DE LA CONDITION SOCIALE DES ÉTRANGERS
Éuiigrants : Colons et Robiusons. — Élrangers en Amérique. — Immigrants : Anglais, Français, Basiques, Irlandais, Allemands, Italiens, Espagnols. — Proportion dans la population. — Influence sur la politique, la race et la langue. — Nationalité et naturalisation. — Professions, commerce et industries par nationalités.— Les usages étrangers et nationaux. — Costume, alimentation, physionomie, en ville et à la campagne. — Le nouvel arrivé.
— La civilisation pour le gaucho. — Le gringo. — La démocratie. — La hiérarchie. — Journaux étrangers. — Les fêtes des étrangers. — Le 14 juillet.
— Les institutions philanthropiques étrangères. — Avocats, médecins, ingénieurs étrangers.
Émigrer n'est pas résoudre le problème de la vie, c'est le poser sur une page blanche. De toutes les entreprises humaines, il n'en est pas de plus compliquée, de plus périlleuse, il n'eu est pas qui vende plus cher ce que l'on croit qu'elle donne;
2 LIVRE lY. - LES ETRANriEPxS
elle ne permet le succès qu'aux résolus, aux énergiques et aux patients ; la légende seule lui prête des aspects séduisants.
Transporter un homme dans un nouveau milieu social, sous un ciel et sur un sol nouveau, est une entreprise au moins aussi compliquée que la transplantation d'un arbre ; le paysan n'est pas assez savant pour avoir, d'avance, compris cela, le lettré semble l'ignorer comme lui. Qu'ils regardent un arbre transplanté, en pleine vigueur et en pleine végétation, ils auront, sous les yeux, l'image du spectacle qu'ils donneront, eux-mêmes, sur la terre étrangère, le jour où ils essaieront d'y prendre pied. L'arbre, le mieux soigné, ne tarde pas à perdre sa verdeur ; il faut rabattre les rameaux les plus vigoureux, supprimer sa frondaison, faire tomber les boutons à fruit que la sève ne nourrit plus : cette apparence de décrépitude qu'il lui faut donner, il la gardera longtemps, pour reverdir plus vigoureux et porter de nouveaux fruits, lorsque, sauvé de cette crise et de tous les dangers qu'il y a courus, il peut atteindre la saison clémente.
11 se passera de longues années, encore, avant que l'Amérique soit, pour la généralité du public, autre chose que la terre promise des Robinsons Suisses : elle apparaît, dans son lointain ensoleillé, couverte de forêts luxuriantes, où le singe met la gaieté, l'oiseau le charme et la musique, le printemps éternel des fruits savoureux, des fleurs capiteuses, qui endorment toutes les volontés et justifient toutes les paresses. L'imagination du lecteur a faussé la morale des histoires de Robinsons. Il la comprendra lorsque, devenu immigrant, il éprouvera que, dans les sociétés jeunes plus encore que dans les solitudes, il faut compter sur soi seulement, tout produire soi-même. Coloniser, c'est cela. C'est donc une rude entreprise, mais une de celles qui, bien menées, mettent lo plus en relief toutes les qualités de l'homme et l'élèvent le plus vite au-dessus de lui cl au-dessus de sa condition. C'en
CHAP. I.— CONDITION SOCIALH DES |':T1{ANGERS :i
est assez pour qu'elle soil séduisante, en elle-même, et que nous nous elForcio^s de faire couiiaitre ici quelle sera la condition sociale de celui (jui la hMitera^ dans un des pays où son effort trouvera, devant lui, un cliamj) d'action vaste, d'une exploitation relativement facile.
Celui qui débarque sur le quai do Buenos-Aires, — est-il nécessaire de le dire ? — n'est jamais un touriste. Sur cent mille, il y en a peut-être un, et, avec lui^ une d.ouzaine d'hommes d'étude ou de fortune, qui, appelés par le bruit que fait en Europe ce jeune pays, viennent l'observer. Occuponsnous des autres, de ceux qui vont vaillamment, au loiii;, lutter pour la vie, prendre corps à corps l'inconnu.
