‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 2)Chapitre 15 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L*empire des Jésuites : 1549, 1630| 1767. — Première création. — Chute du Gua3rra. — Les mameluks. — Émigration. — La chute de Tlguazu. — Le voyage. — Arrivée à Candelaria. — Aspect de Ja région. — Création de trente villages. — Époque de prospérité. — Carte publiée en 1760. — Expulsion en 1767. — Description de Diego de Alvear et d*Azara. — Ruine du pays par les guerres de 1801 à 1817. — Etat actuel. — Villages en ruines.

— Pauvreté des habitants. — Richesses latentes. — Le paganisme chrétien dans les églises en ruines. — Avenir du pays. — Voies de pénétration argentines et brésiliennes. — La yerba-niate, — Pays de production. —

— Régions qui la produisent. — Etat sauvage. — Anciennes cultures ; yerhales champêtres et sylvestres. -— Vie et caractère du yerbatero, — Exploitation et destruction. — Recherche, récolte et préparation. — Aspect de la yerba. — Pays de consommation. — Mode de consommation. — Usages familiers importés d'Espagne. — Utilité sociale, hygiénique, thérapeutique de la yerba.

Vers Tan 1845, M"* Bovary et ses congénères étonnaient encore les chefs-lieux de cantons de tous les départements français, en offrant, à leurs invités, du thé qu'elles avaient acheté chez le pharmacien. Brillât-Savarin raconte que le sucre, encore très rare sous Louis XIY, se vendait, lui aussi, chez les apothicaires, et que Ton prit en France la première tasse de café vers 1660. Enfin, TAmérique, dont la découverte, si elle est un des faits les plus importants est aussi un des plus nouveaux de l'histoire, nous a donné, depuis seulement trois siècles, pour ne citer que les plus importants parmi les produits alimentaires, la pomme de terre, le maïs, le cacao et le dindon.

De tous ces éléments modernes de notre vie matérielle, que TEurope ignorait, il y a relativement fort peu de temps, quel est celui que Ton pourrait aujourd'hui supprimer, sans causer, dans nos habitudes, une perturbation inacceptable? Ce

Ti'i LIVRE VIII. - L'INDUSTRIE AGRICOLE

sont là des précédents qui peuvent donner quelque espoir à un produit, que l'Europe dédaigne, dont le nom est quelquefois prononcé, dont la science s'est occupée, qui, cependant, ne se vend pas encore, en Europe, même chez les pharmaciens. C'est la yerba-mate ou thé du Paraguay; depuis des siècles, les indigènes, antérieurs à la découverte de TAmérique, et, depuis cette conquête, les néo-Américains en ont fait^ en même temps que Télément le plus important de leur alimentation, un lien social.

Au Paraguay, au Chili, au Pérou, en Bolivie, au Brésil, dans la République Argentine, dans celle de l'Uruguay, c està-dire chez des peuples, qui comptent, ensemble, vingt-cinq millions d'habilanls, et occupent une partie de notre globe quatre fois plus étendue que celle de l'Europe, dans toutes les classes de la population, la yerba-mate occupe une place plus importante que le thé de Chine en Angleterre, la bière en Allemagne, le vin en France. Elle est la compagne de toutes les réunions, de toutes les paresses, l'aide nécessaire de tous les labeurs ; c'est elle qui soutient la conversation, l'anime, Tégaye, elle qui remplit la solitude d'une joie douce, faite d'illusions, de rêves, de bien-être physique et de vigueur cérébrale.

Le nom de yerba-mate ne saurait être évoqué sans se présenter, à l'esprit, accompagné de celui du vaste et riche empire colonial que les Jésuites ont fondé, dans le centre de l'Amérique du Sud, peu de temps après sa découverte, au commencement du xvi" siècle, et qui fut détruit, par un simple décret royal, en 1767, pour ne laisser sur le sol le plus fertile du monde, sous le ciel le plus pur et le plus tempéré, que ruines, misère et barbarie, vestiges de grands villages aux

CIIAP. 11. - LA YERBA MATÉ m

maisons de pierre encore debout, dans leur alignement primitif, d'églises, de chapelles et de cathédrales, dont les nefs, aux murailles élevées, respectées par le temps, ont perdu leurs toitures, laissant ainsi s'élever, plus haut que ne pouvaient le faire les construclions humaines, la majestueuse frondaison des arbres aujourd'hui centenaires, que Toiseau qui passe ou le vent a semés ; forêt impénétrable, là où des groupes de trois à quatre mille chrétiens, arrachés à la barbarie, s'agenouillaient encore à la fin du siècle dernier !

C'est sur la rive et entre les deux plus grands fleuves de l'Amérique du Sud, le Parana et l'Uruguay, que cet empke disparu est né, en 1549, s'est fondé définitivement et constitué, en 1630, pour disparaître, en 1767. Confisqué par la Cour d'Espagne, il s est, alors, enseveli, de lui-même sous l'épaisse végétalion tropicale, à la suite des guerres qui occupent la première moitié du xix* siècle, jusqu'à 1840, entre Portugais et Espagnols, puis, entre Brésiliens et Argentins, qui après s'être disputé ce territoire, l'avoir ruiné et dépeuplé, ne renoncent à se le disputer que pour le laisser en jachère.

Cette querelle date de loin, elle est aussi vieille que la conquête du continent américain. En 1494, Alexandre VI essaye, par une bulle célèbre, de l'étouffer dans l'œuf, avant même que les Espagnols et les Portugais aient acquis des droits sur ces déserts, il marque, du haut de son infaillibilité papale, la limite où l'un et l'autre devront s'arrêter. Cet iitipossidetîs, fixé d'avance, ne fait qu'exciter leurs convoitises; c'est vers le cœur du continent, comme si l'Amériquo, semblable à un fruit, devait cacher, au centre, ses germes de fécondation, que s'avancent, ensemble, les deux peuples, qui, déjà, se disputaient des lambeaux de la péninsule Ibérique, et ne trouvent pas, sur les côtes immense^ qu'ils ont conquises, sans les occuper, de quoi satisfaire leurs ambitions.

Les jésuites, ordre essentiellement cosmopolite, ne dépen-

dant d'aucune loi spéciale, n'étant d'aucune nation, ne feignaient, que pour mieux fonder son autorité, de respecter celle du souverain, sur les terres duquel, suivant la bulle d'Alexandre Vf, ils établissaient telle ou telle de leurs missions. Dès 1549, ils avaient abordé en Amérique, s'arrètant sur la côte du Brésil, au lieu où est aujourd'hui la ville de Bahia de Todos os Santos. Ds avaient trouvé là quelques rameaux de la famille guaranie, avaient pu apprendre d'eux les premiers principes de leur langue, en étudier la grammaire, qui devait, plus tard, leur être d'une si grande utilité dans la constitution de leur autorité. Dès lors, leurs missionnaires (pénétrèrent dans le cœur du continent, fondèrent, un peu partout, des missions assez nombreuses, pour qu'en 15S4, l'ordre les érigeât en province. Un peu plus tard, des membres de leur compagnie pénétraient le continent par louest, descendant du Pérou en 1567, aboutissaient, par ce côté, au Paraguay, en 1588, donnant ainsi la main à ceux qui, par le Brésil,- s'étaient avancés jusqu'au Parana, au lieu où ce fleuve se précipite, par la chute du Guayra, dans le bassin inférieur. La capitale de la province jésuitique s'établissait,vers cette époque, dans la ville naissante de Cordoba, au centre des pays de la Plata, sur la route de Buenos-Aires au Pérou; le point central de leurs établissements était, à l'aurore du xvii' siècle, la rive même du Haut Parana.

Il faut bien dire qu'ils avaient fait fausse route, à moins que, par abnégation chrétienne, ils n'eussent précisément choisi le lieu où ils allaient avoir avec moins de succès temporel à exercer un programme purement spirituel de colonisation.

