‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 2)Chapitre 9 sur 19 · CHAP. II. — LES TERRES VIERGES · texte numérisé non relu

CHAP. II. — LES TERRES VIERGES

Indiens pouvaient exercer tous les genres de rapine, à ciel ouvert, exploiter, à leur profit, les troupeaux, à peu près res nidliuSj sans que personne en prit souci, et que la légende des immenses troupeaux de bœufs sauvages^ h multiplication spontanée, prenait son vol pour les pays d'outre-mer, où elle a fait et fait encore une jolie fortune.

Alors, quand un navire d'oulre-mer, en charge dans le port, demandait quelques milliers de cuirs, pour remplir ses cales, on donnait la chasse aux troupeaux abandonnés, et leur propriétaire en tirait quelques piastres, fort peu nombreuses, le cuir ne valant guère plus de 6 reaux d'Espagne. Ces chasses, oii Ton ne recherchait que la dépouille des bétes abattues n'étaient même pas toujours entreprises pour le compte des propriétaires; l'État s'arrogeait le droit de permettre, à qui demandait permission, de puiser dans ce trésor inutile.

Après un siècle de fortunes diverses, pendant lequel l'élevage du gros bétail a été, à certaines heures, très compromis, où, à d'autres, il a été très vanté, nous arriverons, peu à peu, dans les dernières années de ce siècle, pour des raisons nouvelles, créées à la suite de circonstances récentes, à une surabondance de production, qui nous ramènera bien près du dédain, avec lequel on traitait le grand élevage, il y a cent ans.

Si Ton juge, en effet, de l'avenir prochain de l'élevage par ce qu'il est depuis dix ans, on peut prédire qu'à l'aurore du xx*" siècle, les grandes plaines de l'Amérique du Sud nourriront, peut-être, cent millions de bêtes à cornes, qui n'auront d'autre misfeion que de fouler le sol, de l'engraisser, au profit de générations futures d'agriculteurs, descendants éloignés et inconnus des propriétaires actuels.

Comparons ce qu'était cet élevage, il y a dix ans, à ce qu'il est aujourd'hui.

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A celle époque, la République Argentine semblait avoir renoncé, depuis un quart de siècle, à refouler l'Indien. Le territoire, qu'occupait la civilisation, dans la pampa, était des plus étroits ; occupé depuis longtemps, sans avancées nouvelles, il offrait au mouton des surfaces colonisables ; le bœuf, refoulé par ce bétail, plus exigeant, mais d'un rapport annuel sûr et considérable, n'avait plus, devant lui, de nouveaux espaces : la frontière semblait s'immobiliser, là où on Tavait fixée, vers 48S7. Les statistiques accusaient, après Tépizootie de 1874, une diminution, inquiétante pour l'avenir, de cet élevage, c'est à peine si, alors, on comptait, dans toute la République Argentine, quatre millions de bêtes à cornes, sur une étendue où, à la iin du siècle dernier, on en trouvait vingt millions.

En 1877, a commencé la conquête de la pampa; l'armée nationale, lassée de sa passivité ruineuse, a pris la frontière de la civilisation sur ses épaules, et l'a, d'un vigoureux effort, transportée aux limites même de la République, débaiTassant, sur son passage, la pampa tout entière, du sauvage qui la défendait sans l'occuper et sans l'utiliser. *

Les choses ont changé,' du tout au tout. Ayant, devant lui Tespace, le bétail en a pris vite possession. Il s'est multiplié, depuis dix ans, dans les terrains vierges, avec une rapidité sans précédents ; l'on peut estimer, à plus de vingt millions, le nombre de bœufs, qui occupent une partie, relativement minime, de la pampa.

Chaque année, déjà, Taccroissement a produit une baisse de prix ; l'on en est aujourd'hui à ce point que les débouchés sont engorgés, qu'il n'y a plus de marché pour les grands troupeaux, que, faute d'écouler leur trop-plein , les propriétaires doivent, chaque année, se mettre en quête de nouvelles surfaces, pour y entreprendre au moins cette sorte do culture sauvage, qui est le seul emploi de ce bétail, suppléant au manque de bras et à rinsufiisance des capitaux.

Rn Australie, où, si les bras ne sont pas plus abondants,

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Jes capitaux le sont, ou procède de mêuie dans les lerres lout à fait vierges; le bétail est employé à la même œuvre de colonisation, mais en moins grand nombre^ et il est aidé souvent par lagriculteur, qui défriche la terre et rensemencc, rouvrant, ainsi, plus rapidement à Télève productif du mouton. Aussi, les troupeaux de bœufs n'augmentent-ils pas dans des proportions aussi inquiétantes; on n'en trouve, dans la Nouvelle-Galles que trois millions cinq cent mille, — c'est la province qui en contient le plus, — trois cent mille dans le South-Australia, six cent mille dans le West-Australia, deux millions dans le Queensland, contre vingt-neuf millions de moutons; cent trente mille en Tasmanie; en Nouvelle- Zélande, seulement sept cent mille, contre douze millions de moutons.

Dans les deux contrées, le gros bétail est à l'avant-gard<', eu grand nombre; en plus petit, là où il est mélangé aux troupeaux de moutons.

. Autour des villes importantes, qui sont, toujours, sur le littoral, dans les pays de colonisation, on trouve des troupeaux, élevés à peu près à la mode européenne, dans de petits herbages clos, c'est la réserve de l'alimentation locale et des producteurs de lait; plus loin, ils disparaissent tout H fait, c'est la zone intermédiaire, dont le mouton et l'agriculteur ont pris, exclusivement, possession, qu'ils se partagent; bien que les propriétés soient de grande étendue, le gros bétail y serait à l'étroit. Dans une zone plus éloignée, il occupe une partie des herbages, déjà plus vastes, celle que le mouton ne saurait utiliser, et le prépare pour lui. Plus loin, enfin, on le rencontre seul ; là, on ne parle plus d'hectares ni de centaines d'hectares, comme unité de division domaniale; la terre ne se divise plus, même, par lieues carrées, mais par lots de trois ou quatre lieues, par unités de dix mille hectares.

Ici, même, les usages ne sont pas les mêmes dans tous les

m Livre vu. - lundustrie pastorale

domaines. Dans les uns, le gros bétail que Ton rencontre, est déjà acclimaté, des animaux de race sont entourés de métis. La terre y est assez fertile, les conditions de l'habitat assez améliorées pour que sans s'occuper de renforcer, ou de conserver au troupeau ses qualités de résistance, acquises par une longue sélection, on cherche à lui infuser, à. chaque génération, un sang nouveau, et, peu à peu, toutes les qualités de la race européenne, à laquelle appartient Taïeul de choix.

Dans d'autres domaines, plus éloignés, situés dans la zone où le peuplement est plus récent, le propriétaire ne lâche que les animaux de race créole, qui ont perpétué les qualités de résistance acquise, chez qui Ton évite de les diminuer par des croisements trop actifs.

Plus loin, enfin, on ne trouve encore que des troupes de chevaux à peu près libres ; ce sont, en Australie, the poor mans larid, la terre du pauvre, à la Plata, los campos de parvenir, les plaines d'avenir.

Si nous avions à fixer, géographiquemenl, les zones que nous venons d'indiquer, nous dirions que la première s'étend autour de Buenos- Aires, de Quilmes à San-Vicente, au Pilar et à Campana ; la seconde, celle de Télevsge du mouton cl de l'agriculture, s'étend jusqu'au Tandil, Olavarria, Chascomus, Pergamino et Tarroyo del Medio. La zone où les deux élevages se mêlent, s'étend jusqu'aux limites anciennes de la Province de Buenos- Aires ; celle des troupeaux de bœufs, jusqu'à celles actuelles de cette Province et une faible partie des Territoires nationaux. La zone des troupeaux de chevaux comprend le reste de ces territoires, que quelques arpenteurs sont seuls à avoir parcourus.

Passons en revue ces diverses zones, et pénétrons dans les détails de la vie qu y mène le pasteur.

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IJ n'est pas rare de rencontrer, dans le vieux monde, des découragés, des vaincus de la vie on des aventureux, qui, entrevoyant l'heure de la mauvaise fortune, croient de bonne foi qu'il leur reste un dernier refuge, une dernière carte à jouer, qui réparera toutes les fautes et tous les désastres : se faire bergers dans les pampas !

C'est une tradition qui vient du xvi° siècle, les fils de famille en mauvais point, partaient, alors, déjà, pour TAmérique. La tradition ne s'est pas perdue, le rêve a seulement changé de forme. Après les aventures de conquêtes, après les Pizarn» et les Cortez, les Raousset-Boulbon et Robînson en ont égaré d'autres ; les traditions des mines de Potosi, ont été continuées par les prodiges de la Californie et de TAustralie. Toutes ces légendes ont fait trop de victimes, pour que ceux mêmes qui les caressent n'aient pas pei'du la foi. Notre époque est devenue si positive, que le positivisme pénètre même par les fissures des cerveaux fêlés ; la chimère que poursuit le bataillon des partants pour la conquête de l'Amérique, prend une sorte de figure régulière : elle hante maintenant ces cerveaux sous la forme d' élevage en grand du bétail.

On est nalurellement bon cavalier, énergique, prêt à tout; on possède Tensemble des qualités, indiquées pour la vie qui permet toutes les satisfactions, un labeur facile et lucratif, une liberté sans égale, la possession d'immenses espaces, l'exploitation d'innombrables troupeaux d'un rapport considérable, risolement, corrigé par la domination de groupes de demi-sauvages et la joie de les commander, en cacique lettré, prenant sur eux cet ascendant, qui est l'apanage des nobles races et des esprits résolus.

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Le plan de cette vie, tracé, à grands traits, on commeuce à étudier les détails : Timagination fournit le site que Ton choisira, loin des villes, bien entendu, — au reste, y a-t-il dos villes? — si petites et si peu nombreuses, comparées à rimmcnsité de la plaine, que Ton peut se détacher sans souci de cette quantité négligeable. Le tableau représente donc une plaine, coupée d'une rivière, sur la rive de laquelle on plante une tente, ce qui, en rêve, n*est pas un travail compliqué, et vous donne déjà la satisfaction de posséder un chez soi, un chez soi en pays sauvage! L'on dresse alors ses plans pour vivre, quelque temps, de sa chasse, prendre au lasso des animaux sauvages ou abandonnés. — Quel est rhomme du monde qui ne connaît pas le lasso? Le connaître, c'est le manier avec grâce. — Parmi ces animaux, le cheval est le plus noble, le bœuf le plus nombreux; on a bientôt fait d'en réunir une troupe, dont on fait un troupeau, embryon de celui qui comptera bientôt des milliers de tètes, qui augmenteront d'une façon si prodigieuse, que les journaux d'Europe en parleront bientôt sous le titre : « Le plus^ grand propriétaire du monde ». Si ce succès dépasse la mesure, ce grand propriétaire se transformera, pour devenir <t le plus grand boucher du monde ». N'y a-t-il pas des précède nls, et n'a-t-on pas vu le marquis de X... devenir ce personnage rêvé, s'élever, par l'immensité de son exploitatiou. au-dessus de la vulgarité d'un métier, où il est le premier.

