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Société, par son président, apporte alors son contingent, et aucune souffrance, pour cachée qu'elle soit, ne reste ignorée et sans secours. Ceux mêmes, à qui tout espoir de relèvement est défendu, qui voient Theure des infirmités incurables s'approcher et le malheur sans remède prendre possession de leur vie, trouvent dans ces groupes une société de rapati'iementy qui, à ceux qui voient s'évanouir tout espoir, rend celui du retour et cette suprême consolation de mourir dans la patrie.
Où donc chercher ailleurs une réalisation plus complète de la communauté de pensées, d'aspirations et de vie, une union de sentiments plus admirable? C'est que toutes ces pensées, toutes ces créations, découlent d'un même sentiment patriotique.
Ce sentiment se montre, aussi bien dans les manifestations joyeuses, que dans les œuvres charitables ; les unes et les autres se donnent, du reste, constamment la main. Au printemps, une fête foraine, organisée sur le modèle de celles de France, tient ses assises aux portes de la ville, elle s'intitule : fôte de Saint-Cloud. Créée pour donner des ressources, dans un moment difficile, à l'hospice de la Société philanthropique, elle s'est perpétuée et est devenue une fondation nécessaire, bien que les 100,000 francs qu'elle produit chaque année ne soient plus indispensables et qu'il faille leur chercher un emploi. Tous les ans, elle attire une foule plus nombreuse ; son produit s'applique à la création simultanée d'un asile de vieillards, d'un hospice spécial de femmes et d'écoles françaises. Ces œuvres constitueront les derniers éléments d'une véritable commune française créée à l'étranger au milieu d'étrangers.
A l'automne, c'est une kermesse, donnée, généralement, dans un lieu clos, source de revenus pour l'institution la plus sympathique de la colonie, celle de son orphelinat, où s'é-
lèvent jusqu'à leur mariage les orphelines françaises, recevant là Féducation de famille et préparant des épouses recherchées par les artisans de la colonie.
Enfin, au mois de juillet, au milieu de l'hiver, quelque fois contrariée par le mauvais temps, quelquefois embellie par le beau soleil de saison, brillant dans une atmosphère claire et fraîche, prend place la fête nationale. «C'est une habitude maintenant prise, très populaire dès le premier jour. Tout le monde se mêle à cette fête ; toutes les maisons de commerce françaises, tous les ateliers français ferment; les rue» se pavoisent; au milieu de celte ville étrangère qui aime les manifestations patriotiques, notre fête nationale passe avec ses fanfares, sa Marseillaise, son cortège de procession civile au milieu de la ville, le bruit de ses réunions, de ses bals, de ses banquets et de ses dîners intimes; — une vraie fête qui s'impose au milieu d'une ville qui travaille à regret et rêve de s'y mêler. Dans les villages au loin, cest le même bruit; il n'en est pas un qui y échappe, parce qu'il n'y a ni une ville ni un village qui n'ait son groupe de Français considérable ; ils ne sont pas quarante mille comme à Buenos-Aires, dix mille comme à Rosario, quinze mille comme à Montevideo, mais ils sont ici quarante et là deux cents, partout assez nombreux pour former une famille et donner à la fêle un certain éclat. Dans certains endroits, les discours des banquets seront faits en espagnol, par un Français, qui s'excusera de ne plus parler avec pureté sa langue ; ailleurs, ils se feront en basque, ailleurs encore en patois du Béam, un peu partout avec un peu d'accent méridional; mais ils seront partout patriotiques, ce sont là de grandes occasions annuelles de faire battre le cœur des exilés au nom sonore de la patrie et de leur faire sentir à tous qu'ils n'ont pas perdu l'esprit de retour.
Au reste, il n'est pas un Français qui ne songe toujours à cette heure du départ, à l'heure désirée du retour. Ce
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peuple, qui croit qu'il n*est pas colonisateur, sur la foi des affirmations, se croit, toujours, provisoirement et de passage àTétranger; il n'y construit que rarement une maison, n'y achète guère de meubles durables; à quoi bon? C'est provisoire. Il accepte le provisoire du bois blanc, de la chaise boiteuse ; à quoi bon faire les frais d'une réparation dans ce provisoire? Il n'y a pas de peuple qui soit plus dominé par cette pensée, et il n'y en a pas qui se fixe d'une façon plus définitive à l'étranger; il n'en est pas dont les fils deviennent plus complètement étrangers et continuent moins les idées paternelles.
C'est là un des côtés imprévus de ces caractères. Les pères et les fils sont unis par un sentiment, puissant et héréditaire, d'amourpour la patrie, mais pourune patrie différente. Est-ce spécial aux colons de la Plata? Non! C'est ainsi partout. Pareille chose s'est produite dans les colonies, même créées par des Français, comme le Canada, qui a cessé d'être français, sans que les colons aient abandonné leur patrie d'adoption, soumise à une loi nouvelle.
Cela tient, sans doute, à ce que le Français, qui a fait un violent effort, contraire à sa nature , pour s'expatrier, transmet à ses enfants, sur la terre étrangère, son goût pour le pays qui les a vus naître. Cela tient [aussi à ce que cet effort qu'il a fait une fois, il ne se sent pas le courage de le tenter de nouveau. Après s'être expatrié, il sent que, retourner dans la patrie, depuis longtemps abandonnée, c'est s'expatrier de nouveau, que c'est rentrer trop vieux dans des souvenirs trop jeunes, au milieu d'amis qui vous ont oubliés et qui ont pris la longue habitude de vivre sans vous pendant que vous preniez celle de penser autrement qu'eux. S'il tente cette épreuve, il ne la mène pas souvent jusqu'au bout; il fuit devant les déceptions et retourne là-bas, où l'on pense comme lui, où il peut échanger les lieux communs qui lui sont chers, sans se mettre en frais d'entendement ni
d'invention, où il retrouve ses mœurs et des gens qui le saluent dans la rue. il seconsole, en leur racontant, que, dans son pays, il se faisait leffet d un personnage muet, contemplant une photographie, où semblaient s'agiter des gens qu'il croyait reconnaître, dans un paysage déjà vu, mais au travers d'un nuage, d une couleur de convention qu'il ne pouvait dégager, et que, fatigué, il est revenu au milieu de ceux avec qui il sait vivre. Alors il reste, cette fois, pour toujours^ entouré de ses fils, qui le voient avec joie rapprocher ses affections des leurs.
