CHAPITRE il
LES TERRES VIERGES ET LES GRANDS TIIOUPEAUX l>K BŒUFS
La concurreace dos terres vierges. — Li-ur ^teudui^ et leur valeur dans rhémisphëre sud. — loflueDce de U décourerle au wi*' dêdo; couséquences du peuplement au xix«. — Mod*/s df.^ coïotiitation. — H6le d*r rhomme, rôle du bétail. — Premiers rhevaui d&us la pampa ; troupeaux
. actuels. — Diverses zones d'élevage. — Fi-rmes et étabîoi* — Gnind.^ domaines clos. — Estancias ouvertes. — Légendes européenue.^ sur ! Vie vagi! libre. -- Erreurs des aventuriers. — L:i terre vierge partout cattaslrén-
— (irauds propriétaires et éleveurs. — Grandi?ii ùlahleâ de reproductîou .
— La vie de la plaine. — Eleva^re (i'aulrefûi=;. — Elevaire d^aujour^ d'hui. — Visite à une grande estancht, — Situatiou. — Clôtures. — Divisions. — Aspect général. — Mœur^^ du betaîJ en liberté. — Li^s taureaux.— La mort.— Soins particuliers. -^ Hace Durham. — Race Hereford.
— Le cuir. — Les laitières. — Une frouiaii^ene. — Le seûuelo- — Li' rodeo. — La marque. — L'exode daus les teiTea uourelles. — Le voyage
— La vie du désert. — L'arpenteur pampèru. — Le fortin. — Lu pulpero.
— Les ossements. — Le chiffonnier de la iilain*^. — Le cbas^seur d'autruches. — L'incendie de la plaine. — Personuel. — Gauciios et capalace*,-- InQuence de l'élevage et do Tachât dt* ta U^rre sur l'âccroiËsemenl dea fortunes.
De toutes les concuiTcnces cjue les pay^ d'Américjiie ibnt à l'Europe, celle qui les résume Ion les est celle de la terre, à bon marché, disponible, accessible à tous dans sa vir^initt?. Parmi ces pays, la République Ai-frentiiie, pays de plaines, situé dans la zone tempérée, tient en ce moinejit le pn^niier rang, depuis que les Etats-Unis, trop peuplés, tie penveuï plus offrir au colon de terres vierges qu'à cinq ou six joiii> de voyage en chemin de fer de la côte de rAtlatitique,
Que Ton examine un instant un planispîj^re, on se rendra un compte exact de Timportance de ce pays dans la marche du monde économique.
L'hémisphère nord et rhémisjilïere sud, séparés par la li^nie
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idéale de l'équateur, subissent des saisons et des climats identiques, que Ton peut classer dans quatre zones : zone lorride, chaude tempérée et glaciale. Ce n'est pas par hasard que la population s'est répandue et développée dans l'hémisphère nord, prenant à peine souci de l'hémisphère sud. Si la civilisation, née sur les plateaux de l'Asie, a émigré, peu à peu, vers l'Occident de l'Europe, pour, delà, atteindre, dans les temps modernes TOccident transocéanique du nouveau monde, c'est qu'elle trouvait devant elle des terres immenses, se déroulant, dans la zone d'élection, qui comprend le centre de l'Europe, celui de l'Asie et la région où la République des Etats-Unis occupe un sol, suffisant à ses cinquante millions d'habitants actuels, aux deux cents millions qu'elle aura dans un siècle.
L'hémisphère sud, au contraire, n'a pas été aussi richement doté de terres habitables. Le conlinent sud-américain, l'Afrique et l'Australie développent, sous la zone torride, leurs surfaces les plus importantes, tous trois s'amincissent brusquement, en entrant dans les zones chaudes ou tempérées. Des immeur sites des mers du Sud émergent les territoires du Cap de Bonne- Espérance, de l'Australie du Sud, de la Nouvelle-Zélande, du Chili et de la République Argentine. C'est à peine si tous réunis équivalent au territoire de l'Europe. Par compensation, l'Océan, qui les baigne, y entretenant la température privilégiée des climats maritimes, les dispose à recevoir et à enrichir une population relativement nombreuse, pour qui, en tous les cas, la vie sera plus facile, le labeur plus lucratif.