Il sont, aujourd'hui, plus de cent mille par an. Ils viennent de Naples, de Gènes, de Marseille, de Barcelone, de Bordeaux, du Havre, de Liverpool, d'Anvers, de Hambourg-. JXous avons donné le nom de tous les ports qui les fournissent et nous les avons cités dans l'ordre de leur importance. Cet ordre, par une singulière coïncidence, est aussi l'ordre géographique, en partant du Midi et remontant vers le Nord. L'Italie, la Savoie, le Midi de la France; l'Irlande, voilà les grandes sources qui alimentent l'immigTation dans la République Argentine,
Dès qu'il met pied sur le sol, l'étranger est placé sous la protection de ce principe américain que nous résumerons dans un axiome, qui n'est écrit nulle part et que personne ne concerte: « En Amérique, personne n'est étranger >). La personne, les biens, les droits personnels el réels de l'étranger sont garantis, à l'égal de ceux des nationaux, par la Constitution et les lois. Ajoutons que ceux-ci n'ont pour les défendi'C que la loi et leur propre énergie, et que les étrangers s'ap-
puient sur quelque chose déplus : Finlérêt qu'a le pays avoir leur nombre s'augmenter, l'immigration devenir plus nombreuse, et cet élément de prospérité des pays neufs, le capital étranger s'acclimater, sous sa forme crédit et sa forme travail. Au premier rang des préoccupations des hommes d'Etat a toujours figuré cette pensée maîtresse : créer, attirer, favoriser, retenir l'immigration, réparer, autant que possible, les effets désastreux de la théorie ruineuse qu'avait pratiquée l'Espagne du temps de la colonie.
La loi des Indes, qui fermait les colonies aux étrangers, était appliquée, au xvni" siècle encore, avec une telle rigueur, que les étrangers ne pouvaient y pénétrer sans avoir, au préalable, démontré à Cadix qu'ils avaient habité l'Espagne, pendant au moins cinq années, ou épousé des Espagnoles. A cette époque, même, le vice-roi delà Plata, Vertiz, rendant compte des faits qui s'étaient produits sous son administration, annonçait au roi : « qu'il avait eu, à plusieurs reprises, à repousser les prétentions de quelques officiers de la marine française, qui, sous prétexte de se ravitailler, venaient de Bourbon jusqu'à Buenos-Aires et offraient, en payement des provisions qu'ils sollicitaient, des marchandises de provenance française ; qu'il les avait obligés à se retirer avec leurs chargements, sans toutefois leur refuser le ravitaillement, conformément aux lois de l'humanité et aux traités existants ».
Dès le 4 septembre 1812, le Gouvernement, constitué à la suite de la déclaration d'indépendance, proclamée le 23 mai 1810, fait appel aux étrangers, leur offre des terres, la liberté du travail, celle du commerce, leur donne déjà tous les droits qui seront inscrits dans l'article 20 de la Constitution, qui régit le pays depuis 4860.
Les Anglais furent les premiers à créer des établissements. Ils avaient essayé d'enlever cette colonie à l'Espagne en 180G. Repoussés par l'énergie des colons, dirigés par un officier de
CIIAI'. I.— CONDITION S()i:iAl-E DES KTllA NC FJ{S :;
la marine française, au service de l'Espagne, le comte Jacques de Liniers, ils retirèrent leurs troupes d'occupation, mais n'en restèrent pas moins maîtres du commerce, sans concurrents'sérieux jusqu'à 1830. C'est à cette époque seulement que se créent quelques comptoirs français, et, en 18Go,les premiers comptoirs italiens. La lutte commerciale est, à proprement parler, entre ces trois nations. L'Angleterre tient le premier rang, par l'importance de ses capitaux, qu'elle fournit surtout aux entreprises de transports^ de banques et de travaux publics ; la France le réclame comme pays d'importation et d'exportation ; c'est elle qui fournit le plus de produits de consommation, qui absorbe le plus de matières premières indigènes, laines, cuirs, suifs, blés, maïs et lins. L'Italie a, pour elle, le nombre, fournit des bras pour toutes les entreprises, et les colons sortis de son territoire se transforment en consommateurs de produits italiens, ce qui, chaque année, contribue à augmenter l'importation de ses produits régionaux, le nombre et l'importance des maisons de commerce italiennes qui les répandent.
L'immigration anglaise avait, dès l'origine, le caractère spécial qu'elle a toujours conservé, qui l'a, toujours, distinguée de celle fournie par les autres nations. Elle était spontanée, individuelle, fournie par les classes commerçantes de la Grande-Bretagne, surtout aidée de capitaux. Il est rare, aujourd'hui encore, de trouver, parmi les immigrants anglais, hors quelques matelots égarés, des travailleurs et des hommes du peuple. Par contre, l'Irlande a fourni, depuis 1822, des travailleurs en abondance, des servantes et des pasteurs, qui, ayant gagnée chacun de leur côté, les premières piastres, ont contracté ensemble des unions, se sont répandus de bonne heure et établis à la campagne, y ont édifié des fortunes considérables, surprises de la statistique.
