‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Voyages d'autrefois. — Les conquisf adores ; l'Audience royale; commerçants et touristes. — Récits du Père jésuite Cattaneo, d'Ascarate de Biscaye, de François Gorreal. — Voyage en plaine. — Le passage des rivières. — La première poste. — Courriers d'autrefois, au Pérou, au Meiique, dans la Pampa. — Les chemins chiliens. —Premières diligences. — Voyage à cheval.

— Voyages modernes. — Le chemin de fer. — Le désert traversé. — Construction des lignes. —Le village tête de ligne. — La prolongation; ses résultats. — Voyage en chemin de fer. — Le wagon. — Les compagnons. — Les stations. — Dernière étape, — Dernière diligence. — Les solitudes et leurs habitants; — Cahutes et pulperias, — L'heure de l'absinthe dans le désert.

— Le domaine de l'explorateur. — L'arpenteur dans le désert. — L'incendie des plaines.— Chasseur d'autruches et pasteur. •— Le fil télégraphique. — Le pionnier, son exode continuel.

Mollement étendu sur un de ces divans de sparterie, que la Chine laborieuse fournit à la paresse du monde entier, le créole ne désire rien moins que voir du pays. Peut-être, après trois siècles, se repose-t-il encore des longues fatigues, qu'ont endurées ses ancêtres, à travers les périls légendaires de l'entreprise homérique de la conquête. Voir par lui-même ne le tente pas, il préfère s'en rapporter à son imagination ; ce qu'il n'a pas vu, elle le lui révèle. Il se figure ce que ce doit être. Pôles, équateurs, tropiques* ou glaciers, plaines immenses, fleuves sans rives, forêts vierges, montagnes et.

volcans, l'Amérique ne possède-t-elle pas tout cela? Qui donc oserait insinuer qu'un Américain peut, en naissant, ignorer quelque chose de son continent? N'est-ce donc plus lui qui Ta découvert? Ses souvenirs sont assez glorieux, son imagination assez libre, pour que celle-ci voyage, au milieu de ceux-là, et que ses pieds perdent Thabitude de le porter sur le terrain trop vaste de la réalité. Aussi, le continent américain est, aujourd'hui, plus inconnu qu'il ne l'était au siècle de la conquête : c'est toute une découverte à refaire.

Les conquistadores avaient tracé des routes, à travers les plaines, ouvert des picadas sous la forêt, exploré des rivières, de leur embouchure à leurs sources; ils ne voulaient pas mourir sans avoir tout vu. Pendant un demi-siècle, ils ont dépensé tant d'efforts, ne reculant jamais, poussant toujours plus avant, que l'on comprend qu'aucune ville, de celles qu'ils ont créées, n'ait songé encore à leur élever de statues. Il faudrait les diminuer, pour les couler en bronze, aux proportions des hommes de notre temps : ils vivent plus grands dans les imaginations, qui se figurent difficilement des hommes de notre taille entreprenant des œuvres que nous ne sommes plus capables de tenter ni de réaliser.

La chronique raconte, qu'au temps colonial, alors que Buenos-Aires était encore une bourgade et la pampa un désert inconnu, les premiers colons faisaient, pour les besoins de leur pauvre commerce, des voyages, à travers la pampa, sans prendre plus de soucis de son immensité que ne le fait un marin, en s'aventurant sur l'Océan. Notre siècle a tout agrandi et perfectionné, les caravelles de l'ancien temps sont devenues de puissants steamers, le voyage à pied, derrière une mule, une course rapide à travers plaines, vallées et cor-

dillères; les inventions de noire époque sont moins surprenantes que la hardiesse et la patience du temps passé*. Un exemple en donnera la mesure.

Buenos-Âires ne devint chef-lieu de la vice-royauté de la Plata qu'en 1776, jusque-là et depuis 1580, date de sa fondation, cette ville, qui avait vu le nombre de ses habitants s'élever jusqu'à quarante-cinq mille, dépendait administrativement du vice-roi de Lima, judiciairement, de TÂudience royale de Chuquisaca, située dans les montagnes de Bolivie.

Personne ne songe, aujourd'hui, à se rendre, par terre, de Buenos-Âires à Lima ni à Chuquisaca, et cela paraîtrait entreprise irréalisable. De fait, pour atteindre cette ville, il faudrait traverser la pampa du SS"" au 20% éviter les attaques des Pampas, des Tobas, s'engager dans des plaines désertes, dans les marais du Chaco, traverser des fleuves inexplorés, aborder, enfin, les contreforts des montagnes boliviennes! La nature opposait, aux premiers colons, les mêmes obstacles ; cependant il leur fallait les dédaigner et traverser ce continent pour vider un misérable procès. Il est vrai qu'un procès gagné, à Chuquisaca, n'était pas jugé en dernière instance, qu'il fallait, en cas d'appel, reprendre la route, pour aller s'embarquer sur une goélette, après avoir attendu, quelquefois deux ou trois ans, le départ, pour l'Espagne, de ce paquebot primitif; s'habituer, pendant trois ou quatre mois de traversée, aux lenteurs, plus interminables encore, de la savante procédure du Conseil des Indes. Pour des hommes de notre génération, les tortures de l'Inquisition paraîtraient préférables ; elles le sont peut-être.

Aux premiers temps de sa fondation, — première heure qui dura un siècle, — Buenos-Aires n'avait même pas de tribunal permanent; mais le besoin de procédure est une nécessité sociale si impérieuse, que l'Audience royale en personne, pour venir juger sur place les procès pendants, enfourchait la mule et descendait des montagnes de Bolivie

jusqu'à lestuaire de la Plata. Ce n'était pas un mince cortège : ces magistrats à panache et à perruque ne laissaient, au lieu de leur résidence, aucun de leurs symboles, ni de leursattributs, ils chargeaient, avec eux, sur leurs mules fringantes, à grelots bruyants, aux harnachements somptueux, les balances et le glaive de la justice; suivait un nombreux cortège d'avocats, de procureurs, dont l'office, obligé pour le plaideur, allait en ruiner plus d'un, d'huissiers, de greffiers, d'assesseurs, de scribes, d'avocats du roi et du fisc : on ne voit plus, aujourd'hui, que les sauterelles qui voyagent en aussi grand nombre et soient aussi redoutées du colon.

Ce n'est pas du mal qu'ils faisaient qu'il s'agit ici, c'est de l'exemple de vigueur physique et d'audace, que donnaient ces lettrés ; de leur patience au travers des péripéties d'une route sans fin. Ces hauts dignitaires entreprenaient des voyages à humilier les saute-ruisseaux de notre temps. La mule, importée d'Espagne, avait conservé le privilège de les véhiculer et les transporter. Derrière elle, le guanaco et le lama complétaient le cortège ; mais ces bêtes de somme, de l'époque ante-colombienne, n'étaient pas admises à porter des magistrats, elles ne transportaient que les bagages; pauvres soldats du train, quand elles quittaient leurs montagnes et traversaient la pampa elles y mouraient le plus souvent. Cette vie rude, les alternatives de chaud et de froid n'étaient pas pour elles; malgré leurs épaisses toisons, elles y succombaient; ces épreuves n'étaient vraiment supportables que pour les mules et les gens de justice.

Il parait qu'elles l'étaient, aussi, pour d'autres gens de robe, les Jésuites. Eux communiquaient par eau, et non par terre, avec leurs immenses possessions échelonnées le long de la rive des grands fleuves. Ce voyage compliqué se faisait dans des bacs, dont le modèle bizaire semblait combiné pour rendre plus pénible la navigation. Entre deux canots, creusés grossièrement dans des troncs d'arbres ou formés de madriers à peine équarris, on plaçait

des traverses de bambous, qui sentaient de plancher à une cabine, destinée aux voyageurs, faite elle-même de paillis, couverte de cuir, dans laquelle se trouvait un lit. Chaque bac, ou bahcy était conduit par ving-cinq Indiens ; chaque convoi en comprenait dix ou quinze, entreprenant ensemble la navigation. Pour remonter l'Uruguay, depuis Buenos- Aires jusqu'aux Missions, ce qui demande deux jours aux steamers actuels, on employait quatre mois. En route, on embarquait des bœufs pour la consommation de réquipage; vingtcinq Indiens mangeaient un bœuf par jour ; ils ramaient cinq heures, sans arrêter, et se reposaient jusqu'au lendemain. Le P. Cattanco, de la Compagnie de Jésus, nous a laissé le journal d'un voyage, qu'il fît, dans ces conditions, en 1729.

C'étaient de vrais voyages au long cours, et Ion comprend, qu'étant données ces conditions pénibles d'une navigation aussi lente, les voyageurs préférassent la voie de terre, même pour aller d'une ville du littoral à une autre. C'était celle qui était général ement adoptée; elle était fréquentée, de Potosi à Bueços-Aires et de Lima au même point, par les arriéres, conduisant les troupes de mules, chargées d'or et d'argent, faisant ainsi des trajets de quatre à cinq cents lieues qui duraient deux ou trois mois. Les périls n'étaient pas nombreux: les Indiens, dont on traversait les possessions, s'étaient habitués, vite, au voisinage etjau contact des Européens : tout le littoral de Buenos-Aires à Santa-Fé, première ville que l'on rencontrait, éloignée d'environ cent lieues de la première, était déjà peuplé d'estancias, en partie cultivées, au moins dans un rayon de dix à douze lieues, au commencement du xviii' siècle ; de là, on passait à Santiago del Estero, en tray versant de nombreux domaines des Jésuites, à Salta, oùlaroute bifurquait, allant à Potosi ou à Lima par des voies différentes.

