‹ La vie et les livres (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · METZ · texte numérisé non relu

METZ

Ces deux frères, fils d'un soldat qui mourut en héros pour la France, ont voulu honorer à la

fois leur maison et leur patrie en déposant, sur leurs autels familiers, une offrande qui fût particulièrement ag^réable à la mémoire sacrée dont ils ^Tardent le culte.

Ils sont allés à Metz, dans le mois oii revient le lug-ubre anniversaire des sano^lantes victoires qui auraient pu sauver notre pays, et de cette capitulation sans précédent qui faillit compromettre notre honneur national.

Des hauteurs de Plappeville, ils ont \u le clair décor où tant de braves cens se firent tuer en vain. « Lentement, dans l'azur splendide, le cercle de l'horizon grandissait. Le vaste paysage ensoleillé se déploya. Les rivières dessinaient leurs méandres bleus. Metz apparut, toute blanche, avec son troupeau de maisons, la haute masse de la cathédrale... La cité lorraine souriait toujours... dans une brume dorée. »

Ils ont respiré les parfums de l'arrière-saison sur ce vaste plateau de Rezon ville, où l'on vit les grenadiers de Bourbaki, serrés dans leurs habits bleus à brandebourgs blancs, les guêtres alignées comme à la parade, recevoir à la pointe de leurs baïonnettes le choc des escadrons de Bredow. Et ils ont entendu chanter dans leur souvenir la plainte funèbre où un poète allemand pleura la perte de ces cavaliers intrépides : « Sonne, trompette, sonne en l'honneur des hussards de Bredow!... Mais la trompette refuse de

sonner... Sa bouche de métal ne laisse échapper qu'un sourd gémissement, un cri de douleur... Une balle a troué le cuivre... La blessée pleure les morts; elle pleure, d'une voix brisée, d'un sanglot qui nous glace jusqu'à la molle des os, les braves et les fidèles, tombés en cette bataille. Les feux de bivouac s'allumèrent, et nous pensions aux morts, aux morts! »

Avec quelle émotion les fils du général Marsrueritte s'arrêtèrent sur ces collines de Bornv, où riierbe et les fleurs ont enseveli dans un linceul odorant nos soldats tombés sous la grêle des balles parmi les moissons blondes! Ils s'attardèrent là-bas jusqu'à l'heure indécise et charmante du crépuscule. Lorsque la nuit d'été enveloppa de silence et de paix le paysage tranquille et tragique, ils songèrent à la nuit pareille qui, vingt-six ans auparavant, dans une saison aussi tiède, avait voilé de ses clartés pures un flot de sansf, des amas de décombres, des rousreurs d'incendie, des monceaux de cadavres, et qui avait rafraîchi de son souffle embaumé les blessures que font les hommes.

« On entendait vers Noisseville des hourras et les accents d'une musique allemande... La lune avait disparu. A sa place, une, deux, puis trois, puis quatre, tout un champ d'étoiles scintillèrent, fleurirent, pures, fraîches, éternelles. Partout, partout des cadavres; les routes, les

maisons, les champs, les bois en étaient pleins. On ne voyait plus que des cadavres. A plat ventre, couchés sur le dos, dans les sillons, dans les fossés, les cadavres raidis, sanglants, rien que des cadavres, un amoncellement de cadavres. Les étoiles brillaient toujours, vives, sur Tazur noir... Pourquoi ce carnage? Une brise imperceptible soufflait . Les étoiles frissonnèrent. Jamais elles n'avaient été plus belles. »

A toutes les stations de ce calvaire, sur toutes ces tombes hâtives, creusées dans un sol saturé d'horreur, ils ont cueilli des fleurs de cimetière. Tristes fleurs et cependant très douces. Fleurs de deuil; mais j'en préfère l'amertume au maléfice décevant de cette plante magique, dont la saveur, disent les anciens, faisait oublier la patrie. Gardons-les, ces fleurs de Lorraine, reliques fragiles et invincibles du pays où l'on n'oublie pas, fleurs d'amour et de détresse, symboles de nos souvenirs et gages de nos espérances.

A Metz, devant la vieille façade de l'hôtel de ville, le respect instinctif d'un vainqueur qui est bon juge en fait d'honneur militaire a laissé debout la statue du maréchal Fabert. Sur le socle qui soutient l'image du héros, on a gravé ces mots, dignes, en effet, d'être confiés à la mémoire de la postérité : Si, pou?" empêcher quune place que le Roi m'a confiée ne tombât au pouvoir de Venneyni, il me fallait mettre à la brèche ma per-

sonne, ma famille et tout mon bien, je n hésiterais j)as un moment à le faire.