Les premiers immigrants français furent des Basques,
entraînés par l'exemple de leurs frères transpyrénéens; ils apparurent vers 182o. Le courant, assez faible d'abord, s'est accru vite et est devenu considérable le jour où la navigation à vapeur lui a fourni des moyens de transport commodes à bon marché. Ce grand mouvement s'est produit de 1833 à 1870. Il a perdu, depuis, de son intensité; les Basques français, qui n'ont pas cessé d'émigrer, se dirigent aujourd'hui;, en plus grand nombre, vers le Chili. Ils y trouveront, du reste, dans la population cbilienne, le souvenir des traditions de leur race. C'est, en effet, le pays basque qui a fourni^ pendant les trois siècles de l'ère coloniale, les éléments de constitution les plus vigoureux de la race chilienne; c'est à l'infusion du noble sang euskarien que cette race doit cette allure noble, qui la distingue, cette énergie, qui lui a donné un rang à part parmi ses congénères, à la fois^comme nation guerrière et nation industrieuse : elle n'a pas seulement vaincu et repoussé les Araucans, qui ne lui étaient inférieurs ni en noblesse ni en énergie, elle a tiré d'un sol rude les produits agricoles et miniers qui l'ont enrichie vite.
Si les Basques sont encore, en France, considérés comme les seuls émigrants qui se dirigent vers la Plata, c'est par habitude; la vérité est tout autre. Toutes les provinces fournissent leur contingent, une seule, petit-être, en fournit un plus considérable, c'est la Savoie. Il \^ a assez de Savoisiens à Buenos-Aires pour qu'ils aient formé une société spéciale d'aide et de protection à leurs compatriotes; beaucoup sont aisés et propriétaires ; la spécialité où ils se confinent est le jardinage et la culture de la vigne. Au même rang que la Savoie, figurent le Languedoc, la Gascogne, le Béarn, et, en général, toutes les provinces en relations faciles avec les ports de Marseille et de Bordeaux.
Signalons encore ce fait qui a son importance, depuis que les premières laines de la Plata ont été exportées, en 1842, pour France, elles ont, peu à peu, déterminé la création, dans
CIIAl', I.- CUNDlTIo.N SOCIALi; DFiS f'TIt A N.i i:i{S 1
le Tarn et quelques autres départements voisins, de centres industriels et maiiufacluriers qui ne vivent d'autre chose que de l'exploitation des laines de la IMala. Si [\m son^e que la France reçoit, citïiiuellenlent, pour cent cinquante millions de francs de laines et de peaux de moutons, on s'expliquera quelle impot'tance ces centres industriels peuvent avoir; leur aire d'action, loin de se i'éttécir, se développe continuellemenl. il s'établit, entre eux et le pays producteur, un va-et-vient d'échanges, qui entrelient, en même temps que les relations journalières, commerciales, financières, une émigration continue que les vapeurs des Messageries prennent à Bordeaux et les Transports maritimes à Marseille.
LTtalie, qui n'a d'existence nationale que depuis 18(i0, semble avoir consacré ses premiers efforts, après la conslitution de son unités à développer sa vitalité par l'émigration. Elle nous a donné un grand exemple, et â si bien réussi, dans cette entreprise, que nos hommes d'Etat, pendant ce temps, condamnaient sans l'avoir étudiée, qu'elle est devenue pour nous, au dehors, un concurrent des plus redoutables. On ne soupçonnait pas, il y a quinze ans, le commerce italien à l'étranger; pour un peu nous aurions nié l'existence de son industrie et la possibilité pour ce pays d'en créer une, LTtalie a donné un démenti à ces prévisions, et ce qu'il faut retenir, c'est que ce sont ses émigrants qui ont déterminé la création d'une industrie, chez elle, et que son commerce, très peu actif autrefois, a appris, par les bénéfices de l'exportation, à devenir très envahissant. N'oublions pas, aussi, que son climat favorise son agriculture, que ses huiles et ses vins pourraient bien se substituer aux nôtres, non qu'ils soient préférables, mais parce que le nombre, toujours croissant, des consommateurs italiens, en apprend, à l'étranger, l'existence et
que le nombre toujours croissant des petits commerçants italiens se répandant dans le monde, en impose la consommation. L'émigrant et le commerce italien sont servis, en outre, par cet avantage que l'Italien est navigateur beaucoup plus que le Français, qu'il a une tendance à développer très vite sa flotte à vapeur, sans renoncer aux navires à V oiles, là où les petits tonnages sont encore recherchés.
