CHAPITRE III
LES RfeaîONS DE CANNE A SUCRE
Route du nord dn la République. — Rosario. — Cordoba; Jcsus-Maria. — Recreo. — Tucumaii. — La ville. — Aspect de la Pro rince. — Les irrigations.
— La canne à sucre. — Modes de plantation, de culture et d'exploitation.
— Les usines de Tucuman. — L'usine modèle de M. Hileret. ~ La maind'œuvre indigène. — Contrats de louage. — Mœurs des travailleurs. — Leur alimentation. — Abus de la caune à sucre. — La société de Tucuman. — De Tucuman à Santiago del Estero. — Station Prias. — Exploitation forestière. — Le quebracho. — Pays sans eau. — Santiago del Estero.
— La ville. — - Le pays. — Usine de M. Saint-Germès. — De Santiago à Rosario. — Le port, la ville, la société de Rosario. — Ville succursale. — Le célibat. — Rio Parana. — Navigation. — Steamers et escales. — Parana, Goya, Bella-Vista. ~ Le Gran Cbaco. — La colonie Ocampo. — Usine, plantations et produits. — Corrientes. — Le Haut Parana. — Iluiaingo Posadas. — Les Missions. — La plantation du général Rudecindo Roca. — - Avenir des Missions .
Une des opinions a priori les plus répandues en Europe est que les pays exotiques sont tous, nécessairement, des pays de canne à sucre, de café, de productions tropicales, adjectif qui, de loin, n'en fait qu'un avec exotique, et doit exprimer les mêmes choses.
Nous n'étonnerons donc personne en disant que la République Argentine est un pays, où la canne à sucre prospèce, où le sucre de cannes est un des produits les plus impor* tants ; mais certes nous en étonnerons plus d'un, en ajoutant que la région de la caiine à sucre est des plus étroites, qu'elle est confinée aux limites Nord de la République, et qu'elle ne commence, dans cette direction, qu'à trois cents lieues de.Buenos-Aires.
Ce n'est donc pas un voyage sans importance qu'une visite à la région de la canne à sucre. Nous allons l'entreprendre, et trouverons ainsi, chemin faisant, le cadre d'une monogi*a-
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phio des villes de rinlérieur, dont nous n'avons eu jusqu'ici l'occasion de pai'ler que fort peu.
La Province qui a pris rang, la première, dans Tinduslrie sucrière est celle de Tucuman. Dans la phraséologie locale, on l'appelle le jardin de la République. Elle ditlVe autant de la Province de Buenos-Aires, de celle de Santa-Fé et en général des régions pampéennes, qu'un pacage peut différer d'un jardin maraîcher. Elles sont assez distantes l'une de l'autre pour que ces différences soient explicables. Bucnos- Aires, centre de la région pampéenne, et aussi de la région du littoral, étant située par 35* latitude, et Tucuman, par 26°.
Allons d'une ville à l'autre.
Le grand train, qui va vers le nord, pari, tous les deux jours, à midi, de la station centrale de Buenos-x\ires, où aboutissent toutes les lignes de la république. Cette station s'élève sur le quai même du débarquement, ingénieuse disposition qui permet au nouveau venu de prendre, dès l'arrivée, une grande idée des moyens de communication dont dispose le pays.
L'aspect de la gare est bien américain : un édifice de fer sans ornement, sans proportions gigantesques, sans embarras de salles d'attente et de portes closes; on entre, on sort, on prend ses billets, on monte en wagon; le train est parti, sans que personne se soit occupé de vous, ni même que le conducteur ait donné un coup de sifflet ; il se borne à un (c ail right! » dit au mécanicien ; l'un et l'autre sont Anglais, comme tous les employés, administratem^s et capitalistes de chaque ligne de chemin de fer; ils se comprennent, cela leur suffit.
Nous aurons à emprunter, successivement, trois lignes, qui
se raccordent : la première, de Buenos-Aires à Rosario, quatre cents kilomètres, en sept heures; la seconde, de cette ville à Cordoba, encore quatre cents kilomètres, en onze heures de nuit ; la troisième, de cette ville à Tucuman, cinq cent quatre-vingts kilomètres, en vingt-trois heures.
De Buenos-Aires à Rosario, Tallure est rapide ; les wagons d'un type, qui, en France, pourrait servir de modèle. Us valent une description. La longueur de la voiture est de vingt mètres environ. L'entrée est aux deux extrémités; on y monte facilement, ce qui n'est pas le propre des wagons français. On pénètre dans une première partie du salon, où s'alignent^ de chaque côté d'un passage, des sièges se faisant vis-à-vis ; vingt-quatre voyageurs peuvent s^asseoir là ; au bout de ce compartiment, le promenoir fait une courbe, laissant place pour le cabinet de toilette et pour l'autre, se continue, sur le côté gauche du wagon, offrant ainsi un dégagement à quatre compartiments fermés, contenant huit sièges, qui, la nuit, peuvent se transformer en lits, et, le jour, sont de petits salons très confortables. Voilà donc, réunies, toutes les commodités désirables, résolues à la foi^, toutes les questions d'isolement, de sécurité, d'hygiène, qu^en France, nos ingénieurs déclarent encore insolubles. Ces wagons sont incomparables, pour les plus longs voyages, faciles à chauffer l'hiver, sans que le voyageur y soit à la torture, comme dans les nôtres. Us sont construits par la Compagnie de construction de wagons de chemins de fer de Birmingham, sur les dessins de MM. Livesey and Son.
De Buenos-Aires à Rosario, nous traversons la pampa, mais la partie de la pampa la plus fertile, la plus anciennement occupée et possédée. La terre, par le long stationnement des troupeaux, y a acquis une grande valeur, s'est, dès longtemps, partagée entre les familles anciennes et opulentes du pays, auxquelles les Irlandais, dont la fortune s'est faite là, depuis un demi-siècle, font, depuis vingt ans, une con-
currence active à coups de dollars. C est la grande région du mouton, où Ton ne rencontre pas de grand bétail- Le chemin de fer aidant, avant cinq ans, ce sera exclusivement un pays de culture. Jusqu'ici, il avait, déjà^ à son service, la grande voie fluviale du Parana, il ne semble pas qu'elle fût aussi commode ni aussi recherchée du colon; c'est le long de la voie que le progrès est le plus rapide, c'est sa création qui Ta déterminé. Nous ne rencontrons, cependant, que peu de villages le long de cette ligne de quatre cents kilomètres ; Bclgrauo et San-Martin, villages de plaisance, à proximité de la ville, Campana, port sur le Parana, Baradero, colonie suisse, San-Pedro et San-Nicolas, villes d'avenir.
Rosario est un grand port et un centre commercial des plus importants^ mais le raccordement des deux lignes se fait hors de la ville ; nous la visiterons au retour.
A l'aube, nous nous réveillons en passant le grand pont du rio Segundo; toutes les rivières de cette région sont numérotées et toutes semblables : un lit large, sablonneux, entrecoupé de petits ruisseaux, rappelant la Loire par leur aspect en temps de sécheresse, et aussi par les inondations ; comme ces rivières ne portent pas leur numéro^ au pied de leur lit, il est difficile de savoir laquelle on rencontre ; cependant, au bout de ce pont, il y a une station ; dans cette station, de jeunes et jolies Anglaises, qui servent aux voyageurs, pour quelques centavos, du thé et du café au lait, des beurrées et des gâteaux, à se croire à Greenwich, et non pas en plein désert; c'est assez pour que l'estomac reconnaissant se souvienne du numéro de ce rio Segundo.
Nous entrons, à sept heures, à Cordoba : changement de décor, ce n'est plus la plaine; la sierra fait, aux villes de cette partie de la République, dont Cordoba est la première, un
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cadre et un fond élégant ; son emplacement n'a pas été choisi au hasard, il est pitloresque. A cette distance du littoral, on ne pouvait espérer, jamais, s'y voir développer une grande activité commerciale, pendant que rien ne lui promettait un brillant avenir industriel. Aussi Cordoba est-elle restée une ville de luxe, aristocratique. Seule, peut-être, aristocratique sur ce continent, elle Test à l'extrême. Elle a été, dès son premier âge, et elle est restée une ville d'Église et une ville d'églises. On en compte treize, de grandes proportions : c'est beaucoup pour une ville de trente mille âmes.
Ajoutons qu'aucun de ces monuments n'a moins d'un siècle; or, il y a un siècle, Cordoba n'avait pas plus de trois mille habitants ; ce luxe excessif suffit à démontrer que toute pensée qui ne fût pas religieuse devait en être bannie.
Il en a toujours été ainsi, et il en est encore de même. Jusqu'en 1767, époque où ils furent expulsés, ce sont les jésuites qui ont dominé dans cette ville. C'était la capitale administrative de leurs immenses possessions de l'Amérique du Sud ; leur état-major se composait de deux cent soixante et onze Pères, qui durent la quitter le 21 juillet 1767, par ordre du roi. Ils n'étaient pas seuls; tous les ordres d'Espagne s'étaient donné rendez-vous là, et Texpulsion ne frappait que les Jésuites. L'Université, fondée par eux, est devenue nationale, mais est restée théologique ; et l'on continue à vivre à Cordoba dans une atmosphère de dogmes et d'encens. Des couvents aux grandes dimensions, des maisons particulières, transformées en couvents, s'alignent le long de rues paisibles et fraîches; l'eau abonde, elle descend de la montagne, se répand, de chaque côté des rues, en ruisseaux à cascades ; un lac,enlouré de peupliers, forme la place principale et déverse son trop-plein dans une rivière urbaine qui traverse, elle aussi, toute la ville. Toute cette fraîcheur et la végétation qu'elle entretient font, dans la grande vallée, une lâche verte ; en y entrant, on sent que la vie y est grasse
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et paresseuse. Est-îl besoin de pénétrer dans les couvents pour y trouver une preuve superflue?
Il y a à Cordoba, beaucoup de Français. Comme partout, les hôtels sont, presque tous, tenus par des Français. Le commerce, aussi, semble être entre leurs mains; il est vrai que c est un petit commerce : la situation de la ville, plus encore que les habitudes prises au contact des moines, lui interdit les grandes ambitions industrielles et commerciales. Le chemin de fer, lui-mômc, ne lui a pas ouvert d'horizons de ce côté; il y aboutit et, sans la traverser, prend la direction du nord vers Tucuman. L'aspect de la région que nous allons parcourir, en le prenant, suffira k nous expliquer pourquoi, dans cette ville sainte, on a plus de tendance à s'occuper des choses du ciel que de celles de la terre : le ciel est pur et semble promettre quelque chose, la terre y est pauvre et ne promet rien.
Pour sortir de Cordoba et se rendre à Tucuman, on prend la ligne du Nord Argentin, construite par l'État et inaugurée en 1876. C'est une ligne à voie étroite d'un mètre ; lorsqu'on l'a construite, les ingénieurs n'ont pas manqué de discuter, longuement, sur le plus ou moins d'opportunité de cette substitution de la voie étroite à celle jusque-là adoptée, qui a la largeur anglaise. On devait, disait-on, s'apercevoir vite de l'insuffisance et des inconvénients du transbordement. Ceux-ci sont réels; quant à l'insuffisance, elle n'est pas démontrée encore.
La voie contourne la ville, avant de l'abandonner, fait une courbe, à mi-côte d'une colline qui lui fait face, si bien que le rio Primero, qui la longe, la ville élégante et ses treize églises se développent sous l'œil du voyageur, en même temps qu'il domine le quartier bas et pauvre, où les toits de chaume, dans un groupement misérable, font un étrange contraste avec les élégantes demeures de la ville haute, et démontrent, mieux que tous les discours, quel abime s'est
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creusé entre les riches propriétaires particuliers ou les congrégations et cette plèbe de métis, dont la loi a fait cesser l'esclavage sans en améliorer la condition.
De là, la voie prend sa direction, en droite ligne, pour se continuer ainsi, sans encombre, pendant près de six cents kilomètres.
Elle perce une forêt bizarre, que nous allons traverser, et toujours traverser, sans qu'elle nous apporte un spectacle nouveau. Une forêt de cette importance! on s'attend, sans doute, à de majestueux spectacles : illusion!
Pour former une forêt, il faudrait de grands arbres, ombreux, dont l'amas serré donnerait, en même temps que le spectacle, la sensation d'une fraîcheur épaisse, l'impression de rimpénélrable. Ici, c'est une forêt sans fourrés, sans futaies, sans arbres élevés, longue suite d'arbustes, tous rabougris, assez petits pour que l'homme à cheval, qui la traverse, porte sur eux son ombre, sans en recevoir presque jamais d'elle. Le pays est sec, la terre sèche, la pluie presque inconnue, l'humus peu épais; ces arbres sont centenaires ou bicentenaires, et sont restés nains; presque tous sont à feuilles persistantes; la terre leur donne peu de chose, l'humidité du ciel rien, ils ne rendent rien à la terre qui puisse développer sa force de production et la régénérer. Ils sont vieillots et non pas vieux, rachitiques, rabougris, ramassés sur eux-mêmes, mais d'essence dure, plus forts, souvent, qu'une hache bien trempée; ils couvrent ainsi des milliers de lieues de pampa. Les cactus sont nombreux, ce qui augmente l'impression de pauvreté du sol; les lianes ne les entrelacent pas, comme elles font sous les tropiques; pour vivre, il leur faudrait une humidité qu'elles ne trouvent pas.
Sous le taillis, quelques troupes de guanaques sauvages, un peu de bétail, des chèvres : c'est bien la région de cet animal peu exigeant qui ne sait pas vivre en pays riche.
