Questions de antique, p
plus tenaces. J'éprouve une grande joie à voir son nom, qui longtemps brilla confusément parmi des pléiades, sortir enfin hors de pair et briller au premier rang des accessits, à distance respectueuse des plus grands noms de ce siècle, mais dans le voisinage de Yictor Hugo, de Musset, de Lamartine, de Vigny.
I M. Henry Houssaye, dînant aux Ambassadeurs
j ' avec M. Edmond de Concourt, le 20 août 1886, i constatait avec une certaine amertume « Tamoin-
i drissement de la gloire de Théophile Gautier, en
train de disparaître sous celle de Flaubert S. Je \ crois que ces deux noms peuvent vivre côte à côte,
r sans se gêner mutuellement. On ne peut les
séparer lun de l'autre. Gustave Flaubert fut dis- I ciple de Théophile Gautier, au moins autant que
de Victor Hugo. Dès le collège , il fut romantique et « moyenâgeux » à la façon de l'auteur I des Jeune-France. Le futur auteur de Salammbô^
élève du lycée de Rouen, apercevait, en songe, tout le décor chatoyant, hérissé, touQu, où s'installa d'abord le poète des Émaux et Camées, C'était, dans une perspective lointaine et bleuâtre, ^ un mirage de vitraux, de clochetons, de créneaux
, . et de mâchicoulis.... Un choc d'armures voisinait i avec un frisson de bannières éployées.... Une
f procession de saints et de saintes défilait sur la
i. Journal des Goncourt^ t. VII, p. 13'J.
frise des châsses gothiques, ou sur le tympan des portails *.
Le jeune Flaubert aimait les estampés de ce Célestin Nanteuil, que Théophile Gautier définissait ainsi : « Un de ces longs anges thuriféraires ou joueurs desambucque qui habitent les pignons des cathédrales et qui serait descendu par la ville au milieu des bourgeois affairés, tout en portant son nimbe plaqué derrière la tête, en guise de chapeau, mais sans avoir le moindre soupçon qu'il n'est pas naturel de porter une auréole dans la rue ».
Flaubert aima , comme Théophile Gautier, Torientalisme forcené de Gérard de Nerval et les mélodrames de Bouchardy, aussi enchevêtrés que les lianes des forêts vierges ou que les ciselures des cathédrales.
Le romancier de Madame Bovary fut, avant tout, un artiste^ et un artiste à la façon de Gautier.
Si Ton a pu, quelquefois, sacrifier celui-ci à celui-là, il est vrai de dire que Gautier fut souvent sacrifié à certains qui ne valaient pas Flaubert, avant que le recul des années, Toubli des polémiques, la prompte agonie des réputations éphémères, l'impérieuse vertu des œuvres fortes eus-
1. Voir Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, 2 vol., Paris, 1882-1884; — Théophile Gautier^ didiïi^ la collection des GrancU écrivair^s finançais, Paris, 1890.
sent éliminé peu à peu rencombrement des médiocres, et permis à la postérité d'écarter la foule des gens de lettres qui, par des moyens étrangers à la littérature, occupèrent l'attention de leurs contemporains.
J'ai déniché, un jour, parmi les vieilleries du manoir de la Villebague, près de Saint-Coulomb, en Bretagne, un document fort instructif. C'est un tableau où sont représentées, en une sorte de cortège triomphal, toutes les gloires dont la France s'enorgueillissait au commencement de l'année 1854. Cela s'appelle le Panthéon Nadar. ^, Panthéon très hospitalier. Le nombre des personnes admises dans ce sanctuaire atteint le chiffre de deux cent soixante-neuf. Certes, je retrouve dans cette cohue le profil aigu de j Lamartine, le front colossal de Victor Hugo, le
I grand nez inquiet de Musset et sa chevelure de
saule pleureur, Vigny avec sa face rasée de clergyman, Dumas père et fils, Michelet, Chateaubriand qui voisine cordialement avec Frédéric Soulié, Proudhon, modeste, à côté de Sarrans jeune, Guizot tournant le dos à Ricourt, Jules Simon éclipsé par le docteur Yvan, Baudelaire ► non loin de Benjamin Tilleul. Voici Edmond
1 About, déjà célèbre. Mais Taine et Renan ne sont
j pas encore sortis de la pénombre oii ils creusent
I leur sillon. Je cherche vainement la calotte de
! Sainte-Beuve, la redingote de Mérimée, la belle
figure aveugle d'Augustin Thierry. Mais je puis saluer, si le cœur m'en dit, M. Charles Brifault, de TAcadémie française, M. Vachette, M. Lurine, auteur d'Ici Von aime, M. Crétineau- Joly, M. Watripon, M. Furpille... Ces noms me donnent froid dans le dos. Je songe à des gens dont le nom s'étale maintenant dans les journaux le lendemain des « premières » ou des réceptions académiques. Je crains pour eux l'indifférence et l'ironie de nos fils.
Le pauvre Théo figure dans cette illustre assemblée. Je l'aperçois, barbu et chevelu, un peu triste, l'œil morne, les joues tombantes, l'air fatigué. Devant lui, l'insupportable Jules Janin, en gilet blanc, les mains dans ses poches, la bedaine en avant, crève de santé, d'outrecuidance, et semble lancer un calembour. A sa gauche, se tient M. Jules de Prémaray, un petit homme maigre et sec, que je n'ai pas l'honneur de connaître particulièrement. A sa droite, Paul de Saint-Victor, la moustache en croc, le nez en bec d'aigle, les yeux écarquillés. Derrière lui, M. Auguste Lireux, un gros qui n'a pas l'air commode*. Et, tout autour, M. Rigault, moustachu et morose; M. Matharel de Fiennes, épanoui et finaud; M. Louis Huart, long et mélancolique; M. Charles Philipon, glabre et rusé; M. RoUe,