Il a été imaginé pour la consolation des ratés, ce marquis légendaire des plaines du Far- West! S'il existe, il ne peul servir d'exemple, il ne peut transmettre, au premier venu d'entre les déclassés, la recette de son succès, qui, on peut d'avance Taffinner, ne peut être fait que d'énergie peu commune et de science longuement acquise.

Réussir dans cette carrière n'est pas si aisé ; il faudra que toutes les molécules du corps se ti'ansforment, que tous les lobes du cerveau se modifient, et puis, aussi trouver, sur

son chemin, Taide de quelque puissant qui vous taillera un royaume dans le sien.

La vérité est que l'on ne devient pas, par sa seule volonté, un éleveur, pas plus dans les plaines ouvertes de rAmérique, que dans les pâturages fermés des pays d'Europe. U y faut un très long apprentissage, et, ce qui manque plus encore que la patience, pour le compléter, aux ratés du vieux monde, des capitaux résolus à attendre lespace d'une génération.

Cependant, la prise de possession de premier occupant de la terre, qui n'est plus possible dans le pays où le cadastre surveille la dernière motte de chaque lopin, est encore réalisable dans le nouveau monde ; il y a place pour les nouveaux venus, aux limites extrêmes des savanes du Nord, des Uanos du Centre, des pampas du Sud-Amérique et du bush australien ; mais ces terres vierges et libres, quand on en approche, résolu à y planter sa tente, sans avoir à en demander à personne la permission, n'accueillent le nouveau venu que pour résister à ses efforts, lui refuser tout produit et toute subsistance qu'il n'aura pas conquise au prix d'années de lutte et d'efforts.

La liberté même des terres vierges est un leurre. Elles appartiennent toutes à quelqu'un, propriétaire, quelquefois ignoré, qui n'a pas hâte de les visiter, qui s'en est assuré seu lement la propriété pour y jeter, plus tard, le trop-plein de ses troupeaux, pour y risquer, sans souci, ce capital pour lui insignifiant, d'avance sacrifié à préparer le sol aux générations successives de bétail, qui, elles, y pourront vivre.

Si un particulier ne les a pas encore acquises, l'Etat les possède. C'est lui qui en accorde la concession, mot enchanteur, plein de promesses et de bénéfices, qui cache bien des déceptions ruineuses.

ff

Concéder, c'est octroyer gracieusement et gratuitement.

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Malheureux le colon qui se laisse prendre aux charmes de ce mot trompeur et sollicite une concession! On la lui accorde, sans difficultés, non sans conditions. Aux Etats-Unis, on lui demande, pour commencer, le sacrifice de sa nationalité, et le payement du prix de la terre ; on lui impose Tobligation d'y construire, d'y planter, d'y vivre, d'y mourir, peutêtre, si l'on en croit quelques récits de découragés. La concession ne va pas au delà d'un droit de jouissance temporaire, en Australie; dans la République Argentine, elle se borne à un droit de location.

Il faut être bien riche ou bien mal renseigné, pour rechercher ou accepter ces dons gracieux, qu'il faut payer, d'abord à terme, en argent, puis en travaux de toute sorte. Qu'y faire et qu'y exploiter? Le pacage d'animaux, en partie sacrifiés d'avance, n'est permis qu a ceux qui en possèdent, en grand nombre, sur d'autres domaines, non à celui qui doit les acheter à beaux deniers.

La légende^ seule, ouvre les terres vierges aux aventuriers, la réalité les leur ferme. Il faut, à l'Européen, aussi bien au delà de l'Océan que dans son pays, prendre la file, occuper une place dans le rang, apprendre à la bien tenir, et, avant d'en réclamer une à Tavant-garde, savoir ce qu'il y a à faire pour ne pas risquer sa vie sans profit.

Guidons-le, montrons lui ce qu'il faut qu'il fasse, en étudiant ce que font les autres et comment ils le font.

Habitués, en France, à la banalité de l'élevage en chambres closes, au spectacle du berger, dans sa maison à roulettes, promenant, sur les jachères, quelques brebis, ou recueillant, dans les rues des villages, pour le mener paître sur les communaux, le bétail peu nombreux de tous les habitants, nous avons, lorsque nous sortons du cercle ordinaire de nos observations, uiJfe soif de surprise et d'imprévu qui nous cache les ressemblances, avec les usages des divers pays que nous

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parcourons pour ue nous laisser donner d'importance qu'aux différences superficielles : il serait plus intéressant de noter à quel point sont semblables, entre elles, les mœurs des hommes adonnés aux mêmes travaux dans des hémisphères différents et dans des milieux très semblables. C'est, en effet, . surtout chez les peuples pasteurs, que les traditions des temps primitifs se sont perpétuées.

Dans les pays d'Europe, il y a longtemps que le pasteur a échangé la douce oisiveté de sa vie contemplative contre le rude labeur de la vie agricole, — progrès qui brise ses reins et courbe son échine sous le poids du travail. — A l'origine, le troupeau lui fournissait sa subsistance, jouait auprès de lui le rôle de l'esclave antique, assurant, à tous, la vie et l'oisiveté, en remplissant une fonction naturelle. Ainsi l'homme a-t-il vécu, tant que l'espace, libre devant lui, permettait à ses troupeaux de trouver, sur le sol, une nourriture spontanée ; ainsi vivent encore les peuples à qui la possession de grandes surfaces permet la vie pastorale. Leur vie est misérable, mais c'est une misère voulue, qu'ils préfèrent à la moindre abdication de leur liberté. Vigoureusement trempés par les exercices auxquels leurs occupations de conducteurs de troupeaux, de chasseurs de bétail demi-sauvage, les obligent, auxquels ils se livrent à cheval, les peuples pasteurs sont passionnés pour leur indépendance, mais ils ne sont pas créateurs. Leur vigueur est toute de luxe et d'apparat : leurs attaches sont fines, les proportions de leur corps élégantes, bien prises et sans lourdeur, habitués qu'ils sont à une nourriture substantielle sous un petit volume : ils sont détachés des préoccupations vulgaires qui sont le lot de celui qui attend sa nourriture de son propre effort.

Que l'on observe les Mongols de la plaine asiatique du Gran-Koli, les Kalmouks et les Kirghiz de la steppe, les Cosaques du Don et du Volga, les pasteurs de la Tauride, les Hongrois de la puszta, les bergers de la Camargue ou

ceux de la campag^ne romaine, en Afrique les chaouchs, dans les pampas de l'Amérique du Sud les gauchos, les ranch-men du Texas ou les cow-boys des plaines du Far- West, partout on trouvera les mêmes mœurs, l'élevage et l'éleveur soumis aux mêmes lois et à la même vie, partout la même passion pour l'indépendance, le même mépris pour le bien-être matériel.

On chercherait, vainement, le lien de famille, qui peut unir les uns aux autres tous ces peuples, que l'on croirait issus des mêmes origines. C'est la loi de nature, l'influence du milieu qui leur a donné, qui a perpétué ces mœurs. Le pasteur ne peut vivre et étendre son troupeau que dans la plaine ; la plaine imprime à ses habitants, aussi bien qu'aux animaux qui y pâturent, les mêmes caractères, si bien, qu'après quelques générations, à peine distinguera-t-on le bétail, surtout le cheval d'Afrique de celui de la Petite- Russie, celui de la Hongrie de celui des pampas.

Pampa, steppe, savane ou puszta, c'est tout un. Leur étendue peut différer. La steppe a près de soixante-cinq mille lieues carrées ; la pampa a quatre millions de kilomètres ; la savane mexicaine, reliée à la prairie des États-Unis, est plus grande que l'Europe ; la puszta ne contient que trentetrois kilomètres.

Les limites d'aucune de ces plaines ne peuvent être perçues, c'est assez pour qu'elles se ressemblent toutes entre elles, toutes sont des terres basses, anciennes mers intérieures ou relais de la mer comblés par des masses d'alluvions d'une épaisseur prodigieuse, énormes cubes de débris, que les eaux ont arrachés aux montagnes environnantes, pour les rouler en miettes jusque-là.

La surface herbeuse s'y prolonge à perte de vue, les routes n'y existent pas ; seules, des ornières de chars, serpentant, indiquent la direction au voyageur, le gazon, usé par les animaux, le lieu coutumier de leur passage. Peu de ruisseaux

rarrosent, quelques dépressions du sol y retiennent Teau des pluies et forment des mares qui servent d'abreuvoirs pour le bétail, de lieu de réunion pour les fauves et les oiseaux sauvages. Nulle part trace d'habitation : chaumière, rancho ou ranch disparaissent au milieu des herbages : pour le bétail, ni hangars ni bergeries, quelques parcs à air libre.

Ainsi se présentent les pays prédestinés à l'élevage : tous sont, à ce point, semblables entre eux, que nous dirions volontiers, à celui qui veut connaître les mœurs des bergers des plaines d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique : Ne passez pas la mer, traversez le Rhône à Arles, entrez en Camargue ; là, sur le sol français, vous trouverez un pasteur aussi primitif que celui de toutes les grandes plaines du monde, sous les latitudes chaudes, vivant de la môme vie que ses congénères exotiques. Les mots mêmes, dont il se sert pour désigner ses troupeaux et ses travaux, on les retrouvera dans les pays d'élevage, saxons ou américains. En Camargue, cette île aux aspects et aux usages pampéens, les chevaux et les bœufs vivent dans une demi-liberté, sans connaître l'étable; les troupes qu'ils forment prennent le nom de manades, mot employé, aussi, dans les pays d'élevage hispano-américains ; la propriété du bétail s'y constate par la marque à feu, la ferrade, comme en Hongrie, en Russie, en Amérique et dans la campagne de Rome, avec le même cortège de fêtes, de réunions joyeuses où chacun fait valoir sa force et son agilité.

