PERSONNAGES
Otiion, prince Bismarck de Schoenhausen, chancelier de
l'empire d'Allemagne.
Jules Favre, ministre des Affaires étrangères de la
République française.
1. Voir René Bazin, Les Oberlé (43'' édition), 1 vol. grand in-] 8, Paris, Calmann-Lévy. — Le colonel Laussedat, La délimilaLion de la frontière franco-allemande, p. l'y et suiv. (chez Delàgrave). — Antoine Guilland, professeur d'histoire à l'École polytechnique suisse, U Allemagne nouvelle et ses historiens, p. 132-133, 209, 2o5 (chez Félix Alcan). — Patiens, V Alsace devaîit l'Europe (chez OllendorlT). — Jean Heimweh, La question d'Alsace (chez Hachette). — Pensons-y, parlons-en (Librairie Armand Colin); etc.
PouYER-QuERTiER, plénipotentiaire de la République franraise.
Harry, comte d'Arnim, plénipotentiaire de S. M. l'empereur d'Allemagne.
Eugène de Guulard, plénipotentiaire de la République franraise.
La scène se pasi^e à Francfort-sur-le-Mein, le 10 mai 1811 .
Bismarck. Eli bien, messieurs, nous allons signer.
Jules Favue. Hélas!
Bismarck. Je supplie Votre Excellence de ne point dire : « hélas! »
Jules Favre. Je dis « hélas! » parce qu'il est évident que rxUlemag"ne veut réduire la France au rang d'une puissance de second ordre.
Bismarck. Oh ! je sais bien que la délégation de Tours, dans une proclamation officielle, a déjà répandu ce mauvais bruit. Mais je demande à Yotre Excellence la permission de protester contre une légende qui pourrait émouvoir les personnes non familiarisées avec le langage usuel des négociations diplomatiques. Je regrette que MM. Crémieux, Glais-Bizoin et Fourichon, signataires de ladite proclamation, aient cru devoir accorder le crédit de leurs noms à une pareille billevesée.
Jules Favre. Cependant...
Bismarck. Voyons! La cession de Strasbourg et de Metz, à laquelle nous prétendons, comporte,
dans sa connexion territoriale, une diminution du territoire français égale à peu près à l'agrandissement de ce territoire par l'annexion de la Savoie et de Nice...
Jules Favre. Mais la population de l'Alsace- Lorraine dépasse de 750 000 âmes la population de la Savoie et du comté de Nice!
Bismarck. C'est vrai. Mais si l'on se rappelle que la France, d'après le recensement de 1866 {Aimanach de Gotha) compte 38 millions d'àmes, et, avec l'Algérie, 42 millions, vous conviendrez qu'une diminution de trois quarts de million ne change rien à l'importance de la France vis-à-vis de l'étranger; tout au contraire, elle laisse à ce grand Etat les mêmes éléments de puissance à l'aide desquels il a été en mesure d'exercer, dans la guerre d'Orient comme dans la guerre d'Italie, une influence si décisive sur les destinées de l'Europe. J'ai toujours été fort éloigné de faire la moindre allusion blessante aux conséséquences de la guerre actuelle pour la position future de la France dans l'ordre européen.
Jules Favre. L'Alsace et la Lorraine veulent rester françaises...
Bismarck. Rester? rester? Nous prétendons^ nous, que l'Alsace est allemande. Ce n'est pas moi qui le dis. Ce sont des hommes très savants, très graves. Tenez, connaissez-vous le professeur Treitschke, de Berlin?
LA VIE ET LES LIVRES. 6' SériC. 13
i94 LA VIE ET LES LIVRES
Jules Fayre. Non.
BiS3iARCK. Eh bien, M. Henri de Treitschke, historiographe 4e S. M. le roi de Prusse et professeur à rUniversité de Berlin, a fait une chanson que je vous chanterai si vous voulez. C'est la chanson de V Aigle Noir :
Aigle noir, au clair regard,
Contemple les armes brillantes
De tes bandes de héros teutons!...
Sus, guerriers germains!
Tout l'équipage sur le pont!
Vaillant cavalier, enfourche ton coursier!
Chasseur,, quitte ta retraite!...
Rendez-nous la cathédrale de Strasbourg
Et délivrez le fleuve allemand!
Ils sonnent bien la charsre, nos Adeux professeurs! Youlez-vous maintenant que je vous cite une page de la grande Histoire romaine qu'achève mon vieil ennemi M. Théodore Mommsen? Justement, un de mes secrétaires vient de m'envoyer ce texte. Veuillez écouter, messieurs :
Nous voyions avec douleur le drapeau français flotter sur cette merveilleuse cathédrale de Strasbourg, chefd'œuvre de l'architecture allemande. Si nous lisions les poésies écrites par Gœthe, étudiant à Strasbourg, et, dans son Autobioçfraphie, la délicieuse idylle de Sesenheim, la plus vive, la plus belle incarnation poétique de V amour allemand^ nous ne fermions pas le livre sans nous demander comment nos pères avaient pu laisser ravir ce champ sacré de notre poésie par des étrangers pour qui ces fleurs n'exhalaient pas tous leurs parfums et que nous savions occupés à extirper notre langue, nos coutumes et notre culte.
Voilà, messieurs, ce que disent les savants allemands.
PouYER-QuEKïiER. Gela rappelle un mot historique de votre roi Frédéric II, ami de notre Voltaire. Frédéric II, entrant en Silésie, disait : « Je prends dabord; je trouverai toujours des pédants pour prouver mes droits. »
BiS3L\RCK. Vous, monsieur Pouyer-Quertier, vous me plaisez... Vous avez de la bonne humeur et de la riposte. Avec vous, on peut toujours s'entendre. Vous devez être très sceptique en politique et très habile en affaires . Je vous dirai donc franchement que les arguments les plus médiocres sont bons lorsqu'on a pour soi la majorité des baïonnettes... Mais nous perdons notre temps à causer. Allons, messieurs! signons.
Ce scénario — si toutefois il était revêtu de l'indispensable visa de la censure — pourrait servir de prologue au roman que M. René Bazin vient de consacrer à la question d'Alsace.
L'article II du traité qui fut signé à Francfort, le 10 mai 1871, par MM. Jules Favre, de Bismarck, Pouyer-Quertier, d'xVrnim, de Goulard, est ainsi conçu.
Les sujets français originaires des terrains cédés, domiciliés actuellement sur ce territoire, qui entendront conserver la nationalité française, jouiront, jusqu'au 1*^'' octobre 1872, et moyennant une déclaration préalable, faite
à l'autorité comptHente, de la faculté de transporter leur domicile en France et de s'y fixer, sans que ce droit puisse être altéré par les lois sur le service militaire, auquel cas la qualité de citoyen français leur sera maintenue.
Ils seront libres de conserver leurs immeubles situés sur le territoire réuni à l'Allemaiine.
M. René Bazin a longtemps médité ce grimoire. Son instinct de juriste, sa clairvoyance de patriote, sa divination de romancier ont discerné, à travers ces lignes perfides, la menace des drames cruels et des conflits tragiques qui, selon le brutal calcul du vainqueur, devaient, aussitôt après la conclusion d'une paix boiteuse, diviser l'Alsace contre elle-même.
Il a écrit Les Oberlé, histoire d'une famille alsacienne qui soufl're, en son fond le plus intime et, pour ainsi dire, en ses œuvres vives, d'être tiraillée, torturée par « la question maîtresse, irritante et fatale, celle qu'on n'évite pas, celle qui unit et qui divise, qui est au fond de toutes les relations sociales, des honneurs, des vexations comme des institutions, celle qui tient, depuis trente ans, l'Europe en armes ».
Le grand-père Philippe Oberlé, fondateur d'une scierie mécanique à Alsheim, ancien député protestataire à la Diète de l'Empire, est vieux, impotent. L'âge a éteint, dans ses yeux mornes, la flamme dont naguère s'illuminait son resrard dès
qu'on parlait des souvenirs de Tannée terrible. Sa voix affaiblie ne sait plus exprimer les sentiments d'invincible fidélité qui sont le ressort essentiel de sa vie intérieure. Mais il n'a rien oublié. Il a lutté tant qu'il a pu, contre la germanisation de l'Alsace. Toutes les images de l'invasion et tous les spectres de la défaite sont encore présents à sa vue. Tant qu'il vivra, il songera aux razzias des ulilans, à l'incendie de Strasbourg, à la mutilation de la frontière, au deuil inoubliable des Alsaciens.
Le vieux Philippe Oberlé, trop infirme pour s'occuper de ses affaires industrielles, est remplacé à la tête de l'usine, par son fils, Joseph Oberlé.
Celui-ci, né vers 18i8, a fait ses études au lycée Louis-le-Grand, au temps où M. Rouland était ministre de l'Instruction publique. Etudiant à l'Ecole de droit, il ne fut pas de ceux qui vouèrent leur jeunesse à une opposition généreuse contre le régime arbitraire de l'empire. Tandis que plusieurs de ses compatriotes, les Scheurer, les Risler, les Chauffour, les Kestner dédaignaient les avances d'un césarisme soidisant libéral, M. Joseph Oberlé sollicita et obtint une place dans la hiérarchie officielle. Il ambitionna l'honneur d'endosser un habit brodé d'argent. Il fut attaché au cabinet du préfet de la Charente. Et M. Chevandier de Yaldrôme,
ministre de Tliitérieur, allait lui offrir une souspréfecture, lorsque tous ses projets d'avancements administratifs furent dérangés par cette déclaration de guerre du 19 juillet 1870, qui bouleversa l'univers entier, et par cette réA'olution du 4 septembre, qui bouscula tant de préfets.
M. Oberlé fils échangea son chapeau à cornes et son épée à poignée de nacre contre un képi de erarde mobile et un sabre-baïonnette. Il 2:uerroya dans l'armée de l'intrépide et tenace Chanzy, et fut un des infatigables piétons de cette campagne de la Loire où l'on marcha sans cesse afin de refuser à l'ennemi toute occasion de bataille rangée et de profiter du moindre avantage de terrain ou de moment, contre les innombrables régiments du grand-duc de Mecklem bourg et du prince Frédéric-Charles.
Rentré dans ses foyers, après la conclusion de la paix, M. Joseph Oberlé lut l'article II du traité de Francfort, relatif à l'option, et se demanda quel était son devoir.
Il opta pour la nationalité allemande.
Pourquoi?
Parce que son père lui-môme lui conseilla de prendre ce parti. Et certes ni l'un ni l'autre n'ont agi à la légère. Ne fallait-il pas que la scierie mécanique d'Alsheim continuât de prospérer en terre d'Alsace? Quel crève-cœur, de quitter ce coin
de terre où l'on a arandi, où l'on a travaillr, où Ton a aimé!
« Je déteste le Prussien, disait le père Oberlé. Mais je prends le seul moyen que j'ai de continuer utilement ma vie : j'étais un Français, je deviens un Alsacien. Fais de même. Je pense que ce ne sera pas pour longtemps. »
Et puis, les années passent, monotones et tristes. En vain, chaque printemps, les blondes iîUes d'Alsace demandent aux hirondelles des Vosges, si elles sont avant-courrières des étendards français. La revendication promise est lente à venir. Sans doute, les orateurs de distributions de prix, dans leurs harangues périodiques, ont conseillé longtemps aux « jeunes élèves y> de se préparer à l'accomplissement d'un grand devoir. Mais, peu à peu, ce sursum corda est devenu moins énergique, plus languissant. Les écoliers, à qui ces exhortations patriotiques furent adressées, ont quitté depuis longtemps l'armée active. Ils ont même achevé leurs périodes d'instruction dans la réserve. Ils sont entrés mélancoliquement dans la territoriale et renoncent à l'espoir de voir quelque chose de nouveau avant leur congé définitif. Hélas! le paragraphe relatif aux Alsaciens et aux Lorrains a disparu du genre oratoire communément adopté dans les cérémonies scolaires. Cette manifestation verbale, qui avait au moins le
mérite d'indiquer une obligation précise, est maintenant remplacée par des élans d'idéalisme vague, par un rite nouveau qu'on pourrait appeler la diversion humanitaire et sociale, et qui n'ensaae à rien.
Alors doit-on s'étonner si, là-bas, derrière la « ligne bleue des Vosges » , les courages se lassent et les bonnes volontés se désespèrent? L'Alsacien est pourtant patient. Il sait que les années sont impuissantes à effacer le ressentiment des âmes fîères et que la Prusse n'a pas attendu moins de soixante ans pour laver le triple affront d'Ulm, d'Iéna et de Berlin.
^I. Joseph Oberlé se résigne. L'accoutumance façonne insensiblement cette âme, qui n'a pas de prétention à l'héroïsme et que le maniement quotidien des intérêts industriels et commerciaux incline à l'acceptation des faits inévitables. La scierie mécanique d'Alsheim sera exposée à la faillite, si l'administration allemande res^arde les Oberlé d'un mauvais œil. Tous les jours, l'usine a besoin des chemins de fer, de la poste, du service des eaux, du personnel forestier, douanier et voyer. Sans compter que Son Excellence le statthalter, dans son bureau, à Strasbourg, se fait remettre des rapports où sont notés les noms des irréconciliables. Les affaires sont les affaires, que diable ! La crainte des autorités est le commencement de la sagesse mercantile... C'est ainsi que
l'usine, avec ses hautes cheminées, ses turbines en émoi et le va-et-vient, Factivité intense de ses ateliers, s'interpose, comme une personne vivante, entre la France et cet Alsacien hésitant.
Je voudrais que l'aimable et délicat romancier des Oberlé eût saisi d'un trait plus puissant cette invincible influence de la maison sur l'homme. C'était là le point central de son sujet, le nœud du drame. En tout cas, M. René Bazin analyse très finement les nuances d'opinion et de sentiment qui modifient l'àme de Joseph Oberlé :
La première ferveur, pour lui et pour d'autres, diminuait. Il voyait les manifestations anti-allemandes des paysans alsaciens se faire de plus en plus rares et prudentes. Il ne faisait presque plus d'affaires avec la France ; il ne recevait plus de visites de Français, même intéressées, même commerciales. La France, si voisine par la distance, était devenue comme un pays muré, fermé, d'où rien ne venait plus en Alsace, ni voyageurs ni marchandises. Les journaux qu'il recevait ne lui laissaient aucun doute non plus sur le lent abandon que certains politiciens français conseillaient sous le nom de sagesse et de recueillement.
Donc Joseph Oberlé s'ingénie à trouver des prétextes pour colorer son erreur. Selon la coutume des gens qui ne se sentent pas en règle avec leur conscience, il s'empresse de justifier sa conduite par une doctrine et, comme dit le philosophe poméranien Emmanuel Kant en un jargon étrange,
de « maximer son action >>. Ecoutez-le chapitrer son fils Jean :
Je t'interdis de faire du chauvinisme alsacien; de t'en aller, répjétant comme d'autres, à tout propos : " La France! la France! » de porter sous ton gilet une ceinture tricolore, d'imiter les étudiants alsaciens de Strasbourg qui, pour se reconnaître et pour se rallier, sifllent aux oreilles de la police les six notes de la Marseillaise : (' Formez vos bataillons! )> Je ne veux pas de ces petits procédés, de ces petites bravades et de ces grands périls, mon cher! Ce sont des manifestations qui nous sont défendues à nous autres industriels qui travaillons en pays allemand. Elles sont en contradiction avec notre effort et notre intérêt, car ce n'est pas la France qui achète... Tu es, par ta volonté, industriel allemand; si tu tournes le dos aux Allemands, tu es perdu.
Conformément à ces principes, M. Joseph Oherlé fait élever son fils Jean au gymnase de Munich. Le jeune homme a été ensuite inscrit, en qualité d'étudiant en droit, sur les registres des universités de Bonn, de Heidelherg-, de Berlin. Les hais, les soirées, quelques fïeuretages dans le monde bavarois ou prussien ont achevé cette éducation germanique.
Pareillement, M. Joseph Oherlé a voulu que sa fille Lucienne se résignât, par intérêt, à toutes les conséquences de l'annexion. Elevée chez les religieuses de Notre-Dame, au couvent de la rue des Mineurs, à Strasbourg, Lucienne apprend le français, parce qu'il est convenable qu'une jeune
fîUe de bonne maison, même à Berlin, sache notre langue et copie nos modes. Mais l'influence du milieu, les relations, l'habitude plus forte que l'hérédité, le culte du succès assez fréquent chez les femmes de santé robuste, déterminent l'entière conversion de Lucienne au germanisme. Elle valse, elle patine, avec des valseurs et des patineurs allemands. Elle admire, sans restriction ni regrets, l'uniforme, en effet fort coquet, des hussards rhénans : l'attila couleur de bleuet, soutaché de ganses jaunes, les bottes vernies, la lance à banderole, surtout la grande tenue : le colback en peau de phoque avec son panache de crin blanc et noir, le dolman à brandebourgs blancs. Lucienne souffre volontiers que le lieutenant von Farnow lui fasse la cour. Il est visible que cette belle fille ne répugne pas à l'idée d'un prochain mariage avec cet aimable vainqueur.
Pendant ce temps. M'"'' Oberlé, née Biehler, se plaint discrètement à son frère, Ulrich Biehler, rude et brave chasseur des Vosges, qui, lui, ne sait qu'une chose : c'est qu'un Alsacien doit rester Français.
C'est ainsi que la famille des Oberlé se divise en deux camps.
Or, voyez comme la séduction de la France déjoue les plus habiles calculs! Le jeune Jean Oberlé, à mesure qu'on le traîne d'université en université, se dégoûte de la science allemande, de
la littérature allemande, de l'élégance allemande, des ripailles allemandes. Il entrevoit, comme en rêve, quelque chose de meilleur et de plus humain, une culture exquise, une civilisation supérieure. Ayant, un jour, égaré ses flâneries vers le col de la Schlucht, à l'endroit où sont maintenant les poteaux de la nouvelle frontière, il regarde la France et il croit être au seuil d'un paradis perdu. . .
Dès lors, une irrésistible nostalgie s'empare de toutes ses pensées, gouverne tous ses actes. Incorporé, en qualité de volontaire, dans ce régiment des hussards rhénans, où commande le quasifiancé de sa sœur, il ne peut se résigner à cet état de dénationalisation. Il confie ses secrètes douleurs à son oncle, le patriote Ulrich Biehler. Et il déserte, par monts et par vaux, éperdument, à travers les coups de fusil des douaniers et des gendarmes. Il est maintenant en France. Il a retrouvé la vraie patrie de son esprit et de son cœur.