Ceux qui croient que les enfants, nés à Télranger, aiment naturellement la patrie de leur père se trompent iHrangement ; c'est là une fiction de la loi française, rien de plus. L'homme choisit sa patrie comme il choisit toutes ses aiïcctions ; il n'y a pas là de voix du sang. La patrie des ancêtres est moins une mère qu'une tante respectée ; la vraie, c est celle où le cœur et l'esprit se sont formés, au milieu d'autres battant à l'unisson, au milieu d'esprits subissant, à la même heure, au mémo Ueu^ les premières impressions : cette heure-là commence à sept ans et se prolonge jusqu'à vingt. C'est vers le pays, où il a vécu ces heures-là, que l'homme ramènera ses aiïections patriotiques ou le sentiment inconscient qui, cheï beaucoup de gens, en tient lieu.
Nous n'en devons pas moins compter comme des nôtres, tout au moins comme des neveux aimés et ingrats, les fils de Français qui tiennent, dans le pays dont nous nous occupons, les premières places. Leurs qualités de race les rapprochent de nous, et nous pouvons constater, avec quelque fierté, que ces qualités-là sont partout un sérieux élément de succès. Beaucoup s'élèvent, souvent, au-dessus de la condition de leur père, qui leur a rendu la tâche plus facile qu'il ne l'a eue lui-même au milieu des difficultés de la transplantation; nous en trouvons partout, dans les fonctions les
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plus élevées de la politique, dans les assemblées législatives, dans la magistrature, le barreau, la médecine et toutes les sciences appliquées * .
Ceux-là n'ont qu'un tort à nos yeux, c'est d'ignorer le principe français qui rattache le fils, né à l'étranger, à la patrie du père, et nous ne pouvons nous dissimuler ce que ce détachement général des fils de Français de la patrie de leur père a de grave. Est-ce donc un fait social ignoré que le Français veut être administré? Même le plus américanisé de tous, aime sentir à ses côtés lange tutélaire de Tadministration : il le veut invisible et présent, lui rappelant la patrie. Les consuls, qui sans doute comprennent cela, quand ils parlent de leurs compatriotes, disent volontiers : u Mes administrés ». Croirat-on que cette qualification, en contradiction absolue avec le caractère des consuls, choque ceux à qui elle s'adresse? Pas le moins du monde; et même, dans leur langage de convention, ils baptisent, en bloc, ministre résident, consul, officiers de la station, de ce titre générique : « les autorités ». Cela ne déplaitni aux uns ni aux autres, mais cela ne constitue pas un lien administratif suffisant.
Si cet attachement puissant des fils de Français au pays étranger qui les a vus naitre, acet avantage théorique de démontrer, à l'excès, que les Français sont les meilleurs des colons, même de trop bons colonisateurs, il démontre d'une façon aussi certaine que nos entreprises individuelles, isolées, de colonisation font payer cher à la mère-patrie l'abandon où elle
\. On peut constater, en ce moment, à Buenos-Aîres, ce fait curieux que le Vice-Président de la RépubliquB, M. C. Pellegrini, est fils de Français, et d'un Français très respecté; M. Canibacérès, gouverneur de la Banque; M. L. Sauze, juge de première instance; M. Fourouge, président de la Chambre des députés; M. Larroque, président de la Municipalité; M. A. LasseiTe, commodore; M. Daniel de Solier, amiral de la flotte; M. Luro, Président du Sénat; M. Lartigau, Préfet de police, et beaucoup d'autres, aussi importants par leur nMe social ou leur grande fortune, sont fils de Français, nés dans le pays.
les laisse. La loi française a beau être la plus vigilante, la plus soucieuse du sort de ses enfants, ses principes ont beau être très énergiquement accentués, elle a beau retenir au passage le fils de Français qui veut échapper aux étreintes de sa maternité, elle est, dans la pratique, impuissante à les retenir. Ce résultat, contraire auxprincipes, découle du manque de prévoyance et d'organisation administrative des intérêts français, en pays étranger. Les colonies ont beau raisonner, discuter, prendre Tinitiative de groupements, d'associations, emplir leurs journaux spéciaux de brillants aperçus sur toutes les question^ qui les intéressent autant que la mère-patrie, tenter des efforts de tous genres, aucun écho ne parvient là où il devrait résonner. Le seul lien sérieux qui existe est celui du service militaire imposé, au fifs de Français, né et résidant à l'étranger, sans considération aucune pour le surcroît de charge qu'on lui inflige ainsi; aussi l'évite-t-il et se détache définitivement. N'est-il pas étranger déjà depuis sa naissance, puisque le plus souvent il n'a pas d'état civil français et n'en peut pas avoir? Le consul, qui devrait être le vrai maire de la colonie, peut-il remplir cette charge importante de tenir registre des naissances et décès survenus dans la colonie? Dans un pays comme la République Argentine, grand comme l'Europe, un seul consul résidant à Buenos-Aires, à une des extrémités, et seul autorisé à recevoir ces déclarations, était insuffisant : on l'a supprimé, pour réunir ses fonctions trop vastes déjà à celles du minisire résident, quand, au contraire, il eut été nécessaire de les renforcer, en multipliant les agents consulaires, et leur confiant les attributions qui appartiennent à de simples adjoints dans le dernier des villages de France. On rattacherait ainsi à la patrie beaucoup d'enfants, qui se croient abandonnés par elle, parce qu'ils ne possèdent pas un acte de naissance français et croient de bonne foi que c'est lui et non la loi qui doit leur conférer leur titre, leurs devoirs et leurs obligations. Ils ne voient pas
Tacle de leur légitimation et se considèrent comme en dehors de la famille française. Ce n'est pas l'administration de la guerre avec son livret qui renouera ces liens que Tadrainistration civile a dénoués.