Si l'on cherche l'origine commune de ces mœurs, peutêtre la trouvera-t-on dans les plaines de la Numidie. Une tradition historique veut que la Camargue ait été peuplée, dans l'antiquité, par des Numides amenés par les Romains ; c'est de cette même Numidie, devenue pays arabe, que sont partis les conquérants de l'Espagne, au moyen âge ; leur possession de sept sii^cles a suffi à infuser dans le sang espagnol les mœurs des cavaliers numides et des pasteurs arabes : le chaouchj conducteur de troupeaux, en passant les mers.

avec les conquistadores j est devenu gaucho dans les pampas : le lien de famille est étroit ; dans les pays de plaine du monde entier, Thabitant semble ainsi avoir reçu l'empreinte du même moule. Le territoire saxon des États-Unis n'a pas échappé à cette influence numide, le Texas et le Colorado, en se détachant du Mexique espagnol, ont conservé les mœurs des premiers occupants et introduit, dans la langue anglaise, les mots qui servent, chez les peuples espagnols, à désigner les actes de la vie des pasteurs. Ainsi,*le ranchOy mot espagnol qui signifie provision de bouche, et qui, par une première corruption, désigne sur le territoire mexicain la chaumière du pasteur, est devenu, en langage yankee, le ranch j servant ainsi à désigner la propriété du pasteur ; on dit ranch-man, ranch-li/e ; la vie pastorale est la vie du ranchy comme elle est, en Australie, celle du run.

Le temps n'a pas modifié les similitudes entre les habitants des diverses plaines ; il a respecté les mœurs des pasteurs de toutes les régions du globe, qu'ils soient soumis à la loi russe, arabe, espagnole ou saxonne ; dans les pays où l'immigration est abondante et continue, les immigrants subissent la loi commune du milieu, et s'appliquent à imiter ceux qui les ont précédés.

Décrire chacun de ces pays serait tenter un travail impossible ici, et, du reste, inutile. S'ils peuvent,]en effet, surprendre l'observateur, c'est moins par leurs différences que par leurs similitudes. Nous avons tout dit de leur aspect extérieur, en décrivant la plaine. Les procédés d'élevage et d'exploitation du troupeau y sont moins différents encore que les aspects de la nature. L'homme même, qu'il parle anglais ou espagnol, vit, partout, de la même manière, au milieu de ces régions, si éloignées les unes des autres qu'elles s^ignorent et n'ont, entre elles, aucune communication directe : le thé et la viande de mouton, dans les pays anglais, la viande de bœuf et le maté, dans les pays espagnols, partout, l'alcool,

fourni à tous, sous la même forme, parles distilleries de grains d'Allemagne et le port de Hambourg ; des huttes, partout les mêmes, fermées, le plus souvent, d'une porte de cuir, couvertes d'un toit de peaux de chevaux, où le cuir remplace gonds, serrures, corde ou fil de fer, où le lit est fait de peaux de moutons et le foyer alimenté par la fiente des animaux, — combustible au reste incomparable, d'une chaleur vive et prompte, et, ce qui étonnera les délicats, presque sans odeur. — Le pasteur a, partout, pour principe, de se suffire à lui-même dans sa solitude ; nous savons qu'il dédaigne, s'il ne hait, les arbres ; il dédaigne autant le travail ; les dépouilles et la chair de ses animaux doivent lui donner abri et subsistance ; c'est le triomphe de l'individualisme, si fort à la mode dans les pays de colonisation, que nulle part le pasteur antique n'y retrouvera le type social dédaigné de la tribu. La seule de ces contrées qui, il y a vingt ans, possédât des troupeaux en nombre et eût un nom, comme pays d'élevage, était la pampa sud-américaine. Il y a trois siècles que les premiers animaux y furent importés par les Espagnols, il y a trente ans, à peine, que les troupeaux se sont formés au Texas et en Océanie. Ces trente dernières années coïncident avec la grande période d'activité internationale : aussi les progrès des pays, récemment peuplés, ont-ils été assez rapides pour les mettre au niveau de celui dont la célébrité est plus ancienne. L'accroissement y a été si continu que l'Australie possède déjà, à peu près autant de troupeaux qu'elle peut en recevoir ; leur nombre augmente presque aussi vite dans les savanes du Texas et les pampas argentines, mais l'étendue de ces territoires est telle que leur peuplement sera l'œuvre de plusieurs générations encore.

Dans la région, où le bœuf n'a d'autre emploi que d'être le

premier colon du terrain vierge , il a la mission de préparer, sous son pied, le sol, en le consolidant, d'améliorer le pâturage en le fertilisant : labour inconscient , pour lui, souvent mortel ; les milliers de carcasses en témoignent, qui blanchissent au soleil et répandeat, en s'effritant sous la pluie, dans les terres vierges, le phosphate de chaux qui les féconde. Où le bœuf a passé, les graminées tendres, dont les semences sont venues on ne sait d'où, germent et se propagent; dans cet humus, formé de la veille, leurs racines chevelues s'étendent et le fixent; pluschélives que celles qui occupent la plaine avant elles, à peine visibles, elles ne semblent étouffer, sous Tabri des plantes sauvages, que pour repardtre plus loin, plus nombreuses. Tous les soins de Thomme ont moins de prise sur la plaine sauvage qu'une graminée, que toute son attention ne saurait acclimater ni répandre ; il ignore même que c'est lui qui Ta apportée dans ses bagages d'homme d'armes, venu en conquérant. Sous le pied du bœuf qui l'a foulée, elle a germé seule; un peu d'abri et elle mûrit, se multiplie, avance, conquiert, civilise, seule, sans le concours de l'homme qui n'y a pris garde; elle le précède dans la plaine, simple graine, sur les ailes du vent ; elle Tattendj; il lui faut, pour vivre, les brusques foulements de pieds du bétail. Par elle, pampa, savane ou steppe est devenue la plaine, la plaine est devenue le champ; derrière elle, le cheval apparaît, à cause d'elle, demeure ; le désert, dont elle a pris possession, fuit devant lui ; là où il est, il n'y a plus de solitude : l'espace est .conquis et dompté, la civilisation se dresse, la barbarie n'y trouve plus de refuge; ni le monde s est agrandi, l'activité humaine est maîtresse incontestée du nouveau domaine. C'est l'œuvre d'une graminée.

Derrière le troupeau de bœufs, que le bouvier, gaucho ou covsr-boy, pousse toujours, devant lui, vers le désert, le mouton sédentaire trouve son couvert mis. Tant que l'espace à conquérir est libre, le bœuf a donc son utilité, et, pour son,

maître, une autre valeur que celle de sa dépouille ; valeur variable, suivant l'emploi qu'on en peut faire. Elle est grande aujourd'hui dans la pampa qui offre de grandes surfaces à conquérir, mais, à l'époque où l'Indien la fermait et la défendait, elle était fort réduite; aussi le bétail, trop abondant et inutile, était-il alors une sorte de gibier offert au premier occupant. C'est ainsi qu'on le traitait, à la fin du siècle dernier. Les moyens très primitifs de le chasser sont restés légendaires. Les gauchos à cheval, armés de demi-lunes en fer, emmanchées d'un long bambou, cernaient le troupeau en liberté, dans la plaine, au galop de leur cheval, atteignaient, Tune après l'autre, toutes les bêtes qui le composaient ; sans s'arrêter, ils les frappaient au jarret, et, quand un nombre suffisant de victimes couvrait la plaine, où elles se débattaient dans leur impuissance, quelques hommes mettaient pied à terre, les frappaient mortellement à la nuque, les écorchaient, emportant la peau et laissant pourrir, au soleil les chaù*s inutiles.

Buenos-Aires et les grandes villes, que l'on trouve sur le littoral des grands fleuves de la région pampéenne, doivent au travail qui se fait dans la plaine, dont elles reçoivent les produits en transit, où elles font des expéditions journalières; leur commerce, leur luxe et leurs banques en vivent, mais, en général, elles manifestent quelque dédain pour la vie que l'on mène en dehors de leurs murs et pour les hommes qui la mènent.

Si, de loin, la vie d'un grand propriétaire est enviable, le mirage s'évanouit dès qu'on l'examine de près, et l'on se trouve en présence de la réalité, c'est-à-dire de l'homme en lutte avec la nature. Ceux qui ont passé quelques années de

leur vie, dans cette lutte, ont hâte d'en sortir, de s'arracher à la solitude, de reprendre rang dans une société quelconque. La société argentine, si elle est faite d'éleveurs enrichis par l'achat, à bas prix, de terres ou par l'augmentation de leurs troupeaux, ayant eux-mêmes, pétri de leurs mains leur fortune, n'est pas composée d'éleveurs en activité. Qu'ils travaillent pour leur compte, ou administrent pour compte d'autrui, les éleveurs restent chez eux, vivent chez eux, dans un milieu rude, où ils conservent une certaine rudesse. Ils ont beau la dépouiller, avec cette souplesse et cette facilité de transformation, qui est le propre des hommes de cette vie, ils n'en sont pas moins peu sociables, et quelque peu dédaignés par les citadins.

Ceux-ci ne voient l'élevage que de haut, en ignorent, le plus souvent, les détails, dont ils laissent le soin à leurs majordomes. Leur conversation a beau emprunter les plus inépuisables de ses sujets à la vie des champs, ils ont beau ne trouver d'intérêt qu'aux promesses de la mise, bas et de l'engraissement, ne s'entretenir que des variations de la température, de la pluie, qui promet une bonne année, ou de la sécheresse, qui en fait redouter une mauvaise, ils ne fréquentent que ceux qui sont riches par l'élevage et dédaignent ou ignorent ceux qui l'entreprennent.

C'est qu'ils savent, d^avance, quelle sera leur vie, qu'ils n'ignorent pas qu'elle leur imposera l'oubli de toutes les jouissances de l'esprit, de toutes les satisfactions matérielles, les forcera à être rudes avec les rudes.

Autour des villes même, il en est ainsi; cependant, les travaux de l'éleveur suburbain ont, avec ceux de son congénère européen, plus d'un point de similitude.

Là, la terre est déjà assez divisée, et l'on y trouve de petits troupeaux. Dans des enceintes, qui varient de trois cents à cinq cents hectares, paissent des troupeaux de choix, dont le nombre équivaut environ à une tête par hectare. L'Européen

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qui débarque, s'il a quelque habitude d'observation, et quelque souvenir de Télevage, dans son pays, est frappé des similitudes. Bien que, en raison de la douceur de la température, le troupeau ne connaisse pas les soins spéciaux, la nourriture de choix et de réserve dans les époques inclémentes, son aspect est le même que celui de ses congénères des meilleurs herbages de France ou d'Angleterre. On y retrouve la robe connue des Durham, la courte corne, le front blanc des Hereford ; les vaches ont les mamelles lourdes, les taureaux montrent le développement de formes recherché ; les veaux, de bonne heure, témoignent, par leur taille, de leur précocité.