Cette région était,en effet, occupée. Un groupe de Portugais, déserteurs des expéditions régulières, forçats en rupture de ban, s'était établi près de cette grande chute du Parana. Ayant marché à travers les bois et les chaînes de montagnes pendant des mois, éloignés de l'Océan de plus de six cents

CHAP. II. - LA YERBA MATÉ Tm

lieues, ils s'étaient trouvés là en sûreté, s'y étaient cantonnés, garantis à Test, à l'ouest et au nord par l'immeûsité même du continent, au sud, par cette chute, qui rendait impraticable la voie du fleuve. Ils amenaient avec eux des Doir&, échappés de l'esclavage, mais maintenus par eux en servitude, avaient, en môme temps, soumis au même régime les tribus indigènes de Guayanas, contracté des unions avec les descendantes de l'une et l'autre race et donné, ainsi, naissance k un groupe humain nouveau, indépendant de toute civilisation, au visage d'une coloration foncée, inconnue ailleurs, aux mœurs rudes et aventureuses, aux dispositions guerrières. Les Espagnols, attaqués par eux, leur donnèrent le nom de mamelucks, qui est resté l'appellation générique des Portugais, dans toutes les guerres, dont les contrées du Haut Parana et du Haut Uruguay ont été le théâtre, depuis cette première attaque, en 1590, jusqu'à la paix armée, qui dure depuis 1840.

Lors de cette première attaque, quelques j ésuites étaient déjà répandus dans la région, ils y essayaient la fondation d'établissements. L'attaque des mamelucks fut l'origine même de leur fortune. Pour y résister, le gouvernement espagnol les autorisa, en effet, à s'armer, à former des milices, qu'ils recrutèrent parmi leurs disciples guaranis. Kn même temps la terreur de ces voisins dangereux, les décidant à chercher, ailleurs, un centre d'occupation, ils rencontraient celui qui forme, aujourd'hui, la partie sud du territoire argentin des Missions, embrasse la langue de terre étroite , entre le Parana et l'Uruguay, et se développe à l'ouest du premier, dans le Paraguay, à l'est du second, dans le territoire brésilien.

C'e'st alors qu'ils découvrirent que cette contrée, autrement favorisée de la nature que celle où ils s'étaient d'abord fixés, différente de la région forestière, offrait de vastes clairières fertiles^ où la plaine s'étendait, prête pour la colonisation,

a-ÏS LIVRE VIII. - L'INDUSTRIE AGRICOLE

entrecoupée de collines peu élevées et de groupes sylvestres, peu étendus, de facile pénétration.

Sans renoncer au droit idéal qu'ils conservaient, en Tabandonnant, sur la région forestière, ils allaient créer leurs grands établissements, prospères, dès le premier jour, dans cette région inférieure où le travail était facile et la nature clémente.

La région forestière, dont la chute du Parana, connue sous le nom de chute de Guayra est le centre, s'étend jusqu'au sud de l'endroit, où le rio Iguazu entre, lui aussi, par une chute à peu près aussi importante, dans le Parana; elle perd alors, peu à peu, son caractère de forêt impénétrable, aux environs de Corpus et de Santa Anna, et disparaît entre Gandelaria et Itapua, aujourd'hui Posadas, capitale du Territoire argentin des Missions.

Le rio Iguazu, que les Brésiliens appellent Goritimba, mol guarani qui désigne l'araucaria Brasilensis, sert aujourd'hui de limites à la République Argentine et au Brésil ; son embouchure dans le Parana forme le point d'intersection de ce que la géographie moderne appelle Missions Portugaises, Missions du Paraguay et Missions Argentines; les Jésuites n'ont jamais employé que la désignation de Missions du Paraguay, ce qui a donné lieu à de nombreuses confusions. Aujourd'hui, qu'elles sont divisées entre les trois pays dont les frontières se rencontrent là, il est plus facile de les distinguer en les classant en région forestière et région des plaines. De la première catégorie, la République Argentine ne possède qu'une étendue fort restreinte, par contre, elle a conservé l'autre, la région la plus utile, celle où la colonisation a fait ses preuves pendant deux siècles.

Laissons donc de côté la région forestière, faisons ce que

CHAP. II. - LA YEUBA MATE Slfi

les Jésuites firent dès 1593^ abandonnons la chule du Guayra. Ce n'est pas sans regretter, quelque peu, les merveilleux spectacles qu'elle offre et que, depuis le xvi' siècle, aucun Européen, si ce n'est Azarà, en 1810, n'a contemplés et décrits.

De ces pays, notre civilisation n'a encore tiré aucun profit, l'habitant en est toujours aux étroites picadas, percées au travers de la forêt, au temps de la conquête, qui témoigne de Ténergie des colons oubliés, de la première heure, mais n'avancent en rien l'heure de l'exploitation des richesses, que la statistique catalogue, que le commerce et l'industrie dédaignent, faute de pouvoir les atteindre.

Ce sont, le tapir, le toucan, le perroquet, la dinde des bois, le cerf qui ont la possession de ces forêts, le jaguar qui défend leurs secrets, le caïman qui veille sur le silence de leurs eaux. La cascade emplit d'un bruit sourd, entremêlé de détonations et de crépitements, des campagnes vides, où le primitif, plus près de Mars et de Vénus que du reste du globe qu'il habite, ne perçoit l'écho d'aucun des bruits que peut faire l'humanité en marche.

D' après Azarà, le Parana, au-dessus de la chute, a une largeur de quatre mille cinq cents mètres, qui se réduit brusquement à soixante mètres; c'est par cette ouverture qu'il lance ses eaux, d'une hauteur perpendiculaire de dixhuit mètres. A une distance de quatre cent soixante-dix lieues de son embouchure, dans l'estuaire de la Plata, à près de six cents lieues de la mer, ce fleuve incomparable roule un volume d'eau, supérieur à celui de tous les fleuves réunis de la contrée ; la colonne d'eau, pulvérisée sur la roche, jaspée de couleurs irisées, se distingue, et le bruit s'entend à plus de six lieues.

Emmenant, avec eux, tous les Indiens^ que la crainte groupait sous leurs bannières, les Jésuites explorèrent le fleuve jusqu'à quatre-vingts lieues en aval, jusqu'au point où sont,

aujourd'hui, les ruines de Candelaria, sur la rive occidentale et argentine du Parana.

Le paysage, à mesure qu'ils descendaient le courant, ne s'était pas modifié. Les rives escarpées, peu distantes Tune de l'autre, étaient, toujours, couvertes d'une végétation active d'arbres séculaires enchevêtrés de lianes, l'aspect des tropiques et leur richesse forestière, sous un climat tempéré. Après avoir navigué pendant trente-trois lieues, ils passèrent, sans la voir, devant la bouche de l'Iguazu, non sans entendre le bruit de la chute, par laquelle il se précipite dans le bassin du Parana, moins importante, mais non moins admirable que celle du Guayra.

Elle est, aujourd'hui, plus que sa sœur du Guayra, à portée des touristes. Son abord n est pas des plus aisés, l'homme n'ayant rien fait pour le rendre facile ; c'est pour cela, sans doute, que le touriste, qui va si bien aux chutes du Niagara, n'est pas venu encore jusqu'ici. A peine dix ou douze personnes ont-elles entrepris, dans ces dernières années, ce voyage plus long que pénible, qui n'offre aucun danger, dont les privations mêmes sont faciles à éviter pour celui qui a quelque prévoyance. Celui-là, quels souvenirs n'emportera-t-il pas?

Du confluent de l'Iguazu, dans le Parana, deux jours de navigation, un peu pénible, en pirogue, vous mènent jusqu'au point que l'on ne peut dépasser et où il faut atterrir pour chercher la picada.

Il y en a plusieurs, beaucoup d'entre elles, faute d'être fréquentées, se perdent sous l'enchevêtrement des lianes; le voyageur doit tenir^ en main, la hache spéciale de ces sortes d'expéditions, sorte de lame longue et large presque sans tranchant, le machete; les pieds enveloppés de peaux de cerf de la région, les jambes couvertes d'un tablier de cuir, armé d'un fusil pour renouveler, au besoin, ses provisions alimen-

taires de la chair de quelque tapir, biche, singe ou pécari ; prêt à se passer de pain, à se contenter du miel des abeilles, de quelques dattes sauvages, ou à tromper la faim en mâchant quelques feuilles de yerba^ on peut se risquera terre et entrer sous bois.

En une journée d'ascension, on arrivera à dominer Tensemble de la cascade, s'épandant sur une longueur de mille quatre cent trente-neuf mètres, se précipitant par plusieurs ouvertures dans des abîmes de cinquante mètres de profondeur ; en deux jours encore, on pourra explorer le paysage supérieur, le lac immense, formé aux abords de la cascade, gagner, si Ton veut, la rive brésilienne, pour revoir, sous de nouveaux aspects, les grands spectacles embrassés du haut de la rive argentine, les nuées intenses, aux couleurs du prisme, s'élevant, retombant, jaillissant à nouveau, comme une gerbe d'étincelles, sorties de la roche, sous les coups redoublés d'un marteau de Titan.

