M. RENÉ BAZIN
Dieu m'a appelé pour servir les autres, pour me réjouir avec ceux qui se réjouissent, pour pleurer avec ceux qui pleurent.
Georob Eliot.
Samedi, 10 avril 1897.
Les Angevins sont à la fois casaniers et un peu vagabonds. Ils répètent volontiers, avec Du Bellay,
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, Ou comme cettuy-là qui conquist la Toison....
Et alors, comme leur compatriote Bernier, médecin d'Aurang-Zeb, ils voudraient partir pour les États du Grand-Mogol ; ou bien ils voudraient, comme Théodore Pavie, explorer le sol et les religions de Tlnde. Puis, ils sont pris par le regret de la douceur angevine. Ils veulent revenir aux rives de Loire, dans les prairies larges où le fleuve étale ses eaux plates qui s'en vont indéfiniment entre les verdures pâles.
Tout leur appétit d'exotisme ne saurait leur faire oublier les bouquets d'osiers et de saules où courent, le long du fleuve, les sentiers étroits; ils songent aux petits villages, pleins de petites
gens, de mœurs surannées et de menues légendes qui ont gardé, du voisinage des châteaux royaux et de tant d'aventures nationales accumulées autour de leurs masures, je ne sais quel air de documents historiques, et qui sont peut-être les endroits où apparaît le plus clairement, dans Taspect des choses comme dans le langage des hommes, le visage de la « doulce France ».
Alors, ils reviennent au gîte, et les anciens familiers du € Tibre latin », les coureurs de jungles et chasseurs de bêtes féroces, redeviennent des citoyens sédentaires, marguilliers de leurs paroisses, tueurs de perdreaux, membres de la Société archéologique du Maine. Et, s'il leur arrive de conter leurs voyages, ils ne croient pas devoir imiter les éclats de voix, les yeux arrondis, les gestes forcenés et le ton vociférant de Tartarin de Tarascon.
La biographie de M. Bazin tient, tout entière, en plusieurs voyages, interrompus par des haltes à Angers, ville très vieille où Therbe pousse entre les pavés.
Il y a, dans la réputation de M. René Bazin, comme dans son talent, comme dans son pays, j'oserai dire comme dans sa personne, quelque chose de délicat, de véridique, de solide et d'honnête qui, par ce temps de cabotinage furieux, mérite d'être signalé tout de suite à la sympathie des gens de goût.
Cette renommée s'est établie sans brigue, sans mystification, sans tapage de réclames ni fracas de scandales. Elle a une bonne odeur de probité. Elle est née simplement et naturellement, comme tout ce qui est viable. Elle se soutient hors des coteries, des officines et des boutiques, parce qu'elle s'appuie sur la force éternelle de la vérité.
Le premier livre de M. René Bazin, venu d'Angers sans malice, et fourvoyé en pleine foire parisienne comme un oiseau parmi le tumulte d'un bazar, risquait fort de tomber dans le silence et l'oubli, lorsqu'il eut la chance d'être ^
aperçu par un écrivain célèbre qui, au lieu d'être ^
chagriné, selon l'usage, par l'arrivée des jeunes, se donne au contraire le noble plaisir d'encourager les talents nouveaux. C'est ce grand bienfaiteur des lettres qui est allé chercher Loti sur son banc de quart. Et c'est lui qui dénicha M. René Bazin à Angers. La liste serait longue, si je voulais énumérer tous ceux qui furent éveillés à la vie de l'esprit, renseignés sur leur propre vocation par ce conseiller clairvoyant, subtil, et dont la bonté, si efficace, ne s'alourdit jamais d'ostentation ni d'emphase.
M. René Bazin trouva ainsi un éditeur, des
1. De toute son âme^ par René Bazin, 1 vol. gr. in-18, Paris, Calmann Lévy, 1897.
journaux, les moyens de faire entendre ce qu'il avait à dire. Sa voix, volontiers modeste, voilée, discrète, a percé tout de même le chaos de vociférations, de grosses caisses, de boniments et de charlataneries dont le malheureux public est abasourdi, affolé, écœuré, Il voyagea, sans tambours ni trompettes. La relation de ses voyages, écrite sur un ton tranquille, en un style plutôt teinté que coloré, avec des mots dont la nuance s'atténue de « douceur angevine », démontre qu'un observateur attentif pouvait encore découvrir du nouveau en Italie après Taine, en Espagne après Théophile Gautier. Revenu dans sa province, l'auteur d'f/ne tache d'encre et des Italiens (f aujourd'hui s'est diverti à peindre, en des pages qui ont une fraîcheur d'aquarelles, la grâce un peu molle, et si charmante, du paysage natal : les brumes d'aurore qui étendent, le matin, un voile argenté sur les eaux dormantes de la Loire; le contour tremblé des coteaux; l'accueil fleuri des pelouses ondulées ; la haie vive, et le saule incliné, et le peuplier qui frissonne... Dans ce décor, dont l'harmonie s'accorde avec son âme souriante et apitoyée, il a regardé vivre, souffrir, mourir des gens, de pauvres gens. Il a reçu leurs confidences. Il a rapporté leurs peines. Et ainsi, par l'effet d'une charité qui s'attendrit sur le sort des affligés, mais qui connaît aussi leurs joies brèves, M. René Bazin est devenu conteur.
Maintenant, cet écrivain de talent sincère, de cœur chaud, de noble esprit, est communément compté, même par les concurrents que son succès désarme, au nombre de nos premiers romanciers.
M. René Bazin, malgré son air simple et modeste, se hausse tout bonnement au niveau des grands conquérants. Il est, je crois, professeur de droit criminel à l'Université catholique d'Angers. Mais le droit criminel ne l'empêche pas d'écrire des romans et de marcher à la conquête de l'Europe. Tant pis pour les étudiants catholiques d'Angers. Je serais désolé que l'auteur de la Sarcelle bleue se fût enseveli dans le droit criminel. Le droit criminel ne convient guère à M. Bazin, dont le caractère est agréable et dont l'âme est exempte de noirceur. Je comprends qu'après avoir pensé, par devoir, aux voleurs, aux assassins, aux prisons, aux supplices, ce professeur libre quitte les geôles et coure les grands chemins.
On retrouve sa trace partout. Je causais un jour, sur le cap Fréhel, avec le gardien du phare. Ce brave homme, sachant que je m'occupais d'écritures, me dit pour me faire plaisir :
€ Un monsieur, qui est écrivain, est venu l'année dernière. Il s'appelait M. René Bazin. L'ingénieur de Saint-Brieuc l'avait autorisé à coucher dans le phare. »
Et alors, j'appris, sur M. Bazin, des choses étonnantes. Non content d'avoir grimpé au cap en traînant une bicyclette, il avait voulu passer la nuit dans la lanterne du phare. Le gardien, souriant, l'avait laissé monter. Mais vous savez comment c'est fait, la lanterne d'un phare à éclipse? Ces machines qui tournent, cette plaque de tôle argentée qui renvoie des reflets aveuglants, ce vent qui siffle, ces oiseaux de mer qui viennent battre la vitre, avec cela, une odeur d'huile et de pétrole... c'est éblouissant, vertigineux, fantastique. On a besoin d'une énergie extraordinaire pour n'être pas fasciné, hypnotisé. Le gouvernement donne douze ou quinze cents francs par an, et même moins, à d'anciens soldats qui font ce métier toutes . les nuits. Je ne sais pas au juste comment M. René Bazin s'en tira.
