que disent les trois marcheurs qui che-
minent en souliers vernis sur l'asphalte? Voici la sténographie de leur conversation.
Cabariot. — Je suis pas fâché d'êtr/e sorti de là dedans, *inoi.
Fresnay. — Pourquoi allez-vous dans les bals si ça vous ennuie ?
Cabariot. — Pour me faire voir, pour qu'on apprécie ce que je vaux, et puis surtout pour les mères, les mères calées. Un jeune homme qui ne va pas dans le monde avec ridée fixe, la préméditation de s'y marier le mieux, le plus richement possible, est un niais.
De Rouille, — Cependant, si on aime à danser?
Cabariot. — Il y a des endroits, des moments pour ça. Le soir du 14 juillet.
Fresnay. — Vous n'êtes pas sérieux.
Cabariot. — Jure que si. Nous sommes entre hommes, pas de pose à faire.
Qu'est-ce que c'est un bal? Un marché, une exposition de jeunes filles. Je viens, je regarde, je compare, je prends la taille, je me rends compte... Bon. Rentré, je vais trouver mon paternel, ou la maternelle, est-ce que je sais? La famille enfin, et je dis : t Voilà j'ai remarqué la petite une telle, qui m'irait. » Si on me répond : Grosse fortune, belle position, je dis : Trottez. On fait des ouvertures aux parents de la personne, on leur apprend que je l'aime, que je parle deux langues, que j'aurai 300 000 francs du côté de mon oncle. Et ça s'arrange.
Bravo, Cabariot, adolescent peu mystique! Tu n'as pas perdu ta journée, et tu peux, comme dit Tami Costard, homme lettré, « faire ton petit Titus ».
Ce bon jeune homme me dispensera de m'arrêter longuement devant Saint-Chamarre dont la
philosophie est réjouissante, devant la princesse Tzaritzin dont le positivisme est efifrayant, devant Pont-Orangis dont j'aime le profil.
Quelques censeurs prétendent que M. Lavedan, à force d'écouter les mêmes hommes et les mêmes femmes, risque de répéter les mêmes propos et de peindre les mêmes « rosseries ». Evidemment, le domaine un peu étroit qu'explore obstinément l'auteur du Nouveau Jeu n'est plus une terre vierge. Le sublime Costar est dépassé. Les « petits jeunes » le considèrent déjà comme un ancêtre. Quant au vieux Labosse, incliné vers la tombe, fatigué d'avoir tant marché, il pleure les jours révolus, les beautés flétries, la force écoulée et, d'une plume tremblante, il écrit son testament... Mais les censeurs sont trop sévères pour l'aimable moraliste qui a bien voulu servir de secrétaire à ces messieurs. Est-ce l'effet d'une mélancolie précoce? Il me semble que M. Lavedan se transforme. Son sourire devient sombre, et ses « instantanés » les plus récents sont noirs. On dirait que l'état d'âme de la jeunesse contemporaine est, maintenant, ce qui le préoccupe par-dessus tout. Il ausculte, l'oreille au guet et l'angoisse au cœur, ceux qui ont vingt ans. Il devient, comme disait spirituellement M. Emile Faguet, néanioscope. Voilà qui est grave. Lavedan pédagogue! Qui diable aurait jamais cru que cela pût arriver?
Pourtant, il est impossible d'en douter. Dans le
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dialogue intitulé Livres de classe, un ami fait à M. et M"' Bauvin une conférence sur la meilleure méthode à suivre pour * enseigner Tliistoire aux enfants. Et il dit, ma foi, des choses fort justes :
Y pensez-vous bien, voyons? Une petite fille de neuf ans, un petit garçon de onze! et ce qu'ils nous ont raconté! Toutes les Ingrie, les Carélie, Jean Knox, Jéroboad, Erchinoald, les leudes... Tout le bazar! Ah! Seigneur! Mais c'est à faire jaillir des cheveux de la tête d'un chauve! Eh bien, le voilà le programme des études intelligemment conçu ! Les voilà les livres de classe, les sacrés livres de classe! Aussi bien ceux des abbés que ceux des anciens proviseurs! Ils se valent! Non. Je ne vous comprends pas et je ne peux pas m'empécher de bouillonner! Ça n'est pas ainsi qu'on apprend quoi que ce soit à des enfants, et surtout à ses enfants. L'histoire, si c'est d'elle qu'il s'agit, demande à être enseignée d'une façon toute spéciale et toute simple à un bonhomme de dix ans. Les personnages doivent lui être présentés en deux mots, en deux coups de pouce et de crayon, de manière à le frapper, à l'amuser et à lui rester à jamais gravés, comme des souvenirs vécus. Il faut lui parler de l'Histoire en lui contant des histoires, lui faire une espèce d'imagerie du passé, de lanterne magique d'autrefois, tourner ça au pittoresque et aux contes de fées... 11 apprendra les traités plus tard.
Est-ce que M. Lavedan serait jaloux de Platon, de Montaigne, de M. Seignobos, qui enseigne aux étudiants de la Sorbonne la « pédagogie historique » ?
L'auteur des Marionnettes, effrayé par les jeunes hommes qu'a produits le petit jeu des nou-
veaux programmes, auquel s'amuse depuis dix ans une assemblée de réformateurs, a entrepris de montrer, aussi, les dangers où les maris sont exposés par tous ces cours et toutes ces conférences dont les femmes aiment, présentement, à se saturer Tâme. Lisez le dialogue où Ton voit un monsieur obligé de coucher ses enfants luimême, parce que madame est obligée, tous les soirs, de résumer la parole de ses professeurs, et vous serez diverti, inquiété presque par la force croissante du sexe faible.
Les mêmes soucis pédagogiques apparaissent dans le livre de M. Maurice Donnay, intitulé : Éducation de prince.