Aux portes de Metz, dans une jolie prairie qui se colore, jusqu'en automne, de ce « vert lorrain » dont l'éclat fait songer aux plus vives émeraudes, le village du Ban-Saint-Martin éparpille, au milieu des pelouses, un troupeau de maisons coquettes, où les Messins vont prendre le frais pendant Tété. On peut voir encore, au bord de la route, un logis de bourgeoise apparence, où flotta, en 1870, le fanion du grand quartier général de l'armée du Rhin. Là, dans une chambre du rez-de-chaussée, le maréchal Bazaine, après avoir réuni les maréchaux Canrobert et Le Bœuf, les généraux Lamirault, Frossard, Coffinières et Soleille, commandant sous ses ordres, signa une capitulation qui livrait au prince Frédéric-Charles la place de Metz, 173 000 hommes, 1570 canons, 137 000 chassepots, 123 000 armes diverses, et tous les drapeaux de l'armée, de quoi munir tous les arsenaux et pavoiser tous les palais d'outre-Rhin...

Ce généralissime avait oublié, à défaut des injonctions de sa conscience, l'article 209 du Code de justice militaire, ainsi conçu : Peine de mort, avec dégradation militaire, pour tout gouverneur ou commandant qui rend la place qui lui a été confiée. Il ignorait apparemment l'article 210 : Peine de mort, avec dégradation mili-

LE CYCLE DE LA GUERRE d 69

taire, jdour tout commandant en chef qui capitule en rase campagne avant de faire tout ce que prescrivent le devoir et riionneur. Il n'avait pas entendu l'écho de ces paroles, jadis adressées par l'empereur Napoléon au général Legendre (un des capitulards de Baylen), et récemment révélées par les Mémoires du général Thiébault : « Où a-t-on vu une troupe capituler sur un champ de bataille? On capitule dans une place de guerre, quand on a épuisé toutes les ressources, employé tous les moyens de résistance, quand, avec des brèches praticables, on a honoré son malheur par trois assauts soutenus et repoussés... Mais, sur un champ de bataille, on se bat, monsieur, et lorsqu'au lieu de se battre on capitule, on mérite d'être fusillé... Et où en serait-on si des corps capitulaient en plaine? En rase campagne, il n'y a que deux manières de succomber : mourir ou être fait prisonnier, mais l'être à coups de crosse!... »

Une nation, même si elle est affaiblie par les discordes civiles, même si elle est démoralisée par la farandole burlesque des classes prétendues dirigeantes, ne peut tomber ainsi, de prime saut et du premier coup, au fond de la honte.

Un homme, si dénué qu'il puisse être de sens moral, de réflexion et de volonté, ne glisse pas tout seul dans l'infamie. Le manque d'un point d'appui, l'absence de directions extérieures, le

défaut d'une autorité centrale, désarment les cœurs faibles, aveuglent les esprits médiocres, encouragent les ambitions basses, embrouillent les sournoises intrigues. Soldat de fortune, officier remuant, chef jusqu'alors surfait par une ' renommée de mauvais aloi, troupier brave, déjà vieilli (comme le furent, hélas! trop souvent nos généraux d'armée), égoïste, esclave de ses habitudes et de ses aises, le maréchal Bazaine, ne sachant pas se commander à soi-même, et n'étant commandé par personne, tomba tout de son long, comme un bonhomme de plâtre, qui s'effrite dans la boue. C'était un de ces hommes de guerre, dont les capacités ont besoin d'être réconfortées par les bonnes paroles et, le cas échéant, par les menaces d'un intendant du roi, d'un commissaire impérial ou d'un de ces représentants de la Convention, qui menaient les généraux, de gré ou de force, à la victoire. Son malheur fut d'être lâché en liberté.

^IM. Paul et Victor Marcrueritte ont bien montré, en une claire évocation des dernières splendeurs de Saint-Cloud, tout ce qui se cachait de désarroi, de déséquilibre, d'incertitude, derrière la frêle et brillante façade de l'empire libéral. Le pouvoir vacillait aux mains d'un rêveur malade. Et tout se tient dans la vie des peuples. On n'a jamais vu, jusqu'ici, une bonne armée au service d'un gouvernement désorganisé.

Lorsque Napoléon III, malade, affaissé, la moustache tombante et les yeux vagues, entra à Metz, amenant aA*ec lui, sur les coussins d'une calèche peu militaire, le jeune prince impérial, une paysanne, qui passait, ne put s'empêcher de dire : « Le vieux est trop vieux. Le petit est trop petit! »

Sénilités, enfantillages, voilà ce qui s'agite, dès le début du drame, autour de ce fantôme d'empereur et de cet enfant malingre, sur qui reposent les destinées de l'empire.