Les chevreaux elles chèvres de Cordoba sont réputés ; leur peau est recherchée, aussi la chair de ceux-là! C'est un régal, pour un pampéen du Sud, qui ne connaît que le mouton et Tagneau, de manger du chevreau dès qu'il arrive à Ck)rdoba; il est vrai que, pour le Cordovais, c'est un régal que de Tagneau, si rare chez lui. Naturellement, la falsification s'empare de ce goût différent, et le pampéen, chez lui, ne mange jamais que de Tagneau, sous le nom de chevreau, pendant que le Cordovais ne mange jamais que du chevreau sous le nom d'agneau. L'homme est ainsi fait, si disposé, par la nature, à se nourrir d'illusions, que l'un et l'autre manifestent la même joie de la nouveauté du mets, qui n'est autre que celui de la veille, sous un nom d'emprunt.
De Buenos-Âires à Rosario, nous avions rencontré cinq villages; de cette ville à Cordoba, nous n'en avons traversé que deux : Villa Maria et Rio-Segundo. Ici, il n'y en a plus du tout. De Cordoba, en traversant cette province, puis celle de Catamarca, et une partie de Santiago del Estero, nous ne verrons, jusqu'aux abords de celle de Tucuman, que des stations, autour desquelles commencent à se grouper quelques buvettes et quelques ateliers de charronnage, de menuiserie, ou des scieries à vapeur, mais pas de villages.
Un seul, cependant, nous apparaît, après une heure de route, ce sera le dernier. 11 se dessine dans un vallon et sur les rampes peu rapides de la sierra. Là, sûrement, il y a un petit cours d'eau ; le nom du lieu, Jesus-Maria, indique que c'était une ancienne résidence des Jésuites. Ils y avaient un collège d'été ; aujourd'hui, une colonie agricole, laborieuse, aussi cosmopolite que l'était leur ordre, les a remplacés.
Toutes les cultures, dans ce petit coin d'élection, se sont
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développées; les légumes et les fruits d'Europe viennent à merveille ; on y trouve toute la gamme des productions, depuis la noix des pays tempérés jusqu'à l'orange des pays chauds, des pêches, des raisins, à profusion, le blé et la luzerne. Les récoltes suffisent à alimenter Cordoba, Santiago del Estero, et tout le pays moins fortuné où l'eau manque, où les déboires de la culture ont découragé les meilleures intentions.
Un propriétaire italien, (luî s'y rend, me conte qu'il cultive cent hectares de luzerne et autant de maïs; il a, dit-il, à combattre de terribles ennemis de ses cultures, les perruches et les tourterelles. Ces mange-tout terribles, nous les retrouverons partout; ils sont presque aussi innombrables que les sauterelles, font autant de mal qu'elles, mais d'une façon plus nuisible et plus continue. C'est par milliers que les unes et les autres s'abattent sur les champs, pour les dévaster : ce n'est pas par mauvaise intention, certainement, comme les sauterelles, qui sont des suppôts du diable, noirs et cornus comme lui, car perruches et tourterelles ne demanderaient pas mieux que de nous rendre, en chair délicate, les grains qu'elles volent : mais elles ont le tort d'être trop nombreuses ; il n'y a pas d'engin qui en puisse venir à bout. Ne parlons pas du fusil : le meilleur chasseur, ne perdit-il pas un plomb, serait lassé de tuer avant qu'elles se lassassent de revenir : une mitrailleuse à petit plomb serait insuffisante. Quant aux filets et aux rets, les becs crochus des perruches n'en feraient qu'une bouchée. Ce petit animal, destiné au perchoir et à la conversation des vieilles filles, est, du reste, charmant, quand on le voit en petit nombre ; ce sont de petites perruches vertes, à longue queue, aux ailes bleues ; n'était le bruit assourdissant qu'elles font, leur caquet infatigable aussi leur voracité, elles seraient la seule beauté du paysage.
« Mais c'est bien le rôle de la beauté d'être vorace ! » dira auprès de moi un esprit chagrin, qui semble n'avoir pas
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émigré, sans avoir, d'abord, éprouvé la vérité de cette boutade.
La slation de Jesus-Maria donne bien, dans son cadre étroit, le spectacle du mouvement de la colonie. Ce n'est pas une station comme les autres. Le long de la voie, à Theure quotidienne du passage du train, une sorte de marché improvisé s'installe; les femmes des colons, debout devant leurs paniers, et quelques indigènes, accroupies près des leurs, vous offrent toutes les productions de la colonie. Ce sont des monceaux de choux, de salades, de tomates et de piments, des paniers d'oranges, des volailles cuites, des œufs, du beurre, un affreux fromage local, des arachides grillées, des asperges même, des fraises et un horrible pain de caroubes, qui semble fait de terre jaune. La cai'oube abonde dans les forêts du voisinage et fait le fond de Talimentation des indigènes.
Tous les voyageurs font ample provision de ces denrées, à des prix du reste peu élevés; faudra-t-il les imiter? Tucuman, le but du voyage, est le jardin de la République, ce serait porter de Teau à la rivière que d'y transporter ces humbles productions maraîchères. J'ai pu voir, pour ma part, que ce serait juger trop bien les facultés productrices des habitants de Tucuman, qui croient encore que, dans ce jardin naturel, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est la sieste.
La route reprend à travers le paysage, monotone si l'on veut, puisqu'il est toujours pareil à lui-même, mais non pas de la monotonie pampéenne : l'arbre, quel qu'il soit, jette à chaque pas une note nouvelle. On entrevoit des aspects agrestes; malheureusement, la poussière commence, vers le milieu du jour, à entrer par toutes les fissures, trop nombreuses pour elle, d'un accès facile. Elles le sont même pour les flammèches, que la cheminée de la locomotive étale, derrière elle, comme un long drapeau pailleté.
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Elle est chauffée au bois. A chaque station on remplit les fourgons de bûches de bois dur; il en faut une grande provision pour soutenir les feux ; chaque brassée que le chauffeur jette dans le foyer multiplie les étincelles, que la cheminée crache. C'est un danger, dont personne ne semble se préoccuper. Cette consommation d'un article encombrant oblige à des arrêts prolongés à chaque station.
Toutes se ressemblent, à toutes on stationne une demiheure, aucune n'offre rien à étudier. Toujours la forêt; si, par hasard, un habitant dénote sa présence, c'est par une misérable chaumière, ouverte à tous les vents; la douceur du climat excuse ce manque de confortable. Peu à peu, la misère est plus grande, les arbustes plus rares, puis il n'y en a plus; plus rien que le sol, blanc par larges places; près des stations, des monceaux immenses de sel : c'est tout ce que produit cette région très saline de deux cents lieues de superficie. Un seul arbuste y croît, le jume ; on le brûle ; ses cendres donnent une potasse excellente; les habitants vivent de cette industrie et de celle de l'extraction du sel, qui trouve facilement acheteurs, à la distance de quatre cents lieues où nous sommes déjà de la mer.
C'est sur ce spectacle que le rideau de la nuit s'étend, à l'heure où nous nous mettons à table pour dîner.
La station où nous nous arrêtons, pour ce repas, sans justifier, du reste, aucunement, son nom de Recreo^ diffère un peu des autres. Elle est le centre d'un mouvement plus important; des diligences et des troupes de mules y aboutissent, reste du grand trafic de charrettes d'autrefois, qui partaient de Cordoba, traversaient toute cette plaine, pour se rendre jusqu'aux confins de la République et en Bolivie.
Ces charrettes, elles ont une longue histoire ! La pensée, en traversant ces déserts, se reporte, malgré elle, au vieux temps, où ce voyage, si simple aujourd'hui, était si plein de périls. A voir l'indifférence des habitants actuels du pays
pour tout ce qui est voyage, on est porté à penser qu'ils se reposent des fatigues qu'ont endurées et recherchées leurs ancêtres. Les conquistadoi^es du xvi® siècle ont, ici, tracé des routes sous les pieds de leurs chevaux; les villes actuelles, éloignées Tune de l'autre de cent lieues, quelquefois de deux cents, étaient les seuls relais. Après eux, les premiers colons faisaient, pour les besoins de leur commerce, des voyages à travers cette pampa sans prendre souoi de son immensité,
La table où nous dînons, en évoquant ces souvenirs, nous paraît somptueuse. Elle l'est à peu de frais. Quelques lamjief^ à pétrole Téclairent; l'ensemble diffère peu de celui d ni^ buffet de station modeste de France, le menu fort peu aussi, terminé toujours par le même dessert : fromage et pâte de coing.
On s'endort en wagon après ce frugal repas, couolié tant bien que mal, assez incommodé par la poussière, qui continue à entrer, à se tenir en suspens, à couvrir le corps ilii dormeur.
Le réveil est enchanteur. Le rideau ge lève sans prépa ration sur un paysage nouveau. Ce n'est plus la pampa desséchée, le cactus grêle et poudreux, la terre dure et fendillt'*e, la poussière blanchâtre. On passe un pont, voilà l'eau courante. Ce pont est une porte ouverte sur le pays fertile^ Ja vallée de Tucuman, les terres grasses, arrosées par des canaux d'irrigation presque naturels, acequias, qui datent des Incas.
Jusque-là s'étendaient leur domination et leur civilisation primitive, au jour de la conquête; mais, en même temps que la civilisation moderne les remplaçait, leurs arrière-neveux descendaient l'échelle sociale; ce sont eux, aujourd'hui, qui, sous ce climat un peu chaud, au milieu de Tatmosphi^re
amollissante et des émanations des marais, travaillent la terre , plantent la canne et récoltent la fièvre paludéenne.
Stations el villages se multiplient; le pays est riche, par conséquent, peuplé. Tucuman est la plus petite Province, — comme il convient à un jardin, — mais c'est elle qui, relativement à son étendue, produit le plus. Ici, les propriétés ne sont pas divisées par lieues carrées, comme dans les Provinces q^ue nous venons de parcourir, où la lieue carrée est l'unité de mesure, où cette unité se trouve multipliée par dix et par cent aux mains des propriétaires, moins riches que ces gros chiffres ne sembleraient l'indiquer.
Il y a quelques années, on pouvait se procurer, pour 1,000 francs, une lieue de terrain de deux mille cinq cents hectares, dans une des provinces qui enveloppent Tucuman; Ton ne pouvait plus déjà, dans celle-ci, se procurer un hectare de terre pour ce prix.
C'est qu'ici, il n'y a pas de terrain perdu, ni de quantité négligeable. Ce qui assure au sol cette richesse, c^estleau, que l'on voit couler de toutes parts, canalisée, descendre en rigoles de la montagne pour se répandre dans la campagne et dans la ville. L'eau donne tout ici, la vie et la mort; nous aurions hélas^ à côté de ses bienfaits, à compter aussi ses méfaits : ils sont nombreux.
A gauche de la voie, vers Touest, la montagne s'étend à quelques kilomètres. A droite, c'est la plaine. Les céréales sont toutes recueilUes déjà ; on ne voit plus que les restes des champs de maïs et les labours préparés pour les blés, dont les semailles ne sont pas terminées. Ces champs sont divisés par des haies de citronniers et d'orangers, dont les fruits mûrs et dorés se voient partout, dans les vergers, autour des maisons. A chaque station, des femmes au teint chaud, aux grands yeux, à la démarche élégante, parlant le quichua, celte langue américaine préhistorique, vous offrent des pannerées d'oranges pour quelques centavos.
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Mais ce que Ton entrevoit partout, ce qui est une surprise, surtout pour l'esprit d'un Européen, toujours un peu épris d'exotique, ce sont les immenses plantations de canne à sucre. Ce qui n'en est pas une moins grande, ce sont les hautes cheminées, s'élevant, dans leur majesté d'obélisques, au milieu des champs, d'une nature très primitive, à peu près abandonnée à son exubérance spontanée.
Avant de quitter la voie ferrée, jetons un coup d'œil vers les vallées de Salta, qui se développent devant nous,*pays des grandes forêts, dont on pourra prochainement exploiter les richesses, encore aujourd'hui hors de portée de l'homme. L'ébénistorie et la tannerie y découvrent des éléments inconnus, qui régénéreront ces industries, que le bûcheron jette bas pour alimenter le foyer des chaudières des usines h sucre. Ces régions seront, prochainement, mais ne sont pas encore reliées par le chemin de fer; les voyages par charrettes ont conservé l'importance qu'ils avaient autrefois : elles sont attelées de mules et desservent encore tout le trafic de la Bolivie, qui se fait par cette frontière argentine.
Tucuman a une histoire antérieure h la conquête espagnole. Elle était déjà, auparavant, un pays régi par des lois quichuas, qui dénotaient une civilisation beaucoup moins primitive que celle des autres régions américaines; depuis la conquête, elle a une histoire fort brillante. C'est aux portes de sa capitale que, le 24 septembre 1812, le général Belgrano, qui devait garder dans l'histoire le premier rang parmi les héros de l'indépendance sud-américaine, livra bataille au général espagnol Pio Tristan, et, avec mille hommes recrutés de-ci de-là, battit les trois mille soldats exercés et parfaitement armés de celui-ci.
(Vest encore à Tucuman que fut réuni le Congrès qui déclara
le pays indépeudant de la domination espagnole; que fut juré le grand acte de libération, longuement discuté et rédigé par des prêtres et des avocats, alors que, depuis six ans, par la volonté du peuple, l'indépendance sud-américaine était un fait accompli (9 juillet 1816).
Ces souvenirs ne tiennent pas beaucoup de place dans la ville : seulement une colonne au centre, et la porte conservée d'une maison dans laquelle ce dernier grand acte s est accompli.