Si vous vous informez du prix de ces animaux, vous apprendrez, non sans surprise, que certains taureaux, nés dans le pays, de mères descendant de taureaux importés d'Europe, ont coûté 1,000 à 1,500 francs, que ces vaches laitières sont cotées 2 et 300 francs.

Ces fermes sont occupées par les laitiers, qui fournissent à la ville le lait et le beurre, et pour qui Télevage et la vente des veaux ne sont pas un revenu négligeable.

Ils procèdent, au reste, à l'américaine, c'est-à-dire qu'ils simplifient, autant que faire se peut, les dépenses et les complications de leurs travaux. Pas d'étable, pas de laiterie perfectionnée. Les vaches sont, nuit et jour, hiver comme été, en plein champ ; aucune ration supplémentaire ne leur est donnée, aucune culture n'est préparée pour elles. Elles ne sont même pas dressées à donner leur lait à la demande de l'homme ; leur veau les attend, le soir, avant la tombée de la nuit, c'est lui qui doit amorcer la traite, pour sa peine, recevoir, ensuite, sa ration réservée. Au bout de dix mois, il est de vente facile, à un prix assez élevé, en raison du sang de race, qui coule, en quantité quelconque, dans ses'veines, et en raison même de cette enfance de misère et de privations, qui l'a préparé à la vie des plaines lointaines, où la frugalité est

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de règle, et la vie un peu rude. Les éleveurs les recherchent pour l'amélioration de leurs troupeaux.

Les laitiers, qui exploitent ces fermes sont, presque tous, Basques, quelques-uns Béarnais, d'autres, par exception, Lombards. Ils conquièrent assez vite Taisance, mais n'abandonnent pas, pour cela, cette vie où leur travail personnel paraît indispensable.

Dans ces entreprises, comme dans toutes celles qui prospèrent sur le sol américain, l'individualisme est de règle et non l'association ; chacun fait pour soi et par soi. Il est difficile de trouver des aides, plus difficile encore de les garder; le champ d'action du patron est forcément limité à ce qu'il peut faire lui-même. B lui sera toujours plus aisé d'entreprendre autre chose, de tenter l'élevage en grand, par exemple, que d'agrandir sa ferme, d'augmenter ses produits et sa clientèle.

Plus tard, les grandes entreprises réglementeront mieux l'emploi des forces de chacun ; les chemins de fer aidant^ la concentration des produits se fera entre quelques mains de commerçants ; pour le moment, entre le laitier producteur et le consommateur, Tintermédiaire n'existe pas. Il produit luimême, administre, porte lui-même son lait à la ville, pour le répartir entre ses clients. Aussi, ne peut-il s'éloigner beaucoup de la ville contribuant à surélever le prix de la location qu'il paye, et, par conséquent, celui de la propriété. Il faut compter que, dans un rayon de cinq lieues, autour de la ville, toutes les terres, à peu près également bonnes à cet emploi, se louent facilement 50 à 60 francs l'hectare : le prix de vente varie, actuellement, depuis la hausse progressive, effet de la spéculation, qui date de ^1 885, de 1,000 à 1,500 francs l'hectare.

Dans la même région, on rencontre des étables de choix

OÙ l'on prépare les sujets pour ces éleveurs spéciaux et pour ceux, qui, au loin, s'occupent de l'amélioration des troupeaux.

Leur nombre est naturellement fort restreint. Elles sont moins anciennes que les bergeries ; cela s'explique. On comprend l'ardeur des éleveurs à entreprendre Tamélioration de leurs troupeaux de moutons, dont le produit annuel paye les frais que Ion fait pour en augmenter le rendement par les soins et les croisements. Le bœuf, au contraire, aussi bien que le cheval, n'a jamais donné de produits fixes. Pour fouler la terre vierge, la vache créole, haute sur jambes, au squelette allongé, à peine garni de chair et couvert d'un long manteau de cuir épais, remplit parfaitement l'office et donne une dépouille dont le poids constitue la valeur. Introduire, dans ces troupeaux, des taureaux de choix, c'était faire une dépense intempestive, en opposition avec les intérêts et les nécessités de cet élevage. On était, en effet, d'accord sur ce point, que le croisement avec le durham, s'il avait l'avantage de produire des animaux précoces, se développant et se multipliant, même dans les conditions d'habitat locales, produisait un cuir léger, offrant ce double inconvénient, de rendre un poids moindre et d'offrir moins de défense au porteur contre les intempéries, auxquelles sa vie l'expose à chaque saison.

Cependant, quelques éleveurs, ne se décourageant pas, trouvaient un débouché important chez les laitiers, qui suffisait à absorber tous les taureaux et les génisses, produits de croisements, et demandaient, à l'Angleterre, des animaux de choix, de prix de plus en plus élevé. Les laitiers vendaient, eux-mêmes, leurs veaux aux éleveurs de régions éloignées, où se formaient ainsi les premiers troupeaux de métis.

U y a vingt ans que cette transformation du troupeau pampéen est commencée ; elle a été menée si habilement et si bien, qu'il n'est pas rare de trouver, à cent lieues de

Buenos-Aires, dans des terrains, conquis sur l'Indien depuis moins de dix ans, des troupeaux se chiiïrant par mille et dix mille têtes, où le type de la vache créole a complètement disparu, où, par contre, celui du taureau durham classique domine, reproduit à des milliers d'exemplaires.

Au concours régional de Rennes ou de Poitiers, si la largeur de rOcéan n'opposait son obstacle, des éleveurs pampéens, et celui qui écrit ces lignes se compte parmi ceux-là, pourraient présenter, avec chance d'obtenir le prix, des bandes de mille bœufs ou de mille vaches durham ; d'autres en pourraient présenter, de même importance, de bœufs Hereford : les bandes de six à huit bœufs, qui figurent à ces concours, seraient quelque peu noyées, et leurs heureux possesseurs quelque peu surpris.

Que diraient-ils, si on leur apprenait que l'un des pères de ces animaux, importé de Londres, a été payé là 30.000 francs, que la généralité des autres a coûté 5 à 6.000 francs, en Angleterre, ou, en France, au bourg d'Iré, chez le comte de Blois, héritier du comte de Falloux, ou chez M. GroUier, ou dans quelques autres établissements, qui se partagent, avec ceux-là, la clientèle sud-américaine.

Les éleveurs pampéens payent de SOO à 1,S00 francs les métis descendants de ces ancêtres de race^ pour les mêler à leurs troupeaux à l'air libre. Étrange anomalie ! Les produits de ces croisements, vendus en nombre, n'obtiennent pas, en raison de l'abondance de l'offre et de la rareté de la demande, un prix au-dessus de 40 à SO francs par tête d'animaux gras, destinés à la boucherie ou aux saladeros.

Cependant, malgré le peu d'encouragement que donnent ces résultats, l'amélioration de la race bovine a été si générale, que, lors de l'exposition continentale, en 1881, un éleveur présenta, comme une rareté, — c'en était une, en effet, — une vache créole authentique, descendante pampéenne de la race hollandaise, importée par les premiers colons, façonnée

par la vie rude des plaines et la lutte pour Texistence dans les terres vierges, pendant trois siècles ; ce témoin du dédain des générations disparues pour ses congénères surprit tous les visiteurs par l'étrange té oubliée de ses formes ; peut-être, aujourd'hui, serait-il impossible d'en présenter un autre exemplaire.

Ces progrès ne se réalisent pas sans rencontrer de nombreux écueils. Dans certains ouragans, on voit périr des troupeaux entiers de race améliorée, n'ayant plus toutes les qualités de résistance de la race créole, des éleveurs perdre, en une nuit, suivant l'expression de l'un d'eux, qui nous contait ses désastres, plus qu'il n'est permis de perdre. Le mouvement n'a pas, pour cela, été enrayé ; un quart de siècle a suffi à réparer la négligence de trois.

En Australie, où nous devons toujours chercher des comparaisons pour éclairer la question de l'élevage pampéen, il n'y avait rien à réparer ; le bétail n'a jamais été assez abandonné à lui-même pour avoir perdu complètement, au milieu des ronces du bush, ses qualités d'origine. On a, toujours, dès le principe, pris souci du choix des reproducteurs, que l'administration de la colonie australienne a pris à sa charge le soin de surveiller, pendant que l'éleveur pampéen, réduit à ses seules ressources, à ses seules connaissances, procédait plus lentement et avec moins de sécurité.

Certaines étables ont acquis, aujourd'hui, une renommée méritée, leurs affaires sont généralement assez prospères pour qu'elles puissent puiser, sans compter, dans les trésors accumulés, en Europe, parles générations précédentes; nous n'avons pas à les citer ici; à Buenos- Aires, tout le monde les conncdt, il suffira, au dehors, d'apprendre qu'elles sont en mesure de défendre les troupeaux libres contre la dégénérescence dont nous parlions, et dont les traces ont aujourd'hui disparu.

L'élevage d'autrefois n'avait pas de ces soucis, celui d'aujourd'hui, même dans les régions éloignées et les- terres vierges, est plus compliqué.

Une grande estancia, oti l'élevage du gros bétail est encore le principal, ne saurait avoir moins de huit à dix mille hectares, c'est la mesure ordinaire. Un seul majordome assisté de deux adjudants, nommés capataces^ suffira à l'administrer. On peut adopter cette division rurale comme la meilleure, une plus grande serait d'une surveillance difficile; en la portant au double, il faudrait nécessairement la diviser en deux.

Sur cette surface, déjà assez vaste, en terrains vierges occupés pour la première fois, deux milles bêtes suffisent. On pourra conserver, chaque année, l'augmentation jusqu'à réunir cinq mille têtes, tout en vendant chaque année tout ce qui sera vendable, établir peu à peu sur la ligne, dans les endroits qui se désignent d'eux-mêmes, pour cet usage, vingt troupeaux de moutons de mille cinq cents têtes chaque. Jusqu'à ce que ce progrès, qui demandera cinq ou six ans, soit réalisé, des habitations fort modestes, simples toits de joncs, suffiront à abriter un ou deux hommes et leurs hamacs faits de peau de cheval. Le gardien des moutons ne sera pas beaucoup plus exigeant, son rancho sera composé de deux pièces, suffisantes pour lui et sa famille.

Pénétrons avec le propriétaire dans un de ces domaines.

