M. MASSON-FORESTIER
Samedi, 28 jum 1897J
11 y a quelques années, le Journal des Débais publia, par reflet d'une indulgence fort rare à Paris, un manuscrit qui lui était arrivé directement de province. C'était une « nouvelle » dont la longueur ne dépassait pas deux colonnes. Une fantaisie du metteur en pages plaça cette « copie » non point « au rez-de-chaussée », où figurent habituellement les « fictions d romanesques, mais à la « trois », entre le compte rendu de la Chambre et le bulletin des tribunaux. Or, ce récit avait un tel air de vraisemblance, les détails en étaient si précis, les personnages de ce petit drame avaient une telle apparence de réalité, et le style en était si uni, si exempt de procédés, si conforme au train habituel de la vie, que beaucoup de lecteurs prirent cette nouvelle pour un « faitdivers sensationnel ». Je crois même que quelques journaux furent tentés de reproduire la
1. Pour une signature : Songes creux. — Le Roman d'un légionnaire étranger, — Pitié d* Anglais, — Le Douanier Porret,
— Mariage pressé, — La jambb coupée : Le Chat du major, — Dernère la toile. — Mille francs! — A boulet rouge. — Le Banqueroutier, — Baraterie. — Remords d* avocat : Vieux Souvenirs.
— Les deux frères, — Lambeau d^épopée. — Le Bateau modèle, — Le Roman de M, Jarrieson, — La Faute de fin fendant.
chose avec cette mention alléchante : Par [il sj^éciaL
Le romancier départemental qui se permettait ainsi de jeter de la poudre aux yeux de Paris s'appelait W Masson-Forestier, docteur en droit, agréé au tribunal de commerce de Rouen.
Son histoire mérite d'être contée. Les provinciaux vivent très souvent d'une façon originale. De même que j'ai tenté d'esquisser la vie « quercinoise » de l'idéaliste Pouvillon, je résumerai la carrière « normande » du réaliste Masson-Forestier. Mais, pour célébrer le peintre de la Garonne, les indications poétiques suffisaient. Pour louer le biographe des huissiers, notaires, avoués, juges et plaideurs normands, il faut des chiffres, des dates, une exactitude de procès-verbal.
L'auteur de la Jambe coupée et de Remords d'avocat est né à Elbeuf en 1852. On est processif, à Elbeuf. Les hommes de loi y sont nombreux. L'enfance de Masson-Forestier fut éblouie par l'éclat des panonceaux, qui brillent dans presque toutes les rues de cette jolie ville. Bien que son père fût arrière-neveu de Racine, et que cette illustre parenté ennoblit sa maison d'un parfum de poésie, on destina le jeune Masson- Forestier au notariat. Vous savez qu'en province une famille qui se respecte doit compter, pour le moins, un notaire parmi ses membres. Le notariat est devenu, petit à petit, la féodalité de notre
démocratie. Entrer dans cette chevalerie procédurière, voilà l'idéal de tous nos paysans parvenus et de tous nos bons bourgeois citadins. Emile Pouvillon (vous vous en souvenez) a noté ce point avec sa douce ironie : « Oh ! respirer Todeur du papier timbré ! Être notaire! Quel bonheur! » Masson-Forestier travailla donc pour être notaire. Il entra comme clerc dans une étude. Il admira la solennité des manches de lustrine. Il entendit les plumes d'oie gratter, gratter sans relâche, avec un bruit de termites, le papier timbré du gouvernement. Il vit les portes rembourrées se refermer d'elles-niêmes sur des dialogues mystérieux, comme pour étouffer d'étranges secrets. Il grossoya des actes de vente. Il prit part à des purges d'hypothèques. Mais son horizon ne s'arrêtait point aux murailles de son cabinet, ni même aux limites de la commune d'Elbeuf. La manie littéraire qui agite tous les compatriotes de Flaubert, et surtout cette inquiétude nomade qui réapparaît parfois dans l'âme de la vieille Normandie, donnaient des soucis à son patron. Un jour, il partit pour l'Angleterre, sur les traces de Guillaume le Conquérant. Il poussa jusqu'à l'Irlande et parcourut à pied, sac au dos, en compagnie d'un jeune étudiant de Dublin, le comté de Connaught, qui est une des plus sauvages régions de l'île. Dans cette solitude, il trouva un tertre où étaient ensevelis des soldats de h Révolution
française, tombés là-bas les armes à la main, et que l'histoire avait oubliés. Il a ressuscité, depuis, ces héros inconnus, dans un récit qui s'intitule : Lambeau d'épopée.