Les auteurs du Désastre ont exactement noté ce qui nous a perdus : les retards de la concentration, l'impéritie des services administratifs, la faiblesse des effectifs, le vide desma2:asins. L'étatmajor général ne connaissait pas les mouvements de l'ennemi. On opérait dans l'inconnu. Peu d'officiers étaient capables de déchiffrer les dépêches allemandes saisies sur les espions. C'étaient des ordres et des contre-ordres, des malentendus, un incroyable laisser-aller, du « flottement » partout. Ces pauvres généraux, sauf de rares exceptions, étaient décidément trop vieux. Alourdis par les ans, comblés d'honneurs, constellés de décorations, éteints par la bureaucratie, ils avaient passé l'âge de la souplesse physique, de la force morale, de la Aigueur intellectuelle. Tous, ou presque tous, ils étaient de braves gens; mais ils étaient incapables de longs espoirs et de vastes

pensées. Jamais la victoire n'a fait bon ménage avec les a'énéraux â2"és. Napoléon est mort à cinquante et un ans, et ses dernières batailles furent malheureuses. Il y avait peut-être un Hoche, un Marceau, dans cette armée du Rhin, qui végéta, piétina, grelotta sous la pluie, dans la fan^e, mourant de froid et d'inertie. Mais cet inconnu était sans doute lieutenant, peut-être moins encore, une tête anonyme dans le troupeau livré à l'ennemi. S'il avait voulu protester contre les ordres de son chef, on l'aurait fusillé.

Pour peindre 1' « état d'âme » du vieux Bazaine les auteurs du Désastre n'ont eu qu'à traduire en actes et à transposer en paroles vivantes, ce portrait, esquissé par un historien dont ils ont suivi, avec raison, les sobres et lucides résumés :

Bazaine avait la bravoure, le sang-froid, rindifférence au péril; mais il n'avait ni l'activité, ni Fénergie, ni aucune des qualités du général en chef, et dans le secret de son cœur, il comprenait que le fardeau dépassait ses forces... Profondément égoïste et songeant à lui-même plus qu'à la patrie, cauteleux, ne faisant que de petits calculs et n'employant que de petits moyens, n'allant jamais droit au but et ne se fixant jamais un but précis, dictant à dessein des instructions qui manquaient de netteté, ne s'exprimant que d'une façon ambiguë, avec réticences et restrictions, prodiguant les si et les mais^ jaloux du commandement et dépourvu d'autorité, incapable de parler ferme et d'imposer l'obéissance, invitant au lieu d'ordonner, se plaignant de ses généraux en leur absence, n'osant les réprimander ou les punir, cherchant

néanmoins à rejeter sur eux une part de la responsabilité qui l'écrasait, et les associant avec adresse à ses actes, tâtonnant toujours, attendant les événements, comptant sur le hasard, s'abandonnant à la fortune qui l'avait jusqu'alors favorisé, tel était Bazaine.

C'est, d'après ces indications très précises, très équitables, de M. Chuqiiet, que MM. Paul et Victor Margueritte ont mis en scène le commandant en chef de l'armée du Rhin. Et ils ont évité une faute de perspective : ils ont relégué aux arrière-plans et presque dans les coulisses, ce faux bonhomme, gros et rougeaud, bedonnant dans sa tunique boutonnée, et opposant aux ardeurs du soleil d'août un couvre-nuque blanc, préservatif de l'apoplexie. Les survivants de ce « désastre » attestent qu'on ne le voyait presque jamais. Il dirigea les premiers combats, eut une épaulette déchirée par un éclat d'obus à Borny, dégaina, dans la mêlée de Rezonville, contre un hussard allemand qui le pourchassait. Ensuite, il s'enferma dans sa maison du Ban- Saint-Martin, occupé à des attentes inexpliquées, à des conciliabules mystérieux, ou même à de sottes flâneries. Il ne mit jamais les pieds dans une ambulance ni dans un hôpital. Il jouait au billard, tandis que ses soldats crevaient de faim, d'inaction et de raere. Il n'intervenait que pour empêcher d'agir. De cette maison maudite, close aux conseillers probes et libres, ouverte aux intrigants, partaient

ces ordres vag ues qui retenaient l'élan des troupes et ces signaux de retraite en pleine victoire... Pourquoi rester ainsi « collés » aux murailles de Metz, quand la France attendait la marche triomphante de cette magnifique armée? Les officiers renonçaient à comprendre ou risquaient des explications effrayantes :

« C'est apparemment qu'il veut laisser Canrobert dans la mélasse, Mac-Mahon dans la bouillie et laisser Frossard s'aplatir. Il le fait exprès pour leur passer sur le dos. »

Et les troupiers, encore plus énergiques, disaient au bivouac :

« C'est Lien la peine de se faire casser la gueule!... »

Et on se la faisait casser tout de même, avec entrain.