Il est situé aux confins de la Province de Buenos- Âires : pour nous y rendre, nous prenons une des lignes de chemins de fer qui partent de la ville, traversent la plaine, rencontrent quelques villages, d'abord assez rapprochés, puis, plus rien que des stations, qui marquent peut-être des villes futures, plantées au milieu de la plaine, où rien de parti-

culier ne leur trace un avenir, ni ne signale un passé. Elles prennent, pour se distinguer, un nom de saint dans le calendrier, ou celui d'une des bêles de la création, ou celui, beaucoup moins intelligible, d'un propriétaire du lieu qui, de Basque enrichi, ou de commerçant ruiné, est tout à coup élevé au rang d'expression géographique.

Une dislance de quatre à cinq lieues les sépare; c'est à peine si, dans ce long espace, on dislingue, de loin en loin, quelque pauvre habitation de berger.

Après douze heures de roule et cent lieues de plaine, nous arrivons chez notre éleveur.

C'est un domaine considérable, modèle dans son genre. On y a réuni, en un seul bloc, sous une seule administration, trois lots de dix mille hectares. Le propriétaire a fait, il y a dixans, l'acquisition de ce territoire de douze lieues carrées, alors que, la région où il est situé, étant mal défendue conlre l'Indien, l'État cherchait acheteur, sans en trouver, et vendait au prix de 10.000 francs la lieue. Aujourd'hui, cette même lieue trouverait locataire au même prix, c'est dire que le prix s'en est élevé à environ cent vingt mille francs la lieue.

Le chemin de fer prend le domaine en écharpe, une station y a été élevée.

Le terrain est fait, c'est-à-dire que sa virginité est devenue féconde : le stationnement, déjà long, des animaux, lui a donné une réelle valeur, que l'arrivée de la voie ferrée n'a pas augmentée dans de bien grandes proportions. Les trente mille hectares sont entourés d'une clôture à toute épreuve. Elle est faite de cinq fils d'acier supportés, de quinze en quinze mètres, par des pieux solides de bois dur, apportés là, où aucun arbre ne se rencontre, des provinces du nord-est de la République, Enlrerios et Corrientes.

A voir la résistance de ces bois, on s'explique difficilement comment la hache a pu les débiter. Cette exploitation difficile et le transport à grande distance élèvent le prix de ces pieux

de quelques sous à quelques francs. Chacun d'eux représente environ S francs, mis au lieu où nous sommes, mais leur dureté est telle et telle leur résistance qu'on peut les considérer comme éternels.

Le coût de ces clôtures de pieux et de fils d'acier est environ de 5.000 francs par lieue courante ; si la propriété est d'une grande étendue, la dépense est insignifiante par lieue superficielle ; le pourtour d'une lieue carrée isolée est, en effet, de quatre lieues courantes, celui d'une surface de douze lieues n'est que de vingt quatre, soit, dans le premier cas, 20.000 francs de clôture pour une lieue, et, dans le second, de 100.000 pom- douze lieues.

En tous cas, c'est une défense productive. Là où la clôture n'existe pas, un escadron d'hommes à cheval doit, chaque jour, surveiller les limites de la propriété, ramener, vers le centre, le bétail, qui tend à envahir les domaines voisins. Cette précaution, nécessaire, inutilise, autour de la propriété, une zone assez lai'ge, exige l'emploi d'un personnel et l'entretien d'une cavalerie nombreuse.

Dans les propriétés closes, au contraire, toute la surface est utilisée, le bétail y pait en liberté, sans exiger aucun soin, ni surveillance : un homme suffit à inspecter l'état des clôtures, les réparer, les tendre, si elles ont fléchi, soin que l'on confie, généralement, aux bergers, cantonnés le long de la ligne, avec leurs troupeaux de moutons, et qui ont la charge de cette double surveillance.

Ce sont eux, aussi, qui ont la garde des portes. Les principales ont soixante mètres d'ouverture, divisée par des pieux, laissant, entre eux, quinze mètres d'écartement : cet espace est fermé par six rangs d'une forte chaîne, que des manivelles, ingénieusement disposées, de chaque côté, tendent ou détendent, en laissant tomber, à terre, cet obstacle, devant celui, voyageur ou conducteur de troupeaux, qui demande passage, et à qui la loi rurale interdit de le refuser.

CHAP. II. — LES GRANDS TROUPEAUX DE BœUFS 211

Chacun doit pouvoir entrer ou sortir, pénétrer seul, avec ou sans le troupeau qu'il mène ; il n a pas d'autre obligation, s'il veut passer quelques heures de jour ou de nuit avec son troupeau, que celle d'aviser le propriétaire, qui n'a pas d'autre droit que celui de lui assigner un lieu de campement et de pâture, mais ne peut la refuser, ni en réclamer le prix.

L'enceinte générale, que nous traversons, est le point d'attache d'autres plus petites^ qui servent à diviser les troupeaux, à séparer les bœufs, des vaches mères ou pleines.

C'est assez dire que l'on ne peut, ici, étudier les troupeaux à l'état de nature et leurs mœurs spéciales; il faudra, pour cela, pénétrer dans les propriétés ouvertes, où les troupeaux sont abandonnés à eux-mêmes. Là, les taureaux, vaches et bœufs vivent, en grandes familles, en meilleure intelligence que l'on ne pourrait croire. Divisés par troupeaux de mille à deux mille tètes, ils ont leur lieu de réunion, le rodeo^ d où ils partent le matin par groupes, sortes de tribus de frères, sœurs, mères, descendants et cousins, qui augmentent ou diminuent en nombre, suivant les naissances ou les cruautés de la vente, qui, toujours, partent du même côté, paissent ensemble, à peu près toujours sur le même point du domaine.

Les taureaux, au printemps, se mêlent d'eux-mêmes au troupeau et remplissent leur mission; huit à dix suffisent à un troupeau de mille têtes. Ils vivent entre eux, pendant cette saison où leurs passions sont excitées, en meilleure intelligence qu'on ne le supposerait, à les avoir vus fouler, en avril, les arènes de Séviile. A Tautomne, ils rentrent dans le calme de la vie solitaire, s'isolent tous ensemble du troupeau, pour passer l'hiver, sans autre compagnie que la leur : on les rencontre, alors, à l'écart, dissimulés derrière les replis de terrains, ruminant ensemble le souvenir de leurs bonnes fortunes.

Nous avons vu pratiquer ces mœurs, non pas seulement

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aux taureaux de vieille race pampéenne, sauvages de pères en fils, mais à des taureaux, nés de père durham anglais, dans des étables, qui avaient, naturellement, repris, dans ce milieu, les mœurs de ses anciens habitants ou celles héréditaires de la race.

Ce n'est là qu un usage, curieux, peut-êti*e, à observer chez des animaux, habitués à vivre à Tétat de domestication, depuis des milliers d années, mais général à toutes les espèces. Un autre, qui a une étrangeté plus imprévue, c'est la manifestation de douleur, autour du cadavre d'un des habitués d'un rodeo. Il est facile à observer dans tous les troupeaux en liberté, malheureusement, trop facile dans les temps d'épizootie.

Sur le sol, dévasté par une sécheresse, où les animaux se traînent et se défendent mal, Tun deux est tombé pour ne plus se relever; ses compagnons habituels, ceux de la tribu à laquelle il appartient, se groupent autour et assistent, silencieux, à sa longue agonie. Le cadavre est à peine raidi par la mort, que le groupe se serre, s'augmente d'un grand nombre d'animaux du rodeo ^ et fait la veillée du mort! Ce sont de véritables pleurs, qu'expriment les beuglements de ces quarante ou cinquante bœufs ou vaches, immobiles, debout, gémissant vers le ciel. Il faut les disperser, sinon, ils resteront là et en oublieront le pâturage.

Dans le domaine que nous visitons, qui est important, on compte vingt-deux mille tètes de gros bélail et soixante mille moutons. Les enceintes comprennent, indistinctement, un cerlain nombre de chaque, suivant leur étendue et la nature du pâturage. Le gros bétail est groupé, comme dans les propriétés ouvertes, par rodéos, le petit, par troupeaux, sous la garde d'un berger. Les enceintes ont le double

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avantage de diminuer le nombre des gardiens et de protéger passivement, sans dépense, chaque groupe ; elles ont, aussi, cet autre, de permettre au propriétaire d'élever, dans les unes, des durham, dans lautre, des hereford; cet éclectisme est une solution, à défaut d*autre : les éleveurs n'étant pas d'accord sur la supériorité sur Tautre d'une de ces deux races, qui ont, avec un égal succès, répandu leurs types dans le monde entier.

La race durham est celle qui a pénétré plus anciennement en Australie et à la Plata. Dans ce pays qui, cependant, n'a pas été colonisé par les Anglais, elle a trouvé le terrain préparé, par une circonstance curieuse et peu connue. La race, d'où est sortie la race durham est la race hollandaise; par une coïncidence remarquable, les premières vaches qui aient été importées, auxvu'' siècle, à la Plata, parles frères Goës, étaient hollandaises. C'était à l'époque où les Hollandais essayaient de se soustraire à la domination espagnole^ en même temps de combattre leur ennemi et leur maître sur le champ de bataille colonial. Il y a donc similitude d'origine entre la noble race durham et la race créole abâtardie, par conséquent, propension naturelle, chez celle-ci, à s'approprier les qualités de la première.

Ce serait une raison d'exclusion, mais la race hereford a, pour elle, le poids de son cuir, reconnu plus lourd que celui du durham; ce n'est pas un élément négligeable pour l'éleveur exotique, qui, s'il vend son bétail gras au prix de 40 ou de 50 francs par tète, sait bien que c'est du prix du cuir que dépend le rapport du troupeau.

Il reste à observer quelle sera Tinfluence des conditions climatériques sur cette enveloppe, si l'élevage à l'air libre augmentera le poids de celle du durham. Il semble, en effet, prouvé qu'elle a la résistance requise, puisque, en Angleterre et en France, dans l'Anjou et la Normandie, le bétail de race durham passe l'hiver et les nuits h l'air libre, et n'est pas

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même toujours ramené à l'étable par les temps de neige. C'est là un usage qui devra rassurer Téleveur pampéen, et que les éleveurs français, qui songent à l'exportation de leurs reproducteurs, feront bien de ne pas abandonner.