Ayant visité l'Italie en détail, l'auteur d'Une tache (ïencre se tourna vers l'Espagne.
« L'Espagne! diront les personnes qui ont beaucoup lu, c'est un beau pays, certes, mais si souvent décrit! M. Bazin n'a-t-il pas craint d'être comparé à Théophile Gautier? » Et les grincheux ajouteront sans doute, en refusant d'ouvrir le livre : « Inutile de lire ceci. L'Espagne est faite. »
Eh bien! non. L'Espagne n'est pas « faite»
après Théophile Gautier, pas plus que l'Italie
318 Lk VIE ET LES LIVRES
n'est « faite » après Taine. Ces grands écrivains ont peint, avec une incomparable maîtrise, des tableaux dont il est impossible d'oublier la magnificence et le relief. Mais leur vision, si personnelle, risque parfois d'agrandir les objets. Et puis, le monde moderne a si rapidement changé, depuis le temps, déjà lointain, où ils brossaient en plein air leurs toiles somptueuses! L'Italie des archiducs et des grands-ducs, des tromblons et des escopettes n'existe plus. Les lagunes de Venise reflètent des lampes électriques. A Florence, la corne d'un tramway appelle les voyageurs pour Fiesole.
Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige, c'est ainsi. Après tout, l'art et la beauté n'y perdront rien. Les toiles du Véronèse, au couvent de la Madonna-del-Monte, près de Vicence, ne sont plus exposées aux pittoresques fantaisies des soudards croates....
M. René Bazin a une façon de voyager qui est, je crois, la meilleure de toutes. Il ne demande aux Guides que les renseignements indispensables. Il ne s'embarrasse pas d'économie politique, ni d'ethnographie comparée, ni de philosophie sociale. Il néglige d'emporter dans sa valise ces lunettes bleues, jaunes, vertes ou rouges dont s'encombrent les voyageurs trop consciencieux. Il ne fait pas de plan. Il ne combine pas de savants itinéraires» Il part pour la
frontière comme il partirait pour la chasse. Et il ouvre l'œil.
M*y voici, dit-il, en terre d'Espagne. Ne vous étonnez pas, mon ami, si je ne débute par aucune considération générale. Je ne connais rien du pays, — si ce n'est la petite Fontarabie, qui dort dans son armure ancienne, — ni rien des gens. Je n'ai, de plus, fait aucun plan, aucun projet, sauf de bien voir. Et je vous dirai, au jour le jour, ce que j'aurai visité le matin, entendu l'après-midi, rêvé le soir en prenant mes notes.
S'il s'en dégage quelque jugement, ce sont les choses mêmes qui parleront; car, parmi mes bagages, je n'emporte aucun préjugé, aucun souvenir bon ou fâcheux, pas même une part d'action de vingt pesetas, qui m'engage, pour ou contre, dans les affaires d'Espagne.
J'entre par Irun.
Infatigable, toujours en éveil, volontiers causeur, très liant, il nous promène, tantôt en chemin de fer, tantôt sur le bât des mulets andalous, de Saint-Sébastien à Loyola, de Santander à Burgos, de Valladolid à Salamanque, de TEscurial à Tolède. Mis en goût par les zigzags de la route, il sort de la terre d'Espagne, pousse une pointe vers le Portugal, une autre vers le Maroc. Je ne résumerai pas son livre. C'est un recueil fourmillant d'impressions et de faits, qu'on ne peut réduire en sommaires. On y trouve de tout. Les paysages y sont sobres, gracieux, un peu fluides peut-être. Telle, cette aquarelle andalouse:
Nous avons contourné la baie de Cadix, et nous remontons au nordi Devant nous, des marais s'étendent, d'abord
divisés par des talus tachetés de meules de sel, puis entièrement déserts et incultes, espaces où Fœil plonge indéfiniment dans la rousseur des herbes. Çà et là une lueur d'eau, une rayée longue et mince entre ces champs de roseaux fanés, dont l'automne a rompu les tiges. Toute la terre est blonde. Tout le ciel est d'un azur léger. Des bandes de canards s'élèvent en criant; ils prennent leur route; ils glissent; ils ne sont plus qu'une pointe de flèche, en apparence immobile dans la lumière, et même alors on devine qu'ils n'atteindront pas de sitôt la limite de ces solitudes immenses, les retraites inconnues, vers les montagnes là-bas, qui sont hautes comme le doigt.
C'est joli. C'est fia. C'est léger, un peu fragile. Ne senl-on pas, en regardant cette esquisse, que M. René Bazin est né sur les bords de la Loire, qu'il a aimé le fleuve nonchalant dont les eaux se traînent, indéfiniment paresseuses, le long d'une rive basse, parmi des roseaux penchés et des peupliers frissonnants? Joachim du Bellay, s'il eût connu l'Espagne, eût pris, dans l'image de l'horizon natal, ces touches imprécises, ces nuances flottantes, ces lignes molles. Ni lui, ni M. René Bazin n'ont été assaillis, en naissant, par la rudesse des arêtes dures et par l'âpreté des terres chaudes.
J'extrais encore, de cet album, ce croquis, noté à Grenade :
Nous descendons, par la Porte de Fer, dans un chemin fortement encaissé, sauvage, que dominent bientôt à gauche les falaises caillouteuses qui portent l'Alhambra et à droite de hauts talus couronnés d'ormes. Le chemin s'enfonce en tournant dans le ravin. Le temps s'est embelli. Tout à
coup, mon guide lève les bras et s'exclame : c Quel bonheur! > Je ne comprends pas d'abord. Il me montre quatre hommes montant, deux par deux, et balançant sur leurs épaules une boîte rose, c Un mort, monsieur! » Quelques gens du faubourg bohémien, hommes et femmes, suivent à la débandade. Le petit cercueil approche. L'enfant est à découvert, vêtu d'une robe blanche, son pauvre visage pâle couronné de roses, et, comme c'est un garçon, un voile de tulle rouge le couvre et flotte au vent. Une pitié m'étreint le cœur à la vue de ce cortège d'indifférents qui passe sans une larme. Elle dure encore, lorsque le guide s'écrie de nouveau : t Encore un, monsieur I Non, c'est trop de chance! » Je le fais taire. Et nous croisons un autre convoi, une autre boite ouverte, blanche cette fois, où une petite fille est étendue, fleurie aussi et voilée de bleu. Ils montent. J'entends leurs rires derrière nous, et le bruit des cailloux déplacés qui roulent et nous poursuivent.
Lisez le reste, tout le reste. Vous y trouverez des émotions et des idées, delà poésie sans phrases et de l'érudition sans grimoire, des descriptions et des anecdotes, des vues de cathédrales et des pochades rapidement saisies au hasard des rencontres. Vous y entendrez des conversations sans nombre. Professeurs, muletiers, aubergistes, diplomates, chefs de gare, moines, ingénieurs, paysans et citadins, civils et militaires, toréadors, M. Bazin fait causer tout le monde. C'est le plus aimable et le plus irrésistible des interviewer s.