Car elle fut admirable, cette armée de Metz, avant d'être paralysée, énervée, anéantie par la mauvaise volonté d'un général qui, après sa honteuse capitulation, s'enfuit tout seul, à la dérobée, comme un voleur.

Voleur, en effet, voleur d'héroïsme, d'abnégation, d'allégresse, gaspilleur de toutes les vertus qui s'agitaient en mouvements de révolte dans Fàme de ces régiments dont son crime inexpiable avait fait une cohue.

Oh! combien de ces soldats, combien de ces officiers auraient voulu lui jeter au visage cette

apostrophe dont Napoléon souffleta un capitulard : « Et votre main ne s'est pas desséchée en signant Tordre de déposer les armes? De quel droit avez-vous arraché à tous ces hraves des armes qu'ils portaient avec honneur? De quel droit avez-vous paralysé leur courage et leur fidélité? Pourquoi les associer à votre déshonneur? Comment employer jusqu'à la puissance de la discipline pour livrer une armée aux ennemis de la France? »

Hélas ! la discipline les ohligeait à se taire, les tenait à la gorge, ces hommes qui étaient partis, la confiance au cœur, vers de magnifiques aventures, et qui, sous un autre chef, auraient, peutêtre comme dans la foudroyante campagne de 1806, jalonné le vol de l'aigle jusqu'à Berlin.

C'est ce drame muet, cette torture intime de l'armée silencieuse, qui fait la beauté de ce livre. J'avoue que je me suis senti presque incapable d'opposer aux auteurs du Désastre des objections d'ordre purement esthétique. Je me rappelle cette maxime de La Bruyère : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est bon et fait de main d'ouvrier. »

S'il est un ouvrage qui soit digne d'être offert à tous les petits Français pour leurs étrennes, c'est bien ce bon et brave livre, que M. Charles Grad, correspondant de l'Institut de France, député au Reichstag allemand, a consacré au culte de sa province natale ^

Ce n'est pas sans dessein, j'imagine, que l'on publie en ce moment une nouvelle édition de cette œuvre, gênante peut-être pour ceux qui oublient, mais douce au cœur pour ceux qui se souviennent.

« Il faut y penser toujours, disait Gambetta, et n'en parler jamais. » Malheureusement cette formule qui, dans l'àme du généreux tribun, répondait à une pensée profonde, s'adapte trop commodément à l'insouciance des têtes folles et des cœurs légers.

Y jjense?^ toujours! C'est si facile d'avoir l'air de « penser » aux choses sérieuses, lorsqu'on songe gravement à la dernière opérette des

1. L'Alsace, le pays et ses habitants, pdiV Charles Grad. 1 vol. in-8, illustré, 632 p., nouvelle édition, Paris, Hachette, 1899. Cf. Die Vogesen, Reisehandbuch fiir Elsass-Lothringen, von Curt Miindel, in-16, Strassburg, Tùbner. — Elsaessische Geschichtshilder fiir die Schule, von J. Slawyk, in-12, Strassburg, Bull. — Heimatskunde von Elsass-Lothringen, fur Schule und Haus, von J. Slawyk, iàid.

Bouffes OU aux dernières productions de la librairie pornographique.

N'en parler jamais! Admirable prétexte pour pérorer sur les nombreux thèmes qui alimentent l'éloquence de nos orateurs et qui ne sont, à les regarder de près, que des diversions imaginées par l'esprit de bagatelle pour éviter la hantise d'un remords.

Il y a une question qui domine toutes les autres : — question nationale puisque de cette énigme dépend le salut de notre patrie; — question sociale, puisqu'une France humiliée, diminuée, décadente, ne pourra jamais imposer sa règle de justice et de bonté à l'assentiment de l'univers ; — question qui touche aux plus vives et plus chères susceptibilités du citoyen, puisque les événements quotidiens de la politique atteignent, par des touches incessantes et répétées, la plaie, encore fraîche, de notre orgueil meurtri ; — question militaire, puisqu'une, armée inemployée, perpétuellement déçue dans son espérance et frémissante de son inaction, risquerait de perdre son éclat et sa trempe, comme un sabre qui demeure trop longtemps au fourreau; — question littéraire même, puisque nous n'avons pas le droit, jusqu'à nouvel ordre, de parler haut à l'Europe et que notre littérature semble condamnée aux pornographies et aux gaudrioles, ordinaire gagne-pain des vaincus; — question

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universelle enfin, puisque riiumanité aura reculé de dix siècles en arrière, si une violation flagrante du droit des gens se consacre par notre misère et se prescrit par Finterminable délai de nos revendications.