Le seul ennemi était la solitude; la seule gêne, la rareté de Teau potable ; mais il ne semble pas que ces voyages fussent

pour cela bien pénibles. Nous en avons plusieurs récits, celui d*Ascarate de Biscaye, en 1654, celui de François Correal en 1690. Ces premiers touristes du continent américain, qu'aucun intérêt de commerce, et la simple curiosité ont emmenés si loin, presque à la même époque, ont vu beaucoup de pays. Us ne sont malheureusement pas bavards. Il faut penser que ce qu'ils ont vu ne valait guère d'être conté. L'un et l'autre, sans s'être donné le mot, nous disent, en trois lignes, qu'ils sont partis de Buenos-Aires, de là pour Santa-Fé et Potosi, et ne disent rien de la route. Qu'ont-ils mangé? Qu'ont-ils craint ou souffert? Quelles difficultés ont-ils rencontrées? Aucune, sans doute. C'est à croire que les routes étaient très sûres, que galoper, chaque jour, dans la plaine, quinze ou vingt lieues, pour recommencer le lendemain, était chose très simple, même pour de nouveaux débarqués de Cadix. L'un et l'autre, comme s'ils étaient arrivés de Gascogne , ne s'arrêtent guère à parler longuement que de ce qu'ils n'ont pas vu ; ce qu'on leur conle, qu'ils ne peuvent contrôler, est, pour eux, beaucoup plus intéressant que ce qu'ils voient, qui ne passe pas de l'ordinaire. Ces touristes n'ont pas subi l'influence de la plaine ; la pampa ne les a, par rien, surpris : probablement, le premier jour, ils ont ressenti quelque émotion, recueilli quelques impressions, quelques remarques, mais, comme ils ont eu l'occasion, le lendemain, de faire les mêmes, que le spectacle n'a pas changé , ils sont allés jusqu'au bout, émoussant ainsi, chaque jour, leur curiosité, ne trouvant plus rien digne d'être rapporté quand ils ont pris la plume pour l'écrire.

C'était à cheval qu'ils voyageaient. La plaine était sûre alors, elle le restera jusqu'en 1740 ; mais, depuis cette époque, qui est celle de la première grande invasion et marque le premier acte d'uneguerre, qui se continuera jusqu'en 1880, elle cessera de l'être, dans le Sud, du moins; elle esl sûre, encore, dans le Nord pampéen, d'où l'Indien a, dès longtemps, émigré ou s'est mêlé à la population.

G'ét|Lil bien une route que Ton suivait. Elle avait été tracée sous Je pied des chevaux et des mules, cédant le pas, à mesure que le commerce se développait, aux lourdes charrettes tucumanaises. Sur le littoral, il n'existait aucune forêt, on ne pouvait construire des véhicules, le bois manquait ; il était, au contraire, abondant au pays de Tucuman, situé sur la route du Pérou et de la Bolivie. C'est de là que sont sortis les premiers types de ces énormes charrettes, qui, traînées par six ou huit paires de bœufs, n'ont cessé, depuis, de sillonner la pampa, par troupes de huit ou dix, voyageant de conserve, transportant, du littoral au Pérou, les cargaisons, venues d'Europe, voyage qui durait cinq ou six mois. Les étapes étaient de quatre lieues par jour; c'était beaucoup, déjà, pour le pas d'un bœuf, surtout pour lesroues pleines, imparfaitement rondes, qui supportaient la masse imposante de ces édifices élevés, plus hauts que la plupart des maisons de la colonie, aux parois plus résistantes, à la toiture solide. On voyageait de jour ou de nuit, suivant que la température chaude on fraîche permettait ou non de braver les rayons du soleil. Après trois siècles, rien n'est changé à leur allure, elles ne songent pas à abdiquer devant le chemin de fer ; celui-ci même a dû transiger avec elles. A chaque station, il a fallu construire des treuils élévateurs, qui prennent la charrette et la placent, privée de ses roues, sur des wagonstrucs, emportant contenant et contenu, jusqu'au lieu de destination, pour la ramener vide ou pleine, suivant l'abondance ou la disette des retours, au même point, où Tattendent, oisifs, bœufs et conducteurs.

Le premier, qui a passé, a marqué la route, sous la trace de ses roues ; depuis, elle n'a pas dévié. La journée se termine, toujours, au même endroit ; on s'arrête autour d'un rancho de paysans indigènes, gauchos. Indiens ou métis, où l'arrivée d'un train de charrettes attire, toujours, de nombreux visiteurs; on y fait provision de nouvelles; une

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tradition s*élablit, ce point de rencontre, que le ha%ard a désigné, devient centre d'habitations, et, plus tard, village : les conducteurs y trouvent des provisions de route, s'y ravitaillent, y réparent leurs avaries; une sorte de commerce s'y crée, quelques artisans s'y établissent , la diligence, le jour oii elle se créera, y trouvera un relai. Quelquefois, la charrette, épuisée de fatigue, descend de ses roues et devient masure, comme un vieux navire devient ponton, elle reste là, témoin vivant de générations disparues; sa construction solide la défend contre Tinjure du temps. Mais, jusque-là, que de tours de roues et de grincements, que de voyages, entrepris, pour apporter, des Provinces éloignées, les cuirs tannés, les objets de sellerie, que Tindigëne y fabrique avec art pour les besoins locaux, la laine et les riches manteaux de vigogne ou d'alpaca que les Indiens savent seuls tisser! Quelquefois, des voyageurs, que leurs intérêts appellent, sans urgence, choisissent cette voie lente et arrivent à destination plus vieux de six mois, quelquefois d'un an. Ce n'est pas que les obstacles soient nombreux, qui barrent cette route plane, qui s'étend, en ligne droite, quelquefois, pendant des centaines de kilomètres, sans rencontrer une pierre ni un arbre, mais il faut souvent stationner au passage des rivières : elles sont en petit nombre, et pas bien profondes, on les passe ordinairement à gué, non sans quelque etfort; il faut décider les bœufs à entreprendre la descente de la rive, souvent élevée, jusqu'au fond du lit, souvent profond. Tout à l'heure, en suivant la route, on n'apercevait pas ce grand fossé, qui la coupe sans qu un arbre ait prospéré sur ses rives, sans que le pâturage dénonce, même, son passage fertilisant; la rive est à pic, le premier qui a passé, a, d'un coup de pioche, ouvert une sorte de descente en casse-cou ; après des siècles, le passage ne s'est pas amélioré, il s'est seulement un peu aplani; où le père a passé, passe toujours Tenfant, sans se soucier de rendre plus

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simple l'effort, sans se retarder à éviter un accident, toujours possible. La charrette semble se dresser sur le timon que porte le joug des bœufs, ceux-ci s'écraser sous la charge, ce n'est qu'un moment de terreur pour le spectateur, jamais personne n'est resté culbuté ni envasé dans le lit du fleuve. Par contre, sur ses rives, il a fallu souvent établir des campements; quand le filet d'eau est devenu large torrent, attendre, comme le paysan de la fable, que les eaux aient fini de couler.

Si l'on voulait aller vite, on voyageait à cheval. Les chevaux étaient, dès le premier siècle de la colonie, assez abondants pour tous les abus qu'on en pouvait faire ; le gouverneur de Buenos-Aires avait Tordre d'entretenir, aux portes de la ville, une nombreuse cavalerie, toujours prête à accompagner les voyageurs de qualité, ou à fournir de montures les courriers. A chaque arrivée d'un navire, venant d'Europe, il devait communiquer le manifeste de son chargement à Lima et à Potosi, le commerce de ces villes y choisissait ce qu'il pouvait désirer, passait ses ordres par des courriers à cheval, et, après huit ou dix mois, recevait les commandes faites. Ces courriers servaient de guides aux voyageurs, disposés à entreprendre la traversée de la pampa; c'est ce voyage, et dans ces conditions, que fit Ascarate de Biscaye. Pourquoi n'a-t-il trouvé à nous raconter, comme incident de route, que la surprise qu'il eut au passage du premier gué? 11 le trouva rendu impraticable par une crue subite, let, ne sachant pas nager, se trouva bien empêché. Son guide ne le fût pas pour si peu. Sans mettre pied à terre, brandissant, au galop de son cheval, le lasso que tout bon gaucho porte fortement attaché à sa selle, il se mit à choisir et à poursuivre, dans un troupeau de bœufs, un animal ; l'enveloppa de son nœud coulant; le roula par terre, le maintenant ainsi, du poids de son cheval, archonte des quatre pieds, alla à lui, à

pied, et lui asséna un coup droit, de son couteau, entre les deux premières vertèbres. En un instant, Tanimal fut saigné et écorché. C*était de singuliers apprêts pour fabriquer un bac où l'on pût, à Taise, gagner Tautre rive! Le bon Basque, croyant qu'il ne s'agissait que de faire provision de viande pour le souper, se mettait en mesure de rôtir au plus vite le meilleur quartier. Mais non, c'était bien un bac, qui allait sortir des mains habiles et sanglantes du gaucho. Le cuir frais, replié sur lui-même, rejoint par ses pointes, garni d'herbes sèches, attaché à une lanière de cuir, que le cheval du guide allait tirer, c'était une vraie nacelle, et des plus commodes, la seule usitée en pareille occurrence.

Le gaucho fit passer à la nage, nageant lui-même derrière elle, sa troupe de chevaux, et dirigeant le cheval qui traînait son compagnon, étonné et ravi. Est-il besoin de dire que l'on traverse aujourd'hui la pampa, d'un bout à l'autre, sans avoir à recourir à ces pratiques oubliées ; mais, dans quelque passe difficile, là, où tout moyen manquerait de traverser une rivière, le gaucho d'aujourd'hui aura vite fait de sacrifier quelque vieille vache ou quelque cheval à bout de forces. Dans le Haut Madeira, dans d'autres pays où le bois flottable manque, où les essences forestières sont trop dures pour être travaillées, ou trop lourdes pour flotter, où, par contre, le bétail, abondant, n'a guère d'emploi, les nègres et les Indiens, aujourd'hui encore, ne connaissent pas d'autre forme d'embarcation pour l'usage ordinaire.

Ce n'est qu'en 1781 que la première poste régulière fut créée, rejoignant le littoral aux villes du Centre et de la Cordillère. Depuis un demi-siècle, déjà, les Indiens étaient soulevés, la pampa avait cessé d'être sûre ; la création de la vice-

royauté, en centralisant à Buenos-Aires la vie administrative et judiciaire, rendait inutiles les longs voyages à Lima, les exportations d'argent de la Bolivie avaient diminué ; raisons qui privaient les routes pampéennes de leur activité passée. La première poste, essayée depuis 1767, ne fit que donner une sorte de direction d'ensemble aux courriers à cheval dont nous parlions, qui, jusque-là, ne partaient que lorsqu'un événement quelconque se produisait.