Telle est la tragédie morale et sociale que M. René Bazin nous expose en un roman très honnête, très bon, où j'oserais peut-être désirer une moindre abondance d'épisodes gracieux. Je comprends d'ailleurs que l'auteur de la délicieuse Sarcelle bleue, de Madame Corentine, de La terre qui meurt n'ait pas résisté au plaisir de consacrer aux paysages d'Alsace son rare talent d'aquarelliste. Quelle page lumineuse et fraîche, que cette Récolte du houblon! La description du
« pèlerinage à Sainte-Odile », toute en jeux de lumières douces, de ciels tendres et de sentiments nuancés contraste avec Téncrgique et farouche peinture que Taine a faite du même décor. Les dialogues amoureux de Jean Oberlé et d'Odile Bastian prouvent que l'amour français vaut bien cet « amour allemand » dont le professeur Mommsen est si fier. A travers ces feuillets^ doucement coloriés, circule un parfum de discrète poésie, qui embaume de suavité la grandeur du sujet. Voilà un livre à mettre dans nos bibliothèques, à côté du Désastre, des Tronçons du glaive et des Braves Gens, de MM. Paul et Victor Margueritte. Les Oberlé ont eu un nombre considérable d'éditions C'est bon signe. L'opinion publique est
disposée, plus que jamais, à écouter la protestation du droit méconnu, l'inlassable plainte que certaines défaillances ne peuvent interrompre, l'écho de Téternel procès que rien ne saurait prescrire. En France, toutes les fois que la politique semble distraite ou absente, les Lettres, les « bonnes Lettres », les « douces et puissantes consolatrices » se chargent de l'intérim.
Il faut, par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, tourner les jeunes gens vers les grandes routes, vers le plein air, vers les endroits ou l'on respire, où l'on agit, où l'on exerce sa force, où Ton se sent devenir un homme! Assez de stations dans les antichambres ! Assez de courses forcenées vers les diplômes! Assez de sollicitations et de mandarinats! Il fauttirer la jeunesse de toutes ces salles d'attente où elle végète et s'aiml. Il faut
1. André Chevi-illon, Dans l'Inde^ 1 vol. in-12, Paris. Hachette. — Sydney Smilh et la Renaissance des idées libérales en Angleterre au A'/X" siècle, 1 vol., ibid. — Terres mortes : The'baïde, Judée, 1 vol., ibid. — André Bellessort, La Je une Amérique : Chili et Bolivie, 1 vol. in-12, Paris, Perrin. — Pierre Leroy-Beaulieii, Les nouvelles sociétés anglo-saxonnes, Australie et Nouvelle- Zélande, Afrique australe, 1 vol. in-18 Jésus, Paris, Librairie Armand Colin.
la faire démarrer de tous ces ronds-de-cuir où elle se cramponne.
Cette œuvre de l)ienfaisance est tellement nécessaire que les meilleurs d'entre nous s'y emploient, s'y développent ou s'y transfigurent. Tel explorateur s'est fait journaliste, conférencier, prédicateur, pour répandre la bonne doctrine. Tel autre qui conseille aux jeunes filles (et combien il a raison!) de ne point fleureter avec les gardénias sédentaires et dimposer à leurs fiancés un stage dans les lointaines colonies. D'autres encore se distraient du théâtre et de ses pompes illusoires, du boulevard et de ses bocks insipides, pour secouer nos torpeurs, réveiller notre inertie, et nous rappeler l'image de cette « France extérieure », qu'une politique quasiment chinoise risquait de nous faire oublier.
Je voudrais aider de mon mieux cette belle croisade en ouvrant La vie et les livres aux ouvrages qui ont été librement écrits loin des bureaux où l'on s'étiole, des salons où Ton s'anémie, des brasseries où l'on s'empiffre et des parlotes où l'on se chamaille. Mon Dieu! je n'ai que l'embarras du choix. Je pourrais, grâce à Grosclaude, circuler sur la carte de Madagascar aussi aisément que sur l'asphalte du boulevard. Notre ami Marcel Monnier nous ouvrirait fort aimablement les profondeurs de la France noire qu'il a explorée avant de faire partager aux lecteurs du Temps les
aubaines de son « tour d'Asie ». La traversée de l'Afrique, sur les pas de Dybowski, du colonel Monteil, du lieutenant de vaisseau Hourst, nous paraîtrait facile et agréable. M. Yilletard de Laguérie nous montrerait, à travers le clayonnage des vérandas coréennes, quelques beaux drames que nous verrons peut-être un jour représentés sur le tbéàtre de la Porte-Saint-Martin, lorsque M. Rostand ou M. Sardou auront fait le tour du monde.
Jean Hess, l'Homère du Dahomey, nous révélerait, en des récits dont l'exotisme est très neuf, la vie simple et touchante de VAme nègre, la chanson des griots, la poésie des pagnes, la musique des tams-tams, la saveur du cacao-chouva, et ce baiser des femmes zanzibarites, qui a (disent les connaisseurs) la fraîcheur cVune neige noire!...
Mais les vaillants hommes dont je viens de citer les noms et les œuvres sont, presque tous, des explorateurs de profession. Ce sont des « entraîneurs » . Je voudrais étudier de préférence quelques tt entraînés ».
MM. André Ghevrillon, André Bellessort et Pierre Leroy-Beaulieu ont compté parmi les meilleurs élèves des lycées et des Facultés de la République. Leurs noms figurent, en bonne place, sur les tableaux d'honneur et sur les listes des palmarès. Ils furent primés dans les concours.
LA VIE ET LES LIVRES. 6" Sériê. 1 ■*
Ces jeunes gens, surchargés de diplômes, gavés de doctrine, accablés de scolarités, fatigués d'examens, auraient pu, comme tant d'autres, limiter leur horizon aux quatre murs de quelque établissement pédagogique, piétiner devant les guichets de l'Etat et allonger l'interminable file des lauréats en détresse.
Ils ont mieux aimé se donner de l'air.
C'est dans l'Inde que M. André Chevrillon alla secouer la poussière des rhétoriques et des philosophies où s'était attristée son adolescence. Dès qu'il eut dépassé le canal de Suez et qu'il vit flamboyer, sous le soleil, l'étincellement monotone et superbe de la mer Rouge, il ne songea plus aux salles moroses où il venait de subir les épreuves de l'agrégation. Quand le paquebot eut jeté l'ancre à l'escale d'Aden, il fut heureux de sauter dans un canot, de descendre à terre, de se promener parmi les pastèques d'un marché indigène; il fut étonné de voir que les négrillons d'Arabie sont plus joyeux que nos potaches.
Oh! quelle délicieuse aventure, après trois jours de roulis et de tangage, que cette halte dans le paradis de Ceylan ! Les bons cocotiers étendaient leurs palmes, comme pour rafraîchir le cerveau surchauffé du jeune homme. Les larores fleurs odorantes des santals lui faisaient oublier le relent de renfermé qu'exhalent les vieux grimoires. Les ébéniers lissaient leurs
feuilles pour lui faire plaisir. Les grandes fougères balançaient, au bout de leurs tiges frêles, des éventails parfumés. Le scolar, récemment affranchi du quartier latin, se grisait d'arômes et de couleurs, de lumière et d'ombre, de maiinificence et de beauté. Les lotus roses, les lotus bleus épanouissaient leurs pétales, ouvraient leurs calices emperlés de rosée et semblaient dire au jeune Français, à peine libéré de la sujétion des collèges : « N'est-ce pas, que nous sommes plus jolis que les parchemins de la licence et du baccalauréat? »
Dans l'Inde, M. André Chevrillon vit des paysages éblouissants, où vivaient cote à côte une race vaincue et une race victorieuse. Ce spectacle lui parut plus beau que toutes les descriptions qu'il avait admirées en classe. Cette antithèse lui semljla plus saisissante que toutes les figures de rhétorique dont on avait saturé sa jeunesse pensive.
Il a, sur ses carnets de route, jeté des notes où l'influence de Taine s'unit à la hantise de Loti. M. Chevrillon est un artiste dont l'originalité apparaît sous l'amas des choses apprises, comme ces terroirs généreux dont la sève est plus forte que l'amoncellement des détritus et des décombres. Nul observateur n'a mieux vu la blancheur tropicale et l'activité britannique de Calcutta. Nul peintre n'a fixé en nuances
plus roses la lumineuse féerie de Jeypore. Nul poète ne s'est abandonné avec une langueur plus molle au flot voluptueux du Gange. C'est vraiment aller Dans flnde que de lire ce livre, qui assura naguère à M. André Ghevrillon une si belle place parmi nos jeunes écrivains. Telle de ces pages est brûlante, fourmillante, aveuglante comme un après-midi de soleil à Bénarès. Et je connais peu de leçons d'histoire qui vaillent ce tableau synoptique des Hindous bouddhistes et des Anglais anglicans.
Gomment les nations s'épuisent, se découragent et se soumettent, c'est ce que notre voyageur apprit en regardant les moines de Geylan, les babous de Galcutta, les brahmes de Bénarès, les bonzes de Delhi, les cipayes d'Agra, les danseuses de Bombay, les cuistres de Lahore, l'Inde immémoriale, innombrable et lasse. Depuis longtemps r « énergie de Siva » n'anime plus les membres des Sikhs et des Mahrattes. Le vieux Badji Rao, vainqueur des Mongols idolâtres, ne reconnaîtrait point sa lignée dans les rajahs en smoking et en souliers vernis, qui vont prendre le thé chez le lord vice-roi. Le féroce Nana Sahib dédaignerait les dilettantes domestiqués à qui la lecture de Shelley fait oublier leur patrie.
Gomment les peuples se fortifient, s'activent et triomphent, M. André Ghevrillon le vit clairement, en regardant les tramways de Calcutta, le
l'exotisme colonial et pittoresque 213
railway du Bengale-Nord, les tennis de Darjeeling", les boardiiig-houses de THimalaya, le football dans les jungles et une multitude affairée qui s'agitait posément, depuis le Dekkan jusqu'au Pendjab : des hommes en flanelle blanche, des jeunes lîlles en casquette de drap, des petits garçons sur de gros poneys, des clergymen noirs et des soldats rouges, la vieille Angleterre, jamais fatiguée, toujours jeune.
Un soir, à Pondichéry, M. André Ghevrillon vit la statue de Dupleix. Le conquérant des Indes, installé par une justice tardive dans la terre qu'il a conquise, est debout, face à la mer, encore audacieux et hardi, malgré les humiliations subies et son 2rrand rêve effacé. « Ln fameux homme, dit un Anglais, et qui naus a donné du fil à retordre ! Maintenant, à quoi vous sert Pondichéry? Vous nous forcez à maintenir des douaniers autour de la frontière, et tous nos voleurs se sauvent chez vous. Qu'est-ce que cette colonie vous rapporte? — Rien du tout, répondit un Français, mais il importe que Dupleix ait sa statue dans l'Inde, et qu'il soit chez lui. y>
Attiré par cette race anglaise, dont l'universelle réussite l'hypnotise et le navre, M. André Ghevrillon, qui est aussi enclin à la liaison des idées grénérales qu'à la notation des faits particuliers, résolut de comprendre l'Angleterre, de
démonter, selon la méthode de Taine, cette formidable machine, et d'en saisir, en quelque sorte, le ressort moteur.
C'est pourquoi il raconta la vie et les sermons d'un certain révérend Sydney Smith, qui naquit en 1771 et mourut en 184o.
Qu'est-ce que le révérend Smith? Un homme médiocre. Et c'est à cause de cette médiocrité qu'il plut si fort à son nouveau biographe. Taine lui a accordé deux liones dans les cinq volumes de son Histoire de la littérature anglaise. M. André Chevrillon lui consacre 413 pages. Cette prodigalité vient d'un raisonnement imité de George Eliot. Vous savez que la copieuse romancière (ÏAdam Bede ci du Moulin sur la Floss refusait d'employer son génie à la peinture des héros. Elle pensait que les exceptions ne sont pas instructives et que seules les destinées moyennes peuvent nous renseigner sur le fonds permanent de Thumanité. Pareillement, dit M. Chevrillon, si je regarde un Anglais génial, un Shakespeare, un Byron, je risque de réduire mon travail à l'étude d'un cas isolé, tandis que ce médiocre Smith est légion en Angleterre. Ce n'est pas un Anglais que je contemple dans sa biographie, c'est un nombre infini d'Anglais. Il a l'air insignifiant. C'est pour cela, donc, qu'il est significatif. Ses vertus (la patience, la régularité, l'économie, la combativité, l'optimisme, l'équilibre mental.
l'exotisme coloxial et pittoresque ^15
le respect de soi-rnème uni à l'instinct de la discipline sociale) sont les qualités moyennes de sa nation. Il croyait, comme tous les Anglais, à la supériorité de TAng-leterre. Cet acte de foi est une bonne préparation à la conquête de l'univers. M. André Chevrillon voulut oublier le révérend Smith, en quittant les brumes de Londres pour les splendeurs de l'Orient. Mais l'Anglais est partout. Le Levant n'est pas seulement une des provinces préférées de M. Cook. 11 fera bientôt partie inlésrante des États de S. M. la Reine. Le pibroc'h des régiments écossais égrène des fioritures nationales, le soir, sous les sycomores et les acacias d'iVlexandrie et du Caire.
Du moins, dans cette nouvelle étape de sa vie errante, M. André Chevrillon a essayé de fuir le présent. Sur le Nil, le long des vastes plages pâles, et sous le ciel ardent où montent les futaies de hautes palmes, le jeune voyageur semble las de tout ce qui est contemporain. Il s'absorbe, il se perd, il disparaît presque dans une contemplation accablée et morne. Tels, ces anachorètes qui, sous ce même ciel, près de ce même fleuve, bâtissaient des cabanes de branchages et d'ar2:ile, afin d'v iioùter, loin des vains bruits du monde, l'austère plaisir de la solitude. D'où vient cette mélancolie? Pourquoi cette résignation à laisser les heures se consumer dans le vide ensoleillé des journées pareilles? Pourquoi, l'Egypte
quittée, tant de désespérance devant le Saint- Sépulcre? Serait-ce que le pèlerin passionné de rinde a cru voir l'antique gloire de sa patrie reculer devant l'invasion méthodique des autres nations? Serait-ce que le confident du révérend Smith n'a pu voir sans terreur l'esprit anglais adapter le dogme chrétien à des fins trop temporelles, trop utilitaires?
En tout cas, de cette longue intimité avec le monde extérieur, de ce contact avec les terres vivantes et avec les terres mortes, M. André Chevrillon a gardé une vision colorée, un langage frémissant, qui feront de lui, dès qu'il sera délivré de certaines imitations, un écrivain marqué du signe de maîtrise.
M. André Bellessort, alerte voyageur, a envoyé, plusieurs fois, aux lecteurs du Temps des lettres venues de loin, et qui furent très bien accueillies.
Il était professeur de rhétorique, lorsque l'attrait des voyages l'arracha de sa chaire. On ne résiste point à une passion si impérieuse. M. Bellessort, si je ne me trompe, est allé au Japon, afin d'en rapporter, pour la Revue des Deux Mondes, un tableau de la moderne civilisation jaune, éclairée à l'électricité, habillée à l'européenne et armée de canons Krupp.
C'est dans l'Amérique du Sud que l'apprentissage de la réalité vue et observée remit d'aplomb
l'exotisme colOxMal et pittoresque 217
son esprit, fort bousculé par les examens et par les concours.
Il vit la République Argentine, la République (le Bolivie, la République du Pérou, la République du Chili, bref, toutes ces démocraties, à la fois très jeunes et très vieilles, qui étalent, au soleil du Sud, devant l'océan Pacifique, au pied des Cordillères, leurs discordes civiles, leurs constitutions délabrées, leurs fièvres mercantiles et leur militarisme usé.
On sait que, dans ces pays, les premiers rôles semblent appartenir aux généraux et aux avocats. Les présidents, les ministres, les lois, le peuple lui-même ne comptent plus dès qu'un chapeau à panache, incliné sur Toreille, fait mine de se fâcher. Tout le monde se sauve, et chacun ferme sa porte à triple verrou, lorsqu'on entend le bruit saccadé d'un fourreau de sabre qui traîne sur le pavé. Parfois, il arrive que deux généraux se battent entre eux, car là-bas les armées servent rarement contre les étrangers. Alors les avocats s'empressent de courir vers le vainqueur, afin de mettre leur éloquence au service de sa poigne. Et l'on fonde un régime nouveau, qui, d'ordinaire, ne dure pas longtemps.
Ces républiques pourraient être riches. L'or abonde en Californie, l'argent dans le Nicaragua, le cuivre dans le Chili, le sucre dans le Brésil, le quinquina dans la Bolivie, le cacao dans l'Équa-
teur, le auano dans Je Pérou. Cependant rAmérique du Sud est, par excellence, le pays des krachs, des banqueroutes, des financiers fugitifs et des budgets en déficit.
On peut y faire, d'ailleurs, des excursions agréables. M. Bellessort ne se rappelle pas sans nostalgie le « désert fabuleux » qui s'étend sur les hauts plateaux du Chili : « une terre nue, du sable, de la marne, rien que de l'or, de l'argent, du cuivre, du salpêtre, des richesses colossales et la fièvre rouge du lingot, et la folie des splendeurs...
Sur cette terre sans A'erdure , sans ombres , sans eau, on vit d'une existence absurde et féerique. « Au-dessous de ce Sahara peuplé de mirag"es, Valparaiso, Santiago, villes très bariolées, assemblent des populations indigènes qui n'ont plus que l'ambition de ne rien faire, — et des colonies cosmopolites qui n'ont d'autre souci que de s'enrichir promptement. Les gens du pays flânent sous les eucalyptus, vont au café, et se livrent aux ditîérents sports de la politique, dans les Chambres ou dans la rue. Les étrangers exploitent méthodiquement la contrée, en tirent tout le suc, et rentrent aux Etats-Unis ou en Europe après fortune faite. C'est pour des étrangers et non pour des autochthones, que la province de Coquimbo a donné, jusqu'à l'épuisement, tout le cuivre qu'elle possédait. Le salpêtre d'Iquique,
l'exotisme colonial et pittoresque 219
Faraent de Iluanchaca vont dans des mains étrangères.
Nos moralistes visitent peu ces cités aux noms sonores, ces républiques envahies par les marchands et démoralisées par Tagio. L'étude des Espagnols d'Amérique est suggestive. Voilà une race fîère, glorieuse que Fégoïsme des politiciens livre à la rapacité du premier venu. On se demande malgré soi : Est-ce que les races latines sont condamnées à ce dépérissement, dès le jour oii elles renoncent à tout idéal, répudient toute discipline et inaugurent, sous le nom d'institutions libérales, une anarchie officielle qui est justement le contraire de la liberté? Dans l'immense domaine de l'xVmérique du Sud, le Latin est refoulé, supplanté, «roulé» par l'Anglais, surtout par l'Allemand...
Plus loin encore que M. Bellessort, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans l'Afrique australe, M. Pierre Leroy-Beaulieu a retrouvé les inévitables « Anglo-Saxons » ou du moins les groupes ethniques qu'une anthropologie bizarre affuble de de ce nom baroque.