M. Donnay est un ingénieux humoriste qui, après avoir désopilé le public du Chat-Noir, a commis, en collaboration avec Aristophane, une farce un peu forte : Lysistrata, C'est pour expier cette fantaisie qui attira sur TÉden-Théâtre la vengeance des dieux, que M. Donnay traite maintenant, en une série d'entretiens spirituels, le grand problème de l'instruction et de l'éducation. Il nous apprend comment le professeur René Cercleux instruit et éduque le jeune prince Alexandre de Styrie, garçon intelligent, très désireux d'apprendre les manières du beau monde et de s'initier au frisson de Paris. Je crois que, dans un demi-siècle, les examinateurs du baccalauréat
donneront aux candidats un sujet de dissertation ainsi conçu : « Comparer l'éducation de Gargantua et celle du prince de Styrie. Que pensez-vous de Ponocratès, par rapport à Cercleux? Esquisser, à ce propos, une histoire sommaire de la pédagogie. »
Voici une leçon sur le « tapage ». Ici, il faut comprendre. Je désespère d'expliquer la chose moi-même ; je cède la parole au professeur :
D'abord, que doit être le Tapeur, j'entends le Tapeur type, le Tapeur avec un grand T ? Le Tapeur doit avoir un beau nom, bien porté par ses ascendants, ce qui lui facilite des relations. Il doit être toujours très correct, plutôt mis avec recherche, afin d'inspirer confiance et plus aisément faire des dupes; pour la même raison, faire partie d'un cercle coté. Il est évident que d'être du Franco-Rasta ou des Pieds-Nickelés ne serait pas une recommandation. Il doit être parfaitement au courant de la vie privée, des liaisons, des scandales, des infamies, des vices secrets, des passions honteuses des gens auxquels il peut s'adresser. Il doit connaître tous les cadavres, car autant le Tapeur doit inspirer la confiance par ses relations et la correction de sa tenue, autant il doit inspirer la défiance par sa science parfaite du potin et son adresse à faire des mots cruels.
Exquis, n'est-ce pas, et tout à fait pratique? Passons du grave au doux. Voici une petite leçon dont tout le monde pourra profiter :
Il y a certaines parties de l'habillement qui ne doivent jamais avoir l'air d'être entièrement dans leur neuf : la cravate est du nombre. C'est pourquoi, lorsqu'elle arrive
de chez le chemisier, il faut en cravater un mannequin pour fatiguer un peu, assouplir rétoffe et ensuite l'exposer au soleil et à Tair, pour atténuer, anémier pour ainsi dire les couleurs. De même la jaquette, la redingote, l'habit ne doivent jamais avoir l'air d'être portés pour la première fois. Il faut les entraîner chez soi, leur faire faire un petit travail dans l'intimité, en les portant pendant quelques jours une heure ou deux, en marchant, s'asseyant, s'étendant avec,... vous saisissez bien?
D'autres choses, au contraire, doivent toujours sembler neuves : tels sont les pantalons, les gants, le chapeau, le chapeau de soie surtout, qui doit être poli et brillant comme un sabre, selon la belle expression de Paul Bourget...
Et ainsi de suite. De la théorie, le professeur passe très vite à la pratique. Au cours oral, selon les règles de la bonne pédagogie, succèdent les leçons de choses. Nous pourrions suivre le maître et rélève chez les rois en exil, les généraux péruviens, les peintres de casino, les médecins d'opéra boufife, les avocats « bien connus », les journalistes sans journal, les romanciers de trottoir et les croupiers de grand chemin qui encombrent de leur importance toutes les premières et tous les vernissages. Nous aurions plaisir et profit à entendre chez ces messieurs le babil de Suzanne Ortolan, de Raymonde Percy et de Nini Soifd'Egards. C'est fou. C'est drôle. C'est un peu raide. C'est très instructif. Il y a là, notamment, un poète inefifable et languide, qui ne peut réciter ses vers « que sur un fond de batiste mauve!... »
On n'est pas plus « fin de globe ». Et ce carnaval des temps nouveaux, comme dit le prince de Styrie, est d'une « putréfaction assez avancée ». C'est du Pétrone allégé, pétillant et agressif comme le Champagne des cabinets particuliers.
Ce n'est point dans ces saynètes que M. Maurice Donnay a donné toute la mesure de son talent subtil et cruel. C'est dans une comédie intitulée Amants, et représentée un grand nombre de fois sur la scène de la Renaissance. J'ai idée que quelques-uns, parmi le public enthousiaste, allèrent à cette pièce pour voir M"'* Jeanne Granier passer un peignoir crevette et procéder à sa toilette de nuit. C'était l'année des literies en cinq actes, le temps où l'on ne pouvait pas aller au spectacle sans assister à un déshabillage et à un coucher. M. Donnay nous racontait, dans cette comédie vraiment délicieuse, les amours d'abord perverses, ensuite ingénues, d'une cocotte et d'un clubman. Le fond de cette œuvre était un peu grêle. Mais la forme en était charmante et troublante. Tout Paris courut se regarder dans ce miroir.
C'est égal. Je ne suis pas prophète. Mais je parie que l'abus de ces instantanés charmants et épouvantables va remettre à la mode la littérature bleue ou rose. D'ici peu, nous aurons une forte envie de brûler du sucre, de songer aux petits oiseaux et de parfumer l'air avec de la fleur d'oranger.
l'ennemi DES JEUNES FILLES
Le Chastiement des Darnes^ de Robert de Blois, est un manuel de civilité honnête et un peu puérile. Robert de Blois, qui fut un des protégés du célèbre Thibaut, comte de Champagne, déclare, au début de son poème, que son but est d'enseigner courtoisement aux dames quelle est la contenance, le maintien qu'elles doivent toujours avoir. Il leur recommande de ne pas trop rire. « Si vous allez au monastère ou ailleurs, gardezvous de trotter ou de courir » ; allez tout droit, le « biau pas » ; ne passez point trop devant votre compagnie ;
Il ne faut pas se mêler de pérorer, de discuter bruyamment ;
Ne pas jurer ; ne pas manger avec excès ;
A l'église, se tenir convenablement;
De moult rire, de moult parler Se doit Ton en moustier garder.
Moustiers est maison d^oroison.
N'y doit parler se de Dieu non;
A l'Évangile, se lever et faire courtoisement le signe de croix;
Chanter, lorsque des gens considérables vous demandent, quand vous êtes seules, pour vous distraire,
Por vous mëismes solacier;
Avoir les mains propres; se couper souvent les ongles,
Ne doivent pas la char passer;
En mangeant ne pas trop rire; ne pas trop parler. Si Ton mange avec quelqu'un, lui laisser les bons morceaux. Choisir pour soi ce qu'il y a de meilleur n'est pas « courtoisie » ;
Lorsqu'on boit, ne pas s'essuyer la bouche ou le nez à la nappe ;
Lorsqu'on passe devant une maison, ne pas s'arrêter pour regarder à l'intérieur; si l'on entre quelque part, s'annoncer en toussant.