Les Jésuites et leurs adeptes, en fuite, n'avaient pas, à vrai dire, de temps à consacrer à ces grands spectacles. Us ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils entrevirent un changement brusque, dans le paysage, qui servait de cadre à peu près immuable à leur retraite, depuis qu'ils l'avaient entreprise.

Arrivés le 2 février, au point, qu'en souvenir de la fête du jour, ils baptisèrent Candelaria, ils touchaient, sans en avoir, sans doute, notion, l'extrémité sud de la région forestière ; ce n'est pas ce qui les décidait à jeter l'ancre. Le fleuve, à ce point, s'élargit brusquement, la distance entre les deux rives qui s'était maintenue aux environs de cinq cents mètres, devient plus considérable et atteint deux mille, puis trois, puis cinq mille mètres. C'était un nouvel inconnu. Ils s'arrêtèrent.

«82 LIVRE Vin. - L'INDUSTRIE AGRICOLE

Ils étaient à la lisière d'un des pays les plus beaux du monde. La transparence du ciel, presque toujours d'une grande pureté, y donne aux objets, qu'elle noie, un éclat, la rosée de toutes les nuits leur conserve une fraîcheur, qui répand, sur toute la région, un charme, qui n'est ni celui des régions tropicales, ni celui des régions tempérées.

Ici la forêt n'est plus un obstacle, elle est un aide. Parsemée, éclaircie, elle est réduite peu à peu, à de petits bouquets de bois, laissant s'étaler, entre les quelques plateaux plus élevés qu'ils couvrent, la plaine ondulée, coupée de rivières et de ruisseaux.

C'est le pays classique du Robinson Suisse, où le colon peut demander tout à la nature, prête à tout lui donner. Les plantes indigènes suffiraient à assurer sa subsistance, le pays est peuplé d animaux de chasse facile. L'homme n'y connaît ni les chaleurs torrides de l'été, ni les froids de Thiver. C'est à peine, si, en juillet, on trouve, le matin, quelques légères capes de glace, que le premier rayon du soleil dissout, elles n*ont duré quelques heures que pour indiquer que c'est, pour la végétation, la saison du repos, elles ne suffisent pas à l'arrêter. Les arbres sont recouverts de feuilles toute Tannée, ceux des pays tempérés les perdent à peine quelques semaines à la fin de l'été. Cependant, l'été n'est pas lorride et ne dessèche pas le champ cultivé; la rosée de la nuit, toujours abondante, rafraîchit l'air et la végétation; la vigne donne deux récoltes; la même terre peut, dans la même saison, donner une récolte de blé en octobre et de maïs en mars. Pendant que la région des forêts n'est pas plus préparée, aujourd'hui, à la colonisation, qu'elle ne 1 était au xvi** siècle, cette région se souvient encore du colon qui l'avait cultivée pendant deux cents ans.

Nous n'avons pas à faire Thistoire de cette longue possessession, à énumérer, une à une, les créations de villages, les

constructions de temples, dans ces régions, qui sont aujoui*d'hui à découvrir de nouveau. Nous avons les descriptions, faites en 1783, quinze ans après l'expulsion, par Diego de Alvear, un des commissaires envoyés par TEspagne pour fixer, une fois de plus, les limites entre les possessions portugaises et espagnoles; en 1807, par Azarà. Nous pouvons les comparer avec ce que nous avons vu nous-même en 1886.

L'admiration éclate, à chaque page, dans les descriptions, de nos prédécesseurs, qui ont visité cette région peu après le départ des jésuites. Nous, qui n'avons vu que des ruines, mais, à côté de ces ruines, les assises, sinon d'édifices, toul au moins de chaumières nouvelles, sans nous défendre de l'admiration que nous inspire ce passé, nous préférons regarder en avant, sonder l'inconnu de l'avenir, en lire les destinées sur les ruines éparses.

Cent mille habitants ont vécu là, sur cette langue de terre qui a environ dix-huit lieues de large, de la rive du Parana à celle de l'Uruguay, et s'étend à l'ouest du premier et à l'est du second. Que sont-ils devenus? Ils étaient cinq mille en 1869, au dernier recensement. On dit qu'aujourd'hui ils sont dix mille.

Leurs habitations sont éparses, dans ce pays, trop grand pour eux, devenu, dans l'abandon, un pays pauvre, avec ses richesses latentes. Si vous entrez dans la demeure de ces pauvres gens, vous y rencontrez d'étranges contrastes, qui suffisent à vous dire leur histoire.

Le mobilier indique une certaine aisance ; les sièges, de bois dur, qui seraient d'un bel aspect, si une main plus habile les avait façonnés, rappellent, tout simples qu'ils sont, uû art disparu; le siège de cuir, quelquefois martelé, dénote un ouvrier industrieux. Cet ouvrier, où est-il? Il a disparu^ comme tout le reste, sa trace même est inconnue; ce meuble a un siècle, celui qui l'a dressé sera mort, sans doute, le fusil en main^ tué par quelque mameluck portugais. Les lits

384 LIVRE Vin. - L'INDUSTRIE AGRICOLE

sont, eux aussi, de bois dur, d'un modèle apporté de loin, imité sous une direction habile ; les pieds et les côtés sont façonnés, des courroies les rapprochent et forment une sorte de sommier, que recouvrent, à défaut de matelas, quelques peaux, moins revêches que cet enchevêtrement de nœuds et de lanières. Dans un coin, un rouet sert encore à filer l'ortie sauvage, de la famille de la ramie, dont les tissus ont été, par les historiens, confondus avec des tissus de coton. La vaisselle fournie par toutes les courges du voisinage répond à tous les besoins.

L'hospitalité ne se mesure pas, mais ne soyez pas exigeants. A tout ce que vous demanderez, prêts même à le payer, vous n'obtiendrez d'autre réponse que l'éternel : « Nous n'avons rien, nous sommes si pauvres ! » L'argent ne tente pas ces humbles; les volailles, qui courent autour de la maison, au milieu desquelles abondent le gros canard de Barbarie, originaire du pays, le paon, les poules et les dindons, ne semblent pas articles de commerce, et Ton refusera simplement de vous en vendre.

Le pays est facile à parcourir. Les chemins, tracés autrefois, relient, encore, entre elles, ce qui reste des estancias,où les jésuites avaient leurs relais et leurs exploitations pastorales ; on y trouve les bois d'orangers, les vergers d'arbres de tous genres, on peut aller, ainsi^ d'un village en ruines à un village dévasté.

La carte, publiée, en 1760, qui décida l'Escorial à la confiscation, indique toutes les routes carrossables; sous la forêt, les picadas accessibles aux mules ; la place des trente villages qu'ils avaient établis.

La cour royale et catholique d'Espagne mit le pied, le 21 juillet 1767, sur cette fourmilière laborieuse, donnant le premier exemple de grande laïcisation. A la même heure, la maison mère de Cordoba et les possessions des Missions, situées à trois cents lieues de ce centre, dans une région

toute différente, étaient mis sous scellés; des deux cent soixante et onze pères jésuites, pas un ne restait dans le pays, deux mois après. Un gouvernement civil, composé de trois fonctionnaires, remplaçait leur administration compliquée. Les onze missions, situées à l'ouest du Parana, furent placées sous la dépendance du gouverneur du Paraguay, les dix, entre les fleuves, et les sept, à l'est de l'Uruguay, dépendirent de Buenos-Aires.

Ce sont ces dix-sept dernières, qui occupaient la meilleure région, et sont, aujourd'hui, complètement dévastées.

Cette ruine, cependant, que Ton ne croie pas que l'expulsion des jésuites Ta déterminée. Certes, ils avaient eu toute la gloire, en même temps que tout le profit, du succès de leur entreprise, continuée là, avec persévérance, pendant près de deux siècles; mais le triste sort du pays qu'ils abandonnaient est dû à d'autres causes qu'à leur abandon forcé, et au changement de direction qui en était la conséquence. Si les jésuites eussent conservé l'administration de ce pays, c^est sous leur administration qu'il eût été ruiné ; ils n'eussent pu faire plus que ses habitants, qui se comportèrent vaillamment au milieu des épreuves d'une guerre sans merci, qui se prolongea pendant un demi-siècle, et ne laissa derrière elle qu'un pays dépeuplé.

