‹ La vie et les livres (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · Gœlhe, Mémoires, 3*^ partie · texte numérisé non relu

Gœlhe, Mémoires, 3*^ partie

fînée dans les montaones d'une île farouche, l'autre installée sur le territoire d'un royaume glorieux qui semble être l'asile de la politesse, du bon 2'oùt, des mœurs éléa^antes, de la vie aisée. La Corse, pour les beaux esprits de Versailles, est une colonie aussi lointaine que le pays des Hurons et des Topinambous. On y vit pauvrement, durement. On v baraaouine un « affreux » patois. Mais on y garde une âpre fidélité aux anciennes mœurs. On y est croyant, austère, combatif. C'est un pays d'énergies neuves, qui, jusqu'à nouvel ordre, ne trouvent pas leur emploi. La France, au contraire, est habitée par une aristocratie riche, sceptique, railleuse. On y parle un langage exquis, très propre à tout bafouer en badinant et à tout détruire sans avoir l'air de toucher à rien. On s'y moque très spirituellement des vieilleries, et le « retour à la nature w n'y est qu'un jeu d'académie ou de salon. Bref, on y savoure, dans une fausse sécurité, cette (( douceur de vivre » , qui est souvent le signe avantcoureur des révolutions. Survienne une lézarde dans la vieille bâtisse continentale : le jeune greffon, transplanté de l'île sauvage, poussera des branches dans toutes les fissures, enfoncera des racines entre les moellons disjoints et fleurira, fructifiera triomphalement sur la ruine. La France ne savait pas exactement ce qu'elle faisait lorsqu'elle s'empara de la Corse. Ceci a conquis cela.

En 1768, la Sérénissime République de Gênes, qui devait quelques millions à la France et qui ne pouvait pas les payer, crut s'acquitter en nous cédant l'île de Corse. Du même coup elle nous a donné Napoléon, qui naquit précisément l'année suivante.

Il restait beaucoup à dire sur la jeunesse de Napoléon, après la compilation hâtive et partiale du passionné général Iung\ Il restait de l'inédit à découvrir, même après les enquêtes dévotes et les trouvailles précieuses de M. Frédéric Masson. Le nouveau biographe de Napoléon a recherché, dans les archives du ministère de la Guerre, tout ce qui pouvait se rapporter aux premières années de son héros. Plusieurs papiers importants ou curieux lui ont été communiqués par des. personnes obligeantes. Muni d'un nouvel instrument de précision, M. Arthur Chuquet a pu analyser d'une façon presque infinitésimale l'enfance rêveuse de Bonaparte et les dures saisons pendant lesquelles le futur empereur fit son noviciat militaire. J'aurais voulu qu'en racontant les dix années de Corse, il eîit mis, dans son récit, un peu de réalité locale, de couleur insulaire. L'empereur aimait à rappeler dans ses entretiens de Sainte-Hélène, que l'odeur des cistes lui annonçait, en mer, l'approche du maquis natal. Il disait aussi que sa vigne héréditaire de la Sposata donnait un vin dont le bouquet rafraîchissait la

bouche. Les couchers de soleil sur le golfe d'Ajaccio le ravissaient. Pourquoi M. Chuquet n'a-t-il pas imprégné de ce parfum, de cette saveur et de cette lumière les pages de son livre? Son livre, si informé, si exact, si « documenté », manque de lentisques, d'arbousiers, de myrtes, de bruyères et de lauriers-tyms. Pourquoi, en indiquant la fière silhouette de Paoli, en dessinant le geste noble de Charles Bonaparte, en célébrant la beauté de Letizia Ramolino, a-t-il résisté au désir d'appuyer le crayon davantage et de serrer les contours en affinant les nuances? Je regrette qu'il ait négligé l'occasion de fondre tous les renseignements dont foisonne sa mémoire, en une peinture plus vivante, plus intime, où apparaîtraient ces petits nobles d'Ajaccio, réduits à la simplicité par les conditions médiocres de leur fortune, mais très orgueilleux de leurs origines, jaloux de leurs prérogatives, hantés par je ne sais quel rêve impérieux.

Cette maison d'Ajaccio, dont la façade bourereoise se rehaussait d'un blason seianeurial, j'avoue que je la vois mal dans ce récit dont la lucidité limpide décolore un peu les objets. Ici, je suis obligé d'appeler à mon secours Mérimée, Grevorogius, Paul Bourde, Maupassant, tous ceux qui ont respiré Tarome des cistes, et qui aident l'histoire (quelquefois sans y faire attention) en notant certaines « actualités » très anciennes. Et

l'associe volontiers au témoisfnaae de ces vovageurs mes propres souvenirs, rapportés de plusieurs séjours aux îles gréco-latines du Levant. La Corse, divisée en circonscriptions électorales, a nécessairement changé. Je suis persuadé qu'au temps 011 le maréchal de Vaux déharqua sur la 2-rève de Porto- Yecchio au nom du roi Louis XY, la Corse ressemblait à Naxos, à Santorin, à Corfou. Même vie pastorale, frugale, libre dans la montao'ne; le bonnet des bergers du Monte d'Oro, et leur -pelone, manteau en poil de chèvre, n'auraient pas été trop dépaysés, là-bas, sur les pentes du mont Koroni, parmi les vignes de Saint-Elie ou dans les lauriers-roses du Pantokrator. Même vie patriarcale, économe, fîère dans le logis familial dont la porte s'ouvre libéralement à l'étranger de marque, à Fhote recommandé, mais se clôt à toutes les curiosités indiscrètes.