Philippe de Navarre, chancelier du roi de Chypre , disait : « Toutes famés doivent savoir filer et coudre; car la pauvre en aura métier, et la riche en connaîtra mieux l'œuvre des autres. A famé ne doit-on apprendre letres ne écrire, se ce n'est espéciaument pour être nonnain. »
J'ai pensé à toutes ces choses respectables en lisant le terrible réquisitoire que le moraliste Marcel Prévost a fulminé contre les jeunes filles. Mais, d'abord, résumons les faits delà cause. Voici
l'histoire, vraiment extraordinaire, que M. Marcel Prévost nous raconte. Oh! nous sommes loin de la « sainte mousseline » qu'a célébrée jadis M. Sardou. M*'® Maud de Rouvre, fille d'un clubman français et d'une créole sud-américaine, a dix-neuf ans, des hanches rondes, un corsage mûr, des dents claires, des cheveux bruns, moirés d'or fauve, l'air ambigu d'une jeune fille qui serait presque femme, peu de fortune, point de croyances, beaucoup d'ambition. Élevée à l'anglaise, dans un mobilier cosmopolite, à côté d'une mère rhumatisante, par des domestiques vicieux, des institutrices nigaudes et des conférenciers mondains, cette « demi-vierge », à qui les romances sentimentales n'imposent point leurs duperies, réserve le meilleur d'elle-même pour un fiancé dont elle a fait choix parmi les capitalistes cossus. En attendant, elle prodigue pas mal de menue monnaie à son cotillonneur préféré. Si elle ne connaît pas encore toute la lyre, il s'en faut de peu. Chez elle, dans son salon pelucheux, soyeux, caressant, clair-obscur, propice à l'émoi des confidences, ou bien encore dans les villégiatures printanières, sur un lac mélancolique et lamartinien, elle consent aux amicales causeries avec son futur époux, aux projets d'avenir, aux pudeurs roses, aux baisers retenus, aux timides élans de l'amour permis... Et puis, fouette, cocher!... Le coupé roule, s'arrête, et, sous l'œil d'une femme
de chambre bien stylée, la fiancée monte chez son futur amant, chez le drôle, très adoré, dont elle est séparée, jusqu'à nouvel ordre, par une barrière de prudence, qu'elle n'ose encore franchir.
Maud a une sœur. M"® Jacqueline, une toute petite personne rousse et grasse : « peau de soie, yeux glauques toujours à demi cachés par des paupières qui semblent lourdes d'une langueur de volupté, formes déjà mûres, seins et hanches d'épouse, avec la taille la plus mignonne et une puérilité voulue de geste, de propos et de toilette, des robes courtes de gamine qui remontent à chaque instant, laissant voir des mollets ronds et rebondis; enfin, un être extraordinaire et troubleur, fait pour enflammer le désir des hommes et leur injecter de la folie dans les yeux et dans le sang... » Cette enfant est irrésistible lorsqu'elle répète, avec des intonations incongrues et une mimique endiablée, les prétendues leçons de son professeur de philosophie sur l'amour conjugal. Moins intelligente que sa sœur aînée et peut-être plus perverse, elle se contente de flirter pour rire avec son doucheur, et pour de bon avec le politicien Luc Lestrange, chef de cabinet d'un ministre, et valseur loustic.
Maud et Jacqueline ont des amies : Juliette Avrezac, gentille et nerveuse, toujours prête, paraît-il, à faire des intérims dans les garçonnières des messieurs « comme il faut »;
Dora Caivell, petite Cubaine aux joues de citron clair, aux cheveux quasi bleus, au parler roucoulant et aux regards incendiaires, toute frétillante dès qu'on lui raconte des histoires un peu « raides » ; Madeleine de Reversier, dont la nuque fluette est souvent frôlée par des barbes chatouilleuses et des nez flaireurs. Ajoutez une demi-douzaine de têtes amusantes et de corps imprécis, que M. Worth habille, que M. Rebout coiffe et que M. Marcel Prévost définit en bloc par le diagnostic suivant, que je ne puis citer en entier, et qui est d'un moraliste bien rigide :
Jeunes filles qui échantillonnent en juste proportion la jeune personne de Paris jouisseur, celle qui a des parents à Taise et sans morgue, qui va au bois, au bal, au théâtre, à Aix, à Trouville ; qui fait de Thydrothérapie, du tennis, des parties de rallies... Chattes frôleuses, dont le titre et la véture de vierges rendent les discours, les allures plus déconcertants... Qui se gène pour parler devant elles du scandale d'hier? A quelles pièces ne les mène-t-on pas? Quels romans n'ont-elles pas lus? Et encore la conversation, le livre, le théâtre, ce n'est que des paroles... Il y a, à Paris, dans le monde, des professionnels... des hommes à l'affût de l'innocence... La première leçon est donnée aux jeunes filles le soir du premier bal; le cours se poursuit pendant la saison; vienne l'été, les promiscuités de la ville d'eau ou de la plage permettront au professionnel de mettre à son œuvre la dernière main.