Celte guerre a eu plusieurs périodes. Elle a son origine première dans le traité de 1750, préparé par le Portugal, accepté par l'Espagne, dans l'ignorance où elle était de la position géographie des Missions orientales^ situées à l'est de l'Uruguay, qu'elle cédait au Portugal, en imposant, sans en avoir conscience, l'émigration forcée à- trente mille habitants, dont elle ignorait l'existence.

L'exécution de ce traité, repoussé par les habitants, dirigés par les jésuites, força l'Espagne à s'unir aux Portugais contre ses propres intérêts, à combattre de ses mains un

;i86 LIVRE VIll. - L'INDUSTRIE AGRICOLE

peuple, qui acceptait sa loi, auquel sa propre ignorance avait imposé la ruine. Le traité fut, du reste, abandonné en 1762 ; la question de limites ne fut pas, pour cela, vidée, et entraîna une première guerre en 1801, où les Portugais ruinèrent les Missions orientales, et, après la proclamation de l'indépendance, une seconde, en 1817, qui ne fut pas moins fatale aux Missions occidentales.

L'histoire de ces destructions est, partout, écrite sur le sol de ce pays, en même temps que celle de leur grandeur passée. Le voyageur peut suivre Tune et l'autre, il peut, en quelques jours, relever les traces de trente villages, qui survivent à leurs habitants : Villa Encarnacion, devenu village paraguayen, sur la rive du Parana ; Candelaria, village argentin; Corpus, Tancienne capitale; San-Carlos; San-José, Apostoles ; Martires, au centre de la région ; San-Ignacio- Minî, sur la rive du Yabebiry, affluent du Parana.

Tous se ressemblent, aujourd'hui. Un bois épais les enveloppe, on y pénètre par des picadas; dans les bois, on n'entend plus que le caquetage des perroquets, colons bavards du lieu, qui semblent s'être donné la mission de faire, pour leur compte, la récolte de tous les fruits, pour, des débris de leurs repas, ensemencer à nouveau de nouvelles surfaces : ce sont eux que l'on voit, suivant la saison, dévorer les oranges mûres, ou faire la cueillette des pêches, que donnent encore les sauvageons semés par eux.

Au bout de lapicada^ de plusieurs kilomètres, dont quelques-unes sont encore fréquentées, apparaissent quelques carrés de pierres, alignés à droite et à gauche. Ce sont d'anciennes maisons, dont les toits de chaume et les portes de bois n'ont pas résisté à l'œuvre du temps. La végétation les enveloppe ; des arbres, que le hasard a semés là, depuis la disparition des habitants, sont centenaires ; les lianes courant de l'un à l'autre, constituent un fourré impénétrable.

En face de cette ligne de maisons en ruines, un mur de pierres se dresse, de deux mètres de haut, de deux cents mètres de long, intact, dans toute sa longueur et toute sa hauteur : c*est Tancien cloître réservé, il se prolongeait jusqu'à Téglise, dont le portail le termine.

C'est ici, où toute la puissance créatrice des générations disparues a cherché sa plus haute expression. Le frontispice, de marbre du pays, est resté debout; par les trois grands portails, auxquels mènent encore cinq marches quelque peu bouleversées par la végétation, on pénètre dans ce qui fût la nef, que des arbres gigantesques dominent. On voit encore, ensevelis aussi, sous la frondaison, les anciens magasins, tous les bâtiments à usage de la communauté. Devant Téglise, une place carrée se développe encore, avec les lignes et Tétendue que les fondateurs lui ont assignées, il semble que son sol ait subi une préparation qui arrête la végétation.

A peu près partout, on trouve la même lutte de la nature contre Tœuvre des hommes disparus. Dans quelques villages qui n ont pas eu à se défendre, qui n'ont pas subi d'attaques appuyées d'artilleries et de bombes incendiaires, on trouve encore quelques temples fréquentés, des tours, dont les cloches n*ont pas été enlevées.

A la porte de ces temples, qui ont conservé leurs assises et quelques-unes de leurs formes extérieures, que le prêtre a désertés, que des fidèles fréquentent, on se demande quel culte 8*est perpétué, si c'est religion ou superstition, que pratiquent les habitants du lieu, rede venus primitifs et abandonnes à eux-mêmes.

L'image du temple donne bien l'idée du culte qu'il abrite; c'est une sorte do christianisme, n'ayant gardé de celui-ci

388 LIVRE VIll. — L'INDUSTRIE AGRICOLE

que les formes extérieures. La tradition faussée, loin de tout contact avec le reste du monde, a perpétué une sorte de paganisme chrétien, où s'est conservée la matérialité des cérémonies, des rites, Tadoration des images, épargnées par le temps, auxquelles les fidèles prêtent une influence directe sur leur existence.

Dans certains lieux plus éloignés, dans les Hautes Missions du Paraguay, qui ont conservé, jusqu'en 1870, sous la dictature paraguayenne, lorganisation administrative des jésuites, on trouve, non plus seulement cette sorte de paganisme abstrait, mais Tadministration ancienne de la commune, ou, si Ton veut, de la communauté, sous sa forme paroisse. Les jésuites avaient érigé les villages eu communautés administrées par deux Pères, lun, chargé du temporel, l'autre, du spirituel, qui gouvernaient, assistés dune municipalité composée d'un corregidor, d'un alcalde, d'assesseurs, tous choisis parmi les Indiens. Ces Pères, après Texpulsion, fm-ent remplacés par les Franciscains, chargés du temporel, et un commissaire civil, envoyé par Tadministration, organisation qui disparut au milieu des bouleversements que souffrit le pays, laissant, derrière elle, une tradition, entretenue depuis deux siècles.

C'est cette tradition et le besoin d'un culte qui revivent dans les institutions nouvelles, que nous avons pu observer, qui perpétuent des usages, dont l'origine est inconnue de ceux qui les ont si bien conservés.

A rheure actuelle, les communautés sont administrées par une sorte de syndic ou de patriarche chargé à la fois du temporel et du spirituel, choisi à l'élection. D n'est pas astreint au célibat, mais ne peut épouser qu'une vierge; comme, dans ces pays de nature, la virginité est une fleur d'une conservation difficile, la vierge qui lui est destinée, est élevée et gardée à vue, depuis son enfance, par quatre matrones. Il l'épouse à douze ans; si elle meurt.

il n'a pas le droit de se remarier. C'est lui qui est le pontife. Les jours de fête, il officie. Le rite est à peu de chose près, autant qu'il a pu se conserver dans l'isolement sans se retremper dans la doctrine, celui de la religion catholique. Le prêtre offre sur un autel le sacrifice de la messe, dont il a conservé, à peu près, tous les gestes classiques; le pain, fait de farine de manioc, remplace Thostie ; au vin est substitué une sorte d'hydromel, fait du miel des abeilles sauvages, très abondantes dans les forêts du lieu; le prêtre le boit dans un calice de forme classique, fait d'un gros champignon séché, conservé dans sa forme première, au moyen de feuilles et de lianes.

Des paroles et des chants, en guarani, accompagnent cetle cérémonie; le baptême se donne sous forme de bénédiction générale, qui rappelle celle que les jésuites distribuaient, le dimanche, aux habitants du village.

Tout dénote, dans ce pays, Tisolement dans lequel il a vécu depuis un demi-siècle, pendant lequel la nature s y est refait une virginité, et Thomme est redevenu un primilif.

Si Ton calcule que quatre cents lieues de navigation par le Parana séparent de Buenos- Aires, centre social et économique du bassin de la Plata, et deux cent cinquante, par l'Uruguay, séparent Montevideo, du seuil de ces i^égions, on comprend combien facilement ce pays a pu resler en dehors de Torbite d'évolution des peuples platécns; ajoutons que le cours de ces grands fleuves est à peu près fermé à l'entrée même du territoire des Missions, par des rapides, que la navigation n'a fait aucun effort pour supprimer ou atténuer :

Ces obstacles sont à la veille d'être tournés par la construction d'une ligne ferrée : en même temps que la distance même sera supprimée. Une ligne directe, partant de TAssomp-

:^90 LIVRE VÎII. - L'rNDUSTRIE AGRICOLE:

tion du Paraguay, continuant le chemin déjà mené jusqu'à Paraguari, tracé jusqu'à Villa-Rica, ira aboutir à Villa Encarnacion, ville paraguayenne sur la rive même du Haut Parana, en facePosadas, capitale argentine du Territoire des Missions, située sur la rive orientale du Haut Parana.