C'étaient des hommes déterminés, traversant, seuls, avec deux chevaux, — un cheval monté et un cheval de relai tenu en bride, — de grands espaces déserts où le danger se cachait partout, toujours le même : l'Indien embusqué. Ils allaient droit sur le point de leur destination, au galop, portant, avec eux, le fardeau postal ; en cas d'alerte, ils avaient vite fait, sans ralentir la marche, d'enfourcher le cheval frais tenu en bride, de filer au galop, sauvant quelquefois les dépèches et, presque toujours, le porteur, n'abandonnant aux pillards que la selle et le cheval fourbu. Ces courriers n'étaient pas, à proprement parler, un progrès. A l'époque préhistorique, avant la conquête espagnole, au Pérou tout au moins et au Mexique, les communications postales existaient, dans le pays des Incas et dans celui des Toltèques.

Au Pérou, suivant Antonio de Herrera, des hommes robustes portaient, sur leurs épaules, le fonctionnaire, chargé du transport de la correspondance. Ces courriers étaient aussi rapides que ceux à cheval, ils couraient sans repos, trouvaient, sur la route, des relais fréquents, où le fonctionnaire, passait, d'un dos à l'autre, sans mettre pied à terre et sans chiffonner sa correspondance ; on communiquait au moyen des quipus, assemblage de nœuds, de couleurs différentes, faits de cordons de laine de vigogne.

A côté delà poste à dos d'homme, existait le télégraphe parlé, sorte de téléphone sans fils et sans pile électrique ; des hérauts à la voix forte, juchés sur des tours en bois, semées de

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loin en loin, transmettaient, les uns aux autres, les dépêches.

Au Mexique, la poste était desservie par des courriers à pied, qui relayaient, de six en six lieues, et, de poste en poste, transmettaient, oralement, de mémoire, la correspondance. H parait que ce système primitif peut rendre de grands services, puisqu'il subsiste encore dans certaines parties du Mexique.

Les Indiens de la pampa avaient, avant la conquête, peu d'occasions de communiquer avec leurs voisins; Tennenii commun n'avait pas paru, encore, sur leur territoire ; c'est la conquête qui a multiplié, pour eux, les occasions de se réunir pour le combattre, mais elle leur a fourni en revanche le cheval. Dès lors, ils sont devenus plus mobiles qu'aucune race aborigène, ont traité leurs affaires par ambassade, de tribus en tribus ; dans cette immense étendue sans écho, aucun fait, même en apparence insignifiant, qu'une tribu ait eu intérêt à connaître, n'a été ignoré d'elle. L'Indien communique aux tribus voisines les nouvelles qui peuvent les intéresser, en mettant le feu aux herbes de la plaine : la forme de l'incendie, l'intensité de la flamme, le nombre et la position des foyers sont autant de signes de convention, aussi clairs, pour eux, que le sont, pour les diplomates, les signes de leurs dépêches.

Pendant le siècle qui va jusqu'en 1880, l'Indien est resté le seul voyageur de la pampa, disposant d'elle à sa guise, et la fermant au conquérant. Aujourd'hui que la défaite de cet indigène est définitive et sa destruction complète, c'est un merveilleux spectacle, pour celui qui pénètre dans ce lieu, si longtemps défendu, par la barbarie, que le réseau de routes qu'il y trouve. Elles partent de tous les points stratégiques, y reviennent, s'enchevêtrent et s'unissent; le voyageur qui les suit, est assuré qu'elles le mèneront sûrement et direc-

iement, par des points, où Teau est abondante pour les montures et potable pour l'homme. Larges de trente, soixante et même de plus de cent mètres, elles sont seules à dénoncer la présence de Fhomme, dans ce désert ; mais elles indiquent bien tous les caractères de sa vie turbulente et nomade. Ce primitif habitant de ces plaines n'a jamais mis pied à terre et jamais fait usage de ses mains, pour dompter le sol et en tirer sa subsistance. Pendant les trois siècles, écoulés depuisTapparition du cheval, il n'a plus vécu qu'avec lui et par lui. Il a perdu rhabitude des longues marches à pied, en lile indienne, où, le premier passé, trace, dans l'herbe épaisse, le chemin que la file suit, sans dévier, diminuant TelTort que les touffes rudes opposent à la marche ; c'est ainsi que voyagent les grandes bandes d'oiseaux migrateurs qui fendent Tespace. L'Indien, devenu cavalier, procède autrement : les chemins qu'il a tracés sous le pied de son cheval le démontrent. De grandes routes partaient de tous les points de la frontière argentine, aboutissaient, toutes, à un point unique de la frontière chilienne. C'étaient elles qui conduisaient aux centres de ravitaillement où l'Indien pénétrait en troupe nombreuse et armée. Il s'y avançait en phalange macédoliienne : le cavalier de gauche tenait la tête, cent autres galopaient vers le même but, non pas en front horizontal, mais en flûte de Pan, la tête du second cheval touchant la croupe du cavalier de gauche; sous son pied, chaque cheval faisait un sillon, que le fréquent passage creusait: la route était tracée. Au retour, on la prenait, poussant devant soi les milliers de bœufs et de chevaux que l'on avait enlevés. A certains points de rencontre, on s'arrêtait pour partager le butin, entre les chefs de chaque tribu, au prorata du nombre de lances fournies. De ce carrefour pampécn se détachaient alors des routes plus étroites, sortes de routes départementales, qui conduisaient vers chaque point de l'horizon, donnant, elles aussi, naissance à d'autres rameaux aboutissant

aux campements de chaque tribu, comme des chemins vicinaux. Jamais ingénieurs et terrassiers ne feront mieux que n'ont fait ces sauvages, pour les simples besoins de leur commerce de vol et recel, par le seul fait de s'agiter pour l'alimenter. Ces routes, larmée argentine les a utilisées toutes, sans avoir d autre embarras que de se reconnaître, dans leur enchevêtrement; toutes ont leur nom, que des guides énumèrent et retiennent avec exactitude, parce que toutes prennent ce nom d'une particularité des sites qu'elles traversent ou joignent entre eux.

Après l'armée, les éleveurs qui viennent utiliser sa conquête y peuvent rouler carrosse; l'écartement des roues embrasse plusieurs des sillons, creusés par les chevaux indiens, elles roulent sans obstacles sur le sable déjà foulé ; les chevaux de trait galopent dans les sillons intermédiaires. Le trafic, à mesure qu'il se développe, nivelle ces sillons, aplanit la route; c'est par là seulement que la civilisation, qui y passe, se distingue de la barbarie. Elle s'en distingue aussi, par ceci, qu'elle ne pousse, devant elle, que du bétail légalement possédé, et que ce n'est plus un commerce de vol et de recel qu'elle fait avec le Chili, par ces chemins qui ont conservé leur nom de chemins chiliens, puisque touâ mènent au Chili, que tous ont été créés par l'Indien, pour alimenter le Chili de bétail, volé en champs pampécns.

A mesure que la population s'avance, que la route s'est aplanie sous le roulement plus fréquent des charrettes, la diligence apparaît; quelquefois, par un bouleversement très américain de Tordre logique des choses, elle est devancée par le rail et la locomotive; en d'autres lieux, elle est vivement détrônée par celle-ci.

Ces diligences pampéennes, les illustrations de journaux de voyage les ont déjà rendues célèbres : l'Espagnol les appelle galères ;. vraies galères, en effet, où le voyageur rame de son dos et de tout son corps sans aider à la marche»

seulement, pour prendre sa part de la fatigue que le voyage impose à tout le convoi, tiré, cahoté, surmené sur le sol raboteux de la plaine. Quand elles étaient seules à conduire les voyageurs, des villes extrêmes au littoral, elles semblaient avoir un soin jaloux de leur propre pittoresque, s'étudier à faire point de vue au milieu du paysage, à se projeter en silhouette bizan^e sur Fhorizon. Elles conservaient, gravement, avec une sorte de piété, la tradition de leur originalité d'antan, un luxe de postillons et de chevaux tel, que, de loin, elles prenaient l'aspect d'une smala, fuyant, dans la plaine, avec ses troupeaux, quelque incendie terrible, et roulant, derrière elle, la maison patriarcale. A travers champs, le véhicule, porté sur de hautes roues, mues par un essieu de près de deux mètres de long, tressautait, tiré qu'il était par une douzaine, quelquefois une vingtaine de couples de chevaux, chaque couple, monté et fouaillé par un homme, au poncho volant, aux bras arrondis, aux jambes écartées du corps, écuyer équilibriste, déplaçant, au hasard, le cenlre de gravité sans jamais le perdre, on ne sait par quelle grâce d'étal. Les cris, les imprécations, les coups de fouet entraînaient, au galop, l'arche roulante; on ne perdait cette allure désordonnée que devant le piquet marquant la première poste. Les gens qui l'attendaient n'avaient rien vu d'elle que le tourbillon de poussière noire, qui ne l'abandonnait jamais, que le mouvement faisait tournoyer, que le vent emportait, après en avoir laissé la meilleure part, dans les gosiers des voyageurs. On descendait ainsi des Andes, à travers la plaine» jusqu'au littoral, on allait d'une capitale à l'autre, d'un village de frontière aux villes du centre : le voyage était partout le même, la plaine était, partout, semblable à elle-même, les péripéties ne variaient pas. C'était le même départ, à l'aube; à l'heure oii le soleil est haut, la môme sieste auprès d'un rancho, où un mouton, broutant encore, attendait les voyageurs, et ne sentait le couteau plonger dans sa gorge.

que lorsque leur présence était certaine; en quelques minutes, il était fiché tout entier sur sa broche, piquée en terre, au-dessus d'un feu, dont le troupeau, aussi, fournissait le combustible. Le soir, c'était une halte dans un des rares villages de la plaine, où, autour de l'éternel rancho, un autre mouton offrait, de la même manière, sa chair rôtie, que l'on pouvait accompagner d^un morceau de pain dur, si l'on en avait fait provision. Quelquefois, la nuit était gaie, la danse et la musique en racourcissaient la longueur, et, après un repos de quelques heures, à la belle étoile, entre deux touffes de chardons ou de gynérium, on reprenait sa place sur le banc redoutable de la galère, frémissante encore des os, qu'elle avait rompus, la veille, où l'on ressentait, à peine assis, les membres endoloris et les plaies vives.

