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temeut, par des points^ un roaii est abondante pour les montures et potable pour l'homme. Larges de trente, soixante et même de plus de cent mètres, elles sont seules à dénoncer la présence de l'homme, dans ce désort ; mtiis elles indiquent bien tous les caractères do sa vie turbulente et nomade. Ce primitif habitant de ces plaines n'a jamais mis pied à terre et jamais fait usage de ses mains, pour dompter le sol ot en tirer sa subsistance. Pendant les trois siècles, écoulés depuis l'apparition du cheval, il n'a plus vécu qu'avec lui et par lui. Il a perdu l'habitude des longues marches à pied, en hle indienne, 011, le premier passé, trace, dans l'horbe épaisse, le chemin que la file suit, sans dévier, diminuant l'effort que les touffes rudes opposent à la marche ; c'est ainsi que voyagent les grandes bandes doisoaux migrateurs qui fendent l'espace. L'Indien, devenu cavalier, procède autrement : les chemins qu'il a tracés sous le pied de son cheval le démontrent. De grandes routes partaient do tous les points de la frontière argentine, aboutissaient, toutes, à un point unique de la frontière chilienne. C'étaient elles qui conduisaient aux centres de ravitaillement où l'Indien pénétrait en troupe nombreuse et armée. Il s'y avançait en phalange macédonienne : le cavalier do gauche tenait la tête, cent autres galopaient vers le même but, non pas en front horizontal, mais en flûte de Pan, la tète du second cheval touchant la croupe du cavalier de gauche; sous son pied, chaque cheval faisait un sillon, que le fréquent passag^e creusait: la route était tracée. Au retour, on la prenait, poussant devant soi les milliers de bœufs et de chevaux que l'on avait enlevés. A certains points de rencontre, on s'arrêtait pour partager le butin, entre les chefs de chaque tribu, au prorata du nombre de lances fournies. De ce carrefour pampéen se détachaient alors des routes plus étroites, sortes de routes départementales, qui conduisaient vers chaque point de l'horizon, donnant, elles aussi, naissance à d'autres rameaux aboutissant
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aux campements de chaque tribu, comme des chemins vicinaux. Jamais ingénieurs et terrassiers ne feront mieux que n"ont fait ces sauvages, pour les simples besoins de leur commerce de vol et recel, par le seul fait de s'agiter pour l'alimenter. Ces routes, l'armée argentine les a utilisées toutes, sans avoir d'autre embarras que de se reconnaître, dans leur enchevêtrement; toutes ont leur nom, que des guides énumèrent et retiennent avec exactitude, parce que toutes prennent ce nom d'une particularité des sites qu'elles traversent ou joignent entre eux.
Après l'armée, les éleveurs qui viennent utiliser sa conquête y peuvent rouler carrosse ; l'écartement des roues embrasse plusieurs des sillons, creusés par les chevaux indiens, elles roulent sans obstacles sur le sable déjà foulé ; les chevaux de trait galopent dans les sillons intermédiaires. Le trafic, à mesure qu'il se développe, nivelle ces sillons, aplanit la route; c'est par là seulement que la civi lisation, qui y passe, se distingue de la barbarie. Elle s'en distingue aussi, par ceci, qu'elle ne pousse, devant elle, que du bétail légalement possédé, et que ce n'est plus un commerce de vol et de recel qu'elle fait avec le Chili, par ces chemins qui ont conservé leur nom de chemins chiliens, puisque tous mènent au Chili, que tous ont été créés par l'Indien, pour alimenter le Chili de bétail, volé en champs pampéens.
A mesure que la population s'avance, que la route s'est aplanie sous le roulement plus fré(|uent des charrettes, la diligence apparaît; quelquefois, par un bouleversement très américain de l'ordre logique des choses, elle est devancée par le rail et la locomotive; en d'autres lieux, elle est vivement détrônée par celle-ci.
Ces diligences pampéennes, les illustrations de journaux de voyage les ont déjà rendues célèbres : l'Espagnol les appelle galères; vraies galères, en effet, où le voyageur rame de son dos et de tout son corps sans aider à la marche,
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seulem(?iil, pour prendre sa pari rie la fatigue que le voyage impose à tout le convoi, tiré, cahoté, surmené sur le sol raboteux de la plaine. Quand elles étaient seules à conduire les voyageurs, des villes extrêmes au littoral, elles semblaient avoir un soin jaloux de leur propre pittoresque, s'étudier à faire point de vue au milieu du paysage, à se projelor en silhouette bizarre sur l'horizon. Elles conservaient, gravement, avec une sorte de piété, la tradition de leur originalité d'antan, un luxe de postillons et de chevaux tel, que, de loin, elles prenaient l'aspect d'une smala, fuyant, dans la plaine, avec ses troupeaux, quehjue incendie terrible, et roulant, derrière elle, la maison patriarcale. A travers champs, le véhicule, porté sur de hautes roues, mues par un essieu de près de deux mètres de long. Iressautait, tiré qu'il était par une douzaine, quelquefois une vingtaine de couples de chevaux, chaque couple, monté et fouaillé par un homme, au poncho volant, aux bras arrondis, aux jambes écartées du corps, écuyer éqiiilibriste, déplaçant, au hasard, le centre de gravité sans jamais le perdre, on ne sait par quelle grâce d'état. Les cris, les imprécations, les coups de fouet entraînaient, au galop, l'arche roulante; on ne perdait cette allure désordonnée que devant le piquet marquant la première poste. Les gens qui l'attendaient n'avaient rien vu d'elle que le tourbillon de poussière noire, qui ne l'abandonnait jam.iis, que le mouvement faisait tournoyer, (|ue le vent emporlait, après en avoir laissé la meilleure part, dans les gosiers des voyageurs. On descendait ainsi des Andes, à travers la plaine? jusqu'au littoral, on allait d'une capilale à l'autre, d'un village de frontière aux villes du centre : le vovage était partout le môme, la plaine était, partout, semblable à elle-même, les péripéties ne variaient pas. C'était le même départ, à l'aube; à l'heure où le soleil est haut, la même sieste auprès d'un rancho, où un mouton, broutant encore, attendait les voyageurs, et ne seiilait le couteau plonger dans sa gorge.