Le génie colonisateur des Anglais a fait, de l'Australie, naguère abandonnée à quelques tribus sauvages, le siège d'une société de quatre millions d'àmes, qui vient inquiéter, jusque chez nous, notre marché industriel, commercial et agricole. La Nouvelle-Zélande ressemble à la banlieue de
Londres. L'Afrique du Sud, depuis que les chercheurs d'or et de diamants s'y sont abattus, s'annexe rapidement à l'Angleterre : quelques noms français y subsistent : de Yilliers, du Plessis, Malherbe, Jourdan, LeFebvre, Le Roux, Joubert, Théron, Labuscagne, vestiges d'un temps où les voyages étaient difficiles et oii, pourtant, notre nation ne rechignait pas au départ. Et, déjà, la colonie anglaise du Gap déborde ses anciennes limites. Elle a dépassé le fleuve Orange. Ses pionniers ramifient des lignes de chemins de fer, des lignes de navigation Aers tous les points oii l'on soupçonne un lilon d'or, un gisement de houille, une mine de diamants. Le royaume de Gecil ' Rhodes s'étend à vue d'oeil. Le Transvaal héroïque n'est plus qu'une province anglaise!
Et il y a quelque chose d'eff*rayant dans cette phrase, si simple, de M. Pierre Leroy-Beaulieu.
« L'empire britannique est le plus vaste qui ait jamais existé : son étendue est triple de celle de l'Europe et dépasse le cinquième de la surface totale des terres émergées, laissant bien loin en arrière les territoires, pourtant énormes, occupés parla Russie, la Chine, les Etats-Unis d'Amérique, le Brésil; sa population est probablement quelque peu inférieure à celle du Céleste-Empire, mais n'en forme pas moins un quart de T humanité. »
M. Pierre Leroy-Beaulieu n'a point cet éclat du verbe, cette effusion de poésie, cette force de colo-
ris, ce luxe d'épithètes volontiers virtuoses, qui font de M. André Ghevrillon un peintre frissonnant du mobile univers. Il n"a pas non plus l'allure dés'aaée, Thumour savoureuse et les foueues oratoires de M. Bellessort. Il a promené, à travers le monde, Fesprit exact, pratique et raisonneur de FEcole libre des sciences politiques. Ses prédilections pour les procédés britanniques l'inclinent à nous donner moins des pages écrites ou des cbapitres composés, que des « états de situation », des collections de faits, stalements of facts. Ses statistiques sont copieuses ; ses renseignements sont circonstanciés; ses monographies sont très intéressantes.
Dans ce livre, très riche de documents, la partie la plus neuve est celle qui se rapporte aux expériences socialistes où se sont engagés récemment les Australiens. L'Australie est un véritable laboratoire de science sociale, où la vieille Europe travaillée par tant de malaises, peut s'instruire d'exemple. Le régime parlementaire et la coutume du référendum s'associent, là-bas, tant bien que mal, avec les revendications ouvrières, formulées par les syndicats ou signifiées par les grèves. Dans les environs de Melbourne, on voudrait donner des terres aux « sans-travail ». Plusieurs manifestations ont eu lieu, à Sydney, en faveur des « trois-huit ». Les femmes votent, en Nouvelle-Zélande, depuis 1893, et c'est leur suffrage
qui soutient, dans cette colonie, un ministère socialiste.
Donc, quoiqu'on en ait dit, les « Anglo-Saxons » ne sont pas plus préservés que nous des témérités et des menaces du collectivisme. Les personnes qui désireraient s'édifier sur ce sujet sont priées de comparer aux rapports, si documentés, de M. Pierre Leroy-Beaulieu les études récemment consacrées au Socialisme en Angleterre, par M. Albert Métin.
J'ai pris plaisir à suivre ces jeunes hommes vers les terres lointaines où ils ont dépaysé leur esprit et leur cœur. Ils ont trouvé, outre mer, l'emploi de leur talent et de leur activité. Restés en France, confinés dans fexistence étroite du mandarin ou du snob, de l'écolier ou du fils de famille, ils auraient peut-être ajouté quelques unités à la liste des romans négligeables, des thèses mort-nées, ou des dissertations superflues. Ils avaient mieux à faire. L'air salubre des grands espaces leur a nettoyé l'àme et les a prédisposés à des occupations dignes de leur âge. Ils ont rencontré un terrain solide où diriger leur marche, des choses réelles où poser leurs yeux. Ils sont revenus chez nous avec un amour plus ardent pour leur pays et un désir viril de servir la chose publique.
Si nos romanciers vovaaeaient davantage, nous aurions peut-être, nous aussi, unRidder Haggard,
un Rudyard Kipling-, une Olive Schreiner. Gela serait utile non seulement à la joie des lettrés, mais aussi aux intérêts de la patrie.
Les Français aiment beaucoup les récits de voyage, surtout si on leur parle des pays qu'ils ont visités ou qu'ils croient connaître. Ils sont un peu rétifs lorsqu'on veut les entretenir des contrées où ils ne sont pas allés. Remarquez, dans les dîners, l'accueil fait au monsieur qui raconte trop longuement une excursion chez les Hurons ou chez les Topinambous. On l'écoute d'une oreille distraite. Les personnes lettrées songent vaguement au fameux Arrias de La Bruyère : « On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord; il prend la parole; il s'oriente dans cette région lointaine; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes; il récite des historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes... » Nous dirions, nous autres, en notre jargon plus expéditif, que c'est un « raseur ».
\.Java et ses habitants, par J. Chailley-Bert. 1 vol. in-8 jésus, Paris, Armand Colin, 1900. — Notre tour du Monde, 200 illus- Irations, croquis et dessins et 16 planches en couleur, par G.-W. Allers et Jules Hoche, Paris, Juven.
Au contraire, si la conversation s'engage sur des voies plus fréquentées, le dialogue s'anime et se prolonge indéfiniment. Les voyageurs se répètent volontiers, les uns aux autres, les impressions qu'ils ont éprouvées de compagnie. Ils apprennent avec une inlassable joie ce qu'ils savent déjà. Tels, les chasseurs qui ressentent un plaisir infini à raconter les derniers moments des lapins qu'ils ont fusillés ensemble. Grâces soient rendues aux caravaniers de Gook, aux convoyeurs de Lubin, aux pilotes de la Revue générale des Sciences! Leurs exodes, leurs tournées, leurs croisières ont sauvé un genre littéraire qui semblait s'alansTuir. Ils ont rendu la vie à des relations de voyages que les bouquinistes, parfois, accablaient de leur dédain. L'Exposition universelle a acheté de remettre à la mode la prose des écrivains qui ont l'humeur aventureuse et le pied léger. Gette gigantesque encyclopédie, mouvante comme un cinématographe, nous rapproche des cantons les plus reculés de l'univers. Une simple flânerie sur l'esplanade des Invalides, dans la rue des Nations ou parmi les jardins du Trocadéro nous procura l'illusion d'un voyage au long cours. Les plus lointains décors se rapprochèrent de notre vision. Une accoutumance quotidienne et commode nous familiarisa avec les plus étranges aspects de la terre habitée : pampas de l'Amérique du Sud, sierras de Gastille, steppes salés de la
Russie, lacs africains, fjords de Norvège, polders des Pays-Bas, madrépores des Garolines, banquises polaires, brumes de Terre-Neuve, sargasses des Bermudes, jungles de l'Inde, baobabs du Soudan, agaves de Cuba, saules souffreteux de la Sibérie, tous les horizons, brûlants ou glacés que peuplent les diverses tribus de l'humanité jaune, noire ou blanche, viennent au-devant de notre fantaisie, à portée de notre main, et ne nous paraissent pas plus éloignés que les plaines de la Beauce, les bois de Meudon ou les étangs de Saint-Gucufa. Nous sommes, à présent, délivrés de l'espèce d'horreur sacrée que nous inspiraient jadis ces choses inouïes, inaccessibles, extravagantes. Nous parlons de Geylan comme d'une banlieue. L'Indo-Ghine, le Pérou, le Gongo, l'Asie russe, le Sahara sont chez nous. Le monde entier a élu domicile à Paris. On peut donc nous parler de géographie sans effaroucher ni dépayser nos manies casanières. Règle générale : il y a toujours, après chaque Exposition, une leprise d'exotisme littéraire. Après 1878, M. de Vogué tolstoïsa. Vers le même temps, Loti lotisa. La Cosmopolis de M. Paul Bourget suivit de près la panégyrie internationale de 1889. Les Scandinaves (Ibsen, Bjœrnstierne Bjœrnson), les Italiens (d'Annunzio, Fogazzaro, Mathilde Serao) doivent leur succès aux mêmes causes, presque aux mêmes initiatives. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve. Mais je suis
LA VIE ET LES LIVRES. G® SCric. 15
sûr qu'un <le nos grands écrivains découvrira Fàme d'une race inconnue et d'une patrie inexplorée. En attendant, suivons les bons voyageurs qui consentent à être nos cicérones dans la fantastique Cité , malheureusement éphémère et fragile, oii se résume la figure bariolée de l'univers.
Yoici M. Chailley-Bert, qui revient de Java. Il fallait se munir de son livre [JaDo. et ses habitants), si l'on avait l'intention de visiter intelligemment, au Trocadéro, le temple bouddhique où fut aménagée la section des Indes néerlandaises.
M. Chailley-Bert n'est pas un simple touriste. Il ne s'est pas contenté de cheminer, sous un beau payoeng (parasol), de kampong en kanipong, le long des rizières. S'il a crayonné, sur son carnet, le profil d'un coolie, la silhouette d'un boij ou la lippe d'un chiqueur de l^étel, c'est moins pour en tirer des effets pittoresques ou imprévus que pour apporter du renfort à une démonstration. M. Chailley-Bert décrit trop peu. Il prouve. Il ne raconte pas. Il raisonne. Que faisait-il, aux haltes, en dehors des moments où il étudiait les mœurs des indigènes et les habitudes des colons? Nous ne le savons pas assez. Un A'oyageur, surtout s'il se promène chez des peuples si différents de nous, doit se montrer moins avare de confidences personnelles. Parler de soi-même, en pareil cas, est
un droit dont certains pèlerins abusent peut-être, mais auquel il ne faut pas renoncer trop discrètement. Le monographe de Java nous refuse avec un scrupule excessif le plaisir d'être ses compagnons de route. On ne peut même pas suivre, sur la carte, le tracé des gîtes où il a mangé, bu et dormi. Or, le dessin d'une paillotte, le fumet d'une fricassée indigène, l'aspect des nattes où rêvent, à l'abri d'une moustiquaire, les Javanais et les Javanaises pourraient, à l'occasion, nous renseigner sur l'état du pays mieux que cent pages d'économie politique. Je voudrais voir M. Chailley-Bert, fumant son cigare au Tennis- Club de Batavia, prenant une tasse de café à l'ombre des muscadiers, des kolas et des cacaos, dans les merveilleux jardins de Buitzenborg.. . A peine consent-il à nous montrer, en passant, le chignon de son cocher, la kahaaja et le saronij de son hôtesse peu vêtue, les bouquets de lotus blancs que lui offre son hôte, le veilleur de nuit qui tape sur un cylindre de bambou sonore, l'ardoise où l'on inscrit son nom dans le vestibule des maisons riches, les kiosques enguirlandés d'orchidées grimpantes, les auberges où l'on déguste des huîtres cuites au vin blanc et des confitures de gingembre. Il indique, d'un geste rapide, les attelages de buffles qui alternent, sur les routes, avec les porteurs de litières. Tous ces détails, pourtant, sont précieux; ces traits, éparpillés, indiquent,
mieux qu'une série de bornes kilométriques, la distance qui sépare Java de Paris. M. Chailley- Bert néglige les inquiétantes idoles des temples bouddhiques, les dieux ventrus de ce panthéon difforme, bonshommes coiffés de mitres en forme de pagodes, quadruples têtes aux yeux exorbitants, lansfues de feu, dont le dard fourchu a Fair de narguer la multitude pieuse, abdomens agressifs, mâchoires grimaçantes, dents extraordinairement canines, India et son gourdin écarlate, Broena et ses ongles griffus, bref tout ce qu'inventa la plastique des Hindous en quête d'épouvante et en frénésie de laideur...
Plus d'une fois j'ai dû, pour compléter ma lecture, recourir aux intéressants croquis et aux notes un peu hâtives que MM. C.-W. Allers et Jules Hoche ont improvisés, alertement, aux escales de leur Tour du monde.
M. Chailley-Bert est d'ailleurs un sociologue fort lettré. H mêle à ses statistiques, avec une coquetterie raffinée, toutes sortes de réminiscences livresques, qui, malgré leur bonne odeur d'humanisme, dépaysent un peu l'esprit du lecteur. La politesse exquise des domestiques javanais, qui sont, paraît-il, délicieusement cérémonieux, lui rappelle, par contraste, l'impertinence d'un laquais, nommé Lubin, qui dit au gentilhomme Dorante, dans les Fausses Confidences : « Je serai le valet qui sert et vous le valet qui serez servi ».
Plus loin, notre savant économiste semble imiter la brièveté piquante et incisive du Montesquieu de Y Esprit des lois.
Quelqu'un a dit plaisamment : « 11 y a le courage civil et le courage militaire : le courage civil, c'est quand il n'y a pas de danger. » Le Javanais a le courage civil.
Je tourne quelques pages et je rencontre un souvenir classique :
Vous souvient-il que Tliémistocle appelait son fils le tyran de la Grèce? Il n'est pas un Javanais qui ne comprenne cette servitude. Père et mère servent leurs enfants..., le père davantage peut-être encore que la mère. Rien n'est plus touchant que de le voir, sur le pas de sa porte, berçant dans ses bras le dernier-né. Ses yeux, son geste, sa voix, tout est tendresse. 11 ne le baise pas (ce n'est pas l'usage), il le serre sur lui et le respire. Les années qui se posent sur ces petites têtes si chères ne calment pas cet amour inquiet. Quand l'enfant, devenu gamin, déserte la maison pour le Jardin ou la grande route, au moindre bruit, le galop d'un cheval, le roulement de la foudre, le père accourt pour le protéger ou le rassurer. Pour lui, vivre c'est trembler. Et ce père tendre est un bon mari...
Afin de mieux définir le menu peuple de Java, M. Ghailley-Bert se souvient des fabulistes latins :
A quoi bon s'indigner et s'inquiéter? A quoi bon travailler, épargner? Volontiers le Javanais dirait comme l'une de Phèdre : Clitellas dum portem meas. Ce peuple est un peuple enfant.
Le même procédé de citation littéraire sert à dépeindre les anciens maîtres de ces insulaires sans malice :
Les Hollandais, malgré leur apparente froideur, rappellent assez ce type que, dans le Fils de Giboyer, Guy-François de Gonderier dépeint à la baronne PfefTers : « Grands chasseurs, grands mangeurs, grands coureurs de jolies fdles. » Les gros propriétaires fonciers, ces nababs, les hauts fonctionnaires, ces sultans — je parle de jadis — exerraient un peu partout le droit du seigneur.
M. Chailley-Bert, après avoir étudié, selon les principes de la science coloniale, l'évolution des Javanais, a aimé, en artiste, le charme de Java.
Nous ne connaissons pas assez la poésie des rizières. Le riz ne nous apparaît jamais qu'au fond d'une assiette ou d'un plat, dans la prose d'un pilaf ou d'une soupe. C'est là-bas qu'il faut aller le voir, avant les chaudes journées où les hautes tiges tombent, en gerbes drues, sous la serpette du moissonneur. Quelles surprises de couleurs et de nuances nous réserverait le paysage de là-bas, si nous pouvions suivre, dans les rizières, le laboureur qui sème, repicjue, sarcle et désherbe la plante nourrissante! Chez nous, les saisons revêtent la campagne d'une teinte uniforme. Nos printemps sont colorés de vert par la fraîcheur des jeunes pousses. Nos étés sont ennoblis de fauves reflets par l'or des moissons blondes. La pourpre des grappes mûres glorifie l'opulence
l'exotisme colonial et pittoresque 231
de nos automnes. La campagne javanaise, moins riche peut-être, est plus variée. Les plantations de riz sont diaprées comme la palette d'un peintre. On voit, en même temps, toute une gamme de couleurs. Le riz en pépinière est vert tendre. A côté, les épis, déjà grands, s'enluminent de vert clair. La maturité du riz se hàle d'une rousseur ardente. Les éteules et les javelles du riz coupé s'éparpillent en fines nuances de cendre ou de gris-perle. Quand le soleil descend vers l'occident vermeil, une brume très légère étend sur la plaine un voile de blancheurs vaporeuses. Les sveltes cannes du bambou, l'éventail des palmes s'efTacent peu à peu, s'allègent, s'atténuent dans la douceur pâle du soir silencieux. Le contour des collines tremble et ondule. Les grandes montagnes, au fond de la perspective, sous le ciel insensiblement nuancé de teintes changeantes, étagent des arrière-plans où l'œil du spectateur s'attarde et s'amuse à suivre la métamorphose du bleu-saphir et du bleu-turquoise, de l'azur et de l'outremer, de l'opale et de l'aigue-marine. C'est l'heure où çà et là, dans les hameaux, s'allument les feux de la veillée. Le paysan, rentré au logis, prend un petit couteau, emmanché de deux lamelles de bambou, et nettoie, émonde, pare le jardinet attenant à sa case. Une douceur d'églogue lointaine se répand sur cette vie calme et agreste, tandis que le clair de lune baigne
d'une lueur molle les vallées endormies, et que les étoiles, par myriades de myriades, font scintiller un poudroiement d'étincelles dans la nuit lumineuse où resplendit, très loin, comme un panache de pierreries, Taigrette enflammée d'un volcan.
C'est très beau. Malheureasement la nature prodigue ses trésors en pure perte, lorsque sa beauté n'est point rehaussée par le sublime commentaire des poètes et des peintres.
Le Javanais ne sent rien de tout cela. Oii en aurait-il appris le charme? M Ruysdaël, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni George Sand n'ont passé par là. Ses yeux sont fermés.