Autour des jupes de ces demoiselles, papillonnent et gesticulent des smokings et des gardénias tout à fait distingués. Près de la table à thé, entre
cinq et sept, tandis que les mères, corpulentes et graves, sont affalées dans de grands fauteuils, un peu à l'écart, les chaises se rapprochent, les chuchotements se font plus confidentiels, les couleurs tendres des robes légères touchent les laides grisailles du costume masculin; le flirt émoustille les cervelles, délie les langues, allume les yeux. Alors, des moustaches frisées aux lèvres mignonnes, des cheveux courts aux torsades magnifiques et lourdes, des doigts virils aux mains délicates, des faces barbues aux visages clairs, — comme si tous ces êtres de chair fragile vibraient sous l'action de je ne sais quel fluide, — circule un petit vent de vice, capiteux, délicieux, mortel. Tel est le monde attirant et horrifique où M. Marcel Prévost nous emmène et où son imagination se complaît visiblement, malgré le ton effarouché, l'air de prédicateur, l'allure de quaker émoustille, qui donnent de la variété et du piquant à ses déshabillages. L'auteur des Lettres de femmes conte les demi-défaillances de ses nouvelles héroïnes d'une voix aimable, un peu molle, dénonciatrice et cependant friande, la voix des vieux magistrats qui aiment à instruire les affaires de huis clos... Jamais son style n'a été plus habile, plus insinuant, plus curieux, plus enclin à défaire, à dénouer, à ôter sans violence tout ce qui empêche de voir... C'est un plaisir périlleux que de suivre cette phrase en maraude
jusqu'aux mystères qu'elle cherche, vers les con- Gns OÙ elle se glisse, si câline et enjôleuse. Ce talent, expert à noter les plus clandestines nuances de la volupté, accoutumé à l'expression des lassitudes énervées et du désir inapaisé, presque amusant d'adresse et de flair toutes les fois qu'il entre dans le secret des sensualités les mieux closes, perd quelques-uns de ses moyens lorsqu'il entreprend de décrire la fraîcheur de l'innocence et la salubrité de la vertu. Parmi les. pécheresses, toutes jeunes et déjà blettes, que ce livre prétend morigéner et flétrir, c'est à peine si l'on voit passer, au fond du décor, le sage Maxime, gentilhomme qui pourrait être ingénieur, et la bonne petite Etiennette, dégoûtée de la « noce », parce qu'elle a entendu sa mère, une vieille cocotte, répéter dans les spasmes de l'agonie : « Oh! les hommes, j'en ai assez! »
Si nous pouvions douter que ce roman luxurieux fût un ouvrage moral, la fin suffirait à nous édifier. Qui donc a prétendu que le vice n'est jamais puni? La jeune Maud est réduite à devenir la maîtresse de l'afifreux banquier Aaron, directeur du Comptoir catholique. La jeune Jacqueline, à bout de patience, prise au piège, se marie avec son joli mufle de chef de cabinet. Quant aux autres demivierges, « elles épousent des barons en toc, d'importants industriels guettés par la faillite, des hommes splendides, rongés par des maladies
mortelles, toutes sortes de maris de façade qui s'écroulent un mois après la noce... car, ajoute Fauteur, c'est un étrange châtiment de ces petites trompeuses d'être leurrées presque infailliblement par le mariage, avec quoi elles voulurent biaiser ».
N'importe. Depuis que j'ai lu cette mercuriale où la malice féminine est flagellée avec une conscience de séminariste, je suis quelque peu inquiet sur le sort des célibataires. Qui voudra chercher femme, si cette peinture est vraie? Qui pourra céder à l'appel des voix douces et se laisser vaincre par la splendeur des yeux épanouis?
Je regardais, l'autre jour, pendant les intermèdes d'un « bal blanc » , un parterre enfantin de têtes blondes, aux cheveux flottants ou serrés en nattes tombantes par ces rubans aux teintes pâles, dont la délicatesse s'accorde si bien au teint rose des très jeunes filles. Malgré tout ce qu'ont dit sur ce sujet les poètes et les prosateurs, malgré tant de toiles, de chromos et de keepsakes, la grâce virginale est éternellement jeune, nouvelle, rafraîchissante. Il y a des sujets que les hommes de génie ne réussissent pas à épuiser et que les médiocres eux-mêmes ne peuvent défraîchir. La beauté de la vierge est séduisante et un peu triste, presque décourageante, étant si tendre, si frêle. On se dit que cela est particulièrement éphémère et qu'il faudra, dans quelques jours ^ faire de cette chose exquise un deuil éternel.
Le souvenir des Demi-vierges me hantait, assombrissait tout ce vif éclat de jeunesse en fleur, enveloppait d'ombres funèbres cette vision d'aurore. S'il n'y a plus de jeunes filles, si le dernier refuge où allait notre désir d'idéal nous est enlevé, si nous voyons s'évanouir ce charme délicieux et cruel, tout cet inconnu qui flotte autour des fronts sans rides et des âmes sans tache, il faut maudire le trouble-fête qui est venu trop tôt jeter de la lumière dans les brumes dorées où se plaisaient nos songes. Tel, au matin d'un bal, le conducteur du cotillon s'amuse quelquefois, en une dernière plaisanterie, à ouvrir les volets, afin de laisser entrer le jour blême, qui fait voir, à la place de la féerie qui souriait sous lefi lustres, une friperie lamentable de fleurs fanées, de visages décolorés, d'étoffes froissées, de gants sales, de bras las, d'épaules rougies. Voilà notre part de poésie encore diminuée. Et Dieu sait que nous aurions pourtant besoin, pour reprendre goût à la vie réelle, d'un coup d'aile et d'un joyeux essor vers les étoiles.
« Mais pardon! Il y a encore des jeunes filles! » s'écrient de généreux avocats, qui étalent un volumineux dossier, en évoquant, au milieu des faits et des preuves, les gracieuses silhouettes de leurs clientes.
Décidément, mon choix est fait dans ce débat. Si habile que soit le mandement de M. Marcel Pré-
vost, je donne tort à ses accusations et je tiens pour des utopies, d'ailleurs louables, les réformes qu'il propose pour restaurer la morale dans la famille et dans la société. Je ne crois pas que nous soyons réduits, pauvres hommes, à cette dure alternative : ou bien épouser avec des transes d'inquiétude une « petite rosse » déjà piquée et gâtée comme ces beaux fruits tardifs que ronge un ver, ou bien faire venir de province une « petite oie blanche », qui passera, bien confessée, du dortoir des religieuses à la chambre de l'époux.
