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Cf. Raoul de Cambrai, Renaud de Montauban^ etc

sières, au hasard de ses escales et au cours de ses expériences mondaines, beaucoup de sentiments et d'idées. La grande monotonie de la mer, la vie claustrale du bord, le recueillement des heures de « quart » Tout habitué, comme la plupart de ses camarades, à la réflexion, et Font presque obligé à la lecture. Ses livres de prédilection sont la Vie nouvelle du Dante, les poèmes passionnés de Shelley, ïlsabella de Keats, le Don Quichotte de Cervantes, bref deux ou trois œuvres choisies dans cette collection, un peu négligée, qui devrait être la bibliothèque circulante de Fhumanité, et qui recule peu à peu devant les pornographies ou les niaiseries des cabinets de lecture... Jean d'Agrève a gardé un lumineux souvenir des heures de rêverie et des accès d'enthousiasme auxquels il s'abandonna sans honte pendant les divins loisirs de la station du Levant. Oh! la belle vie! Il n'est pas un officier, dans toute notre marine, qui ne se rappelle avec délices le mouillage du Pirée, la douceur de l'hiver athénien, l'éveil du printemps sur les coteaux de l'Hymette, l'été splendide, rafraîchi par les brises de l'Archipel, le pèlerinage à l'Acropole, et les bonnes causeries, dans le petit salon de l'École d'Athènes... C'est là-bas que Jean d'Agrève a connu le vicomte de Vogué, alors troisième secrétaire à l'ambassade de Constantinople. Tous deux ils ont visité, en Thessalie, les

étonnants monastères des Météores ; ils ont chassé le perdreau et la grive dans les lauriers-roses des Sporades, et médité sur cette sanglante question d'Orient, que la diplomatie européenne persiste à conserver dans son musée d'horreurs, afin d'avoir une éternelle occasion de congrès, de cérémonies et de parlotes. Ces deux hommes se lièrent alors d'une amitié merveilleuse, dont la jointure est telle que leurs figures et leurs âmes ont fini par se ressembler... Neveu d'un amiral, le lieutenant de vaisseau Jean d'Agrève a porté, tout jeune, les aiguillettes du service d'étatmajor. Officier d'ordonnance du ministre de la marine, il connut les femmes des Tuileries, l'assemblée de Versailles, les fortes têtes du Seize- Mai, et il se lança, comme tous ses contemporains, hii l'héroïque combattant d'Issy, dans cette farandole politico-mondaine par laquelle nous avons tâché d'oublier les désastres de la patrie. Puis il s'est ressaisi, repenti. Et la superposition de tous ces souvenirs, les plis successifs que les années ont imprimés sur son cœur, les rides mêmes que le temps a infligées à son front, n'ont pas affaibli la puissance de passion romanesque qui est le fond même de sa personne morale.

Bien qu'il touche au midi de son âge, et qu'il soit précisément occupé à louvoyer autour du cap de la quarantaine — peut-être même à cause de cela — il est plus disposé que jamais à aimer

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une femme d'un amour ingénu et cependant illégitime, selon les règles de Tantique courtoisie, i tout ainsi que Thibaut de Champagne aima <

La reine Blanche comme un lys I

Qui chantoit à voix de sereine. ^

Hélène, presque slavisée, un peu brusque dans ses manières et impétueuse dans ses caprices, a été transplantée, alors qu'elle n'était qu'une sauvageonne, « dans la vaste plaine où le Niémen roule des eaux incertaines ». Elle se souvient vaguement d'un château rouge et gris, d'où elle sortait « pour aller au bord de la rivière longue qui passe sous les arbres en pleurant ». Elle a cheminé, à travers la neige glacée des steppes, sur des traîneaux que conduisaient à fond de train, des isvoschiks en houppelande. Le hurlement des loups, le sanglot du vent dans les sapinières, le grincement des essieux tardifs, ce « je ne sais quoi de gémissant sur cette morose steppe russe », les étoiles froides, dans le ciel gelé, ont souvent effrayé ses rêves. Elle a couru i'ouièzde en ouièzde, sur ces pistes incommodes que les ingénieurs de Pétersbourg appellent des < routes naturelles ». Elle passa des hivers autour d'un samovar à Moscou, des étés sous les bouleaux d'Arkhangel, des printemps au fond des vallées du Caucase. Cette vie décousue, errante, cette façon de courir incessamment sur les idées, sur