Il faut pour des situations différentes des lois distinctes ; il ne faut pas que la loi demande l'impossible, sinon elle est violée et tout le monde y perd quelque chose. L'émigration est un élément trop nécessaire, un agent trop actif de notre influence pour que quelques faveurs ne lui soient pas accordées, en échange des services qu'elle rend. On proclame aujourd'hui partout et avec raison que d'elle dépend le sort du commerce français; on consulte publiquement et officiellement les colonies de Français à l'étranger ; on fomente chez elles la création de chambres de commerce destinées à éclairer, instruire la routine des producteurs, qui ne savent se décider à sortir de France, à voir par eux-mêmes ce que l'on fait au dehors, et attendent, de cette création, de la besogne toute faite, labeur pour les autres, profit pour eux. En revanche, il n'est venu à personne l'idée d'admettre au conseil supérieur colonial un seul représentant de ces groupes imposants de Français à l'étranger ; il y aurait, cependant, là une occasion de leur donner une existence officielle, en même temps que de connaître leurs besoins et leurs aspirations, de les discuter, de s'éclairer sur leur vie sociale, de ne pas laisser, en un mot, s'égarer, comme des enfants perdus, ces bataillons d'avant-garde qui ont planté au loin le drapeau de la France.
CHAIMTRK IV
OUVRIERS, ARTISANS ET TRAVAILLEl'RS
L» fortune en Amérique. — Oncles d'Amérique. — Le travail et les travailieur^ dans une société démocratique. -^ L'iodustrie naissante. — La petite industrie. — Ouvriers et artisans. — Petits ateliers. -— L'outillage financier. — Outillage industriel. — La main-d'œuvrr. — Individualisme ôp Tinduslrie ot de la classe ouvrière.
Faire fortune en Amérique ! C'est là un rêve considéré en Europe comme d'une réalisation facile, une ressource suprême que chacun tient en réserve.
Il nous souvient d'avoir vu quelque pari, au bas d'un dessin satirique, une réflexion profonde et vraie : le dessinateur présentait, au milieu d'une série consacrée à des Américains, une table richement servie et prêtait ce dialogue à deux valets, l'un jeune novice, l'autre vieux dignitaire de la profession. Le jeune avait la parole :
« — Pourquoi ne serions-nous pas riches comme eux? »
Et l'autre de répondre :
c( — Bête ! il faudrait travailler. »
Vérité profonde et profonde philosophie. L'Amérique ne diffère des autres pays que parce que le travail y est plus honoré, que tout le monde lui consacre sa vie, qu'il absorbe toutes les forces des individus et tout leur temps, qu'il est, pour toutes ces raisons, peut-être, plus fécond qu'ailleurs. Mais, les mines d'or, qui donnent leurs pépites sans efforts, les troupeaux à génération spontanée, qui enrichissent celui qui les regarde paitre, sont des légendes qui retardent de plusieurs siècles.
Les mines dor, au temps lointain de la conquête, ont enrichi quelques vaillants qui émergent de l'océan des inconnus, du néant des oubliés. Le bruit qu^elles font encore attire l'attention des aventureux et perpétue la légende des oncles d'Amérique.
Celle-là, aussi, est vivace. Que de fois les consuls, français surtout, reçoivent- ils des lettres de braves gens d'Europe rappelant qu'ils attendent et n'oublient pas un parent qui est parti, disent-ils, pour les Amériques, pour faire fortune et qui « sans doute a dû laisser quelque bien, auxquels ils ont droit ». Ils jettent la lettre à la poste sans choisir même le lieu de destination et l'adressent au Consul de France en Amérique. Ce qui est plus étrange, c'est que cette lettre part, avec les autres, par le premier paquebot, qu'elle arrive quelque part, qu'elle est lue par le consul d'une ville quelconque de ce continent, qui, souvent, .prend soin de la transmettre à un collègue d'un autre pays ; de consulats en consulats, lue et annotée, elle revient au ministère des affaires étrangères où elle est cataloguée et archivée avec soin
Les Amériques! c'est, pour beaucoup, même de ceux qui s'embarquent et émigrent, un point vague du globe! Pour les neveux, c'est toujours un inconnu doré, où leur parent disparu se promène, au milieu de ses nègres et de ses plantations. Quelles plantations? Ils ne savent pas au juste, mais ils ont vu quelque part, accroché même dans leur logis, des lithographies de scènes coloniales qui symbolisent leurs espérances. Opéras comiques et vaudevilles ont exploité à l'excès cette situation; quelquefois, leur fantaisie donne à l'oncle une petite famille, rangée naturellement dans la catégorie des moricauds . Ces moricauds-là ne servent qu'à affirmer la richesse du fugitif; c'est une chose connue que c'est là un signe d'opulence, mais ils ne constituent ni des parents ni des cohéritiers dont on ait à se préoccuper.
La vie réelle n est pas aussi simple. C'est bien toujours la fortune que Ton vient chercher en Amérique ; c'est surtout l'aisance, que rencontrent, après de longs efforts, ceux qui ne reculent pas devant le labeur continu. Quiconque résiste au triage des premiers débuts, où les découragements sont fréquents, avance et réussit un jour, à son heure ; mais la vraie source de la richesse, c*est la terre. La plus-value, que le temps et le développement de la population lui assurent, crée seule les grandes fortunes. Aussi faut-il bien près de deux générations, pour qu'elle rende en espèces le produit de la patience accumulée : dix ans lui donnent une plus-value, vingt ans une grande valeur. C'est donc du temps et de la terre qu'il faut attendre les réalisations de fortune ; mais la terre ne s'acquîerl pas sans capital, il faut acquérir celui-ci d'abord, par le travail et de longs efforts.
Que de temps ne faut-il pas au nouveau débarqué pour les combiner et leur donner une utile direction! S'il a, à larrivée, quelque présomption, il la lui faudra perdre au plus vite. — Ehl qui n'en a pas? L expatrié vient d un pays civilisé, imprégné de cette idée que cette civilisation coule dans ses veines, et débarque dans un pays qu'il croit sauvage. Pauvre naïf! que d'illusions il va lui falloir perdre!