Il est donc vrai que les paysages ne sont rien s'ils ne sont promus à la dignité littéraire par le sortilège de l'esprit, qui fixe le sourire fuyant des choses, en célèbre la grâce, en immortalise la magnificence. Que serait la Sicile sans Théocrite? Qui aimerait les abeilles de Mantoue, si Virgile ne faisait frissonner à nos oreilles le vol de leur essaim doré, parmi les fleurs d'oii s'exhale l'arôme du miel? Paul et Virginie, en donnant à lîle Maurice une popularité poétique, semble avoir contribué à la colonisation de cette terre, plus efficacement peut-être qu'une équipe de conférenciers. Il est donc ura-ent d'envover dans nos colonies non seulement des fonctionnaires, des
l'exotisme colonial et pittoresque 233
soldats et des trafiquants, mais encore des voyageurs soigneusement choisis dans cette élite qui sait voir et entendre. On aura beaucoup fait pour la propagande coloniale, le jour où nos colonies seront connues autrement que par des prospectus officiels dont les boniments rebutent le plus intrépide lecteur. Les Anglais, gens pratiques, ont très bien compris Finutilité de la prédication administrative et la toute-puissance des lettres. Sir Hercules Forbes, gouverneur de la colonie du Cap, emmena dans son gouvernement le romancier Rvdder Hasfs^ard, dont les innombrables lecteurs et lectrices croissent et multiplient dans les cités populeuses du Sud africain. Les écrivains seuls ont le pouvoir de déterminer un mouvement et de c( lancer » une mode. Leurs vives descriptions enchantent les imaginations, raniment les courages, entraînent les volontés. Ils savent rassurer les timides, raffermir les hésitants, apprivoiser les indociles. Combien de voyages d'Amérique ont été décidés par les Natchez ou amorcés par la Case de V oncle Toml Je regrette, en vérité, de ne pas avoir vu un poète à côté de M. Doumer en Indo- Chine, ou un romancier près du général Galliéni à Madagascar. Que saurions-nous du Sénégal et de Tahiti, sans les mariaaes successifs de Pierre Loti? Si j'étais secrétaire d'État des colonies, je ferais chauffer un paquebot où j'installerais, avec des plumes, de l'encre et du papier, nos meilleurs
peintres de paysages exotiques, André Glievrillon par exemple, ou Pierre Mille, ou Louis Bertrand, ou André Bellessort. Je tirerais des cabarets de Montmartre une douzaine d'excellents garçons qui font semblant de s'ésfaver sur la Butte, mais s'ennuient à périr et qui n'ont pas les moyens de s'en aller. Enfin je trouverais bien, dans les cbaires universitaires, quelques bons géographes prêts à regarder les contrées dont ils parlent. Les journaux nous entretiennent, depuis quelque temps, d'un « généreux anonyme » qui met libéralement à la disposition de l'Université de Paris une somme d'argent, destinée à procurer aux meilleurs professeurs de notre enseignement secondaire le plaisir et le profit d'un voyage autour du monde. Je ne sais si les bénéficiaires de cette admirable fondation auront envie, en revenant au port, de reprendre le cbcmin de leurs lycées respectifs. Je crois plutôt qu'ils iront, tout droit, porter des articles dans les bureaux de rédaction et offrir aux éditeurs la relation de leur périple. Par conséquent, il importe que ces jeunes et heureux boursiers soient choisis non point parmi les écolàtres gonflés, bouffis et aveuglés de pédantesque suffisance, mais parmi ceux qui ont les yeux frais, la plume agile, la langue bien pendue et le jarret nerveux. Ainsi, nous pourrions obtenir, chaque année, par le bienfait du « généreux donateur », une série de livres dont Fin-
fluence serait singulièrement profitable aux intérêts publics. Il nous serait fort utile de connaître toutes les peuplades des colonies européennes, comme nous connaissons maintenant, grâce à M. Cbailley-Bert, les habitants de JaAa.
« L'on voit, dit La Bruyère, certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides... » Les paysans de Java, sous le règne de S. M. la reine Wilhelmine, ne ressemblent pas à ces tristes paysans du temps de Louis XIY. Rien n'est plus gai, plus bariolé que le spectacle de la moisson, aux Indes néerlandaises. C'est une fête à laquelle on convie les parents et les amis. La bande joyeuse s'égaille à travers les rizières. De loin on dirait, tant les costumes sont variés, un vol d'oiseaux de toutes les couleurs. Le rouge, le vert, le rose éclatent dans le chatoiement mobile des légers tissus, tels que mousselines, foulards et satinettes.
A Java, c'est pendant la moisson qu'on prépare les entrevues, les fiançailles et les justes noces. L'amour javanais est simple, franc, naïf. Peu de préambules. On se plaît. On se prend. Les passions de l'amour ne s'épurent et ne s'affinent qu'au contact du cliristianisme. Là-bas, malgré l'évidente finesse de la race indigène, le grossier Islam, dompteur brutal des femmes passives, abrège les circonlocutions et précipite les dénouements. Au reste, ce que nous appelons la « pudeur »
était une chose inconnue dans les Kampongs javanais, avant l'arrivée des Européens. On y vivait innocemment, comme dans les primitives oasis du paradis terrestre. C'est la civilisation occidentale qui a importé dans l'île la bégueulerie avec le cortège de vices qu'elle suppose. « Pour que le Javanais, dit M. Chailley-Bert, se risque aux conversations licencieuses, il faut qu'il ait fréquenté les Européens. »
Cinquante mille Hollandais, marchands, planteurs, notaires, médecins, avocats, entrepreneurs, fonctionnaires ou retraités du gouvernement des Indes, vivent en bonne intelligence avec les doux et inofTensifs insulaires de Java. Le climat les a quelque peu assoupis, alourdis. Ces colons ont pris les habitudes et quasiment le costume des indigènes : veste lâche, large pantalon, sandales traînantes. Il fait si chaud à Ja^a! Leurs femmes ont renoncé à l'attirail, si compliqué, des ajustements d'Europe. Elles ont laissé là le corset, le jupon et tout ce qui s'ensuit. Elles se contentent d'une camisole flottante et d'une pièce de cotonnade ou de soie qui s'enroule autour des hanches. « C'est si bon d'avoir le buste à l'aise, les jambes libres et nues, et nus les pieds dans les mules brodées! » Ces coutumes nuisent à la vie sociale. Car, pour aller dans le monde, il faut se vêtir d'un accoutrement moins commode. Dans la colonie hollandaise de Batavia, on aime mieux
l'exotisme colonial et pittoresque 237
s'abstenir d'aller dans le monde que de prendre la peine de s'habiller. Une dame à qui l'on veut faire visite doit être prévenue d'avance, afin qu'elle ait le temps de passer une robe et un corsage. D'ailleurs, la simplicité de ces mœurs patriarcales est souvent exquise. Lorsqu'on est admis dans l'intimité de ces familles semi-indigènes et quasiment transformées par la chaleur des tropiques, on goûte les joies d'une hospitalité qui dépasse en cordialité tout ce qu'on rapporte sur le compte des Ecossais. On peut alors apprécier les vertus des colons hollandais de Java. M. Chailley-Bert a vu de près les renoncements dont est capable le patriotisme de ces braves gens, qui ont bien senti les dangers d'une acclimatation trop résignée. Résolument, ils combattent ces dangers par un sacrifice volontaire, très douloureux au cœur des mères. Ils savent que l'atmosphère de Java est alanguissante, délétère, conseillère de nonchalance et d'oubli. Ils veulent que leurs enfants échappent à cette contagion et soient munis d'un antidote contre le délicieux poison de ce ciel qui endort les énergies. Ils prévoient les risques où s'engagerait leur lignée si elle demeurait trop longtemps sous l'action d'une torpeur héréditaire, dans une société sans art, sans idéal, presque sans patrie. Ils se séparent de leurs enfants, afin que la colonie ne perde pas le souvenir de ses origines et que chaque génération
soit retrempée dans Tair natal. M. Chailley-Bert nous définit ce sentiment, avec un accent d'admiration significative, dans une page qu'il faut citer :
Je touche ici à un côté du caractère hollandais qui approche du sublime. C'est si élevé, si noble, si pur, qu'il n"y a qu'à s'incliner dans le respect. Les Hollandais savent bien ce qui manque à leur Java. Ils connaissent ses faiblesses, et les causes de ces faiblesses. Pour eux, ils s'en accommoderaient; pour leurs enfants, ils sont plus exigeants. Et quand arrive l'âge de l'éducation, ils les envoient en Hollande respirer le patriotisme et l'esprit national.
A quel âge cette séparation? De très bonne heure, suivant certains rigoristes; à sept ou huit ans, si l'on veut que ces enfants des tropiques soient de corps et d'àme de purs Hollandais; un peu plus tard, selon la commune opinion, à dix ou douze ans pour les garçons, à seize ou dix-sept ans pour les filles. A quelque moment qu'elle doive venir, cette séparation pèse sur la vie : entrevue, elle est le coup toujours suspendu; accomplie, elle est la blessure toujours saignante. Je sais des mères qui ont vu partir des enfants de dix ans et ne les ont revus qu'hommes de vingt. 0 saintes résignées, quelle immolation et quelle grandeur!
On pourrait extraire de ce livre copieux beaucoup d'autres remarques également instructives ou édifiantes. Mais il faut se borner. Je note, en finissant, que l'auteur ne parle pas de ces « danseuses javanaises » dont nous avons admiré, en 1889, les jolies tètes casquées d'orfèvrerie, les bras souples, les attitudes serpentines et les
l'exotisme colonial et pittoresque 239
mièvres frimousses, fardées de safran. Il ne semble même pas les avoir vues. Est-ce qu'il y aurait des « javanaiseries » spécialement instituées pour la parure des Expositions?
Il faut, à présent, donner audience aux voyageurs qui connaissent l'Extrême-Orient pour l'avoir vu, et qui nous disent simplement, sans phrases :
J'étais là; telle chose m'advint.
Voici M. Bard, un commerçant, qui, pendant quatre années, a observé les Chinois chez eux\ De son séjour à Shanghaï, à Pékin, à Ning-Po, à Canton, à Tien-Tsin, M. Bard nous rapporte une collection de carnets bourrés de notes et un riche album de photographies. Sans cesser d'être attentif à l'importation des cotonnades, des filés de coton, des lainages, des pétroles, des verres à vitres, des horloges, des vins et liqueurs,
1. Les Chinois chez eux, par E. Bard. 1 vol. avec 12 planches hors texte, Paris, Armand Colin et G'". — Le Tour d'Asie, par Marcel Monnier, t. II {L'Empire du Milieu). 1 vol. in- 12, Paris, Pion. — La Rénovation de l'Asie, par Pierre Leroy-Beaulieu. i vol. in-12. Paris, Armand Colin et C". — Superstition, crime et misère en Chine (souvenirs de biologie sociale), par le docteur J.-J. Matignon, médecin aide-major de P® classe, attaché à la légation de France en Chine. 1 vol. in-4, Paris, Masson.
des rubans, des parapluies européens et des parasols japonais, M. Bard a regardé les petits hommes jaunes, vêtus de soie, qui grouillaient, dans les villes, autour des pagodes, cheminaient, en charrette, sur les routes poussiéreuses ou boueuses, trafiquaient au fond des échoppes. Sans renoncer à Tétude des charbons, des céréales, des porcelaines, des cannelles et du thé que les négociants des deux mondes exportaient du Céleste Empire, l'auteur des Chinois chez eux a voulu discerner, au delà des couleurs visibles et des formes extérieures, les motifs secrets et les mobiles cachés qui font agir les Jaunes. Enfin, désireux de pousser son enquête aussi loin que possible, il a complété ses observations personnelles par une série de consciencieuses lectures. Il a lu, de préférence, les livres qui sont le résultat d'une expérience directe et qui ont été écrits en Chine, sur les Chinois. L'ouvrage classique du P. Hue {L'Empire chinois) lui a fourni une ample moisson de faits dûment constatés et de conclusions savamment déduites. La curieuse mono^raphie que M. Chester Holcombe intitule Le véritable Chinois lui a offert plus d'une occasion de rapprochements instructifs. Sa petite bibliothèque de voyage contenait les Traits caractéristiques des Chinois, de M. Arthur Smith, le Gouvernement chinois, de M. William Mayers. Une autre Chine, du P. Reynaud, évêque de Ning-Po, une
Note (le MM. Tillot et Fischer sur la monnaie et les métaux précieux en Chine ^ le Rapport du consul Brenan sur les ports de commerce de la Chine; sans compter les journaux indigènes : la Gazette de Pékin, le Progrès chinois, V Aide-mémoire du professeur, la Revue de f étudiant chinois, etc. Je profite de ce mémento bibliographique, pour signaler, tout de suite, au lecteur studieux, la sfaisissante étude du docteur Matignon sur la Superstition, le Crime et la Misère en Chine. Le Tour dWsie de M. Marcel Monnier est un beau livre qui a paru dabord sous forme de correspondances adressées au Temps.
L'ensemble de ces témoianag-es continue à nous présenter l'image d'une Chine vraie, longtemps cachée aux esprits frivoles et aux yeux distraits par un paravent bariolé de couleurs illusoires. Nous avons cru, pendant longtemps, que toute la « chinoiserie y> consistait en un décor moitié coquet, moitié grotesque, encombré de bibelots amusants et fragiles. Notre fantaisie errait complaisamment dans les jardins du Palais d'Eté, arrangés à souhait par notre imagination divertie et leurrée. Ce n'étaient que sentiers sinueux, pelouses fleuries, gais ruisseaux, îles flottantes, rochers artificiels et saugrenus. « Les paysages chinois, dit le savant horticulteur Alphand, sont précieux, maniérés, indice d'un art un peu caduc. On y trouve trop de concep-
LA VIE ET LES LIVRES. 6*' série. 16
tions bizarres, tourmentées, de petits tableaux : la poursuite de l'exception, les contrastes heurtés, des formes maiorelettes et confuses... Dans les carrefours et les massifs se dressent des animaux fantastiques, des chimères, des fantoches pansus, de grands vases peints. Des kiosques aux fines colonnettes, aux toits retroussés et franirés de sonnettes, avec des couleurs vives, des fleurs, des dragons ou des scènes poétiques, se mirent dans Teau des lacs. Sur ces lacs srlissent de charmantes barques, ornées de banderoles. On franchit les rivières sur des ponts en bronze, en porcelaine, en bambou. Ces ponts offrent quelquefois des passages en zigzag. Le tout a Faspect d'un charmant fouillis, frais, gracieux, gai, fleuri et faux comme un travestissement. »
A la place de cette Chine travestie, dont les labyrinthes se transforment si aisément en coupegorge, les voyageurs nous proposent des tableaux moins ensaaeants.
Les quartiers chinois et tartares de Pékin sont un indescriptible fouillis de masures en bois, couvertes de mauvaises tuiles, encombrées d'immondices, séparées par des rues où s'embourbe et s'enlise, sous la pluie, au soleil, selon la saison, un va-et-vient de piétons, de carrioles, de bourriques, de chameaux. « Pékin, dit M. Bard, possède de larges avenues, dont le sol est rehaussé de manière continue, depuis des siècles,
par les immondices, en sorte que les maisons primitives sont aujourd'hui en contre-bas. » Et M. Bard continue sa description par des traits qui montrent le degré d'abandon où peut descendre l'incurie orientale. Pékin fut jadis une fort belle yille. C'était une capitale très présentable, en un temps où Paris, Londres, Berlin et Moscou n'étaient que des villages ignorés. Aujourd'hui, le dallage des avenues est interrompu par des terrains vasques. Les roues des charrettes s'enfoncent jusqu'au moyeu.
Voici, parmi les notes de M. Bard, quelques lignes qui me semblent particulièrement dignes de mémoire : « La rue où se trouvent les légations mérite une mention spéciale. La mule de notre charrette y entrait dans la boue jusqu'au poitrail... L' « hôtel de Pékin », où nous étions descendu, et la légation de France sont porte à porte, et cependant nous dûmes affréter une charrette pour pouvoir répondre à l'aimable invitation à dîner du ministre de France. Des lacs de boue séparaient les deux immeubles. »
Si nous n'étions renseignés, ici, que par un seul témoin, nous pourrions craindre d'être induits en erreur par l'exagération d'un voyageur malchanceux. Mais un autre voyageur, M. Marcel Monnier, qui s'est longtemps promené, à Pékin, dans la rue de la Patte-de-Poule et sur le boulevard de la Peau-qui-pue, a été fortement offusqué,
malgré sa bonne humeur, par les « terribles effluves » de la « majestueuse et sordide capitale ». Quelles visions de décourairement et de soulTrance il a notées, aux abords du petit hôpital français du Nan-T'ang, lorsqu'il assistait aux cliniques matinales du docteur Matignon. « Je vois encore, dit-il, parmi les immondices de l'horrible rue, la multitude des souffreteux, des malingres, des stropiats... » Le docteur Matignon a rencontré plusieurs fois, dans les rues, des cadavres de mendiants, qu'on laissait là... M. Pierre Leroy- Beaulieu a été scandalisé, lui aussi, par la voirie de Pékin. « Pour éviter d'être trop bousculé, dit-il, il faut parfois se réfua'ier dans les boutiques, au fond desquelles les marchands fument paisiblement leurs longues pipes. Ces magasins, où tout est rangé avec un soin minutieux, ont un air calme, ordonné, propret même, qui contraste avec le tohu-bohu, avec l'effroyable saleté de la rue. » Si j'osais ajouter un commentaire à des témoignages si instructifs, je dirais que ce contraste entre V intérieur et V extérieur, ces différences qui séparent la vie privée et la vie publique, l'individu et la société ne sont pas des misères exclusivement chinoises. Chez toutes les nations décadentes, qui n'ont plus d'administration, les vovaaeurs observent les mêmes néiiligences, les mêmes ordures, symptômes de la même décrépitude et signes avant-coureurs des
l'exotisme colonial et pittoresque 245
mêmes accès de folie criminelle. En d'autres régions de l'Asie, à Trébizonde, à Alep, à Diarbékir, on trouve aussi, à deux pas du bazar où l'honnête marchand fume paisiblement sa pipe, des ruisseaux de fange, affreusement souillés, de temps en temps, par des flots de sang.
Le Céleste Empire est aftligé d'un « personnel diriaeant « dont tous les vovaiieurs, par un accord unanime, dénoncent les faiblesses et les vices. Le vénérable évêque de Ning-Po, M"'" Reynaud, a jugé la Chine en des termes auxquels sa longue expérience confère une singulière valeur : c( Le grand mal de la Chine, c'est d'avoir de mauvais fonctionnaires, et la faute de ceux qui la condamnent est d'attribuer au peuple les vices qui frappent dans les chefs. » On sait qu'en Chine les fonctions publiques sont décernées, par voie de concours, à des candidats dont les compositions obtiennent des notes proportionnées au bakchich des examinateurs. Les diplômés sont répartis en des grades que désigne un bouton de corail rouge, de corail bleu, de cristal, de jade ou de cuivre, vissé à la pointe du chapeau officiel. Les titulaires de ces différents boutons grapillent à qui mieux mieux sur les biens du pauvre peuple.