Dans l'Amérique du Sud, la plaine seule, tout entière disposée pour l'élevage, facile à préparer pour l'agriculture jouissant des avantages climatologiques que l'on a indiqués, couvre quatre millions de kilomètres carrés, dont plus des trois quarts appartiennent à la République Argentine, le reste à celle de l'Uruguay et à la Province brésilienne de Ilio Grande do Sul.
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Ce sont ces terres seules qui avec celles de l'Australie, font à TEurope la grande concurrence qui la préoccupe. Il se passe là un fait qui n'a de précédent dans Thistoire, qu'à la fin du XV* siècle, alors que les découvertes des navigateurs ouvraient les surfaces inconnues des continents nouveaux. Pendant une période de cinquante ans, les hommes de ce temps, servis par des moyens d'action enfantins, au regard de ceux que nous possédons aujourd'hui, mais soutenus par des ambitions, que les faits justifiaient, découvraient, chaque jour, des côtes nouvelles, en devinaient les contours, les dessinaient sans compas, avec une exactitude telle que l'Amérique, noyée au fond des eaux, pour les géographes antérieurs au xv* siècle, émerge aux yeux de ceux du xvi", avec les contours gracieux et allongés, qu'elle a conservés pour nous après quatre siècles d'études et d'explorations.
Depuis, l'humanité lassée, s'est reposée de ce grand effort. Elle semble n'avoir entrevu l'intérieur des continents que pour se déclarer incapable de les posséder, plus encore de les peupler. De fait, elle avait assez aflaire à recueillir les richesses accumulées par la nalure et par les peuples préhistoriques, et semble avoir eu plus de hâte de détruire la population que de la renouveler.
Cette œuvre préparée par le xix® siècle, sera celle du vingtième.
Noire époque a assez fait en créant les moyens d'action, en multipliant les forces humaines et celles de la nature par des moyens nouveaux. Les continents rapprochés se sont trouvés ouverts, plus tôt et plus vite qu'on ne l'avait calculé : l'étonnement dans le vieux monde est, aujourd'hui, aussi grand qu'il l'était, il y a quatre siècles, au retour de chaque expédition, rapportant des découvertes nouvelles.
Si les efforts sont nouveaux, les résultats sont plus importants encore qu'au xvi' siècle ; ils sont, à beaucoup de points, similaires. Alors, la découverte de l'Amérique, en jetant
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dans le vieux monde, des quantités de métaux précieux, plus considérables que celles dont il avait disposé, eût pour premier effet de renchérir, en Europe, tous les objets de consommation. L'abondance excessive d'or et d'argent, en diminuant la valeur relative de ces instruments d'échange, augmenta celle des objets qu'ils étaient destinés à payer ; la vie sociale s'élargit, l'industrie et le commerce européens y trouvèrent momentanément leur compte ; les laborieux, devenus facilement aisés, les grands seigneurs, rapidement enrichis, recherchaient tous les luxes ; le prix de la terre s'éleva, ainsi que celui du travail ; de tout ce mouvement, qui avait son origine dans les réserves d'or du pays des Incas, dans celui des Toltèques, et dans les mines de Potosî, sortit cette renaissance artistique et géniale qui a donné son nom à l'ère nouvelle qui créa la découverte de l'Amérique, ct^ par elle, l'enrichissement de l'Europe occidentale.
L'Espagne, en particulier, ne conserve de ses grandeurs passées que ses riches collections d'art, qui placent, au-des* sus de tous les autres, le Musée du Prado, où elle a pu réunir, à prix d'or, à la grande époque de sou histoire, qui fut aussi celle de l'art en Europe, plus d'œuvres de premier ordre, espagnoles, italiennes et flamandes, qu'aucun des autres pays qui pouvaient rivaliser avec elle ; si sa décadence fut prompte, c'est que les moyens manquaient, pour tirer du sol de l'Amérique, autre chose que les métaux précieux dont l'extraction ne coûtait que la vie à des milliers d'indigènes américains, quantité négligée!
De notre temps, il y a à peine quarante ans, nous avons vu se produire un fait semblable; les résultats seuls en ont été différents.
Remontons à 1850. Le monde est ému du bruit que font, à la même heure, deux événements similaires, la découverte des champs d'or de Californie et de ceux d'Australie. Aux deux extrémités opposées de l'hémisphère nord et de
l'hémisphère sud, le même fait se produit. L mvasiuu <le quantités d'or, nouvelles et considérables, qui dépassent plusieurs milliards, en peu d'années, celle postérieure de torrents d'argent, descendus des montagnes chiliennes de Caracoles et des montagnes rocheuses du Sacramento, ont, pour premier effet, de mettre, à la disposition de l'industrie créatrice, les capitaux, dont elle a besoin pour refaire, augmenter, perfectionner son outillage et appliquer les inven- Uons nouvelles, qui se multiplient et se succèdent.