Lorsque j'ai vu passer, à travers les récits de M. Chuquet, le père de l'Empereur, ce Charles Bonaparte, gentilhomme citadin et petit propriétaire rural, illustrissimo signor e nohile del regno, beau cavalier, instruit, éloquent, poète à ses heures, rimant en italien des 2'entillesses voltairiennes, parlant le français très correctement, plein d'ambition et chargé de famille, magnifique et besogneux, je me suis dit : « Mais j'ai rencontré quelque part cet insulaire ! »

On pourrait le retrouver, en montant au pre-

mier étage, au picnio nobile des palais vénitiens de Corfou, en explorant l'ancien duché de Naxos, en visitant les familles latines de Santorin, même eu poussant une pointe jusqu'à Malte. La lignée des Metaxa, des Capo d'Istria, des Notara, des Negri ne diffère pas beaucoup de la sienne. Il vit encore, ou plutôt il végète, ici ou là, dans quelque coin de la Méditerranée. Il s'est marié jeune, selon ]a coutume de son pays. Sa femme est d'une fécondité admirable. Le mariage de ses filles et l'établissement de ses garçons occupent presque toutes ses pensées.

Charles Bonaparte avait vingt-trois ans, lorsque les Français débarquèrent en Corse. Il se prononça d'abord pour l'indépendance et pour la neutralité de l'île. Quand il vit que la lutte était inutile, Paoli étant vaincu et banni, son bon sens naturel lui fit comprendre que la Corse ne perdait qu'à demi la partie, puisqu'elle était délivrée des Génois. Il se rallia sans arrière-pensée au nouveau régime. « J'ai été, disait-il, bon patriote et paoliste tant qu'a duré le gouvernement national ; mais ce gouvernement n'est plus, nous sommes devenus Français, evviva il Re e suo governo ! »

Notons d'ailleurs que les Corses avaient sollicité, en 1730, le protectorat de la France. Je regrette que M. Chuquet n'ait point rappelé ce fait : la domination de la République de Gênes

fat abominable partout. En 1556, les Grecs de Cbio préférèrent les Turs aux Génois. C'est tout dire.

Charles Bonaparte, dès qu'il eut fait sa soumission, sut en tirer beaucoup d'avantages et de bénéfices. Docteur en droit de l'université de Pise, il n'eut qu'à montrer son diplôme pour être aussitôt nommé assesseur de la juridiction royale d'Ajaccio. Lié avec les officiers de la garnison d'Ajaccio, protégé par M. de Marbeuf, qui était lieutenant-général et gouverneur de la Corse, il s'empressa de faire prouver ses quatre quartiers de noblesse devant M. d'Hozier, juge d'armes de France, afin d'obtenir que son second fils Napoléon fut nommé « élève du roi » à l'école militaire de Brienne.

On a souvent conté le séjour du petit Bonaparte dans cette école, qui était un des douze collèges institués par le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre, pour élever les fils des gentilshommes pauvres. L'humeur taciturne du petit Corse, son isolement volontaire dans un coin de la cour pendant les récréations, ses longues retraites dans la bibliothèque, tout cela rapporté, commenté, grossi, a servi de thème à plusieurs dissertations et de sujet à quelques tableaux de aenre. On a voulu voir, dans cette attitude gênée, inquiète, parfois bourrue, une infinité de mystères. On s'est livré, sur ce sujet, à

une véritable débauche d'ethnographie. Yoilàbien l'Italien, le voilà bien ! L'Italien de la Renaissance! Le condottiere! Castruccio-Castracani ! Braccio de Mantoue ! Malatesta de Rimini ! Sforza ! Piccinino ! Et toute la séquelle de tyranneaux que Stendhal a exhumés de leurs tombes et déchaînés dans la littérature ! C'est beaucoup de bruit pour rien. N'est-il pas naturel qu'un enfant de dix ans, subitement transporté de Corse en Champagne, et passant de la maison paternelle dans une geôle de jeunesse captive, soit un peu abasourdi par cet exil et par cet internat? Quitter les béguines et les jésuites d'Ajaccio pour les minimes de Brienne; sentir autour de soi le dédain goguenard d'une centaine de gamins sans pitié pour qui le désarroi du petit hobereau corse était une occasion de taquineries sans fin : voilà de quoi décider n'importe quel écolier à prendre le parti du silence et à tomber dans la nostalgie. Et il n'y a pas là, vraiment, de quoi dénoncer l'Italien de la Renaissance, le condottiere, etc. Au reste, traiter Bonaparte d' « étranger » parce qu'il venait de la Corse (annexée en 4769), c'est comme si l'on refusait la qualité de Français au maréchal Ney, parce qu'il venait de la Lorraine (annexée en 1166).

Taine, au tome I" de son Régime moderne, cite ce mot que Napoléon Bonaparte, âgé de dix ans, aurait dit à son condisciple Bourrienne : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai. »

M. Chuquet démontre que les fameux Mémoires attribués à Bourrienne (lequel d'ailleurs était sujet à caution) ne sont pas de Bourrienne : c'est l'œuvre d'un compilateur inepte et il les faut regarder comme des commérages de domestique renvoyé.

Et puis, on traitait Bonaparte d'étranger. Les mauvais garnements du collège lui refusaient la qualité de « Français ». Le mot de « Français » désigne évidemment ici les camarades d'un clan formé dans la cour contre le petit Corse. Il n'y a pas lieu de s'arrêter sur cette parole enfantine d'un petit garçon persécuté.