De Posadas, en passant par San-Carlos, Apostoles, Sanlo- Tome, la ligne, en territoire argentin, ira rejoindre la rive de rUruguay, la suivra, en traversant les Provinces de Corrientes et d'Entrerios, jusqu a la ville de Concordia, reliée à Buenos-Aires par des steamers quotidiens, qui emploient six heures à descendre TUruguay et à traverser Testuaire de la Plata. Cette ligne ouvrira les destinées des anciennes Missions, leur rendra leur place dans le monde, en même temps qu'elle absorbera tout le trafic, jusqu'ici si difficile, du Haut Paraguay, du Haut Parana et du Haut Uruguay. Rien ne sera plus facile, en faisant incliner légèrement la ligne paraguayenne, et la menant jusqu'en face de Candelaria, c'est-à-dire à trois lieues au-dessus de Villa-Encamacion,qu(» de jeter un pont sur le Haut-Parana, dont les rives , à cet endroit, élevées d'environ vingt mètres, n'ont, entre elles qu'un écartement de trois cents mètres. Ce travail, d'une certaine importance, mais très réalisable, placerait cette ligne au premier rang des grandes voies de pénétration de l'Amérique du Sud; elle suffirait, à elle seule, à opérer une véritable révolution géographique, en même temps qu'économique, en mettant à trente heures de Buenos-Aires, la ville de l'Assomption du Paraguay et le Haut Paraguay, qui, aujourd'hui, par les fleuves, en sont encore à cinq jours, en remontant le courant, et à trois jours en sens inverse, sans tenir compte des embarras et des retards que causent les crues subites ou les basses eaux du Parana.

Telle qu'elle est conçue et concédée par le Gouvernement Argentin, en laissant, pendant quelque temps encore, le Paraguay en dehors de son courant, ejle dégagera rapide-

CirAP. 11. - LA YEUBA MATÉ :î91

ment lavenir des hauts fleuves et des possessions argentines.

Cet avenir est si bien tracé, Timportance économique, qu'il y a à ouvrir une sortie vers TÀtlantique à ces riches pays, si réelle, que le Brésil, comme pour prouver que les vieilles luttes ne peuvent plus se poursuivre que sur le terrain économique, fait, lui aussi, des efforts dans ce sens. 11 se souvient que c'est, par terre, de l'Atlantique au Haut Parana, que sont venus quelques-uns des premiers colons de ces régions, qu'ont été amenées les premières têtes de bétail; il a repris l'ancienne voie des émigrants des xv' etxvi' siècles, oubliée, depuis, a tracé et concédé une voie ferrée, qui, partant du port de Paranaguà, reli^ déjà la ville de Coritimba située sur la rive du rio Iguazu, que les Brésiliens appellent rio Coritimba. Cette ligne, si elle était prolongée jusqu'aux rives brésiliennes de l'Uruguay, celle du Haut-Parana, et du Haut Paraguay, permettrait au trafic, à destination de Buenos- Aires, de prendre la voie de terre à Rio-Janeiro, d'éviter quatre jours de mer ; elle rapprocherait d'autant le trafic à destination du centre de l'Amérique du Sud, et de la côte du Chili.

De semblables projets auraient pu paraître chimériques^ il y a vingt ans, ils sont aujourd'hui à la veille de se réaliser, et prennent déjà rang parmi les progrès nécessaires. Jusqu'à ce qu'ils deviennent des faits, la voie, en construction sur territoire argentin, rendra, avant peu, tous les services que nous signalons.

De tous les produits, que promet ce pays, le plus riche, celui dont l'avenir est le plus assuré, dont le présent est brillant, est la yerba mate.

Il suffit de mettre le pied sur le continent sud-américain

392 LIVRE YIIL - L'INDUSTRIE Af.RICOLE

pour se rendre compte, par rimportance de la consommation qui est faite de ce produit, de la richesse de la région d'où on le tire. Elle est aussi étroite que sont vastes et bien préparés, pour recevoir une population très dense, les pays qui la consomment.

Les magasins en sont pleins. Il n*est pas une maison de TAmérique espagnole où il n'y en ait, quelque part, un suron de deux cents livres, ouvert, où Ton puise ; pas une chaumière qui n'en contienne une provision de quelques kilos. Le marchand qui n'en a pas peut fermer boutique. Le pasteur qui rentre de la plaine, le voyageur qui passe, le laboureur qui a fini sa journée ou qui la coupe d'un moment de repos doivent trouver, toute prête; une infusion chaude, à l'heure où ils se présentent, sans avoir à la solliciter ni à lattendre. Aucun prétexte ne sera admis, aucune bonne raison écoutée; personne n'est assez pauvre pour ne pouvoir s'en procurer, personne assez riche pour avoir le droit de la dédaigner. Elle est le premier lien social qui s'établisse; elle fournit à ceux qui n'ont aucun point de contact, ne se connaissent pas, un prétexte à repos en commun et à causerie; elle rapproche les distances, supprime les divisions sociales.

Le seul reproche qu'on lui fasse est de les rapprocher trop et de les supprimer trop. Ceux qui la dédaignent disent d'elle qu'elle n'a pas de place dans un salon, ou dans une réunion de gens du monde; on critiquera vulgarité, sa manière trop familière de se présenter.

Que ces délicats quittent pour quelques jours leur foyer, leur ville, ils auront bientôt perdu ces préventions ; avant que le coq ait chanté trois fois, sans même, ce qui est fréquent, qu'ils aient passé la nuit à la belle étoile, ils auront renié leurs théories.

Aussi, ce que cherche, partout, le voyageur qui pénètre dans les Missions, c'est l'arbre qui donne ce produit recherché.

Où sont ces immenses plantations que l'imagination a t(Sv6s? Où commencent les immenses forêts, formées de cet arbre précieux?

Au seuil de chaque habitation, où nous croyions trouver, au moins, quelques échantillons sagement conservés de cet arbuste précieux, nous n'en rencontrions pas trace, pas même âme qui vive qui pût nous répondre et nous renseigner. Les orangers, les pêchers, tous les arbres fruitiers plantés autrefois, et apportés de loin, ont prospéré, se sont multipliés, seul, le houx indigène, rUexparaguensis, l'arbre yerba, a disparu de tous les points où il y a des habitations. N'est il donc susceptible d'aucune culture? Est-il, comme ces primitifs passionnés de barbarie, qui fuient devant Thomme civilisé, comme ces animaux sauvages, qui s'éloignent des habitations? Non, mais cette plante ne donne pas de fruit que l'on puisse recueillir, ce ne sont pas davantage ses fleurs que l'on utilise, ce sont ses rameaux, ses jeunes pousses, même le bois déjà noué; l'arome recherché est partout, Ton peut couper la plante au pied, tout en est utilisable.

C'est là le secret de sa destruction; partout où l'homme a paru, l'arbuste s'étiole et disparaît, épuisé par une exploitation indisciplinée. On l'a coupé à contre-saison; on l'a abattu pour avoir toutes ses branches; il n'a pas résisté à ces rudes assauts. Les jésuites en avaient fait faire des plantations dans les villages, dans les jardins; tout a disparu. On a pénétré dans le bois et l'on a procédé de même.

Aujourd'hui, il faut aller loin; la recherche de la yerba, dans les Missions, ressemble quelque peu à celle d'un filon.

A l'état sauvage, rUex paraguensis ne se trouve pas isolé dans les bois, il est mêlé, en plus ou moins grande quantité, à toutes les autres essences. Il croit dans toutes les régions, situées au nord du 24'' latitude ; on ne le trouve ni plus haut ni plus bas, et l'on peut estimer à neuf cents lieues la surface

39i LIVRE VIÎ[. ~ L'INDUSTRIE AGRICOLE

de terre où on le rencontre. De la famille des houx, il devient aussi gros qu'un oranger de taille moyenne, mais, quand il a été exploité, il prend, pour ne plus la perdre, une apparence de buisson rachitique.

Les branches se dirigent vers le ciel, comme celles du laurier. La feuille est persistante, lisse, de forme elliptique luisante d'un vert pâle, piquée de tâches plus vertes sur les bords et dans la partie supérieure ; elle a douze à quinze centimètres de long, la moitié de large, la queue est courte et rougeâtre. Les fleurs sont en grappes de trente à quarante centimètres chacune, elles ont quatre pétales, et le même nombre de pistils, placés dans les intervalles. La semence est lisse, d'un rouge violet, semblable à des grains de piment.