Son premier geste était d'orgueil, le second est d'étonnement, le troisième de confusion. Il ne croyait pas ! Il ne savait pas! Qui donc se serait figuré? Le souvenir de cette civilisation dont il était si fier s'évanouit. Il rentre en lui même et sent vivement que c'est d'un village qu'il vient. A prendre racine, à s'acclimater dans ce milieu, les premières années s'écouleront. Plante arrachée et replantée sans précaution, il lui en faudra d'autres pour pousser quelques
racines, se refaire une constitution, donner quelques fleurs et promettre quelques fruits. Pour tout cela, le quart d'une vie d'homme suffit à peine.
Si donc la vie est plus facile, la prospérité plus générale en Amérique qu'ailleurs, parce que le travail y est mieux rémunéré, la place, pour tous, plus vaste, la fortune, cependant, est longue à venir : les forces peuvent disparaître au milieu de cette lutte. Entre temps, les influences du milieu ont envahi Tesprit du néo- Américain, il est attaqué de ce vice continental, le défaut de prévoyance, le dédain de l'épargne, qui lui font perdre le souci du lendemain.
Cependant, le nombre de ceux qui restent en route est minime, en somme, malgré les difficultés contre lesquelles il leur faut entreprendre la lutte. C'est que l'émigration d'un pays se compose, pour la majeure partie, d'ambitieux dévorés de l'esprit de conquête, mécontents du milieu où leur naissance, leur fortune ou les événements les ont jetés et les maintiennent. Ils en veulent sortir ; ils veulent se distinguer de ceux de leur génération, ils tentent pour cela la grande aventure de l'émigration. Si, poussés par ces sentiments, ils arrivent jeunes, dans un pays jeune, ils apportent, avec eux, plus de chances de succès que n'en ont en général, chez eux, ceux qui ont préféré la routine d'une vie médiocre et sans luttes dans le pays où ils sont nés.
Esprit de lutte, esprit de conquête : c'est là ce qui domine l'émigrant ; si avec cela il a été dirigé vers un pays où il puisse trouver l'emploi de ses facultés et n'ait pas tout à rapprendre, il renouvellera peut-être la légende des oncles d'Amérique.
Aussi, disons-nous avec conviction que l'émigration enlève souvent à la nation qui la fournit, ou, tout au moins, déplace, beaucoup de ses agents de progrès et rarement des médiocrités et des faibles ; si quelques-uns de ceux-ci s'y égarent, ils s'y brisent vite, s'ils ne se transforment.
Nous savons qu'en France c'est le contraire que Ton pense.
120 LIVRE Vï. ~ LES ETRANGERS
par la raison que, là plus qu'ailleurs, les esprits remuauts sont , sans examen , laxés de révolutionnaires ou, pour le moins, d'originaux ou de cerveaux brûlés. Ces esprits-là, mettez-les dans un pays, où les qualités d'activité qu'ils possèdent puissent être utilisées, au lieu d'être dépensées en pure perte, et ils peupleront des mondes, ils créeront cette nation libre, qui occupe le territoire des Etats-Unis, dont le sang est formé de ce que la France et TAngleterre ont produit de plus audacieux, à une époque où tout penseur était dans ces pays un rêveur, et devenait en Amérique un créateur.
Les siècles ont passé. Rien n'est changé. L*Europe est restée ce qu'elle était ; elle rejette les esprits remuants, rAmérique les recueille, les absorbe, les utilise. Ils fécondent des déserts, créent sa grandeur actuelle, en préparant sa gloire future.
Résumons-nous : la vraie fortune que l'on trouve assez vite en Amérique, c'est une place au soleil, c'est pour cela que celui qui y a conquis la sienne est condamné, le plus souvent, à y rester, à y finir sa vie, parce qu'une place au soleil n'est pas chose que l'on emporte avec soi, qu'il faut la garder et l'étendre là où on l'a conquise.
Il ne faudrait pas croire que, dans la société argentine, pas plus que dans aucun autre pays d'Amérique, où tout le monde travaille, où le plus fortuné consacre quelques heures, au moins, tous les jours, à des occupations régulières, le travailleur n'ait qu'à quitter son bourgeron, pour s'asseoir à côté de gens qui se reposent, comme lui, après les heures de labeur, et ne sont, en somme, séparés de lui que par l'aisance ou l'opulence de leur vie.
Beaucoup de raisons parmi lesquelles quelques-unes historiques s'opposent à ce qu'il en soit ainsi.
Le Iravaii, à lorigine des sociétés hispano-américaines, n'a pas été la loi générale à laquelle tout le monde aujourd'hui obéit. On était arrivé en conquérant ; les distinctions sociales et hiérarchiques existaient, il est vrai, entre les compagnons d'une même expédition, les uns ayant la qualité de chefs, les autres la condition de soldats; mais, si les premiers avaient la grosse part de la conquête, les seconds avaient la leur et devenaient, comme les premiers, propriétaires ; comme eux, ils obtenaient, dans les distributions dlndiens soumis, des serviteurs et des compagnes.
C'était à ces demi-esclaves, que la loi déclarait libres, mais que les colons écrasaient, que l'obligation d'apprendre et d exercer tous les métiers incombait. Plus lard, les Indiens ne suffisant plus, la destruction de ceux qui avaient été soumis ayant été rapide, et la résistance des autres s'accentuanl, on eut recours à l'importation de nègres de la côte d'Afrique et des possessions portugaises où les Espagnols en allaient acheter.
Quant aux créoles, dans aucune partie de l'Amérique, à Buenos-Aires moins qu'ailleurs, ils n'ont pris l'habitude du travail. N avaient-ils pas le troupeau, esclave inconscient, qui fournissait à la colonie plus qu'elle ne pouvait consommer.
Les mœurs coloniales étaient à ce point dédaigneuses du travail, que la médecine même, considérée comme art manuel, était réservée aux mulâtres et exclusivement exercée par eux. II y a à peine trente ans, il en était encore ainsi au Chili. On peut supposer que si Velazquez et Murillo eussent émigré en Amérique, ils eussent été considérés par les créoles comme des artisans, se consacrant à un travail manuel, naturellement déconsidéré.
Une longue tradition de dédain pour le travailleur a, donc, précédé l'époque actuelle. Les transformations que l'immigration a introduites, depuis soixante ans, dans la vie sociale, n'ont pas profondément modifié ce trait de caractère général,
122 LIVRE VI. — LES ÉTRAS'iSERS
cela tient à ce que ceux qui possèdent, liouverneot, adminislrent, n'ont pas la même origine que ceux qui Iravaillenl; les premiers sont créoles et les seconds, k pou croxception près, étrangers.