Pour le touriste, il y a, à Tucuman, d'autres spectacles à contempler sans sortir de la ville. Le massif de TAconquija, qui domine la ville de ses neiges étemelles, n'est pas le moins imposant. Le tronc principal, couronné de pics neigeux, occupe vingt-huit lieues métriques. On trouve la glace jusqu'au solstice d^été, dans quelques replis, an*osés de cours d'eau échappés des roches : la glace, fendue à la hache, est apportée en ville, dans de petits barils, à dos de mule. Du tronc principal de TAconquija partent diverses chaînes, dirigées toutes dans le sens de la Cordillère, formant la chaîne de Tucuman, qui se prolonge depuis Catamarca jusqu'à Salla.
Sauf ce panorama merveilleux, la ville n'offre aucune particularité. Au centre, autour de la place, se développent quelques rues, se coupant à angle droit, comme dans toutes les villes hispano-américaines. L'église occupe une partie d'un des côtés; le Cabildo et les Tribunaux, l'autre; c'est toujours le même aspect et la même disposition, tant et si bien qu'à revoir les vues d'une de ces places de villes — qu'elles soient chiliennes, mexicaines ou argentines, — on ne sait jamais laquelle on a sous les yeux.
A Tucuman, la colonie française est nombreuse et intéressante; elle garde le souvenir d'Amédée Jacques, le philo-
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sophe, exilé en 1832, qui y créa un collège, avant de réorganiser celui de Buenos-Aires, où il mourut, en 1865.
C'est aussi un de nos compatriotes, M. Groussac, qui a écrit rhistoire de Tucuman, et fait la description économique et sociale du pays. C'est à Tucuman enfin que nous avons trouvé le plus patriote et le plus actif de nos agents consulaires, le docteur Brûland, qui, établi depuis quarante ans dans le pays, serait le plus riche citoyen du lieu, s'il n'avail pas toujours, en pratiquant la médecine, professé qu'elle doit être charitable avant d'être lucrative.
Enfin, auprès de Tucuman, nous trouverons, sous pavillon français, lusine à sucre la plus prospère, celle de M. HilereL Il nous suffira de la visiter et de la décrire, pour connaître et faire connaître la grande industrie locale.
L'usine est située à sept lieues de Tucuman. Nous pourrions, pour y parvenir, reprendre le chemin de fer jusqu'à la station de Lules, mais le voyage en voiture offre plus de pittoresque.
A peine sortis de la ville, laissant derrière nous ses jardins d'orangers touffus, nous prenons, pour ne les plus^ quitter, les chemins ombreux, que nous retrouverons partout dans la région, encaissés entre deux haies épaisses, composées de variétés si nombreuses d'arbres, d'arbustes, do ronces et de cactées, qu'il serait difficile de les énumérer et impossible de passer au travers.
Derrière ces enceintes, dans certains endroits, les dépassant de leurs rameaux élevés, s'étendent des plantations de canne.
La canne de Tucuman est, dit-on, originaire du pays; les conquérants l'ont trouvée là ; d'autres disent qu'elle fut importée. Quoi qu'il en soit de son histoire, elle n'est devenue
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l'objet d'une culture, que depuis, à peine, cinquante ans ; il y en a dix que l'industrie sucrière a commencé à prendre quelque développement; cela remonte à l'inauguration, en 1876, de ce long chemin de fer, à voie étroite, qui a permis d'apporter là les premiers appareils, fournis par la maison Cail, à quelques planteurs assez riches déjà pour que le crédit consentît à les aider. Ils doivent leur fortune, aujourd'hui décuplée et solidement assise, aux merveilleuses inventions de nos compatriotes, qui, en passant par la célèbre usine de construction du quai de Grenelle, ont civilisé cette région, l'ont élevée, du rang de contrée pittoresque, à celui de pays producteur et exportateur.
Le long de la route, il nous est facile de noter que ce pays, s'il peut contenir d'autres richesses naturelles, se prêter à d'autres cultures que celle de la canne, vit exclusivement de la canne à sucre.
A la porte de chaque chaumière, on trouve des amoncellements de ce roseau sucré, tiges violettes, rayées ou blanches, suivant qu'elles appartiennent à l'une des trois variétés les plus cultivées'; des feuillages, provenant des cannes dépouillées, sont entassés pour servir d'alimentation au bétail.
De tous côtés, de longues files de charrettes portent, d'une plantation à une usine, les cannes coupées, mises à nu, déjà prêtes à passer sous le moulin. Six ou huit charrettes se suivent, traînées par des bœufs; le conducteur est assis sur le joug des deux derniers, et garde, auprès de lui, sou long aiguillon, que, de temps en temps, il relève pour activer la marche; mais ses mains ne sont pas inactives : l'une tient une canne à sucre, l'autre un grand coutelas, plus grand et plus large que tous les couteaux de cuisine connus, et qui est, ici, l'instrument agricole par excellence.
Tout le monde le porte. Il sert à couper la canne au pied, à la parer pour le moulin, à l'épointer; il sert surtout,
ÊttAP. m. - LES KÉGlOî^â DE GANNE A 9UGIIÉ 4âS
pendant le travail, auxnloissotineui'â, aux Ghari*etiei*8 pendant Uût voyâgfô, Aux feninles, pendant leurs longs ïdiâirâ, ailx enfants toute la journée, à éplucher et couper la canne, que tous, sans exception, sucent constamment. C'est là ce que fait le charretier peu pressé. En tête du convoi, pour diriger les bœufs, un enfant à cheval ou une femme ouvre la marche; eux aussi, tiennent toujours d'une main une canne, de Tautre le grand coutelad.
Nous longeons Aéû plantations : elles ne se ressemblent pas toutes. Ici la canne n'a pas deusL pieds de haut; Therbô qui pousse au milieu Tétouffe et a empêché sa croissance. Le planteur, nous dit-on, est mort, au printemps, la plantation, n'ayant pas été sarclée, n*a pas prospéré; la récolte de Tannée est perdue, le plant lui-même est compromis, et, probablement, ne donnera plus rien il faudra le refaire.
G est une culture fort simple que celle de la canne ; comme tous les roseaux, il lui suffit d'un peu de terre et d'humidité pour végéter; mais, comme elle est plus exigeante que le roseau, parce qu'elle veut produire plus, il faut lui préparer le sol par un profond labour, lui creuser un large sillon et, quand on a couché dans le fond les tiges, dont les nœuds, en se développant, deviendront hautes pousses, il faut lui donner une large irrigation, lâcher les écluses de rigoles, la couvrir d'eau; elle pousse, alors, avec force, non pas assez vite pour que les mauvaises herbes, dont le sol contient toujours une ample provision prête à germer, ne la dépassent.
Il faut alors sarcler, dégager la tige, qui s'élève vite, s'épaissit et, maîtresse de toutes ses rivales, les étouffe sous son épaisse et haute frondaison. Les champs de cannes prennent, enfin, l'aspect touffu et verdoyant qu'ils conserveront jusqu'à l'automne, où le couteau du moissonneur les jettera bas une à une.
Ces champs ne changent pas de ton, conioie les blé^ ;
426 LIVRE Vm. - L*INDUSTRIE AGRICOLE
la canne, en mûrissant, ne jaunit pas; c'est seulement sous l'influence des gelées de juin ou de juillet qu'elle jaunit el prend un aspect de grand roseau desséché.
Le planteur et Tusinier redoutent-ils cette gelée qui dessèche la tige? Les uns disent oui, les autres non. A la vérité, ce ne sont guère que les feuilles hautes, et non pas les canaux de sève sucrée, qui sont atteints ; l'écorce même peut geler, sans que la sève en souffre; en ce cas, il y a, dit-on, cet avantage, pour l'usinier, que la gelée retarde la végétation, toujours prête à reprendre au moindre rayon de soleil, et peut prolonger jusqu'aux premières chaleurs du printemps sa récolte, qu'il devrait interrompre si la végétation se hâtait.
Il faut que cette récolte soit active et vite faite, en cent jours au maximum; elle ne peut guère commencer avant le lo mai, pour attendre la maturité complète, et doit être terminée le IS septembre.
Elle bat son plein en juin : déjà de vastes plantations sont dépouillées, le bétail s'y engraisse de tous les détritus sucrés laissés sur le sol ; d'autres sont vertes encore ; d'autres, voisines des premières, séparées par une simple haie, ont souffert de la gelée et jauni. Les pics neigeux, singulier contraste, dominent cette vallée, envahie par les travailleurs, occupés à une récolte, permise seulement dans les pays chauds; souvent, le matin, on constate plusieurs degrés au-dessous de zéro ; il est vrai qu'avant dix heures et jusqu'à l'heure hâtive de son coucher le soleil est chaud et dissipe l'engourdissement de la nature.
L'usine de Lulesest adossée à la montagne^ auprès de celle de MM. Nougues, Français, eux aussi, d'origine, mais nés dans le pays. Ces deux grands établissements, celui de
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M. Etchecopar et celui de M. Dubourg, sont les seuls appartenant à des Français; ils peuvent être rangés parmi les plus importants ; les Anglais et les Allemands n'en ont créé aucun.
Ajoutons que, malgré ce nombre relativement petit d'usines françaises, figurant parmi les trente-huit que compte la région de Tucuman, cette industrie est vraiment française si Ton considère ses moyens d'action et le personnel qui la dirige. Partout nous trouvons des appareils fournis par les anciens établissements Cail, qui tiennent le premier rang, par l'usine de Fives-Lille, celle de Savalle, de Mariole frères et l'ancienne société Lecoinle et Villette, de Saint- Quentin. Quant au personnel de direction, le meilleur est fourni par notre École Centrale et nos écoles des Arts et Métiers de Châlons et d'Aix. Nous avons trouvé partout des ingénieurs, ou des contremaîtres, devenus ingénieurs par la pratique, qui rendent à Tindustrie sucrière en services très productifs les 15 ou 20,000 francs de traitement annuel qu'ils reçoivent.
Disons, à ce sujet, combien nous avons noté avec intérêt les succès nombreux des élèves de nos écoles françaises d'Arts et Métiers. Ces écoles, de création si nouvelle en France, où elles ont à peine vingt ans et datent du ministère fécond de M Duruy, ont déjà rempli l'Amérique de sujets distingués. Ils ont répandu, là-bas, les leçons théoriques et pratiques, qu'ils ont reçues, qui en ont fait, dans des pays neufs, où l'ingénieur doit souvent mettre la main à la pâte, des directeurs précieux : aussi sont-ils estimés à un haut prix, et obtiennent-ils la rémunération élevée qu'ils méritent.
L'usine française que nous allons visiter a été créée de toutes
pièces sur remplacement d'une plantation de sucre, abaudonnée depuis le siècle dernier, ayant appartenu aux jésuites. Son fondateur, M. Hileret, est un homme de trentecinq ans, il est venu du Poitou, il y a douze ans environ, s'est trouvé dans le pays, au moment où Ton construisait la voie ferrée et a entrepris la construction d une section. Il y gagna un modeste capital d'environ 60,000 francs, qu'il augmonta d'une somme égale, fournie par un autre compatriote devenu son associé, M. Dermît. Avec ce capital, ils obtinrent de la Société Fives-Lille la fourniture des appareils nécessaires. Tout marcha à souhait, les années furent prospères ; aujourd'hui M. Hileret fabrique un million cinq cent mille kilogrammes de sucre pendant les trois mois de travail; il l'expédie en sacs marqués à son nom, titre suffisant poui qu'ils obtiennent un prix supérieur de dix pour cent à celui de ses rivaux.
Il y a deux ans que M. Hileret a racheté pour 750,000 fr. avec la part de son associé; il estime, aujourd'hui, à trois millions la valeur de sa propriété. Yoilà 60,000 francs et dix ans de labeur bien employés et un exemple assez encourageant pour nos compatriotes, qui, dit la légende, ne sont pas colonisateurs !
La fabrique présente un grand spectacle au milieu de l'agitation qui est de saison. Le personnel est composé de près de trois cents personnes : majordome, maître de sucre, mécaniciens, distillateurs, conducteurs de machines, chauffeurs, contremaîtres et ouvriers.
Autour du conducteur de canne, sur lequel elle se charge et s'épand, pour parvenir automatiquement au moulin, quarante charrettes traînées par cent vingt mules et quatrevingts bœufs apportent et déchargent constamment la canne, provenant des cinquante hectares plantés, pendant que d'autres en charroient des plantations voisines, et passent sur la balance à palier, qui constate et inscrit leur poids.
CIIAP. ni. — LES REGIONS DE CANNE A SUCRE 429
Tandis que des hommes recueillent la canne, la rangent sur le conducteur qui marche et la mène au moulin, où un autre conducteur reprend la bagasse pour la pousser dehors, les charrettes font le tour de l'usine et vont recueillir cette bagasse pour la porter sur une esplanade voisine, où des hommes retendent au soleil; séchée, elle sera reprise et portée aux foyers pour servir de combustible.
Devons-nous entreprendre ici la description d'une usine à sucre, montrer le jus sortant à flots de la canne pressée, recueilli dans un récipient, élevé au moyen de pompes, passant à la cuisson, à Tévaporation, dans des appareils à triple effet, d'où il sort granulé, mais noir, de là aux turbines, qui, par leur agitation centrifuge, blanchissent et sèchent cette matière, si ingénieusement extraite, il y a quelques heures, à l'état liquide, dégagée peu à peu de ses impuretés et transformée en cristaux.
On comprend l'étonnement des usiniers créoles qui, sans aucune étude préalable, ont vu arriver, chez eux, ces appareils achetés par eux et les ont vus fonctionner. Ils ont quelque propension à se croire des inventeurs et des créateurs, et réclament de leurs contemporains une admiration, qui n'est due qu'aux ingénieurs, qui leur ont fourni, de toutes pièces, les appareils si compliqués et si simples de cette magnifique industrie.