les livres, sur les choses, lui a donné, de bonne heure, bien qu'elle soit Française, Tinsouciance amusée, la résignation inquiète que les Russes expriment si bien par ce proverbe : « Dièlo nié volk, vitesse nié oubiéjit : une affaire n'est pas un loup; elle ne se sauve pas dans les bois ». Hélène s'est laissée marier, nonchalamment, avec un vieux prince levantin, qu'elle n'aimait pas, et pour qui elle éprouva, dès le soir de ses noces, la répulsion que les ibséniennes des drames Scandinaves témoignent si tumultueusement à leurs époux. Eh bien! cette éducation, ces déceptions, ces expériences, jointes à d'innombrables séjours dans les départements rastaquouères de la France méridionale, n'ont pas dévelouté son âme. Son esprit est compliqué, mais son cœur est tout neuf. Elle attend l'oiseau bleu. Elle guette l'étoile du berger. Telle, la gentille Nicolette, fille du roi de Carthage, s'ennuyait de sa solitude, lorsqu'elle vit venir à sa rencontre le jeune Aucassin *.

Telle encore, la blonde Yseult, naviguant vers la Cornouaille, où elle était attendue par son époux le vieux roi Marc, soupirait après le bel écuyer Tristan. Lors vous savez ce qui advint. Tristan et Yseult burent (par erreur, dit la fable,

1. Voir Aucassin et Nicolette, par A. Bida et Gaston Paris. Paris, 1878. — Aucassin et Nicolete, neu nach der Handschrift von H. Suchier, Paderborn, 1881. — Cf. Revue de Philologie française, t. VII, p. 244.

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mais je crois bien qu'ils le firent exprès) un breuvage enchanté dont l'influence les lia, Tun à l'autre, d'un amour plus fort que la mort. C'est de là que vint tout leur bonheur et toute leur peine *... Au fond du hanap d'or où ils avaient puisé la vraie vie, une goutte est restée, miraculeusement conservée à travers les siècles, et assez efficace pour que la vertu divine du philtre d'amour ait pu ensorceler, au milieu de tous les dilettantismes qui ont afiaibli nos courages, un officier de la marine française et une femme du monde cosmopolite.

Jean et Hélène se virent, pour la première fois, en rade des Salins-d'Hyères, sur le pont de la Triomphante y parmi les fleurs, les pavois et les flonflons d'un bal que le vice-amiral, commandant l'escadre, oflrait, selon l'usage, à la population bariolée des casinos. Jean s'attendait à cette aventure. Cette rencontre vint décider de sa destinée juste à un de ces moments de crise où l'homme semble baisser la tête, comme s'il attendait le coup délicieux et accablant dont il ne se relèvera jamais.

Il était alors en congé et, < s'ennuyant de s'amuser à Paris », il avait pris la fuite vers une retraite où il fût assuré de ne point trouver de snobs, ni de fêtards, ni de politiciens, ni de per-

1. Voir Gaston Paris, Tristan et Yseult (Revue de PatHs du 15 avril 1894).

roquets troublants, ni de perruches neurasthéniques. Port-Cros-des-Iles-d'Or offrit un exil propice à sa mélancolie. C'est un rocher qui semble s'être détaché des Cyclades, au temps où la sainte Délos flottait sur les eaux. Entre Ftle du Levant, large table de pierre rase, et Tile de PorqueroUes, plus riante et plus fleurie, Port-Cros dessine sur le ciel une silhouette Gère. Les touristes qui flânent sous les palmiers-nains des boulevards d'Hyères, les pêcheurs qui raccommodent leurs filets sur les grèves du Lavandou, les vignerons qui grappillent sur les coteaux de Bormette peuvent la voir, chaque matin, resplendir de rose incarnat, et, chaque soir, s'assombrir d'un voile violet autour duquel rayonne, comme un nimbe de vitrail, l'or embrasé du couchant. Lorsqu'on accoste en cetle solitude, on est surpris de trouver un jardin là où peut-être on redoutait un cailloutis. Par endroits, la paroi lisse et nue reçoit le soleil sur son miroir aveuglant; mais ailleurs les pins, tordus par le vent du large, descendent jusqu'à la vague, qui mêle son inquiétude éternelle à leur éternel frisson. Sur les pentes, les chênesverts, rabougris, buissonnent, se hérissent et font songer à ces maquis du Péloponèse et de l'Asie- Mineure, où leur pauvre verdure épineuse s'accroche aux pierrailles... Mais, au sommet des falaises, les bruyères blanches épanouissent de grands bouquets parmi les étoiles bleu pâle du

romarin et les touffes argentées du cinéraire maritime. L'oranger, le palmier, le chêne-liège, le laurier-rose, enchevêtrés aux raquettes des cactus et aux glaives des aloès, ébauchent, dans les combes de Port-Cros, des coins de paysage africain... Le fenouil et la germandrée « saturent Tatmosphère de leurs effluves amers, et c'est un paradoxe délicieux, le contraste de Tair si doux avec cette végétation violente, ces plantes de passion âpre et de fort parfum ».