Certes, l'atmosphère qui entoure la jeunesse Contemporaine est toute viciée de mauvaises odeurs, chargée de germes, pullulante de microbes. Nulle famille ne peut fermer si bien ses fenêtres, qu'une bouffée de cet air n'entre parfois dans la maison. Il n'est pas de frère un peu attentif qui ne soit obligé de défendre sa sœur contre les contagions qui la guettent dès qu'elle a franchi le seuil d'un salon. On dirait parfois que nos regards, nos paroles, nos pensées conspirent à briser l'exquise merveille des cœurs ingénus, à dévelouter l'àme innocente qui s'éveille devant la vie, à détruire cette grâce vite effacée, que ni la séduction de la femme, ni le sourire de l'enfant, ni même la bonté de l'aïeule ne peuvent égaler. On n'attend pas que j'expose ici tous les dangers où peut se heurter, se meurtrir, se gâter pour toujours la candeur de celles en qui repose l'énigme
de l'avenir. On remarque aisément ces périls. En voici quelques-uns : l'* le nombre toujours croissant des garçons mal élevés et des femmes détraquées ; le marivaudage mondain, devenu (à force de balourdise bourgeoise, ébattement de commis voyageurs ou de sous-officiers, récréation de commères surexcitées, gamineries de collégiens vicieux; 2^^ l'écho des scandales, multiplié, aggravé par le tapage des journaux; 3** la suggestion des images étranges que la police tolère à l'étalage des kiosques, à la cimaise des murailles, aux vitrines des marchands de tableaux; 4** le répertoire des cafés-concerts, dont la présence sur les pianos de famille rend tout à fait superflue la sévérité des mères envers les romans contemporains.,. Ajoutez les propos tenus à table, les récits physiologiques, les descriptions médicales, que sais-je?... Notez enfin (car on dirait que les braves gens aiment, eux aussi, à barboter dans l'eau des sources) la bizarrerie de certains programmes, les questions d'examens, la naïveté des professeurs de jeunes filles. M. Marcel Prévost (et c'est par là que sa monographie morbide est si intéressante) a très bien vu le cercle restreint, le « bouillon de culture » oii la combinaison de toutes ces influences dégage le fumet grisant, vite écœurant, d'une Maud de Rouvre, d'une Dora Calvell. Mais quoi qu'il en dise, les « cas » qu'il a étudiés sont très rares et ses a sujets » sont des êtres d'exception. Les
demi-vierges qu'il nous présente en liberté sont des bêtes de demi-sang, de race douteuse, plus ou moins croisées d'hérédités rastaquouères, affligées de tares coloniales. Dans certains quartiers neufs de Paris, vers la plaine Monceau et FArc de Triomphe, il y a de jolies sauvagesses que Ton s'étonne de ne point voir avec un anneau dans le nez. Beaucoup de romanciers vont chercher là-bas des occasions de rire; et c'est leur droit. Mais ils auraient tort de considérer comme un symptôme de déchéance nationale et quasi universelle le bouillonnement de surface qui fait pétiller ce monde où l'on s'amuse, écume de ruisseau et mousse de Champagne.
J'aurais voulu que le fécond narrateur de tant de mésaventures galantes nous eût montré, à une certaine distance de ces flirteuses fîn-de-siècle, la jeune fille moderne, la véritable, le type nécessairement nouveau, que de nouvelles mœurs façonnent parmi nous dans l'élite qui travaille, la forme neuve d'un genre qui évolue comme tout le reste, la frappe récente d'une médaille qui a été remise à la fonte et dont le métal est resté pur. Cette jeune Française, telle que je l'ai vue, telle que je la vois, n'a plus, j'en conviens, les paupières baissées d'Agnès, le maintien d'Angélique, les retraites pudibondes et les attitudes penchées de « mam'zelle Nitouche ». Les vieux messieurs, friands de sagesses, disent peut-être^
MM
Les gens du monde et le roman contemporain 427
au cercle, que son allure est trop vive et décidée. Elle sait tendre la main franchement, loyalement. Elle entre dans la vie, les yeux ouverts, rebelle aux mensonges, prête à la vaillante acceptation de tous les devoirs, résolue à se donner sans réserve à l'élu qu'elle aura choisi, préservée de toute souillure par le respect de soi-même, plus exposée sans doute que les pensionnaires d'autrefois, mais fortifiée, trempée, comme une fille de bonne race, contre les dangers dont elle a le sentiment vague, par l'usage qu'on lui laisse faire de sa volonté. Vraiment, je préfère à toutes les simagrées des « petites oies blanches » la droiture de son regard et la probité de son cœur. Incomparable amie, femme dont la tendresse est douce et forte, on peut répéter en son honneur ce mot de l'Ecriture : « Elle est comme une fleur de joie épanouie dans la maison » ; fleur si délicate qu'on ne sait, en vérité, si la nature féminine en a jamais produit de pareilles, fleur si précieuse, qu'on hésite à croire qu'un seul homme, en notre société mêlée, puisse être tout à fait digne d'en goûter le parfum.
Est-ce que, nous autres hommes, nous sommes toujours ce que nous devrions être quand nous sentons près de nous cette charmante honnêteté de la jeune fille? Noblesse oblige. La confiance que l'on nous témoigne nous impose de nouveaux scrupules. La jeune fille se fie à notre courtoisie
chevaleresque; notre respect doit grandir à mesure que croît sa liberté. Nous la voulons plus libre, moins ignorante, presque émancipée; et nous apportons encore, dans nos conversations avec elle, des propos de cuistre et des façons d'affranchi. Vraiment, quand on songe à ce que sont la plupart des « épouseurs » et à ce que valent exactement leurs offres, on est tenté de les trouver trop exigeants dans leurs demandes.
SNOBOPOLIS *
Je copie dans un vieux livre oublié sur les tablettes d'une bibliothèque de province la règle d'un jeu auquel nos ancêtres se divertissaient beaucoup, et qui s'appelait le jeu du pince-sans-rire :
a II faut qu'à ce jeu chaque joueur ou joueuse pince le nez de son voisin ou de sa voisine; et s'il rit, il donne un gage. En se pinçant ainsi, les joueurs se font des questions baroques. Celui qui rit en répondant ou en questionnant donne un gage, et l'on cherche mutuellement à se faire perdre le sérieux. La finesse de ce jeu consiste à se mettre deux ou trois personnes qui le con-
1. Chez les snobs, roman, par Pierre Veber, 1 vol. in-12, Paris, Ollenclorff, 1896.
naissent contre d'autres qui ne Font pas encore joué. Les plus fins se noircissent les doigis avec du bouchon brûlé; en pinçant le nez de leurs voisins, ils le leur noircissent, et Ton rit à leurs dépens ; eux-mêmes éclatent en voyant ceux qui sont noircis et nes'aperçoivent pas qu'ils ne le sont pas moins, ce qui fait donner beaucoup de gages... »
Ayant lu ces phrases judicieuses, je trouve que M. Pierre Veber est, de tous les citoyens de la troisième République, celui peut-être qui réalise le mieux le type parfait du « pince-sans-rire » . Il fait partie de cette laborieuse équipe, si féconde, qui s'intitule « les Auteurs gais », et qui travaillent, en l'agonie morose de ce siècle, à désopiler nos rates rétives. Il a uni sa froideur satirique à la fantaisie de Georges Auriol, à la malice de Willy, à l'hilarité philosophe de Courteline. M. Jules Renard, l'homme aux Sourires pinces ^ lui plaît. Mais c'est M. Tristan Bernard qui est son principal associé. En compagnie de ce facétieux camarade, il fut jadis « Chasseur de chevelures ». C'est ainsi du moins que ces deux scalpeurs se dénommaient entre eux. Semblables aux Sioux et aux Apaches, ils se payaient, si j'ose m'exprimer ainsi, la tête de leurs ennemis. Il leur arrivait quelquefois — par une singulière contradiction — de courir sus à des gens chauves. Maintenant, Pierre Veber et Tristan Bernard ont séparé leurs efforts, ris suivent des pistes différentes, et.