Lorsqu'on est sujet à de pareilles escapades, on ne peut pas décemment s'établir notaire. Masson- Forestier fit comprendre à sa famille que la carrière du notariat, surtout en Normandie, était fort encombrée. Il consentit toutefois à acheter une charge d'agréé au tribunal de commerce de Rouen. Mon Dieu! c'est encore de la paperasse et de la chicane. Mais c'est plus intéressant, plus vivant qu'une étude à Elbeuf . On a souvent l'occasion de plaider dans des procès maritimes qui étendent l'imagination vers les pays lointains. On assiste à des drames dont les comparses peuvent être vulgaires, mais dont le décor est beau. On voit s'agiter, sous forme de procès, des passions parfois tragiques.
Pendant de longues années, Masson-Forestier dressa des inventaires, plaida pour de pauvres matelots contre de richissimes armateurs, se chamailla fort avec des courtiers de navire, vit souffrir (oh! combien!) cet éternel torturé, qui s'appelle le Code, étudia tout ce monde d'affaires, de discussions, de marchandages qui grouille autour de la vie héroïque des marins. Ce que Masson-Forestier a coudoyé de roublards dans le temps de sa pratique professionnelle est impos-
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sible à dénombrer. Il a connu des financiers qui voulaient bien escompter à 30 0/0 le papier des commerçants gênés. Il a été obligé de recevoir, à son bureau, des armateurs coutumiers d'un méfait qui s'appelle en style juridique la baraterie. On cite, en Angleterre, de grandes maisons dont la fortune s'est édifiée sur cette honnête opération. Un chavirage, bien calculé, rapporte tant, à condition que les compagnies d'assurances ne surveillent pas de trop près l'embarquement du lest... « On ne charge que l'entrepont, de sorte que le centre de gravité du navire, au lieu de rester comme toujours au-dessous de la ligue de flottaison , se trouve porté au-dessus . En cet état, il suffit d'un coup de vent pour que le bateau chavire, et les assureurs sont obligés de payer. . . » Ah !M' Masson-Forestier entretenait, par devoir, de belles relations, du temps qu'il était agréé au tribunal de commerce de Rouen! Il a connu notamment, quand il allait plaider au Havre, M. Dasconnaquère, procureur de la République, ancien agent d'afiaires dans le Midi, jadis fort clérical, devenu, tout d'un coup, radical et magistrat, grâce à l'influence d'un député. Il a échangé quelques lettres avec VauroUad, huissier à Amiens, une fière canaille. Il a dû répondre aux saluts obséquieux de M"" Anquetin, « un malin, un finaud qui a roulé tant de gens ! Songez donc qu' Anquetin a tenu dans sa main — cette grosse
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main carrée qui pince comme un étau — toute la noblesse de la province... Dans ce monde-là, par peur du scandale, on se laisserait écorcher sans crier ».
Et enfin, notre auteur a vu fonctionner en public, non sans grincement ni déclan chement, le majestueux appareil de la justice. Oh! dans un beau cadre par exemple. « Au palais de justice de Rouen, dans la grande salle des assises, Tancienne chambre des États de Normandie. Elle est fameuse entre toutes, cette salle! Pas un mélodrame judiciaire qui ne la copie pour son décor de cinquième acte... Au plafond, c'est un fouillis scintillant de caissons et de rosaces dorées. Aux fenêtres, de belles verrières couvertes d'armoiries féodales, écussons des villes de Normandie; aux murs, une riche tenture brocart et or. Derrière les sièges destinés aux magistrats, dans la pénombre, un triptyque en bas-relief du temps de Louis XII, représentant à droite la Justice, à gauche la Force, se tendant la main pour une action commune.
Entre les deux, leur résultante... le Christ crucifié, — une leçon de philosophie sans doute ou de résignation à l'adresse des pauvres diables de condamnés, à qui cela enseigne — comme disait cet autre — « que le malheur peut arriver à tout le monde » .
M" Masson-Forestier, tout en plaidant, observa minutieusement le personnel des tribunaux.
