La vie et les livres
Quand on entend décrire avec naïveté cet empereur et son entourage, on voit bien qu'il 'y a jamais rien eu, et qu'il n'y aura peut-être jamais rien de pareil.
(Gœthe, Lettre à Knebel.)
La littérature napoléonienne, déjà fort abondante, s'est enrichie de plusieurs ouvrages, qu'il convient de placer dans nos bibliothèques, au bon coin et à part. hs. Jeunesse de Napoléon^ par M. Arthur Chuquet, n'est pas une œuvre de polémique, ni un monument d'admiration béate, ni enfin un de ces manuels d'aiTivisme, que l'étonnante fortune de l'Empereur a fait éclore, ces temps-ci, dans des cénacles cyniques et naïfs. L'auteur de la Vie du général Chanzy, de Hoche
1. La Jeunesse de Napoléon; tome I : Brienne, l'École Militaire, garnison et congés, par Arthur Chuquet, 1 vol. in-8, Paris, Armand Colin et C'% 1897.
LA VIE ET LES LIVRES. Ô*^ Séric. 1
qI la lutte 'pour l'Alsace, de la Trahison de Durnouriez excelle dans la hiograjjhie, si l'on entend par ce mot (souvent réservé à de plates notices) la description d'une existence individuelle, exactement située au milieu des personnes et des choses qui en ont déterminé l'évolution, modifié l'allure, favorisé ou gêné l'élan. Yu de cette façon, le passé s'anime comme un drame. Ainsi comprise, l'histoire devient un roman réel. Les institutions, les codes, les coutumes, les traités, toutes les choses abstraites, collectives, anonymes, qui sont maintenant (à tort) la partie essentielle de l'enseignement historique, nous apparaissent en acte, et, pour ainsi dire, en fonction des individus. Nous pouvons peser ce que vaut cet appareil en face des volontés fortes, et mesurer tout le champ qui s'ouvre aux génies audacieux, dès que la loi faiblit, que la règle s'use, et que les barrières vermoulues chancellent. La biographie détaillée, la biographie minutieuse, la biographie complète, qui dispose les arrière-plans et ménage les perspectives autour d'un héros, me semble être encore la meilleure méthode pour atteindre, dans le domaine des sciences historiques, quelques vérités 2:énérales.
D'ailleurs, c'est ici le cas de rappeler cette pensée de Goethe : « Il y a peu de biographies qui puissent présenter un progrès pur, paisible, continuel de l'individu. Notre vie, est comme l'uni-
vers dans lequel nous sommes renfermés, un incompréhensible mélange de liberté et de nécessité. Notre vouloir est un pronostic de ce que nous ferons dans toutes les circonstances; mais ces circonstances nous saisissent d'une manière qui leur est propre. Le quoi est en nous; le comment dépend rarement de nous; nous ne devons pas demander le pourquoi, et c'est à cause de cela qu'on nous renvoie justement à quia\ »
En évoquant, une fois de plus, le cas de Napoléon Bonaparte, M. Arthur Chuquet limite son étude à vin^t années d'une vie si féconde en merveilles. Il nous fait voir successivement le petit sauvageon de Corse, dans son île (15 août 1769-15 décembre 1778); — le boursier du collège militaire de Brienne (mai 1779-14 octobre 1784)-; — le « cadet-q-entilhomme » de l'Ecole militaire (22 octobre 1784-30 octobre 1785); le lieutenant en second de la compagnie des bombardiers de la Gohière, au régiment de la Fère-artillerie, stationné à Valence (1785-1788); le lieutenant en second des bombardiers de Coquebert, au même régiment, stationné à Auxonne (1788-1789).
Cette série de tableaux est, pour le lecteur, l'occasion d'apercevoir, en une vive antithèse dont l'historien ne force point les traits et n'exagère pas les contrastes, deux sociétés, l'une con-