Le bakchich est une institution nationale en Chine. M. Bard nous explique philosophiquement les raisons, bonnes ou mauvaises de cette coutume orientale : « Les extorsions des manda-
rins sont pour ainsi dire obligatoires. Leurs appointements fixes sont dérisoires. Il s'ensuit qu'ils ne payent pas leur personnel, et ces satellites sont redoutables au peuple qu'ils pressurent de mille manières... »
Les très grands personnages, en Chine, ont l'honneur de porter une casaque jaune et une plume de paon. Les petites gens ont ordinairement peur de cette plume et de cette casaque, et regardent ces insignes comme des épouvantails. Là-bas, ainsi que sur heaucoup d'autres points de l'Asie, l'autorité patriarcale a dégénéré en oppression barhare. Je ne connais pas les vicerois, les gouverneurs, les préfets et les souspréfets <|ui représentent, dans les dix-huit provinces de l'empire chinois, la majesté du Fils du Ciel. Mais je les soupçonne de ressembler excessivement à certains caïds, khalifas, pachas ou moutessarifs que j'ai fréquentés ailleurs. J'ai rencontré, un jour, en Anatolie, un vieux laboureur qui avait cessé de cultiver son champ, (c Pourquoi, lui dis-je, ne cultives-tu pas ton champ? — C'est, me répondit-il, parce que le gouvernement me prendrait la moisson. » Je crains que les nations qui éprouvent envers leur gouvernement ce sentiment de terreur et de méfiance ne soient prêtes à tomber dans l'anarchie et à subir, par conséquent, la domination étrangère. Le rêve du Chinois de la classe
l'exotisme colonial et pittoresque 247
moyenne, c'est d'être (selon la piquante remarque de M. Marcel Monnier), non pas précisément heureux, mais aussi peu malheureux que possible, sous le détestable gouvernement que la fatalité lui impose. Le charretier qui, quatorze heures sur vingt-quatre, trottine comme une bête de somme à côté de sa guimbarde et de sa haridelle, le porteur de palanquin, dont les épaules sont tannées par le poids des fonctionnaires ventrus, les bateliers du fleuve Bleu, qui manœuvrent les lourdes jonques à travers les eaux rapides, tous ces gens-là, terriens ou mariniers, quand ils ont achevé leur journée, soupent d'une écuelle de riz, font une partie de dés, fument une pipe et s'endorment tranquillement, la tète sur une brique ou sur une bûche. Ils souhaitent silencieusement de ne jamais apercevoir de trop près les boutons de cristal, les vestes de soie jaune ou les plumes de paon. Dans le voisinage des mandarins, on ne recueille guère que des ennuis et des horions : impôts arbitraires, coups de rotin sur le dos, gifles appliquées sur la joue avec des semelles de souliers. Les percepteurs, en Chine, sont toujours disposés à prouver la légitimité de leurs exactions par l'argument décisif de la cangue. Les sous-préfets, chargés de rendre la justice à leurs administrés, s'acquittent de leurs fonctions judiciaires avec un sans-gène très expéditif. Un voyageur américain, M. Holcombe,
vit, un jour, trois Chinois qui, solidement liés par les poignets, étaient suspendus à un arbre, en plein été, sous un soleil de plomb.
c( Que font là ces gens? » demanda-t-il.
Un fonctionnaire, préservé de la chaleur par une ombrelle et par un éventail, lui répondit gravement :
« Ce sont des individus que j'accuse d'avoir volé. J'attends qu'ils avouent. »
Les trois patients, après trois heures de suspension, furent descendus à terre. Ils étaient évanouis. Leurs bras étaient luxés, bleuis, effroyablement enflés. Quand on les eut ranimés, ils protestèrent de leur innocence.
« C'est bien, murmura le fonctionnaire. Alors on va vous suspendre de nouveau. »
Les trois Chinois, effarés par les préparatifs d'une nouvelle suspension, s'avouèrent coupables.
Une autre fois, un sous-préfet, que connaît M. Bard, fît comparaître dans son yâmen, un Chinois chrétien faussement accusé d'un meurtre. Et voici le procès-verbal de l'interrogatoire dirigé par ce fonctionnaire :
Le sous-préfet. — On t'a vu sur le lieu du crime; tu étais donc présent.
Le Chinois. — C'est impossible. Le meurtre a été commis dans la nuit du 9 au 10 août. Or, depuis le 7 août, je suis à la résidence de la Mission.
Le sous-pkéfet. — Précisément, le " est le jour (lu crime! Frappez-le de cinq cents coups de bambou. Il faut qu'il avoue...
Quand les cinq cents coups de canne eurent été api)liqués par les employés de la sous-préfecture, le dialoirue recommença :
Le sous-préfet. — Veux-tu avouer que tu étais présent sur le lieu du crime?
Le Gmxois. — J'affirme que j'étais en ville.
Le socs-préfet. — Allons! Cinq cents coups sur les épaules vont te délier la laniiue. Il faut que tu dises que tu étais présent!
Le Chlnois. — Je ne pouvais })as être en même temps là-bas et en ville. Si j'avais pris part au meurtre, je me serais enfui ou caché. Aurais-je encore osé venir au tribunal?
Le sous-préfet. — Tu es un bavard ! Tu parles trop! Donnez-lui deux cents gifles! Il faut absolument que tu avoues ta présence.
Le Cmxois. — Non, je n'étais pas présent.
Le sous-préfet. — Deux cents coups de rotin sur les reins.
Après cette bastonnade, un secrétaire du mandarin s'approcha du malheureux fustigé. « Attention! lui dit-il. Gare à ta peau, Tsien Iléou Tching! Il y a d'autres moyens de te faire parler. Si tu persistes à nier, il va t'arriver pire. » L'interroaatoire touchait à sa fin.
Le sous-préfet, — Eh bien! avoueras-tu enfin?
Le Chlnois. — Ta Lao Yé, vous le voyez, je n'en puis plus, je suis incapable de souffrir davantage. Je n'étais pas présent au meurtre; mais, pour vous obéir, je conviens que j'étais présent.
Le sous-puéfet. — Ah! enfin, il avoue! Qu'on l'emmène en prison!
Le pauvre Tsien Héou Tching-, battu jusqu'au sang, n'était plus que plaies et bosses. On l'emporta dans un cachot. Les geôliers crurent devoir prendre la précaution inutile de lui passer des chaînes de fer au cou, aux mains et aux pieds. Il fut mis au secret.
Les satrapes diplômés, les sinistres « forts en thème » dont se compose trop souvent le mandarinat chinois exercent une tyrannie où la férocité du despote oriental se mêle à un pédantisme de pions méchants. Quelques-uns, en torturant leurs victimes, font des citations d'auteurs classiques. Ces fonctionnaires lettrés, grands docteurs en supplices, tiennent à garder un prestige académique aux yeux des populations qu'ils abrutissent et terrorisent par l'épouvante des châtiments corporels.
Les Chinois sont tellement habitués à ces procédés de la racaille officielle qu'ils ne s'en émeuvent pas outre mesure. Un couple d'Anglais, M. et M™" Archibald Little, ayant porté plainte pour un vol commis à leur préjudice dans une ferme chinoise où ils étaient en villégiature, on
l'exotisme colonial et pittoresque 2o1
arrêta le fils de leurs hôtes. Pendant plusieurs jours, ce jeune homme fut roué de coups. Et puis, on découvrit les voleurs, quelques vagabonds, coutumiers de ce méfait. Le jeune homme, reconnu innocent, fut relâché. Ses parents furent si heureux de cette « ordonnance de non-lieu » qu'ils donnèrent un grand repas auquel furent conviés M. et M'"^ Archihald Little! M. Bard ajoute que « ce garçon, naguère vigoureux et bien portant, n'était plus qu'un débris humain estropié par la torture ». On est stupéfait par ce fatalisme, si exempt de rancune, si prompt à excuser des étrangers responsables d'un pareil malheur.
Au centre du mandarinat qui règne ainsi par le rotin et la cangue, il faudrait, pour achever la peinture du gouvernement chinois, décrire le palais impérial, vaste bâtisse qui enAahit la Cité jaune, foyer des intrigues, source des faveurs, rendezvous de toutes les ambitions et de toutes les convoitises. La demeure immense où réside le Fils du Ciel est mystérieuse comme un sanctuaire, clandestine et close comme un harem, inquiétante comme une caverne. On est tenté de dire, en voyant ce monstrueux sérail :
0 murs, que vous savez de lugubres histoires!
La vie des sultans tartares, cette vie murée, recluse, efTrayée et effrayante, semble calquée sur les plus détestables exemples de Byzance, de
Bagdad et de Stamboul. Une domesticité innombrable et abjecte s'agite autour du maître, en une continuelle émulation de bassesse, de corruption et de cupidité. « Tous les fonctionnaires du Palais, dit le docteur Matignon, sont eunuques. » Cette armée d'eunuques atteint le cbiffre de 7 000 individus, et l'on est obligé, chaque année, de refuser beaucoup de candidats qui voudraient chercher fortune dans les antichambres impériales. Il y a, parmi cette assemblée d'esclaves, plusieurs catégories. Trois cents d'entre eux sont acteurs et jouent la comédie devant les femmes de l'empereur. Mais leur principale fonction consiste à servir d'intermédiaires entre l'empereur et ses femmes. Lorsque le Fils du Ciel veut faire appeler une de ses favorites, il inscrit sur un jeton le nom de la femme élue. Un fonctionnaire à peu près pareil à l'homme de confiance que chez le Grand-Turc on appelle le lùzlar-arja (le « capitaine des iilles »), s'empresse d'aller remettre le jeton à la destinataire. Celle-ci est aussitôt portée en palanquin jusqu'au seuil de la chambre du maître, vers qui elle doit, selon le rite, se traîner d'un air respectueux. Un greffier inscrit sur un registre spécial la date de cette entrevue, afin qu'il n'y ait point d'erreur dans les héritages de la dynastie mandchoue. Mille cérémonies burlesques, qu'on dirait copiées sur le scénario du Bourgeois gentilhomme, une infinité de simairrées bouffonnes ou
l'exotisme colonial et pittoresque 2o3
grossières, inspirées par les plus folles superstitions, occupent les habitants du palais impérial de Pékin. L'empereur est une espèce didole, jalousement cachée aux yeux des simples mortels et qu'on doit approcher en tremblant. Quand, par hasard. Sa Majesté sort des profondeurs où elle estretenue par une tradition immémoriale, chacun doit rentrer chez soi, afin d'éviter de voir la face auguste. Les ambassadeurs des puissances étrangères n'obtinrent qu'en 1873, après d'interminables palabres, la permission de paraître devant Fempereur-fétiche sans se prosterner; mais ils ne furent pas encore admis dans l'intérieur de l'enceinte sacrée, et un bizarre cérémonial les empêcha de voir le visage du potentat. Le journal officiel de Pékin annonça d'ailleurs, après cette audience, que les « diables étrangers », ayant osé se présenter devant le Fils du Ciel, étaient tombés à la renverse, foudroyés. C'est ainsi que les historiens officiels en Chine écrivent l'histoire. Plus tard, lors de l'avènement de Kouang Su, les représentants de la France et de la Russie refusèrent de se rendre à l'audience impériale si elle devait être ainsi réglée et commentée. Une nouvelle série de pourparlers aboutit enfin, après plusieurs années de négociations, à un protocole dont la légation française bénéficia pour la première fois en 1894. M. Gérard, ministre de France, accompagné par le capitaine de Fleurac,
23 i LA VIE ET LES LIVRES
attaché militaire, et par les interprètes Yissière et Leduc, descendit de sa chaise mandarine à l'entrée du Palais, traversa les cours intérieures à pied, fut i: ratifié d'une tasse de thé sous une tente pavoisée, et se présenta devant l'empereur, qui était assis sur un Irùne, « dans une salle de moyenne grandeur ». L'idole, immobile, fut saluée. Les lettres de créance furent remises. On salua de nouveau. Et Ton sortit à reculons, en réprimant sans doute, sous des dehors froidement diplomatiques, un vif accès de gaieté française. Pour comble d'ironie, cette idole tartare, ce souverain des souverains, ce Fils du Ciel, ce seigneur ombrageux qui envoie volontiers le « fatal lacet » aux mandarins suspects, n'est souvent, luimême, qu'un fantôme d'empereur, dont un intrigant peut se débarrasser par un coup de sabre ou par une dose d'opium.
Un proverbe turc dit que c'est toujours par la tête que les poissons pourrissent. L'histoire du Bas-Empire chinois semble vérifier cet aphorisme de la sagesse orientale. A Pékin, aussi bien qu'à Byzance, les destinées de tout un peuple sont capricieusement régies par des révolutions de palais où fermentent d'horribles passions et où pullulent d'afîreuses multitudes, ouvrières d'émeutes et de carnages. Chaque fois que dans un Etat l'autorité tombe en déshérence, que la loi est inefficace et que les cadres administratifs sont
l'exotisme colonial et pittoresque 255
brisés par l'excès de l'arbitraire ou par les vices des gens en place, le pouvoir effectif passe entre les mains sauvages de la foule. Le rebut malfaisant que toute nation contient s'écbappe par toutes les fissures de la société vermoulue. C'est un débordement d'impuretés, où se mêlent, fatalement, ces éclaboussures de sans' frais dont les populaces révolutionnaires sont toujours friandes. Là-bas, dans cet empire peuplé par quatre cents millions d'babitants, le cbiffre énorme de la population décuple les éléments de désordre, centuple les instruments de rapine et de meurtre. M. Marcel Monnier, dans ses pittoresques récits, qu'on ne peut relire maintenant sans une émotion croissante, nous a montré, en de brefs cauchemars, bientôt suivis, hélas! d'une longue angoisse, cette « légion de gens à tout faire ». Ces gens (qu'on les appelle Boxeurs ou autrement) sont là, « aux heures de crise, surtout lorsque les inquiétudes des mandarins et des lettrés devant le progrès de l'influence européenne les incitent à procéder par intimidation en donnant à des violences calculées les apparences d'un irrésistible mouvement populaire ». Cette tourbe « devient aux mains des autorités l'instrument commode de l'émeute que l'on peut désavouer, après le pillage ».
« L'Européen, voilà l'ennemi ! » tel est alors le cri de guerre par lequel on soulève, là-bas, les faubourgs grouillants, les campagnes pullulantes,
2oG LA VIE ET LES LIVRES
en faisant croire aux misérables que les « Ogres de rOuest » sont des manç-eurs d'enfants et des bêtes à face humaine. Les placards qui excitent les foules au massacre et à l'incendie sont parfois libellés en vers par les plus ingénieux rliétoriciens de la caste lettrée.
a En résumé, dit M. Marcel Monnier, ma conviction est que la plupart de ces mouvements soidisant populaires... sont imputables non pas à la population prise dans son ensemble, mais à de très hauts et de très puissants seigneurs et à la canaille diplômée. »
Voilà une observation qu'il ne faut pas oublier si Ion veut poser avec soin le diagnostic de r c( Homme malade de FExtrême-Orient ».
Le Japon, depuis quinze ans, s'est souvent reflété dans la littérature française ^ Tout d'abord, ce fut très amusant.
1. André Bellessort, La Société japonaise. 1 vol. in-16 de 412 p. Paris, Perrin, 1902. — Cf. Loti, Œuvres complètes, passim (Paris, Calmann-Lévv). — Georges Bousquet. Le Japon de nos jours (chez Hachettei. — L. Berlin. Grandes Guerres civiles du Japo?i (chez Leroux). — Amiral Layrle, La Restauration iynpériale au Japon (chez Armand Colin et G'*), etc. — Voir dans la Revue de Paris (XVIII, p. 431-4 iS) un article sur le Parlementarisme Japonais, signé du pseudonyme Far East. — La Vie politique au Japon, dans la Revue politique et parlementaire, 5G, 414-421; OU, 613-G53, etc.
l'exotisme colonial et pittoresque 257
Des petites femmes, aux yeux cl émail , retroussés et bridés, aux cheveux noirs, au visage blanc, aux lèvres rouges, souriaient, d'un sourire mièvre, dans un décor fragile et fleuri. Elles avaient des attitudes silencieuses d'idoles et des gestes menus de poupées. Leurs grands chignons, dont la proportion contrastait, si drôlement, avec la petitesse exquise de leur taille, étaient fixés par des épingles de métal brillant très longues. C'étaient des visions étranges. Les robes de ces Japonaises semblaient découpées, par des ciseaux magiques, dans des ailes de papillons. Quelles étoffes! Si légères, avec des bouquets brodés en argent ou en or, des bigarrures invraisemblables, des libellules bleues et des nénuphars en miniature ! Rien ne semble trop bizarre, trop fluide ou trop volatil pour ces princesses-bibelots. On dirait qu'elles ne se nourrissent point de choses terrestres. Quand l'heure est venue de faire la dînette, elles saisissent délicatement, du bout d'une baguette de bois maniée avec un doigté merveilleux, des aliments fantastiques : petits poissons secs au sucre, crabes au sucre, haricots au sucre, fruits au vinaigre et au poivre, hachis de moineaux, crevettes farcies, bonbons salés, piments sucrés. Elles ont des langues de chattes, pour lapper la blonde liqueur du thé dans des tasses toutes petites, dont la porcelaine est enluminée d'oiseaux et de fleurs. Et si
LA VIE ET LES LIVRES. G'^ séfie- 17
rieuses, si joyeuses, toutes ces figurines nipponnes! Jamais l'enfantillage féminin n'eut des grâces plus gentilles ni mieux étudiées. On ne sait comment définir ces joujoux, qu'une longue éducation initia patiemment à l'art de plaire. Leurs noms mêmes, dans le parler puéril de leur lointain pays, ont l'air d'attirer la caresse par une mignardise d'artificielle floraison. Elles s'appellent, là-bas, à Nagasaki ou à Kioto, Madame Campanule, Madame Jonquille, Mademoiselle Jasmin, Madame Chri/santhème...
On les désigne, en japonais, d'un mot intraduisible : mousmé. « Ce mot, dit le savant linguiste Loti, signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce mot, de la moue (de la petite moue gentille et drôle comme elles en font) et surtout de la frimousse, de la frimousse cbifîonnée comme est la leur. » Et Loti ajoute : « J'emploierai souvent ce mot, n'en connaissant aucun qui le vaille. »
Oh! que Loti a vu de choses dans ce mot de « mousmé » î Pourquoi n'y verrais-je pas de la mousseline, symbole des nuages blancs dont l'aérienne légèreté plane dans l'azur tendre du ciel, au-dessus de la pointe volcanique du Fousi- Yama? Et pourquoi ce mot de « mousmé » ne me ferait-il pas songer aux mousses fraîches que constelle l'éclosion multicolore des roses-pompon,
l'exotisme colonial et pittoresque 259
des marguerites-reines et des zinias, sur les collines où s'échelonne, en terrasses, le célèbre temple de la Tortue Sauteuse? La Tortue Sauteuse, d'après le théologien Loti, est une des principales idoles de la religion japonaise.
Je ne sais si les « mousmés » chantent, en s'accompagnant des grêles accords de leurs guitares, ce sonnet de Heredia :
D'un doigt disirait frôlant la sonore biva, A travers les bambous tressés en fine latte. Elle a vu, par la plage éldouissante et plate. S'avancer le vainqueur que son amour rêva.