On comprend que ceux, que leurs affaires appelaient au loin, aient toujours préféré, à ces longs supplices, le voyage à cheval, que l'allure égale et quelque peu somnolente du cheval pampa permettait d'entreprendre et de terminer, presque sans fatigue, par journées de vingt-cinq à trente lieues. Ces voyages au long cours, à travers la pampa, ont cessé de l'animer de leur pittoresque. Les cavaliers galopaient derrière une troupe de chevaux de relai, groupés autour de la jument guide. Un courrier, qui les précédait, gaucho exercé, en poussait, devant lui, dix ou quinze par cavalier; toutes les deux heures, il les rassemblait, au milieu de la plaine, et choisissait des chevaux frais ; le galop, qu'ils venaient de faire, de la même allure que les chevaux montés, ne comptait pas comme fatigue. Peu à peu, tous ces moyens de transport vont rejoindre la nacelle de cuir, dans le magasin des accessoires du roman étranger et des récits de voyages, écrits, sur les ouï-dire des vieilles gens, ou même de quelques hommes mûrs, qui ont pu apercevoir, encore, les derniers échantillons d'une époque préhistorique, qui date d'hier, que le développement rapide des chemins de fer a fait vite oublier.

Il y a trente ans que le premier rail a été posé dans la ville de Buenos- Aires, et a commencé la vraie conquête de la pampa par la civilisation. Cet avènement d'un progrès nouveau, qui n'allait faire son œuvre que très lentement^ mettait le point final à une période d'un demi-siècle, pendant lequel la pampa ne s'était pas appartenue, et les voyages avaient été tout à fait interrompus.

L'élévation de Buenos-Aires au rang de vice-royauté avait été le signal d'une décadence; devenue maltresse de ses destinées, elle avait vu se rétrécir, instantanément, son champ d'évolution aux limites de son enceinte et des quelques villages semés autour d'elle : la vie se concentra sur le littoral, on ne communiqua plus, par terre, avec le Pérou et la Bolivie, à peine avec les villes du centre et des extrémités, qui continuèrent, dans leur isolement, leur vie végétative. Aucun bruit ne passait plus sur les routes poudreuses, de moins en moins sûres, les villes de la Cordillère préférant commercer avec le Chili, traverser les défilés montagneux que s'aventurer dans la plaine.

Trente ans de silence s'écoulent. Avec Taurore du xïx* siècle, un bruit nouveau se fait : la guerre de l'indépendance éclate; le vice-roi détrôné, hier encore homme le plus populaire de la colonie, Jacques de Liniers, transporte le centre de la résistance contre les créoles dans une ville pampéenne, Cordoba, adossée aux premiers contreforts des Andes. Ce premier fait, d'une guerre civile qui durera un demi-siècle, avec des phases différentes, rouvre, aux armées, les routes abandonnées du commerce, les guérillas et les montoneros en prennent possession; tout le monde est en campagne, au milieu de l'océan pam-

péen, San Marlin et Bolivar se donnent la main, pour une œuvre commune, en combattant à mille lieues Tun de l'autre ; les hasards de cetle guerre, à longue portée, entraînent <îes généraux et des corps d armée , des rives de l'Atlantique à celles du Pacifique, l'ardeur des premiers conquérants renaît dans ces descendants des Cortez et des Pizarro, qui renversent les rôles, ramassent les armes d'Âtahualpa et de Montezuma, battent partout les Espagnols, et proclament le droit des créoles à se gouverner eux-mêmes. La plaine et la Cordillère n'ont plus, pour eux, d'inconnu. Us attachent, sur leur passage, des noms glorieux à des points inhabités, que l'histoire, chargée de les conserver, aura peine à indiquer exactement aux géographes modernes.

Ces patrouilles, plus glorieuses que nombreuses, n'assurent ni la paix du voyageur de la pampa, ni celle du pasteur sédentaire ; la plaine n'est plus à la civilisation, la barbarie s'çn empare, elle la domine, les soldats de la guerre civile n'ont pas le temps de la lui disputer : les poètes, seuls, s'en occupent, mais il ne peuvent l'entrevoir que par l'imagination. Quelquefois un voyageur en revient, captif qu'une invasion a enlevé, attaché à la croupe d'un cheval, conduit dans cet inconnu que Ton touche du doigt sans pouvoir le pénétrer. Un jour, il a pu s'échapper, a refait, seul, un de ces longs voyages, qu'entreprenaient autrefois les courriers d'IÙat et les touristes du xvii* siècle, sans avoir, comme eux, l'instinct pampéen pour le diriger, ni la connaissance des étoiles du ciel.

Nous avons, sous les youx, le récit autographe d'une fuite de ce genre : terrible voyage d'un homme abandonné à luimême dans la solitude des plaines, tâchant de gagner le pays peuplé, n'ayant, pour le guider, que l'instinct de la conservation, mais aucune connaissance du pays qu'il traverse : il lui faut sept jours du galop de son cheval, pour atteindre une habitation, souffrant la faim, la soif, le sommeil, redoutant

les attaques des fauves, celles plus dangereuses do Thomme, plus d'une fois prêt à abandonner son entreprise, à se laisser mourir auprès de son cheval, repartant au galop, sans savoir par quoi il est soutenu. La pluie qu'il reçoit ne vient pas sans grêle, il en souffre sans pouvoir Tutiliser, les rivières qu'il rencontre sont d'eau saumâtre ; l'herbe, seule, lui offre un aliment, mais insuffisant, il en suce quelques racines sans succès ; des mirages le trompent, ils l'égarent, et la réalité trompeuse augmente son désespoir.

Ces temps sont loin : ils s'éloignent aussi, ceux où les vieilles gens racontaient encore qu'ils avaient passé leur vie sans sortir de leur ville, où les propriétaires n'avaient jamais daigné visiter leurs domaines, un peu éloignés, et en étaient réduits à se figurer ce qu'ils étaient, effort facile d'imagination dans un pays où tout se ressemble.

Le rail a changé tout cela; il a, ici plus que partout ailleurs, détruit la poésie, ou tout au moins, l'inattendu des voyages : pas de tunnels, pas de courbes, pas de travaux d'art, le chemin de fer ne fait pas même point de vue dans la pampa, où il n'a que faire de chercher des villes ou des villages à desservir, ni de tourner ou de traverser des terrains accidentés, où il n'a d*autre souci que d'aller d'un point à un autre, éloigné de cent, deux cents et même cinq cents kilomètres, si droit devant lui que l'on cite une section de voie de quatre cent cinquante kilomètres, en ligne absolument droite, sans la moindre courbe.

Pas de levées, pas de talus, rien qui mette en relief le train, qui passe, sans se presser beaucoup, faisant ses quatre lieues à l'heure comme une bonne diligence d'autan, rasant le sol, dans un raccourci écrasé. Jouir du paysage, si paysage il pouvait y avoir, pour celui qui traverse la plaine en wagon, il n'y faut pas songer : quand une pluie n'a pas abattu, quelques heures avant le passage du train, tout prétexte à poussière, il en soulève un noir tourbillon et s'en

fait, sur la ligne, un redoutable cortège, qui le précède, Fenveloppe, le suit, s'élève et retombe, pénètre partout, envahit les wagons les mieux clos, et met sur les visages un épais masque noir, où les yeux, criblés aussi, émergent en rouge et pleurent; larmes aggravantes, que ne sèchent pas toujours l'arrivée à la station et les ablutions d'eau saumàtre, la seule que Ton connaisse dans la pampa!

Les entrepreneurs du Sud n'ont pas osé, jusqu'ici, imiter leurs congénères du Far-West des États-Unis, et jeter des voies ferrées dans le désert, pour inviter Tinmiigration à s'y rendre et à y préparer le trafic. Le rail s'avance timidement, il quitte à regret le dernier village, ce n'est qu'après de longues hésitations qu'il s'étire, paresseusement, jusqu'au prochain, qui, pendant qu'il s'arrêtait, s'est formé. Ces étapes de prolongement se font assez vite, mais il faut toujours deux ou trois ans pour se décider à les entreprendre. Si l'agriculteur attend le chemin de fer avant de conquérir des terrains nouveaux, le troupeau semble fuir devant lui; le pasteur aime les grandes solitudes, il va toujours au loin, ce n'est pas lui qui demande la formation des villages. C'est à cause de lui, pour échanger ses produits naturels, pour ainsi dire spontanés, contre toutes les denrées que le commerce amène de loin, qu'un commerçant vient placer sa tente dans son désert, appelant autour de lui quelques artisans ou quelques commerçants comme lui ; le village est ainsi fondé, et, après peu de temps, devient tête de ligne C'est le signal de son développement, les hésitants accourent, les rues se tracent, droites et bien alignées, les premiers venus se constituent en conseil municipal, se distribuent les tefrres, que l'État a, d'avance, réservées pour cette commune future, invitent quelques amis, pour faire nombre, à prendre part à cette aubaine, presque toujours gratuite ; l'accaparement se fait assez vite pour que les demandes des étrangers se heurtent à des refus et que le prix de ce qui ne

valait rien, la veille, s'élève. Le bruit que fait au loin, à quinze ou vingt lieues, le premier coup de pioche, ou le premier coup de marteau, sur le premier boulon que Ton rive, fait écho et active les enchères. Les fours à briques se dressent, tous les matériaux sont hors de prix; cependant, les maisons s^alignent, des besoins factices exigent des constructions superflues, leur ensemble forme un village. Le rail approche, la station se construit, les premiers wagons déchargent du bois et du fer attendu, qui sont venus, jusquelà, Tun de Norwège et l'autre d'Angleterre; les commerçants, établis d'hier, s'approvisionnent ; on s'agite, on spécule, on croit que l'avenir est assuré; un jour, on apprend que plus loin une création du même .genre s'est faite, que le rail va la rejoindre : l'activité s'éteint, on sent qu'elle va se déplacer; comme aucune industrie ne saurait donner la vie au village, quand l'heure est passée d'une spéculation, dont les phases sont connues, ^engourdissement le prend, il devient un simple centre de commerce, ennuyé et languissant.