M. Chuquet a eu la patience de reconstituer, avec des feuillets de papier raccordés ingénieusement, la liste nominative des jeunes nobles qui furent les camarades du futur empereur à l'école de Brienne. Si Napoléon avait été le mauvais camarade que l'on nous dépeint, il eût gardé rancune à ces jeunes gens. Or, je relève, dans cette liste, les noms suivants :

Nansouly. — Fils du major de Château-Trompette. Général de division en 1803; colonel général des dragons en 1813, commandant de la cavalerie de la garde impériale, premier écuyer de l'Empereur, etc.

Gudin de la Sablonnière. — Général de brigade (1799), général de division (1800), comte de l'Empire (1808). Tué en Russie (août 1812).

De Jcssaint. — Préfet de l'Aube {21 février 1799), baron de l'Empire (15 août 1809). Son fils, auditeur au conseil d'État en 1810, fut sous-préfet de Genève en 1812.

Brunetcau de Sainte -Suzanne. — Chirurgien au 2^ régi-

ment d'artillerie ù cheval; sous-préfet de Saint-Hippolyte duDoubs(27octobrel802).PréfetderArdèche(16raarsl806), de la Sarre (7 août 1810), baron de l'Empire, avec une dotation sur l'octroi du Rhin (9 août 1812j.

Laplanche-Mortières. — Adjudant supérieur du palais des Consuls (1802). « Elevé à Brieune avec Bonaparte, dit le général Bigarré dans ses Mémoires, il dut à ce souvenir d'être appelé par celui-ci à Paris, fit presque toutes les campagnes et mourut officier général. »

La Cûlombiére. — Émigré en 1793, passe au service de l'Espagne. Réintégré par Napoléon dans les cadres de l'état-major français avec le titre d'inspecteur principal des vivres de la Grande Armée (7 février 1804).

Le Lieur de Ville-sur-Arce. — Démissionnaire. Réintégré comme officier d'ordonnance du général Marmont (1800). Envoyé à Cronstadt comme sous-commissaire des relations extérieures (1802j. Sous-inspecteur aux revues (1809).

Champmilon. — Emigré. Réintégré comme capitaine (1810j et chef de bataillon (1812|.

Balathier de Bragelonne. — Émigré. Réintégré comme capitaine à l'armée d'Italie (1797). Adjoint aux adjudants généraux (1798;. Major (1798j. Chef de bataillon (1799j. Chef de division au ministère de la guerre (1805). Sousgouverneur des pages (1806). Général de brigade (1811).

Bonnay de Bre aille. — Commandant d'armes à Neuf- Brisach(1803), à Thionville (1808). Retraité en 1816.

Calvet de Madaillan. — Baron de l'empire (1813).

Castres de Vauj;. — Émii^ré. Réintégré en 1802. Sous-lieutenant-ingénieur-géographe (1803). Capitaine (1803). Chef de bataillon (1809j. Colonel (1813). Mort à Rennes (1832).

Et ainsi de suite.

En résumé, tous ceux qui, dans le désarroi où les avait jetés la Révolution, s'adressèrent à leur ancien camarade de Brienne éprouvèrent les bienfaits d'un empereur qui apparemment avait oublié

les déboires de l'écolier. Il y eut de singulières destinées, parmi ces jeunes nobles, soudain dispersés par les ouragans de la politique. Tel cadet de bonne race, après avoir guerroyé dans Tarmée de Condé, se contenta, sous la Restauration, d'un costume d'officier de la garde nationale. Tel autre s'éteignit en des honneurs municipaux. Le brillant comte de Gominges, après avoir servi dans l'armée de Condé, devint officier de la garde nationale à Reims, et finit dans les contributions indirectes . Le tranquille La Bretesche devint capitaine dans un régiment autrichien. D'Argeavel créa, au Caire, le Tivoli égyptien, avec balançoires, musique, illuminations, danses du ventre. On cite un « Briennois » qui, lassé des agitations publiques, devint administrateur des pépinières impériales et se fit connaître par un Mémoire sur le dahlia... Toute cette partie du livre de M. Chuquetest très curieuse et très neuve.

Les minimes de Brienne n'eurent pas à se repentir d'avoir fait apprendre les Commentaires de César k Napoléon Bonaparte. Le PèrePatrauld, procureur, ayant mal tourné, le Premier Consul paya ses dettes. Le Père Berton, supérieur de Brienne, devint économe à Saint-Cyr, et proviseur du lycée de Reims. Un autre Berton, frère du précédent et sous-principal de Brienne, fut, dans la suite, économe du Yal-de-Gràce. Arrêté pour malversation, il ne dut son salut qu'à l'intervention

de son ancien élève... Je n'insiste pas sur ces faits, M. Arthur Lévy les a indiqués dans son livre intitulé : Napoléon intime^

Taine a reproché au hoursier de Brienne, devenu cadet-aentilhomme à l'Ecole militaire, de n'avoir point servi, pendant les désordres de la Révolution, la cause du roi, de n'avoir point reaardé celui-ci « comme son «"énéral-né », de n'avoir point « tiré l'épée pour lui ». Ici encore, l'enquête de M. Chuquet aboutit à des évidences qui contredisent l'illustre auteur des Orifjines de la France contemporaine. La promotion de Napoléon Bonaparte, reconstituée d'après les archives de la guerre, atteste que le petit cadet d'Ajaccio, lorsqu'il se détacha d'une royauté qui s'abandonnait elle-même, ne fît que se conformer à un mouvement qui emporta bien d'autres fidélités. « N'émigrez pas, lui disait, à Valence, M™^ du Colombier. N'émigrez pas! On sait comment on sort, on ne sait pas comment on rentre. — Oui, répondait le petit lieutenant. Mieux vaut devoir le bâton de maréchal à la nation qu'aux étrangers. » S'il fut « monstre » en ceci, l'histoire impartiale doit dénoncer d'autres monstres, ses camarades :

Boisgcrard. — Clief de bataillon en 1793, employé contre ". o Vendéens, général de brigade en 1796, tué dans Fexpéd on de Naples (janvier 1799).