C'est lui. Saltres au flanc, l'éventail haut, il va. La cordelière rouge et le gland écarlate Coupent l'armure sombre et. sur l'épaule, éclate Le blason de Hizen ou de ïokungawa.
Ce beau guerrier, vêtu de lames et de plaques, Sous le bronze, la soie et les brillantes laques, Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.
Il Ta vue. 11 sourit dans la barbe du masque.
Et son pas plus hàtif fait reluire au soleil
Les deux antennes d'or qui tremblent à son casque.
Je suis comme José-Maria de Heredia : je ne suis jamais allé au Japon, hélas! Si donc je veux me figurer « FEmpire du Soleil Levant », depuis le détroit de Van Diemen jusqu'au détroit de La Pérouse, je suis obligé de recourir au japonisme littéraire que les Goncourt, si je ne me trompe, ont inauguré chez nous, et que Loti a consacré par le succès de Madame Chrysanthème et des Japoneries cV automne .
J'ai feuilleté quelques-uns de ces charmants albums que le Japonais Hayashi nous a rapportés de rExtrème- Orient, — ces albums venus avec les quarante pivoines rarissimes qui ont fleuri jadis dans le jardin d'Edmond de Goncourt... Vous savez ces pivoines qui s'appelaient, en japonais, Soleil levant du port^ Bambou neigeux, Blanc de la vie mondaine, Toilette légère, Parfum de manches de femmes... J'ai regardé les maisons vertes du peintre Outamaro, et aussi les adorables « mousmés » de ce même artiste qui mourut d'épuisement, ayant continué d'être amoureux dans un âg^e où l'amour est hors de saison. J'ai acheté fort cher, en un jour de folie, un ivakizashi, petit sabre japonais, dont la gaine, la garde et la poignée étaient ornées de chrysanthèmes d'argent. Que celui qui est exempt de toute japonaiserie me reproche cette dépense !
Eh bien! de toute cette enquête résulte en moi l'image d'un Japon que je sens excessivement japonais. Je vois un pays trop laqué, trop vernissé, trop amenuisé pour être viable. C'est déjà rocaille, et aussi un peu rococo, comme la Louisiane de Chateaubriand. Les jolies inventions de l'exotisme littéraire vieillissent vite, parce que, Dieu merci! elles se renouvellent souvent. Il y a un Japon de musée, de librairie et d'Exposition universelle. Ce Japon, très connu, presque trop vu, consiste essentiellement en un « jardin de
l'exotisme colonial et pittoresque 261
fleurs ». On appelle ainsi, là-bas, Téquivalent des endroits joyeux où les étrangers de passage en France ont coutume d'étudier Paris. C'est dans un « jardin de fleurs » que Loti connut M. Kangourou, « interprète et agent discret pour grands mariages ». M. Kansfourou néorocia entre Loti et M"^^ Chrysanthème cette union si féconde en philosophiques récits. Et l'on aurait pu croire que, dans tous les Etals du mikado , les honnêtes familles élevaient leurs filles en vue de procurer quelques désillusions aux officiers de marine égarés sur les rivages de cet empire hospitalier. C'était bizarre. Et Loti, présentant son livre à une duchesse pleine de grâce et de bonté, ne pouvait s'empêcher d'exprimer sa surprise en termes ingénieux :
Madame la duchesse.
Veuillez a£;r('er ce li\Te comme un hommage de 1res respectueuse amitié. J'hésitais à vous TolTrir, parce que la donnée n'est pas bien correcte; mais j"ai veillé à ce que l'expression ne fût pas de mauvais aloi, et j'espère y être parvenu... Veuillez recevoir mon livre... comme vous recevriez une potiche drôle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque rapporté pour vous de cette étonnante patrie de toutes les saugrenuit-'^s.
Hélas! quelque temps après, le même Loti, revenant de visiter Kioto, la ville sainte, écrivait à Edmond de Concourt :
Jusqu'à ces dernières années, elle était inaccessible aux Européens, mystérieuse ; à présent, voici qu'on y va en chemin de fer, autant dire qu'elle est banalisée, déchue.
Est-il autant « fini » que cela, le Japon? Non pas, si Ton en juge d'après un autre voyageur, M. André Bellessort, qui, à peine débarqué dans un hôtel de Tokio, fut poliment abordé par un reporter, appartenant au meilleur journal de cette populeuse cité :
« Que pensez-vous de la nature du Japon? des villes japonaises? des Japonais? de leur politique? »
M. André Bellessort considéra, stupéfait, ce questionneur imprévu. Il n'osa pas lui réciter, en guise de réponse, le sonnet ultra-japonais que José-Maria de Heredia intitula le Daïmio :
Sous le noir fouet de guerre au quadruple pompon, L'étalon belliqueux en hennissant se cabre Et fait bruire, avec des cliquetis de salure, La cuirasse de bronze aux lames du jupon.
Le chef, vêtu d'airain, de laque et de crépon, Otant le masque à poils de son visage glabre, Regarde le volcan sur un ciel de cinabre Dresser la neige où rit l'aurore du Nippon.
Mais il a vu, vers l'Est éclaboussé d"or, l'astre. Glorieux d'éclairer ce matin de désastre, Poindre, orbe éblouissant, au-dessus de la mer;
Et pour couvrir ses yeux dont pas un cil ne Itouge,
Il ouvre d'un seul coup son éventail de fer
Où dans le satin blanc se lève un Soleil rouge.
Le Japonais que M. Bellessort avait devant les yeux n'était point vêtu dairain ni de laque ni de crépon. Un simple ovejxoat, de cheviotte quadrillée à la mode britannique drapait son torse
l'exotisme colonial et pittoresque 263
sans prétendre aux effets pittoresques dont les anciens chefs étaient si friands. Un « melon » couvrait sa tète. Il avait un portecrayon perfectionné, de fabrication américaine. Cet interviewer, véritablement représentatif, symbolisait à merveille le Japon moderne. Etait-il rédacteur au Nichmichi, g.azette du marquis Ito? Collaborait-il au Jiji Shhnpô, organe ministériel, ou bien au Yorozu, qui s'imprime sur papier rose et qui est toujours d'un avis contraire à l'opinion du 2:ouvernement? M. Bellessort né£îli2:e de nous renseigner sur ce point. Et d'ailleurs peu importe. Car notre compatriote, alerte journaliste, s'empressa de prendre les devants, et interviewa son exotique confrère, lequel d'ailleurs ne fît point de difficulté de répondre à un questionnaire fort complet.
« Nous nous occupons de réformer nos institutions politiques, dit le reporter japonais, qui semblait avoir puisé le respect de la législation constitutionnelle dans les ouvrages de Grotius, de Montesquieu, de PufTendorff, de Sieyès et de Tocqueville. »
Et M. Bellessort fut immédiatement renseigné sur le fonctionnement du parlementarisme dans la patrie de M""" Chrysanthème.
« Nos politiciens, dit le reporter, ne valent pas les vôtres.
— Ah bah!
Hi LA VIE ET LES LIVRES
— Mais ils font tout leur possible pour marcher sur les traces des parlementaires européens.
— Allons! tant mieux.
— Oui. Et puis, nous voulons réformer notre clergé. Nos bonzes sont séditieux...
— Ohî vraiment?
— Très séditieux. Ils ne lisent que des journaux d'opposition. Mais nous avons un premier ministre qui n'a pas peur des prêtres bouddhistes ou shintoïstes. Nous voulons conformer notre religion aux directions générales de la civilisation moderne. Nous ne voulons pas être les esclaves du passé mort. Il semble, au premier coup d'oeil, que Timmobilité du bouddhisme soit inconciliable avec le mouvement endiablé de la civilisation contemporaine. Nous prouverons que nos idoles, endormies depuis des siècles et des siècles dans la paix des sanctuaires, peuvent très bien assister à des inausfurations de chemins de fer, à des fondations d'écoles, à des constructions d'usines, aux exercices de nos soldats, vêtus d'uniformes européens et munis des engins de tuerie les plus parfaits.
— La peau des Chinois, monsieur, a éprouvé la supériorité de votre armement.
— Certes!... Et puis, nous avons des vaisseaux, cher monsieur, des cuirassés d'escadre, des cuirassés garde-côtes, des torpilleurs, des
l'exotisme colonial et pittoresque 265
contre-torpilleurs. Tout cela (que Bouddha nous le pardonne!) ne marche pas trop mal, et nous permet de faire assez bonne figure à côté de vos magnifiques escadres, quand l'Europe se dérange pour corriger, manu militari, nos voisins du Céleste Empire. Et enfin notre armée n'est pas à dédaigner. Nous n'avons en temps de paix que 300 000 hommes environ, sur pied. Mais nos excellents réservistes et nos consciencieux territoriaux — amicalement raillés, comme les vôtres, par les chansonniers de café-concert — compléteraient alléarement nos effectifs. Parcourez nos départements. Allez dans le Saïtama, où abonde la soie. Visitez la province de Sinane, riche en plantations de thé. N'oubliez pas le district dlvate, fertile en moissons de riz. Vous voyagerez partout sous Tœil vigilant de notre g-endarmerie, sans craindre les voleurs plus qu'en Beauce ou en Poitou. Munissez-vous de quelques bons ouvrages, capables de aous renseigner sur le progrès économique et social de notre pays. Quelques-uns de vos plus distingués compatriotes ont bien voulu étudier sur place l'état actuel du Japon. Vous connaissez, évidemment, les écrits de l'amiral Layrle et de M. Georges Bousquet, de M. Marcel Monnier. Vos journaux, vos magazines, vos revues publient, à chaque instant, des monographies qui prouvent un sincère désir de comprendre notre caractère et de l'expliquer au
reste de Fuuivers. Je ne doute pas que votre ouvrage ne soit, comme ceux que je viens de citer, excellent. »
C'est ainsi — ou à peu près — que M. Bellessort, voyageur au Japon, fut catéchisé par un reporter japonais, sitôt qu'il eut mis le pied dans r « Empire du Soleil Levant ». Cette « interview » est si intéressante, que je n'ai pas hésité à en exprimer toute la substantifîque moelle.
Négligeant donc, provisoirement, les « Jardins de fleurs », les bons offices de M. Kangourou et les danses des « geishas » (demi-mondaines qui étaient une des parures de l'ancien Japon), M. André Bellessort fréquenta des préfets, des sous-préfets, des maîtres d'école, des candidats à la députation.
Il assista aux péripéties d'une campagne électorale. Ce n'était pas ennuyeux. Le candidat s'appelait M. Kumé, ingénieur. Yoici son portrait :
M. Kumé, plus grand que le commun des Japonais, respire la civilisation américaine. Son compléta carreaux gris, sa casquette du même drap, son mac-farlane, ses bagues d'or et ses diamants, tout, en lui, semble importé de Chicago... Son sourire, d'une extrême douceur, découvre deux rangées de petites dents courtes et larges dans des gencives d'un rouge éclatant. Il a voyagé en Angleterre et en AnK-rique. Son élection est assurée.
Dans le train, qui cahote de bourgade en bourgade M. Kumé, son programme et sa fortune, on remarque une assemblée, sans cesse croissante.
l'exotisme colonial et pittoresque 2(17
de gentlemen qui lisent fiévreusement les journaux locaux, et tantôt sourient à des articles bénins, tantôt froissent, avec indianation, de leurs mains crispées, ce qu'on appelle, dans tous les pays civilisés, « une certaine presse ».
« Ces messieurs, dit le candidat, font partie de mon comité électoral. »
Stations dans les gares. Dès que la locomotive a stoppé, M. Kumé descend, salue, sourit à la ronde, encourage d'un geste bénisseur le zèle de ses partisans. Acclamations. Musique. Orphéons. Bannières. On se forme en cortège. Le candidat et le président du comité local ouvrent la marche. M. Kumé a ôté son mac-farlane. Et maintenant, avec sa belle redingote noire, il est superbe à voir dans ce défilé processionnel.
« Merci, messieurs, dit-il avec une émotion contenue. Merci de cette ovation toute spontanée! »
L'enthousiasme ne connaît plus de bornes. C'est un paroxysme, un délire. On entend des crépitements de fusillade, des salves d'artillerie. Les notables du lieu viennent saluer le futur député, avec toutes sortes de révérences surannées auxquelles l'étroitesse du veston-sac et la coupe du pantalon européen s'adaptent malaisément.
Une collation de thé, de sràteaux et de « saké » (légère eau-de-vie de riz) a été préparée, dans une salle publique, pour le candidat et pour ses grands
électeurs. Comme le vieux Japon n'a pas encore tout à fait perdu ses droits, cette fête électorale est égayée par la présence de deux ou trois « g-eishas », vêtues de crépon bariolé. On n'aurait pas l'idée, chez nous, de convier des petites cocottes aux opérations du premier tour ou du ballottage. C'est en quoi le Japon, même modernisé, nous est supérieur.
Discours. Le président du comité remercie M. Kumé d'être venu. « C'est moi qui vous remercie, réplique M. Kumé. Merci de cet accueil significatif! Aux urnes! mes chers concitoyens, aux urnes! pas d'abstention!... Yotre confiance m'impose des devoirs auxquels Je ne faillirai pas!... » Applaudissements. Cris : «Vive Kumé! » La séance s'achève par une danse, exécutée par quelques dames du « bataillon de Cythère » en l'honneur du futur député. Et puis, le train part et s'en va ailleurs.
Banquets. On compare, à voix haute, les mérites respectifs des hommes d'Etat japonais. Le comte Okuma, le marquis Ito sont discutés, pesés, approuvés ou blâmés, selon l'humeur des convives. M. Kumé, candidat, se lève au dessert et développe son programme, dont voici l'article essentiel, imprimé en lettres rutilantes sur ses affiches électorales : « Le peu que j'ai de cœur rouge appartient à la patrie ! »
Il serait étonnant qu'une pareille déclaration
ne fût pas accueillie par ce genre de manifestation qu'on appelle un tonnerre d'applaudissements. M. Kumé sera élu.
Yoilà un des multiples tableaux modem style que j'ai aperçus dans la galerie très mouvementée et très humoristique de M. André Bellessort. J'ai vu aussi, au tournant de certaines pages, des « mousmés » très studieuses, qui se rendaient à l'Ecole normale supérieure de ïokio, afin d'apprendre 1^-1 r^ poétique de Boileau ou lé quadrille des Lanciers.
Ainsi se dévoile, peu à peu, cette « âme nipponne » dont Loti désespérait de découvrir le secret dans la passivité amoureuse de sa petite amie. Elle s'offre à nous sous une double image, l'ancienne et la nouvelle. Je laisse au lecteur le soin de décider laquelle des deux est la plus attravante.
Jaune est la couverture de ce livre ^ avec une épigraphe qui évoque l'image des pays jaunes, là-bas vers le cap Batagan et la baie de Tourane : c( 0 ma petite fleur d'Annam ! »
Jaunes sont les « petites épouses )>, parées de
1, Petites épouses, roman, par Myriam Harry. 1 voL in-18, 329 p. Paris, Calmann-Lévy, 1902. — Du même auteur, Passar/es de Bédouins. 1 vol., 318 p., ibid.
bignolias jaunes et de prénoms exotiques où aljonde la couleur locale : Frisson-de-Bambou, Lotus-de-rEtang-Sacré, M""*" Pamplemousse...
Et les époux de ces « petites épouses » ont des visag^es blancs; mais ils s'exposent, par leurs aventures conjugales, à être peints sous les couleurs qui symbolisaient aux yeux de nos pères l'infortune classique de Sganarelle et de Georges Dandin.
Ceci est l'histoire d'un mariaiie mixte, à Saigon.
Nous savions déjà, par de copieuses confidences, orales ou écrites, que ce genre d'union, essentiellement pittoresque, fait partie des obligations et des divertissements de la vie coloniale. C'est un rite quasi officiel. La métropole consent à fournir un nombre presque illimité de maris aux femmes de race jaune. Et comme, après tout, jyjmes Prisson-de-Bambou, Lotus-de-l'Etang-Sacré, Pamplemousse, etc., ne sont pas nécessairement stériles, le chiffre de la population, sur les bords de la mer de Chine, s'accroît, chaque année, d'un certain nombre de bébés franco-indo-chinois dont le « pourcentage » serait intéressant à établir. Nos fonctionnaires ne perdent pas leur temps. Il y a plusieurs façons de coloniser. Celle-ci n'est pas la plus inusitée ni la moins originale. Nos statisticiens, qui se croient sérieux parce qu'ils sont graves, n'ont pas suffisamment étudié l'influence
de ces idylles exotiques sur les progrès de notre colonisation. Il faut que la littérature supplée, ici, au silence des documents administratifs. Je ne crois pas que Myriam Harry occupe le moindre poste dans la hiérarchie européenne de la Cochinchine, du Cambodge, de TAnnam ou du Tonkin. Cependant, si j'avais l'honneur d'être ministre des Colonies, je réserverais, dans mes cartons, un coin pour les descriptions et pour les récits que nous offre l'auteur de Petites épouses :
... Un café Je la rue Catinat.
C'était riieure exquise de la journée oîi l'humide pesanteur se diluait en transparences douces et lumineuses. Les vérandas s'ouvraient, les palmes s'étiraient et les épaules se redressaient.
Saigon se réveille de son hébétude asiatique; un semblant d'élégance parisienne anime la ville.
Un flot de fonctionnaires se répand dans les rues, des victorias emportent au « tour de l'Inspection » les élégantes en toilettes claires; charrettes, phaétons, bicyclettes se croisent et se dépassent dans le poudroiement rose des routes. Devant le cercle joue la musique militaire; et, au « jardin botanique », des couples llirtent à l'ombre des banians...
Eh! oui, Saigon s'européanise. On y boit des breuvages dont la vertu soi-disant « apéritive » délabre les estomacs et coupe les appétits encore plus vite et plus sûrement que le poison débité par les limonadiers de la métropole. Car, sous le ciel d'Asie, toutes sortes de puissances méchantes contribuent à exaspérer le venin de ces potions
homicides. Mais que voulez-vous? Il est entendu, jusqu'à nouA^el ordre, que des barriques d'absinthe, des tonneaux de bitter et des cuves d' « amers » diversement manipulés doivent suivre les voies de la civilisation et s'écouler par les issues qu'ouvrent les c( débouchés nouveaux ». C'est pourquoi on meurt communément de maladies intestinales sous le soleil de llndo-Chine.
Justement, M. Alain (le fonctionnaire colonial que nous présente Myriam Harry) apprit, à peine débarqué à Saigon, que M. Duclos, le seul ami qu'il eût dans la colonie, venait d'être foudroyé par une attaque de choléra. Et sa première occupation, sur ce sol lointain, fut d'accompagner le mort jusqu'aux ébéniers et aux hibiscus d'un cimetière charmant, dont les épitaphes, brèves et mvstérieuses, commémoraient des noms de fonctionnaires, d'actrices, de religieuses, de soldats, de marins et de quelques femmes sans état-civil. Il s'attarda, mélancolique et amusé, dans ce charnier bizarre où s'entassait un tribut de chair blanche, happée par le pays jaune.