Depuis quelque temps, l'Allemagne prend un pied plus important dans l'Amérique du Sud : elle n'importe encore ni capitaux ni travailleurs; les immigrants qui peuplent les colonies agricoles ne sont pas Allemands, mais Suisses, et, parmi ceux-ci, ceux de la Suisse romande ont le premier rang ; mais elle absorbe de plus en plus le commerce des tissus que les Français abandonnent. Des maisons allemandes établies à Paris, ont, pou à peu, accaparé cette importation et substituent, autant qu'elles le peuvent, les marchandises belges et allemandes aux articles français.
Les Russes sont représentés par trois ou quatre mille agriculteurs, venus de Russie, mais d'origine allemande, de la secte des Memnonites. Ils s'étaient établis dans les steppes caucasiennes^ depuis Catherine II, sous la garantie, donnée pour un siècle, de la dispense de tout service militaire. Le siècle écoulé, le gouvernement russe a prétendu leur appliquer la loi commune ; ils ont alors émigré les uns an Brésil, les autres à Buenos-Aires, oii des terres fertiles leur ont été vendues à long terme. Leur succès a été tel, leur travail si productif, qu'au bout de deux ans, toutes leurs terres étaient en rapport, leurs maisons bâties, et qu'autour des trois
cil Al' I. — C.ON hlTIoN SOC.l A LK DES HT U A Ni. EU S !»
villages qu'ils avaient construits, le voyag-eur était siirpii^ de voir sur les routes leurs chariots, de la forme de ceux du Jura, superbement attelés de bêtes bien entretenues, défilant au grand trot. Tout ce mouvement, celte culture et cette aisance laborieuse font exception dans la pampa du Sud et démontrent, par un exemple encourageant, ce que pourra produire et récolter la population, quand elle sera plus dense.
Les Juifs, qui ne sont d'aucun pays, mais qui viennent de toutes les régions, sont en petit nombre. Ils possèdent cependant une synagogue, depuis quelques années, àBuenos-Aires; ils dissimulent assez volontiers leur origine et sont, comme partout, commerçants en bijoux ou courtiers de change. Une tentative, faite par le département d'immigration, pour attirer les Juifs chassés d'Orient, d'Allemagne et de Russie, a heureusement échoué, devant les observations des hommes qui savaient ce que cette invasion pourrait coûter à un pays qui a surtout besoin de travailleurs. Il leur était difficile de ne pas se souvenir de ce qui s'est passé dans l'Orient de l'Europe, dans les pays d'élevage, facile de prévoir que les Juifs, attirés à la Plata, auraient vite fait de dominer le commerce des bestiaux, par l'exploitation des propriétaires besoigneux et de devenir les accapareurs de la propriété.
Les Espagnols, enfin, qui sont les fondateurs de cette grande colonie de la Plata, élevée en vice-royauté en 1776, d'où sont sorties les républiques indépendantes de Bolivie, du Paraguay, de l'Uruguay et Argentine, continuent à considérer cette région comme une des plus hospitalières pour eux.
Le temps est passé où le Congrès, récemment formé, en 1810, pour constituer la République, prenait des mesures générales dexpulsion contre les Espagnols, défendait les mariages entre eux et les créoles, les mettait, en un mot, hors la loi, les excluait du bénéfice de celle très libérale de 1812. Cet état de choses cessaenl82o. En 1840, l'Espagne reconnut les Etats indépendants de ce continent, quand tout souvenir d'antipathie avait déjà disparu.
Le commerce avec l'Espagne a toujours été considérable; il profite encore des habitudes de consommation, que les privilèges dont il jouissait, à l'époque coloniale^ avaient imposées à la colonie ; les huiles, les vins, les raisins, la poterie espagnols, se chiffrent, à l'importation, par des valeurs considérables ; en retour, les tanneries d'Espagne reçoivent en abondance des cuirs secs : commerce réciproque, qui date de loin et n'a pas perdu de son importance.
La colonie espagnole, dont la similitude de langue favorise l'expansion, sans être la première en nombre ni en influence, n'en est pas moins très considérable et très riche ; les grands commerçants, les banquiers, les médecins, les avocals, les ingénieurs s'y comptent en nombre.