Jean d'Agrève a loué, sur les collines de Port- Cros, une petite maison, la seule sans doute qui soit restée debout dans cette oasis sans maître, depuis le temps où les pirates barbaresques en ont chassé une colonie de moines qui s'étaient mis en têtç de faire pousser des navets dans ce paradis. Là, en compagnie d'un vieux gabier qui jadis a servi « sur l'État », cet homme inquiet, chimérique et blasé, croyait avoir trouvé enfin la détente de ses nerfs, le repos de ses sens et la paix de son cœur.

Il rencontra Hélène.

Dès lors, il cessa de s'appartenir. Cette maîtrise de soi, dont il était si fier, et que nulje aventure amoureuse ne lui avait enlevée, il dut, cette fois, y renoncer. Mais cette abnégation lui fut payée au centuple. Comme tous ceux qui aiment, il redevint jeune , presque enfant. Et c'est là (nos trouvères et nos troubadours l'ont

souvent remarqué) la première récompense, le plus précieux guerdon de Tamour*. Ses yeux s'ouvrirent à une clarté nouvelle. Pour lui, Tunivers se para de couleurs fraîches. Toute vulgarité s'effaça du champ de sa vue. On a beau avoir des fils blancs dans les cheveux, des souvenirs semblables à des fleurs fanées, et, au fond de Tâme, le déboire du péché, Tamour véritable est pareil à Taurore du printemps. Une grande passion est une rosée d'eau lustrale.

Elle, de son côté, aussitôt qu'il lui adressa la parole, fut attentive et charmée.

Quelques jours après, elle lui dit :

« Aimez-moi. Voulez-vous? Je vous attends depuis si longtemps ! »

Et comme il demeurait un peu étourdi par le choc, craignant aussi que quelqu'un n'entendît, hésitant , balbutiant les excuses timides auxquelles on a recours en pareil cas, elle reprit, d'une voix lente, les yeux fixes, le visage transfiguré par une clarté intérieure :

« Qu'importe? le monde n'existe pas pour moi. M'aimerez-vous? Tout ce qui n'est pas cela me laisse indifférente. Vous me jugerez mal, mon action est folle, on ne se livre pas ainsi à un

1. Voir Jean de Dammartin et Blonde d'Oxford^ au t. II des Œuvres poétiques de Philippe de Rémi, sire de Beauraanoir, publ. par H. Suchier, Paris, 1884 (Société des anciens textes français). — Jakemon Sakesep, par Gaston Paris, au t. XXVIII de VHistoire littéraire de la France, p. 352-390, etc.

inconnu. Vous n'êtes pas un inconnu. J'ai réfléchi plus que vous' ne croyez : depuis deux ans je vous cherche, sans pouvoir vous joindre. Si vous n'étiez pas venu, je serais allée à vous. Je sais que je souffrirai par vous ; tant mieux. Je n'ai pas vécu, je veux vivre, et par vous seul je puis vivre. Je le sais. Ne me demandez pas d'expliquer comment et pourquoi, je suis trop ignorante pour parler. Mais je le sais. Je me donne toute, pour toujours, vous le sentez bien. C'est à vous que je suis envoyée... »

Lorsque le roman de M. de Vogué parut dans la Revue des Deux Mondes, on a vu des Parisiennes se cabrer contre cet épisode. Ces dames disaient : « Non, il n'est pas possible qu'une femme se jette ainsi à la tête d*un homme ». On eût cru qu'elles en voulaient à Hélène d'avoir supprimé, par la franchise de sa démarche, toutes ces défenses préliminaires qui plaisent à l'amourpropre du sexe, et par où les femmes bien élevées aiment à ennoblir leurs plus chères défaites. A quoi l'auteur de Jean d'Agrève pourrait objecter simplement : « Peu importe que cela soit possible, puisque c'est arrivé ». Et d'ailleurs, les exemples ne manquent pas pour justifier son dire. Quand on aime vraiment, quand on éprouve autre chose qu'une passionnelte, on ne barguigne pas.

Si Hélène avait du goût pour la chicane, elle

pourrait invoquer les « précédents » qui foisonnent dans rhistoire amoureuse de Thumanité.