1. Voir Arlhur Lévy, Xapoléon intime. 1 vol., Paris, Pion, 1894. Cf. Gaston Ueschamps, La Vie et les Livres, t. II.

Chrysogone de Chabannes. — Lieutenant au régiment de Navarre (1788), simple soldat au 72° d'infanterie (1792), brigadier au 24" chasseurs à cheval (1794).

Pierre de CJiampeaux. — Capitaine des guides à l'armée du Rhin (1792); chargé d'apporter à la Convention les drapeaux conquis à Spire, demandé par Bonaparte pour servir à l'armée d'Italie (1797); général de brigade (1800). Tué à Marengo. Napoléon se chargea de l'éducation de ses deux fils et nomma son oncle recteur de l'académie d'Orléans.

Raymond de B aimas . — Capitaine -commandant au 2"" régiment d'artillerie. Servit sous Dumouriez en Hollande (1792-1793).

Frévol de Lacoste. — Capitaine (1792). Employé à l'armée des Pyrénées-Occidentales. Mort de ses blessures à l'hôpital d'Hernani (179o).

La Bruyère. — Nommé adjudant-général par Carrier et Merlin de Thionville (1793). Chef de brigade (179G). Commandant du département de la Mayenne (1802). Tué à la prise de Madrid (1808), après avoir reçu, à la guerre, vingt-cinq blessures.

Richard de Castelnau. — Capilaine-commandant au 7*' régiment d'artillerie (1792).

Parmi les anciens « cadets-gentilshommes » des autres promotions, on retrouve le maréchal Davout, les généraux Desaix, de Tugny, d'Hautpoul, etc. Notons aussi que M. de Quintin, M. de Lauriston, M. Jullien de Bidon, M. Roche de Cavillac, M. de Labarrière, M. de Gassendi, M. de Vaugrigneuse, M. d'Andigné, M. de Lariboisière, M. Sorbier, plusieurs autres officiers nobles qui avaient servi avec Bonaparte dans le corps royal de l'artillerie, rencontrèrent leur ancien camarade dans les rangs des armées républicaines.

Et ainsi de suite. Tous ces exemples prouvent qu'un officier français pouvait, en 1792, continuer de combattre dans l'armée française, sans être, pour cela, un condottiere de la Renaissance italienne.

L'empereur Napoléon n'est pas encore tout à fait sorti des nuages de la légende. Nous l'avons vu, jusqu'ici, sous deux formes également illusoires : 1" le vieux Napoléon des gens du peuple, « bon zigue » ou tyran abominable, petit caporal ou « ogre de Corse », selon les besoins de la politique courante et au gré des bourrasques de l'opinion; 2" le récent Napoléon des gens de lettres : froidement ambitieux, tranquillement féroce, un Julien Sorel botté, éperonné, couronné. A la fin du siècle, qu'il a rempli de sa gloire, qu'il continue de régir par ses institutions, mais que ses pâles imitateurs ne peuvent plus effrayer, nous avons entrevu enfin le Napoléon des historiens.

Grâce à la science lucide et au talent probe de M. Ghuquet, le colosse déjà s'humanise, le bloc se colore, l'énigme s'éclaire. A travers les brouillards accumulés par l'esprit d'adulation et par la manie du dénigrement, nous apercevons enfin la réalité, trop flexible et multiforme pour entrer dans l'armature des systèmes préconçus. Nous assistons aux moments successifs qui sont la condition même de la vie. Nous apercevons, au lieu du fantoche de mélodrame qu'inventa la crédulité popu-

laire, à la place du mannequin de comédie qu'imagina le dilettantisme des lettrés, une créature humaine, sujette aux lois de l'existence, soumise à l'action du temps, accessible aux changements qui nuancent la série de nos actes. Dans ce récit, où s'inscrit presque jour par jour la Jeunesse de Napoléon, il est aisé de distinguer trois états d'une même personne.

C'est d'abord le petit collégien de Brienne, dépaysé, effarouché, taquiné ou taquin, bon camarade et peu expansif, bon élève sans rien de brillant, grand liseur des Vies de Plutarque, songeant à ses parents qu'il ne voit plus, pleurant à chaudes larmes en récitant les vers de Delille sur V Exilé de Tahiti, parce que l'image de ce Tahiticn lui fait faire un retour sur lui-même, exilé loin de sa Corse natale...

C'est ensuite le « cadet-gentilhomme » de l'Ecole militaire, engoncé dans son habit, gêné aux entournures, jauni comme un polytechnicien par l'abus des mathématiques, — attristé, raidi par le caporalisme claustral de la maison, talonné par les examens, privé de vacances, songeant à son père mort, à sa mère veuve, à ses frères sans avenir, honorablement noté mais sans éclat, — estimé de ses maîtres, amicalement raillé par ses camarades, à cause de ses prétentions à la vertu et de ses tirades sentimentales sur la Corse.