H serait assez difficile tle déterminer avec précision le nombre des étrangers appartenant à chaque nationalité ; nous possédons cependant sur ce point des renseignements nombreux.
L'immigration italienne, depuis 1863, époque où elle a pris quelque importance et s'élevait, pour cette année, à sept mille dt'ux cent un, a fourni au total quatre cent trentetrois mihe individus ; la progression a été continue. Du chiffre de mille huit cent soixante-trois, elle a atteint vingttrois mille en 1870, sans dépasser ce maximum annuel
• CHAP. 1.- CONDITION S(»f;iALE DES KTUANMiEUS 11
jusqu'en 1882 ; mais, en 1882, elle s'esl élevée h Ircnle-deux mille, eu 1883 ù treule-sept mille, eu 1884 h trenle-deux mille el, eu 1883, par un saut prodigieux, h cinquautc-sepl mille cinq cent quatre-vingts ; elle a atteint soixante mille encore en 188 G.
Pendant la mémo période, rimmigration française a atteint, au total, le chiffre de cent cinquante mille, mais elle ne dénote pas, dans les dernières années, la progression colossale qu'indique la statistique des arrivages italiens.
En prenant la moyenne de l'immigration, on la décompose comme suit : Italiens, 70 0/0; Espagnols, 10 0/0; Français, 10 0/0; Germains et Suisses, 4 0/0; Anglais et Irlandais, 2 0/0; divers, 4 0/0. L'immigration pour l'année 1885 a dépassé cent dix mille et a atteint cent mille en 188G.
Un exemple récent pourra donner la loi générale de l'expansion des colonies étrangères. Nous le prenons dans tin livre publié il y a quelques mois par le Gouvernement de la Province de Buenos-Aires, où l'on examine, sous toutes ses faces, le développement rapide de la capitale dont il a entrepris la construction le 19 novembre 1882.
Dans cette ville, La Plata, dont la première brique fut solennellement posée ce jour-là, une statistique très bien faite, en novembre 1883, classait les étrangers par nationalité de la manière suivante :
Anglo-américains. . 13 Belges 10
Autrichiens 30G Brésiliens "2^
Boliviens 1 Danois 9
Chiliens 14 Grecs 2
Espagnols 2.246 Hollandais ..... M7
Français 1.045 Mexicains 1
Anglais 106 Norvégiens .... 3
Italiens 10.809 Portugais ..... 66
Uruguayens .... 719 Russes - 4
Paraguayens .... 58 Suédois 2
Péruviens 1 Suisses 207
Allemands 77 Turcs 2
12 LIVRE IV. - LES ETRANiiEllS
On peut dire que le monde entier contribue à la création de la nouvelle ville, comme à celle des villages les plus humbles de la République, dans des proportions différentes à mesure qu'ils sont plus éloignés du littoral.
Cette collaboration do toutes les races du globe à la formation de la nation argentine est un élément dominant dans l'avenir ethnique et social, mais aussi dans les préoccupations politiques des gouvernants de ce pays.
L'étranger, ici, n'est pas un oiseau de passage, touriste ou chercheur d'affaires, arrivé de la veille, prêt à quitter, le lendemain, la chambre d'hôtel qu'il occupe à peine. Il vient, au contraire, .pour prendre possession du sol ; sorte de légion conquérante, active, laborieuse, économe, qui a vite fait de contracter des mariages, de créer des capitaux et d'accumuler des épargnes, elle multiplie, sous ses pas, les problèmes sociaux des plus graves et tout à fait spéciaux.
Donnons-en une idée.
Aux Etats-Unis, l'immigration atteint, année moyenne, le chiffre de six cent cinquante mille individus. La population étant de soixante millions, ces deux mille habitants nouveaux, qui arrivent chaque jour, ont à se mêler à la population dans la proportion de un immigrant par cent habitants, ou à occuper des surfaces nouvelles qui s'offrent à eux, en abondance, où ils peuvent acheter, à bas prix, leur place au soleil, en abdiquant leur nationalité.
Dans la République Argentine, la population étant de quatre millions d'habitants et les arrivages annuels de cent vingt mille, en 1887, les trois cents immigrants qui arrivent chaque jour ont à se mélanger à la population dans la proportion de un par trente habitants environ ; encore, pour que le mélange restât dans les limites que nous indiquons, il fau-