Les deux races, du reste, ont à peu près, au même degré, les qualités de précocité, que Téleveur pampéen recherche de plus en plus, parce qu'aujourd'hui la condition de Télevage libre est telle, les prix sont tombés si bas, qu'il ne peut se sauver que par la production en nombre ; il lui faut des quantités pour le consoler de l'insuffisance des prix, et il lui faut des animaux, qui lui donnent, en peu de temps, un cuir vendable, couvrant un porteur, facile à engraisser. Il fallait quatre ans à un bœuf créole pour atteindre ce degré de maturité dans la pampa; dix-huil mois suffisent à un métis durham.

Quant au lait, que produit en si grande abondance cette race, il n'est encore utilisé que par exception. Dans rétablissement où nous somines, une tentative est faite. Déjà quatre cents vaches durham sont groupées, et destinées à l'exploitation d'une fromagerie, installée et confiée à des métayers jurassiens, qui sont chargés de tout le travail, et prélèvent la moitié des produits. Jusqu'ici, la vente est facile, Toffre beaucoup au-dessous de la demande des seuls districts voisins.

C'est un spectacle intéressant que celui de ces quatre cents vaches de race fine^ de formes, rappelant les plus beaux animaux des herbages normands, où chacun représenterait un prix de 4 à 500 Francs. Ici, l'exploitation fromagère et l'intelligence de quelques hommes pourra tirer de chaque bête une somme annuelle supérieure à sa valeur vénale.

Les troupeaux d'animaux, plus ordinaires sont dans d'autres enceintes, très vastes, où Ton en groupe quatre ou cinq mille. Cela constituerait si, on les voyait réunis, des masses imposantes, mais, dans cet état de liberté, sur une

surface d'environ quatre mille hectares, on en aperçoit, de loin en loin, quelques groupes qui ne donnent aucune idée de leur nombre, moins encore de l'innombrable que l'on attend, que Ton recherche; rarement on les ramène au rodeo, où ils perdent même Thabitude de venir.

C'est en cela, surtout, que les domaines clos diffèrent des domaines ouverts : dans ceux-ci, il faut diriger l'habitude qu'aie bétail de se réunir, à certaines heures, à un lieu donné ; les ruminants aiment à ruminer ensemble, c'est leur manière de converser. Il suffit de leur indiquer l'endroit où ils doivent le faire, ils y viendront toujours et d'eux-mêmes. C'est ce lieu que l'on nomme rodeo.

Il représente, sous le soleil, en plein champ, une esplanade desséchée, foulée par le piétinement quotidien; elle domine la plaine. Chaque troupeau a le sien.

Pour les besoins de l'exploitation, il est souvent nécessaire de l'y réunir, aussi faut-il le dresser à s'y rendre aussitôt que le signal est donné. On appelle cette opération parar rodeo, arrêter le troupeau en groupe.

Pour simplifier l'opération, on forme une petite troupe de jeunes bœufs, que Ton appelle sehuelo^ qui signifie, en espagnol, au propre, appeau; le sehuelo se compose de huit à dix bœufs, du même âge, de même taille, de même poil, châtrés tous, le même jour, tenus, depuis lors, à part du troupeau. On choisit une robe qui se distingue facilement des autres, soit, tout blancs, ou tout noirs.

Le dressage de • cette troupe est assez compliqué. Le pasteur doit, pendant quelques jours, les réunir, les faire courir, galopant, à cheval, derrière eux, armé d'un long bambou, dont une extrémité est ferrée et garnie d'une clochette. La pointe de fer et la clochette ont, toutes deux, un rôle très

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actif dans Topération. La première entre dans les chairs, et la seconde, en même temps, s'agite. Le dresseur crie : en avant, bœuf! et il pousse la troupe dans un corral pour l'en faire ressortir, en criant toujours : bœuf, en avant ! bœuf, dehors! et toujours, en accompagnant ses cris du bruit de la clochette et de nombreux coups de pointe. Au bout de quelques jours, il suffit d'attacher la clochette, au cou de l'un des bœufs, qui devient ainsi le chef de la troupe, pour que ses compagnons se groupent d'eux-mêmes autour et, au premier cri de l'homme, opèrent la manœuvre indiquée. Le bruit de la clochette sera toute leur vie, pour eux, inséparable de l'idée de coups de pointe reçus, et ils courront naturellement, pour les éviter, dès que la clochette s'agitera.

Pour rappeler,donc, le troupeau au rodeo, le pasteur cherche le sehuelo. Il sait d'avance où le trouver. Au galop de son cheval, il court dans sa direction. A peine apparaît-il que le sehuelo prête attention, écoute, se dresse, attend Tordre et, au premier cri, prend le galop vers le 7*odeo, dont il est quelquefois à plusieurs kilomètres. Tout le bétail, répandu autour, a immédiatement compris ; au bruit de la clochette, on voit toutes les familles éparses, se diriger, quelques-unes au galop, le plus grand nombre, au pas calme du ruminant, vers le lieu où le sehuelo court d'un pied plus léger.

On réunit le rodeo^ soit pour permettre aux voisins de rechercher les animaux égarés, soit pour présenter le troupeau à quelque acheteur, soit pour choisir des animaux vendus, soit enfin pour les opérations de la marque à feu et de la castration.

S'il s'agit de choisir des animaux, cette" opération ne dure que quelques heures. Le troupeau, rassemblé, tournoie, sur lui-même, sans repos, en mugissant. Les hommes à cheval, rangés autour, ont beau ouvrir les rangs pour laisser passer ceux qui ne sont pas à choisir, fort peu profitent de la permission, tous continuent leur tournoiement, ennuyés et

CIIAP. II. — LES GRANDS ïROUPEArX DE BOEUFS 217

larmoyants. Le senuelo est à part. C'est autour de lui que viendront se grouper les animaux choisis, que Ton fait sortir, on les poussant du poitrail du cheval, vers ce point de concentration; ils y courent, en ruant, la queue en Tair, les cornes labourant le sol. Tout le talent consiste à empêcher ceux qui n'y ont que iaire, de courir vers le sehnelo^ et, ceux qui doivent rester auprès, de s'en écarter.

Cette opération est fréquente, en champs ouverts, où les mélanges de troupeaux sont de tous les jours. Dans les champs fermés, elle n'a lieu qu'en cas de vente, ou lorsqu'il s agit de diviser le troupeau, de séparer les veaux ou les bœufs.

La marque et la castration se font surtout dans des parcs fermés. Le 5em/e/o joue, ici encore, son rôle, pour conduire, au corral, le troupeau qui y va subir Tune ou Tautre de ces opérations.

A l'automne, dans toutes les estancias, on procède à la marque des veaux nés au printemps. Cette opération n'offre aucune difficulté. Les veaux, tout effrayés qu'ils sont, sont peu redoutables ; c'est, généralement, une partie de plaisir que l'on s'offre entre voisins. Un grand feu d'os est dressé et entretenu en activité au centre du corral. On a mis les fers au feu, le dessin compliqué des marques y rougit, en attendant les victimes. Quelques hommes, à cheval, et un plus grand nombre à pied, sont répartis dans le corral. Les hommes à cheval, armés d'un lasso attaché à leur selle, ont pour mission de prendre le veau, pour ainsi dire, au vol, de le maintenir pour que les hommes à pied puissent le manier, le roulera terre et apposer la marque à feu sur le bas de la cuisse.

Toute cette opération est prestement faite, et l'animal, lâché dans son ahurissement, s'échappe, en jetant des ruades auvent. Quelquefois, il fait mine de se révolter, ou, aidé par un farceur, qui veut effrayer la compagnie et jeter un peu de

désordre, il se dégage du lasso et se sauve, en distribuant à la cantonade des coups de cornes que Ton évite et qui n'atteignent personne.

Autre chose est l'opération similaire, qui consiste à contremarquer des animaux, portant la marque de leur premier propriétaire et vendus par lui. La marque à feu étant le signe de la propriété, Tanimal qui change de mains doit en recevoir une nouvelle. Il s'agit, alors, non plus de jeunes veaux, mais de troupeaux composés d'animaux de toute taille, qu*il faut, Tun après Tautre, saisir au lasso, jeter à terre, pour leur apposer, non plus une marque au fer rouge, mais deux, à côlé Tune de l'autre, celle retournée de Tancien propriétaire qui, par sa présence, annule celle existant déjà, et celle du nouveau propriétaire, qui constate la transmission.

Le troupeau, qui doit supporter cette opération, doit, en même temps, supporter une marche plus ou moins longue. C'est, en effet, le cas ordinaire qu'un troupeau vendu est déplacé et emmené au loin par son nouveau propriétaire.

Il aura donc à souffrir, à la fois, la blessure que lui fait la marque à feu, la fatigue du voyage et du changement de pâturages, qui n'est pas la moindre des perturbations qui puisse l'atteindre. Aussi, cette triple opération, si elle n'est pas menée avec attention, peut-elle coûter fort cher.

Il faut, pour la mener à bien, un corral solide, pouvant contenir deux ou trois cents têtes. Le foyer ne saurait être placé au milieu, c'est un poste dangereux. Il est dressé près de la porte de sortie et derrière un rempart formé de charrettes, qui sert de refuge, en cas d'alerte, à tous les hommes à pied. Nous sommes, ici, en pleine arène, le danger est partout: chacun doit veiller sur soi et sur les autres, aussi, la plaisanterie n'est-elle pas de mise. Il n'est pas rare, en effet, qu'après avoir évité le premier lasso, qui le prend aux cornes, le second, qui lui enveloppe les pattes et le culbute,

l'animal, sans être très sauvage, se relève, furieux, surexcité par rimpression du fer rouge, et coure sus aux hommes à pied.

Le taureau n'est pas le plus dangereux, il se précipite, tête baissée, jette son coup de cornes, que Ton évite, et passe ; mais la vache revient sur Tennemi, le cherche, l'attaque de nouveau, s'il se couche, pour l'éviter, fouille avec ses cornes, pour l'enlever du sol.

L'opération de la castration n'offre pas plus de dangers et se fait, à peu près, de la même manière, quant à la réunion des animaux dans lecorral. Elle nest dangereuse ni pour les veaux^ qui la subissent à cinq ou six mois, ni pour les hommes qui la pratiquent.

Le jeune bœuf représente le vrai produit du troupeau. Il est vendable dès l'âge de deux ans, s'il est en bonne chair. C'est en octobre qu'il commence à entrer dans cette période, qui sera plus ou moins longue, suivant la nature des terrains et la qualité des pâturages. Ceux qui donnent le plus vite les qualités désirées sont, par cela seul, classés comme pâturage de premier ordre, et obtiennent des prix en conséquence. A mesure, en effet, que la saison avance, l'offre abonde de toutes parts, naturellement, les prix baissent, aujourd'hui surtout que celui, toujours diminué des graisses et suifs, de la viande séchée et salée, a ralenti l'activité des saladeros, cependant que l'exportation de la viande congelée ne demande encore que du mouton.