C'est enfin le lieutenant Bonaparte, déniaisé,

LA VIE ET LES LIVRES, o* sene. -!<

déridé, détendu, libre d'examens, ivre de liberté, tout fier de porter l'uniforme du corps royal de l'artillerie, joyeux et sobre, laborieux et mondain, canonnier plein de zèle et danseur enclin aux innocentes amourettes, savourant, avec deux ou trois camarades, ce qu'il appelle la divine amitié, banquetant bruyamment en l'honneur de sainte Barbe, patronne des artilleurs; très ferré sur la théorie, sollicitant des congés pour aller en Corse, mais piochant dur dans sa chambre de Valence ou d'Auxonne, très soucieux d'obéir à l'ordonnance de 1720, qui prescrivait aux officiers « d'avoir de Vambition, d'étudier chez eux, d'aller, par leurs méditations et leur application, au delà des instructions données, d'acquérir, par des progrès quotidiens, le 'premier mérite de leur profession ».

Jeunesse pensive, sérieuse, exemplaire, en somme; aurore indécise et touchante d'une journée d'orage.

En 1789, le lieutenant Bonaparte a vingt ans. Encore quelques années, et son historien sera obligé de nous montrer comment, après cette enfance généreuse, son héros fut gâté par l'exercice précoce de la toute-puissance, égaré par l'ivresse du triomphe, porté au mépris du genre humain par les trahisons des politiciens et par l'expérience quotidienne de leur servilité.

a C'est une espèce de Sarrasin, disait Michelet,

— C'est un mauvais aénéral, liasardait Lanfrev.

— C'est un garnement! criait le général lunir.

— C'est un condottiere de la Renaissance, affirmait Taine.

— C'est le jobard de Sainte-Hélène! » grondait M. Pierre Laffitte, en ses entretiens du Collège de France et du café Voltaire.

Ainsi chacun entreprend de définir l'empereur Napoléon :

Lui toujours! lui partout!...

Ici, M. Arthur Chuquet intervient, les bras chargés de dossiers, la mémoire gonflée de renseignements, la bouche pleine de paroles instructives \ Il est incroyablement « documenté », M. Chuquet. Toute la littérature napoléonienne est présente à son esprit. Déjà, dans son premier in-octavo, il avait réuni tous les textes qui pouvaient contribuer à faire connaître ce collège de Brienne, cette École militaire et ce régiment delà Fère-artillerie où Napoléon Bonaparte fit ses pre-

1. La Jeunesse de Napoléon, par Arthur Chuquet, t. II : La Révolution, 1 vol. in-8 cavalier, Paris, Armand Colin etC'', 1898.

mières études et ses premières armes. Nous avons étudié en détail cet important morceau de biographie, qui est, à vrai dire, moins un récit continu qu'un admirable catalogue de faits. L'infatigable M. Arthur Ghuquet nous laisse à peine le temps de respirer. Le voici qui revient, avec une nouvelle moisson de faits liés en gerbes, de dates nouées en bouquets, de notes assemblées en guirlandes et de chiffres qui sillonnent de clarté le fourmillement touffu des pages, ainsi que des fusées de feu d'artifice. Etre savanl à ce point-là, c'est être artiste. L'érudition, poussée à ce degré d'exubérance, est une manière de virtuosité. Je ne sais pas où M. Ghuquet trouve le loisir de dépouiller tout ce qu'il dépouille et d'extraire tout ce qu'il extrait. Cette fois, il a glané de jolies trouvailles dans les vieilles paperasses du ministère de la Guerre, libéralement offertes à ses investigations par son ami, M. l'archiviste Léon Hennet. Les archives nationales, dont il connaît familièrement les détours, lui ont aussi procuré des gains précieux et de vives joies. Le Napoléon inconnu, de M. Frédéric Masson, lui fut un répertoire inépuisable d'anecdotes curieuses, de pièces inédites et de preuves probantes. Mais c'est surtout aux Gorses qu'il s'adressa pour bien connaître le héros corse qui est devenu, depuis quelque temps, l'objet préféré de ses soins.

Les Corses sont toujours très fiers de Napoléon Bonaparte. On parle souvent de lui dans Fàpre solitude des maquis. Et même son fantôme apparaît dans le décor, plus moderne, des réunions électorales. On m'a conté que, pendant les récentes élections, le plus spirituel des candidats corses fut violemment pris à parti par un capitaine retraité, qui lui dit en tordant une moustache a m ère :

« C'est humiliant, monsieur, c'est humiliant de penser que la Corse, après avoir été représentée par Napoléon Bonaparte, est maintenant représentée par vous ! »

Le candidat, loin d'être interloqué par cette interruption, se redressa d'un air digne, fit un geste oratoire et s'écria :

« Mes chers concitoyens, soyez persuadés que si Napoléon était ici, je m'effacerais devant lui! »

Cette réponse, hien corse, mit tout le monde d'accord. Le spirituel candidat fut autorisé à représenter la Corse à Paris, où son esprit n'est pas moins apprécié qu'à Bastia et à Sartène.

Les Corses ne se contentent pas d'invoquer Napoléon dans les moments décisifs. Ils ont étudié, ils étudient passionnément sa vie, ses écrits, ses actes. Le président de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse, M. l'abbé Letteron, publie incessamment des documents d'archives qui permettent aux historiens de

ressusciter ce « milieu » bastiais et ajaccien, où le jeune lieutenant Bonaparte, tout enfiévré de patriotisme corse et de jacobinisme français, consacrait ses loisirs à exercer, sur ses compatriotes, cet instinct de commandement, auquel la docilité de la France ofTrit plus tard un domaine plus étendu.