Ce mouvement a eu son époque la plus florissante di» 1830 à 1860. En France, où Ton aime à faire remonter aux hommes et aux institutions, qui nous gouvernent, l'origine de nos maux et de nos joies, on attribua à la paix politique, au silence des partis, qui caractérisait les premières années de l'Empire, la source des immenses profits que réalisaient le commerce et l'industrie, des hauts prix qu'obtenait la terre, des bénéfices que faisait lagriculture, des progrès rapides des sociétés financières, qui créaient nos réseaux de chemins de fer et nos premières grandes lignes de navigation.
L'origine de toutes nos richesses était ailleurs, elle était comme au xvi' siècle, dans les sables aurifères et les filons de métaux précieux, qui créaient et alimentaient, brusquement, une circulation, d'une activité inconnue depuis la Renaissance.
Les différences sont nombreuses dans les résultats. Au xvi° siècle, Taristocratie, qui gouvernait, s'en est tenue à l'enrichissement spontané, par cela même fictif. Notre démocratie, qui a d'autres aspirations et, au-dessus de tout, celle de produire et de multiplier les productions, a envahi le champ d'opérations, elle a mis à profit les moyens de rapprochement et d'exploitation que l'industrie venait de créer. Donnant sa véritable interprétation à la loi malthusienne, que la légende a faussée et qui se borne à cet axiome : « Là où naît un pain, il y a place pour un homme de plus, » elle
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a mené, de front, ces deux œuvres connexes, une production active et la création de nouveaux consommateurs.
Une des œuvres a marché plus rapidement que l'autre. Dans les terres nouvelles, ouvertes à l'activité humaine, la production s'est augmentée deux cents fois plus vite que le nombre des nouveaux habitants; par contre, des hommes qui, jusque-là, n'avaient [que peu ou point consommé, ont pris leur part des productions nouvelles mises à leur portée. Leur accroissement cependant et leur activité consommatrice n'ont pas été aussi rapides que la production, celle-ci n'a pu trouver de consommateurs suffisants qu'à la condition d'abaisser ses prix à chaque récolte. Aussi a-t-on vn, depuis quinze ans, le prix de toutes les denrées diminuer dans des proportions inattendues. Tout a élé atteint, le thé, le café, le cacao, le blé, le fer, le plomb, l'argent, le cuivre, la laine, le coton, les peaux, la houille, le salpêtre, le suif, le tabac et même la viande, tout a baissé de prix dans une proportion, qui atteint, d'une façon à peu près générale, U\ à 60 0/0 du prix de tous ces articles.
La hausse de la valeur relative de l'or, la rareté de la monnaie de circulation, causée par la démonétisation de l'argent sont, en partie, les agents de la baisse des produits qu'ils sont destinés à payer, mais la surproduction et le rapprochement des terres transocéaniennes, devenues facilement accessibles, a complété l'œuvre.
Aux États-Unis, où d'immenses surfaces ont été peuplées depuis vingt ans, la population immigrante a, dans la direction de l'ouest, marché seule à la conquête de ces terres.
Dans la République Argentine, la colonisation a été préparée, pendant des siècles, par un agent passif de peuplement, dont Tœuvré apparaît, aujourd'hui, avec tous ses résultats, le bétail.
C'est ce travail colonisateur dans les plaines pampéennes et les mœurs des hommes qui collaborent à son œuvre que Ton trouvera ici décrites.
La fécondité des terres vierges fait Tadmiration de l'Europe ; ce qui surprendra ceux qui ont, sur cette fécondité, une opinion a priori, c'est qu'elle n'est, en rien, spontanée. Il en est d'elle comme de nos terres épuisées d'Europe, il faut qu'elles soient élaborées, disons le mot, fumées, pour que leur fertilité se révèle. Cette fumure ne saurait, évidemment, être entreprise par l'homme. Quelle que soit sa science dans les compositions chimiques, il ne tarderait pas à reconnaître son impuissance. Si, sur la foi des légendes et la réputation des terres vierges, il leur demandait une production de son choix, il reconnaîtrait vite leur stérilité, et, désabusé sur les récits mensongers des inventeurs de mer^^eilleux, il retournerait aux terres épuisées du vieux monde.