La vente des animaux gras est, depuis quelques années, tous les ans, plus difficile; le propriétaire, dont les troupeaux augmentent plus rapidement qu'ils ne s'écoulent par les débouchés naturels, en est réduit à rechercher de nouveaux terrains, où envoyer ses animaux de reproduction, ou à les vendre à d'autres, qui les emploieront à garnir des terres nouvelles.

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Il y a quelque dix ans, cet exode du pasteur vers les terres vierges était fort peu pratiqué : la pampa était fermée, vers l'oucsl, par Tlndien; devant cotte impossibilité de s'étendre, rélevage du gros bétail périclitait.

Alors, quelque solitaire gaucho s'offrait pour mener au loin, dans des régions encore exposéesaux invasions, quelques milliers de bêles à cornes, dont on lui confiait la garde, en lui abandonnant une part du mince profit. Il donnait quelquefois de ses nouvelles, avait, trop souvent, à chercher abri et protection dans un des forts qui gardaient la frontière. Vivant dans la zone de transition, d'une vie demi-sauvage, en bon voisinage avec les Indiens, ne voyant que son troupeau, se nourrissant de charqiii^ c'est-à-dire de lanières de viande séchée au soleil, qu'il découpait, quand, de loin en loin, il sacrifiait quelque bœuf à son alimentation, il occupait ses loisirs à chasser l'autruche.

Son exemple, quelquefois, attirait des imitateurs, qui venaient tenter la même aventure, courir les mêmes risques î c'en était assez pour que la région fût considérée comme peuplée. Le fort, qui la défendait, se trouvant alors àl'arrièregarde, se transportait en avant, avec sa garnison de six ou huit hommes : un pidpero prenait sa place, ouvrait boutique, accrochait le pavillon blanc professionnel au màt, où, la veille, flottait le pavillon national. Les solitaires de la contrée, avaient là un lieu de réunion avec toutes les jouissances que contient une bouteille de gin ou d'anis, un centre d'échange où écouler leurs cuirs, de provenance plus ou moins régulière, les paquets de plumes d'autruche, les peaux de jaguar, de daim ou de puma, produits de leur chasse.

Les mêmes mœurs se pratiquent aux États-Unis et en Australie. Dans les premiers, les cowboys; dans l'autre, les squatters sont les missionnaires des terres vierges.

Dans la pampa, ce métier de colonisateur, de pionnier, s'est régularisé comme tout le reste. Les terres conquises ont

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été vendues à bas prix, les propriétaires les font occuper pour leur compte. Dans ces terres, après la première année, difficile à passer, et la sélection, que lacclimalation opère, on peut calculer que le troupeau double en trois ans.

L'exode donc est la règle. N'est-ce pas ainsi que l'on opérait du temps d*Abraham? Le pasteur a conservé les vieilles mœurs, partout, parce qu'elles s'imposent à lui, en y introduisant, ici, cette modification qu'il a cessé d'être nomade, qu'il ne consent à changer de place que pour étendre son domaine et le garder.

Aux premiers mois du printemps, alors que la mise bas est terminée, que les jeunes veaux ont pris déjà du corps et de la force, on forme une troupe, on l'isole, on la compose, surtout, d'animaux reproducteurs, et l'on part, au petit jour, de façon à être aussi loin que possible du pâturage regretté lorsque la nuit arrivera. L'avant-garde est formée dfes chevaux de relai, destinés au service de l'expédition et de l'exploitation que Ton va créer.

S'il est vrai que, dans le terrain clos, un petit nombre de chevaux suffise, dans ceux où l'on se rend, c'est tout autre chose! Il en faudra un nombre considérable. Du reste, ces terrains se prêtent merveilleusement à la multiplication de ce bétail dédaigné, peu exigeant, nuisible dès qu'il cesse d être nécessaire.

On emmène, donc, généralement, des troupes de chevaux et de juments ; mais les chevaux, ayant à rendre des services pendant la route, sont groupés à part, sous la surveillance de deux hommes. Ils marchent, à un demi-kilomètre du gros du bétail, conservant toujours leur avance, pour constituer un point visible en avant, éclairant la route ; trop rapprochés, ils constitueraient un danger ; prêts qu'ils sont à prendre le galop, ils exciteraient, à l'imiter, le bétail, qui doit prendre le pas. Une troupe de mille ou deux mille bêtes à cornes, que l'on lais-

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serait prendre un pas accéléré, aurait bien vite formé un torrent que rien n'arrêterait.

Il faut cependant, pendant la première étape, marcher vite pour s'éloigner, autant que possible, du point de départ et fatiguer la troupe, ce qui lui ôte les velléités de retour. Pour cela, on place en tête le semielo ; léger d'allure, il entraîne rapidement sur la route les hésitants. Cette route, c*est la plaine ouverte et non pas un chemin, elle ne le devient qu'au passage des barrières ou à celui des gués de rivière.

Si le sehiielo a pu être conservé, ces points difficiles sont vite franchis, mais, d'ordinaire, il a dû quitter son emploi à la première étape, et retourner où l'appellent ses fondions ; il faut donc, le plus souvent, opérer sans lui, prendre mille précautions.

La nuit n'est pas moins périlleuse ; il faut éviter les fuites subites,' que peut déterminer un ouragan, ou simplement le bruit que fait un troupeau au rodeo voisin.

Après quelques jours de marche, on aiTive. Le paysage u a pas beaucoup changé, la plaine n'est pas le pays des surprises ; cependant, pour l'œil exercé de l'éleveur, tout est nouveau. Ce n'est plus cet épais tapis de graminées variées, tendres et nourrissantes de la région qu'il quitte ; le sol n'est pas même, partout, couvert de végétation ; de larges places dénudées, même à la meilleure saison, laissent voir la terre stérile, entre les touffes d'herbes hautes, aux tiges rudes, taillées en longues lanières à dents de scie. Seuls, les bas fonds sont couverts d'un épais tapis.

La rude épreuve, d'une vie de privations, commence, pour le bétail : l'arrivée dans ce purgatoire n'est fêtée par personne. Les hommes savent qu'ils n'y trouveront aucune ressource, que tout est à faire. Il faut attendre les charrettes, toujours longues à venir, qui apporteront du littoral les

poutres et les solives de la maison future; jusque-là, camper à la belle étoile, autour de quelque chariot qui aura accompagné Texpédition, et fournit un toit; la selle, le recado, se démontant en pièces nombreuses, fournit le lit de camp, les couvertures et les oreillers ; le sol sert de sommier ; ce lit improvisé est encore assez confortable pour que les paresseux s'y attardent, pendant que les plus matineux préparent, sur la braise, conservée de la veille, l'infusion de yerba mate.

Les soins, que demande le troupeau, sont nombreux. Il faut, aussitôt le matériel arrivé, dresser un corral, où, le soir pendant longtemps, il faudra enfermer le bétail pour le guérir des regrets, qui l'attirent vers ses anciens pâturages. Le jour, on le surveillera jusqu'à ce qu'il apprenne à connaître les limites du domaine qu'il ne doit pas traverser.

Il semble, au premier abord, qu'il soit aussi difficile, pour l'homme que pour le bétail, d'apprendre à connaître ces limites, que rien n'indique, mais l'un et l'autre arrivent à savoir quelle est la toulfe d'herbe qui appartient à leur maître, et quelle au voisin.

Les propriétés sont, jusqu'au plus loin que l'on puisse l'imaginer, toutes arpentées et bornées. L'Etat avant de songer même à les vendre^ en a fait dresser le cadastre, les a découpées en carrés de dix mille hectares, a fait déterminer les limites et placer les bornes par des arpenteurs.

On s'imagine facilement que ce métier d'arpenteur ne peut, en rien, se comparer à ce qu'il est en France. Il exige des connaissances spéciales et d'un ordre tout différent. Ce qui s'est passé, lors de la conquête de la pampa, en peut donner une idée. Il s'agissait de mesurer six mille lieues carrées de terrains inexplorés, dont les contours, aussi

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bien que la topographie intérieure, étaient inconnus. Les arpenteurs avaient pour mission de les découper, en lots classiques de dix mille hectares, de tracer les lignes de chacun de ces lots, de placer des piquets, à chaque kilomètre, sur les limites, et des pieux à chaque coin du carré, chemin faisant, prendre note de l'aspect de ia nature, du sol, de sa qualité, du profil des surfaces. Comme point de départ, on avait fixé le cinquième méridien ouest de Buenos- Aires, qu'il fallait déterminer.

Chaque arpenteur emmenait ses aides, ses chevaux, ses armes, ses provisions, et était accompagné d'un peloton de cavalerie de ligne. Le travail a duré deux ans, qu'il a fallu passer dans le désert; pour cet énorme travail, TEtat payait 20 centimes par hectare; aucun de ceux qui l'a entrepris, n'y a, du reste, trouvé son compte.

Cet arpentage est, généralement, fait avec une grande exactitude ; en prenant possession, l'acheteur le fait vérifier et place des bornes: forte colonne de fer ou rail réformé, auquel on rive un pavillon de fer, dans lequel sont découpées les initiales du propriétaire ; ces bornes suflisent ; bien que, placées aux quatre coins, elles ne soient pas visibles de partout, bêtes et gens savent où passe la ligne invisible qui les rejoint, entre elles.

Quand les bêtes ont pris l'habitude de ne plus la franchir, le plus gros travail est fait. Entre temps, elles se sont acclimatées, le rodeo est connu d'elles, le senuelo est dressé. Jusque-là, le repos et la vie oisive ne sont pas de mise; il faut un personnel actif et vigilant, des chevaux en bon état, difficiles à conserver tels, au milieu de ce pâturage nouveau et de cette vie qui les éprouve.

Les troupeaux de bœufs, au bout de quelques semaines,

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sont, eux aussi, méconnaissables, leur maigreur est inquiétante ; ils maigriraient même si le pâturage était meilleur et plus fourni que celui qu'ils quittent, tout changement leur étant contraire ; ils souffrent surtout d'être privés de leurs compagnons ordinaires.

On a soin, de temps à autre, de brûler, par places, les herbes hautes; le sol noirci est vite nettoyé par le vent, quelques pluies déterminent la végétation de quelques pousses tendres, qui naissent des cendres. Jusqu'au printemps suivant, où ce qui aura survécu pouiTa être considéré comme acclimaté, la mortalité ne peut manquer d'être assez considérable ; tout ce qui est faible ou affaibli doit, nécessairement, périr pendant les mois de juillet et août.