Est-ce à dire que, dans ce pays, qui se pique d'être ouvert à toutes les nations, qui ne pourrait, en fermant soi^ ports aux hommes de bonne volonté, que décréter sa propre déchéance, qui reconnaît, dans sa Constitiition, a tous les étrangers des droits égaux k ceux dont jouissent les nationaux, Tétrangcr soit tenu dans une infériorité sociale? Non; mèmOi Ton peut aflirnior que Thomme du mondf* prendra le plus grand soin à ne manifester, d'aucune manière, h un étranger, qu'il s'aperçoit qu'il est étranger: il le Iraîlera, au conlraire, avec d'autant plus de courtoisie qu'il voul dissimuler la dilîé* rence d'origine, en même temps que la supériorité que lui donne son titre d'Américain, authentiipie de p^re en (ils. L'étranger, de son côté, sent bien que sa condition dï4ranger, même quand il réside, depuis longtemps, dans le pays, le maintient socialement dans un état d'infériorité, que p<'rsonne n'avoue, ne laisse soupçonner, mais qui eM réeh
Les étrangers ont leur grande place dans le pacte social, dans les lois, dans les Constitutions, aucun droit ne leur est refusé, ni mesuré, excepté les droits civiques cl politiques; or ce sont, précisément, ceux-là seuls, qui, dans une société républicaine et démocratique, établissent, par la communauté d'intérêt et la communauté d'idées, rintimité des relations sociales. La grande cause d'union ou de division réside dans la politique ; c'est elle qui, en créant les haines, forlilie les amitiés, donne la vie aux alliances des di vi^rsr^s classes sociales, rapproche le campagnard du citadin, Ir pauvre pasteur du riche propriétaire ; tous votent ensemble, celui-ci domine l'autre, mais il a besoin de le compter dans sa clientèle. L'étranger n'a pas de place dans cet échange de services, il n'en
peut même pas conquérir une, en sollicitant une lettre de naturalisation, aussi vite concédée que demandée. Le citoyen des républiques hispano-américaines est trop patriote, il a, pour sa patrie et pour l'idée de patrie, un culte trop ardent pour pardonner à Tétranger de renier la sienne. Il n'y a pas d'hommage qu'il accueille avec moins de chaleur, que celui que lui rend l'étranger, en renonçant à sa nationalité pour acquérir la sienne.
De toutes les idées hiérarchiques que la démocratie peut supprimer ou négliger, celle qui subsiste entre le créole et l'étranger est la seule qu'elle ne puisse atteindre, et c'est ce qui longtemps, encore, maintiendra en Amérique les distances entre l'ouvrier ou l'artisan et ceux qui les emploient.
La grande industrie, celle qui exige des ouvriers, en grand nombre, dans de vastes ateliers, n'existant pas, il n'y a ici ni classe ni question ouvrière. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas d'ouvriers, d'artisans, de manœuvres et d'apprentis; ceux qui demandent leur subsistance au travail de leurs mains sont, au contraire, très nombreux; mais leur sort ne dépend pas d'une aristocratie industrielle constituée ou de maîtres, plus ou moins puissants, employant une multitude très misérable.
Le caractère distinctif du travailleur est d'être isolé, plutôt artisan qu'ouvrier, sorte de petit patron, associé, plutôt que chef, de compagnons qu'il traite sur le pied d'égalité.
Les premiers ouvriers qui aient paru dans la colonie appartenaient nécessairement à l'industrie du bâtiment; ceux qui, au siècle dernier, furent employés à la reconstruction de la cathédrale furent payés au prix de 6 piastres, soit plus de 30 francs par jour. A ce prix, tes particuliers renonçaient à
bâtir, et à remplacer par des édifices, en rapport avec les exigences de Tépoque, les anciens abris de pisé et de chaume dont il leur fallait se contenter ; seuls, quelques riches Espagnols pouvaient construire les quelques grandes habitations, que le temps a respectées et dont les derniers échantillons disparaîtront avant pou.
L'industrie du vêtement était tout aussi peu développée. Faire appel à lart de la coupe et au long travail de la couture était au-dessus des ressources du commun des colons, de là Tusage de \sLmanta et au poncho; un carré de drap coupé en pleine pièce, une incision pour y passer la tète, et le manteau était prêt ; les culottes étaient de même remplacées par la chiripa, autre carré de drap, que Ton repliait autour des jambes, pour en ramener les roins dans la ceinture, faite d'une lanière de cuir.
Toutes les pièces du mobilier venaient d'Espagne ; les meubles de tous genres, la vaisselle et jusqu a ces immenses jarres, qui, par leurs dimensions, semblent n'avoir jamais pu trouver place sur un navire de Tépoque et que Ton retrouve encore dans les vieilles maisons où. depuis un ou deux siècles, elles reçoivent l'eau des pluies et servent de citernes.
Sans aller chercher dans les époques éloignées, il y a vingt ans encore, les produits de l'industrie, qui semblent le moins exportables et dont la consommation, dès qu'elle existe, commande la fabrication sur place, arrivaient d'Europe à Buenos-Aires.
Un mouvement industriel s'est manifesté depuis dix ans et vivement accentué sous l'impulsion de sociétés constituées sous le nom de Centre et de Club industriel. Une première exposition des produits locaux, en 1876, a donné le branle et consacré l'existence d'une industrie locale tout au moins naissante. Une circonstance favorable permettait alors aux modestes industriels du pays de lutter, sur le marché, avec les produits étrangers : le cours forcé, qui venait, alors, d'être
CHAl\ IV. — OUVRIERS, AKÏISANS KT TRAVAILLEURS 12:j
décrété, et qui tend à devenir l'étal normal, élevait la prime de Tor jusqu a 3S 0/0, et ronchérissait, d autant, les marchandises manufacturées apportées du dehors.
En 1881, les progrès de l'industrie locale étaient assez importants, déjà, pour justifier une exposition continentale de produits manufacturés, à laquelle étaient conviés tous les peuples d'Amérique ; on y put passer en revue les produits du travail local.