D'abord les magistrats, qui sont presque toujours de fort honnêtes gens, mais qui risquent d'être déformés par le métier ou troublés par Tinstabilité de notre politique. Ensuite, les avocats, dont la société ressent plus que jamais l'utilité, puisque le Parlement vient de les associer à l'œuvre si lente et si capricieuse de l'instruction judiciaire. Enfin, le public des audiences correctionnelles ou criminelles : « les petits rentiers qui viennent de temps en temps à ce spectacle gratuit », et les habitués : c un troupeau de vagabonds, de loqueteux, aux faces hâves, parqué entre des grilles de fer. Ceux-là ne manquent jamais d'accourir toutes les fois qu'ils savent qu'on va leur montrer quelque misérable plus misérable qu'eux, se débattant vainement, essayant de faire tête à toutes les forces sociales coalisées qui l'assaillent à la fois. Toujours ils se montrent les plus acharnés à la perte des accusés, ceux-là! et, s'ils supposent qu'il va échapper, ils grognent, leurs yeux luisent. Ah! non, le populaire n'aime pas les acquittements. »
Plus encore que les juges, les avocats et le public, M"" Masson-Forestier regardait les parasites abominables qui sont, hélas! la séquelle de la Justice, et qui vivent d'elle en la déshonorant. Il voyait, dans la coulisse, les jurisconsultes véreux qui savent, pour de l'argent, mettre la loi du côté de la fraude ; les huissiers escrocs qui connaissent
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Tart de « faire des frais » aux pauvres gens afin de les dépouiller jusqu'aux os; bref, tous les gratte-papier dont l'existence, tolérée malgré tant de révolutions et de réformes, est une des hontes de notre temps.
Souvent, en accrochant sa robe au vestiaire, M* Masson-Forestier se disait à part soi : « Si je racontais tout ce que j'entends, tout ce que je vois derrière la toile 1 » Rentré chez lui, il contemplait ses cartons verts, pleins de dossiers. Et il songeait : « Il y a là-dedans des histoires de brigands à faire frémir, et devant qui tous les feuilletons de Montépin sont des contes à dormir debout. Tout cela est vrai, hélas! et tout cela dépasse l'imagination. Ces liasses, nouées de cordonnet rouge et enfermées dans des « chemises » jaunes, sont maculées de taches de sang. Le papier timbré, qui fait vivre tant de gens, en fait mourir aussi. »
Dès lors l'inclination à la littérature, qui avait résisté, chez M® Masson-Forestier, à tous les grimoires de la chicane, trouva un emploi déterminé. Il consigna par écrit ses impressions professionnelles. Modestement, il en fit d'abord des sortes de « canevas », qu'il envoya, de Rouen, à des romanciers parisiens, espérant qu'entre les mains d'artistes en renom, ces histoires vraies deviendraient des « nouvelles » sobres et saisissantes, à la façon de Mérimée, pour lequel il a tou-
jours professé une vive admiration. Personne n'ayant essayé de raconter les drames obscurs et poignants dont il indiquait les péripéties, il se mit bravement à Tœuvre. C'est ainsi qu'il devint auteur à quarante ans sonnés. 11 avait dépassé l'âge où l'on a coutume de débuter dans les lettres. Il n'eut pas à regretter le stage que sa destinée lui avait imposé. Riche d'expérience et de souvenirs, pourvu d'idées mûries dans l'action, il devait justifier par avance ce conseil que M. Jules Lemaître donnait un jour à ceux qu'effraye la surproduction des « gendelettres » : « N'ayons nul scrupule de décourager les jeunes souffrant du mal d'écrire. Chez ceux qui ont du talent, ou ce talent percera quand même, ou il se manifestera plus tard, sous des formes imprévues, dans la profession qui les aura recueillis... Et ainsi ni leur sensibilité ni leur imagination ne seront perdues. »
Le premier livre de M. Masson-Forestier fut tout de suite remarqué par les personnes qui ont le courage, malheureusement peu commun, de vaincre cette défiance que nous inspire toujours la signature d'un inconnu. Il y avait, dans ce recueil, une nouvelle fort émouvante, intitulée : le Douanier Porret. Ce récit et ceux qui l'accompagnaient plurent aux connaisseurs par une bonne odeur de vérité. M. Emile Faguet les jugea ainsi : « Ce ne serait pas assez de dire de ce» nouvelles
qu'elles sont vraies. Elles sont vraiment vraies. Certainement elles sont arrivées. »
Son second recueil ne fut pas moins heureux.
Dans la Jambe coupée, il y a quelques page^ qui sont au nombre des plus sobres qui aient été écrites dans notre langue. M. Francisque Sarcey avait déjà qualifié de mériméen le court récit qui s'appelle Mariage pressé. A mon sens, le Banqueroutier (paradoxe tragique où Ton voit la singulière délicatesse morale qui peut survivre à toutes les humiliations dans la conscience d'un failli) et surtout Baraterie (aventure féroce d'un armateur indélicat) méritent aussi cette épithète flatteuse. A boulet rouge est un « exploit » d'huissier qui est rapporté avec une surprenante simplicité de moyens. C'est un dossier étalé devant nous, une serviette d'avocat vidée sans phrases. L'émotion produite est intense. Cette histoire, d'ailleurs, est arrivée. Plusieurs personnes connaissent les acteurs de ce drame. On sait le nom de l'honnête homme qui fut assassiné par l'effrayant huissier VauroUad....