On a raconté que ces graines ne germaient pas, si elles n'avaient, au préalable, été absorbées par des oiseaux et semées par eux. Des gens crédules ont garni des volières de ces étranges semoirs-laboratoires, et recueilli avec soin, les graines, rejetées par les oiseaux, dont ils renouvelaient la provision, en les mêlant à leur nourriture. Ce sont là des contes. L'arbre se reproduit de graines et même de rejetons ; culture des plus simples, dont personne ne se préoccupe ; les yerbateros font la récolte, mais ne la préparent pas.

Le temps n'est plus où les jésuites veillaient sur l'avenir des forêts deyerba, les yerbales. Elles sont aujourd'hui abandonnées aux habitudes de gaspillage, si communes dans tout le territoire américain, où le souci du lendemain n'a jamais été de mode.

L'homme, qui n'a rien fait pour semer ou protéger l'arbre, est comme le nomade qui n'a pas domestiqué le troupeau, il est un chasseur, et traite sa prise ou son gibier comme toute chose sans maître.

C'est donc de la recherche des yerbales que s'occupe le yerbatero. Les gouvernements argentin ou paraguayen n'ont jamais pris grand souci des yerbales contenus sur

CIÎAP. H. - LA YEUBA MATE :m

leur territoire ; ils ont, pour la forme, frappé d'un droit les concessions, qu'ils ont données, sans avoir recueilli, au préalable de renseignements ni contrôlé ceux que leur apportaient les yerbateros en quête de concessions. Le Brésil a été plus prompt à surveiller ces richesses, sans doute parce qu'il était moins favorisé. Il a été avare de concessions, tout en protégeant et stimulant, par tous les moyens, en même temps que la culture de la yerba sur son territoire, l'exploitalion des yerbales naturels sur celui de ses voisins.

Aussi, d'une façon à peu prës générale, peut-on affirmer que le yerbatero est Brésilien : c'est la langue portugaise que Ton parle, à peu près partout, dans les yerbales, même dans la partie espagnole de ces contrées ; la majeure partie du produit prend la route de ten^e, jusqu'au port brésilien de TAtlantique, Paranaguà, d'où il revient, par chargements entiers, jusqu'aux centres argentins de consommation. On croit même dans ces contrées, qu'il existe, à Paranaguà, des plantations de yerba, qu'il y a une yerba brésilienne, une paraguayenne, et une des Missions. C'est, en réalité, toujours la même et de même origine.

Seul, peut-être, le mode de préparation diffère, mais la récolte s'en fait de même, dans les mêmes parages.

Au mois de mars, qui est le mois de l'équinoxe d'automne, les yerbateros entrent en campagne. Les uns organisent des flottilles de pirogues, les autres forment des troupes de mules. Ils se divisent, par escouades, de douze à quinze naturels du pays, dirigés par un entrepreneur, qui, lui-même, travaillant rarement avec ses ressources, dépend d'un commerçant du pays, dont il reçoit des avances, des outils, des vivres pour ses hommes; il lui remet, au retour, le pro duit de sa récolte

396 LIVRK VIII. - L'INDUSTRIE AGIUCOLF:

L'outillage est fort simple. Par homme, un nmchete, sorte de long sabre recourbé, de forme japonaise, d'un mètre de long, sans tranchant, à poignée de bois; une hachelte à main, une hache, et, par escouade, un certain nombre de pelles, de cognées et de scies, pour dresser, sous bois, un campement, enfin les outils tranchants nécessaires pour lail- 1er les pointes de flèches de bois dur et les arcs, indispensables aux Indiens qui ne savent pas se servir d'une aulre arme pour chasser. Les vivres sont des plus simples; Ton compte surtout sur la forêt pour les renouveler. Le bétail manque dans les Missions ; il est rare que Ton donne aux yerbateros du charqui de viande de bœuf, c'est, ordinairement, la chair desséchée du tapir qui le fournit; le maïs, la racine et la farine de manioc, qui font le fond de la nourriture des indigènes, sont aussi des objets de luxe pour le yerbatero.

Celui-ci doit vivre comme le baleinier; au lieu de pêche, il a la chasse; elle abonde, depuis le tapir solitaire, de la taille d'un veau, jusqu'au pécari de la taille d'un cochon de lait, qui court en bandes tellement innombrables, que, quelque inoffensifs qu'ils soient, il faut les éviter avec soin et prendre position sur un arbre, quand le passage d'une bande est signalé : ce torrent de marcassins, défonce au galop ce qu'il trouve devant lui, a bientôt fait de renverser l'obstacle, fût-ce un chasseur à l'affût, armé de son fusil. Tous les oiseaux des forêts fournissent également une chair abondante et des plus variées, parmi eux la dinde des bois tient, en grosseur, et le perroquet, en nombre, le premier rang.

Les yerbales ont été, au préalable, reconnus et dénoncés. C.e n'est pas la moindre entreprise.

La plante est partout, mais il faut la décou\Tir en nombre et pouvoir l'atteindre. Il faut qu'elle soit assez abondante pour payer les peines de l'exploitation et permettre les frais d'installation d'un campement. Il faut, aussi, tracer le chemin à travers bois ; une picada^ faite à pied, donnant passage à

un homme, est suffisante pour y parvenir; il faudra, au retour, Télargir pour ouvrir la voie aux. convois de mules chargées de lourds surons.

Quelquefois le terrain est occupé par une tribu dlndiens guayanas qui y prétendent un droit de propriété, qu'une possession de plusieurs siècles justifie aux yeux de l'équité, que seul conteste le droit du plus fort. Il faut, alors, acheter d'eux, la licence d'exploitation, déjà payée à l'Etat, en lui donnant avis de la situation des yerbales que Ton veut exploiter. II en est qui ne mesurent pas moins de cent cinquante mille hectares, s'étendant sur une ligne de quatre à cinq lieues, ayant dix lieues de profondeur.

Ce système de concession de simples droits d'exploitation par l'Etat a le grand inconvénient de pousser les yerbateros au gaspillage des trésors spontanés, dans lesquels on les laisse puiser.

Pour obvier au danger que peut présenter, dans un avenir lointain, l'épuisement des yerbales, chaque peuple a pris des mesures différentes. Les Brésiliens poussent les yerbateros sur les territoires voisins, au risque de réveiller les querelles internationales mal éteintes. Les Argentins ont cru prendre une mesure prudente en défendant l'exploitation. Les Paraguayens ont fait mieux. Au lieu de louer le droit d'exploitation, ils vendent les terres, où peuvent exister des yerbales, à des entreprises particulières, dont ils ne reçoivent plus comme contribution annuelle que l'impôt foncier, mais dont ils frap< peut les produits d'un droit élevé d'exportation. Le propriétaire surveille mieux la source de sa richesse, que ne fait le locataire de celle de ses revenus; il met en pratique, dans son exploitation, des principes prudents d'économie agricole, et perpétue une richesse naturelle sans l'épuiser dans sa fleur.

La plus importante de ces exploitations paraguayennes est

celle de Tacuru-Pucu, située sur la rive occidentale du rio Parana à quatre-vingts lieues au nord-ouest de la capitale des Missions, Posadas, et appartenant à la société Uribe et C'% qui dispose d'éléments puissants et élabore un million de kilos annuel. Elle exploite des yerbcUes naturels qui lui ont été concédés pour dix ans en 1878 sur une surface de mille lieues carrées, soit deux millions cinq cent mille hectares. Cette con^ cession prend fin en 1888, elle ne sera pas renouvelée, mais la société garde en propriété cinquante lieues carrées, soit cent vingt-cinq mille hectares.

M. Uribe a fait explorer toute la région circonscrite entre TAcarey, l'Itambé-Mini, lltambé-Guasu, ouvert des picadas, des routes, construit des ponts, créé des villages, groupé des tribus, organisé des cultures, pour subvenir aux besoins de son personnel, amené du bétail de reproduction ; il entretient toute Tannée six cents travailleurs.

La yerba est de deux catégories, champêtre ou sylvestre ; la première peut fournir quinze kilogrammes, la seconde cinquante, par pied; quelques plantes exceptionnelles donnent jusqu'à cent cinquante kilogrammes.

Le yerbatero attaque Tarbre au mâche te. 11 en abat toutes les branches, en fait une charge, la porte, déjà flétrie et non séchée, au centre de Texploitation, où sont les foyers. Sur le sol préparé et balayé, on a dressé quelques pieux de bois ; à une hauteur de deux à trois mètres, les branches de yerba que Ton a apportées, se rangent, sans les tasser, jusqu'à former une épaisse toiture. On rabat les rameaux, jusqu'auprès du sol, en parois serrées; sous ce dôme, qui rappelle les tas de bois dressés par les charbonniers dans les forêts, on allume un feu de branches sèches, choisies sans odeur. Ce feu lèche les parois, produit sur tout ce qui a été entassé une torréfaction. On entretient le feu, doucement, pendant une vingtaine d'hem*es et Ton retire.