Le soir tombait. Un crépuscule bref atténuait dans une lueur mauve toutes les violences du jour. L'air s'allégeait délicieusement, le sol rouge et les arbres verts prenaient des teintes d'enluminure chinoise...
Les fossoyeurs avaient terminé leur travail ; sous le toit de leurs chapeaux coniques, ils ressemblaient à des champignons qui s'en allaient...
Alain retourna au tombeau de son ami. Une forme qu'il
l'exotisme colonial et pittoresque 273
n'avait pas vue venir y (Hait accroupie. Elle piquait des bâtons d'encens dans la terre, et articulait d'une voix puérile des paroles plaintives. Au pied du tertre, elle avait disposé des bananes et des choses bizarres dans des soucoupes. Mais, à la tête du sépulcre, deux souliers minuscules en papier doré devaient probablement faciliter au mort le passage de ce monde à l'autre.
Alain s'était approché. Il discerna mal ces traits brouillés de larmes et de crépuscule ; mais lorsque enfin elle se leva, il devina sous sa tunique plaquée, un corps frêle de jeune fille, et longtemps il la regarda sinuer parmi les arbres et les stèles...
Le cœur attendri de cette vision, Alain s'agenouilla à l'endroit oij la petite épouse, la petite veuve bouddhiste était venue, dans la grisaille du soir, prier sur une tombe chrétienne.
Ainsi, 011 aime, on est aimé clans cette étrange contrée où l'esprit est d'abord déconcerté par un exotisme d'étagère, voisinant avec des banalités de chef-lieu de canton. Ces « congaïes », ces pauvres enfants vite prises, vite abandonnées, dont les Lovelaces coloniaux parlent volontiers avec un mélange de sans-gène et de naïveté, sont capables d'un amour plus fort que la mort. Il y a des cœurs de femme en la fragilité de ces bustes de poupées... Regardons, parmi les images photographiées par le kodak de Myriam Harry, ces figurines menues, au sourire mièvre, aux gestes grêles. Elles ont des têtes mignardes que sur* charge une chevelure très noire imprégnée d'huile de coco, tenue par un peigne d'écaillé, arrangée en coques et en chignons du plus singulier effet.
LA VIE ET LES LIVRES. C série. 18
Une fleur de corail, piquée dans les cheveux de jais, avive brusquement, d'un ton de pourpre ardente, la grâce des idoles jaunes. Et que d'enluminures, sur leurs frimousses de petits chats câlins! Les sourcils sont laqués au pinceau. Sur les joues, de chaque côté, bien symétriquement, une rondelle de cinabre. Les yeux d'émail et de faïence bridés, étirés vers les tempes, allongés de kohl, scintillent, sans savoir pourquoi, en œillades espiègles. Des colliers d'or et des pendeloques de jade font un joli cliquetis sur le col mince, ambré de colorations chaudes, et sur la gorge, si jeune, qui semble taillée dans un vieil ivoire jauni. Aux poignets, aux chevilles tintent des bracelets de filigrane adorablement puérils. Ces princessesbibelots sont attifées de soie violette, mauve, cerise... Leurs soutanelles étroites les enserrent, les emmaillotent comme des momies. Elles sont petites, si petites, qu'on dirait des garçonnets gentils. Leurs pieds d'infantes sont librement chaussés de brodequins pomponnés, dont les semelles à chaque pas se détachent, claquent. Elles ont des baaues à tous les doisrts des mains et aux orteils. On dirait des icônes peinturlurées, vernissées, dorées. Nullement idéales, ces idolesfillettes attirent par un charme d'irréalité, comme si c'étaient des fétiches artificiels, des joujoux factices, entrevus dans un rêve d'opium. Elles sentent la vanille, le santal, toutes sortes d'aro-
L EXOTISME COLONIAL ET PiTTOUESQUE 2/o
mates capiteux et décevants. D une voix féline, en pinçant les cordes d'une iiuitare aux sons aiîrus, elles chantent les exploits de leurs ancêtres. Quand elles ouvrent leurs lèvres fraîches et charnues comme une fleur de grenade, on voit leurs petites dents de porcelaine, rosies par le léger incarnat du hétel...
La première fois que M. Alain, Parisien de Paris, rencontra M"^ Frisson-de-Bamhou, Annamite dlndo-Chine, c'était au bord du fleuve Donnai, au fin fond des faubouros de Saïs'on. Il était entré en flânant, sans penser à rien de fixe, en laissant errer sa pensée au gré des formes ondoyantes et des couleurs éphémères, « dans une sorte d'auberiie riveraine, vaste hangar bâti sur pilotis, où des voyageurs faisaient irruption pêlemêle avec des cochons noirs, des chiens jaunes et des enfants nus ». Le décor où s'encadra l'aurore de son idylle était bizarre à souhait, comme la plupart des choses et des gens de ce pays étrange où les hommes, imberbes, ressemblent à des femmes, où les femmes sont des espèces de gamins inquiétants, où Ton se coiffe d'un aijat-jour, et où l'on adore des dieux qui sont des magots. Le Parisien resrardait, d'un œil vasruement étonné, une pendule allemande, un coucou de la Forêt- Noire, qui s'obstinait consciencieusement à marquer les heures. Quelle drôle d'idée, de marquer les heures, en cet Extrême-Orient, où la notion
du temps n'existe pas ! La voix de ce coucou disait : « Tic-tac ». Ce qui, dans toutes les langues européennes, veut dire : « Dépêchez-vous! travaillez! Vous n'avez pas de temps à perdre. La vie est courte. Le temps, c'est de Targ-ent! » Ce tic-tac, ]à-bas, était particulièrement obsédant, impérieux dans ce silence de la Cochinchine, qui est le plus silencieux de tous les silences. Les eaux du fleuve coulaient sans bruit entre deux berges plates, sous la lourdeur de Tété accablant. La splendeur de l'horizon, embuée de vapeurs chaudes, révélait la torpeur des rizières, la fermentation fiévreuse des marécages... On entrevoyait des logis parsemés dans l'exubérante verdure. On ne savait si c'étaient des maisons ou des tombes, des bourgades ou des cimetières. La vie, en ces terres où la nature aplatit l'humanité, se mêle perpétuellement à la mort, comme si l'homme, affligé des limites que lui impose la durée, aspirait sans cesse aux perspectives illimitées du repos éternel. Et le bon coucou faisait toujours « tic-tac » ! Peine perdue, pauvre coucou! Cette dame rabougrie, qui est assise sur ses talons, et qui prépare des chiques en étendant avec un couteau de la chaux rose sur des feuilles de bétel, se moque bien des minutes périssables que Faiguille, une à une, jette dans le néant. Ce petit vieillard ratatiné, qui plonge son museau de rat dans un bol de thé, et qui, entre deux gorgées de la liqueur blonde, grignote des
l'exotisme colonial et pittoresque 277
pépins de pastèques, voilà certes un pliilosophe dès longtemps blasé sur la vanité de Teffort humain. Et ce marinier du bac, qui, tapi dans un coin, sur une natte, joue de la harpe avec les doiiits de ses pieds, quel poète désabusé des illusions de ce monde !
C'est dans ce musée composite et bariolé, plein de reliques immémoriales, que M. Alain découvrit ^jiic Frisson-de-Bambou. Cette jeune personne, trop bien élevée pour sortir seule, était allée se promener en ce lieu, avec une vieille femme qui était sa mère adoptive. Elle tenait en laisse un petit singe qui avait, lui aussi, une physionomie essentiellement indo-chinoise. Avec quelle grâce M""" Frisson-de-Bambou lappait, du fin bout de sa lanaue rose, le contenu d'une noix de coco ! Son joli minois, si drôle, disparaissait dans l'énorme calebasse, comme le nez des enfants qui boivent dans un bol trop grand. Quand elle eut étanché sa soif, elle offrit à son singe, d'un mouvement infiniment gracieux, ce qui restait au fond de la noix de coco.
Lorsqu'elle partit, M. Alain ne résista pas au plaisir de la suivre...
En France, un monsieur qui suit une jeune femme ou une jeune fille finit quelquefois par l'épouser. Le mariage est une conclusion. Notre coutume veut qu'on réfléchisse avant de se porter à cette extrémité. En Indo-Chine, on commence
tout de suite par les épousailles. L'ironie de la sagesse indo-chinoise a décidé que, pour une femme, cela n'a pas d'importance. Ne soyons donc pas surpris de voir, ici, un mandarin blanc se marier très vite avec la marionnette jaune, rencontrée par hasard au bord du fleuve.
D'ailleurs, tous les renseiernements s'accordaient pour convertir en amour la sympathie qui inclinait Alain vers M'"" Frisson-de-Bambou. Cette demoiselle était de haute naissance. A peine âgée de quatorze printemps, elle résumait, en ses beautés adolescentes, tous les attraits d'une illustre lignée. Son défunt père, qui fut régisseur des pompes funèbres dans la ville de Cholon, près de Saigon, appartenait à la famille chinoise des Min-King, dont la généalogie, comme on sait, remonte jusqu'au douzième siècle. Elle était d'origine annamite par sa mère. On l'avait appelée Frisson-de-Bambou, parce qu'au moment de sa naissance le bambou du jardin paternel avait frissonné, signe apparent d'une destinée romanesque. Elle savait la musique et Fart de confectionner trente-neuf sortes de gâteaux. On lui avait appris aussi à écrire son nom à l'encre de Chine sur une feuille de papier léger.
C'était plus que n'en demandait M. Alain. Il offrit des présents qui furent agréés. Un bonze déclara que l'union projetée avait reçu l'approbation non seulement de tous les parents vivants,
mais encore de tous les ancêtres morts et enterrés. Cette condition était rigoureusement nécessaire. Si les nombreux aïeux de la famille des Min- Ki.ng eussent répondu : « non w, c'en était fait du mariage de ce grand Blanc avec cette petite Jaune. Mais ces excellents patriarches, adroitement interrogés, font rarement des objections, à moins qu'on n'ait pas songé à mettre dans la main du bonze les indispensables piastres qui déterminent la réponse des morts. Quand les rites furent accomplis, M. Alain reçut l'avis d'attendre sa fiancée. Elle vint, le soir, recouverte d'un voile rouge à broderie d'or, escortée par deux dames d'atours. On fît la dînette : « des eelées multicolores, des pâtés d'algues, des fruits confits, des salades de fleurs dans une vaisselle amusante de poupée ». Ce repas de noces était rythmé par la mélopée d'une conversation indo-chinoise où les mots, selon la coutume du pays, étaient plutôt miaules que prononcés. Et puis les dames d'atours les serviteurs se retirèrent. Dans la maison, éclairée comme pour une fête, les lanternes multicolores s'éteignirent peu à peu, sauf dans la chambre nuptiale. La nacre incustée cessa de chatoyer sous la lueur des girandoles. Les chimères et les hippogriffes des panneaux de satin rentrèrent dans l'obscurité. On baissa les stores. Alain, troublé, un peu confus, très hésitant, regarda sa « petite épouse », vêtue de plusieurs
soutanelles de soie : noire doublée d'amarante, violette douJjlée de jonquille, pervenche doublée de carmin, mauve, bleu, vert pâle... Ils étaient enfin seuls.
On sonere ici, involontairement, aux nombreux mariasfes mixtes dont Loti, sous des latitudes diverses, nous a raconté les péripéties. En effet, on découvre aisément, sous la signature mystérieuse de Myriam Harry,
Quelque chose comme un Loti qui serait femme.
L'originalité du livre que j'ai sous les yeux consiste en ceci : l'aventure en question est étudiée, avec une extraordinaire clairvoyance, d'un point de vue où Loti ne pouvait pas se placer. Madame Chrysanthème est une histoire qui est arrivée à bon nombre d'officiers de marine et que, pour ma part, j'ai entendu raconter une cinquantaine de fois, par d'excellents amis, au « carré », à bord des navires de l'Etat. Pareillement, yl^^y/arfe est une personne qu'il me fut peutêtre loisible de connaître au temps où les courtiers de Constantinople et de Smyrne couraient sur mes talons, en m'insinuant à l'oreille le monotone vocabulaire de leur sabir tentateur : Moussiou... Moussiov ... otine Tourque très zôlie... Mari pacha^ parti pour la guerre... Bonne occasion, tou sais... Viens, Moussiou... Je dois dire, par respect pour la vérité historique, et afin d'épargner une
erreur aux voyageurs mal informés que ces prétendues Tourques sont habituellement des Grecques, des Juives et parfois (ô surprise) des Montmartroises déguisées en belles Fatmas... Quoi qu'il en soit, aucun homme n'osera conter de telles « bonnes fortunes » après les chefs-d'œuvre de Loti. Ce serait, de gaieté de cœur, s'exposer à des redites superflues ou à des tentatives d'imitation impossible. Toutes les illusions dont est capable un Occidental en quête d'amourettes exotiques, sont résumées à merveille dans ces livres précieux. Notre complaisance sentimentale y est reflétée, un peu grossie comme en ces miroirs « magiques » où les objets sont plaisamment exagérés. Nul d'entre nous n'aurait su peindre Chrysanthème et Rarahu comme a fait Loti dans ses inoubliables tableaux. Mais nous les aurions aimées à peu près de la même façon. Car nous avons le bonheur ou (si l'on veut) le malheur d'appartenir au sexe qui se croit le plus fort.
Ici, c'est une femme qui raconte l'histoire des Petites épouses, et qui, naturellement, en renouvelle la lettre et l'esprit. La pauvre petite Frissonde-Bambou nous est révélée par une sœur lointaine qui compatit aux douleurs de son corps fragile et aux peines de sa petite àme fantasque et efl'arée. De sorte qu'ici nous avons un roman de Loti, retourné, pour ainsi dire, et regardé de Vautre côté. Qu'on ait des cheveux noirs et
une peau jaune, ou des cheveux blonds et une peau blanche, il n'y a pas deux manières d'être promue à la dignité de femme par la volonté souveraine d'un seigneur et maître. Il n'y a pas deux méthodes, non plus, pour narguer cette seigneurie et pour dompter cette maîtrise. L'auteur des Petites épouses prend un malin plaisir à nous montrer notre compatriote, l'Aryen guerrier et administrateur, trembler, pleurer, sangloter devant « son épouse », qui cependant devrait être deux fois vaincue, étant femme et étant Annamite.
Un souffle de pitié, une douceur tendre atténue l'humour de ce récit, et brise, çà et là, d'un accent d'émotion, la continuité de la voix chantante qui module les couplets, souvent tristes, de cette idylle tragique. La « petite fleur d'Annam » n'embaume pas longtemps la demeure de notre fonctionnaire transplanté. Elle meurt, ayant toujours aux lèvres l'énigme de son demi-sourire enfantin et dolent. Un savant docteur d'Europe, appelé en consultation, baragouine un grimoire 011 l'on comprend clairement que la mort est la cessation de la vie. Un vieux médecin chinois dit, en hochant la tête : « Elle a été emportée par le vent ! ... »
Que sa petite àme d'oiseau, exaltée sur l'aile des brises, rejoigne le sein de Bouddha pour y reposer dans la paix suprême! Les péchés de la
« petite épouse » seront pardonnes. Car elle ne pouvait pas prendre au sérieux son mariage avec ce mandarin étranger qui, maintenant, pleure à côté de son cadavre, comme auprès d'un joujou cassé. Elle fut aimée, pour quelque temps. Ou plutôt son mari, selon l'habitude des hommes sincèrement amoureux, s'aima en elle. Cependant, elle ne regrette rien de ce qu'elle laisse sur la terre — rien, sinon l'enfant qui est né de ce mariage éphémère, le petit Zim-Zi-Zi, autrement dit Bébé-Alouette.
Et c'est navrant, après la dislocation d'une union contraire aux lois sociales et aux lois naturelles, c'est navrant, la survivance de cet innocent, de cet intrus que les amateurs de mariages exotiques ne prévoient jamais. L'enfant ne comprend pas encore. Il laisse errer sur son horizon coutumier le regard des veux bleus qu'il tient d'une race étrangère. Il a suivi gravement les funérailles de sa mère. Il a vu qu'on brûlait sur la tombe un petit bonhomme en papier qui lui ressemblait. On lui expliqua que, par ce moyen, au ciel, la maman-poupée croirait encore voir Bébé-Alouette... Plus tard, quand il apprendra le secret de sa naissance, je ne sais ce qu'il pensera de l'auteur de ses jours.
M.Alain, pourtant, est un brave garçon. Il n'a rien de ce cvnisme colonial, dont nous vovons, autour de lui, quelques exemplaires grotesques
OU repoussants : l'ingénieur Bertold, Tadministrateur Morin. Mais il est enclin à toutes les défaillances dont la conscience masculine s'accommode si facilement, en pareil cas. Il s'est cru intéressant dans son rôle de sultan faisant choix d'une odalisque. Oh! que les femmes de tous les pays et de toutes les couleurs sont hien vengées par la narration maligne — et si féminine — où ses exj>loits sont racontés! Il se pardonne à lui-même l'abandon de l'enfant qu'il laisse après lui — comme souvenir — dans l'Indo-Chine française. Il a recours, pour apaiser son remords, à l'habituel sophisme des séducteurs de filles : « Après tout, ce bébé n'est peut-être pas de moi. » Pourtant, la nature est plus forte que tous les raisonnements : il veut que l'enfant vienne lui dire adieu, une dernière fois, à l'appontement du paquebot. Son cœur se serre, ses larmes coulent, en voyant les yeux clairs de Bébé-Alouette, ces yeux d'Occident, égarés là-bas et qu'il ne reverra jamais... Adieu, pauvre petit! Plus tard, enfant aux yeux bleus, quand tu sauras parler la langue de ton père, on pourra, si tu es bon sujet, te confier, à l'Ecole normale de Saigon, un cours de colonisation.
Il est rare que l'exotisme nous émeuve. Ce genre littéraire risque de devenir stérile s'il se réduit à une simple description de Inbelots lointains. Mais il y a des réalités qui associent, à travers les océans, toutes les portions de l'huma-
l'exotisme colonial et pittoresque 28 :j
nité vivante : ce sont les larmes des femmes, la plainte ingénue des enfants, toute la douleur éparse, à travers Finfini, dans l'innombrable diversité des cœurs unis par la souffrance. C'est pourquoi on trouvera une source d'émotion vraiment humaine dans l'exotisme attendri et charmant de Myriam Harrv.
... Et Loti, sur un beau navire cuirassé, retourna aux pays jaunes.