comme chacun d'eux est doué d'un flair subtil, la chasse est double. Tandis que Tristan Bernard se contente d'attribuer à José-Maria de Heredia les sonnets qu'il rapporte de ses vagabondages en toutes sortes de buissons, le multiforme Pierre Veber, connu pariculièrement sous le nom de Bill Sharp, taquine avec flegme ses contemporains, regarde d'un œil placide notre névrose, et renouvelle, par son goût de l'actualité, par sa clairvoyance très sereine, par son ironie lancinante, ce genre un peu usé : la chronique.
Le livre par lequel il nous introduit chez les snobs n'est pas autre chose qu'une chronique dialoguée. Je sais bien que ce gracieux in-douze est appelé, en sous titre, « roman ». Et, en efi'et, il est fort intéressant de savoir si la petite Dora Sweet épousera le bon snob Jarrossay ou le méchant snob Cœurdroy. Nous ne sommes pas indifi^rents aux mésaventures conjugales de M™® Maissène, laquelle pince son mari en conversation intime avec la plate (oh, combien plate !) Myriem, ancienne sage-femme, veuve morganatique du poète Jan des Anges, actuellement directrice du Pantacle et ange gardien des « jeunes ». Mais, ce qu'il y a de plus savoureux dans ces trois cents pages, c'est assurément la somme considérable d'informations, de notes, de menus faits que l'auteur a recueillis, chemin faisant, dans le pays des snobs.
. Méthodiquement, il mesure la superficie de cette contrée, il en trace les limites, il en dessine la figure avant d'en décrire les habitants.
La terre de snobisme n'est pas très grande. On en a vite fait le tour. Située aux environs de TArc de Triomphe, elle risque d'être encombrée par la colonisation excessive des Américains du Sud. Parfois, pendant les nuits d'hiver et de printemps, il y a des espaces déserts dans ce pays, les snobs ayant émigré en masses vers les Bouffes-du-Nord.
On reconnaît les snobs au costume prétentieux et laid dont ils s'affublent. Actuellement, ils vont par la ville, enjuponnés de longues redingotes, le col engoncé dans des collets en velours, les épaules remontées presque au niveau des oreilles par le relief des manches. Ils s'efforcent d'avoir « un air 1830 ». Étranglés dans des cravates-garrots, ils divisent leurs cheveux en deux parties inégales par une raie qui ressemble à celle d'Alfred de Musset ou du général Changarnier. Sur leurs gilets de velours noir, ils laissent tomber de minces chaînes d'or. A la campagne, ils préfèrent les vestons à cassures régulières, les chaussures fauve clair, les chemises historiées, les feutres mous. Leurs femmes aiment les bandeaux plats, les manches plates, les sarraux moyen âge, les tuniques « à l'Eisa », les accoutrements élégiaques, mystiques, wagnériens, fabuleux. Lorsqu'elles assistent aux cérémonies solen-
nelles des Bouffes-du-Nord, elles tâchent de ressembler à des magiciennes allongées et alanguies. Alors, elles font briller à leurs doigts des gemmes aux noms sonores, telles que béryls hyacinthes et chrysoprases. Ou bien, engainées de soie verte, couleur d'yeux maudits^ ceinturées de platine (à ce que prétend M. Pierre Veber), chapeautées de fleurs méditatives, elles tiennent à la main de sveltes lotus, sans affectation. Volontiers, elles convoquent leurs amants dans les musées, parce que les vieux sarcophages et les tableaux anciens exhalent une odeur de passion veule et de volupté blette. En ce cas, elles adoptent, selon le témoignage de M. Pierre Veber, de grandes robes de soie noire, droites (avec plissés accordéon), des manches bouffantes plissées, rabattues, des toques d'alchimiste, brodées de soie noire... Si elles ont l'intention de flirter sérieusement dans les recoins de l'exposition d'horticulture, sur quelque banc laqué vert clair, dans la fraîcheur de la terre arrosée, parmi les roses trop pâles, les chrysanthèmes à peine mauves et l'odeur suggestive des orchidées, elles se cuirassent d'une « toilette de combat : jupe de drap gris clair, corsage de chinchilla à petites basques, manches de velours gris clair, toque François P' gris clair à grande aigrette ». Pour les rendez-vous blancSy les voiles de mousseline de soie, à l'instar d'Eisa, sont très convenables. Si c'est pendant la nuit, au fond
d'un retrait mystérieux, on porte une petite lampe d'argent, de forme antique.
Le décor et les accessoires où les snobs, mâles et femelles, encadrent leur vie, sont extravagants. Nul voyageur n'a catalogué ces objets avec autant de soin que M. Pierre Veber. Il procède à cet inventaire posément, avec la tranquillité hautaine d'un commissaire-priseur très distingué. Suivonsle dans le bric-à-brac de Snobopolis (je n'hésite pas à écrire ce mot, puisqu'il a été lancé dans un livre mémorable par M. Paul Bourget).
Voici d'abord un salon oratoire d'un mauve mourant. (Encore!) Partout des bouddhas, des madones, des ciboires, des vitraux, des étoles. Très commode pour les tête-à-tête; recommandé, par les grands maîtres du snobisme, pour enjoliver d'un ragoût bien moderne l'éternel et banal péché.
Autre salon, tendu de soies, cretonnes et velours en harmonie jaune et vert d'eau. On n'ose y marcher, de peur de casser un tas de petits meubles inutiles, dont l'incohérence paraît s'adapter exactement aux pensées dépareillées des snobs. Tous ces meubles — faut-il le dire? — sont laqués en clair et supportent des verreries britanniques. Un grand lys émerge d'une touffe de pivoines... Tiens! Mais il n'est pas mal, après tout, ce salon.