Donc, la solitude de Port-Cros s'égaye et s'illumine de la venue d'Hélène. Et, quand elle s'en va, laissant aux fleurs un peu de sa grâce, Jean est tenté de lui dire, comme Lancelot du Lac à la reine Guenièvre : « Dame, vous m'avez dit en me quittant : Adieu, beau doux ami. Jamais ce mot, depuis ce temps, ne m'est sorti du cœur. C'est ce mot qui fera de moi un vaillant homme si jamais je le suis. Ce mot me console en tous mes ennuis. Il m'a guéri de toute peine, gardé de tout péril, enrichi dans la pauvreté * ».

Hélas! de telles amours n^ peuvent guère s'accorder avec le bonheur, lequel est fait, le plus souvent, de résignation et de platitude. Lorsqu'on a goûté ces profondes délices, il faut, sans faiblir, se laisser imposer la rançon, la note à payer, la douloureuse, comme dit Maurice Donnay en son argot de boulevardier sentimental. Et d'ailleurs il est impossible de concevoir une autre issue à ces sublimes aventures.

« Nous vivrons très vieux, très heureux! » dit Hélène. Erreur! Hélène meurt désespérée, loin de son ami.

« Ah ! cette route de l'infini sur laquelle on

1. Lancelot du Lac {Romans de la Table Ronde f éd. Pi Paris).

part ensemble! » s'écrie Jean d'Agrève. Songe illusoire! Jean, affolé par la douleur, se fait tuer froidement dans une bataille contre les Chinois.

Et ce récit finit mal, comme la plupart des nobles vies.

J'ai tâché de situer Jean d'Agrève dans la lignée glorieuse où ce roman mérite une place par sa noblesse et par sa beauté. J'ai cru, par là, rendre un hommage plus convenable à cette œuvre singulière que si j'avais tout bonnement complimenté l'auteur sur les réussites de style dont il est coutumier. Jean (TA grève appartient à cette série d'épopées courtoises ou (si Ton aime mieux) de romans idéalistes qui va du cycle de la Table- Ronde au Roman de la Rose et de VAstrée à Corinne^ tandis que, parallèlement, notre gauloiserie nationale s'épanouit la rate aux facéties du Roman de Renart, aux énormités de la farce rabelaisienne, au bon sens de la comédie moliéresque S..

La France a toujours oscillé entre la chanson de geste et le fabliau. Actuellement, nous semblons pencher pour le fabliau, j'entends le fabliau érotico-pleurnichard, avec « garçonnière », five o'clocky rendez-vous chez le pâtissier, leçons de bicyclette, pattes de mouches sur petits bleus, et le bon petit adultère des familles (perversité et

1. J*ai essayé de développer cette vue dans mon livre sur MarivatiXt p. ill et suiv.

précautions)... Ah! ce que nous en avons assez de cette cuisine! C'est aussi (passez-moi ie mot), c'est aussi « embêtant » que le « Songe » des anciennes tragédies *.

Lé romancier de Jean d'Agrève a donc commis (et je Ten félicite) un magnifique anachronisme. Pourtant son livre d'amour est moderne par certains caractères. L'action y est aussi simplifiée que dans les comédies de M. de Curel ou de M. Hervieu. Pas d'événements, sinon ceux qui se passent au fond des âmes. Il est vrai que ces événements sont les seuls qui comptent, et que Dante, lorsqu'il aperçut Béatrice, fut plus sensiblement dévié de son ancienne route que s'il avait subi, une à une, toutes les aventures de Rocambole.

Il faut lire ce livre lentement, à loisir, avec âme, comme il a été écrit, et comme on lirait, par exemple, Zayde ou Adolphe. Dans le décor éblouissant où l'auteur nous emmène et qu'il peint avec une intensité vigoureuse, nous trouverons, si nous voulons nous prêter à ce sortilège, des rencontres de mots, des trouvailles de pensées, des nuances de sentiments, qui éveilleront en nous des harmonies cachées, des ressou-

1. Depuis que ces lignes ont été écrites, la mode a changé. L'auteur serait heureux s'il pouvait se flatter d'avoir contribué, dans la mesure de ses moyens, à la réforme du goût, de la littérature et des mœurs.

venirs, des regrets. II faut aimer les livres en proportion de lau-delà qu'ils font entrevoir et désirer.

Mais pouvons-nous lire ainsi? Ce livre fier et triste, aux vitrines des libraires, me fait Feffet d'un cadet de haute race, fourvoyé dans une foire. Nous voulons maintenant des bouquins moins hautains, faciles à lire en voyage, fabriqués pour les séjours en wagon, et que l'on peut, sans inconvénient, oublier sur le filet.

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