Sans réclame, sans intrigues, parla force invincible de la vérité, M. Masson-Forestier s'imposait d'emblée à l'attention de l'élite, et les gens de goût avaient l'œil sur lui. On lui donna des conseils, ce qui, pour un homme de sa valeur, vaut mieux que des compliments.
€ Votre début est de bon augure, disait
M. Francisque Sarcey, mais, commencer à quarante ans, c'est tard. Aussi, croyez-moi, quittez votre profession et venez à Paris. Sinon vous aurez peu de chances de percer : les affaires vous pèseront sur Tesprit, le style judiciaire vous alourdira la main; enfin le boulevard, hospitalier aux étrangers, l'est beaucoup moins aux provinciaux qui s'obstinent à leur province. A Paris, vous serez dans la vraie atmosphère qui convient aux lettres. L'air y est plus oxygéné, plus stimulant; les gens y ont plus de goût, un sentiment plus sûr des nuances. »
« Restez en province et restez aux affaires, affirmait au contraire M. E. Melchior de Vogué. Si les grandes maisons littéraires se sont largement ouvertes devant vous, c'est qu'elles trouvaient originale la note que vous apportiez. Mais cette originalité, soyez-en persuadé, vous la devez en grande partie à ce que votre vie est toute différente de celle de nos auteurs parisiens. C'est un précieux avantage, que d'avoir sous les yeux le spectacle des luttes qui naissent des affaires. A Paris, l'observation vous serait moins aisée, vous ne nous donneriez plus ce que j'appellerai des suggestions de réalité^ et vous risqueriez de voir s'affaiblir votre personnalité. Ici, il est si malaisé de s'appartenir. »
M. Ludovic Halévy, ce grand bienfaiteur des lettres, par qui furent affermies tant de vocations
incertaines, exprimait au nouveau venu quelques regrets :
« Oh ! que je voudrais vous voir modifier votre genre, l'adoucir! Il est trop âpre, trop amer, trop ironique parfois. Je sais bien que cela vous sera difficile; vous êtes, vous aussi, de cette génération qui sortit du lycée en 1870 et dont Bourget m'a dit les déchirements d'âme, déchirements irréparables.... Oui, c'est votre excuse. Mais, voyezvous, l'homme ne se complaît pas longtemps à peindre ses chagrins et ses misères. Il y aura une réaction. Elle commence. Prenez garde !... Mettezmoi des femmes dans vos histoires. Oh! ne vous croyez pas obligé de retomber dans l'adultère. Non, l'adultère a été trop exploité, il est bien usé. Contentez- vous de regarder autour de vous. Il y a des jeunes filles en Normandie, n'est-ce pas? On s'y marie. Dites-nous cela. Quoi de plus captivant que la grâce ingénue, alerte, de la jeune fille? Quoi donc? En province il est difficile de connaître des jeunes filles, on les voit et c'est tout. Vous forcez la note, la province n'est pas si guindée que cela. »
Et voici enfin ce que disait M. Brunetière :
« Vous me dites que vous n'arrivez pas facilement à mettre des femmes au premier plan de vos récits. Ehl mon Dieu, qu'à cela ne tienne! Continuez à vous en passer. Vous feriez de la psychologie amoureuse que je ne vois pas trop ce
que vous y découvririez de bien neuf, mais justement vous choisissez vos sujets en dehors de Tamour. D'ailleurs, il faut bien le reconnaître, Tamour, j'entends Tamour-passion, occupe dans notre littérature une place exagérée, hors de proportion avec le rôle qu'il joue réellement dans la vie. »
Quel parti choisira M. Masson-Forestier parmi ces conseils, assez contradictoires^ mais tous également bienveillants? Quittera-t-il la basoche? Viendra-t-il se fixer à Paris pour y jouir d'une réputation désormais établie? Je le crains. Se réconciliera- t-il avec l'amour, ou restera-t-il , selon l'expression de M. Brunetière, « un Maupassant sans femmes »? Je ne sais. En tout cas, il a le don du conte bref et nerveux. Il grave à la pointe sèche, d'un style qui veut ignorer toutes les fioritures de 1' c écriture artiste », mais qui cerne beaucoup de faits et de pensées dans un contour précis. Il s'efforce de condenser le plus d'émotion possible en ses phrases courtes et nues. Il dessine, d'un trait, des raccourcis vigoureux. On n'oublie plus, quand on les a vus de face ou de profil, son avocat Rogeard, ni son notaire Anquetin, ni M. Granvalon, agréé au tribunal de commerce d'Elbeuf, ni l'armateur Le Hertel, ni M. Mazelin, syndic des assureurs. On sent que toutes ces figures ont été saisies sur le vif, qu'elles sont ressemblantes efk peine déguisées d'un demi-
masque. L'auteur de la Jambe coupée a quelque chose du réalisme sobre, du ton brusque et décisif que recherchait l'auteur de Colomba. Et il ressemble parfois à Maupassant par une sorte d'humour acre.