Bureau de la directrice du Pantacle : l'obscure clarté d'un vitrail agonise sur des tentures où le
vert mousse s'impose (la maîtresse de la maison étant rousse). Vieilles tapisseries, antiques verdures... Au fond de la pièce, dans une alcôve bretonne, un lit pas fait, mais caparaçonné d'une grande peluche aubergine relevée d'orfroi. Aux murs, des gravures dédicacées par des « Petits Jeunes » : eaux-fortes, représentant des dragons dévorant le crâne d'un moine dans les ténèbres; dessin d'Odilon Redon, où l'on voit des serpents enroulés autour d'un ciboire d'où sortent des seins de femmes avec un œil au milieu. Encrier de bronze, affectant des platitudes sournoises de crapaud accroupi.
Qu'est-ce donc, en somme, que les snobs? Voici la définition que M. Pierre Veber nous propose, par la voix de deux personnages qu'il a chargés spécialement de faire paraître ses propres opinions :
> Enfin, où sommes-nous? Dans le monde, n'est-ce pas?
— Qu'entendez-vous par le monde ? C'est très grand ou très petit...
— J'entends par : le monde, une réunion de gens... une association...
— Ne cherchez pas, il y a comme ça des mots très précis que l'on applique à des choses dont on ne saurait donner une définition nette. Le monde, on sent confusément ce que c'est; on est incapable de le dire; ce n'est pas les bourgeois, ce n'est pas les rastas, ce n'est pas les financiers. Or je vous jure que je ne sais pas encore si nous sommes dans le monde. Ordinairement, on juge d'après les toilettes, les figures, les conversations...
— Si nous ne sommes pas dans le monde, où sommesnous?
— Chut!... Nous sommes chez les snobs!
— Qu'entendez-vous exactement par snob ?
— Encore un de ces mots que je vous signalais tout à l'heure; on peut dire que les snobs sont ceux qui, en tout, portent la dernière, « dernière mode >, la mode que l'on ne suit plus parce qu'elle est trop exagérée; mais c'est insuffisant : ce sont aussi, vous dira-t-on, les gens qui veulent tout comprendre ou, chose bien différente, paraître tout comprendre ; ce n'est pas encore suffisant, ce sont les « chercheurs d'inédit > peut-être, à moins qu'ils ne soient les « suiveurs d'inédits >. Ce sont ceux qui n'estiment que le rare et le précieux, et tombent ainsi dans l'extravagant, ce sont les badauds qui se laissent égarer par une réclame bien machinée ; ce sont aussi les crédules qui se prennent à toute affectation d'étrangeté et de cosmopolitisme. Mais ce n'est pas encore cela, et il y a de tout cela! C'est un état d'âme assez nouveau, indéfinissable, pour lequel il a fallu un nouveau mot : les snobs sont les snobs, voilà! >
Si Ton s'en tient aux termes mêmes de cette définition, le profil des snobs est assez difficile à saisir, puisque leur nez tourne au vent comme une girouette, et qu'ils sont uniquement préoccupés de connaître la « dernière mode » , de proférer le « dernier cri ». Or, cette « mode p, ce « cri » changent quasiment tous les jours. Le « nouveau jeu » de l'année dernière est une vieillerie déjà fanée. Voilà bien longtemps que les lys de Fiesole sont coupés. Finie , la dévotion à saint François d'Assise , la piété envers sainte Claire . Le napoléonisme lui-même est périmé, malgré les Aigles que M. Roufîet, peintre excellent et
retardataire, vient d'exposer au salon des Champs- Elysées. Les menues « rosseries » du Théâtre- Libre ont vécu. Le socialisme chrétien, naguère prisé dans les salons et favorable au mariage riche des jeunes gens pauvres, a rejoint les anciens almanachs. Les petits anarchistes en smoking n'osent plus souffler mot depuis la décapitation d'Emile Henry. La plupart des poètes symboloinstrumentistes, encore valides il y a deux ans, ne sont plus que des ombres vagues et illusoires, des chevaliers du passé. Les uns se sont retirés dans l'administration ou dans le notariat ; les autres font du reportage ou des hexamètres réguliers. Ils ont presque tous des « situations » et renient — tels, des révolutionnaires devenus sous-préfets ou ministres — leurs juvéniles roublardises.
Wagner lui-même est un peu suranné... Bref, il y a presque autant de snobismes que de mois dans l'année, de semaines dans le mois et de jours dans la semaine. Ce qui « se fait » aujourd'hui n'est plus du tout ce qui « se faisait » hier.
On a beau, comme M. Pierre Veber, être muni d'un très bon appareil de photographie instantanée. Les vérascopes les plus perfectionnés n'y feront rien. On ne peut fixer cette incessante métamorphose, ces aspect, si divers, de l'éternelle sottise. Les snobs de M. Veber sont déjà vénérables et caducs, comme des portraits d'ancêtres.
Braves gens ! Je les respecte autant que les statues archaïques de T Acropole. Ils datent. Ce sont des grands-pères. Ils sont touchants. Ils s'occupent d'occultisme, de magie noire, de magie blanche et de messes démoniaques. Ils s'entretiennent de théosophie. Ils se traitent mutuellement d' « âmes sœurs » quand ils appartiennent à des sexes différents. Ils cultivent Henrik Ibsen et sont encore secoués par le frisson Scandinave. Ils ignorent la Renaissance latine et Gabriel d'Annunzio.