Je lisais récemment, sous la signature d'un critique ordinairement sévère, cette phrase significative : « M. René Bazin décrit comme Tourgueneff et raconte comme Maupassant ».
322 LA VtK ET LES UVRËS
Laissons en paix les morts. Les comparaisons pèchent toujours par un manque de proportion ou par un défaut d'exactitude. J'ai connu, à l'École normale, un Tieux professeur dont nous nous moquions parce qu'il disait .: « Bossuet est Bossuet, Pascal est Pascal ». Il avait raison, ce vieux professeur. Les hommes, les livres et les choses ne se ressemblent jamais. M. René Bazin est M. René Bazin. Ce n'est déjà pas si mal. Et je l'en félicite.
Si l'on voulait, à tout prix, chercher, dans l'histoire de l'esprit humain, les conteurs dont il procède, on songerait peut-être à George Eliot. Son nouveau roman, dont le titre {De toute son âme) est si naïf, si peu « roublard >, si touchant, rappelle, par l'émotion du dessin et par la tendresse de la couleur, les peintures de Silas Marner et du Moulin sur la Floss, Dans le spectacle multicolore et fourmillant de la vie universelle, M. René Bazin néglige volontiers ce qui brille d'un éclat trop dur. L'insolent prestige des heureux et des cyniques effarouche sa charité sincèrement chrétienne. La comédie mondaine lui semble une farce négligeable. Il a de la sympathie pour les obscurs et pour les anonymes. Il cherche volontiers ses sujets dans la pénombre de la vie commune. Il prétend que les honnêtes gens sont souvent pittoresques et intéressants. Il va, d'instinct, vers le drame poignant dont
s*agite, au cœur même de notre société inquiète, la destinée inaperçue de ceux qui souffrent aujourd'hui et qui sont peut-être les maîtres de notre lendemain, s'il est vrai que Tinfiniment petit est le roi du monde moral comme il est le roi du monde physique. Il aime à s'asseoir près de l'humble foyer du peuple. Il est attiré par les yeux, voilés de larmes, qui, chaque jour, pleurent dans la nuit, et cherchent, à travers les ténèbres, un Dieu invisible, rédempteur et consolateur. 11 est réaliste, car il cherche, avant tout, à encadrer sa fantaisie dans un cadre vrai. Et son idéalisme consiste à croire que l'idéal n'est autre chose que la réalité d'accord avec l'Évangile. Il aime les mécomptes cachés et les joies éphémères, les réveils consolants de ce gentil peuple des provinces françaises, que notre littérature sacrifia trop longtemps à la niaiserie des rastaquouères et des snobs. S'il ne décrit pas avec la puissance de George Eliot les grandes âmes encloses dans de petites vies, du moins sa prédilection le mène vers les jolies âmes qui s'épanouissent au fond des multitudes, et qui, poussées librement sur un terreau d'apparence ingrate, conservent, même transplantées par le sort ou égayées par le bonheur, une grâce franche et un sauvage parfum. Oui, vraiment, c'est de George Eliot qu'il procède; et l'on peut dire que son programme littéraire tient tout entier dans ces mots que
signa jadis Fauteur de Middlemarch : « Il faut qu'il y ait parmi nous des hommes qui se dévouent avec sympathie à la fidèle représentation des choses ordinaires de la vie, qui soient capables de trouver la beauté dans les choses ordinaires de la vie, et qui soient heureux de montrer avec quelle tendresse la lumière du ciel tombe sur elles ».
Le nouveau récit de M. René Bazin s'encadre dans un milieu qui est peint avec une précision de détails où se marque la sincérité consciencieuse d'une observation faite à loisir.
C'est un milieu ouvrier, représenté à nos yeux quasiment avec cette minutie dont Le Play, en ses monographies sociales, était coutumier.
Nous sommes à Nantes, chez de pauvres gens, qui triment dur et qui ont bien de la peine à joindre honorablement les deux bouts. Voici les ateliers et les usines de la Ville-en-Bois, tout pleins de visages rouilles par la fumée, par les débris du fer, du cuivre, du tan, par la poussière qui vole autour des poulies en marche. Plus loin, c'est la rue Voltaire, le boulevard Delorme, la rue Crébillon, où passent « ces ouvrières fines, souples, toujours pressées, qu'on rencontre le matin dès huit heures, deux par deux, trois par trois, filant sur le trottoir, vers l'atelier de la couturière ou de la modiste. Un rien les habille parce qu'elles sont jeunes — que deviennent les
vieilles dans ce monde-là? — et ce rien est délicieusement chiffonné, parce qu'elles ont des doigts d'artiste, un petit goût à elles et vingt modèles à copier. Quand elles ont passé, la rue perd une grâce. Il y en a qui toussent et qui rient... » Si Ton descend vers les quartiers bas, le long des quais où Ton entend les bricks et les goélettes tirer sur leurs amarres et faire craquer leurs mâtures, on arrive, par les sentiers de halage, dans les prairies où le souffle de la Loire éparpille « un parfum de feuille de peuplier ». Là, dans la saison douce, on rencontre des faucheurs de foin. Ou bien, le dimanche, on entre, pour boire un coup, dans une cabane de pêcheurs, tandis que les filets sèchent, accrochés à des pieux, parmi les nasses d'osier, les voiles roulées et les bouts de filin. C'est une curieuse nation, que cette race des marins de la Loire. « Preneurs d'aloses et d'anguilles, rudes travailleurs, mais capricieux, de cœur tendre et d'humeur frondeuse, braconniers impénitents et convaincus, ils savent la pêche, la chasse, le vent, l'eau, les sables, les bateaux, et hors de là ils ne savent rien que pleurer quand il le faut, et rire les jours de fête en buvant un verre de muscadet... »
La vie n'est pas toujours clémente à ce menu peuple. Dans les fabriques de conserves, les salaires sont courts, les chômages sont longs. Gare aux écosseuses de pois qui sont trop jolies !