Il connaissait déjà les parages de l'Extrême- Orient, l'île Formose, les grandes houles du Pacifique. C'est là-bas, sur la Sibylle (vous vous en souvenez) que mourut la « perruche » de « mon frère Yves ». Vous savez comment :
Ce fut un matin, à l'entrée de la mer des Célèbes, que mourut cette chouette qui était la perruche d'Yves, un matin de grand vent où Ton prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa écraser par insouciance entre le mât et la vergue.
Yves, qui entendit son cri rauque, vola à son secours, mais trop tard. Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche morte, aplatie, n'ayant plus forme d"oiseau, un mélange de sang et de plumes grises , au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispée.
1. Les derniers jours de Pékin (chez Calmann-Lévy). — Du mème^ Œuvres complètes (édition in-8, ibid,}.
Yves avait du cliagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lèvre dédaigneuse. Puis il la lança à la mer, et le requin qui nous suivait la croqua comme une ablette.
Le récit de cet accident m'a toujours fait songer à cet endroit de VOdyssée où le divin Ulysse raconte aux irréprochables Phéaciens comment une demi-douzaine de ses compagnons furent happés, en mer, par l'affreuse Scylla, « hète farouche dont la voix inquiétante retentit comme plusieurs chiens nouveau-nés ». Tous les bacheliers es lettres qui encombrent le territoire de la République se rappelleront avec plaisir les vers d'Homère et me sauront gré, toutefois, de ne point citer le texte grec :
La pâle terreur effare les hommes de l'équipage. Tout le monde, sur le pont, regarde du côté de Charybde, parce qu'on nous a dit que c'est de là que nous viendra le danger. Cependant, Scylla, d'un coup de gueule (oh! quelle gueule !) enlève, du baleau six de mes plus robustes matelots, liranle-bas épouvantable. De l'arrière, où Je tiens la barre, je regarde les bancs des rameurs. Hélas! je vois mes pauvres gens, lâchant leurs avirons, chavirer, jambes en l'air, par-dessus le bordage, attirés par les tentacules de la pieuvre. Ils m'appellent. Ils crient : « Ulysse! Ulysse! » Ils m'appellent pour la dernière fois.
Avez-vous vu, au bord de la mer, sur une falaise peu élevée, un pêcheur jeter aux poissons, à l'aide d'une ligne et d'une ficelle, l'appât fallacieux qu'il apporta dans une corne creuse, suspendue à son cou? Dorades et turbots frétillent autour de l'hameçon et, brusquement,
s'y accFûcheiil. f.<^ pêcheur, d'un gosle vif. I(?s enlève et les jette sur le sable, où ils s'agitent en mouvements désordonnés et convulsifs... Telle, Scylla enlève mes compagnons palpitants et les mange.
Ces malheureux jettent des cris déchirants. Ils tendent les mains vers moi, leur capitaine... Ah! j'en ai vu de dures pendant mes traversées, .rai navigué partout. Jamais je n"ai assisté à de pareilles horreurs...
Loti est plus familier. Ulysse est plus épique. Mais la comparaison de ces deux marins est fertile en rencontres intéressantes.
Il faut, lorsqu'on relit Mon frère Vues, Propos cVexil ou Fantômes d'Orient, avoir constamment à portée de la main, cette admirable et divertissante Odi/ssée, recueil de contes merveilleux qu'en des temps très anciens les caboteurs et les corsaires de rx\carnanie et de l'Eubée se répétaient les uns aux autres, pour charmer l'ennui des lonsrues veillées, tantôt sur le rivage, au milieu des filets étendus parmi les galets, tantôt sur la dunette d'un caïque, au clair de lune, par les nuits de calme plat, autour des voiles qui, en clapotant, attendent la brise. Jai lu V Odyssée dans l'archipel des Cyclades, sur le pont d'un fin voilier que commandait le capitaine Laërte Psaropoulo, surnommé le Céphallénien. Quels moments délicieux 1 Les vaaues d'azur et de lumière déferlaient, frangées d'écume blanche, sur les flancs coloriés du navire. L'eau, animée d'une sorte de gaieté par le souffle d'un tiède
zéphyr, jasait, chuchotait dans la clarté du jour, comme si les néréides, déesses ondoyantes, vaguement apparues dans la transparence des flots, eussent voulu nouer un dialogue amical avec les mortels assez hardis pour trouhler leur asile. Je lisais ces vers, rythmés par un léger roulis et par un tangage berceur :
Dans le foyer de la maison, brûlait un grand feu. On y avait mis des bûches de thuya et de cèdre. Le parfum de ce bois aromatique embaumait toute l'île, comme une cassolette d'encens. Auprès du feu brillant, la nymphe Calypso chantait un air de son pavs. Et sa voix était très belle.
Calypso, blonde et vermeille, tissait de la toile avec une navette d"or.
Autour de sa demeure il y avait une forêt verdoyante. C'étaient des arbres de toutes sortes : des aulnes, des peupliers, des cyprès au feuillage odorant.
Une multitude d'oiseaux, nichés dans les frondaisons de cette futaie, faisaient un incessant bruit d'ailes. On entendait jacasser les éperviers et ces corneilles de mer, qui vivent de la mer.
« Mais c'est presque du Loti! » m'écriai-je, au risque de déranger, par cette exclamation incompréhensible, le jeune mousse Kharalambos, fort occupé à ravauder, en prévision du mauvais temps, la toile, fort usée, de notre brigantine...
J'avais relu, tout récemment, les belles narrations maritimes de Loti, dans la arande édition in-8 (un peu solennelle) que nous devons à la
diligence de l'éditeur Calmann-Lévy. Certaines pages, tout illuminées de visions exotiques, me revenaient à la mémoire. Celle-ci , par exemple :
Les trois dames de la kasbah s'occupaient à presser des roses ou des fleurs d'oranger pour composer des parfums. Elles fumaient aussi des narguilhés ou s'exerçaient à chanter, en jouant du tambour de basque et en battant de la derboucca...
Fathma était si bien peinte que ses joues rondes et lisses avaient l'éclat des poupées de cire. Ses yeux ombrés étaient plus grands que nature. Entre ses longs cils noirs, on voyait ses prunelles remuer sur de l'émail blanc, et elle souriait à demi...
Ses cheveux étaient pris dans un petit turban en gaze d'or, et sur son front retombait une couronne de sequins d'argent séparés par des perles de corail. Une quantité d'anneaux lourds et magnifiques étaient passés à. ses oreilles, et plusieurs rangs de fleurs d'oranger, enfilées avec d'autres fleurs rouges, pendaient de sa coiffure sur les plaques de métal qui ornaient son cou.
Ce n'est pas tout à fait le même ton que dans la description homérique. La mode a changé. A présent, on enfle moins la voix pour parler des choses lointaines. Pourtant notez que le patient Ulysse , discourant chez Alcinoiis , père de Nausicaa , est très apte , lui aussi , à énumérer les précieux hihelots qui ont amusé sa curiosité.
Un savant allemand (il n'y a que les savants allemands qui soient capables d'une pareille entreprise) a démontré que les bagues de Pénélope, les
LA VIE LT LES LIVUES, 6^ sOlio. 19
colliers de Gircé, les pendeloques du casque de Télémaque seraient dignes de fig-urer, au premier rang de l'étalage, dans les bijouteries de la rue de la Paix.
Des scarabées en smalt bleu, des fibules d'argent rehaussées d'une torsade en filigrane d'or pâle, des ceintures en cuir fauve, lamées d'or et scintillantes de pierreries, divertissaient le charmant enfantillage des femmes, au temps d'Homère. On citait même, en certaines régions, principalement à Chypre, des coquettes dont la taille était entourée d'un cercle de clochettes d'argent. Quand elles dansaient, quel joli cliquetis!
Le savant allemand auquel j'emprunte ces détails pittoresques, a étudié pendant plusieurs mois la coifTure d'Andromaque. Il consacre tout un chapitre à ce sujet, si curieux. L'épouse d'Hector enserrait sa blonde chevelure dans une ferronnière de métal battu et repoussé. Un bonnet de brocatelle, haut, raide, en forme de pain de sucre, couvrait sa tète, ne laissant voir qu'un étroit bandeau de cheveux lissés, le long du front. Une mantille, posée sur le bonnet, retombait des deux côtés du visage et flottait sur les épaules... Ainsi attifée, Andromaipie avait l'air de porter la tiare du grand-prètre des Hébreux. De plus, elle avait, aux oreilles, des disques d'or, garnis de jade et de sardoine... M""*" Bartet, lorsqu'elle joua VAndromaque de Racine, n'osa pas adopter cette
coilTure, trop exotique. Homère, pourtant, nous en a fait la description avec la précision consciencieuse d'un costumier de théâtre :
Tf,À£ ô'àuô xpaTÔ; pâXs...
y.pT,8£|j.vôv 6', 0 pà o\ oc5-/.£ yçi'joiri 'Aç>poo:Tr,.
{Iliade, XXII. -i'iO.)
Bref, la civilisation homérique qui, vue de loin, nous paraît surtout colossale et massive, aurait pUi à Loti par sa mièvrerie étrange. C'est pourquoi je n'hésite pas h évoquer les images héroïques de YOdyssée en face des arahesques levantines ou des kakémonos japonais que nous devons au mélancolique ami à'Azyiadé et de Madame Chrysanthème. Loti, qui déclara un jour, en pleine Académie, son peu de goût pour les livres- des autres, n'a peut-être pas lu, en effet, les magnifiques rhapsodies d'Homère. Tant mieux. Cette lecture sera, pour les loisirs de sa retraite, plus tard, une occupation exquise. Certes, l'idée de la retraite ne s'accorde guère — quant au présent — avec la souplesse et la fraîcheur d'un talent descriptif pour qui le spectacle de la nature éternellement.changeante est une perpétuelle source de Jouvence. Mais, enfin, tout arrive. Et il faut songer à 1 avenir. Je vois très hien l'emploi du temps de Pierre Loti, lorsqu'il aura suspendu à ses panoplies que l'on dit très riches en armes diverses, le sahre d'ordonnance à fourreau de cuir orné d'or qu'il
porte à son ceinturon de soie bleue et blanche depuis sa sortie du Borda. Atteint dès lors — comme ces vieux maîtres dont il a merveilleusement dépeint la vie sédentaire et méditative, — atteint de la nostalgie des traversées et des périples, il se penchera sur l'insondable profondeur de YOdyssée, afin de retrouver dans cette féerie aux vastes horizons ce qu'il aime par-dessus toutes choses : la grande monotonie de la mer.
Loti, commentateur d'Homère! Quelle joie pour les écoliers! Cela eût scandalisé peut-être le circonspect M. Bitaubé. Mais cela réjouira, j'en suis sûr, MM. Alfred et Maurice Croiset, hellénistes ingénieusement doctes, ou ce réaliste philologue Victor Bérard, qui, se référant au « journal de bord » du divin Ulysse, a refait, d'escale en escale, les croisières de cet illustre navigateur, et a poussé le scrupule de la précision jusqu'à photographier la grotte de Calypso !
Est-ce de Loti, ou d'un autre, cette glose, que je retrouve, sans signature, sur un vieux carnet, fouetté par les embruns et encore tout imprégné de sel marin?
Les marchands de Pht!'uicie ont l'habitude d'entreprendre de longs voyages sur mer. Ils emportent avec eux beaucoup d'objets agréables ou utiles qu'ils désirent vendre aux étrangers. Dès qu'ils aperçoivent, du large, une acropole qui domine quelque cité populeuse et riche, ils y courent, jettent l'ancre dans la rade, descendent sur le rivage et étalent à terre ou sur des planches toute
une pacotille mullicolore et amusante. Oh! les jolies coupes d'argent, toutes ciselées de dessins fantastiques, toutes peuplées et comme grouillantes d'oiseaux, d'arbres, d'hommes, de reptiles! Que ces bracelets d'Egypte, incrustés d'agate, vont bien aux bras fermes et aux chevilles délicates des femmes grecques! Que ces colliers où les perles d'or et les fleurs de lotus se mêlent à des grains de cornaline, d'onyx et de cristal, se noueraient avec grâce, en triple rang, sur la gorge ambrée d'une Syracusaine! Plus loin, ce sont des flacons d'or et d'ivoire où sont enfermées de subtiles essences, des épingles d'argent, des anneaux d'or, assez grands pour retenir les torsades et les nattes des lourdes chevelures. Oh! ce bracelet! On dirait un serpent qui, roulé sur lui-même, fait luire ses petits yeux de rubis, tout pétillants de malice... Dans ce fouillis, voyez ces anciennes monnaies où sont gravés des mots mystérieux, ces miroirs de métal poli, ces masques d'or que les embaumeurs de Sidon appliquent sur le visage immobile des morts, ces amulettes qui exorcisent les maladies, surtout ces statuettes de bronze et ces figurines d'argile où les modeleurs de Tyr ont façonné l'image multiple d'Astarté, et qui en éveillant Fart des statuaires de Chypre ou d'Égine ont peut-être peuplé de dieux l'imagination amusée des Grecs.
En attendant que Loti (devenu patriarcal et studieux comme Famiral Jurien de la Gravière) étudie, d'après MM. Clermont-Ganneau, Victor Bérard et Philippe Berger, l'influence des navigateurs phéniciens sur la mythologie hellénique, bénissons le Conseil d'État, dont la juste équité, tranchant un conflit regrettable, ouvrit au lieutenant de vaisseau Loti l'accès des grades supérieurs et rendit, par là, un signalé service à la Littérature.
Promu capitaine de frégate,, ayant sur la manche trois tialons d'or et deux salons d'argent, aux épaules deux épaulettes à gros grains, Loti fut désigné pour servir en Chine sur le Redoutable, hattant pavillon de l'amiral Pottier.
Tous les navires qui ont ahrité les rêves de Loti sont maintenant illustrés par le souvenir d'un livre célèbre. Le balancement de la Sibylle a cadencé la jolie prose de Mon frère Yves. Le Javelot, chaloupe-canonnière, embossée àHendaye sous le pont de la Bidassoa, pour surveiller la contrebande, s'associe à la gloire du contrebandier Bamuntcho. Plus tard, les touristes iront visiter, sur le Redoutable, la cabine où le commandant Loti entreprit le beau et triste tableau de guerre, qui s'intitule : Les derniers jours de Pékin.
Cet ouvra2:e est dédié à l'amiral Pottier par une lettre préliminaire, qui serait digne d'être citée d'un bout à l'autre et dont il faut retenir au moins ce passage significatif :
Amiral,
... Je vous demande de vouloir bien accepter celte dédicace, comme un hommage du profond et affectueux respect de votre premier aide de camp. Vous serez d'ailleurs indulgent à ce livre plus que personne, parce que vous savez dans quelles conditions il a été écrit, au jour le jour, pendant notre pénible campagne, au milieu de l'agitation continuelle de notre vie de bord.
Je me suis borné à noter les choses qui ont passé directement sous mes yeux, au cours des missions que vous m'avez données et d'un voyage que vous m'avez permis do
faire dans une certaine Chine jusqu'ici à peu près inconnue.
Quand nous sommes arrivés dans la mer Jaune, Pékin était pris et les batailles finissaient. Je n'ai donc pu observer nos soldats que pendant la période de l'occupation pacifique. Là, partout je les ai vus bons et presque fraternels envers les plus humbles Chinois. Puisse mon livre contribuer pour sa petite part à détruire d'indignes légendes, éditées contre eux!...
Les Lettres seraient bien ingrates si elles ne remerciaient publiquement l'amiral Pottier, commandanien cbef de l'escadre de l'Extrême-Orient, — l'amiral Pottier qui, ayant appelé Loti à servir sous ses ordres, demanda moins à la hache d'abordage du vaillant marin qu'à la plume de l'académicien nomade.
L'amiral Pottier n'est point de ces honimes d'épée qu'effarouche la puissance insaisissable de l'esprit. Lorsqu'on est très intelligent et très bon, on est volontiers enclin à aimer les bienfaits de rintelligence. Et c'est précisément le cas du commandant en chef de notre escadre d'Extrême- Orient. Permettra-t-il à un « ancien » de cette Ecole d'Athènes, qui est un peu apparentée à la division navale du Levant, de lui rappeler respectueusement le temps oii il commandait le Vaubariy au Pirée, sous les ordres de son regretté camarade, le contre-amiral Olry? Plus d'une fois, il voulut bien gravir l'àpre coteau du Lycabette, afin de suivre l'allée de myrtes et de lauriers-roses
qui conduisait au seuil de notre maison. Souvent, il nous accueillit à son bord, mêlant à Fliospitalité traditionnelle de la marine française une nuance d'estime obligeante qui redoublait notre ardeur au travail et nous encourageait à bien remplir notre mission. Quand il voulait bien nous prier de l'accompagner au pèlerinage de l'Acropole, nous avions l'innocente vanité de nous croire un peu ses officiers d'ordonnance pour le service particulier de l'archéologie. Les «Athéniens » de ma promotion n'ont pas été surpris d'apprendre que l'amiral Pottier avait choisi un rare écrivain pour premier aide de camp ^
Grâce à ce chef, dont l'esprit est large et dont le cœur est généreux, Loti nous rapporte, du rivage de la mer Jaune, autre chose que les potiches peinturlurées ou les idylles grimaçantes qui sont le bagage ordinaire des voyageurs retour de Chine. Il a vu, sur place, l'agonie d'une civilisation et les péripéties d'un drame immense, dont les proportions dépassent, de beaucoup, les limites d'un continent, et sont (comme on dit à présent) mondiales. Le notateur, frémissant et nerveux de tant de sensations fines, s'est haussé soudain à un rôle plus élevé. Il est devenu historien, grandi d'emblée par la grandeur du sujet vivant et lamentable qui palpitait sous ses yeux.
1. Ces pages étaient sous presse lorsque survint la mort, si prématurée et si regrettable, de l'amiral Pottier.
De toutes les guerres qui ont affligé ou qui affligeront l'humanité, la plus colossale est assurément cette lutte qui met aux prises les Blancs et les Jaunes. Cela est formidable, inéluctable. On y sent je ne sais quelle puissance de fatalité, qui épouvante. On a le sentiment que personne n'y peut rien. C'est ce que déclare expressément le plus autorisé de nos sinologues. « La vieille muraille de Chine, dit M. Edouard Chavannes, a été renversée... Quelque redoutable que puisse être la rencontre entre l'Extrême-Orient et l'Occident, elle fait partie de l'évolution dans laquelle s'élaborent les destinées de l'humanité future. » Loti a fixé, sur ce « moment » de l'évolution humaine, l'appareil de photographie instantanée et coloriée dont il a été pourvu par la nature. Le déclic de ce merveilleux kodak a saisi des champs de bataille, des temples en ruines, des tombeaux profanés, le vaste sépulcre de la Chine ouverte... Tableaux inoubliables. C'est du Loti, du meilleur Loti. Et c'est de l'histoire. On lira ces pages, quand beaucoup de gros traités d'ethnographie ou de sociologie auront disparu.