N'importe. Nous devons remercier M. Pierre Veber pour l'esprit et pour la patience qu'il a dépensés dans cette étude. Ce jeune et vaillant explorateur n'a pas hésité à camper chez les snobs, afin d'écouter leurs discours, de s'initier à leurs usages et de flétrir leurs vices. Que de conférences il a dû entendre! Que de soirées « d'initiation musicale » ! Que de séances « ésotériques » n'a t-il pas dû subir, en compagnie de ces messieurs extasiés et de ces dames pâmées! J'imagine qu'il s'est résigné à pas mal de dîners et de truffes, avant d'entendre une jeune esthète lui dire, après le potage, en tournant vers lui un visage pénétré d'idéalisme : « J'ai entrevu tantôt un violet passionné dont je suis encore angoissée; les couleurs évoquent en moi d'antiques légendes, ou des souvenirs de parfums troublants. » La même voisine lui a dit ces mots, qu'il écrivit sur son carnet en les arrangeant un peu comme c'était son droit :
« L'hiératisme silencieux et profond est la seule attitude d'âme seyante à notre lassitude. » 11 n'ignore rien des boniments et des palabres chers aux snobs d'antan. Ceci est drôle (c'est une maîtresse de maison qui parle) :
« Je vais vous présenter à Rolf Maaden; il ne parle que le danois; il est beau comme un fier Viking. »
J'ai goûté cette déclaration amoureuse :
« L'esquise douceur de la solitude permet l'amour, d'une chasteté encore perfectible, l'amour qui unit des âmes comme la vôtre et la mienne. Des éternités nous nous sommes cherchés. Vous êtes la Haute, la Surnaturelle, enfin l'Elue, et je ne veux qu'un culte muet qui s'effrayerait de profaner d'un désir la pieuse image. »
Ceci est vraiment beau :
« Pourquoi exposez-vous les purs Chevaliers du Graal aux entreprises des Filles-Fleurs? La candeur impolluée du Lys s'offense de la trop lubrique pivoine. »
Enfin, M. Veber n'a point perdu son temps, le jour où il est allé voir, dans les bâtiments de l'exposition canine — obligeamment prêtés par l'administration, — le salon annuel des quatre maîtres et des quatorze sous-maîtres qui ont le don d'exciter l'enthousiasme des snobs iconolâtres. Il a entendu là cette conversation aussitôt sténographiée :
€ Bonjour, Freddy, Simon m'a présenté ses c yearlings >.
— Simon? Il est là? Je voudrais lui parler d'un jeune Sinoque... Myriem m'a dit que c'était un Redon, plus chaste.
— En effet, il y a de lui, ici, V Antéchrist, très, très profond. Je vous signale également un Poème de chair de Cloakes, et n'oubliez pas la Visioji barbare. Sabot m'a avoué qu'il avait failli devenir fou avant d'achever cette toile; c'est du Chenavard plus intense. »
Mon Dieu! ces enfantillages, après tout, paraissent assez anodins. S'il plaît à ces gens d'être si ridicules, qu'est-ce que cela nous fait? D'accord, réplique M. Pierre Veber; on pourrait se contenter de sourire et de hausser les épaules, si les snobs étaient naïfs. Mais l'insincérité de leur enthousiasme, l'artifice de leurs pâmoisons apparaissent à tous les yeux. Cabotins! cabotins! Et souvent cabotins sinistres. Ce disant, M. Veber nous montre le snob malin et pratique, le snob « rosse », chercheur d'eau trouble, pilleur d'épaves, coureur de dots. Un joli monsieur! Ses plastrons amidonnés, ses cravates claires recouvrent des abîmes de perversité. C'est l'immortel Rastignac, mais obligé par le malheur des temps à disserter sur Gabriel- Dante Roçsetti...
L'ennui, pour nous autres braves gens, c'est que les snobs grotesques jouissent à présent d'une autorité insupportable. C'est un point sur lequel l'analyse de M. Pierre Veber insiste avec
raison. Ils sont en possession de distribuer la notoriété. Parfaitement. Nous pouvons blaguer leurs grands hommes ; nous les subissons , ces grands hommes; et ils savent bien, eux pas bêtes, que chacune de nos blagues est une réclame de plus. Le public — cet être anonyme et collectif qu'on appelle le « public » — devient de plus en plus moutonnier. De sorte que les arrêts bruyants d'une demi-douzaine de rastaquouères, de toqués et de bourgeois gentilshommes acquièrent aisément force de loi. La coterie des snobs est une association très habile à capter toutes les sources de renommée et de lucre. M. Veber résume plaisamment les opérations d'honnête courtage où excellent et triomphent les « arrivistes » de cette nation :
... Très remuants, très malins, et surtout très unis, ils menaient un tapage autour de leurs personnalités, intimidaient la critique et passaient, avec certains crieurs publics, des traités que Ton pourrait résumer ainsi : « Article premier. M. X... nous découvrira et déclarera que nous sommes les Maîtres de demain. — Article 2. Nous nous engageons à ne pas attaquer M. X... et à le reconnaître comme un Maître d'aujourd'hui, »
Hélas ! ces honteux marchés recommencent dans tous les siècles. Cet échange de procédés constitue les éléments mêmes de l'art de parvenir. Est-ce que les choses se passaient autrement, du temps des Précieux et des Précieuses, qui furent à peu
près les snobs d'autrefois?... Soit, répond M. Veber, mais les Précieux et les Précieuses, trop calomniés du reste, étaient du moins de notre pays, de notre sang et de notre race. Tandis que les snobs. . . Ah! quel ramassis ! Parmi ces beaux messieurs et ces belles dames qui donnent le ton à notre société et représentent éminemment « Tesprit parisien », il y a surtout des Yankees marchands de cochons, des Levantins qui roulèrent le long de toutes les Echelles, des marquis des Carpathes, des barons de la Pouille, des hospodars de Valachie...
Eh bien ! mais n'est-ce pas précisément la raison pour laquelle nous nous acheminons doucement vers un cosmopolitisme fertile en jouissances intellectuelles?... Grâces soient rendues à ces amateurs éclairés... Laissez-moi donc tranquille, riposte M. Pierre Veber, ces brocanteurs de littérature et d'art, ces rustres vaniteux ne sont bons qu'à gonfler de gros sous l'escarcelle d'un certain nombre de pornographes effrontés, de récitateurs abscons et de peintres charlatans. Quand, par hasard, leur admiration tombe juste, elle gâte aussitôt les œuvres où elle s'abat. Les snobs ont rendu Botticelli burlesque. A cause d'eux, on ne peut plus prononcer décemment le nom de Burne Jones. Ils ont déshonoré Ibsen par leur engouement inepte. Ils nous ôtent l'envie de relire Shelley et Browning. Un hiver a suffi pour compromettre d'Annunzio et Fogazzaro. Quel mauvais tour vont-
ils nous jouer pendant la saison qui vient? On est inquiet en songeant que quelqu'un dans Tombre prépare déjà le « dernier cri » de Thiver prochain. Les raisons de M. Veber ne manquent point de force. Vous ai-je dit que son esprit est fin, aiguisé, coupant, qu'il a le don du dialogue, que plusieurs des scènes de ce roman parlé pourraient facilement être transportées au théâtre? Si je l'ai dit, je le répète. Ce jeune homme me semble créé et mis au monde pour donner un pendant aux Précieuses ridicules.