Malheur aux vieux cloueurs de caisses qui se meurtrissent la main et ne peuvent plus travailler ! Les patrons sont quelquefois trop aimables, ou trop durs... Notre société brutale n'est plus une association fraternelle, mais une compagnie d'assurances qui ne donne des dividendes qu'à ses gros actionnaires. Dans les ateliers de mode, chez les fabricants de fleurs artificielles et chez les couturières, la « morte-saison » a vite fait d'apporter le découragement, l'oisiveté, la disette. Et alors viennent les jours de liberté et de détresse, les heures où le pain devient plus difficile à obtenir, où l'on doute si l'on pourra rentrer chez la patronne, où des idées de mort passent dans l'esprit.... Vacances forcées, taches serviles des ouvrières sans ouvrage, besognes de misère, vestons à quarante centimes, chemises à cinq sous, galons perlés à trois sous les deux mètres, tête-à-tête avec les mères qui ne comprennent pas, tentation des vingt ans que le travail n'assagit plus, histoires mauvaises du passé, douleur de vivre seule... Lisez les livres très documentés de M. Charles Benoist, de M. d'Haussonville sur la condition des < ouvrières de l'aiguille ». Ces études, toutes foisonnantes de faits et de chiffres, illustreront à merveille le récit de M. René Bazin. L'émotion qui apparaît sous les statistiques impassibles de ces deux témoins fait comprendre ce cri de pitié et de colère qui échappe involon-
tairement au lyrisme contenu du romancier :
<( Pauvres filles, dont la mode affine le goût etdésoriente l'imagination ; qui doivent aimer le luxe pour être habiles ouvrières, et sont par là plus faibles contre lui; guettées à la sortie de Tatelier, considérées comme une proie facile à cause de leur pauvreté élégante et de leur liberté nécessaire, entendant tout, voyant le mal d'en bas et devinant celui d'en haut, ressaisies par Tétroitesse de leur condition quand elles rentrent le soir, et toujours comparant, qu'elles le veuillent ou non, le monde qu'elles habillent avec celui d'où elles sortent. L'épreuve est dure, presque trop, car elles sont jeunes, délicates, aimantes, et plus que d'autres sensibles à la caresse des mots ! »
Là-bas, dans ce coin de Bretagne industrielle et marchande, la nature elle-même est méchante, perfide pour les pauvres diables. La Loire est belle, sans doute, aux abords de la prairie de Mauves, entre ses deux rideaux d*arbres légers. Le fleuve coule d'un seul jet, lent et large... Vers l'orient, à l'extrême horizon, les arbres sont si bien rassemblés, mêlés par un effet de la dislance, que la grande nappe, tour à tour argentée et dorée, semble sortir des profondeurs irréelles d'une forêt bleue... Le matin, une brume fine s'étend sur les eaux et la brise amincit les lames du brouillard, comme des copeaux blancs. Les
pêches sont bonnes, dans les aubes d*été, parmi les roseaux de l'île Héron. La Loire s'éveille. Les battoirs chantent dans les saulaies. Des canots de pêcheurs de saumon rayent, çà et là, le miroir du fleuve, qui flambe en-dessous et s'emplit d'or pâle... Vers midi, le souffle de la Loire passe par bouffées fraîches, cherche des moulins ou des voiles, s'égare à travers les champs, dans l'étendue vaste.... Les soirs sont très doux, sur les deux rives, au delà des faubourgs. Il y a surtout, dans la saison chaude, une heure exquise. L'aube frissonne. « Les étoiles hésitantes, combattues par un reste de jour, ne luisent pas encore, mais elles emplissent les profondeurs du ciel comme une poudre impalpable dont aucun grain n'est visible. C'est l'heure où la rosée redresse l'herbe, où les chevaux, dans les prés, s'endorment sur trois pieds à l'abri des saules nains. » Les gens du quartier de l'Ermitage, près de la gare maritime, peuvent, en ouvrant leurs fenêtres, entendre le cri des oiseaux de marais regagnant leur gîte.... A l'occident, parmi les mâtures bercées par le rythme de la mer que l'on sent toute voisine, la ville découpe un profil de dentelures violettes : on dirait une cité-fantôme, suspendue entre un fleuve de flamme et un ciel embrasé.
Oui. Mais attention! Cette Loire, si belle, a des caprices imprévus. Quelquefois, l'été, quand on
va cueillir des boutons d'or, des trèfles mauves ou des marguerites au delà du canal Saint-Félix, on est surpris de Voir des filets d'eau trouble ruisseler à travers les basses tiges. Les moires, à la surface du fleuve, s'étendent, s'étirent.... Les gens du pays ne s'y trompent pas. Ils courent, ils crient : Elle monte! Elle monte Ihes églises des paroisses sonnent, se répondent, de loin en loin. Par les canaux, au milieu des plantes de marais et des joncs, la Loire mauvaise s'avance, guettant les moissons, noyant les foins, ruinant les campagnes. Il faut se dépêcher de sauver tout ce que la crue n'a pas atteint. On ne connaît plus de dimanches ni de fêtes. Les hommes, les femmes, les enfants se mettent à l'ouvrage pour faucher la « première coupe » compromise ou le regain menacé. Et c'est un vrai drame que cette lutte entre le travail humain et la force des choses. Parfois les travailleurs sont plus rapides que l'invasion des eaux. Les charrettes, attelées en hâte, chargées à s'efl^ondrer, se sauvent vers les métairies. Mais parfois aussi, l'homme est vaincu et regarde s'engloutir les récoltes, toute la richesse, tout l'espoir d'une année.
Tel est le petit monde laborieux, inquiet, résigné, que M. René Bazin a aimé « de toute son âme », et qu'il nous fait aimer, nous aussi, par l'eflet d'une sympathie communicative à laquelle on ne peut résister. Sincèrement chrétien, M. Bazin
n'a pas la religion offensive, mais la ferveur de son zèle évangélique l'entraîne vers les petites destinées dont il a pitié. Ce sont de pauvres vies, ordinairement courbées par un mauvais vent de misère, et tôt défleuries. La joie, une joie qui brille, mais qui dure peu, y sourit quelquefois comme ces soleils d'hiver, qui font étinceler la neige en scintillements de pierres précieuses, sur les branches des arbres morts. Parfois, chez ces ouvriers d'usine, parmi ce troupeau de jolies filles, modistes et couturières, jusque dans les placides cabanes des mariniers et des pêcheurs, un écho de paroles irritées s'éveille, retentit, s'éteint, ressuscite, laissant toujours après lui un bruit de haine. Ce n'est pas pour rien qu'on a été à l'école primaire et qu'on a récité à l'instituteur des pages* de livres où il est question du partage inégal des richesses, où il est dit, en phrases superbes, que l'orgueil de ceux qui possèdent trop est une insulte quotidienne au dénûment de ceux qui ne possèdent pas assez. Certes, le peuple des provinces de l'Ouest, ce peuple aux yeux clairs, aux idées courtes, au cœur simple, se méfie des politiciens en tournée qui vont prêcher la guerre civile. La phraséologie des rhéteurs se heurte à son bon sens, et aussi au secret instinct qui fait redouter à tous les gens de bonne foi, dans les violences d'une révolution sociale, la banqueroute certaine de la patrie et l'avènement
d'un internationalisme où la France périrait.... Mais ce n'est pas une raison pour supporter en silence ce que Ton supportait jadis. La causticité naturelle à la vieille race des Gaules, cet esprit de fabliau que nous avons hérité de nos ancêtres, n'épargne guère l'aristocratie nouvelle qui, sans méchanceté peut-être, faisant le mal sans le savoir, pèse si lourdement sur les faibles, emprunte à l'argent un prestige très vite bafoué par l'irrespect, et oublie enfin, dans un paganisme plus béotien qu'athénien, que la fortune, comme la noblesse, oblige....
M. Lemarié, gros fabricant de conserves alimentaires à Nantes, exerce volontiers, sur son personnel, des droits régaliens ou féodaux. Une jolie petite ouvrière, toute rose, toute blonde, venue de Quimperlé où les filles ont la tête légère, tenta son caprice. Des compliments, des broches en doublé, un peu d'argent, il n'en fallut pas davantage pour décider la victoire de ce patron. Mais presque tout de suite l'aventure tourna mal. L'ouvrière devint enceinte. Le patron donna deux mille francs. Pour ce prix-là, on trouve des pauvres, des ouvriers vagabonds, descendus des côtes de Brest à la quête du pain, qui consentent à épouser les filles séduites.