Le comte Costa de Bastelica, descendant de Nunzio Costa, qui fut lieutenant de la gendarmerie impériale en Corse, a obligeamment ouvert à M. Chuquet son chartrier de famille. L'auteur de La Jeunesse de Napoléon a pu y voir, par des pièces authentiques, combien TEmpereur était fidèle à ses amitiés corses. Jamais un Corse ne lui demanda une place en vain. Napoléon écrivait, de Nice, au docteur Costa, le 28 brumaire an III :

J'ai reçu la lettre que tu m'as écrite avec un vrai plaisir. C'est la première fois que j'en reçois de toi. Tu as tort de penser que j'eusse mis jamais la moindre négligence à ce qui pourrait t'intéresser. Marinaro et les autres sont employés dans une compagnie de gendarmerie. Je ferai ce qu'il me sera possible pour leur avancement. Ton frère est quelquefois mauvaise tête; il agit avec ses amis comme avec des étrangers. Il ne doit pas moins compter sur moi comme sur une personne qui lui est entièrement attachée. Donne-moi quelquefois de tes nouvelles.

Le docteur Costa fut conservateur des eaux et forêts en Corse. Pascal Costa fut inspecteur des octrois en Corse et sous-préfet de Calvi.

M. Giubega, conseiller à la cour d'Aix, a bien

voulu rechercher, pour M. Chuquet, Ihistoire de ses ancêtres qui, eux aussi, éprouvèrent la durée et la bienfaisance des affections corses où se plaisait Fàme ardente de Napoléon Bonaparte. L'abbé Vincent Giubega — gracieux poète que l'on a surnommé FAnacréon de la Corse — fut nommé, en 1800, juge au tribunal d'appel d'Ajaccio. Xavier Giubega, capitaine de la garde nationale de Galvi, occupa un emploi de son grade dans ces bataillons de volontaires corses où Napoléon Bonaparte avait été lieutenant-colonel en second. Il passa ensuite à l'armée d'Italie où il fut nommé adjoint de l'adjudant-général Arena. Il mourut préfet de la Corse.

M. Chuquet doit de précieuses indications à la famille Susini, qui reçut des marques particulières de la bienveillance impériale. Jean-Dominique Susini, d'abord soldat au Royal-Corse, fut lieutenant au 2^ bataillon des volontaires corses, capitaine à la 17*' demi-brigade d'infanterie légère, adjudant de place à Pizzighettone et à Osoppo, finalement admis au service de l'Empereur à l'île d'Elbe.

D'autres Corses, amicalement poussés dans les emplois publics par l'inQuence de Bonaparte et de ses frères, méritent encore d'être mentionnés.

L'abbé Coti, né à Zevaco, électeur du canton de ïalavo et procureur-syndic du district d'Ajaccio, ne pouvait se passer de la conversation des

Bonaparte. Il vivait à leur table. Et c'est par leur intermédiaire qu'il obtint des places du gouvernement. On le nomma d'emblée capitaine dans l'armée française. Grâce à la protection de Saliceti, un autre de ses compatriotes, alors puissant, il obtint, en même temps que le brevet de son grade, quatre couvertures de laine, quatre paires de draps, et quatre aunes de drap bleu pour se tailler un uniforme. Le 22 août 1797, Bonaparte éleva l'abbé Coti au rang d'adjudant-major de la citadelle de Milan.

C'est invraisemblable; mais c'est vrai.

Pierre Peretti, adjudant-major du 2^ bataillon corse, fut, en 1801, nommé chef de bataillon et mis à la disposition de Murât. M. Ghuquet publie un certificat, signé de Bonaparte, et ainsi conçu : c( Je certifie que le citoyen Pierre Peretti a servi en qualité d'adjudant-major du second bataillon des volontaires du département de Corse depuis sa création en 1792 et qu'il s'y est comporté avec républicanisme. » Peretti, reconnaissant, écrivit à son bienfaiteur : « Je vous dois une existence honorable, il ne me reste rien à désirer et vous avez fait un heureux de plus. »

Jean-Baptiste Galeazzini, maire de Bastia, fut nommé, en 1803, commissaire général de l'île d'Elbe, et demeura huit années dans ce poste. Il devint ensuite préfet de Maine-et-Loire. Il fut baron de l'Empire. Son frère, Pierre Galeazzini,

fut employé dans la campagne d'Italie. Mais, comme il aimait un peu trop l'argent, Napoléon se débarrassa de lui en le cédant au roi Murât qui le fît colonel.

Le diacre Varese trouva, dans la marine, l'occasion d'exercer son talent et de contenter son ambition. Commissaire principal des îles du Levant, agent maritime à Corfou, sous-inspecteur du port de Toulon, ordonnateur à Saint- Domingue, il mourut en 1807. Sa veuve fut pensionnée par ordre de l'Empereur, et ses deux fds, Aristide et Timoléon, furent élevés gratuitement au lycée de Marseille.

Dominique Leoni, sergent du régiment de la Fère, désirait une place un peu plus reluisante. Il adressa une requête au Premier Consul, qui le nomma, le 7 novembre 1800, garde d'artillerie en Corse, bien que le requérant n'eût point de droits à cette promotion.