Les branchages torréfiés sont, alors, portés au piloir pour

être pulvérisés. On se sert pour cela de marteaux-pilons de bois dur, mus à la main, frappant sur les branches entassées dans une caisse de bois : quelquefois le marteau est mu par la force motrice d'un courant d'eau naturel : c'est le mojolo. Il est mis en mouvement par un système de contre-poids simple et ingénieux. Le marteau constitue l'extrémité d une poutrelle, dont lautre est garnie d'un petit réservoir ; de luimême, par un système de bascule, celui-ci se place sous une petite chute d'eau, se remplit d'eau quand le marteau doit remonter, se vide aussitôt plein, ce qui fait retomber le marteau, se remplit à nouveau ; l'eau recueillie fait peu à peu par son poids remonter le marteau. Le travail automatique et rapide n'exige aucune main-d'œuvre; la yerba torréfiée est d'une pulvérisation facile, on la retire presque en poussière.

Il s'agit, alors, d'en faire l'emballage. Le système ancien, qui était coûteux, tend à disparaître. On coupaitencaiTé une peau de bœuf, séchée d'abord, puis rendue molle dans l'eau ; on en dressait les côtés attachés, à quatre piquets, et l'on réunissait les quatre morceaux par une grosse couture de cuir. Dans le sac ainsi dressé, on empilait jusqu'à cent kilos de yerba^ en leur faisant subir un fort tassement, sous les coups redoublés de masses de bois dur. Le sac prenait la forme d'un gros oreiller. Quand il était parfaitement rempli, que l'ouverture était cousue, on le laissait sécher au soleil, s'y rétrécir jusqu'à prendre des formes rebondies et une dureté qu'une hache ne pouvait entamer. Cette forme classique, sous laquelle la yerba se présente, encore souvent, aujourd'hui, fait place peu à peu à l'emballage en simple sac de toile, oii l'on presse la yerba sous le jeu de petits pilons de bois dur. Cette toile a l'inconvénient, quelquefois, de se perforer dans les transbordements, de laisser perdre partie de son contenu ; elle laisse aussi s'évaporer assez du parfum de la yerba^ pour que Ton

puisse reconnaître, à Todeur qu'il laisse, un chargement qui passe.

Les hommes, employés à ce métier, rendu rude par la chaleur, le voisinage de marais, la présence de moustiques et de reptiles dangereux, travaillent sous le soleil et se contentent d'une pauvre nourriture. Quelques-uns opèrent pour leur compte, réunissent un lot, plus ou moins considérable, qu*ils vendent, sur place, à un prix relativement bas. Les envois de toutes ces exploitations partielles sont apportés pour èti-e élaborés, soit en fardeaux de branches et de rameaux, ainsi, dans leur état naturel, soit déjà torréfiées; il est préférable qu'elles le soient dans cet éUt, la yerba perd quelque peu de ses qualités si elle n'est pas torréfiée aussitôt coupée.

Ce qui, du reste, détermine surtout sa qualité, c est moins le mode de préparation que l'élection de la saison de la récolte. Il faut attendre que la végétation soit achevée, la sève presque arrêtée, ce qui se produit en mars.

On classe le produit en trois catégories. On nomme caa-cuy celle composée de jeunes feuilles tendres; caa-mini celle dans laquelle n'entrent que de jeunes rameaux, de petites pousses, et de jeunes feuilles, caa-guasu ou yerba de palos^ celle où entrent des feuilles et des branches de toutes provenances. Le commerce,- lui, la classe en paraguayenne, missionnaire et brésilienne. Celle du Paraguay, est recherchée surtout parce que le mélange de toutes les sortes de branchages est évité, ce que le mode brésilien néglige. Les Brésiliens, en outre, ne torréfient pas de la même manière. Le prix s'en ressent sur le marché de consommation et les prix diffèrent sur le vu de l'étiquette.

Un palais européen ne reconnaîtrait, guère, les qualités que

découvre à première vue, ou dès la première gorgée, un sudaméricain. Dans le coin négligé d'un magasin ouvert à tous les vents, et à toutes les poussières, gît un suron de cuir, portant sur ses flancs dénudés, presque chauves, la trace de longs voyages, faits depuis le fond de la forêt, où, sous le chaud soleil, les Indiens ont gonflé ses flancs, à coups de longs maillets, jusqu'à celui où, du bât de la mule, il est tombé dans la pirogue, pour, de là, charge sur un steamer, transbordé sur la voie de fer, puis, cahoté sur une charrette, aboutir là; maintenant, il bâille, laissant échapper par une large entaille, faite d'un coup de couteau maladroit, les principes aromatiques qui se dégagent de la poudre destinée à la consommation. 11 ne séduit guère celui qui rencontre là, pour la première fois, ce produit si apprécié.

La poudre, malgré les minces séductions du milieu où on la rencontre, n'a pas mauvaise apparence ; de loin, elle semble une sorte de sciure très fine, mélangée de petits cubes de bois rond ; Tarome qu'elle dégage est agréable; si même vous en saisissez une poignée, vous êtes pénétré de sa finesse, que le produit conserve, malgré le peu de soins dont il est l'objet et son exposition prolongée à l'air libre.

A première vue, non plus, on ne s'imagine pas quel peut être l'usage de cette poudre, quel genre de consommation on en peut faire. 11 faut être initié.

« C'est ici où le novice rencontrera quelque surprise. Peutêtre repoussera-t-il, sansy vouloir goûter, un breuvage, pour lequel, il faut bien le dire, on en est encore à chercher un mode de préparation qui soit agréable à tout le monde, qui, en même temps, tire de l'infusion tout son arôme.

Pour le moment, la consommation n'a rion innové aux usages, établis par les jésuites, conservés depuis trois siècles. Leur organisation commerciale, très habilement développée, avait su répandre, dans toute l'Amérique, l'usage

m LIVRE VIII. - L'INDUSTRIE AGRICOLE

de ce produit ; ils avaient en même temps su trouver les procédés de torréfaction et de préparation que nous avons décrits, très suffisants pour une industrie et une société primitive. L'heure est venue de faire mieux.

La yerba, en effet, si elle a perdu son rang social, si elle est peu à peu proscrite des salons et dédaignée par la jeune génération, si elle est remplacée par le thé et Je café, n'en est pas moins, chaque jour, plus répandue dans les masses profondes des nations sud-américaines ; partant la demande en est chaque année plus considérable.

11 y a mieux à faire que de la dédaigner, il y a à perfectionner son mode d'emploi.

Elle diffère, nous l'avons vu, du thé, en ce qu'elle provient d'un végétal, d'une nature très différente : le thé est une camelliacée, la yerba est un houx ; du premier c'est la fleur et la feuille, du second c'est le rameau que l'on utilise ; on peut donc se contenter de sécher la fleur et la feuille de thé, il faut torréfier celle de la yerba : il faut aussi pulvériser le produit de la torréfaction de celle-ci, opération rationnelle qui n'a d'autre objet que de faire avec soin ce que feraient les hasards des transports ; la feuille simplement séchée à l'air s'émiette, en effet, d'elle même.

Que résulte-t-il de la nécessité de cette pulvérisation? C'est que la poudre très menue, presque impalpable, ainsi obtenue, ne peut se traiter par les mêmes procédés d'infusion que le thé ; il semble que l'on n'ait pas songé encore au procédé très simple, très connu, du filtre à café.

On procède, partout, en faisant infuser dans une petite courge sauvage, que Ton nomme maté, d'où le nom de yerba maté, par corruption maté, que l'on donne à l'infusion. On met dans cette courge la poudre, le sucre et l'eau bouillante; pour absorber le mélange, on y plonge un tube de métal terminé par une boule percée de petits trous, appelée bombilla, ou plus simplement un tube de roseau terminé par

un minuscule panier, faisant office de filtre; au travers Ton suce le liquide, comme on le fait avec la bombilla.