Ainsi naquit, près d'un foyer déjà souillé par l'iniquité sociale, cette gracieuse et innocente Henriette Madiot, dont M. René Bazin a conté
avec amour la biographie. Ne demandez pas à M. René Bazin de faire, comme George Eliot, le roman des femmes laides. Les Français, amoureux du beau, ne peuvent se hausser jusqu'à cet effort d'ascétisme. L'héroïne de ce roman est exquise.
Souple et fine et instinctivement fière, armée de froideur volontaire à cause de ces rencontres incessantes auxquelles sont exposées, dans la rue, les jeunes filles que personne ne défend, plus sujette que d'autres à ces offenses triviales, parce qu'elle a un teint délicat, une taille élégante et une torsade blonde qui luit au soleil comme une gerbe de paille fraîche, Henriette Madiot, de son pas vif, sa jupe retenue d'une main, le buste un peu penché en avant, les yeux au-dessus des passants, afin d'éviter les œillades ridicules, se hâte, tous les matins, le long des maisons de la rue Crébillon, vers l'atelier de M"" Clémence, modiste.... Alphonse Daudet, lorsqu'il a dessiné le portrait de Désirée Delobelle, n'a pas mis dans son œuvre plus de tendresse que M. René Bazin n'en consacre à la gracieuse accortise d'Henriette Madiot. Mais celle-ci n'est point, comme la douce et navrante héroïne de Fromont jeune et Risler aine, une souffreteuse, une découragée, une malade, Au contraire, elle veut vivre, cette aimable et honnête fille, qui rêve, parfois, de donner son àme, sa beauté en des fiançailles merveilleuses.
PPOVINCES ET PROVINCIAUX 333
A mesure qu'elle grandit, une puissance mystérieuse la transfigure, et son clair visage de vierge s'alanguit souvent d'un sourire presque maternel. Vivre, pour les femmes, c'est aimer. Qui aimer, , lorsqu'on est petite modiste à quinze francs par mois, trop pauvre pour prétendre à l'attention ^des gens « comme il faut » (à moins que ce ne soit pour le mauvais motif) et nécessairement trop affinée pour devenir la femme d'un terrassier ou d'un maçon ? C'est précisément une des anomalies dont souffre notre société. C'est l'impasse où végètent tant d'ouvrières, d'institutrices, d'employées, tant de filles du peuple qui, par l'accoutumance professionnelle, par la culture de l'esprit, par la finesse de l'âme, par la coquetterie obligatoire que leur état leur inflige, sont trop demoiselles pour demeurer autour du clocher natal, et pas assez riches pour fonder un foyer. Oh! la cité dolente des « isolées »! oh! la solitude morale de ces outlaws modernes, que notre égoïsme met, pour ainsi dire, hors la loi ! Pauvres âmes désemparées, qui vivotent en marge de nos combinaisons et de nos catégories. Pauvres femmes qui souvent se jettent dans le romanesque, parce que nous leur avons désappris la vérité et fermé l'amour, et qui, dans leurs crises sentimentales, visent volontiers à la sainteté, parce qu'elles commencent à désespérer de rester honnêtes. Tristes enfants, qui n'ont point leur part de bonheur
à la table de famille, obligées de choisir entre la solitude que nos préjugés leur imposent, et le déshonneur que leur propose notre cynisme.
Je voudrais bien indiquer en passant une autre figure que M. Bazin a mise en relief. C'est M"* Lemarié, la femme du gros fabricant de conserves alimentaires. Une malheureuse, qui pleure dans son magnifique hôtel du boulevard Delorme, qui se souvient que Jésus aimait les pauvres ouvriers, qui prodigue les aumônes avec une libéralité maladive, et qui ose à peine employer à son usage Targent que gagne son mari, comme si elle y soupçonnait un mystère d'iniquité.
J'ai un peu erré à l'aventure, parmi les péripéties de ce roman, dont la fin ressemble, par une assez curieuse coïncidence, au dénouement de Ramuntcho.... C'est que M. Bazin s'attarde, lui aussi, sur les incidents qui tentent sa rêverie. Il y a des moments où il s'arrête devant ses personnages pour les considérer d'un œil amoureux. Il se donne et il nous donne la sensation délicieuse de la lenteur. Et l'action s'arrête du même coup. On voudrait plus d'élan, plus de puissance. On souhaiterait que l'auteur appuyât davantage sur le sol où il trace son sillon, et qu'il fît sortir du terrain labouré toute la quantité de vie qui s'y trouve incluse. Mais ces tableaux sont délicats, souvent charmants, de contours un peu indécis, de couleurs un peu neutres , mais de nuances
exquises. M. René Bazin décrit volontiers les « petits intérieurs » avec la minutie d'un Gérard Dow ou d'un Van Ostade, à cela près qu'il met partout la grâce prévenante, le « grain de beauté » dont nous sommes amoureux, nous autres Français et Latins. La trame de ces récits est ténue et précieuse. Ces observations sont subtiles, exactes, souvent profondes sous un air d'abandon. Et ce livre, exempt de rhétorique humanitaire, est animé d'une ardente sympathie pour ceux qui souffrent, armé d'ironie placide contre ceux qui vivent de la souffrance d'autrui.
Ce livre est un éloquent plaidoyer contre l'indifférence des marchands, contre l'insolence des riches, contre la sauvagerie de la populace, contre la sécheresse des savants, contre la vanité des lettrés.
On se demande, en fermant ce récit vérîdique, s'il peut y avoir place, ici-bas, pour la démocratie, pour la fraternité, en dehors du christianisme, ou du moins de l'esprit chrétien. Et l'on se confirme dans cette opinion, que le réalisme littéraire ne peut aboutir à des œuvres pures que s'il est ennobli de maximes chrétiennes.
11 semble qu'il y ait quelque chose de changé dans les modes de notre littérature romanesque et dans les dispositions de nos romanciers.
Les conteurs qui ont entrepris d'alléger pour nous le poids des heures et de nous affranchir du
souci quotidien paraissent fort détachés et presque libérés de Fétroit espace où s'exerçait auparavant leur fantaisie. Pendant longtemps, les historiettes ;
de la vie sensuelle furent le thème préféré de leurs narrations déshabillées et de leurs pantalon- I
nades psychologiques. Ils répétaient, avec une j
obstination inquiétante et quasi machinale, les monotones litanies d'un culte mondain qui consistait dans la glorification du plus banal des sept j péchés capitaux. Ils officiaient pontificalement i dans des sortes de chapelles vulgairement appe- j lées € garçonnières ». C'étaient des enclos très petits, ordinairement situés dans des rues neuves et banales de la plaine Monceau. Avant d'y introduire les héros et les héroïnes de leurs fabliaux adultérins, nos psychologues entassaient dans ces lieux un assortiment d'objets que ce genre de lit- , térature aime à représenter comme l'expression suprême du luxe et de l'élégance. Beaucoup d'étoffes et de rideaux, de manière à procurer « un étoufifement du bruit et de la lumière ». La j porte € disparaissait » sous des tentures naturel- j lement « lourdes » . Moquettes et carpettes s'amon- j celaient en triple épaisseur de lainage pour j amortir les chutes et pour feutrer les capitula- , tions. Pendant dix ans, nos « fêtards » et nos « snobinettes » furent condamnés, par nos romanciers mondains, à festoyer parmi le faste d'un orientalisme qui rappelle les « marchands de pas'*
tilles du sérail ». Ensuite les mobiliers anglais (oh ! combien !) remplacèrent ces splendeurs levantines. Les snobs et leurs amies furent installés dans un décor laqué, découpé, ajouré. Partout des faïences pâles , des étains mats, des mousselines vaporeuses. Cretonnes anglaises.
