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Le public

pour le lui tailler en plein drap, moyennant deux francs cinquante. »

Cette boutade un peu colérique de Caliban — boutade qui contient d'ailleurs une part de vérité — a dû surprendre plus d'un lecteur. M. Emile Bergerat devrait être informé tout le premier de ce qui concerne le célèbre auteur du Capitaine Fracasse. Or, ce professeur, dont le sacrilège, d'ailleurs peu lucratif, est voué d'avance aux Érinnyes, ce professeur existe, et il a peut-être déjà touché aux caisses d'un éditeur sans scrupules le prix de son forfait. Je le dénoncerai, ce professeur cruel, cet universitaire-goule, ce normalienvampire. C'est M. Paul Sirven, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé des lettres, professeur de rhétorique à l'École alsacienne *.

Ce qui absout M. Paul Sirven, c'est qu'en commettant son crime il a cru bien faire. Il a péché par excès d'amour et de piété pour le bon Théo. Ayant savouré la sensualité inquiétante de Mademoiselle de Maupin, les magnificences de Fortunio, l'étonnante et authentique égyptologie du Roman de la Momie — approuvée par Maspero, — les chinoiseries exquises du Pavillon sur Veav, les reflets et les chatoiements des Émaux et Camées, il a voulu , par un élan de généreux prosélytisme, faire goûter au public les délices des

1. Cfi Théophile Gautier, Entretiens et Souvenirs, Paris, 1877i

sources troublantes où il s'était silencieusement abreuvé.

Mais, hélas ! le public, souvent épars en d'oisives villégiatures, le public, désarticulé par la bicyclette et tiraillé par la passion du kodak ou du vérascope, ne peut plus déguster le nectar idéal qu'à petites gorgées. Il faut lui mesurer la poésie au pèse-gouttes. M. Paul Sirven n'hésita pas. Il entreprit d'extraire la quintessence des floraisons prodigues où s'est épanoui luxueusement le talent superbement verbal de Théophile Gautier.

Il a disposé — comme des fioles d'élixir sur l'étagère d'un alchimiste — une série d'échantillons : descriptions précises et vastes, figures d'hommes et de bêtes, paysages réfléchis en des miroirs magiques, vif-argent où se dessinent des arabesques, or liquide où s'est concentrée la splendeur des aurores, clartés vermeilles où flamboie la pourpre des couchants, lueurs laiteuses où s'irise l'opale des clairs de lune, nuances indécises où la blancheur des perles se fond avec la nacre rosée des coquillages, étincelles où scintille le rayonnement des étoiles, spirales où se déroulent les volutes des vagues, féerie de lumière où le feu des pierres précieuses s'incruste en de merveilleuses orfèvreries...

Je crois que rien d'essentiel ne manque à ce musée. M. Paul Sirven, complaisant cicérone, se tient devant son exposition et invite les pas-

sants par une « introduction » où M. Emile Bergerat est abondamment cité, en compagnie de M. Edmond de Concourt. Car les professeurs de la jeune Université ont coutume d'être magnanimes envers leurs contempteurs. Qui sait si le public, séduit par cette bonne grâce, touché par ce ton d'admiration élégante et indépendante, ne sera pas tenté, malgré son apathie, de dépasser le vestibule et d'entrer dans le temple afin d'en compter tous les trésors?

Je serais ravi de ce bon mouvement. Je sais bien que le terrible M. Scherer n'a pas craint d'appeler Théophile Gautier « l'écrivain le plus étranger qui fut jamais à toute conception élevée de l'art, aussi bien qu'à tout emploi viril de la plume ». Mais M. Scherer ne pouvait s'entendre avec l'homme au « pourpoint rose » et au « gilet rouge ». Je n'ignore pas que M. Emile Zola * partagea, sur ce point, l'avis de Scherer, et que M. Brunetière* se rangea, lui aussi, de ce côté.

M. Brunetière affirme qu' « on pourrait, dans une histoire de la littérature contemporaine, oublier ou négliger, sans quil y parût seulement^ l'œuvre presque entière de Théophile Gautier ^ » .

N'importe. Le culte de Théophile Gautier est une de mes dévotions les plus anciennes et les

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