Ce qui est vraiment inattendu, c'est Tétrangeté du personnel employé dans la fabrication. Non seulement les manœuvres, mais ceux qui surveillent les appareils les plus compliqués^ sont de simples Indiens, qui, naturellement, n'ont aucune notion de ce que peut être une chaudière, la vapeur ou le vide, un moteur ou une turbine, qui sont là, remplissant, vidant, alimentant les foyers, surveillant l'évaporation, turbinant, comme s'ils comprenaient; il suffit de leur donner un mot d'ordre : « Tu vois bien cette horloge,
dit-on au chauffeur, en lui montrant un manomètre : si laiguille va de ce côté, tu charges, si elle va de l'autre, tu ne charges plus. » Le brave Indien fait ce qu'on lui dit, et les chaudières ne sautent pas : c'est ainsi que deux ou trois hommes instruits, sortis de nos écoles, suffisent à mener un établissement de cette importance, qui, pendant trois mois, n'arrête ni jour ni nuit, qui emploie Télectricité pour son éclairage, dont les appareils de fabrication résument toutes les notions des connaissances humaines en chimie, en physique, en mécanique.
Est-il besoin de dire que l'heureux créateur de cette grande industrie a édifié, auprès de l'usine, une belle habitation sur le modèle d'un château du Poitou, qui sert de cadre à une opulente existence? Le parc, le jardin potager sont uniques dans le pays; ils servent à démontrer qu'avec du soin et, il faut \p dire, beaucoup d'argent on peut ici obtenudu sol tout ce qui fait l'agrément de l'existence. Nous sommes encore en hiver, pendant que, dans un coin, un régime de bananes s'essaye à mûrir, déjà les pêches et les cerises sont nouées, les melons en fleur, sous leurs châssis, les aspergières et les fraisiers continuent à donner leurs produits, comme ils le font, sans se lasser, toute l'année.
Une question cependant me préoccupait, qui avait bien l'intérêt qu'elle me semblait avoir. Songeant au spectacle que m'avaient donné, depuis que je parcourais cette région, tous les habitants, hommes, femmes ou enfants, employés dans les cultures de cannes, chacun, tout le jour, le couteau d'une main, taillant la canne et la suçant, je demandais si l'on avait fait le compte de ce que pouvait coûter ce gaspillage.
« Je Tai fait, me dit le propriétaire de l'usine ; c'est un mal capital contre lequel je lutte. J'ai constaté que chaque homme en moyenne, tout en travaillant, découpe pour son usage et suce neuf cannes; chacune pèse cinq livres en moyenne, cela fait près de cinquante livres par homme, par jour, et, pour trois cents travailleurs, pendant cent jours de travail, en chiffres ronds, cinq cent mille kilos de canne, ou la valeur de cinq cents charrettes en poids; la production d'un hectare étant de cinquante mille kilos, cela détruit celle de dix hectares, qui, réduite en sucre, à raison de six pour cent de son poids total, donnerait trente mille kilos de sucre. C'est une dépense de 20,000 francs, au moins, imposée annuellement au patron par le gaspillage, absolument en pure perte. Le jus de la canne ne soutient pas le travailleur; cette mastication continue trompe son estomac, trouble l'appareil digestif, nous préférerions de beaucoup donner en viande la même valeur : nous aurions au moins une production de force chez ces êtres débiles que le moindre trouble climatérique frappe, victimes préparées. »
Nous ne nous étions pas trompés. Il a vraiment là une réforme à faire.
Le recrutement de ces travailleurs se fait tous les ans. Ils n'habitent pas la plantation, où seulement quelques-uns passent Tété, pour le sarclage et les divers travaux de culture.
A l'automne il en arrive de tous côtés, quelquefois de très loin, non pas isolément, mais par troupes, sortes de tribus, réunies et embauchées par des capataceSy contremaîtres chargés par l'usinier ou le planteur de les louer pour son compte.
Ces contrats sont compliqués de conditions spéciales qui remontent au temps des capitaineries espagnoles, du régime des ericomiendas^ qui tenait de l'esclavage et du travail libre ; ils sont restés ce qu'ils étaient.
Le travailleur, en se louant pour la saison, reçoit des mains du capataz une avance de trois ou quatre mois de salaire; il appartient, dès lors, à l'entrepreneur, pour le compte duquel il a reçu l'avance, et ne peut le quitter que trois mois après lui avoir remboursé son avance ; s'il se sauve, la police est lancée à ses trousses, il est ramené, mis aux fers, dès lors surveillé. Ces avances sont souvent très lourdes pour les propriétaires, qui n'y emploient pas moins de 100,000 francs à chaque saison, et doivent, chaque année, porter, à la page noire du compte de profits et pertes, une grosse somme, mais ils aiment mieux encore courir ces risques que de s'exposer à celui des grèves ou des abandons individuels du travail, si nuisibles à une industrie qui ne souffre pas d'arrêt.
Ces groupes de travailleurs, d'où qu'ils viennent, amènent, avec eux, leurs femmes et leurs enfants sans oublier leurs guitares. On les voit passer en longues files indiennes, à cheval, le long des routes, au commencement de mai. Ils se rendent auprès de l'usine où ils sont loués, et se préparent à former là un vaste campement de famille.
Le patron fournit la place pour bâtir le rancho^ les quelques bois qui soutiendront le chaume, et la paille qui le formera; mais c'est à ceux qui l'habiteront qu'échoit le soin de découper les bois, de réunir les herbes sèches, les tiges de maïs qui formeront les parois et le toit. Le maître concède deux jours, payés par lui, pour tout ce travail. Les hommes s'aident entre eux, et, en quelques heures, les groupes de chaumières se dressent.
Chez ces peuples, la femme ne fait rien. Toute femme qui estpropriété d'un homme, mari, ce qui est rare, galant, ce qui est fréquent, vit du travail du mâle et se borne à préparer les aliments et à garder la maison. Aussi, dans les villes, a4-on de grandes difficultés à obtenir du sexe faible les travaux, qu'ordinairement il se réserve. On ne peut cependant pas,
parce qu'on a besoin d'une blanchisseuse, lui demander sa main avec le battoir !
Comment on vit dans ces campements, cela n'est pas à peindre : il y a là une liberté de mœurs, qu'il vaut mieux ignorer, aussi ime absence de mobilier qui dispense de toute description. Devant la porte est le feu éternel, que l'on trouve partout dans l'Amérique du Sud, auprès duquel sommeille une bouilloire, toute prête à fournir, à toute heure du jour, l'infusion de la yerba mate.
Le matin les femmes se rendent à l'usine, où l'économe fait la distribution des aliments en nature, de la viande à peu près à discrétion, de la farine de manioc, du maïs en grains. Jamais le menu ne change. Un nombre de bœufs suffisant, tués et dépecés, chaque jour, coupés en morceaux, sans distinction de catégories, est ainsi distribué ; chacun a sa part, l'emporte, toutes la cuisinent de la même manière. Le plat, composé de viande cuite et de maïs, forme le mets indigène, le locro, nourriture fade, peu engageante, qu'il faut assaisonner d'un vigoureux appétit. A midi et à cinq heures, les travailleurs le trouvent auprès de leur masure; c'est lui, c'est cette habitude qui crée et resserre les liens de la famille, dont le vrai centre est dans l'estomac.
Cependant tous ces êtres sont loin d'être esclaves de leurs estomacs. Cette alimentation, si frugale qu'elle soit, ils ne la trouvent pas toute l'année, mais seulement à la saison du travail ; chez eux, un chez eux que l'on peut essayer de se figurer, ils ne peuvent tromper la disette que par les gousses sylvestres du caroubier.
Aussi les épidémies frappent ces pauvres déshérités avec une vigueur inconnue ailleurs. Depuis la conquête, le contact des Européens ne leur a pas plus réussi qu'aux autres habitants de l'Amérique. C'est un fait avéré que les Européens, trempés par une longue sélection, résistent à des maladies endémiques, dès longtemps acclimatées dans le vieux monde, qui,
43i LIVRE VUI. — LINDUSTHIK AGRICOLE
Iransporlées dans le nouveau, ont trouvé chez les peuples peu vigoureux de celle contrée un terrain de culture trop bien préparé, où toutes se sont développées, comme la petite vérole, par exemple, ou le choléra, qui ne laisse pas homme debout, là même où les Européens, que Ton pourrait croire exposés à la misère physiologique de Tacclimatement, résistent fort bien.
C'est cependant avec ce pauvre outillage humain que trentehuit usines à sucre, aux appareils perfectionnés, produisent, annuellement, trente millions de kilos de sucre^ c'esl-à-dire la moitié de la consommation de la République Argentine, et, — fait à peu près unique en ce moment dans le monde, — peuvent, en raison même de Timporlance de ce marché, ouvert à leurs produits, où ils tiennent en échec l'importation européenne, tout en lui faisant encore sa part, vendre à un prix rémunérateur.
Toutes les usines que nous pourrions visiter nous offriraient le même spectacle. Elle sont au nombre de 50, produisent actuellement 50 millions de kilos de sucre. Partout la vie, l'aspect des bâtimenls et des hautes cheminées, sont identiques. A côté des usines, qui possèdent une surface plantée, plus ou moins vaste, existent de nombreux planteurs occupant environ 16,000 hectares; ils ne fabriquent pas et vendent leurs cannes à l'usine. Le métier est bon. On en a vu retrouver, à la fin de l'année, trois fois le capital employé dans leiu^s cultures, à l'achat de la terre et à la plantation de canne, dont la durée ordinaire est de vingt-cinq ans. Les dépenses faites pouvaient se calculer à deux cent quarante piastres^ soit douze cents francs par hectare ; pour le prix d'achat, cinq cents francs ; deux cents francs pour la plantation ; cinq cents pour les soins de culture et les frais de récolte.
Aujourd'hui le prix a un peu baissé, les plantations s'étanl multipliées et le nombre des usines étant resté stationnaire ;
CHAR m. - LES RÉGIONS DE CANNE A SUCRE 435
mais les frais d'installation sont faits, le prix d'achat payé, il reste aux planteurs un produit de 9S0 francs, basé sur une récolte de cinquante mille kilos de canne par hectare, vendus 19 francs les mille kilos, soit un produit net de 450 francs par hectare.
Aussi tout dans le pays et la Province progresse-t-il rapidement : Taisance est générale, les grandes fortunes nombreuses. Les magasins de détail de Tucuman deviennent, peu à peu, aussi brillants qu'à Buenos-Aires ; le commerce y prend un développement considérable, ce qui n'est pas sans surprendre, si l'on calcule que ce qui vaut un à Paris ou à Londres, vaut deux à Buenos-Aircs et Irois à Tucuman.
La société tucumanaise n'a cependant pas encore adopté les mœurs modernes; elle est très casernée chez elle, tt reçoit peu. Ce n'est qu'au théâtre, rarement, qu'on la rencontre, ou à l'église.
Le théâtre, où il faut porter sa chaise et payer cher la place qu'elle occupe, ne semble pas l'attirer beaucoup. La société ne daigne pas se déranger; les beautés tucumandises, qui ont leur juste célébrité, sont à peu près absentes; à peine quelques-unes émergent-elles des loges ; quant aux cholas, ces grisettes de Tucuman, dont on conte des merveilles, sans doute ce plaisir est d'un prix trop élevé pour la bourse de leurs galants, elles y sont rares.
C'est à l'église que Ton peut passer la revue de la société féminine. A l'heure de la grand'messe, toutes arrivent, suivies d'une petite servante de couleur, china ou mulâtresse, portant sur le bras un tapis de prière, comme si elles se rendaient à la mosquée. Cet usage, disparu de Buenos- Aires, s'est conservé dans les provinces. Dans la nef, pas de chaises; on étend le tapis et l'on s'accroupit, demi-assise.
demî-agcnouillée, dans une pose élégamment nonchalante, et l'on joue de Téventail, toutes ensemble, toutes avec une grâce différente. La haute société arbore les chapeaux de Paris, qui sont toujours luxueux, pas toujours d'un genre discret. C'est un tort de renoncer k cette gracieuse coiffure, faite d'une petite mante de soie de Chine, que Ton pose en mantille sur la tête; toutes les couleurs du crêpe de Chine et des broderies, qui les ornent, se jouent, sous la lumière, tamisée par les vitraux, ensemble d'un gracieux pittoresque ; les chapeaux de Paris font tache et couronnent très mal une femme nonchalante à demi couchée sur son tapis de prière.
La société de Tucuman, comme, en général, celle des grandes villes de provinces de Tintérieur, présente le spectacle, oublié sur le littoral, des villes coloniales du siècle dernier. A côté de la société riche ou bourgeoise, autour et au-dessous d'elle, on trouve, en nombre considérable, Tancionue population indienne, les métis indolents, au sang pauvre, vivant misérablement dans la haine ou l'ignorance du travail. On les trouve partout, dès l'aube, alignés le long de leurs tristes demeures. Toutes les portes en sont garnies, à l'heure matinale : files de femmes, de filles et d*enfanis debout, le corps couvert d'une mauvaise robe, les pieds nus, sur la tête un châle de laine invariablement noir, qui se rejette sur l'épaule, sous lequel les bras et les mains se cachent frileusement et paresseusement; l'été, la femme se repose à cause de la chaleur, l'hiver, elle ne se meut pas pour ne pas retirer ses mains de dessous son châle.
Cependant l'immigration européenne fera bien de ne se porter qu'avec mesure vers cette région sucrière ; ses habitants, s'ils sont paresseux, ont cet autre vice de se contenter de trop peu de chose pour que la main-d'œuvre européenne ne paraisse pas trop chère.