La terre vierge, abandonnée à elle-même, n'est féconde que par exception. Elle contient, en général, à la surface, et seulement par place, une couche à peine perceptible d'humus, qui suffit à nourrir fort mal des plantes d'un ordre très inférieur, rudes, sauvages comme elles. Le bétail nV trouve qu'un aliment insuffisant, condamné à la souffrance et à la mort, s'il ne possède, d'avance, ou n'acquiert, par la lutte et par la sélection, les qualités de résistance, qui lui permettront de soutenir le combat pour la vie et d'en sortir triomphant.
Seulement dans quelques bas-fonds, l'accumulation de détritus végétaux, et, sur le bord des rivières, celle des alluvions, mélangées de détritus du même ordre, peut entretenir la végétation des plantes d'un ordre un peu supérieur, et, si le vent ou toute autre cause y apporte quelque graine, la recevoir et offrir un sol préparé à sa germination.
Vienne le colon et son troupeau, celui-ci trouvera, dans ces
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sortes d'oasis, un pâturage moins rude que celui qu'il rencontre ailleurs, un point où il puisera ou reprendra ses forces pour entreprendre, à Tentour, son œuvre de fécon^ dation, et conquérir le sol, qui, sans lui, resterait stérile, comme il l'est, depuis des siècles, dans le silence do la nature.
Dans quelques contrées, cette œuvre de colonisation a été entreprise, avant Tarrivée de l'homme moderne, par des troupeaux d animaux non domestiqués. Au nord de TAmérique, avant la conquête, le buffle remplissait cet office ; tout en le faisant d'une façon insuffisante, il n'en traçait pas moins, depuis les temps historiques les plus reculés, la voie à son congénère domestique, le bœuf.
Dans l'immense bassin delà Plata, l'œuvre décolonisation ost partie do la rive des gi'ands fleuves qui le forment. Elle n'a trouvé que peu d'affluents à remonter et a dû s'étendre parallèlement au cours du Parana et de l'Uruguay. Conduite par le hasard, souvent relardée par des circonstances locales, la résistance de l'indigène, les troubles politiques, les guerres internationales, elle a pris, depuis vingt ans, une activité nouvelle et est entrée dans la dernière période qui ne demandera pas moins d'un siècle pour donner tous ses résultats, tout en en fournissant chaque jour de considérables.
Pas plus aujourd'hui que dans les siècles précédents, l'élevage du gros bétail n'a été, dans la pampa, une industrie lucrative en elle-même; c'est une œuvre civilisatrice, à profits lointains, qui porte en soi celte sorte de bénéfice d'épargne qui consiste dans la plus-value du sol occupé. L'éleveur des siècles passés n'a pas fait autre chose que tracer la voie à celui du siècle actuel, abandonnant, à mesure qu'il les a con-
quises, les terres, qu'il cède à Téleveur du petit bétail, que celui-ci transmet à l'agriculture. C'est ainsi *que l'on a procédé en Hongrie, dans la petite Russie, dans les steppes caucasiens, dans les plaines du Texas, de TArizona, du Nouveau Mexique, enfin dans le bush australien, en même temps que dans la pampa.
Pénétrons, avec le pasteur, dans cette région. Nous sommes en 1535. Pour la première fois, les Espagnols ont pris pied, avec des intentions colonisatrices caractérisées, sur la rive do l'estuaire de la Plata. Deux mille hommes et cinq cents chevaux ont traversé l'Atlantique, et, après un long voyage de plus de cent jours^ abordent aux rives inconnues où est aujourd'hui Buenos-Aires.
Un an après, épuisés de luttes contre l'Indien et de privations de tous genres, il leur faut renoncer à leur entreprise. En vaincu, Mendoza embarque ce qui lui reste d'hommes sur des caravelles, pour rallier les établissements espagnols, plus heureux, fondés dans le haut des fleuves.
Pendant cette année, passée là, l'Indien a fait connaissance avec les chevaux qu'il voyait pour la première fois, il s'est vite familiarisé avec eux, s'est emparé de ceux qui s'écartaient. Il en a recueilU, ainsi, trente, peut-être cinquante. A peine soignés, ces animaux ont vécu cependant et pris possession de ce sol, que jamais le pied d'un animal de leur poids n'avait foulé.