Pannes anglaises. Velours anglais. Papiers anglais {artistic wall papers). Dès qu'on est admis en ce sanctuaire esthétique, on se sent l'âme alanguie par des nuances mourantes : primerose, vert de mer, vert de figue, brun noisette, œillet fané, vert de houx, œuf de moineau. Des fleurs symboliques et souvent malades agonisent dans des vases au long col : iris, tournesols, chrysanthèmes, tulipes, glaïeuls, orchidées.... Au parfum de ces fleurs se mêle une vague odeur de cigarettes russes. La turquerie n'apparaît plus, dans cet asile, que sous la forme d'un divan « large, bas et profond », [ d'ailleurs recouvert d'une collection de coussins
\ japonais, persans, arabes. Avec cela, il faut un
tapis d'ours de Sibérie, blanc, moelleux et caressant. Au milieu de ces accessoires, un monsieur I se promène et, de temps en temps, s'assied.
Malgré la commodité de son costume d'intérieur, il est un peu gêné dans ses mouvements, évitant de plier les jambes, « pour ne pas marquer les i genoux de son pantalon ». Nerveusement, il
f attend une dame.... Roulement d'un fiacre dans
la rue. C'est elle ! « Robe de velours saphir garnie
de zibeline. Chapeau fait d'ailes de colibris, deux grosses boules d'hortensias bleus, piquées des deux côtés du chapeau, au-dessus des oreilles. Une boule d'hortensia au manchon. Des gants.
Air distrait. — Bonjour!... »
Ou bien (je cite encore textuellement) : « Robe Paméla en foulard réséda semé de bluets. Collet de drap vert jeune-pousse. Chapeau fait d'un papillon de gaze réséda et de deux touffes de bluets. — Elle entre en cçup de vent. — Ah! je le savais bien, que tu ét9,is là!... »
Ordinairement (ces choses se passant de préférence l'hiver), la dame est « emmitouflée » de chinchilla. Le monsieur la désemmitoufle. Et voilà l'invariable recommencement d'un roman psychologique....
Ainsi, c'est toujours la même histoire. C'est ennuyeux à la iin. Nous avons le droit de nous plaindre. Et Gyp n'a pas eu tort de crier, d'un ton irrévérent : « Ohé ! les psychologues ! » Nous voulons un horizon plus large, des perspectives plus étendues, de l'air, du ciel.... Et nous allons vok>ntiers vers les œuvres sincères qui, sous le tableau d'une aventure individuelle, nous font deviner les traits d'une question sociale.
M. René Bazin, l'auteur discret, ingénu et charmant de Madame Corentine et de la Sarcelle bleue^ vient de nous donner des romans de mœurs campagnardes.
Cette fois, le peintre coutumier de la Loire molle et nonchalante a quitté son paysage natal. Il avait d'abord rêvé au clair de lune, près des peupliers frissonnants, sur le rivage du fleuve argenté. Peut-être était-il hanté alors, dans ses songeries adolescentes, par le souvenir des poètes dont le fantôme flotte encore au bord de ces eaux presque dormantes qui ont murmuré des chuchotements de consolation et de réconfort, pour de royales mélancolies. Pierre de Ronsard étant allé à Blois, où était la cour, rencontra une belle fille qui s'appelait Cassandre. Il eftfut amoureux. Elle était blonde. Ses cheveux ressemblaient à des fils d'or frisé. Son sourire était doux. Ses baisers avaient un goût d'ambre. Le « mignard embonpoint » de son sein ravissait les yeux des hommes. Elle était vermeille comme une rose de mai. La première fois que Ronsard la vit, elle était au bord de la Loire, dans un pré,
Échevelée en simple verlugade,
Et, comme fleur, marchait dessus les fleurs.
Si René Bazin eût vécu au temps de son illustre compatriote, Joachim du Bellay, il eût peut-être choisi, sur les rives de la Loire, une « éternelle adorée » dont il eût célébré, à la manière de Pétrarque, « la grâce et les rigueurs ». 11 eût chanté, en rimes païennes, la gloire de cette belle, son teint de « lys blanchissans », son « col de
marbre et de porphyre », ses « lèvres de roses », ses < yeux célestes », son « doux parler », son € esprit, rare présent des cieux » ;
Sa bouche de corail et ses perles insignes.
Pour elle, il eût cueilli, dans les jardins illusoires,
L'amaranthe, le lys et les roses nouvelles.
Mais, venu dans un siècle de civilisation remuante et de démocratie inquiète, René Bazin, même au temps où il faisait des vers, n*a pas pu s'enfermer dans la douceur de Thorizon natal, ni limiter son rêve aux tranquilles extases de la poésie amoureuse. Il eût peut-être préféré, pour y installer sa vie, un âge de foi tranquille et de hiérarchie régulière. Il eût alors cultivé son jardin, en savourant, à Tombre de ses espaliers, la « douceur angevine ». Né parmi des hommes qui ne peuvent se résigner au bonheur sédentaire, René Bazin fit comme eux. Il sortit de son logis et de son village. 11 demanda des billets aux employés des gares. Il monta dans des trains. Il quitta son pays et visita la terre étrangère, non pas à cheval, son porte-manteau en trousse, à la façon de Joachim du Bellay ou de Montaigne, mais dans des wagons où sa curiosité de romancier put observer à loisir divers échantillons de la race humaine. Il savait abréger les longueurs de la route en inter-
rogeant ses compagnons de voyage, en les « interview^ant », comme fit autrefois et d'une autre manière, Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme.
Bazin vit Tltalie et Rome.... Il y goûta, comme Du Bellay, des plaisirs nostalgiques. Il flâna parmi les fleurs qui, dès les premiers jours du printemps, s'épanouissent, malgré le sarcloir des archéologues, dans les interstices des marbres, aux talus du Forum.
Il aima, dans le Transtevère, aux heures chaudes des journées lourdes, les rues pleines d'ombre et de silence. La cité morte lui donna, comme à du Bellay, la sensation de la « mobilité des vivants » et de la « mobilité des empires ». Toutefois, il était peu antiquaire; il vit moins les antiquités de Rome que la « cosmopolis »romaine.
Mais, tandis que, sur les sept collines, le long des berges du Tibre et parmi 1' « orgueil des colosses antiques », il cherchait le visage de la Ville Éternelle, une autre image se levait dans sa mémoire, se précisait en Ans contours et en couleurs tendres. Dans la nécropole du Palatin, sous les voûtes lamentables des thermes de Caracalla, dans le cirque immense du Colisée, l'exilé se plaisait à évoquer un autre décor, un paysage accueillant, sobre et voilé, des descentes ombreuses qui s'inclinaient vers un fleuve, des toits de
chaume, des clos ensemencés de froment ou de luzerne, des coteaux, des bois, des moulins, des villages égayés de pampres, des clochers familiers où luisait Tardoise fine...