La liste en serait longue. C'est, naturellement, dans les articles de première nécessité, de fabrication simple, qu'il faut noter les progi'ès les plus rapides et les résultats les plus complets. Les transformations du grain de blé y tiennent le premier rang.
Il y a dix ans, k peine, le Chili, les États-Unis et même la France pouvaient, encore, importer, à Buenos-Aires, des farines, l'Angleterre y envoyaitdes quantités considérables de biscuits secs, ritalic des cargaisons de pâtes, de vermicelles, et de macaronis. On chercherait aujourd'hui vainement ces produits sur les listes d'entrée de douane. Les grandes cultures se sont développées, avec une telle rapidité, qu'elles ont été, vite en mesure de satisfaire seules à la consommation du pays, et Ton a assisté à la création rapide de moulins à eau et surtout à vapeur, à proximité des centres de production : non pas que le premier moulin fût à créer, il existait des moulins à vent à Buenos-Aires depuis deux siècles, et un vestige de cette ancienne industrie subsiste encore. Chaque village, à peu d'exceptions près, possédait quelques meules, mues par des chevaux et fournissait aux habitants partie de la farine qu*ils consommaient. La ville de Buenos- Air33, oii aboutissaient presque toutes les céréales du Sud et de l'Ouest, Rosario et Santa-Fé, où s'expédiaient celles de cette Province du Centre, possédèrent vite de nombreux moulins à vapeur.
. La minoterie, aujourd'hui devenue grande industrie,
approvisionnant la République entière, et déjà, quelque peu, le Brésil, est une industrie française. Ainsi en est-il de la boulangerie, qui a ici une importance spéciale ; elle ne se borne pas, en eiïet, à fournir à Thabilant des villes et des villages son pain quotidien^ elle a un champ plus vaste à exploiter, c'est la consommation de la campagne, qui demande des quantités considérables de biscuit sec, ayant les mêmes propriétés de conservation que celui de la marine. Les boulangers, qui alimentent celle sorte d'exportation à l'intérieur, sont de véritables industriels ; de même, ceux qui fournissent la pâtisserie sèche.
Ces industries, comme toutes les autres, sont exercées par de petits patrons ouvriers, travaillant avec un outillage et des éléments modestes. Par exception, deux d'entre eux se sont transformés en grandes usines. Tune appartient à un Français^ l'autre à un Nord-Américain ; toutes deux ont acquis, déjà, une extension considérable et en prendront chaque jour une plus grande.
C'est aussi aux mains d'un grand industriel français qu'est la fabrication de la bière : encore un fils de ses œuvres dont l'usine a grandi avec sa fortune.
D autres usines ont tenté de l'imiter et de s'installer de toutes pièces, leurs ruines sont encore là, pour démontrer que, dans ce pays, les grandes usines doivent n'être que de petites usines agrandies. Il en sera longtemps ainsi : l'impossibilité de réunir des ouvriers, de trouver des contremaîtres, de créer, en un mot, des ateliers, empêchera longtemps les capitalistes de tenter des créations industrielles. Il faut, pour y réussir, être, soi-même, Touvrier, devenu son propre patron, son propre contremaître, avoir été entrainé par les exigences de sa propre création. Sur cette terre vierge d'industrie, presque de travail humain, le succès ne favorise que ceux qui lui résistent et se laissent violenter par lui de guerre lasse, il boude ceux qui le violentent et prétendent l'entraîner à leur suite.
La tannerie était, parmi les industries locales, celle qui était appelée à se développer le plus rapidement. Il y avait, à cela, de nombreuses raisons. La première industrie du pays, aux temps primitifs de la colonie, avait été l'élevage du gros bétail; le cuir avait été, dès Torigine, employé à tous les usages. A peine séché au soleil, délrempé dans Teau, taillé en lanières, il ne fournissait pas seulement les courroies el la sellerie, il remplaçait tout, les gonds pour les fenêtres et les portes de bois, consolidait les clôtures et les toitures, transformé en outres devenait baril, seau ou citerne, ou encore lit, hamac ou meuble. La sellerie était un art que, les Maures avaient considérablement développé, dans le pays d'Espagna, oîi leur puissance était le plus incontestable, à Se ville, à Grenade et Cadix; les colons n avaient qu'à se souvenir; Tart où ils se distinguèrent fut celui où excellent encore les Andalous. Les matières tannantes furent apportées au littoral de rintérieur, où elles abondent sous toutes les formes; on trouvait le tanin dans Técorce du cebil, la feuille du molle et dan? certains fruits, fort abondants, des forêts du Nord. Tucuman, Jujuy et Salta, placés au centre des forêts qui produisent le tanin, sont encore le vrai centre de l'industrie de la tannerie et de celle de la sellerie ; à traverser certaines rues spéciales de ces villes, celles où les selliers se groupent, on les croirait occupées et alimentées par des ateliers de gitanos comme ceux de Séville.
Il ne faut pas, pour cette industrie, d'outillage bien compliqué, ni de bâtiments, ni de gros capitaux; on élabore vite el sommairement, dans des fosses à air libre, où l'on répand des matières tannantes, autrement riches que notre écorce de chêne, qui contiennent jusqu'à 38 0/0 de tanin.
A Buenos-Aires, la tannerie prépare, surtout, les peaux de moutons, dont la consommation emploie des quantités considérables, et qui, tout en demandant des soins plus minutieux^ donnent des résultats plus rapides. On compte à Buenos^
]'2S LIVRE VI. - LES ÉTRAN(iERS
Aires, à peine, douze établissements, de ce genre; les plus importants mettent en fosse jusqu*à mille douzaines de peaux de moulons par mois, dont la préparation demande deux mois, avant d'être livrée tout à fait achevée.
Les ouvriers qu'elles emploient, et c'est là un système à peu près général dans les industries locales, sont des tâcherons ; aucun n'a de salaire fixe. C est là le seul régime qui satisfasse les tendances individualistes des habitants de ce territoire et leurs goûts d'indépendance : les bénéfices, ainsi acquis, sont assez élevés, pour que tous se constituent vite un pécule ; là aussi tous les patrons sont d'anciens ouvriers formés, élevés par le travail, soutenus par le crédit que Ton marchande ici moins qu'ailleurs à quiconque s'en est montré digne *.