Et c'est justement cette question de vie ou de mort, qu'il nous serait interdit de discuter? C'est présisément ce point douloureux, qui serait soustrait à nos tentatives d'adoucissement ou de guérison?

Lorsque Gambetta nous recommandait le silence, il croyait que ce silence ne serait que la pudeur d'une douleur muette et inapaisée. Il ne pouvait pas prévoir l'excès et le paroxysme des occupations folâtres où les Français, humiliés et démembrés, allaient endormir leur mélancolie. Il espérait que la date prochaine d'une échéance héroïque viendrait rompre cette réticence, et qu'à défaut de la voix humaine, insuffisamment persuasive, une autre voix, celle qui est l'ultime raison des rois et des Républiques, remettrait toutes choses à leur vraie place, en bousculant une paix boiteuse, et en obligeant les diplomates h refaire un traité qui est une menace permanente pour la sécurité et la dignité de l'Etat.

Gambetta est mort assez tôt pour ne point voir se faner, parmi nos reliques d'amour, les Qeurs de deuil et d'espérance que nos frères exilés avaient rapportées d'Alsace. Ensuite, les années

ont succédé aux années, apportant leur provision périodique et monotone de batailles parlementaires, de campagnes électorales, de voyages officiels, d'inaugurations, de banquets, de premières représentations et d'Expositions universelles. La France a essayé de tromper son ennui en se figurant qu'elle s'amusait. On a bâti des théâtres. On a renversé des ministères. La France rit, boit, mange, danse, saute, politiquaille, sans parvenir à dérider sa tristesse, à noyer son chagrin, à secouer sa torpeur, à soulager sa peine. Entre temps, on a distribué des drapeaux neufs, dont la soie présentement meurt de vieillesse sans avoir vu le feu. La guerre de 1870, l'horrible guerre recule dans un passé presque fabuleux. Les échos de la défaite, le cliquetis des armes brisées, les râles des mourants, les cris des blessés, la protestation des « annexés » et des proscrits s'éloignent à l'horizon chargé de nuages et traversé de rapides éclairs. Les survivants de ce désastre épique s'éteignent un à un, emportant dans la tombe, sous leurs paupières closes, sur leurs lèvres scellées, nos dernières visions d'épopée et le suprême appel de leur patriotisme inécouté. Les générations nouvelles ne semblent pas soucieuses de se rattacher aux traditions d'hier. D'autres soins, apparemment plus pressants, les occupent. On prétend que beaucoup de nos jeunes gens sont secs, durs,

vaniteux, égoïstes, ambitieux, si Ton peut appeler ambition un vain désir de devenir riche ou de se pousser dans les commodes refuges de la bureaucratie.

On s'agite, on gesticule, on s'inquiète. On parle de tout, sauf de l'essentiel.

Et voyez comme le manque de la maîtresse pièce, dans un édifice, fait tout vaciller.

Les pédagogues ont beau multiplier les homélies; toutes les prédications qui appartiennent au genre fastidieux des sermons en dehors ne servent de rien. A quoi bon prêcher aux jeunes gens lindustrialisme et le mercantilisme, si notre industrie et notre marchandise reculent partout, évincées par des concurrents qui triomphent pacifiquement, sur tous les marchés du monde, par le prestige de leurs victoires guerrières? Pourquoi évacuer l'excédent de nos licenciés et de nos agrégés vers des colonies que nous ne sommes pas sûrs, le cas échéant, de pouvoir défendre?

Tout se tient dans la vie des peuples. L'explication de nos déboires est simple. Nous sommes assiégés, de tous côtés, par des problèmes redoutables. Ce n'est pas en éludant la principale de ces questions que nous résoudrons les autres.

Cette loi du silence, hélas ! n'a été que trop bien observée. Et pourtant nous sommes un peuple loquace. Mais nous aimons mieux parler de la pluie et du beau temps.

J'ai cité quelquefois, dans mes livres antérieurs, le nom d'un professeur allemand, M. Koschwitz, qui, ayant eu l'occasion d'étudier « la littérature française dans ses rapports avec la guerre de 1870 », fut véritablement stupéfié par les sujets qui, après l'année terrible, occupèrent ou amusèrent nos écrivains.

En effet, les prosateurs et les poètes qui, pendant ces trente dernières années, ont eu la charae de nos âmes ont été, en général, de singuliers directeurs de conscience. Ce n'est pas leur faute s'il nous reste encore, çà et là, un peu de santé morale. Trop de dilettantes ont énervé nos énergies et paralysé nos volontés. Trop de psychologues ont blasé notre goût par la saveur quintessenciée des amours perverses. Si nous sommes vannés, faisandés, blets, à qui la faute? Les historiens riront plus tard, ou pleureront (cela dépendra de leur humeur) en trouvant, dans nos papiers publics, la preuve que plusieurs Français, battus et contents, se sont résignés littérairement à la décadence.