C'est ainsi que commence l'œuvre de peuplement et de multiplication. Ils se développent à ce point dans l'état de liberté où ils vivent, que cinquante ans plus tard, lorsque les Espagnols songent à relever les ruines de leur colonie abandonnée, il n'y a pas naoins de cinquante mille chevaux répandus dans la plaine, chiffre qui peut paraître, au premier abord excessif, et dont un calcul, facile à faire, démontre l'exactitude, en prenant les données, que nous fournit la multiplication actuelle des mêmes animaux au même lieu.
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La pampa, jusque là, avait été une immense solitude sté^ rile, sans habitants. L'Indien, de la race araucane, qui s y était établi, était descendu des vallées des Andes, en suivant les deux grands fleuves qui bornent, au sud, cette région et la séparent de la Patagonie, le Rio Negro et le Rio Colorado. Ils s'étaient répandus le long de la rive de la Plala, sans songer à pénétrer dans le cœur du continent, qui ne leur promettait rien.
La zone de leur habitat était des plus étroites. Le cheval aidant, ils purent Tétendre, entre Tépoque de la première et celle de la seconde fondation de Buenos-Aires.
Sous le piétinement du cheval, le sol commença à se solidifier. Quelques graines, envolées des fardeaux de foin, apportés par l'expédition , prirent racine ; favorisées par quelques circonstances locales, elles se multiplièrent. Le hasard traça, ainsi, la marche nécessaire de la colonisation de la pampa. Depuis trois siècles, elle n'a pas procédé autrement.
Aujourd'hui encore, celui, qui entreprend la mise en valeur, d'une zone de terre vierge, a pour premier soin d'y répandre des troupes de chevaux, qui onl pour unique mission de fouler le sol, de faire, au gré de leur fantaisie, ou massés sous la conduite d'un homme, de grandes courses folles, où leurs quatre pieds résonnant, donnent, pour ainsi dire, à la terre une première façon. Ils restent là deux ou trois ans, au nombre de trois ou quatre mille pour un lot de terre de dix à vingt mille hectares, sous la surveillance d'un gaucho, qui assiste, sans l'aider beaucoup, à cette œuvre lente, si féconde en résultats.
Après cette première période et pendant que ce premier travail se continue encore, les troupeaux de^ bœufs apparaissent. C'est un bétail de plus de prix. Mille tètes de chevaux ne représentent guère plus de six à sept mille francs, mille tètes
de bétail bovin valent au prix actuel, très diminué, vingt h vingt-cinq mille francs.
Alors commence, sous le pied patient de ce promeneur paisible, la seconde façon de foulement et de fumure, que la première a rendue déjà plus facile et quelque peu féconde : elle durera six à huit ans : le sol sera peu à peu assez fertilisé, par places, chaque année, plus étendues, pour que Ton puisse y épandre et acclimater déjà quelques troupeaux de moutons.
Pendant ces longues années, le produit sera quelquefois bien mince. Ce n'est qu alors que le sol aura été, pendant assez longtemps, fumé et foulé, pour se couvrir d'un épais tapis de graminées, sans laisser voir, entre les touffes, ces larges places vides, qui caractérisent le champ vierge ou mal élaboré, que le propriétaire retrouvera, quelquefois, le prix de ses peines et les intérêts usuraires de son capital^ dans la plusvalue intrinsèque et la force productive de sa propriété. Aussi peut-on affirmer, dès le premier abord, que cette œuvre ne peut être entreprise que par le propriétaire, et que ce serait folie, pour un locataire ou un tenancier quelconque, d'espérer en recueillir quelque profit; il payerait, en réalité, une redevance, pour accomplir, à ses frais, une transformation du sol qui ne se traduirait, pour lui, que par le sacrifice plus ou moins grand de têtes de bétail, que lui coûterait, au début, l'acclimatation, sans espoir de bénéfice qui puisse couvrir le prix du loyer.
Les éleveurs, qui ont pu, à notre époque, se faire des illusions sur la valeur productive de leurs grands troupeaux, s'en faisaient si peu au xvm* siècle, qu'ils les laissaient complètement à l'abandon. L'exportation était, alors, difficile, les moyens dont elle disposait insuffisants pour utiliser le trop-plein des troupeaux ; ils s'étaient, alors, en quelques années, augmentés dans des proportions telles, que Tœuvre de foulement du sol s'opérait avec activité, que les