‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 3)Chapitre 2 sur 50 · CII.VI'. I. — CONDITION SOCIALE DES ETRANiiKUS l;t · texte numérisé non relu

CII.VI'. I. — CONDITION SOCIALE DES ETRANiiKUS l;t

(Irait que l'immigTalion se mêlât à la population dans toutes les régions en quantités égales. Il n'en est rien. L'immigrant s'arrête, pour un temps plus ou moins long, dans les centres de population du littoral, ou se rend directement dans les centres agricoles exclusivement formés d'étrangers.

Ajoutons à cela que l'immigration se compose d'adultes.

Ces chiffres et cette dernière qualité de l'immigration européenne ont, depuis 1878, inquiété les hommes d'État. 11 faut vingt ans, disent-ils, pour augmenter d'un adulte la population nationale; il ne faut qu'un arrivage de steamer pour en jeter un millier, sur la plage, prêts à produire, à procréer, à contre-balancer l'influence des nationaux. On suppute. On observe déjà que la propriété se distribue dans la ville pour deux tiers entre les étrangers, le dernier tiers appartenant aux nationaux, et encore parmi ceux-ci figurent, en grand nombre, des créoles dont les pères étaient étrangers.

On sent monter le flot, le cri d'alarme est poussé de tous côtés. Dans la presse, les publicistes s'en occupent; en 1882, au Congrès, des sénateurs, non des moins illustres, proposaient des projets de loi, demandaient que l'on obligeât les étrangers qui voudraient occuper des fonctions publiques à se faire naturaliser, que l'on multipliât même les prétextes à naturalisation forcée.

Ces étrangers, laborieux, nombreux, attachés au sol, massés, souvent, en groupes homogènes, autour d'un clocher élevé par eux, sont dangereux, disent les créoles, par cela même qu'ils n'ont pas de droits politiques. Cette population, qui entre dans la nation pour plus de trois pour cent par an, fournit, au bout de moins de dix ans, une masse égale à celle des électeurs, supérieure en nombre à ceux-ci dans les villes, qui ne vote pas, pour qui le triomphe des partis n'a aucune importance directe. Cette masse, s'il est vrai qu'elle répande autour d'elle, comme un mal contagieux, l'indifférence politique qui lui est imposée, domine cependant la marche des

affaires publiques par sa propre richesse et se trouve en situation d'exiger le respect de la propriété qu'elle détient, qui n'est pas venue dans ses mains par des concessions gratuites, faites sous des conditions ou des restrictions, mais par une acquisition onéreuse et libre, autorisée par la Constitution, réglée par le Code civil. C'est un danger poir un Etat do voir la direction des affaires publiques passer aux mains d'une oligarchie, maîtresse du pouvoir, mais noyée au milieu d'étrangers actifs, remuants, riches, industrieux et sans droits de contrôle ni de discussion.

Rien ne s'oppose, ajoutent les esprits chagrins, à ce que, du jour au lendemain, rebutés par les difhcultés que leur offre déjà la lutte pour la vie dans le territoire des Etats- Unis, les émigrants, annuellement disponibles en Europe, n'exigent que les steamers, qui les attendent, changent de direction et les dirigent sur l'embouchure de la Plata.

Que se produirait-il si cinq cent mille émigrants, au lieu de cent vingt mille comme en 1885, au lieu de cent mille comme en 1886, se présentaient à Buenos-Airos pour la solution du problème de la vie ?

La terre ne leur manquerait pas sous les pieds, mais la population indigène, noyée sous cette formidable poussée, sous celte invasion de barbares armés de bêches, verrait son inlluence politique et dirigeante vigoureusement mise en péril.

Les étrangers, en effet, ne voient dans la politique, dont ils sont exclus, et dont la direction est, comme les profits, aux mainsde l'oligarchie que nous signalons et expliquons, que les intrigues stériles, dont elle est l'occasion, et les fraudes, qui sont ses moyens ordinaires. Ils la jugent plus sévèrement même qu'ils ne le feraient, s'ils étaient admis à y prendre une part. Au lieu d'être des pondérateurs comme le sont, dans tous les pays, les intérêts matériels, ils sont des critiques, souvent hostiles à tous les partis, à toutes les ambitions, et les esprits les plus libéraux d'entre eux, si la politique s'agite trop,

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semblent prêts à acclamer un despote, qu'ils comballraient s'ils étaient électeurs.

L'indifférence de cette masse a un autre inconvénient, elle favorise l'élévation des nullités ambitieuses, dans ce milieu, où l'électeur a d'autant moins de frein et impose plus sûrement sa volonté, qu'il a une importance politique plus en disproportion avec son importance numérique.

Le danger apparaît donc, de cette juxtaposition qui ne forme pas un peuple, pas plus qu'une poignée de sable n'est une pierre; disons-lo, il est à beaucoup de points de vue illusoire et sera nécessairement passager.