Les Européens ne peuvent, ici, s'employer qu'en qualité
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d artisans ou de conducteurs de travaux, comme ils le sont déjà dans les usines.
De Tucuman à Santiago del Eslero il y a, en ligne directe, trente-cinq lieues de poste. Autrefois en diligence on les faisait en quinze heures : le chemin de fer a changé tout cela ; il faut aujourd'hui, par cette voie rapide, trente-six heures pour toucher au but ! C'est ce que Ton appelle un progrès.
Donc, parti à six heures du matin, on arrive à Santiago le lendemain à cinq heures du soir. Il faut en effet, par une combinaison heureuse, prendre le train quotidien de marchandises jusqu'à la station Prias, soit dix heures de route, puis dîner et coucher à Prias pour attendre le train qui tous les deux jours part pour Santiago. De Tucuman à Prias, la route nous est déjà connue, elle traverse les riches plaines cultivées, laissant à droite et à gauche toutes les usines et les plantations, qui n'ont plus de secrets pour nous, ensuite, passe le pont qui sépare cette Province de sa voisine, pour rentrer dans la forêt et ne plus la quitter.
Prias est en pleine forêt. Il fait jour encore quand on j arrive et Ton peut visiter les scieries et les exploitations forestières.
Elles sont assez nombreuses et travaillent avec ardeur : la forêt fournit aux scies à vapeur le combustible et la matière ouvrable. Elles débitent des traverses de chemins de fer. Chaque tronc en fournit deux ; c'est merveille de voir la scie circulaire pénétrer dans ce bois dur comme du fer; sous son passage, le grain lisse du bois débité se révèle en veines de toutes couleurs, jaunes, rouges, vertes. L'essence la plus abondante est le quebracho, qui, sous le poli de la scie, prend l'aspect d'un acajou d'assez belle qualité.
Ces traverses, placées dans le sol, s y conserveront intactes pour les générations futures, et apparaîtront, après un siècle, à peine touchées par l'humidité : on n'en pourrait espérer autant des traverses de fer. Les bouts, les résidus, les branchages, servent à alimenter les foyers de locomotives.
Le quebracho Colorado a été déterminé pour une anacardiacée, sous le nom de loxopterigium lorentii. Son unique allié est l'espèce loxopterigium sagotii hoki, indigène dans la Guyane française. Il fournit un bois d'apect rougeâtre, d'une dureté exceptionnelle, d'où son nom de quebracho (quiebra hacha, brise hache), très droit, sans nœud, ayant de bonnes dimensions en grosseur, dépassant rarement huit mètres en longueur. Il offre une grande résistance, une durée presque illimitée. Sa densité est de 1,35. Pour les bois très vieux, elle descend à 1,27. C'est à l'absence des pores, bouchés par les matières incrustantes, qu'il doit son grand poids spécifique.
Son écorce renferme 6 à 8 pour 100 de tanin l'aubier — 3 4 — —
le cœur — i9 22 — . —
11 offre ce phénomène singulier d'élaborer, dans son écorce, du tanin, comme le chêne, le châtaignier et tant d'autres végétaux; d'en renfermer, comme eux, dans son aubier, mais, de plus, de l'emmagasiner à l'état de concrétion en quantité considérable, dans toute la partie centrale du bois. En même temps, il se produit, dans le liber de l'écorce, une gomme ayant les caractères de la gomme arabique, que l'on peut recueillir pure, en incisant l'écorce. Celle gomme va se concentrer aussi dans le cœur, se charge, dans le trajet, de tout le tanin produit, de façon que c'est du tanin gommé qui s'est emmagasiné dans la partie centrale de l'arbre. Comme le cœur du quebracho représente les deux tiers, et souvent les trois quarts de la totalité du bois, la quantité de tanin qui est renfermée dans cette
essence est considérable. Cette gomme joue, vis-à-vis du lanin, un rôle remarquable; elle Tenduit comme d'un vernis et empêche absolument son altération. La tannerie et d autres industries trouveront dans ce tanin un agent précieux.
La teinture y trouvera une matière colorante. Car ce tanin, dont la couleur est rouge brun, se colore en rouge vif par les acides, et prend des teintes variant du rouge au noir, avec les bases de certains sels, tels que ceux de fer. Sa gomme peut servir, en même temps, à fixer les couleurs sur les tissus de coton.
Son extraction, pouvant être faite par Teau, est des plus économiques. Depuis longtemps les tanneurs du pays emploient le bois, à Télat de sciure grossière, pour le tannage des cuirs. Sous Tcffct d'un climat propice et d^une action de combinaison de ce tanin très marquée, les peaux de bœuf sont tannées en sept à huit mois, et donnent des cuirs dont rimperméabililé indique la qualité. L'écueil que nos tanneurs d'Europe n'ont pas toujours su éviter, c'est de l'employer à trop haute dose. Il a l'inconvénient de colorer les peaux en rouge pâle, inconvénient bien peu grave, quand on songe à la petite proportion de cuirs qui ne sont pas livrés noircis à la consommation.
Le bois de quebracho offre une qualité précieuse, celle de se conserver indéfiniment dans le sol et dans l'eau douce ou salée. On trouve ce bois dans divers vestiges de travaux que firent les Jésuites, sur plusieurs points de ce pays, il y a plus d'un siècle; il est parfaitement sain et a acquis une dureté encore plus grande.
Les navires de cabotage des fleuves Parana et Uruguay, construits de ce bois, durent très longtemps.
Il est, en outre, employé, à Pexclusion de tout autre y comme traverses de la voie, par l'État, et par les Compagnies de chemins de fer delà République Argentine. Le chemin de fer de l'Ouest, à Buenos-Aires, n'est construit qup depuis
1857. Au bout de vingt-trois ans, on n'a pas encore pu établir la durée minimum de ce bois.
Le prix de revient de la traverse de quebracho est plus élevé que celui du chêne .
Mais la durée compense, au delà, l'élévation de prix et nous engagerions le gouvernement français à en faire l'essai sur les lignes qu'il exploite.
Ce qui, dans ce modeste centre de population future, est difficile à résoudre, c'est la question de l'eau. Elle n'existe pas à la surface ; les pluies sont rares. Il a fallu percer des puits : la nappe d'eau est peu abondante et s'épuise vite : alors on a foré le sous-sol, à la recherche de puits artésiens. A une profondeur de plusieurs centaines de mètres on a trouvé une nappe jaillissante, qui s'élève d'elle-même audessus de la première nappe, presque au niveau du soi. il suffit alors d'une pompe pour la faire monter à la hauteur des lèvres altérées des hommes.
Depuis lors, des maisons se construisent, des rues se tracent ; la spéculation s'empare des terrains; on parle de vente au mètre, là où hier on ne trouvait pas acheteur pour la lieue.
Il y a de Prias à Santiago cent soixante-douze kilomètres de voie ferrée, quelques stations, toutes au milieu des bois et toutes dépourvues d'eau. La locomotive traîne cinq ou six wagons-citernes ; à chaque arrêt, les femmes du lieu se groupent, munies des récipients les plus bizarres, pour recevoir, du haut du wagon, d'où on la jette, une eau échauffée par ce voyage au soleil, chargée d'impuretés, recueillies au passage, d'une couleur jaune ou brune, que ces malheureuses gens attendent et recueillent toute Tannée de cette source.
Avec les habitants, tous venus aux stations pour voir
passer le train, il se fait vite un échange de présentations entre gens lassés de solitude. Ce qui rapproche tout ce monde, c'est surtout un lien commun que Ton ne saurait soupçonner si puissant. Ce lien, c'est la passion générale, commune à toutes les classes, du combat de coqs. C'est une maladie, à côté de laquelle ceux qui ne sont pas initiés peuvent passer sans en entrevoir la gravité. Depuis Rosario, ce n'était encore que quelques voyageurs portant un coq sous le bras; à mesure que Ton avance, on ne voit plus de bras sans coq.
Un passager de distinction, possesseur d une usine à sucre, ancien gouverneur, à qui j'en fais la remarque, s'étonne de ma surprise et me confesse que, lui aussi, voyage avec deux coqs ; seulement il les a mis aux bagages.
« Mais quels coqs ! monsieur », et le voilà emballé sur leurs prodiges. Il m'initie à ce sport, m'apprend qu'aucun de ces gallinacés ne ressemble à un autre ; que le coq de combat a des mérites supérieurs au cheval de course, qu'il enrichit son maître (ou le ruine, mais peu importe) aussi sûrement que l'autre. Pour lui, qui est un passionné, rien ne vaut, naturellement, sa passion; il vit avec ses bêtes, les connaît si bien que, passant dans un village, il reconnut, sans le voir, à son chant entendu de loin, un coq qu'on lui avait volé depuis deux ans !
Sa passion l'entraîne: il veut absolument me montrer, séance tenante, un combat en pleine station. Il l'eût fait comme il le disait et embauchait son adversaire, mais chauffeurs et conducteurs avaient terminé le plantureux déjeuner que leur sert le buffet; le bois était chargé, chaque habitant avait sa ration d'eau sale, nous n'avions vraiment plus rien à faire qu'à partir, ce que l'on fit.
Il ne se le tint pas pour dit et il nous fallut en route assister à un petit combat au milieu du wagon, ce qui ne laissa
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pas que d'intéresser vivement tous nos compagnons de FOU te.
Les abords de la ville de Santiago ne sont pas aussi enchanteurs que ceux de Tucuman ; c'est que les irrigations y sont plus difficiles, que là, seulement, où passent les canaux la terre peut être utilisée et fertilisée. Nous n'apercevons aucune cheminée d'usine à sucre ; le pays n'en possède que sept, dont six perdues dans les bois. Une seule est posée le long de la voie, la plus importante, appartenant à un de nos compatriotes, M. Saint-Germès; nous y viendrons.
Les autres ne se signalent à nous que par les poteaux dont nous apercevons la ligne droite et qui portent les lils téléphoniques, les rejoignant toutes à la ville. Dans ce pays perdu, hier encore séparé du monde civilisé par deux cents kilomètres de forêts sans eau, le téléphone est d'un usage plus général qu'à Paris ; des usines, distantes de dix lieues, le posent, à leurs frais, et sont en communication constante avec leurs bureaux de ville. Cela peut-être méritait d'être noté.
Santiago est une capitale de Province, d'État; elle a son gouverneur, sa Chambre des députés, son Sénat, sa Constitution, ses passions politiques, sa police, sa milice, ^on cabildo, tout ce qui constitue le matériel d'un État ; il ne lui manque plus qu'une chose, la vie.
L'aura-t-elle un jour? Son sol pauvre ne lui promet pas même des destinées agricoles. Le seul élément de progrès qu'elle possède, c'est le rio Dulce, cours d'eau lent et plat, de plus d'un kilomètre de large, entrecoupé de bancs de sable n'ayant nulle part de profondeur, hors l'époque des crues.
La ville de Santiago ne se laisse pas deviner tant que l'on n'est pas parvenu au milieu de la place.
CriAP. ni - LES RÉGIONS DE CANNE A SUCRE 443
Je tombe au milieu d'un jour de fêle. Dans toutes les villes de la République, on chôme tous les saints, et le 29 juin, fête des deux apôtres, n'échappe pas à la loi générale. Personne ne se plaint d'être ruiné en fêtes; la paresse créole s'accommode de ces repos fréquents.
Pour nous, nous y gagnons d'assister à la réunion de la société locale sur la place, qui est, comme nous l'avons dit, en tout, semblable aux places des autres villes de la République; les mêmes monuments y affectent la mémo forme, le carré a la même étendue ; le luxe moderne y a introduit quelques arbres et, je crois, même une fontaine, en tous cas, un kiosque, où le régiment de ligne en garnison joue les jours de fête.
La société saisit cette occasion de se réunir. On attelle. Des voitures, d'un modèle un peu ancien, alternent leurs galops, dans les rues poudreuses et non pavées qui font le tour de la place, et que personne n'arrose dans un pays où l'eau, pour un peu, se vendrait à la drachme chez les pharmaciens. Cette promenade au galop est du dernier ton. Tout mortel fortuné, qui possède une voiture, manquerait à ses devoirs sociaux s'il ne l'exhibait là: aussi tous les exhibent-ils. Leurs heureux possesseurs, après deux ou trois tours, quand ils ont fait leur poussière, — dans le sens précis plutôt que propre du mot, — descendent et se mêlent à la foule, du reste peu compacte, de leurs impurs blasphémateurs. Ces derniers, qui ne peuvent faire briller que leur chapeau à haute forme, signe certain d'une grande extraction, se promènent de long en large, faisant la joie des nombreuses beautés qui sortent des vêpres et affluent, en rangs serrés, les yeux très ouverts.
La nuit vient vite en juin ; on tire trop tôt le rideau sur ce tour de persil exotique, qui n'est pas plus ridicule peutêtre que celui des Acacias.
Nous avons la bonne fortune de trouver rolfie gracieuse
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d'une hospitalité de grand industriel chez notre compatriote, M. Pierre Saint-Germès, propriétaire de la grande usine aperçue le long du chemin de fer. Il passe cette soirée de Saint-Pierre dans sa maison de ville et nous y convie.
Nous y rencontrons nombre de personnages, sénateurs, députés, ministres, dont la personne, sinon le rôle, a une aussi grande importance, ici, que celle de M. le Premier, à Londres. On cause beaucoup autour de cette table, si loin de tout, oîi les échos du vieux monde sont toujours arrivés très affaiblis, où Ton ne donne d'importance qu'aux querelles locales et aux prix plus ou moins élevés du bétail, de la terre et du sucre. Il y a, là, de grands propriétaires, qui possèdent cent lieues de terre, y élèvent difficilement deux cents têtes par lieue, soit une tête par dix hectares, c'est-à-dire dix et qumze fois moins que dans la Province de Buenos- Aires.