Santo Bonelli, de Bocognano, a laissé, dans son canton, le souvenir d'un agronome tenace. Il transforma son maquis en terre de labour. Il planta des oliviers et des vignes. Il éleva des moutons. Mais, avant de se livrer à ces travaux champêtres, il avait guerroyé à côté de Napoléon. En 1796, aidé de tout son clan, de ses parents, de ses amis, il avait soulevé l'île contre une incursion des Anglais. Et Bonaparte lui écrivit : « Vous vous êtes acquis des droits à la

reconnaissance nationale!» En 1804, désirant être nommé chef de bataillon, Santo adressa des doléances au Premier Consul : « Permettez, disait-il, que le plus zélé de vos admirateurs, le plus sincère et le plus fidèle des braves militaires que vous avez conduits à la victoire, vienne se rappeler à Fhonneur de votre souvenir. Oui, général consul, j'ai le même cœur, le même courage, la même prudence que j'ai montrés en servant sous vos ordres ; j'ai été un instant oublié, humilié; mais vous daignerez jeter un regard sur ma position. » Santo Bonelli, en 1808, captura, dans une église, cent quarante-huit brigands. Nommé colonel de gendarmerie dans le royaume de Naples, il fut un des derniers fidèles de l'infortuné Murât.

Je pourrais allonger indéfiniment cette liste. Toute la Corse y passerait. De tous ces étatscivils, reconstitués par M. Chuquet, il résulte que Napoléon Bonaparte fut incroyablement attaché à son île natale. Nous avons ici l'image d'un Napoléon familial, local, essentiellement Corse. Nul député d'arrondissement ne fut plus soucieux de ses électeurs que lui de ses compatriotes. Pendant toute la durée de ses années d'apprentissage, il a beau être officier du roi de France, il se considère surtout comme le délégué des Corses sur le continent européen. A Valence, au mess des lieutenants, il fatis^ue ses camarades

par des dissertations interminables sur la Corse. On trouve cet insulaire un peu « fâcheux » (nous dirions aujourd'hui un peu « raseur »). On se moque de lui. On rit, lorsqu'il s'engage dans ses haransrues coutumières. On raille son accent de province et ses locutions de terroir. Il se console de ces déboires en écrivant à Pozzo di Borgo : « Qu'ils nous dédaignent dans leurs pays, mais qu'ils ne viennent pas nous dénigrer et nous humilier dans nos montasfnes ! »

Solitairement, il s'échauITe en songeant à la Corse. Il improvise fiévreusement des Lettres sur la Corse, et il soumet cette œuvre passionnée au iu2fement de l'abbé Ravnal. Il aimait cet abbé, qui avait prédit aux Corses le rétablissement de leur 2rouvernement national et la fin de l'injuste domination des Français. Il griffonnait des romans, des nouvelles, dont les héros ne parlaient que de la Corse. « J'ai puisé la vie en Corse, disait un de ces personnages, j'ai puisé la vie en Corse, et avec elle un violent amour pour mon infortunée patrie et pour son indépendance. » Il jetait sur le papier des phrases comme celle-ci : « Les Corses ont pu, en suivant toutes les lois de la justice, secouer le joug génois et peuvent en faire autant de celui des Français. Amen. »

Le 3 mai 1786, étant sur le point de partir en congé de semestre, il songe qu'il ne verra dans son pays que des hommes « lâches et rampants ».

« Quel spectacle ! s'écrie-t-il, mes compatriotes chargés de chaînes et qui baisent en tremblant la main qui les opprime ! Ce ne sont plus les braves Corses, ennemis des tyrans! » Et il continue : « Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissions, vous avez encore corrompu nos mœurs ! » Ce n'est pas tout. Le souvenir d'Harmodius et d'Aristogiton, justiciers des tyrans, se présente à son esprit : « Si je n'avais qu'un homme à détruire pour délivrer mes compatriotes, je partirais au moment même et j'enfoncerais dans le sein des tyrans le glaive vengeur... Quand la patrie n'est plus, un bon patriote doit mourir! »

Heureusement, la Révolution commençante fît dévier vers d'autres pensées le génie de cet officier tumultueux. Les institutions nouvelles bousculèrent soudain les fonctionnaires royaux, les intrus que tout bon Corse considérait comme les pires suppôts de la tyrannie. Le vicomte de Barrin, commandant en chef de l'île de Corse, le chevalier de la Ferandière, commandant d'Ajaccio, M. de Maudet, commandant de Calvi, M. de Lajaille, capitaine à Ajaccio, sans compter les intendants, les subdélégués et autres seigneurs de moindre importance, furent obligés, surtout après la prise de la Bastille, de se débattre contre toutes les tètes chaudes de la plaine et de la montagne.

Napoléon Bonaparte, alors lieutenant en second

de la compagnie des bombardiers de Coquebert dans le régiment de la Fère, sollicita un congé, et partit le 16 octobre 1789, afin de se mêler aux agitations de son pays. Il trouva la Corse changée. Les gens d'Ajaccio se promenaient gravement, tous les soirs, sur les bords de leur golfe merveilleux, guettant les navires pour avoir des nouvelles de France. Et Napoléon, pour la première fois 5 aima cette France, d'où venait, avec la brise marine, un souffle de liberté. Il salua, dans Tavènement du régime nouveau, les franchises de la Corse. L'horreur de la domination tracassière que la royauté venait d'imposer à son pays le rendit républicain.