Les industries du bâtiment, du mobilier et de la carrosserie sont, avec celles-là, les plus développées.
Les ancêtres des carrossiers actuels ont peuplé la pampa des légendaires charrettes, massives, aux roues de bois plein, plus semblables à des pontons qu'à des voilures ; les premières sont descendues des vallées de Tucuman jusqu'au littoral, ayant accompli jusque-là, on ne sait par quel prodige de patience et aussi d'équilibre, ce voyage de quatre cents lieues à travers la plaine. Les constructeurs de ces véhicules sont aujourd'hui des Basques ; chaque ville et chaque village possèdent plusieurs de ces ateliers. Ce wagon pampéen s'est perpétué; il s'est un peu dégagé des formes massives de sa première enfance; des roues plus hautes, à rayons, cerclées de fer, ont remplacé les roues pleines, mais les solides essieux de bois dur indestructible les soutiennent encore et résistent
1. L'industrie des saladeros, celle de la conservation des viandes, et les fonderies de suif trouveront leur place dans la partie de cet ouvrage consacrée à l'industrie pastorale, à laquelle elles confinent.
aux épreuves fréquentes du passage des rivières. L'agriculture prend encore^ au dehors, en Angleterre surtout, ses machines agricoles; mais la carrosserie locale, encouragée par des consommateurs exigeants, a, depuis longtemps, développé ses moyens d'action.
Le luxe le plus développé à Buenos- Aires est certainement celui des équipages; les éleveurs riches sont, naturellement, jaloux de mettre en lumière les produits de leurs haras, et bien que le cheval de luxe et le simple cheval de trait n'aient pas encore, à proprement parler, de valeur vénale déterminée, on n'en recherche pas moins l'occasion de les montrer et de s'en glorifier.
L'industrie du mobilier est encore, malgré ses efforts, une industrie de l'avenir. Le meuble de luxe viendra longtemps encore de Paris ; mais, avant de s'élever aux travaux compliqués de l'ébénisterie, les constructeurs ont un champ assez vaste à exploiter. La consonunation du mobilier de bois blanc, peint à la détrempe, est considérable, et cette industrie peut occuper des ouvriers spéciaux en plus grand nombre qu'elle n'en peut obtenir; elle est assez ancienne, pour avoir créé déjà des apprentis et se recruter sans recourir à l'Europe; elle fournit toute la République de ce mobilier d'attente et provisoire, dans lequel ceux, qui poursuivent la fortune, vivent et meurent souvent.
L'industrie du vêtement n'en est pas restée au poncho et au chiripa; si elle ne dédaigne pas cette partie traditionnelle, devenue nationale, du vêtement de l'honune des champs, elle compte, depuis longtemps, en grand nombre, des tailleurs, des maisons de confection, et même des fabricants de chemises, de chapeaux, de chaussures; les coupeurs, les ouvriers de tous ordres, les couturières, les modistes, viennent de France, généralement, et luttent avec avantage contre l'importation.
qui se réduii, peu à pou, aux matières premières et aux articles de grand luxe.
Si nous descendions dans le domaine de la petite industrie, de chambre ou d'arrifere-bouliquc, nous la trouverions nombreuse et prospère : la joaillerie, l'argenture et la dorure des métaux, la gravure, même la fabrication des cigarettes, qui a son importance, mais dont les moyens d action sont vraiment trop minimes pour que Ion en prenne souci. La liste en pourrait être longue, mais le détail peu intéressant.
S'il suffisait^ pour développer l'industrie locale, delà poussée que lui impriment, à la fois, les bons conseils, les études théoriques, les besoins de la consommation, les sociétés d'encouragement, et les expositions, nous n'aurions pas à constater d'aussi modestes résultats, dans ce pays, oh aucun de ces éléments de progrès ne fait défaut ; mais Foutillage est tout entier à créer, il manque aux hommes de bonne volonté sous ses trois formes, outillage financier, outillage industriel, outillage humain.
L'outillage industriel, c'est-à-dire les machines qui sont nécessaires au petit ou au grand industriel, pour remplacer une main-d'œuvre rare et coûteuse, est difficile à créer sur place : le bois, la pierre, le métal, le charbon, font défaut, il faut les demander à l'Europe et les payer fort cher; l'élan industriel est donc retenu, faute d'éléments, jusqu'au jour où le sol et le sous-sol de la République, mieux connus, fourniront aux industries les richesses jusqu'ici inexploitées.
L'outillage financier, c'est aussi à l'Europe qu'il a fallu
jusqu'ici le demander. Ce sont les capitaux étrangers qui ont créé les lignes de steamers, qui relient la République Argentine à l'Europe ; ce sont eux, aussi, qui ont créé les services à vapeur réguliers, qui relient, entre elles, toutes les villes du littoral, Buenos-Aires avec Rosario, Santa-Fé, Parana, Goya, Corrientes, l'Assomption du Paraguay et les villes brésiliennes de Corumba et de Guyaba, importante navigation de plus de huit cents lieues. Ce sont les capitaux étrangers qui ont construit les lignes de chemins de fer, qui rayonnent de Buenos- Aires jusqu'aux Andes; celle du Sud, qui relie cette ville à la Patagonie, celle de l'Ouest, celle des Andes, celles du Rosario, du Centre, du Nord et de l'Est, qui, ensemble, relient entre eux les points extrêmes et entre elles toutes les villes de la République. Mais l'industrie privée n'a, jusqu'ici, reçu qu'une aide insigniliante du capital étranger; elle en a toujours été réduite à chercher, au dehors, les capitaux nécessaires à sa création et à son développement. Dans cette industrie privée, nous comprenons même les saladeros, qui exploitent les produits du bétail, les fabriques de conservation de viandes pour l'exportation, les sucreries et les plantations de cannes à sucre, l'unique fabrique de drap, les distilleries de cannes et de grains. Toutes ces créations de l'industrie privée, que nous décrirons, en traitant les industries agricoles, ont aujourd'hui une importance majeure pour le pays, représentent des capitaux immobilisés, des capitaux d'action et d'exploitation considérables; mais il a fallu d'abord commencer en petit, presque sans outillage, les développer à force de patience et de crédit.