Le répertoire littéraire où nous avons dû, faute de mieux, puiser nos sentiments et nos pensées, nos règles de jugement et nos principes de conduite, n'était vraiment pas fait pour nous réconforter. On songe parfois en parcourant les catalosTues de nos librairies et les programmes de nos « bouis-bouis », à ces titres suggestifs que

Tertullien lisait sur les affiches des théâtres de Rome, au temps où l'empire romain se décomposait dans les cirques...

Des aventures immondes, des « éléaances » répugnantes, toutes les variétés de Féréthisme abêtissant, de Famour éaTillard et de l'adultère bourgeois, voilà ce que nous avons vu, revu à satiété, dans les boudoirs, alcôves, « garçonnières » et cabinets de toilette, sempiternellement décrits par nos romanciers mondains. Toutes les défaillances des êtres veules , déarradés , abrutis, voilà ce qui fut offert aux méditations de la France, après Sedan !

Quelle différence avec cette magnifique sonnerie de clairons, qui réveilla la Prusse après léna!

Hélas! Où sont nos Kœrner, nos Arndt, nos Ruckert, nos Redwitz, nos Spielhagen?

Au sortir des proses qui forment l'habituel fonds de notre littérature « courante », on éprouve une sensation de salubrité lorsqu'on ouvre les pages serrées et copieuses du livre où M. Charles Grad a célébré et décrit FAlsace.

Je n'entreprendrai pas l'analyse détaillée de ces notices pittoresques. L'Alsace y apparaît, village par village, presque maison par maison, comme sur les plaques mobiles d'un cinématographe. Autour de la cathédrale de Strasbourg, dont la

flèche rose découpe, au-dessus des toits d'ardoise, un triangle de clarté, la plaine opulente, large, avenante, étend, depuis Mulhouse jusqu'à Wisseni bourg-,

Ses champs bariolés comme un riche tapis.

En cet espace, qui est comme un résumé de toutes les beautés et de toutes les richesses de l'Occident, l'or des moissons blondes — cet or pâle et lustré qui fait songer aux cheveux des jeunes filles d'Alsace — alterne avec la verdure des pâturages et des houblonnières. Vers l'Est, une longue file de peupliers minces jalonne la ligne du Rhin. Et, au delà des brumes argentées qui flottent sur le fleuve illustre, on aperçoit, dans les journées liuipides, la Forêt-Noire, bleuâtre et vaporeuse comme un fantôme de montagne... Vers l'Ouest, du côté de la France, la haute muraille des Vosges arrondit sur l'horizon les contours flexibles de ses crêtes, et prolonge lentement, jusqu'au milieu de la vallée d'Alsace, des contreforts et des talus dont la pente est veloutée de mousses, enluminée de fleurs, égayée d'eaux vives... Je ne connais pas de plus verdoyant paradis ni d'oasis plus délicieuse que ces Vosges de Lorraine et d'Alsace. Les coteaux, sous les mélèzes, ont une belle couleur de cuivre fauve. A l'ombre des sapins, la terre est feutrée d'une mousse couleur d'émeraude, qui

repose les yeux et amortit le bruit des pas. Les sentiers, rayés de soleil et d'ombre, s'enfoncent sous les feuillages tremblants et grimpent, en souples sinuosités, à l'assaut des cimes. Par endroits, le réseau des sentes forestières est coupé par les échelles raides oii les schlitteurs font dévaler leurs traîneaux chargés de planches. En été, le parfum des feuilles neuves, l'odeur du bois frais, l'humidité de la mousse, l'embrun des cascades et cette imperceptible rosée qui perle en poussière de diamant aux touffes et aux bouquets des jeunes pousses, entretiennent sous ces futaies merveilleuses, l'arôme et la douceur d'un éternel printemps. Le soir, quand le crépuscule étend des draperies violettes sur le manteau des sapinières, le matin, quand la blancheur de la première aube ourle d'un liséré d'argent le bord frangé des sommets, ces montagnes sont divines. Je les ai" vues à toute heure du jour et de la nuit. Je ne me suis jamais lassé de les regarder et de les adorer. J'en ai savouré l'arrière-s^oût sauvaae. J'aurais voulu entendre la voix de c«es solitudes. Yoix mystérieuse des rameaux qui bruissent, des oiseaux qui chantent, des sources qui pleurent. Voix pure, claire et profonde comme le cristal transparent des fontaines. Voix qui charme les soucis, qui apaise les regrets , voix douce , conseillère d'amour et de fidélité.