Sur la ligne, le trafic est actif; laines, cuirs et blés, marchandises encombrantes, demandent, à certaines saisons, des wagons en grand nombre ; comme dans la plaine il n'y a ni un morceau de bois ni une pierre que l'on puisse utiliser, que l'exploitation des troupeaux exige des habitations, des hangars, des parcs, des clôtures, les trains défilent, chargés de bois, de pieux et autres objets, de prix très minimes dans leur pays, qui ont payé, pour le transport, plusieurs fois leur valeur.

Le prix de la construction d'une ligne de chemin de fer, dans la pampa, en tenant compte du taux élevé de la maind'œuvre et des matériaux, qui viennent tous d'Europe, ne dépasse pas 60,000 francs par kilomètre ; l'expropriation des terrains était, il y a quelques années, une quantité négligeable, ce n'est guère, encore, qu'aux environs des villes que les propriétaires en exigent le prix, les avantages, que leur

apporte une voib ferrée nouvelle, leur permettent de céder gratuitement les dix mètres de large qu'elle occupe, dût même cette bande étroite s'étendre sur leurs terres pendant plusieurs lieues, comme cela se présente souvent. Les frais de premier établissement sont donc assez modérés pour que les lignes de chemin de fer, les moins favorisées, puissent donner 10 ou 12 0/0 à leurs actionnaires, que d'autres, comme le Central argentin, en 1884, aient pu distribuer jusqu'à 16 0/0. Le nombre des kilomètres construits augmente rapidement. Pendant que la France ne possède qu'un kilomètre de voie ferrée par deux mille huit cent cinquante habitants, la pampa argentine en possède un par huit cents habitants. Un ensemble de lignes part de Buenos- Aires; Tune rejoint cette ville, au sud, aux points extrêmes de la côte de l'Atlantique, aux confins du grand désert patagonien, à Bahia-Blanca; une autre gagne l'ouest et avance, par différents réseaux qu'elle étend, comme le ferait une pieuvre, vers les solitudes qui reculent devant elle; une de ses locomotives porte, depuis vingt ans, ce nom ambitieux: « Je vais au Chili » ; dans trois ans, elle y arrivera, peut-être; une autre ligne l'a précédée, elle a pris bravement le parti de traverser, au plus court, la plaine, vers le nord-ouest, elle réalise le rêve de la précédente: dans deux ans, on ira de Buenos-Aires à Santiago du Chili en cinq jours ; il faut encore quitter la voie de fer à Mendoza, sur le versant argentin, pour la reprendre, après deux jours de mule, sur le versant chilien. Un tunnel en construction traversera les Andes. Il aura dix kilomètres de long; quatre années seront nécessaires pour le terminer. Une autre ligne joint Buenos-Aires et Rosario, le grand port central du Parana, nœud commercial de tout le trafic des provinces argentines, de la pampa déserte du Nord, du Paraguay et de la Bolivie. Du Rosario partent d'autres grandes voies qui, chaque jour, se complètent ; les régions du blé, des mines, de la canne à

sucre, les grandes plaines à bétail, tout est ouvert à la colonisation et au travail lucratif.

Voyageons un instant sur ces lignes. L'encombrement d^unc gare de départ ne dénote pas un public qui voyage pour son plaisir; une fois en route, nous le comprendrons de reste. Hors les trains de banlieue qui emportent journellement ceux qui partagent leur vie entre la ville et la campagne, le gros du public, de tenue fort abandonnée, gens de campagne très habitués à la compagnie du bétail, immigrants désorientés, partant en troupes pour une colonie quelconque, travailleurs se déplaçant en quête d'ouvrage, tout ce public semble destiné à la quatrième classe, mais le goût américain de la simplification a réduit leur nombre à deux : les voyageurs de première sont, malgré tout, peu nombreux. Construit sur le modèle américain, le wagon s'étend en une longue galerie, où s'échelonnent de chaque côté des siège cannés, étroits pour deux personnes de proportions ordinaires : des fenêtres nombreuses rendent tous les recoins de cette chambrée accessibles à Tair, à la lumière, mais aussi aux rayons ardents du soleil, à la poussière épaisse, en hiver aux courants d'air glacial. Ces wagons, d'un modèle déjà ancien, que les nouvelles lignes abandonnent, auraient pu hériter des anciennes diligences, leur nom de galères ; lieu de détention plus moderne, il n'est pas moins riche en supplices variés.

Le départ est long; la sortie des faubourgs est retardée par de nombreuses stations, qui se succèdent de minute en minute, où vient s'entasser dans les wagons un trop-plein d'hommes robustes, aux lourdes bottes. C'est la seule partie pittoresque du voyage. Que vous alliez vers le Sud ou le Nord, où les lignes suivent, pendant longtemps, la rive gaie

de Testuaire de la Plata, ou que, vous dirigeant vers l'Ouest^ vous traversiez les jardins des villas et des fermes les plus voisines, où des horticulteurs français et italiens déploient toutes les fantaisies de leur art, acclimatent et multiplient toutes les plantes de la création, toute Téchelle des arbres fruitiers, depuis l'oranger jusqu'au noyer.

Mais ce rideau tombe vite, rideau de platanes et d'eucalyptus, de sapins et de magnolias gigantesques; la zone de la villégiature n'a pas plus de quatre lieues de profondeur. La plaine commence. Elle a, encore, sur cette lisière, un aspect semi-suburbain de transition; les herbages primitifs ont disparu, sous le travail lent des générations passées, toutes les graminées, qui poussent là, depuis des siècles, et paraissent indigènes, ont été importées ; comment et à quelle époque? Il est difficile de le dire ; sans doute dans les provisions de fourrages des premiers conquérants. Elles ont prospéré vite ; ce sont elles , qui donnent au pâturage ses aspects variés, que le nouveau venu ne discerne pas vite, dont l'œil habitué, apprécie la beauté spéciale, qui contient sa valeur intrinsèque. Les luzernières alternent avec les prairies naturelles et en constituent la réserve. La terre est divisée en carrés, de cent à deux cents hectares : quelques fractions en sont cultivées, petites cultures de dix à vingt hectares, le reste est exploité en pâtures, par des Basques : petits éleveurs, dont le bétail ne dépasse guère cent tètes et fournissent le lait à la ville. Peu ou point d'arbres; des clôtures de fil de fer, soutenus par des pieux de bois dur naturel, éloignés de six à huit mètres. Le train marche ; peu à peu, les clôtures deviennent plus rares; celles que l'on aperçoit embrassent des étendues, que Tœil ne peut plus mesurer, dont les limites lui échappent; nous entrons dans les terres de grand élevage. Les stations ne sont plus si rapprochées; celle que Ton attend est éloignée de la précédente d'au moins deux ou trois lieues ; les maisons se

CMAP. I. — A TRAVERS LA PAMPA 15d

font rares, leurs dimensions sont plus étroites ; simples abris pour la famille et quelquefois pour la laine; à quoi bon sacrifier au luxe des habitations, dans un pays où la belle étoile est hospitalière, où Tindigène avant la découverte n*avait jamais songé à clore ses abris, où le bétail n'en demande pas et s'est résigné à acquérir des qualités de résistance suffisante pour n'avoir pas à s'en plaindre ?

La station se montre; son isolement seul lui donne quelque valeur sur l'horizon, mais ses proportions sont peu ambitieuses. L'ingénieur anglais, qui a tracé le plan de la première, dont le modèle s'est répété partout sans modifications, semble avoir dédaigneusement jaugé son public et donné ce mot d'ordre : « Surtout pas de luxe ». Hangar au toit de tuiles, murs blanchis à la chaux, assombrie par les nombreux contacts, bancs de bois où l'on ne songe pas à s'asseoir; un peu moins de luxe que dans le dépôt aux marchandises : principe sage et très anglais, puisque la compagnie est responsable des avaries de celles-ci. La salle d'attente donne asile à une buvette, l'assommoir pampéen! On y verse le gin, l'eau-de-vie allemande, l'absinthe, le tafia du Brésil, compagnons gênants et encombrants, dans une salle d'attente où, peut-être, entrent, quelquefois, des gens qui n'ont pas soif. On sent là que Ton s'est assez éloigné, pour avoir changé de milieu; les femmes étaient rares au départ, il n'y en a plus aucune; quelle affaire pourrait appeler si loin celles de la ville ? Quant à celles qui habitent ces régions, leurs occupations les retiennent chez elles. Rarement môme, au milieu de cette foule remuante et lourde de bergers, de bouviers, d'hommes de pelle ou de bêche, un grand propriétaire se mêle; ce n'est guère l'usage de visiter, fréquemment, ses terres éloignées, moins encore d'y résider. Au reste, s'il voyage, il adopte la tenue de mode dans ce milieu, le chapeau mou, le poncho, de hautes bottes,

et SOUS la banquette il pousse du pied son seul bagage, un rouleau de cuir, contenant la selle du cheval, qui l'attend à la station voisine ; il y ajoute quelques menus objets, le plus souvent enveloppés dans un foulard ponceau : attribut classique des hommes des champs, ce foulard sert à tous les usages, chacun en porte généralement trois, un pour le cou, un pour la poche, le troisième pour envelopper son bagage ou protéger sa nuque, contre le froid ou contre le soleil, suivant la saison.