On s'occupe, aussi, beaucoup, du sucre, bien que ce soit un produit très nouveau du pays; mais nous' nous ajournons au lendemain pour parcourir la plantation de M. Saint- Germès.
Elle est éloignée de deux lieues de la ville, à laquelle elle est reliée naturellement par le téléphone. Une voiture nous y mène ; elle a vite fait de traverser les dernières rues ; le long des chemins qui les prolongent et que des haies épaisses barrent, c'est à peine si Ton rencontre quelques maisons échelonnées ; tous les terrains sont défrichés et ce n'est qu'au loin, encadrant le paysage, que l'on aperçoit la forêt, que nous avons traversée hier. Elle fait, à l'usine, où nous arrivons rapidement, un cadre pittoresque.
Celle-ci est des plus considérables. Elle est la première en date et en importance à Santiago. Disons-le encore, à la gloire de nos compatriotes de l'étranger, c'est à M. Saint-
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Germes que Santiago doit la création, même l'idée de la création de Tinduslrie sucrîère.
Il y a huit ans, on trouvait quelques tiges de canne à sucre dans les jardins de Santiago, personne ne s'occupait de cette culture, et ne songeait qu'elle pût devenir industrielle. L'exemple de Tucuman n'avait été d'aucune utilité. On supposait que cette Province voisine devait son succès à ses irrigations, que le pays de la sécheresse était, d'avance, déshérité.
M. Saint-Germes, qui, depuis des années, avait introduit à Santiago l'industrie de la minoterie, et, en offrant à la culture un débouché, déterminé les habitants à semer du blé, pensa, non sans raison, que la canne à sucre y prospérerait aussi bien qu'à Tucuman; il eut la témérité d'entreprendre cette culture nouvelle et la construction d'une petite usine.
Le succès fut tel, le nombre des planteurs augmenta si rapidement, qu'à côté de la petite usine, il fallut en construire une grande : ce qu'il fit. En ce moment, il élabore, du 15 mai au 1*' septembre, plus de deux millions de kilos de sucre, et, pendant le reste de Tannée, deux pipes d'alcool par jour. Des Anglais, qui voudraient acheter le tout, usines, plantations déjà faites, terrains défrichés, irrigations, et sept lieues de forêt, qui fournissent, à l'usine, le bois qu'elle consomme, parlent déjà d'un prix de 10 millions de francs ! Voilà ce que rapportent, en Amérique, l'intelligence et le travail de nos^ compatriotes !
Décrire le travail et l'usine, serait reprendre ce que nous avons vu déjà à Tucuman. Ce qu'un Français a réalisé à Tucuman, un autre Ta fait à Santiago. Des efforts du même ordre ont donné des résultats similaires.
Après la visite à cette usine, nous en avons voulu voir une autre, pour pouvoir comparer les résultats, obtenus par un créole, à ceux obtenus par nos compatriotes.
Pour nous y rendre, il nous a fallu passer à gué le rio Dulce, qui a plus d'un kilomètre de large, et traverser quatre lieues de forêt : promenade à cheval, en somme, fort agréable qui serait atroce faite en voiture, étant donnée la poussière que Ton soulève.
Cette région offre l'avantage qu'un canal d'irrigation la traverse, le long duquel, sous bois, sans même se donner la peine de défricher complètement, des colons s'échelonnent. Ils peuvent, à tour de rôle, emprunter Teau du canal, en couvrir leurs terres, produire des blés, du maïs, de la luzerne, presque à lombre de la forêt, dans d'étroites clairières ; d'autres, dans des recoins défrichés, produisent de la canne, qu'ils vendent à l'usine où nous allons. Peut-être, à première vue, avons-nous été sévères pour cette pauvre province. Un ruisseau suffit à nous montrer ce qu'elle peut produire, là où il coule ; sa fertilité est donc bien réelle, les arbres qui la couvrent en donnent la preuve, mais Teau seule pourra aider rhomme à faire sortir du sol les produits qui lui sont nécessaires et qui peuvent payer ses peines.
La plantation où nous arrivons et l'usine s'annoncent par une agglomération épaisse de huttes de chaume en désordre, la rancheria^ que l'on trouve à peu près partout, qui donne une triste idée de 1 état matériel et moral des pauvres travailleurs qui y vivent.
La plantation est fort belle et s'étend sur un front de deux lieues, sans grande profondeur; enveloppée par un double canal d'irrigation, elle élève ses tiges, au-dessus de la taille d'un homme. Le travail de la fabrication s'y fait, à peu près, comme partout, et, à peu près comme partout, c'est un directeur français qui la conduit.
Santiago, où je rentre, la journée faite, pour en partir le lendemain, oiïre peu d'attraits. Je dois dire cependant que j'y suis arrivé avec de nombreuses préventions contre son sol, son climat, lavcnir de sa population, et que je la quitte
les ayant perdues presque toutes. Cène sera jamais un cenlre social très actif, mais, avec le temps et Teau, un pays de production qui pourra soutenir la comparaison avec beaucoup d'autres.
Le retour se fait de Santiago à Rosario, de jour et de nuit, comme il s'est fait à Taller, à travers le même paysage rude. Brûlons la forêt, les salines, les stations et les buffets, les déjeuners et les dîners, terminés par Téternelle pâte de coing et le faux fromage de Tafi ; jetons un coup d œil d'ensemble sur Gordoba, brûlons la pampa, de nuit encore, en sleeping car,où Ton dort parfaitement et arrivons à Taube au Rosario, que nous n'avons fait que traverser à Taller.
Rosario est la seconde ville de la République Argentine. Serait-ce une raison pour s'y arrêter longtemps? On pourrait le croire à consulter les statistiques, si ici plus qu'ailleurs il ne fallait se méfier des statistiques; ce n'est pas qu'elles soient mensongères ; mais des tonnes et des mètres cubes, même accumulés par millions, ne sauraient suffire à faire le charme d'un séjour : il faut quelque chose de plus.
Rosario, que l'on y arrive par la ligne de Gordoba, qui nous amène, ou par celle de Buenos-Aires, ou par la voie fluviale du Parana, fait, de tous côtés, la même impression de ville très agitée par le trafic, et en plein développement : elle forme, en réalité, une sorte de triangle qui reçoit la vie par ses trois côtés.
A quatre-vingts Heues de l'embouchure du Parana, dans la Plata, à cent cinquante lieues de la mer, Rosario est un port, où les vapeurs transatlantiques abondent, où la navigation fluviale a sa station principale. Tête de ligne des voies ferrées, qui se dirigent vers les Andes et vers les limites
extrêmes de la République, Rosario sera avant peu le point (raboulissement de tout le commerce du Chili, du Pérou et de la Bolivie. Ajoutons, à cela, que c'est le centre des pays de cultures, le grenier à blé de l'Amérique du Sud.
Ce sont là de grandes destinées. Le présent suffit à donner au transit des charrettes une activité aussi grande que celle de Buenos-Aires, à la rive et à toutes les rues une agitation toute commerciale, qui en fait bien la sœur cadette de celle-ci.
Rosario se distingue des autres villes de la République par un trait de caractère qui lui est parliculier : elle est la seule ville importante de la République qui ne soit pas capitale d'un État.
Tout en étant aujourd'hui, la ville principale de la Province de Santa-Fé, elle n'en est pas la capitale, Santa-Fo, de création plus ancienne qu'elle, est une ville historique, Rosario une ville commerciale. A Santa-Fé, une société s'est constituée à l'époque coloniale, s'est développée peu à peu : les pouvoirs publics y ont toujours résidé. Rosario, comme ville commerciale, est quelque chose de particulier dans ce genre : c'est une ville succursale. Les grandes maisons, les grandes banques de Buenos-Aires ont, pour les nécessités de leur commerce, plus tard les grandes industries de l'intérieur ont, pour les nécessités de leur transit, créé à Rosario des succursales ; or, pour une succursale un employé suffit. L'heure du succès vient, l'employé gagne en importance, tous les employés, qui sont aussi venus, détachés en avantgarde, font comme lui. Cela constitue une agglomération, non une société ni une ville.
Il n'y a pas de société indigène : mais seulement des étrangers parlant toutes les langues. Qu'^n résulte-t-il? C'est que les réunions sociales et les lieux de réunion sont inconnus, quelques familles, qui sont venues, peu à peu, s'installer, ne suffisent pas à former un groupe, et, conséquence fatale, les employés de la première heure restent célibataires.
Rosario est, donc, une ville de célibataires, comme Cordoba est une ville de religieux. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de femmes dans la société très aristocratique de la première, mais elles sont plus ou moins béates ; cela ne veut pas dire non plus que, dans la société très démocratique de la seconde, il n'y ait pas de jeunes filles, qu'il ne s'y fasse pas, de loin en loin, des mariages, qu'il n'y naisse pas d'enfants, non : mais la femme et le salon qu*elle préside manquant, les célibataires, qui font masse, sont réduits, pour se donner rillusion d'une société, à se réunir le soir dans des cafés, où^ faute d'artistes de profession, ils font, eux-mêmes, de la musique d'amateurs, et tuent le temps comme ils peuvent.
Le jour, leurs occupations les absorbent. Importation, exportation, transit, cela suffit, paraît-il, à remplir la vie; quand on a passé le jour à étudier des échantillons de blé et de sucre, à communiquer ses impressions par le câble, à recevoir celles du monde entier, on peut se coucher content, 'dans le célibat.
Un jour, donc, dans cette ville d'affaires, pour qui n'y a pas d'affaires, est déjà long à passer. Il y a bien un théâtre, l'Olympo, aux vastes proportions, mais il est fermé le plus souvent; cependant, Sarah Bernhardt y a donné, en 1886, quelques représentations ; ce peuple de marchands a su payer de hauts prix les jouissances de l'art.
Ce que l'on paye aussi un prix élevé, dans ce coin prospère de la République, c'est la terre. Il y a dix ans encore, ce qui était hors de la Province de Buenos- Aires, même sa voisine, était négligé et sans valeur marchande : aujourd'hui, Santa- Fé occupe un rang, à peu près égal, à celui de cette voisine. C'est le pays des cultures, que nous avons décrit déjà. Le vapeur qui doit nous emmener vers les régions du Nord, du Chaco et des Missions, fait mugir sa sirène, hâtons-nous vers le rivage.
4iO LtVRE VIIl. - L'INDUSTRIE AGRICOLE
Nous n'en n'avons pas fini, avoc les régions qui produisent la canne à sucre.
Tuouman tient bien le premier rang, avec ses trenlc*huit usines répandues sur un petit territoire très fertile et très cultivé; Santiago, le second, avec huit usines, éparses sur un territoire plus vaste, moins arrosé et moins facilement cultivable. Mais cette industrie n'a pas encore pris possession du domaine, qui doit être le sien, elle ne fournit encore, à la consommation locale, que la moitié de ce qu'elle exige déjà, et bien qu'elle augmente, chaque année, sa production, elle ne dépasse pas encore la moitié d'une consommation, qui, chaque année, s'accroît plus vile encore.
Le temps est proche où d'autres régions pousseront avec activité la concurrence qu'elles ont entreprise, déjà, contre Tucuman et Santiago.
Pour prendre les choses au point où elles en sont aujourd'hui, disons que Tucuman conservera longtemps sa suprématie, parce qu'elle la doit surtout à leiïort, fait pour la lui assurer, jusqu'ici, par les capitaux et le crédit. Les trenle-huit usines représentent, au bas mot, une valeur de cent millions, dépensés depuis dix ans, qui, nécessairement, ont encouragé le planteur à augmenter chaque année leurs cultures.
A Santiago, reffort n a pas été aussi puissant ; de plus, le sol, moins arrosé, ne se prêtait pas, sans préparation, à la création de nombreuses usines : elle en possède huit, il semble que oe soit trop; déjà, quelques«unes, si elles ne sont pas fermées, n'en valent guère mieux.
Le grand obstacle au développement de cette industrie dans ces deux provinces, c'est moins le climat^ qui n*est pas^ tout à fait, celui qu'exige la canne à sucre, que le prix des transports.
CHA1I>. lit. - LES REGIONS DE OANNE A SUCRE m
Rappelons, en efTet, ce que nous avons dit déjà de Buenos* Aires, centre commercial et financier, h la fois contre de rayonnement et centre d'attraction. Les producteurs do sucre, qui poun*aient se dispenser d'aller si loin chercher un marché de consommation, ne peuvent éviter d'y rechercher les élé» ments de crédit, dont ils ont besoin; les crédits ouverts veulent être gagés et largement rétribués : les capitaux ne se contentent pas des intérêts qu'ils gagnent, régulièrement, par ce placement, ils veulent les grossir de commissions de consigna* tion, magasinage, vente, ducroire, etc., les capitalistes, pour se les assurer, exigent que les produits de la région sucriëre viennent aboutir dans leurs magasins, aussitôt la récolte faite, quille à leur faire entreprendre, de nouveau, un long voyage, par les mêmes voies, pour retrouver le consommateur.
C'est là ce qui impose au producteur un prélèvement ruineux. Il a toujours besoin d'avances, et il tombe toujours dans la même erreur, qui lui coûte, en transport seulement, quarante-trois centavos par arrobe de vingt-cinq livres, de Tucuman à Buenos-Aires, où cette arrobe de sucre se vend 2 piastres au maximum.
Ajoutons à cela le prix des transports payés depuis le littoral jusqu'à l'usine, pour tout le matériel, lors de son installation, et Ion comprendra contre quelles difficultés l'industrie sucrière des Provinces intérieures a à lutter, pourquoi elle est si peu prospère, malgré l'étendue du marché qui s'ouvre à son exploitation, et qu'elle ne peut encore satisfaire.