Sans doute, si l'on pouvait conserver, dans

notre civilisation désabusée, le don de métamorphoser en beauté humaine la divinité de la nature, j'aurais cru voir, quand Fombre indécise évoquait sous les arbres l'apparition des fantômes, quelque nymphe des bois, errante au clair de lune, à la recherche d'un étang" pour y mirer ses yeux ingénus et sa tresse dénouée...

La terre d'Alsace est embaumée de poésie. On n'y peut faire un pas sans s'aventurer, malgré soi, au pays bleu des contes de fées. Là-bas, toutes les collines ont leur donjon, tous les hameaux ont leur chapelle, toutes les vallées ont leur légende. Les trois châteaux de Ribeauvillé dominent la plaine comme des vedettes aux aguets. Lorsqu'on gravit, à travers la splendeur verte des sapinières, les chemins qui mènent aux ruines féodales, on oublie le présent, on quitte les pensées coutumières de l'homme moderne, on redevient contemporain des anciens âges. On voudrait renoncer aux défroques et aux accessoires de la vie moderne et jeter l'alpenstock du touriste pour prendre un de ces bâtons de pèlerin qui, parfois, lorsqu'on les plantait dans ce sol fertile en miracles, se couvraient d'une parure de fleurs.

C'est justement ce qui arriva, sur les bords de la Thur, à un serviteur de saint Thiébault, évêque de Gubbio en Ombrie. Saint Thiébault étant mort, ce pèlerin venait d'Italie et s'en allait vers les Pays-Bas, rapportant, au fond de sa besace, le

pouce de son maître. Il voulait donner cette inestimable relique à Féglise de sa paroisse natale. Un soir, il s'arrêta aux premières pentes du mont Rangen, près du château d'Engelbourg. Accablé de fatigue, il s'endormit sous un sapin, après avoir pris soin d'enfoncer en terre, pour ne pas l'oublier, son bâton de frêne. Quelle ne fut pas sa surprise, le lendemain matin, lorsque, voulant arracher ce bâton, il ne put y parvenir! Des racines retenaient au sol ce bâton noueux, jadis cueilli, d'un coup de serpette, dans les forêts de la Toscane. Et déjà le bois sec, dépouillé de son écorce, recommençait à fleurir. Le pèlerin s'écria: «Miracle! miracle! » Après quoi, ayant fait oraison, il consacra, en ce lieu, une chapelle au saint évêque Thiébault. Cette histoire est racontée, tout au long, dans la Chronique de Thann,

Plus tard, les maîtres maçons à qui l'on doit la cathédrale de Strasbourg et Saint-Nicolas de Colmar, ne résistèrent pas au désir de transfigurer cette chapelle en une église de pierre. Mais, dans ce nouvel ouvrage, ils ne recherchèrent point la grandeur ni la magnificence. Ils s'appliquèrent à ciseler, dans le grès des Vosges, un fin bijou d'orfèvrerie. L'église de Saint-Thiébault, à Thann, est petite comme un oratoire, mais elle est délicate, précieuse comme un reliquaire. En la voyant si jolie, si menue, si fragile, on songe

à ces « autels portatifs » que René le Victorieux, duc de Lorraine, emportait dans ses camps et dressait au milieu de ses armées. Rien de plus léger, de plus effilé, de plus aigu que cette flèche, dont la pointe semble piquer le ciel, au-dessus des maisons basses qui, lentement, de siècle en siècle, se sont assemblées en troupeau serré, à Tappel du carillon. Rien de mieux ajouré, fouillé, refouillé, que ce portail, dont l'ogive encadre une multitude mouvante de figurines qui ont Tair de vivre! Voici Dieu le Père, le Fils et le Saint- Esprit, les ancres et les bienheureux, la vierge Marie, les bergers et les masres, les enfants et les apôtres, l'allégresse de Pâques et l'adoration de Noël. Ce chef-d'œuvre de patience est enclos dans des limites si étroites qu'il faut s'approcher et regarder de près, si l'on veut voir et reconnaître ces effigies. On dirait que l'artiste a soutenu la gageure d'adapter aux dimensions de ces arcatures fleuronnées l'Ancien et le Nouveau Testament, comme ces bimbelotiers de Nuremberg qui logent toute la création entre les quatre planchettes d'une arche de Noé. Pourquoi donc est-ce qu'on nous dit toujours, dans les livres et dans les collèges, que l'art gothique est triste? lia suffi qu'un pédant quelconque énonçât ce contresens avec emphase, pour que la troupe des docteurs opinât du bonnet. A-t-on assez disserté sur l'àme douloureuse des cathédrales! Ce sont là des

propos de cicérone en délire. Ces insanités, d'ailleurs utiles pour alimenter des conférences, étonneraient beaucoup les croyants d'autrefois qui trouvaient, dans leurs églises, des vitraux coloriés, des peintures aussi variées que Farc-enciel, des statues de pierre, — avec, çà et là, des bonshommes qui faisaient la grimace et qui tiraient la langue... Le moven âa'e n'a jamais craint de mêler un grain de sel, granum salis, h l'explication des dogmes et des mystères. Les cathédrales gothiques sont un catéchisme illustré. Cette imagerie était une fête pour les yeux, dans le temps où les dimanches étaient gais.