Les pins d'Italie ne lui faisaient pas oublier les peupliers, ni les saules de la Loire familière. Alors, la nostalgie devint si forte qu'il résolut de retourner au gîte. Maintenant, la campagne romaine. Varia cattiva, le rendrait malade. Le brûlant sirocco l'accablerait. Il serait affolé par la tramontane. Le soleil du Midi, ce soleil impitoyable qui dénude le squelette décharné des ruines , offusquerait son regard. Il gémirait , comme Du Bellay, d'être « cloué sur l'Aventin ».
Les regrets où il a mis son amour de la province natale, ces plaintes qui apaisaient sa peine, cet appel filial à la maison quittée, au clocher lointain, au « Loire gaulois », nous ont valu un livre simple et tendre qui s'intitule, tout simplement : En province. C'est une suite de croquis où apparaît, en images douces, la vie, un peu lente, de nos départements de l'Ouest. René Bazin aime les gens de là-bas presque autant que Georges Rodenbach aima les béguines de Bruges-la-Morte. Il leur prête libéralement toutes les vertus de son esprit et toutes les qualités de son cœur. Il nous les rend aussi aimables que lui, ce qui n'est pas peu dire, et, par là, il les flatte évidemment. Non pas que les provinciaux de Maine-et-Loire, de la
Loire-Inférieure ou de la Vendée méritent toutes les duretés dont Balzac usa envers les Tourangeaux ou les sévérités dont Flaubert accabla les Normands. La vérité , ici conime ailleurs , se trouve en un juste milieu, entre les satires de la Comédie humaine et les idylles si gracieuses, si fraîches, de M. René Bazin.
La vie de province nous apparaît sous des couleurs avenantes, parce qu'elle s'évanouit peu à peu et prend, en s'effaçant, la grâce triste des choses qui s'en vont. Au temps où les chemins de fer et les expositions universelles n'invitaient pas les provinciaux à changer d'air et de place, tous les détracteurs de la nature humaine s'accordaient à dénoncer les vices et les ridicules de la province. On n'a pas oublié ces lignes corrosives de La Bruyère :
« J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable que je compte ses tours et ses clochers; elle me parait peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis : Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ! Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l'habitent : j'en veux sortir. »
Les raisons pour lesquelles l'auteur des Caractères voulait s'en aller de cette petite ville sont amplement déduites et développées dans les romans de Balzac. Rappelez-vous, dans la première partie des Illusions perdues^ la soirée offerte par M"" de Bargeton aux notables d'Angoulême, en l'honneur du jeune Lucien de Rubempré. N'oubliez pas, dans la biographie A' Ursule Mirouet, les personnages de petite ville, qui s'agitent avec un âpre désir de rapine autour de la succession du vieux docteur Minoret. Ils sont d'ailleurs inoubliables, malgré le style assez fâcheux dont Balzac, malheureusement, enveloppait ses conceptions.
C'est ce Minoret-Levrault, maître de poste de Nemours, insensible à tout, hormis à ses intérêts, tt présentant une de ces physionomies où le penseur aperçoit difficilement trace d'âme, sous la violente carnation que produit un brutal développement de la chair ». C'est ce Goupil qui, « armé de prétentions que comportait sa laideur, avait un détestable esprit, particulier à ceux qui se permettent tout, et l'employait à venger les mécomptes d'une jalousie permanente » ; — ce Massin-Levrault, « un des plus âpres bourgeois de la petite ville, ayant la physionomie d'un Tartare : des yeux petits et ronds comme des sinelles sous un front déprimé , les cheveux crépus, le teint huileux, de grandes oreilles sans rebords.
une bouche presque sans lèvres et la barbe rare » ; — enfln cette M™* Crémière, « au teint criblé de taches de rousseur, un peu trop serrée dans ses robes, et qui passait pour instruite parce qu'elle lisait des romans. Cette financière du dernier ordre, pleine de prétentions à Télégance et au bel esprit, attendait l'héritage de son oncle pour prendre un certain genre, orner son salon et y recevoir la bourgeoisie, car son mari lui refusait les lampes Carcel, les lithographies et les futilités qu'elle voyait chez la notairesse ».
En tête du roman social qu'il intitula les PaysanSy Balzac a inscrit cette préface apocalyptique :
Le but de cette étude d'une effrayante vérité, tant que la société voudra faire de la philanthropie un principe au lieu de la prendre pour un accident, est de mettre en relief les principales figures d'un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de sujets nouveaux.... Cet oubli n'est peut-être que de la prudence, par un temps où le peuple hérite de tous les courtisans de la royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s'est apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le prolétaire. Des sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes : c Levez-vous, travailleurs ! » comme on dit au- tiers-état : t Lève-toi ! »
Et cet homme de génie, qui parfois écrivait si mal, ajoute ceci :
On voit bien qu'aucun de ces Érostrates n'a eu le courage d'aller au fond des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous appelons encore les faibles
contre ceux qui se croient les forts.... Il s'agit seulement d'éclairer, non pas le législateur d'aujourd'hui, mais celui de demain.
M. René Bazin, lui aussi, est allé « au fond des campagnes », afin d* « éclairer le législateur ». Et voici le résultat de son enquête : des paysages délicieux et des constatations désolantes.
L'auteur de la Sarcelle bleue ne peut aller dans un pays sans y enluminer aussitôt un joli recueil d'aquarelles. Les images dont il a orné son dernier roman {la Terre qui meurt) sont d'une couleur particulièrement délicate et claire. Il a- eu l'idée fort ingénieuse d'élire domicile, pour deux ou trois mois, dans un pays très pittoresque, où personne ne va : le Marais vendéen. Il s'en est emparé aimablement et décidément, par une sorte de conquête poétique.
Les voyageurs qui cherchent très loin des impressions rares pourraient s'épargner beaucoup de fatigue et de dépense, en visitant le Marais. Imaginez une vaste région de prairies, coupées par des canaux qui s'entrecroisent en tous sens. Dans cette contrée, que j'appellerais volontiers une Venise champêtre, il n'y a pas d'autres routes ni d'autres chemins que ces rivières et ces rigoles, qui coulent, lentement, le long des terres humides et des herbages frais. Les saules qui se penchent sur l'eau, les peupliers sveltes, les bouleaux frileux qui s'effeuillent au vent, çà et là quelques
noyers enracinés dans la cour des maisons, étendent, sur cet asile de solitude et de recueillement, un léger rideau de feuillage qui apaise la lumière, adoucit les nuances, éteint les reflets. Le silence de cette contrée est si parfait, que le moindre mouvement des êtres et des choses y devient un incident capable d'amuser la rêverie du spectateur. Une branche morte qui tombe dans Teau, un souffle de brise qui émeut la pointe des herbes, une anguille qui frétille sous les nénuphars, un chien qui aboie dans une ferme lointaine, le frôlement d'une sarcelle qui s'égaye entre Teau et le ciel, les battements indistincts d'un lavoir invisible, le passage subtil des libellules dont l'aile impalpable égratigne le miroir de l'eau, tels sont, pour un poète, les événements quotidiens du Marais. Là-bas, on mène une vie à part, très originale, distincte du reste de l'humanité. Les gens du Marais , les « Maraîchins » , comme on les appelle, vont et viennent en bateau, tellement séparés du genre humain , qu'ils peuvent se croire maîtres et citoyens d'une petite république. Ils ont des bateaux assez larges pour parcourir leur grand canal, des yoles pour entrer dans les « couches 3> plus étroites, et des espèces de pirogues allongées, pointues, pour pénétrer dans les rigoles qui délimitent les prés.