Le train reprend sa route, après les minutes d'arrêt réglementaires. Dans le wagon, la chaleur augmente; les voyageurs de banlieue ont, peu à peu, disparu; on est maintenant entre compagnons, habitant, tous, ces régions lointaines, ou y surveillant quelques intérêts, gente de afuera^ gens du dehors. La familiarité s'établit naturellement, les mêmes pensées sont communes à tous, tous se réjouissent de la même pluie, redoutent la même sécheresse, souffrent de la même inondation; l'état d'engraissement des troupeaux, le prix des bœufs, de la laine et du cuir, sont les passions qui les agitent ; comme tout le monde a déjà terminé la lecture des immenses journaux, dont on a fait provision au départ, que la poussière envahissante a salis de telle manière qu'ils ne sont plus maniables, on se livre à la douceur de la conversation sur ces sujets passionnants, qui amènent, invariablement, aux mêmes questions des réponses prévues. Il n'y a pas, ici, de différences de conditions, ni d'occupations ; la vie de tous ces hommes est la même, ils s'intéressent aux mêmes choses; si le hasard introduit au milieu de ces éleveurs un médecin de campagne, un juge, un avocat, un militaire ou un prêtre, tous seront nécessairement doublés d'un éleveur. De tous les éleveurs, le plus illettré n'ignore rien de ce qu'il lui importe de connaître; tous savent ce qu'il faut savoir du marché financier, du prix des locations, de la valeur des produits agricoles, s'il

faut vendre ou garder. Du fond de la pampa, où il sembla qu'aucun bruit ne pénètre, ils ont surveillé le marché, correspondu avec la ville ; ils repartent, leurs affaires faites ou ajournées et leurs renseignements contrôlés, n'ignorent rien du Tonkin, de la Serbie, ni de T Afghanistan, s'inquiète ul de rÉgypte et des Bulgares, de l'influence que ces coniliis exotiques peuvent avoir sur les cuirs du pays. Tous se siuiviennent des hausses subites qu'ont amenées les guerrtvs de Crimée, d'Italie et de France, rêvent de quelque grande bataille, de quelque campagne prolongée, ruineuse pour d autres, qui les enrichira.

Les stations se font attendre, elles sont de plus en plu^ clair-semées, les villages le sont plus encore. C'est à peine si, dans le rayon de cinq lieues autour de Buenos- Aires, on en compte un par dix lieues carrées; hors de cette baiilieue, ils sont plus rares encore; on en chercherait vaiin> ment un par cent lieues carrées ; enfin, au delà de quatrevingts lieues, ne cherchez plus, il n'y a plus que des pionniers isolés et pas d'agglomération. Les stations émergent de la solitude, placées au hasard, sans qu'aucune raison sociale ou commerciale en ait déterminé l'emplacement; la seulo raison déterminante est, le plus souvent, l'habile générosité d'un propriétaire, qui offre pour rien, à la compagnie, quah*ou cinq hectares, pour doubler la valeur des quelques milliers qu'il possède autour. Cette aubaine est loin, cependant, d'être recherchée par tous les propriétaires: les éleveurs, en général, préfèrent voir la ligne ferrée s'éloigner de leur terre qu'y pénétrer; elle en détruirait l'unité, désorganiserait l'élevage, troublant le troupeau dans les siestes prolongées, empêchant les unions, ou les rendant stériles. Le train, en outre, blesse ou tue, journellement, quelque bêli*. Quels nombreux avantages apporte la création d'une station? Le mouvement et la vie affluent, les auberges sV-lèvent; là, où l'herbe, seule, poussait, hier, voitures, che-

T. II. il

vaux, voyageurs soulèvent une poussière qui retombe, en pluie (i*or, sur les champs voisins; le désert connaît, lui aussi, le café de la station, ouvrant sa porte sur Timmensitc.

A force de rouler sur le rail, d'absorber de la poussière, de chercher, pendant des heures, l'ombre d'une maison, qui rappelle que quelqu'un vit dans cette solitude, d'entendre siffler la machine qui pousse devant elle, poursuit de jets de vapeur, heurte souvent, et divise, en quartiers pantelants, les bêtes, égarées, d'immenses troupeaux que Ion ne voit jamais, on arrive, enfin, au seuil d'un village, que le rail est venu chercher là au milieu de sa formation, activant par sa présence, par les promesses qu'il apporte, les entreprises commencées, jetant un peu de fièvre dans les esprits pour les abandonner bientôt au milieu de leur rêve inachevé et porter plus loin son influence créatrice.

Ces villages se ressemblent tous : larges rues droites, se croisant à espaces réguliers; partout, la même église, la même maison municipale, la même place ; tout le jour un grand mouvement, de voitures, de chevaux, de charrettes, de cavaliers pressés, il semble que tout le monde soit, ici, en passant, que bien peu résidant. Ce ne sont qu'auberges, cafés et billards, des maisons borgnes et louches, beaucoup de métiers parasites ; quelques échoppes d'artisans, copiant éternellement la même botte et le même veston sur le souvenir lointain de la dernière guérite qu'ils ont vue dans d'autres contrées, offrent leur marchandise en une langue qui croit être Tespagnol, et cache mal une origine française ou italienne. Ce sont ces deux pays qui peuplent les villages pampéens; l'on ne soupçonne guère, en France, que nos compatriotes aient ces instincts de pion* niers; ce sont eux cependant, principalement les Béarnais, qui créent dans le désert les premiers petits ateliers de chai*-

pentiers, menuisiers, tailleurs, forgerons; ce sont eux, aussi, qui, après un long séjour, soutenus par le crédit, que la mèrepatrie refuse toujours et que ce pays leur offre, ouvrent ces grands magasins, entrepôts généraux de toutes les denrées qui peuvent se consommer, tous les comestibles, les quincailleries, tout ce qui sert à la construction, à la culture; on y vend et on y achète tout, le client y paye rarement en argent, il apporte ses produits et les échange, soldant, ainsi, ses comptes de l'année, ses dépenses faites à crédit, que ce crédit a trop souvent encouragées.

Ces villages ne sont pas la dernière étape du voyage : la diligence continue le rail; pressez-vous, si vous voulez assister à Tagonie de la dernière : elle râle ; ce ne sont même plus des grincements, que Ton entend, quand elle passe, c'est un bruit de vieille ferraille; elle manque d'entrain au départ ; s'agite, en route, eu bonds saccadés plutôt qu'elle ne roule; pousse devant elle ses chevaux nombreux et décharnés ; ce ne sont pas eux, bien sûr, qui la peuvent encore traîner : c'est elle, par un dernier effort d'habitude, qui les bouscule jusqu'au dernier relai !

Où est-il, ce dernier relai? Dans le désert. Quand il apparaît au loin, il y a de longues heures que le voyageur a perdu de vue le dernier groupe d'habitations ; de villages il n'en est pas question, on en parlera dans un quart de siècle ; ce que l'on appelle maison dans ces parages, se discerne mal au milieu des gynériums argenteums, et de leurs panaches blancs, se balançant à perte de vue^ égarant le regard, se dressant plus haut que cette maison que l'on cherche. C'est la route indienne, un de ces fameux chemins chiliens, que 1 on suit. Il développe ses sinuosités, au milieu

1Ô4 LIVRE VU. - LiNDUSTKlE PASTORALE

de prairies sauvages, toujours les mêmes : aucune culture, cela va sans dire, il ne semble même pas que ce soient là des pâturages : quel bétail affamé y mettra la dent? Problème pour le nouveau venu, qu'une étincelle résoudra.

Le feu, gagnant à pas rapides toutes ces touffes, jettera au vent tous ces panaches blancs enflammés, leur confiant la mission de répandre, sur d'immenses espaces, les bienfaits de cette destruction féconde. Le voyageur, en avançant, traverse des régions, où cette œuvre est faite ; des milliers de bœufs peuvent s'y repaître d'une herbe tendre, pousses nouvelles des plantes hier brûlées, variétés inconnues qui semblent nées des cendres. Ce spectacle qui révèle Tœuvre de l'homme, annonce, aussi, les approches du dernier relai.

Au loin, une loque déchirée, reste d'un pavillon blanc, mis en charpie par le vent, se débat, agonisant, sous le vent, au bout d'une perche ; il indique la pulperia^ où le voyage termine : misérable tente de paille, aux murs de boue, où l'on vend un peu — très peu de tout, — surtout du gin et de l'eau-de-vie de canne; elle a la mission de représenter le dernier refuge et le premier jalon de la civilisation.

Où gîte le client invisible qui alimente son commerce? Ne cherchez pas à le découvrir. Là-bas, derrière quelques touffes de gynériums, il a bâti sa cabane: elle est trop basse pour qu'il s'y tienne debout : quelques roseaux reliés par des lanières de cuir en forment les parois; Thiver, il prendra la peine de boucher avec de la boue les jours, qu'il laissera ouverts, tout Tété; une peau de cheval forme le toit; la porte est ouverte, quelques peaux dans un coin indiquent le lit, un feu d'os qui dort et près duquel sommeille une bouilloire, c'est là tout le contenu et le contenant. On croirait, quand, par hasard, on la découvre, isolée et tapie dans son coin invisible, rencontrer l'habitation d'un Indien soumis, conservant, pour la joie du touriste, le modèle ^e la cahute préhistorique : non, c'est l'abri d'un chrétien,

iB.".

gardien d*im troupeau, que Tœil ne perçoit pas; son nom, Pedro, ou l'Anglais ou le Basque, c'est tout ce que Ton sait de lui; il ne semble pas qu'il en ait beaucoup plus à révéler. Cet isolé est, cependant, un ambitieux, qui a accepté le poids de cette solitude misérable et contemplative, avec Tespoir d'en sortir un jour, quelque peu enrichi par ce troupeau, dont il suit de loin les promenades : pauvres ambitions que les siennes, elles seront cependant souvent déçues; ce mirage d'une fortune lointaine sera trompeur comme les autres, parce que, dans ce désert où il est perdu, où il vit, loin de la femme, un vice est venu hanter sa solitude ; cette jmlperia^ cette masure, un peu moins trisle que sa demeure, où l'on vend ce qui peut tromper son ennui, excite à boire et promet des réunions bruyantes. Ce pampéen a son heure de l'absinthe!