A deux pas de l'église Saint-Thiébault, les fabriques de Thann mettent en mouvement des centaines de machines et des milliers d'ouvriers. Les hautes cheminées des usines étendent, sur le ciel, des nuages de fumée noire, tandis que les vignes, alignées au versant du Rangen, promettent les joyeuses vendanges qui raniment et réchauffent le travailleur.

Ainsi, à chaque pas de ce pèlerinage d'Alsace qui, pour tous les Français, devrait être obligatoire, on rencontre la double marque, à la fois idéaliste et pratique, du génie alsacien.

La collaboration de ce génie était nécessaire au progrès de la nation française. L'Alsace est une terre de patience et de rêve. C'est la patrie de cette sainte Odile qui passa trois cents ans à écouter

l'oiseau de la forêt. C'est aussi un immense atelier qui vibre et bourdonne comme une ruche en perpétuel travail. Les grands artistes ne sont jamais rares dans les pays où abondent les ouvriers songeurs et attentifs. Depuis que nous avons perdu l'Alsace, un contrepoids manque à nos qualités latines. Nous sommes déséquilibrés, dépareillés.

Ah! parlons-en souvent de notre Alsace, parlons-en toujours, puisque les légendes affirment que l'indomptable fidélité du souvenir peut venir à bout de tous les mauvais sorts.

Surtout, ne laissons pas à d'autres le soin de publier les mérites et de vanter les vertus de cette race fidèle. Les Allemands ne se contentent plus de fortifier et d'embellir leur conquête. Ils n'ont pas cru que leur tâche fût achevée, lorsqu'ils eurent construit ces srares monumentales dont la réelle beauté fait ressortir si cruellement l'indigence de nos stations-frontières. Ils ont environné Strasbourg d'un rempart de casernes. Ils ont bâti des palais universitaires. Ils étalent partout la somptuosité de leurs postes impériales... Maintenant, ils veulent séduire, capter, prendre l'àme du peuple alsacien. Méthodiquement, avec cette ténacité inlassable qui est une des raisons de leurs triomphes, ils ont entrepris une œuvre de propagande intellectuelle et morale dont les résultats pourront nous étonner quelque jour. Ils

étudient avec un soin jaloux le passé et le présent de la province qu'ils nous ont prise. Ils fondent des sociétés, ils organisent des réunions où ils invitent l'archéologie, l'histoire, la géographie à fraterniser dans un dessein de germanisation amiable. Le « club des Vos^res », oii les Français sont spécialement conviés, est une de ces associations dont les statuts bénins dissimulent, sous couleur de science et de tourisme, des projets à longue échéance. Les publications de ce club sont d'ailleurs excellentes. Partout, dans les villes, dans les bourgades, dans les plus petits hameaux, les maîtres d'école, les professeurs de gymnase, les inspecteurs contribuent à cette œuvre. Et, dans les librairies de Strasbourg, toute une littérature nouvelle, inconnue de nous, s'accumule sur les souvenirs d'hier, pour les ensevelir et les effacer : manuels d'histoire locale où la race alsacienne est représentée comme la fleur et la parure de la nation allemande, — anthologies poétiques où sont exaltées les vertus de l'Alsace; — proses doucereuses dont la cautèle insinue des idées de concorde et va jusqu'à conseiller une alliance franco-allemande, fondée naturellement sur l'oubli de nos plus élémentaires devoirs. Bref, c'est la main tendue, par-dessus cent mille cadavres, audessus des femmes et des enfants que le général de Werder refusa d'épargner en bombardant Strasbourg. C'est toujours la science, la littéra-

LE CYCLE DE LA GL'ErxRE 101

ture, la « culture », servant d'appât aux avances les plus dangereuses, après avoir servi d'arguments aux plus rudes brutalités.

J'espère que nos savants, nos littérateurs, nos artistes n'abandonneront pas aux Allemands le soin de parler de l'Alsace à l'univers civilisé. Ce serait une nouvelle annexion, plus décisive peutêtre que l'autre.

Et il n'y aurait pas de pire injure pour les braves gens qui, là-bas, persistent encore à nouer les couleurs de France aux branches du sapin de Noël.

Une grande salle. Au milieu, une table recouver.te cVun tapis vert. Tout ce quil faut pour écrire.

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