Faire son août! Cette expression, qui a cours même dans rhémisphëre Sud, où elle n'a aucun sens, puisqu'elle traduit les espérances réalisées du moissonneur, mettant en grange le produit de ses labeurs, est ici une ironie. Faire son août! c'est, pour le bétail, mourir de misère en plein champ, au milieu d'un pâturage, desséché par les gelées nocturnes. Pauvre bête abandonnée, elle se couche et demeure, essaie de se relever pour suivre, une fois encore, ses compagnons, et ne peut. Il lui faudra mourir là. Au matin, ses membres seront raidis. Le pasteur repoussera les bêtes du troupeau qui auront fait la veillée du mort, descendra de cheval, et enlèvera la dépouille.

La carcasse, qui ne rappellera plus à ses compagnons le souvenir d'un ami disparu, est abandonnée aux oiseaux de proie. Pendant des années, ses ossements, éparpillés par tous les rongeurs, qui auront fait, de sa maigre chair, leur nourriture, resteront là, s'effritant lentement.

Un jour, une inévitable charrette passera, conduite par deux de ces innombrables immigrants venus de Naples, chiffonniers de la pampa, qui se livrent à l'occupation

lucrative de ramasser tout ce qui se perd dans les immenses solitudes.

Ils n'ont garde de dédaigner les ossements, savent même distinguer de fort loin leur blancheur mate sous le soleil, en chargent leur charrette, et groupent ces chargements près de la prochaine slation ; les uns sont choisis pour la tabletterie, les autres, mis en poudre, exportés pour l'agriculture.

Les propriétaires ont laissé longtemps enlever de leurs champs ces précieux détritus, qui avaient l'utilité de fournir, au sol, le phosphate de chaux dont il a besoin. Aujourd'hui, les propriétés les plus vastes sont surveillées, et Ton exige une rétribution pour l'enlèvement des os.

Un autre ennemi de l'éleveur, en terre vierge, est le chasseur d'autruche. Celui-là, il faut le tenir à distance ; cest chose difficile, parce qu'il est légion. Quel est le gaucho qui pourra songer qu'il y a, quelque part autour de lui, des autruches, et qui résistera au désir de s'en emparer? Que d'avantages n'y trouve-t-il pas? Partir à fond de train, au galop de son cheval, derrière cet animal léger, qui court et vole à la fois, que ses ailes enlèvent et soutiennent, qui rase le sol sans le quitter, fait, de tous c5tés, les crochets les plus inattendus, enfln^ que l'on peut aiTèter quand il se lasse, en jetant avec adresse, aux cris de joie de ses compagnons, le projectile à trois boules que nous avons déjà décrit, les bolas, qui l'enveloppent, le roulent et le maintiennent sans qu'il puisse faire un mouvement.

Le chasseur d'autruches se soucie peu de la vie de ce gibier, il la sacrifie, généralement, arrache la plume, et coupe Taileron, pour le faire rôtir.

Il se soucie moins encore du sol sur lequel il est et des intérêts qu'il représente. Si l'autruche s'est dérobée et se

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cache, que ses lévriers noirs ne puissent la déloger, il n'hésite pas, il tire de sa poche la boite d'allumettes-bougies, qui ne quitte pas l'homme des champs, et met le feu à un tas d'herbes. Le feu se propage vite, les flammèches, les tiges légères de plantes desséchées le portent au loin, multipliant les foyers, force l'autruche à déguerpir; la chasse continue, sans que le chasseur se soucie de l'immense incendie qu'il vient d'allumer. Le feu s'étend, le troupeau, répandu dans la plaine, s'affole et court en tous sens ; la demeure éloignée du berger est menacée, il n'y a qu'un moyen d'arrêter le mal : faire la part du feu, lui enlever vite tout aliment sur un espace aussi vaste que possible. Il faut, quelquefois, recourir à des remèdes héroïques, allumer un contre-incendie, combattre la flamme par la flamme ; si le danger presse, que ce moyen ne soit pas praticable, il faut, avec ce que l'on a sous la main, battre le feu, l'arrêter, lutter contre lui. On emploie à cela des peaux, des cuirs, seuls outils dont le berger dispose ; on en a vu, poursuivis par la flamme, au milieu de la plaine, aller jusqu'à sacrifier le cheval monté, l'égorger, et traîner sur le sol ses chairs pantelantes pour couper la route à l'incendie ; ce moyen, énergiquement employé, a sauvé, à notre connaissance, la vie à deux personnes.

Le propriétaire qui se décide à brûler une partie de ses herbages, pour les améliorer, procède avec précaution et ne brûle que des espaces réduits.

L'exploitation demande peu de soins ; la passivité en fait le fond. Pour dix mille hectares, une fois le bétail habitué à ne plus franchir les limites, deux hommes suffisent; l'un est un simple gaucho, habitué à vivre à cheval, à manier le lasso et le couteau, à tuer, dépouiller et dépecer un bœuf en plein champ, l'autre est une sorte de directeur d'exploi-

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tatioii appelé capataz, gaucho aussi, mais ayant, sur ses congénères , quelque supériorité, sachant choisir les animaux à vendre ou à acheter, former une troupe, diriger tous les travaux de mise en œuvre d'un nouvel établissement, la marque, rendre compte, de temps à autre, au propriétaire, qu'il ne connaît souvent que de nom, des différents détails de sa gestion.

Il doit, surtout, avoir quelques notions des principes du Code rural, dont les dispositions relatives aux soins des animaux, au respect de la propriété d'autrui, sont des plus rigoureuses. Elles réglementent, avec le plus grand soin, tous les détails de la transmission du bétail, et punissent sévèrement le vol d'un animal, ou la possession, non justifiée, d'un cuir portant une marque étrangère k rétablissement.

Il doit éviter que les animaux s'égarent; le plus souvent, malgré les sévérités de la loi, un animal égaré est un animal perdu. Il ne manque pas, surtout au loin, de gens astucieux, qui prennent plaisir à se nourrir, de préférence, de la chair des bètes du voisin, à se fournir de courroies, découpées dans la peau de ses animaux, qui, ainsi débitée, échappe à toutes les perquisitions.

Ces larcins sont rarement ignorés de ceux qui en souffrent; il n'est pas de gardien, un peu soigneux, qui ne sache, d'un coup d'œil, dans un troupeau de mille têtes, reconnaître que tel ou tel animal manque à l'appel; c'est, en somme, assez simple. Tous les jours, en effet, régulièrement, le capataz doit, à l'aube, visiter le rodeo^ à l'heure où les animaux s'étirent, se promènent de long en large. Il n'est pas de semaine, où, pour une cause quelconque, le plus souvent sur le demande d'un voisin, on n'ait à réunir le rodeo: c'est encore une occasion d'examen souvent renouvelée; enfin, quand les animaux se séparent, par groupes, composés toujours de la même manière, l'observation se précise, les remarques sur la robe, la forme, la taille de chacun, se

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classent facilement dans la mémoire, en môme temps que le nombre de chaque groupe, et chaque disparition sautent aux yeux.

La vie de ces isolés, vivant si loin de tout,. que Ton pourrait croire qu'ils sont plus à même de savoir ce qui se passe dans les planètes que dans les pays même dont ils sont citoyens, n'est pas ce que Ton pourrait croire. Dans ce désert, le lien social et les relations fréquentes existent, des familles se forment, le plus souvent, sans le secours de la loi et en dehors d'elle, mais ces unions, n'en sont pour cola, ni moins durables ni moins fécondes. Ces isolés ont leurs lieux de réunion, leurs passions et, même, leurs passions politiques ; les journaux leur parviennent de loin en loin, ils jugent les gouvernements, quelquefois montent à cheval pour les renverser, quelque gloire qu'ils puissent avoir, conquise dans ces rencontres, s'ils rentrent chez eux, c'est en vaincus et éclopés.

Dire qu'ils vivent sur le chemin de la fortune, ce serait partager une erreur, permise seulement à ceux qui, de loin, croient qu'en Amérique on prend la fortune au lasso.

On a vu, certes, de nombreux étrangers, simples tenanciers ou locataires, édifier, sur des bases modestes, de grandes fortunes, mais c'est seulement par Télevage du mouton, dont les produits annuels, augmentés par leurs soins attentifs, leur ont permis d'acquérir un pou de terre, et, peu à peu, davantage; ils ont enrichi les propriétaires qui leur ont loué, d'abord, vendu, ensuite, la terre ; quant au gardien des grands troupeaux do bœufs, il travaille et travaillera toujours pour autrui. Il en sera de même de celui qui, propriétaire du troupeau qu'il garde, ne l'est pas du sol, même s'il ne paye pas de loyer, le profit est pour celui à qui il n'en paye pas.

iHO

La fortune, en Amérique )>lus (m'ailleurs, cl n'mi là, à proprement parler, ce qui a fait la réputation do ce conlineiU vient en dormant ; pour la fixer, ilsuftit de ï^e fixer, d'abord , de dresser sa tente, sur un sol à soi. Il n y a plus, alors, qu'à attendre ; attendre que les habitants augoientent par Timmigration et les naissances, attendre que le bétail se multiplie. Pour la terre, il y aura toujours un preneur ;i haut prix, tant que Ton considérera comme un haut prix celui de 200 francs rhectare de pâture, et LÛOO francs Theclarc de culture.

C'est là où est la grosse question, qui menace TEurope plus qu'on ne pense. Toutes les entraves et les prohîbi* tîons qu'elle fait peser sur sa propre alimentation^ les droits sur son pain et sur sa viande, n'empêcheront pas la terre transocéanique d'enrichir celui^ quel qu'il soit, quelfe que soit la valeur de ses produits, qui aura l'heureuse idée de lacquorir.

Il est, cependant, étrange d avoir à constater que le dernier mot de cette étude de Té levage des grands troupeaux de bœufs est qu'il aboutit, k notre époque, malgré le développement et le bon marché des transports, malgré l'augmentation de la population de tous les pays d'Kurope et celle, plus active encore, do leur consommation , à cette conclusion: que cette production n'a pas plus d emploi qu au siècle dernier, que le commerce aura beau créer des marchés oii écouler ce trop-plein, il n'existe, pour elle, qu'un marché, le marché local, qui ait quoique importance, elle ne peut demander à l'exportation de lui prendre autre chose que la laine de ses moutons et la dépouille de ses bœufs.

L'éleveur d'Europe n'est encore ni atteint ni même menacé par l'énorme production des grands troupeaux de bœufs sud-américains.

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