Il l'attend tout le jour, oisif et muet; le soleil la lui marque. Les pieds nus, les cheveux ceints d'un cordon, il enfourche son cheval, sans selle ni bride, qui part et s'arrête d'instinct, là où il est allé, la veille, à la même heure. Il saute à terre, entre, regarde à peine, s'accoude devant la grille de fer, qui protège le marchand et sa modeste pacotille, et demande d'un mot son Stiizé; c'est ainsi que ces enfants perdus du désert désignent leur verre d'absinthe, traduisant à leur manière, dans leur langage hybride, sans savoir d'où il vient, ce mot d'argot, tine Suissesse, éclos, il y a trente ans, sur le boulevard Montmartre.

Le vice de l'absinthe et du gin les prend tous tout entiers; ils sont excusables : cela leur est un prétexte à entendre le son d'une voix humaine, autre chose que le bruit du vent qui siffle dans les hautes herbes. Ils viennent, là, savoir ce qui se passe, au delà de leur horizon, ce que disent les patrouilles, ou ce qu'a raconté le conducteur de la diligence, prendre quelques nouvelles, apprendre le noms des célébrités, dont la notoriété serait incomplète, s'ils ne péné-

traient pas dans ces solitudes : leur imagination leur explique mal ce que c'est que Sarah Bemhardt, Rochefort ou le Mahdi, mais ils en gardent les portraits, détachés des boîtes d'aU lumettes de cire, que Paris économe se refuse, et que le misérable pampéen gaspille.

A la nuit, les causeurs, lassés d'apéritifs et renonçant à souper, retournent à leur gîte, psalmodiant, pour se rappeler le son des voix qu'ils n'entendent plus, se racontant, à nouveau, au milieu d'une demi-ivrosse, ce qu'ils ont entendu, le commentant à leur façon, ils continuent, avec leur pauvre cheval, les querelles et les discussions, que l'ivresse a soulevées.

C'est là lo dernier écho de la vie ; plus loin, elle cesse : c'est le domaine du fauve, peu redoutable, et de l'explorateur, aujourd'hui, peu exposé. L'homme qui lui faisait obstacle a disparu ; mais la solitude est l'inconnue, les routes qui la sillonnent, vous égarent, sous intention de vous guider, comme le font les chemins d'un labyrinthe. Dans ce désert, sillonné de routes, la nature, est abandonnée à elle-même et l'homme à la nature, qui n'a qu'une apparence de fertilité et ne donne spontanément ni un aliment, ni une goutte d'eau potable.

Une ligne de démarcation, qui reproduirait, à cent cinquante lieues, le dessin de la côte, se rapprochant, jusqu'à l'Atlantique, au 40"* latitude sud, à Bahia-Blanca, enveloppant ainsi les huit mille lieues de pampas habitées, laisserait dans l'ombre environ vingt-cinq mille lieues, d'une fertilité latente, que la présence de l'homme et du bétail, qu'il poussera devant lui, révélera, d'ici un demi-siècle. Il n'y a que six ans que l'homme y pénètre. Avant la conquête, l'Indien les occupait sans les connaître. Venu de la Cordillère, avant la conquête espagnole, jusqu'au littoral; c'était là, seulement, qu'il avait pu trouver à vivre ; mais, dans la pampa, il fût mort de faim : la chasse du fauve n>ût pas suffi à l'ali-

menter ; on n'y trouve aucune rivière ; il ne s'y est cantonné que longtemps après la conquête, contraint et forcé, et seult*ment quand les troupeaux domestiques se furent assez développés pour fournir h sa chasse un gibier de choix, abondant, facile h prendre.

A cette époque rapprochée, pendant cotte période ih* guerre, qui va de 4740 à 1880, où l'Indien vivait, là encor(\ du produit de ses rapines et de sa chasse, quelques explorateurs avaient tenté Taventure de se rencontrer, seuln h seuls, avec les caciques, plus ou moins bien disposés, à qui, l'étranger, sans armes, semblait un espion. Ce que l'Indii ii redoutait le plus, dans la pampa, c'était que l'on connût li» chemin de sa retraite, ou le secret de sa vie. Un soupçon pouvait soulever une colère, et la colère de l'Indien, c'élnil la mort de l'explorateur. Le D' Crevaux en a fait la trisl*^ expérience chez les Tobas. Les explorateurs de la pampa on! été plus heureux.

Le dernier a été le soldat argentin; il a rapporté quelque' chose de plus que les détails de mœurs sociales recueillie par ses prédécesseurs, isolés, plus exposés que lui. Il n conquis cette immense solitude, et l'a ouverte à l'activiii* humaine. L'Indien s'est fait tuer sur place, envelopper ou emmener; lui parti, la place est restée vide, aussi inconnue que la veille, champ aussi riche pour l'exploration, qni s'avance, à tâtons, dans cette solitude, où elle ne trouvera plus un homme, ni la trace d'un homme à étudier, ni ruines, ni vestiges d'habitations, pas un signe écrit, pas un éclio de la langue, pas une trace de vie ; seuls, les cimetières en gardent le souvenir muet. Quelquefois, dans des cachettes creusées dans le sable, on a trouvé des vestiges bizarres, des collections de journaux de Buenos-Aires, qui parvenaient h\, avec exactitude, des comptes courants, provenant tJe commerçants des villages de frontières, qui entretenaieni j avec le sauvage, des relations profitables, recevaient de lui j

en payement, des plumes d'autruche, des peaux de bêtes fauves, et celles des animaux enlevés des estancias^ et leur donnaient, en échange, farine, café, vin, oau-de-vîe, tabac et yerba mate.

Rien ne guide l'explorateur. La plaine n'est même plus plate; des dunes, souvent assez élevées, s'y étendent, en longue^ ondulations, en vallées profondes et enchevêtrées; de loin en loin, un monticule se montre, plus élevé que la chaîne qui y aboutit, son cône de sable présente, à celui qui le gravit jusqu'au sommet, la surprise d'une ouverture de volcan, au fond duquel leau des pluies, toujours fraîche et toujours limpide, purifiée par ce filtrage à travers les couches de sable, s'offre au voyageur et aux fauves habitants du lieu.

Dans ces grandes solitudes, la chaîne de l'arpenteur se promène et marque, de petits piquets, les limites de grands domaines futurs. Ce n'est pas une profession vulgaire que la sienne : Pour trouver la base et le sommet de ses triangles, il lui faut observer les autres, le sextant en mains, prendre le point, comme fait le marin et traîner la chaîne, à cheval, le long des centaines de kilomètres qu'il découvre : six mille lieues carrées, quinze millions d'hectares ont été, déjà, reconnus et délimités par lui, livrés au Gouvernement national et vendus par celui-ci. Les acheteurs ne les habitent pas encore. Quelques pionniers en tentent l'occupation, sans s'occuper du nom du propriétaire, qui, lui-même, ne prend pas souci de cette usurpation, en tous points profitable, puisque toute prise de possession donne à la terre sa première valeur. Ce premier occupant n'est pas toujours un pasteur, c'est, aussi, un chasseur d'autruches, voisin gênant, non pas qu'il soit naturellement un homme dangereux, mais il lui faut, pour sa chasse, recourir souvent à l'incendie de la plaine, pour forcer le gibier, qu'il cherche, à fuir la flamme, à sortir de sa retraite, à s'exposer à ses coups, il brûle devant lui, sans souci du troupeau que l'incendie peut envelopper et détruire. Aussi,

THAP. I. — A TRAVERS LA PAMPA IIW

cette chasse est-elle prohibée. Celui qui s'y livre peut dissimuler son hahitude-et sa passion, échapper à toute surveillance, parce qu'il travaille loin, dans le désert, qu'il ne porte d'autre arme que les bolas, arme indienne composée de trois boules de pierre, enveloppées de cuir et réunies par des courroies d'inégale longueur. Pour s'en servir, il prentl une boule dans la main, et, à cheval, au galop, fait tournoyer rapidement les deux autres, autour de sa tête, pour les envoyer vivement sur le but qu'il poursuit que jamais il ne manque. Tout gaucho se passionne pour cette chasse ; jamais autruche ne se montre, qu'elle ne soit poursuivie, au galop, par tout ce qu'il y a d'hommes valides et de chevaux disponibles.

Le chasseur d'autruches est aussi guide de profession dans la plaine. 11 dispose de chevaux nombreux et de nombreux lévriers, ses compagnons de chasse, race importée ]>or h^s Maures en Espagne, par les Espagnols en Amériqui% *|uf^ l'Indien a, dans son désert, préservé du métissage pour la rendre, perfectionnée, à la civilisation qui la dédaigne. Seul, le chasseur pampéen en fait cas, et refuse, pour un beau lévrier, 2 ou 3.000 francs! Il faut que la plume d'auhuche^ donne d'amples moissons pour compenser de pareils prix. Gai compagnon, guide sûr, ne s'égarant ni le jour, ni la nuit, ni dans la plaine, ni dans les dédales des duncH, il est fier de cette supériorité, mais n'en fait pas parade, ce sérail se rabaisser au niveau d'un conducteur de diligences.

Que la patrouille le rencontre en groupe et en chasse, il devient un ennemi, parce qu'il est pris en rébellion contrfj* Tordonnance qu'il méprise; c'est alors qu'il attaque. IJin* fatale rencontre de ce genre coûta la vie, il y a quatre ans, à un riche propriétaire anglais, qui s'était avancé à la découverte, dans ces régions, et aux quatorze compagnons qui U' suivaient.