C'est ce qui donne à l'industrie locale ce caractère particulier que nous avons noté ; où la différence est insensible entre le patron et ceux qu'il emploie. Le patron n'est pas toujours un homme, expert dans son art ; il a entrevu l'idée d'une industrie qui peut être utile ; il tente un effort, le Roret
à la main. Ce qui se consomme de ces manuels Roret, sou* vent incomplets et démodés, est incalculable! Il tâtonne, s'essouffle, n'aboutit pas souvent, raccole de-ci de-Ià un ouvrier nouveau venu, qui se garde de l'éclairer sur les secrets du métier, et qui, par contre, apprend de lui qu'il est aisé d'être son patron et de tenter le même effort ; celui des deux qui sait un métier réussira le premier ; il rêvera alors d'agrandissements, d'annexés, se heurtera à la difficulté de trouver les capitaux et l'outillage qui, lui faisant toujours défaut, retarderont les progrès qu'il serait à même de réaliser. L'outillage financier existe, cependant. Le crédit, son usage et son fonctionnement sont aussi réguliers dans cette partie du monde que dans toute autre. Des Banques d'Etat, des Banques hypothécaires, de dépôt et d'escompte prêtent leur aide au commerce et à l'industrie. C'est, il faut le reconnaître, par l'aide qu'elles fournissent volontiers aux petits, à l'artisan, à l'ouvrier même, que la finance de ce pays se distingue de celle des autres. Elle ne pratique pas la doctrine du vieux monde, qui veut que l'on ne prête qu'aux riches. Ici, riches et pauvres empruntent : le riche, parce que la terre se présente à lui, facile à conquérir, à utiliser et parce que, dans l'industrie pastorale, Textension territoriale est une nécessité, qui s'impose à chaque saison, que les troupeaux^ augmentant, requièrent des champs nouveaux et que ces champs, il faut les acquérir, y construire des installations et, pour cela, escompter l'avenir, c'est-à-dire emprunter.
Mais le pauvre emprunte aussi et trouve qui lui prête, parce que deux bras, l'expérience et l'habitude du travail, la connaissance^ même superficielle, d'un métier, représentent, sur la terre d'Amérique, le capital productif et civilisateur par excellence» La Banque de la Province de Buenos-Aires a été la première à pratiquer ce principe démocratique du prêt k l'ouvrier et à l'artisan, sur la seule présentation d'un répondant purement moral.
Le résultat a été le développement de l'individualisme chez le travailleur. Dès qu'il est établi que la connaissance d'un métier suffit à assurer la protection du capital et à garantir ce capital, la constitution de grands ateliers devient irréalisable, le nombre des petits patrons augmente à l'infini ; chacun chez soi et chacun pour soi; le recrutement des ouvriers devient difficile et l'industrie qui, pour prospérer, a besoin de réunir et d'employer de grandes forces, de diviser le travail, se heurte à des difficultés insurmontables, il lui faut transformer des manœuvres en ouvriers ; elle y réussit le plus souvent, c'est une des raisons qui font dire aux Américains, en assistant à cette amélioration de l'homme par l'émigration, que l'Amérique civilise.
Pour toutes ces raisons, les petits ateliers abondent. Tous, ne pouvant pas trouver place dans la ville, émigrent, au dehors, à la recherche d'un point, où ils trouveront un groupe de population en formation^ autour d'une gare, où un village tracé demande des habitants ; ils s'y installent, créent un groupe de petites industries de première nécessité, embryon de ville future.
Cette conquête du désert par le travail est, encore, un progrès considérable, une avancée intéressante de la civilisation ; elle vaut mieux, elle a une influence meilleure, sur la marche du pays et sur la société, que n'en aurait la création de grands ateliers, qui n'ofiTrirait d'autre avantage que d'être mathématiquement plus féconds.
L'esprit d'invention s'aiguise chez tous ces petits patrons, travaillant pour eux, dans l'isolement. Qu'ils le veuillent ou non, ils sont poussés par la nécessité de se suffire à euxmêmes dans l'étude de métiers, de procédés, qu'ils eussent toujours ignorés, en restant dans la spécialité où leur apprentissage les avait confinés. Il leur faut suppléer à ce que l'aide d autrui ne leur donne pas, devenir ingénieux, inventifs, acquérir une habileté demain et de combinaison qui leur per-
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mette de deviner les secrets de tous les métiers, et de remplacer, vaille que vaille, tous les spécialistes. La société a tout profit à voir se multiplier les hommes, dont la valeur intrinsèque acquiert, par TefTort intellectuel, son maximum.
Elle en trouve un autre à voir augmenter en nombre les hommes qui ne dépendent que d'eux-mêmes et de leurs propres efforts, diminuer ceux qui dépendant d autrui, consacrent leur vie machinale, leurs efforts mécaniques et passifs à édifier la fortune de quelques patrons, à créer, à côté de la féodalité territoriale, une féodalité industrielle, prête à absorber, à son profit, toutes les forces actives, toute l'initiative individuelle de Témigration.
L'existence de grands ateliers n*aurait, pour celle-ci, qu'un grand avantage, ce serait d'ouvrir leurs portes à l'embauchage facile de tous les travailleurs, prêts à prendre place devant une forge ou un établi et dont les forces s'offriraient. Ils lui éviteraient ainsi les difficultés du début, qui, il ne faut pas se le dissimuler, sont plus grandes pour le nouveau débarqué, s'il faut qu'il demande, à sa propre initiative, les premières ressources de sa vie matérielle.
Cet avantage, les petits ateliers l'offrent moins largement, mais plus sûrement, que les grands ; ajoutons que ce qui fait précisément la valeur d'un immigrant, ce sont les difficultés qu'il renconti-e dans le pays où il arrive, que la nécessité de vivre l'oblige à vaincre; il en sort grandi, il acquiert, dans ce premier effort, toutes ses facultés de résistance qui constituent sa grande et sa première supériorité, non seulement sur la race créole, mais encore sur ses congénères restés au pays.
C'est de ces groupes éprouvés que sortiront ceux qui sont appelés à faire fortune en Amérique.