Je voudrais trouver des mots infiniment légers, fuyants, translucides et silencieux, afin de fixer
les visions d'une journée très douce, jadis passée dans le Marais de la Sèvre niortaise, près des Communaux-de-Sansais. Un robuste Maraîchin, armé d'une longue perche, dirigeait notre barque sur un canal bordé d'une double haie de peupliers, de bouleaux et de trembles. Un ciel de printemps répandait, dans le cœur des hommes, dans l'âme obscure des bêtes et dans la vie mystérieuse des choses, la tiédeur et la joie du renouveau. L'azur tendre souriait dans l'intervalle des feuilles jeunes et des branches fleuries. Une brise légère inclinait les tiges et parfois un souffle plus fort éparpillait des corolles sur l'eau à peine ridée d'un imperceptible remous. A droite et à gauche, la ligne des arbres dessinait le canal comme une avenue et s'enfonçait vers des perspectives embrumées d'une buée d'argent. Quelles impressions de douceur, de grâce et de suavité î Partout, le regard ne rencontrait que des formes indécises , des nuances atténuées, des mouvements souples, des mobilités et des lueurs, des apparitions et des reflets, ce charme fluide, insaisissable que les religions anciennes ont adoré dans la beauté ondoyante des naïades.
Les heures coulaient. Le bateau glissait. Nous étions heureux. Une manœuvre du batelier nous engagea dans une rivière sinueuse que les habitants du pays appellent la Conche-Torse. Les saules, rapprochés par le resserrement des berges,
formaient au-dessus de nous un dôme de verdure. C'était comme une vision de paradis irréel, cette lumière verte, qui tombait de la voûte de feuillage et remuait au fond de Teau en miroitements verts. Je ne puis trouver qu'une comparaison pour rendre ce souvenir unique. On aurait cru être dans l'intérieur d'une émeraude....
Si donc les Maraîchins de M. René Bazin étaient raisonnables, ils resteraient chez eux. Ou bien, s'ils étaient malins, ils y attireraient des peintres, comme font les indigènes de Barbizon, de Pont- Aven et de Fîle de Bréhat. Hélas! ils ne sont ni raisonnables, ni malins. Ils suivent, eux aussi, ce mouvement désordonné qui emporte les paysans de France hors des villages et les transporte dans des chefs-lieux où souvent ils meurent de faim. Assurément, ce n'est pas la première fois que nous voyons cet exode des paysans vers les villes. En 1287, le roi Philippe le Bel permit aux nobles de poursuivre leurs serfs fugitifs dans les villes. € Peut-être, ditMichelet, était-il besoin de ralentir ce grand mouvement du peuple vers les villes, d'empêcher la désertion des campagnes. La terre serait restée déserte, comme il arriva dans C empire romain. »
J'ai souvent pensé à cette phrase, en regardant les jachères d'Asie-Mineure et les steppes de la Tunisie, autrefois fertiles....
Sommes-nous menacés d'une telle désolation?
M. René Bazin paraît le croire, puisqu'il intitule son livre la Terre qui meurt. Il nous décrit la dislocation des familles, l'abandon du labour, la niaiserie des beaux gars qui laissent la charrue pour aller végéter dans les « places du gouvernement », chemins de fer, douanes, antichambres. Il montre les machines de centralisation qui inspirent et absorbent les forces provinciales , les forces rurales. Il ne parle pas assez de la politique, grande débaucheuse., qui affole les paysans, les arrache au travail, les rassemble dans les cabarets et les pousse ensuite, saoulés de promesses, vers les vill'es, où ils croient pouvoir obtenir des places, devenir des « employés en paletots », et, comme on dit, attraper quelques rogatons dans r « assiette au beurre ».
Cette préoccupation de M. René Bazin, cette inquiétude sociale si élevée, ennoblit son nouveau roman de mœurs rustiques et donne je ne sais quoi de grave, de recueilli et de généreux aux idylles qui, grâce à son talent, fleurissent encore sur la Terre qui meurt.
Plus encore que le talent unanimement reconnu de M. René Bazin, je louerai la nouveauté de sa tentative, la prédilection spontanée et consciente qui le dirige vers les énigmes de la destinée, vers les malentendus tragiques qui séparent la société et l'individu, la volonté et l'instinct, l'amour et le bonheur. Il a choisi, cette fois, en dépit des
apparences, un grand sujet. Et c'est faire de lui, je pense, un assez rare éloge que de montrer conïment il n'a pas été inégal à sa tâche.
De tels écrivains et de tels livres sont réconfortants. On trouve, dans leur succès, lapreuve évidente que, s'il y a « quelque chose de gâté » dans notre pays , du moins les parties saines sont encore visibles et palpables. Je voudrais que la voie indiquée ici fût suivie par tant de jeunes talents, qui hésitent. Je crois que le génie de notre race joue en ce moment une grosse partie et que, devant la montée vigoureuse des autres nations, notre fortune intellectuelle est enjeu. Il s'agit de savoir si la littérature française s'enlizera dans l'érotisme bavard, dans la confection commerciale, dans un rabâchage d'historiettes grivoises et sottes, ou si elle continuera d'être, comme autrefois, propagatrice de pensées hardies, servante des idées générales, messagère de gloire, de liberté et d'amour. Le moment est venu, où tous ceux qui ne sont pas énervés, usés par le dilettantisme, doivent prendre nettement position de ce côté ou de l'autre.
Je suis pour la sincérité contre le savoir-faire, pour l'art contre la fabrication , pour le bon ouvrage contre la camelote, pour les lettres bienfaisantes et consolatrices contre les calembredaines d'alcôve et de cabinet particulier. Je sais qu'en parlant ainsi, je m'expose à des haines
féroces. J'en ai prévu toutes les malices, je n'en redoute pas les effets et j'en revendique Thonneur. Il ne tenait qu'à moi de me concilier beaucoup de sympathies, en ne rechignant point à ce métier de courte échelle, qui est fort usité dans les syndicats littéraires. J'aime mieux rester libre et dire mon avis. N'ayant jamais dépassé, envers qui que ce soit, les limites de la critique permise, résolu d'ailleurs à n'abandonner aucune parcelle de mon droit, parfaitement décidé à ne point gaspiller en complicités vulgaires ou en basses querelles un temps que je dois réserver à de plus nobles débats, je n'ai d'autre ambition que de défendre, à mon rang et dans la mesure de mes forces, la cause de la vérité, de la salubrité publique et de la beauté.