Aussi, pour pénétrer dans ces solitudes, faut-il êtrr guidé

et armé, armé contre l'hoinme et le fauve, armé contre la soif et la faim, contre le froid aussi, même pendant la saison chaude. Il semble que, lorsque Ton pénètre dans la plaine déserte, le vent soit plus rude, Je soleil et le froid plus durs à supporter, la poussière n'est plus chargée de résidus animaux, mais siliceuse, composée de petits cristaux imperceptibles et anguleux. Cependant, la solitude n'y enveloppe pas l'homme de ces préoccupations sombres, qu'il Irouve sûrement dans la forêt, pleine de dangers redoutables, parce qu'ils sont invisibles; le danger dans la plaine est toujours vjsîble, pour cela, moins à craindre. Si le voyage que Ton y entreprend doit être long, le mieux est de se résigner ù reprendre, au lieu où elles sont nées, les mœurs de l'Indien. Faire provision de viande, emmener moutons et bœufs, il n'y faut pas songer, il faut revenir à la nourriture de l'Indien et emmener, comme provision de route, des juments, qui suivront au petit galop, que l'on abattra successivement, à chaque étape, nourriture de siège, en soi peu agréable, que l'on pourra varier avec les produits de la chasse, daim, guanaquc ou perdrix, également abondants partout. Dans bien des régions, on ne trouvera pas superflu d'avoir emporté du combustible; là où il n'y a pas de troupeaux, le combustible manque, puisque c'est lui seul qui le fournit. Si la surprise du citadin est grande, lorsque, sortant de la ville, il perçoit l'odeur ammoniacale du foyer, et qu'on lui explique la provenance animale de ce brasier, elle est à son comble, quand il met le pied hors de la région peuplée, où l'homme ne trouve rien, rien pour se désaltérer sous le soleil trop chaud, rien pour se réchauffer pendant les nuits trop froides. Il y prend quelque respect pour cet Indien, si méprisé, qui s'est défendu là où le silex même de l'homme des cavernes faisait défaut, où il lui fallait se désaltérer souvent du sang des fauves, qui le lui rendaient bien, et se nourrir de quelques racines amères et crues.

Il n'est pas moins admirable, cet autre solitaire, plus moderne fonctionnaire, de ce désert, dont la vie se passe à cheval, l'humble inspecteur des fils télégraphiques. Il a vraiment, dans la pampa, la garde de la civilisation qui passe par ce fil et communique ses pensées à travers cette solitude ; dans les jours et les nuits de tempAte, sa présence est, partout à la fois, nécessaire; le fil se rompt, il lui faut le reprendre, le réparer, seul, sous le vent, sous la lumière intermittente des éclairs : grâce à lui, l'Atlantique peut communiquer, malgré les ouragans, avec le Pacifique. Le colon ni le voyageur ne sauraient suivi'e la route que le fil trace dans les airs et qui coupe au plus court, ce fil d'Ariane ne s'occupe ni des lacs, ni des dunes, ni des vallées, mais il rassure ceux que la solitude effrayerait : quelque chose d'humain passe là ; l'ombre que fait un fil, sur le sol, est bien étroite, elle suffit à protéger le pionnier et h lencourager.

En attendant que la voie ferrée s'étende, elle aussi, le pionnier peut suivre ce fil et précéder la civilisation dans le désert.

La littérature a fait un nom au pionnier des plaines du Far- West dos Etats-Unis, elle est muette sur celui du Sud. C'est qu'il rfa pas le même éclat. Il n'est ni le mineur de Bret- Flarte, à la recherche de gisements, de pépites, ni le laboureur apportant, avec lui, en terrain vierge, les puissantes machines, que la civilisation des vieux pays trouve trop nouvelles pour elle.

C'est un simple pasteur, procédant à la manière antique, poussant devant lui des troupeaux, comme le pratiquaient les patriarches de Tépoque biblique. Il n'a pas de hautes ambi* tions; ce qu'il cherche, c'est la solitude, où rien ne gêne

172 LIVRE VII. - l/iNDUSTRIE PASTORALE

devant lui son regard d'homme des plaines, qui voit loin et son troupeau, qui veut Tespace où s'étendre. Ce n'.est pas un nomade, c'est un rêveur, qui ne sait pas être propriétaire ne veut pas être locataire. [Il a de tout temps, occupé des terrains vierges, il sait qu'ils ne sont pas près de lui manquer; il n'a rien à lui que son troupeau et le modeste attirail qu'il faut pour vivre seul : de pauvres vêtements, quelques chevaux, un lasso et une selle qui contient tout ce qu'il faut pour se coucher au coin d'une touffe d'herbe, en attendant que le modeste abri soit dressé où il passera les nuits et les heures de la sieste, avec une bouillote pour l'eau de l'infusion du maté dont le soin remplit sa vie et trompe son estomac, enfin, une tige de fer, qui servira à rôtir la viande, qu'il conserve, pour ses repas de l'année, en la séchant au soleil, économe qu'il est de son troupeau, son seul capital.

Ainsi équipé, il a fait, de père en fils, depuis deux siècles, la même besogne de civilisateur, sans hausser ses ambitions, sans prendre d'autre souci que de surveiller l'œuvre de son troupeau, qui lui donne à vivre, préparant le sol d'autrui, pour d'autres, qui viendront jouir, à l'aise, des fruits do son travail et l'expulseront en maîtres nouveaux sans lui dire merci. La loi est moins dure que ne semble le prouver cette destinée constante; elle a veillé sur lui, reconnu à plusieurs reprises le droit de cet occupant utile, sur les terres où il a campé un certain nombre d'années, mais cette loi, il l'ignore souvent, si quelqu'un vient la lui faire connaître, c'est en dissimulant mal des visées personnelles et pour lui acheter à bas prix son droit d'occupant qui vaut quelque chose. Cet homme serviable qu'il n'a vu qu'une fois, il ne le reverra, sans doute, pas, à moins que ce ne soit pour lui apprendre que c'est lui qui est devenu propriétaire du lieu qu'il occupe et qu'il ait à en sortir ou à payer rançon de locataire.

Ce lieu, qui a pris grâce à lui quelque valeur, déjà l'en-

vahisssent des troupeaux nouveaux venus qui lui disputent la place. Il repart et va plus loin. L'exode recommence, vers la pampa ruda^ la plaine agreste.

A terre, les piquets, qui soutiennent son loit de chaume; à terre, le pieu où il attachait son cheval; s'il a planté un arbre, il le coupe au pied; d'un galop il réunit sa tropilla de chevaux, emprunte une charrette, y entasse tout ce qu'il possède, et sans presse, sans autre bruit que l'écho sourd du piétinement du troupeau, il part. Il avance sans savoir bien où il va, vers l'ouest. Le troupeau qui voyage a partout droit d'asile, personne ne peut, devant lui, fermer sa propriété, ou la porte de sa propriété, si par aventure elle est entourée de clôtures de fil de fer; il campe où il veut, ainsi l'ordonne le code rural, sans autre obligation que d'aviser le maître du champ de sa présence. Il lui faut marcher longtemps avant de trouver ce qu'il cherche. Dans les habitations qu'il rencontre, de loin en loin, il interroge : on y parle beaucoup des champs qui sont plus loin, de gens qui, déjà, y sont allés, d'autres qui sont revenus déçus, de quelques-uns qui y sont restés satisfaits. Ces lieux éloignés ont des noms, indiens le plus souvent, que le souvenir recueille, écorche, dénature, et qui restent ainsi transformés dans la géographie locale.

11 poursuit sa route, muni de ces indications vagues, prend le chemin chilien, arrive à d'anciens fortins, abandonnés ; ce ne sont que des tas de terre, dont un canon oublié indique quelquefois l'emploi d'antan, que déjà quelques habitations entourent ; c'était autrefois la limite du pays défendu , ce sera plus tard un village, les plus anciens, les villes mêmes ont commencé comme cela.

Les étapes sont courtes. L'époque choisie est la fin de l'été, également éloignée de la mise bas de printemps et de celle d'automne ; les journées sont encore longues, le soleil déjà moins ardent, les pâturages encore assez fournis pour

que le voyage ne soit pas trop pénible et que racclimatement puisse se faire, avant les froids de Thiver. Tout le troupeau s'échelonne, le long d'une longue route, que son passage trace sur l'herbe foulée.

En tête, un homme, à cheval, indique la direction, marchant au pas, poussant, devant lui, les chevaux de relai; derrière lui, quelques grands bœufs de môme taille et de même poil : ce sont les sefkuelos, guides ordinaires du troupeau; le reste suit ; le maître vient en dernier surveillant le tout. Si Ton emmëne des troupeaux de brebis, les sehueloSy aussi, marchent devant, le reste suit en longue grappe : en tête, les plus saines, gaillardes et légères; en queue, les boiteuses, les maigres et les vieilles, prenant leur temps, lassant la patience de leurs conducteurs, qui suivent, dans le nuage de poussière, que ce long cortège, quelquefois de plusieurs kilomètres de long, a soulevée pour les en couvrir.

On 80 repose souvent, pour donner au troupeau le temps de brouter ; dépouiller de leurs peaux les animaux tombés en chemin qu'on a recueillis ou ceux qui ne peuvent plus suivre, dont les cadavres marqueront les étapes comme les cimetières indiens marquent les stations (paraderos) des premiers habitants.

De temps à autre, une rivière barre la route. Ce n'est pas un mince travail que de faire passer sur l'autre rive tout ce bétail craintif. Les cris n'y font rien. On a beau les pousser, les cerner à la rive, frapper, crier, gesticuler, rien n'y fait: elles tournent le dos à la rivière, sautent par-dessus les bras tendus, passent entre les jambes, entraînent à leur suite tout« l'avalanche que rien n'arrête; elles se remettent à paître et il faut recommencer. Pour le faire avec succès, les malins . savent qu'il ne faut ni jurer, ni crier, ni courir, simplement prendre dans ses bras trois ou quatre brebis, les porter de l'autre côté de la rivière, là les attacher; elles bêlent et se démènent; pendant qu'elles bêlent, on indique, au troupeau.

le chemin à suivre pour les rejoindre. Tout y passe en un instant.

Un jour, enfin, assez loin de la dernière habitation, le chef de Texpédition trouve un plateau qui lui convient, il s'y arrête, replante les quelques pieux, qui marquaient sa place, ailleurs, et prend possession, quelquefois pour de longues années, jusqu'à ce qu'il soit encore dépossédé. C'est ainsi que la pampa s'est conquise. Quatre mille lieues carrées ont suffi aux ambitions de trois siècles; vingt mille lieues ne suffiront pas à celles des vingt dernières de celui-ci. Dans cinquante ans, il n'y aura plus de solitude, ni de désert à conquérir. Cent vingt mille émigrants se présentent chaque année pour y réclamer une place au soleil, il y a place pour cent vingt millions; les générations futures ont encore devant elles des espaces à occuper. Nous pouvons continuer à travailler avec confiance ; la terre n'est pas près de manquer sous nos pieds.

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