Mais il fut, dès ce temps-là, un républicain très impérieux. Il commença par prendre le commandement de sa famille, régentant ses frères et sœurs, morigénant Caroline, lirondantElisa, mettant aux arrêts le paresseux Joseph et le fantasque Lucien. Ensuite, il entreprit de diriger le mouvement contre les notaires royaux, contre les greffiers, contre les commis de la douane, contre tous les agents « étrangers » dont la présence déshonorait son île. Il convoquait ses concitoyens dans les églises et leur débitait des discours. Il faisait signer des pétitions. Il devint le principal meneur de la révolution en Corse. Et, dès lors, il fut, parmi ses compatriotes, le plus chaleureux apôtre de la nation française : « Elle nous a ouvert son

sein, s'écriait-il; désormais, nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes : il n'est plus de mer qui nous sépare! »

Le 26 décembre 1792, le chevalier de la Ferandière, commandait d'Ajaccio, adressait au ministre de la Guerre un rapport où l'on peut noter ce détail : « Des esprits exaltés par des lettres particulières, par des papiers publics, mettent la fermentation dans l'île... Une douzaine de particuliers illuminèrent leurs fenêtres, et on lisait : Vive la nation/ Vive Paoli! Vive Mirabeau! sur celle de M. Bonaparte, officier d'artillerie du régiment de la Fère. Ce jeune officier a été élevé à l'Ecole militaire, sa sœur à Saint-Cyr, et sa mère, comblée de bienfaits du gouvernement. Cet officier serait bien mieux à son corps, car il fermente sans cesse. »

M. Chuquet nous rapporte, par le menu — avec une grande insistance de détails et d'anectodes, — tous les effets de cette fermentation. Il nous montre le futur empereur, presque toujours absent de son corps, et uniquement préoccupé des affaires politiques de son département. Rien ne se fait, là-bas, sans Bonaparte. C'est lui qui préside aux élections; sa maison, sa table sont ouvertes du matin au soir et du soir au matin, à des agents électoraux qui vont rabattre des voix dans la campagne.

Il avait une façon bien corse de se concilier le

suffrasTe des électeurs influents. Un jour, n'étant pas très sur de la sympathie d'un nommé Morati, qui était puissant, il manda François Bonelli, qu'il savait homme de main et fort résolu.

« Par la Madone! lui dit-il, je te prie de m'amener Morati.

— Où est-il, Xapolione?

— Chez les Peraldi.

— Bien. )^

Bonelli prend son fusil et court chez les Peraldi. Il trouve la famille à table.

a Que personne ne Lougeî s'écrie-t-il d'une voix tonnante, en couchant en joue le maître de la maison... Et maintenant, Morati, viens avec moi!

— Où?

— Tu le sauras! »

Morati obéit en tremblant. Quelques instants après, il arrive chez Bonaparte qui lui dit avec un sérieux imperturbable :

« J'ai voulu que vous fussiez libre. Vous ne l'étiez pas chez Peraldi. Ici vous êtes chez vous. »

Quel dommage que Mérimée ne nous ait pas conté cette histoire corse !

Et donc, il résulte des récits de M. Chuquet que Napoléon Bonaparte ne fut pas un Sarrasin, comme le voulait Michelet, ni un condottiere, en dépit de Taine, ni simplement le « jobard de Sainte-Hélène », malgré les affirmations de M. Pierre Laffitte.

C'était avant tout un Corse, le plus Corse de tous les Corses. C'est peut-être pour cela qu'il devint empereur, lorsqu'il eut annexé la France à la Corse. On remarque, en effet, que les Corses, à peine libérés d'un long esclavage, ont montré une prédilection particulière pour l'exercice de l'autorité. Ils sont volontiers maîtres d'étude, sergents de ville, commissaires de police, gendarmes. Or, qu'est-ce qu'un empereur, sinon un pion en chef, un policier supérieur, un gendarme souverain? La place d'empereur étant devenue vacante, il était naturel qu'un Corse la sollicitât et l'obtînt.

Telle est — ou peu s'en faut — la thèse ingénieuse, un peu paradoxale, de M. Chuquet. Cette biographie minutieuse élucide certains points obscurs de la vie de Napoléon Bonaparte, empereur des Corses. On comprend mieux l'aventure du duc d'Enghien, si l'on considère l'enlèvement et l'exécution de ce malheureux prince comme une simple vendetta.

IIP

Au temps de la Restauration — quand la France supportait mal un gouvernement sans gloire et une paix sans dignité — quelques Fran-

1. La Jeunesse de Napoléon : Toulon, par Arthur Chuquet. 1 vol. in-8, vi-332 p. Paris, Armand Colin etG'%1899.Cf. Georges

çais, témoins d'une République inoubliable et d'un Empire éblouissant, se consolaient de leur misère présente en songeant aux splendeurs du passé.

Tout servait de prétexte à cette résurrection des grandes journées où la nation française avait conquis, par un effort surhumain, l'admiration de l'univers émerveillé. On opposait la magnificence de ces souvenirs à la vilenie du réoime, à la vulgarité régnante, à la bassesse d'une Chambre servile, à la médiocrité intrigante des ministres du roi. Cette sorte d'antithèse est le divertissement habituel des peuples malheureux.

En 1820 — le duc d'Angoulème étant amiral de France, et aussi colonel-général des carabiniers et des dragons — le libraire Ladvocat vendait à sa clientèle de bourgeois libéraux et de grognards en demi-solde des calendriers tricolores. Je possède, dans ma petite collection de documents historiques et pittoresques, un de ces calendriers séditieux. Il est intitulé :

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