Il diffère d'ailleurs de ces deux maîtres. Mérimée, admirable écrivain, homme méfiant et compliqué, pince-sans-rire, toujours en scène devant les autres et devant lui-même, affectait de se détacher des atrocités ou des scandales qu'il narrait posément. Quant à Maupassant, il racontait comme un poète et aussi (passez-moi l'expression, ce n'est pas une injure) comme une bête. Je veux dire que son génie semblait absolument étranger à toute considération de morale ou d'immoralité, de droit ou d'injustice. C'était une force de la nature. Il s'épanchait en histoires naïvement grasses, comme un fleuve qui charrie des eaux puissantes. Son verbe était instinctif, quasiment inconscient. Et tout lui était bon. Tout contribuait à nourrir de haute graisse sa fécondité narrative. Son novellino s'abaisse fréquemment jusqu'aux décamérons de table d'hôte. Quelques-uns de ses chefs-d'œuvre sont, au fond, des fabliaux de commis-voyageurs .
M. Masson-Forestier, lui, continue de plaider, même lorsqu'il raconte. Cette disposition n'est pas seulement l'effet de ce « tic professionnel » dont parle M. Raymond Poincaré dans la préface
de Remords (Tavocat. C'est la conséquence d'une doctrine très lucide touchant le bien et le mal. M. Masson-Forestier, lorsqu'il se présente, non plus devant le tribunal de commerce de Ro\ien, mais à la barre de l'opinion publique, représente des intérêts et soutient une cause. Il est le défenseur des petites gens contre ceux qui les vexent, qui les oppriment, qui les plument. Ses récits impliquent des conclusions sur le système de nos lois et de nos procédures. Tel de ses contes est une vive plaidoirie contre les huissiers. Son dernier livre, Remords d'avocat, est l'analyse d'un cas de conscience, l'examen très serré des questions si délicates que soulève l'exercice des « droits de la défense ». Son œuvre, succincte, robuste, est un répertoire de faits et d'idées où pourront puiser ceux de nos législateurs qui s'occupent de reviser le Code d'instruction criminelle, de réduire les frais de justice, de réformer le recrutement de la magistrature , de sauver du ridicule ou de l'odieux l'institution du jury, et enfin de dissiper, par un esprit de charité sociale, ce mystère d'iniquité que la conscience des humbles entrevoit trop souvent dans les griffonnages des gens de loi.
J'en ai dit assez pour montrer quel est l'intérêt d'une pareille œuvre qui, Dieu merci! n'est pas près d'être achevée.
Préoccupé, avant tout, d'associer la littérature
avec la vie et de les comparer sans cesse Tune à l'autre, je suis allé, en songeant aux livres de M. Masson-Forestier, à l'audience du tribunal civil, dans ma petite ville de Melle (Deux-Sèvres). On y débattait justement un beau procès , un magnifique procès, qui dure depuis dix-huit ans et qui, dit-on, a passionné, avant de venir ici, tout le département du Calvados. C'est une affaire de captation d'héritage, une effroyable dispute où il n'est question que de testaments supprimés, dé signatures extorquées, de témoins subornés. Nous écoutions de toutes nos oreilles. Songez doncî Une des colonnes du barreau de Caen, une des lumières du barreau de Falaise s'étaient dérangées pour secourir l'héritier actuel, le beatus possidens, La partie adverse était assistée par un avocat très distingué du barreau de Poitiers. C'était, pour ainsi dire, la lutte du Poitou contre la Normandie. Pendant six heures d'horloge nous fûmes abasourdis d'éloquence, saturés de science juridique, bardés de textes et de commentaires. En sortant de ce tournoi, nous comprenions, à peu près, ce que disait la jurisprudence , mais nous n'étions pas sûrs que le droit, l'équité, la loi naturelle antérieure aux lois écrites, fût exactement du même avis. Il faut croire que la chose n'était pas bien claire, puisque le jugement a été remis à quinzaine... Je connais les magistrats du siège. Je les sais fort attachés à leurs devoirs
professionnels, soucieux de loyauté, ouverts aux idées élevées. Je leur prêterai les livres de M. Masson-Forestier.