Ne pourrait-on pas servir à chaque convive son maté, lui réserver l'usage exclusif de sa bombilla? Cela paraît, à la vérité, très simple; beaucoup de raisons s'y opposent. L'infusion, d'abord, n'est pas facile à préparer, il faut un certain tour de main pour placer la poudre, le sucre et la bombilla, de façon que celle-ci fonctionne sans se boucber à chaque instant ; il faut, en outre, renouveler Teau constamment, la courge en contenant fort peu; enfin, et cela est sans doute la raison majeure, larome de la yerba offre cette particularité qu'il ne se développe qu'au fur et à mesure des infusions ; la première est moins riche en principes aromatiques et réconfortants que la sixième et l'on peut l'employer jusqu'à la dixième.

Toutes ces raisons ont milité pour la conservation, jusqu'à nos jours, du procédé, que pratiquaient, déjà, les Guaranis à l'époque de la conquête, et que les jésuites n'ont fait que perfectionner et généraliser.

Il faut bien dire qu'à l'époque coloniale celte communauté d'un appareil très employé, passant, tout le jour, débouche en bouche, n'était pas pour surprendre. La vaisselle était, à cette époque, des plus rares, et sa rareté s'est perpétuée jusqu'à une date bien rapprochée de nous. Cela tenait à la difficulté des communications, aux systèmes prohibitifs des lois espagnoles, qui imposaient, exclusivement, l'usage des produits de l'industrie, très peu développée, de la métropole; cela tenait aussi aux prix très élevés des transports qui renchérissaient, outre mesure, les objets d'un prix modique comme l'était la vaisselle de terre.

Il en résulta que, dans les colonies espagnoles, les familles aisées en étaient arrivées à remplacer la poterie par des objets d'argent; flambeaux, assiettes, gobelets et plats^ ustensiles

40* LIVRE VlII. — L'INDL'STKIE AGRICOLE

do cuisine, vases d'un usage intime, tout était en argent; mais, par cela même, et pour cette raison que la médiocrité des fortunes était la loi des colonies, ces objets ne se rencontraient pas en nombre dans les familles, même relativement aisées; dans beaucoup de maisons on n'en trouvait qu'un échantillon unique, servant à tour de rôle à chaque personne de la famille.

On élait donc préparé k cette promiscuité, que l'usage de la yerba mate^ sous la forme indiquée, ne faisait qu'accentuer, mais ne créait pas.

Ajoutons que ces usages primitifs et familiers étaient et sont encore dans les mœurs espagnoles, qu'il n est pas surprenant qu'ils aient passé l'Atlantique. A notre époque encore, en Espagne, où il nous a été donné de l'observer, exactement comme en Amérique, l'usage est de placer au milieu de la table, dans la pièce où Ton reçoit, un verre et une carafe; quiconque a soif emplit le verre et le vide; nous avons, pour notre part, souvent, vu renouveler l'eau, mais jamais changer le verre.

Cet usage est loin d'être général en Europe . Dans les pays où le thé et le café se sont si vite répandus, ils ont dû, dès la première heure, être présentés autrement.

La yerba mate^ pour pénétrer en Europe, devra passer par le filtre à café ; le filtre, d'un modèle spécial, où Tébullition de l'eau, obtenue dans Tappareil, va trouver, d'elle-même, la partie du récipient où la poudre est placée, et extrait du marc tout l'arôme, nous parait indiqué pour obtenir de la poudre de tjerba tout celui qu'elle contient.

Recourir à l'usage de la feuille torréfiée, comme cela a été tenté, ne nous semble pas être une solution pratique ; il faut, en effet, des soins compliqués, faire une infusion de plusieurs heures, que l'on jette, et qui n'a d'autre objet que de préparer, d'amollir la feuille, en diluant la gomme qui la couvre.

GHAP. II. - LA YERBA MATÉ ilKi

Ce n est pas à l'Europe à chercher le mode de traitement d'un produit qu'elle ignore et ne recherchera que lorsque le pays de production le lui aura présenté, sous un aspect séduisant, faisant ressortir tous ses avantages.

Ceux-ci sont nombreux. Le produit est, d'abord, très bon marché; il peut le devenir davantage par la culture dans la région qui peut le produire, et par lexploitation plus rationnelle des gisements sylvestres. On peut se le procurer aujourd'hui à moins d'un franc Ja livre rendu à Buenos-Aires ; la douane française ne le frappe que d'un droit de sept francs les cent kilos, car la douane connaît ce produit, que le consommateur ignore. Ce prix, qui est à peu près celui du café sur les lieux de production, ne saurait être comparé à celui-ci sans tenir compte des conditions d'emploi. Un kilo de yerba peut fournir cinquante litres d'infusion, soit cinq fois plus qu'un kilo de café, et la force de l'infusion, loin de diminuer, augmente avec le nombre des opérations jusqu'à la cinquième, et ne diminue qu'à partir de ce chiffre, pour revenir, à la dixième, à son point de départ.

Au triple point de vue social, hygiénique et thérapeutique, la yerba est aussi recommandable,

Trois siècles d'emploi dans toutes les contrées de l'Amérique du Sud suffisent à démontrer ses heureux effets sur la sociabilité de ces pays. Dans la plaine pampéeiine, où l'isolement est la règle, dans les vastes pays, où, sans être aussi absolu, il est fréquent, le matf* a toujours été le meilleur des compagnons, le soutien par excellence du travailleur ou du pasteur isolé. 11 lui donne, à peu de frais, une douce excitation qui n'a aucun des inconvénients de l'alcool. Il est toujours facilement préparé : il a suffi pour cela de laisser dans sa demeure, auprès d un feu de braises qui ne s'éteint jamais,

une bouillotte qui n'a d'autre fonction, pour trouver toujours la boisson prête, un peu de joie préparée, un réconfortant, et, si un hôte le surprend, de quoi le traiter dignement.

Le goût de l'isolé pour cette boisson, qui s'impose à lui, lui crée des habitudes de foyer et d'intérieur. Rien de triste et de dégradant comme de boire, seul, de l'alcool; Tivrogne même ne le pardonne pas... à son voisin, rougit de luimême s'il s'y laisse aller. Autre chose est boire une infusion chaude, auprès d'un foyer qui est une compagnie, qui remplit la maison d'une lueur gaie. S'il est vrai que, là où il y a un foyer, un embryon de société existe, on peut dire que, là où le inaté a pénétré, un être sociable se rencontre, une société se forme.

Au point de vue hygiénique et thérapeutique, les avantages ne sont pas moindres.

Un des plus précieux, c'est son action sur l'appareil locomoteur et sur la puissance dynamique. On en cite de nombreux exemples, faciles à contrôler.

L'habitant de la pampa, gaucho, aussi bien qu'étranger, qui a à sa disposition, en abondance, l'alimentation, pai* excellence, de la viande de bœuf, qui en use largement, n'y recourt précisément pas, cela est remarquable, aux moments où il lui semblerait qu'elle lui soit le plus nécessaire. Au moment de la ferrade, par exemple, et des fatigues dont elle est l'occasion, quand il s'agit de marquer mille ou deux mille veaux, ou de contremarquer, autant de bœufs, de vaches ou de taureaux, le gaucho passe tout le jour à l'œuvre dès l'aurore, sous le soleil et jusqu'au soir, sans se soutenir autrement qu'en prenant, aussi souvent qu^il le peut, des infusions de yerba. C'est elle qui entretient sa gaieté, son activité et l'empêche de se lasser. L'étranger laboureur, qui travaille à pied, fait comme lui, et se trouve comme transformé sous cette influence. Les armées en campagne démontrent, par de

nombreux exemples, T influence excellente du maté sur le moral et le physique du soldat, si bien que Ion dit sous forme d'axiome : « Pas de maté, pas de soldat. »

Comment ne pas souhaiter qu'un produit qui présente tous ces avantages entre promptement dans nos habitudes. Il amènerait dans le mode de vivre et de s'alimenter de nos travailleurs d'excellentes modifications, développant, chez eux, les forces que l'alcool brise, apportant à l'alimentation grossière et lourde de l'habitant des campagnes un élément nouveau à bas prix, un soutien de ses forces, un stimulant pour ses travaux monotones, un compagnon pour la veillée.

Ajoutons que la yerba produit, sur le système nerveux, une excitation gaie, sans fatigue, reposante, source de rêves, d'illusions, d'espérances qui voileront pour le moment la tristesse de la destinée.

Puisque nous devons aimer la vie, devons-nous repousser les voiles que la nature nous offre pour nous en cacher les perspectives décourageantes? Si la yerba maté ne devait apporter d'autre bénéfice, il suffirait à justifier tout ce que nous en avons dit.

Page 1