La loi, en effet, contient un palliatif, sans influence immédiate, dont les effets se produiront, forcément, un jour, qui sera plus ou moins rapproché, suivant que le nombre des naissances surpassera plus vite celui des nouveaux arrivants. Ce principe légal, qui découle d'une nécessité sociale de premier ordre, est celui qui impose à l'enfant, né de l'étranger, la nationalité argentine, sans lui permettre aucune option; fait de lui un citoyen, jouissant de tous ses droits, obligé à tous les devoirs que comporte ce titre, quelles que soient l'origine et la patrie de son père.

La loi, qui ne saurait imposer à l'immigrant, même à celui qui accepte une fonction publique, la nationalité argentine, lui déclare que son lils, s'il naît sur ce territoire, ne sera pas de sa patrie, qu'il y soit arrivé marié à une étrangère, ou se soit marié dans le pays. Sans l'application rigoureuse de cette loi prévoyante, la constitution et l'homogénéité de la nation argentine serait indéfiniment ajournée, peut-être même détruite dans l'œuf; cela suffit à arrêter toute discussion.

Nous aurions, pour notre part, d'autant moins de tendance à combattre cette théorie, qu'élevé sous le régime de la loi

française, nous la trouvons rétrograde, sans toutefois refuser de lui reconnaître une certaine grandeur.

Il y en a, de la part dune nation, à suivre les fils de ses fils, à leur garder une place au foyer, où tous les droits des citoyens les attendent, quel que soit féloignement dans lequel ils aient vécu. La race française a des qualités de race qu'elle a l'ambition et la mission de conserver; le vrai moyen de les défendre, c'est de rattachera la patrie les citoyens qui s'en éloignent, en conservant entre eux et elle, à défaut d'autres, le lien légal.

Ces deux législations, si contraires dans leurs principes et dans leurs effets, sont donc, par certains côtés, utiles aux pays pour lesquels elles sont faites; mais elles ont, toutes les deux, le plus grand défaut que puissent avoir des lois dont la portée est internationale : ce défaut est de créer des conflits, quand l'objet de toute loi écrite est de les résoudre.

Toutes deux s'arrogent un droit, que ni l'une ni l'autre n'aura jamais, quelque puissante qu'elle soit ou qu'elle devienne, la possibilité de faire respecter en dehors de ses frontières. Elles aboutissent toutes deux à gêner les citoyens dans leur action, à les priver en partie de leur liberté.

L'enfant, né d'un Français dans la République Argentine, est à la fois Français et Argentin. Il naît et vit, sous l'empire de deux lois contraires, qui lui sont également applicables et qu'il ne peut satisfaire toutes deux. Il est à la fois citoyen de deux patries, soldat de deux armées. La loi civile de la patrie de son père prétend ne pas l'abandonner, lui conserve un domicile légal, là oh jamais, peut-être, il n'a eu ni pensé avoir une résidence, prétend maintenir, sous la loi de ses pères, l'acquisition et la transmission de ses biens et de ses droits ; cependant que la loi argentine, de son côté, lui impose d'avoir à obéir à la loi de son domicile.

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L'impôt le plus lourd que lune et laulre de ces patries exigent de leurs enfants, c'est celui (ju'une vieille expression appelle l'impôt du sang. C'est le plus pénible à payer pour tous, mais surtout pour celui, ipii, étant né à l'étranger, y a oublié ou n'a pas appris la langue de son pin-e, a créé, au loin, dos intérêts qu'il lui faut sacrifier à jamais de ses propres mains s'il veut remplir ses devoirs vis-à-vis de la patrie inconnue.

Aussi cherche-t-il toutes les échappatoires, sans en trouver, au reste, qui n'aient de graves inconvénients.

(A^mbion de fois, dans notre carrière d'avocat à l'étranger, avons-nous été consulté par des jeunes gens ou des pères de famille, qui, désireux de ne pas échapper à la loi et de conserver leur nationalité, cherchaient aussi les moyens de sauvegarder leurs intérêts, effrayés d'entreprendre un voyage cà trois mille lieues, de souffrir cette perte de trois ans de leur vie, de rompre avec leur famille, leurs intérêts, leurs habitudes! De solution, il n'y en a pas; il n'y en a qu'une : allez servir.

Vous êtes né hors de France, vous ne parlez même pas la langue française; mais votre père était Français; il s'était établi à l'étranger avec l'esprit de retour ; il y a trouvé l'aisance presque to ijours, la fortune presque jamais; les enfants sont venus, il compte sur eux pour continuer son œuvre, qu'une génération ne suffit pas à mener à bien. Il pense, lui, à revoir le pays natal, où il a même conservé une petite maison qui lui est chère. Vous, fils de Français, vous ne connaissez pas tout cela, mais le nom de France a été prononcé, avec émotion, à vos oreilles d'enfant, vous voudriez savoir ce que vous avez à faire pour rester Français, vous vous renseignez sur ces obligations lointaines et inconnues. Vous apprenez avec surprise que si vous passez la mer et voulez revoir le pays lointain, la France, dont votre cœur s'est souvenu par filiation, vous trouverez sur le quai du premier port français un gendarme, qui vous mettra la main au colle! et sur le dos un sac avec

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