Un usinier de Santiago dei Eslero, nous démontrait, avec preuves à l'appui, qu'ayant entrepris la construction de son usine, avant que le chemin de fer eût relié la station Frias à Santiago, il avait dû charger son matériel, à cette station, sur des charrettes, pour lui faire faire le voyage de cent soixante-douze kilomètres qui séparent ces deux points. Il lui fallut, pour cela, acheter une troupe de cinq cents
m LIVRE VllI. — L'INDUSTRIE AiiRJCOLE
mules, autant de bœufs, construire des chariots spéciaux. employer six mois à ces transports, qui lui coulèrent, tout compte fait, depuis Rosario, port de débarquement, jusqu'à son usine, tout près de 100,000 piastres, doublant ainsi le prix d'achat.
Tous ceux qui ont construit à Tucuman, avant Tarrivée du chemin de fer, ont eu à solder les mêmes dépenses.
Aussi, la plupart des usiniers sont ils découragés et beau* coup lamentent leur grandeur, qui les attache si loin du rivage.
Par contre, les régions, bordant les grands fleuves, semblent-elles promises à un avenir plus facilement fécond : leur éloigfuement du centre financier n'est ni moindre, ni plus grand, mais le fleuve les rapproche.
C'est vers ces régions, dénommées, sur la rive occidentale du Parana, le Gran Chaco, sur la rive orientale, Province de Corrienles, et sur la rive supérieure du baut Fleuve, le Territoire des Missions, que seront, dans un avenir prochain, les vrais centres prospères de l'industrie suer i ère.
Le port du Rosario, où nous sommes, d où nous allons entreprendre la navigation, assez longue, qui nous mbnera vers ces contrées, témoigne déjà de leur activité,
11 y a dix ans, que des vapeurs transocéaniques le relient au Havre, à Liverpool, et à Glasgow. Une compa^^nie française, la première, celle des Chargeurs réunis, eut Tidée féconde de construire, pour les voyages directs, sans transbordement, une flotte spéciale, pouvant remonter les fleuves, jusqu'au point, que la nature indiquait comme le centre du transit, Rosario, situé à quatre-vingts lieues ile Tembouchure du Parana. dans Testuaire de la Plata, à cent soLvanle lieues de celle de la Plata, dans la mer.
Toutes les prévisions, depuis, ont été dépassées ; ce port fluvial du Rosario est encombré de steamers de fort tonnage ; sans faire une concurrence dangereuse à celui de Buenos- Aires, il en est déjà une succursale des plus importantes. Il ne lui manque, pour être un port au niveau de ses destinées, que la réalisation des projets de bassins et de digues, depuis longtemps promis et réclamés.
Devant la ville, le Parana, comme pour marquer le place de cette station, fait un coude : le bras principal a à peu près trois kilomèti'es de large, jusqu'à la première île; pour atteindre Tautre rive, qui est celle de la Province d'Entrerios, il faut la chercher à vingt lieues.
La plus importante des lignes de steamer qui remontent le fleuve est le Lloyd argentin, dont la flotte, importante, vient d'être absorbée par la grande Compagnie la Platense, qui, de française qu'elle était, est devenue écossaise, en 1886, et a pris, depuis, une importance imprévue de tout le monde, sous la direction de MM. A. Denny and C"* de Glasgow, qui étaient déjà les maîtres de la navigation du grand fleuve de Birmanie, Tlrraoudy.
Quelques-uns des steamers de cette Compagnie, le San- Martin^ par exemple, sont fort beaux, éclairés à la lumière électrique et aménagés pour rendre des plus agréables un voyage qui est une promenade.
On ne remonte pas le fleuve avec rapidité; à chaque escale, on perd beaucoup de temps. Le voyage est, il faut le confesser, monotone. Le fleuve est grand, vaste, les horizons sont sans limites ; c'est précisément ce qui donne à ses aspects une monotonie désespérante : les rives sont trop loin ; c'est seulement dans les moments, forts rares, où l'on en suit une, que le paysage, ayant un fond et un cadre, prend un relief qui le fdît admirer, en vous rappelant l'immensité majestueuse du cours d'eau.
Cette immensité, par elle-même, ne se laisse pas per-
ce voir; ce que Ton voit, ce sont des îles basses, couvertes souvent d'une maigre végétation, et des eaux plates. Ouï, Teau, ce fluide qui, d'après les physiciens, cherche toujours son niveau, qui ne saurait affecter d'autre aspect que celui d'une surface nivelée, l'eau a cependant plus ou moins de platitude et de relief. Ici, le relief manque, l'eau est vraiment plate. Quelquefois, le fleuve s'étend, c'est-à-dire que le bras, que l'on suit, cesse d'être borné par deux îles plus ou moins éloignées; il forme alors une plaine, ce que les marins appellent une cancha (une esplanade) immense : il semble que l'on entre dans un grand lac dont on distingue à peine les rives dans un lointain nébuleux. Les jours de vent, ces canchas sont très dangereuses, surtout pour les petites embarcations. De loin en loin, on rencontre des goélettes, qui donnent, alors, au paysage la vie qui lui manque; leur mâture est extraordinairement élevée, afin de dépasser les arbres, de recevoir tout le vent par-dessus les obstacles; elles ont, presque toujours, toutes voiles dehors, ce qui leur donne un port majestueux, et sur le paysage une valeur d autant plus grande que celui-ci est plus plat ; elles forment à la fois relief et point de vue, on les distingue facilement de plusieurs lieues, découpant sur le fond du ciel leur silhouette imposante ; elles portent des chargements de marchandises de provenance européenne, et descendent avec des bois, des cuirs ou des oranges, produits des pays du haut du fleuve.
A bord, l'entrain est grand. Ces tableaux, un peu gris, sont nouveaux pour les nombreux touristes des deux sexes. Tous les ftges semblent disposés à se divertir à l'unisson. Le salon se prête aux grandes réunions : la température est douce, les dispositions bonnes, le piano supportable; on commence par des chansons et Ton finit par des danses.
La cuisine est un mélange cosmopolite où l'huile espa-
gnole dore, sans les embaumer, des fritures italiennes, le tout, arrosé d'un \in, venu de Bordeaux, que l'émigration au delà des mers a légèrement aigri; mais le commandant est un homme charmant, qui comble d'œufs à la coque ceux que la cuisine, trop savante, effraye.
L'escale principale est la ville de Parana. Parana était, autrefois, la capitale de la République; elle est redevenue celle de la Province d'Entrerios. Elle a eu son heure de grandeur; son hisloire sociale tient dans ce fait, qu'aprfes avoir installé l'éclairage au gaz, elle y a renoncé, ce progrès lui paraissant en disproportion avec son importance diminuée.
Ce qu'elle n'a pas perdu, c'est son aspect pittoresque. Le pays accidenté présente, de tous côtés, des points de vue, d'autant plus agréables à noter, que, dans cette partie de l'Amérique du Sud, la platitude est la règle de la nature. Il y a même, à Parana, une végétation arborescente naturelle, ce qui suffit à la distinguer des régions pampéennes. La ville, bien qu'elle ait perdu sa gloire passée, semble à la veille d'en reconquérir une partie, en redevenant capitale de Province et tête de ligne du chemin de fer qui traversera l*Entre-Rios. Un tramway réunit le port à la ville, en suivant une chaussée prise sur la falaise.
Après avoir quitté Parana, la navigation suit plus constamment la rive occidentale Est, celle d'Entre-Rios; les stations sont sans importance, simples points d'échange de correspondances, jusqu'à ce que, passant les limites de cette Province, pour longer celle de Corrientes, on fasse escale devant quelques villes, que, du reste. Ton ne distingue pas, Bella-Vista et Goya.
C'est de celles-ci que partent, les steamers locaux qui traversent le fleuve et desservent l'autre rive, celle du Chaco, située à quatre lieues de là.
Les régions qui bordent les deux rives ne se ressemblent guère. La Province de Corrientes a une existence ancienne,
4r,6 LIVUK Vin. - L'INDUSTRIE Ar.RlCOLE
son climat est, à peu près, celui du Paraguay, la langue que Ton y parle est le guarani^ que les jésuites avaient classée comme langue universelle, parce qu'ils Tout trouvée dans toutes les parties centrales de TAmérique, où ils ont élabli des missions, jusqu'aux Antilles. Les indigènes, que les Espagnols trouvèrent là, avaient, déjà, quelques notions de culture, une grande douceur de mœurs : ils se mélangèrent, rapidement, avec eux ; il est, aujourd'hui, difficile de trouver une famille, qui ne compte pas dans ses ancêtres quelque Guarani. Nous retrouverons les restes de ce peuple aimable et doux en pénétrant dans les Missions.
Sur Taulre rive, c'est autre chose. Le Ghaco semble avoir été, avant la conquête, le pays de refuge de toutes les races insoumises, repoussées par les Espagnols et les colons ; la race qui domine est celle des Tobas, dont les ramifications s'étendent jusqu'en Bolivie, à travers d'immenses territoires. Leur dernier crime est le meurtre de notre compatriote, le docteur Grevaux, en 1882. Gette fin douloureuse d'un homme d'une énergie rare semble avoir augmenté, plutôt que diminué, l'ardeur des explorateurs. Deux Français, en ce moment, ont entrepris, chacun de son côté, avec leurs ressources personnelles, des explorations; l'un est M. de Brettes; l'autre, M. Thouar.
Ge que les Français entreprennent aussi, sur la rive, et avec un succès plus tangible, c'est la colonisation du littoral de cette contrée.
Une première colonie y fut créée, par une entreprise française, sur le rio de Oro, en 1876; elle ne réussit pas, malgré ses eiforts, ses capitaux et Fonergie des hommes qui la dirigeaient. Elle dévora cinq cent, mille francs ; mais elle montra la route; aujourd'hui, tout le littoral du Ghaco, depuis ce
point jusqu'aux limites argentines, à Formosa, en face de FAssomption du Paraguay, se couvre de plantations de canne; nos compatriotes y occupent un très bon rang.
L'usine à sucre et la plantation la plus importante ont été créées par deux Français, M. Andrieu et M. Barraud; elle est connue sous le nom de Colonie Ocampo, du nom de son propriétaire, M. Manuel Ocampo Samanès, qui a dépensé dix millions à tirer ce pays de la barbarie, à installer des familles européennes, des usines à sucre, des sucreries, des exploitations de bois, un chemin de fer, le premier village et la première église ; ce sont des usines françaises qui ont fourni ce matériel important.
Nous ne saurions passer si près de cette grande création sans nous y arrêter.
A Tépoque, où une tentative de colonisation se faisait là, en 1878, où s'élève aujourd'hui une colonie prospère, le terrain était occupé par une tribu d'indiens Moscovis. Le Gouvernement national avait concédé, sous certaines conditions, assez onéreuses, une superficie de huit cents kilomètres carrés, à quatre-vingt-dix kilomètres au nord de la Province de Santa-Fé, sur la rive droite du Parana-Mini, parallèle au Parana, dont il est un bras navigable, et qu'un canal naturel, le Natiucito, réunit au grand Parana, vis-à-vis de Bella Vista.
L'aspect général du pays est celui d'une vaste prairie occupée par des graminées, et de grands îlots de futaies. Le sol est dalluvions récentes, le sous-sol argilo-ferrugineux; l'humus a trente centimètres d'épaisseur, le sous-sol, peu perméable, défie les plus longues sécheresses et dispense d'irrigations.
Après dix ans, elle possède mille sept cents hectares de canne à sucre, dont chacune a coûté 100 piastres à mettre en culture, produisant près de 20 millions do kilos récoltés, dont on extrait un million trois cent soixante-quinze mille kilos de sucre, préparé par une usine de premier ordre, fourni par la
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société de Fives-Lille. Son exploitation est desservie par une véritable flotille de vapeurs et de voiliers, par un chemin de fer Decauville de vingt-cinq kilomètres de voie fixe et douze de voie mobile.
La population de la colonie est, aujourd'hui, de trois mille âmes, parmi lesquels les Français dominent.
La colonie Ocampo est la plus importante mais non pas la seule située dans le Gran Ghaco argentin, oii se sont créées, peu à peu, celles de las Toscas, Florencîa, Resistencia, Reconquisfa, Avellaneda ; toutes placées sur la rive, communiquent entre elles par le Parana, mais, faute d'avoir pu disposer de capitaux aussi considérables que ceux employés par les créateurs de Villa Ocampo, elles végètent encore dans une enfance plus laborieuse, tout en ayant devant elles un avenir aussi vaste. Elles travaillent toutes dans leur isolement, ont, entre elles, des pensées communes, mais aucun autre lien que le lien idéal d'une autorité difficile à percevoir, concentrée entre les mains du gouverneur du Ghaco.
Leur centre de ravitaillement est Gorrientes, capitale de la Province de ce nom, située sur la rive orientale du Parana, ville ancienne qui est restée vieille ville, en dehors du mouvement de progrès, qui embrasse toutes les régions de la République Argentine.
On y débarque à la vieille mode, dans des canots qui ressemblent fort aux pirogues, que les Guaranis employaient, au même lieu, avant la découverte. La population, sans en excepter les riches propriétaires et les fonctionnaires, vit en plein air à la mode des pays chauds, risquant au dehors le négligé des intérieurs. La rue n'est pas pavée, elle est garnie d'un sable épais ; on se laisse volontiers aller à la traverser
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pieds nus — cette manière exotique d'être eu pantoufles. — Les riches habitantes et les pauvres ne se privent guère de s'installer sur le seuil de leurs demeures, dans le costume que le style noble des alexandrins appelle
le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil !
De fait, ce sont des beautés, et des beautés dormeuses, se réveillant, à la fraîche, d une longue nuit passée, le plus souvent, sur un lit de camp, tiré au milieu du patio, pour reprendre ce repos à l'heure de la sieste.
Les femmes, s'occupent à broder ou h tisser la dentelle, il préparer ainsi des garnitures de chemises. Le point en est élégant, fait pour être montré. On le montre; une chair, aux tons chauds, apparaît, au travers des mailles, et fait ressortir les reflots bronzés de l'une, l'élégant dessin de l'autre.
Je me souviens d'être arrivé un dimanche à Corrientos. J'étais muni de lettres pour les plus hauts fonctionnaires du la Province, j'avais le désir de les rencontrer.
— « Le gouverneur, me dit-on, est sûrement au cirque de combats de coqs [el rehidero de gallos) .
J'aurais dû le supposer, je pris le parti de m'y rendre. Il y était, en effet, son coq sous le bras, tous les sénateurs et députés aussi, et, tous, leur coq sous le bras, pariant et buvant, à la ronde, des verres de porto et une liqueur locale, très fine, appelée « cafia du Paraguay ». Tout ce monde était en famille; je n'eus garde de les troubler.
Corrientes, est destinée à un avenir, peut-être, aussi important que Rosario, en raison de sa situation, qui en fait un point stratégique, à l'intersection des deux fleuves, leParana et le Paraguay.
Du Paraguay, qui est en dehors des limites de notre étude.
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nous n'avons pas à nous occuiier : remouLoos le Haut Parana.
Il est desservi par un pelii slcamer/** Posadas, qui doit son nom à la capitale des Missions, où il ne va pas, les rapides l'empêchant d'y parvenir. C est un élégant vapeur, de petit tonnage, dont les aménagements sont parfaits : il appartient aussi au Lloyd Argentin.
De Corrientes à Ituzainf^o, point extrême de la navig^ation au-dessous des rapides, on compte dix-huit heurtas; les eaux étant basses, il n est pas rare dVn employer trente-six. Oh! dans ces régions, c'est bien peu de chose, et m^me l'un aime assez, quand on tient un moven (l'occuper le temps, h le faire durer ; aussi, peut-Atre, en interrogeant, truuveraiton, chez les passagers, plus de disposition à prolonger qu'à faire cesser cette distraction.
De fait, le voyage est charmanl. A quelques lieues andessus de Corrientes, les vapeurs qui vont au Paraguay continuent la ligne droite et changent de lleuve; c'est le rio Paraguay, dans lequel ils s'ejiçagent; les autres tournent à angle droit, et, en changeant ainsi de roule, restent cependant dans le Parana, ce qui prouve bien, qu'en géographie, pas plus qu'ailleurs, il ne faut juger snr les apparences.
Si le fleuve est le même, le paysage est bien difTérent. C est toujours un fleuve large, où l'on compte des kilomètres entre les deux rives et des lieues à certains endroits; toutefois, ces deux rives se perçoivent ; elles sont élevées et boisées, partout pittoresques et peuplées d'animaux, dont on surprend les mœurs; parmi eux, abonde le singe. Pauvres primates I nos frères, pourquoi viennent-ils le long du fleuve, là ou l'humidité est froide à cette saison? Comment peuvent-ils résister à cette température qui, la nuit venue, est, pour nous-mêmes, très fraîche? Ils tentent les voyageurs désœu\Tés, prêts à faire le coup de fusil sur ces pauvres petits êtres, qui leur ressemblent quelquefois comme des frères.
Les gros oiseaux sylvestres abondent aussi, énormes gallinacés, qui peuvent supporter, pour la grosseur, la comparaison avec nos dindons de basse-cour, et sont vêtus d'un plus merveilleux plumage; on les appelle « motus », aussi dindes des bois.
Très différent de ce qu'il était plus bas, le paysage est assez semblable à lui-même pendant tout le parcours : ce sont toujours des rives élevées, des îles qui se succèdent, elles sont aussi très boisées et très peuplées de jaguars. Il semble même que Ton assiste, en passant, à la formation de ces îles : un arbre tombe de la rive, entraînant avec lui un enchevêtrement de hauts bambous, cela forme rempart; les sables s'accumulent, de nouvelles végétations y prennent racine, voilà les assises d'une île, que plus tard, on se disputera, mais que, pour le moment, on abandonne aux caïmans. Us abondent, dans ces eaux, à la saison chaude; c'est par milliers qu'ils apparaissent; en juillet, c'est à peine si l'on en compte quelques-uns ; cependant, dans la lagune Ibera, qui occupe deux cents lieues carrées de la Province de Corrientes, c'est par millions qu'ils se montrent; on en trouve aussi dans les moindres flaques d'eau. Us dorment pour le moment, laissons-les dormir!
Les escales sont bizan^es. Tous les noms de villages ont pour racine //a, qui, en guarani, signifie « pierre » : Itape, Itaqui, Ilapua, tous les Itas y passent. A Itape, si nous en jugeons par le nombre des colis, que nous laissons (dix sacs de sucre, une pipe de vin, des balles de foin et des caisses énormes), doit se trouver un centre important de population. Ce débarquement ne se fait pas sans peine : heureusement pour elle, la pîpe de vin sait flotter; on la jette à l'eau, de la rive, on la tire; les sacs de sucre et de farine, transportés dans des pirogues, ont quelque peu à souffrir, avant d'arriver à la rive; la rive, ce n'est pas tout; elle s'étend, étroite et
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humide, le long d'une falaise à pic où il faudra hisser tous les colis. Comment y arriveront-Us? Les destinataires semblent très habitués h ces travaux d'UercuIe, beaucoup plus compliqués que ne serait la confection d'un chemin à pente douce ou la recherche d'un autre point de débarquement propice.
A Ituzaîngo» les difficultés sont les mêmes, et l'on s'eu préoccupe aussi peu. Est-ce un village? On le croirait à peine : c'en est un si quatre maisons, une chaumière avec une croix, un cimetière et une diligence suffisent à constituer un village.
Il ne sera jamais important. Il doit son existence aux rapides, qui empêchent la navigation de pousser plus loin : le territoire habitable est très limité, borné qu'il est par la lagune Ibera. Il y a un projet de chemin de fer, qui lui enlèvera le trafic que les vapeurs amènent jusque-là, et fermera le livre à peine ouvert de ses destinées.
La diligence fait quelque bruit, dans ce qui simule les rues. Il semble même, qu'au passage, quelques rires narquois Faccueillent. Pourquoi? Ohl les douze mules qui la traînent ne sont pas merveilleuses, les deux postillons qui les montent ne sont pas bien élégants, mais la caisse parait solide, surtout, le cocher, qui fait claquer son fouet, est bien le plus beau gars du monde. On l'appelle le Russe ; il est blond, il a l'allure d'un homme du Nord, le parler grasseyant d'un Parisien, le costume d'un Basque : béret blanc, espadrilles, les braies de coton blanc. Je confesse, pour ma part, qu'il m'inspire une absolue confiance ; je ne m'explique guère ces rii'es narquois de la population. Je ne devais pas tarder k voir que j'avais raison... mais quïls n'avaient pas tort.
Ûeux heures après, nous étions, mules, chevaux, diii* gence et passagers, embourbés au milieu d'un marais, de l'eau jusqu'au moyeu, de l'eau à deux lieues à la ronde, des mules décidées à ne pas aller plus loin; il ncrus était
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facile de supposer que nos douza heures promise! de diligence dureraient douze jours, elles n'ont duré que trois jours, sans que le brave Russo-Basque ait fléchi un instant, perdu son fouet ni son brio, dans la vase à mi-jambe-, tirant, jurant, riant, d'une colère sereine qui réconfortait les découragés.
Quelles journées et quelles nuits! Co sont quatre bœufs qui nous ont tirés du bourbier, et, pendant deux jours, k chaque relai, nous avons changé de bœufs, sans changer d'allure, sans trouver à renouveler nos provisions, faites pour un jour et dès longtemps épuisées.
Le troisième jour seulement, nous entrions dans le pays enchanteur des anciennes Missions des jésuites, que nous avons décrit, où la nature, admirablement prodigue, a m» le couvert pour l'humanité ; la diligence nous déposait à Posadas, capitale de ce territoire, autrefois village des jésuites.
A Posadas, un hôtel vaste, des fonctionnaires peu occupés disposés à se divertir, consacrant, avec les commerçants leurs journées au billard, leurs soirées au loto; pas d'industrie, une douane, des querelles de clocher, des soldats qui font l'exercice sur la place, beaucoup de projets de bâtisse et autres, un juge venu de Buenos- Aires, une organisation prêle pour des destinées grandioses, qui contemple un présent qui ne l'est guère.
Le chemin de fer, dans deux ans, mettra cette ville k trente heures de Buenos- Aires, et transformera tout cela* C'est ce que l'on attend.
Laissons attendre ces hommes patients, pionniers de figuration.
Une chaloupe à vapeur, que le gouverneur, le colonel
*Tl "
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Rudecindo Roca, nous offre pour remonter le Parana, nous mène à sa plantation de canne à sucre.
Elle est à sept lieues au-dessus de Fosadas dans la région forestière des Missions. Le fleuve, avant d y parvenir, se resserre et n'a guère plus qu'un kilomèlre de large : le spectacle n'en est que plus gracieux. Les rives sont couvertes de bois vierges entrelacés de liane. C'psl bien la forêt vierge, où Ton pénètre, des yeux, pendant que la chaloupe, poussée par son hélice, défile le long de ses mystèrt*s.
L'établissement de Santa- Anna est sur la rive, au milieu des bois. Au pied de la montagne, qni en fait le fond, s'élève une grande usine, semblable à celles dêjît vues; la canne est plantée dans des clairières; au milieu des rangées de ses hautes liges, les troncs énormes des arbres, jetés bas, apparaissent encore. Des Indiens bùcheronuent à leur manière : ils allument le feu au pied de l'arbre qulls veulent abattre et, quand une large place est calcinée, rentamcnt à la hache; les arbres se couchent, le feu entretenu, continue à les détruire, non sans laisser des traces encombrantes de celte végétation de plusieurs siècles. Dans les clairières ainsi nettoyées, on sème du maïs, pour préparer le sol; des vols épais de gros perroquets [papagaym), braillards et gourmands, tourbillonnent autour et ne laissent pas récoller un grain.
La canne se récolte comme nous Pavons vu faire a Tucuman; on y emploie des Indiens amenés de la pampa, après 1^ soumission de cette région, en 1880. Us ont dressé là leurs tentes, comme ils le faisaient au désert; le contact de la civilisation n'a modifié ni leurs mteurs, ni leur manière de bâtir: ils sont seulement dépaysés, sous le soleil plus chaud des Missions, et continuent à vivre comme dans la plaine froide du Sud; aux Pampas se trouvent mêlés quelques Indiens Tobas, amenés du Chaco; tous ces bras débiles, d'hommes valides, ne fournissent pas un elfort au-dessus de
ceux de Tenfaiit, aussi en faut-il quatre-vingts pour faire à peine le travail de dix.
Le gouverneur vit, lui, dans une modeste tente, où il n'étale aucun luxe, préoccupé qu'il est de l'avenir de Tindustrie, qu'il a créée, là, avec courage, où il semble avoir dépensé plus d'un million de francs, pour l'exemple plutôt que pour le profit.
Son exemple sera-t-il suivi? 11 ne semble pas devoir l'être de longtemps; cependant, des trois régions sucrières de la République Argentine, la région intérieure, le Chaco, et le Haut Parana, celle-ci est celle où les essais de plantation sont les plus anciens, où l'on ne discute plus la certitude des résultats. Du temps de la domination des jésuites, les colons avaient déjà de nombreuses plantations, la canne était élaborée par des engins très primitifs, dont on trouve encore quelques exemplaires, pressoirs de bois, bacs, où la fermentation et la cristallisation se faisaient mal, et donnaient uq produit, noirâtre qui prenait rang, dans la consommation, à côté du miel des abeilles sylvestres, très abondantes, dans les forêts de la région.
Aujourd'hui, encore, il existe autour de chaque habitation de petites plantations de cannes, dans toutes les agglomérations, de petits alambics qui servent à distiller l'alcool que les gens du pays transforment, par des moyens très parliculiers, en une liqueur agréable appelée la cafta du Paraguay, ou simplement en tafia, dont la consommation est fort importante.
11 y a dans ce centre ce qui n'existait pas au Chaco, des planteurs et des plantations ; on rencontre de vastes champs de cannes aux tiges élevées de deux mètres, dont le propriétaire
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n'a pas Temploi; les bras ne manquent pas pour la culture, le fleuve s'ofi're pour les transporls, il n'y manque que les capitaux, pour créer une industrie qui ne peut que pros* pérer et qui rendra à toute la région sa splendeur passée. Rien ne s'oppose à ce que Tinduslrie sucritTG ne soit, là, ce qu'elle est à Tucuman et au Chaco.
Nous sommes, ici, aux confins de la République. NousavouB décrit toutes les régions où lactivité humaiue a pénétra, nous avons dû, nécessairement, laisser dans Tombre colles où le labeur de Thomme n a fait encore que des tentatives et n'a pu que préparer des résultais lointains^ la région des mines et celle des vignobles.
Avant longtemps, ces deux branches derinduslne nationale se couvriront de fleurs et de fruits. C'est alors que nous nous occuperons d'y faire pénétrer le lecteur, pour y constater ces résultats, comme nous l'avons meni^ dans toutes rullos où il pouvait avoir à observer la vie et les moeurs locales.
IMN DU TOME DEUXIKMK.
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