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que lorsque leur présence était certaine; en quelques minutes, il était fiché tout entier sur sa broche, piquée en terre, au-dessus d'un feu, dont le troupeau, aussi, fournissait le com-' bustible. Le soir, c'était une halte dans un des rares villages de la plaine, où, autour de l'éternel rancho, un autre mouton offrait, de la même manière, sa chair rôtie, que l'on pouvait accompagner d'un morceau de pain dur, si l'on en avait fait provision. Quelquefois, la nuit était gaie, la danse et la musique en racourcissaient la longueur, et, après un repos de quelques heures, à la belle étoile, entre deux touffes de chardons ou de gynérium, on reprenait sa place sur le banc redoutable de la galère, frémissante encore des os, qu'elle avait rompus, la veille, où l'on ressentait, à peine assis, les membres endoloris et les plaies vives.
On comprend que ceux, que leurs atfaires appelaient au loin, aient toujours préféré, à ces longs supplices, le voyage à cheval, que l'allure égale et quelque peu somnolente du cheval pampa permettait d'entreprendre et de terminer, presque sans fatigue, par journées de vingt-cinq à trente lieues. Ces voyages au long cours, à travers la pampa, ont cessé de l'animer de leur pittoresque. Les cavaliers galopaient derrière une troupe de chevaux de relai, groupés autour de la jument guide. Un courrier, qui les précédait, gaucho exercé^ en poussait, devant lui, dix ou quinze par cavalier; toutes les deux heures, il les rassemblait, au milieu de la plaine, et choisissait des chevaux frais ; le galop, qu'ils venaient de faire, de la même allure que les chevaux montés, ne comptait pas comme fatigue. Peu à peu, tous ces moyens de transport vont rejoindre la nacelle de cuir, dans le magasin des accessoires du roman étranger et desrécits de voyages, écrits, sur les ouï-dire des vieilles gens, ou même de quelques hommes mûrs, qui ont pu apercevoir, encore, les derniers échantillons d'une époque préhistorique, qui date d'hier, que le développement rapide des chemins de fer a fait vite oublier.
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Il y a Ironie ans que le premier rail a été posé dans la ville de Buenos-Aires, et a commencé la vraie conquête de la pampa par la civilisation. Cet avènement d'un progrès nouveau, qui n'allait faire son œuvre que très lentement, mettait le point final à une période d'un demi-siècle, pendant lequel la pampa ne s'était pas appartenue, et les voyages avaient été tout à fait interrompus.
L'élévation de Buenos- Aires au rang' de vice-royauté avait été le signal d'une décadence ; devenue maîtresse de ses destinées, elle avait vu se rétrécir, instantanément, son champ d'évolution aux limites de son enceinte et des quelques villages semés autour d'elle : la vie se concentra sur le littoral, on ne communiqua plus, par terre, avec le Pérou et la Bolivie, à peine avec les villes du centre et des extrémités, qui continuèrent, dans leur isolement, leur vie végétative. Aucun bruit ne passait plus sur les routes poudreuses, de moins en moins sûres, les villes de la Cordillère préférant commercer avec le Chili, traverser les défdés montagneux que s'aventurer dans la plaine.
Trente ans de silence s'écoulent. Avec l'aurore du xix" siècle, un bruit nouveau se fait : la guerre de l'indépendance éclate ; le vice-roi détrôné, hier encore homme le plus populaire de la colonie, Jacques de Liniers, transporte le centre de la résistance contre les créoles dans une ville pampéenne, Cordoba, adossée aux premiers contreforts des Andes. Ce premier fait, d'une guerre civile qui durera un demi-siècle, avec des phases différentes, rouvre, aux armées, les routes abandonnées du commerce, les g"uerillas et les montoneros en prennent possession; tout le monde est en campag'ne , au milieu de l'océan pam-
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péen, San Marlin et Bolivar se donnent la main, pour une œuvre commune, en combaltant à mille lieues l'un de l'autre ; les hasards de cette guerre, à longue portée, entraînent des généraux et des corps d'armée , des rives de l'Atlantique à celles du Pacifique, Tardenr des premiers conquérants renaît dans ces descendants des Cortez et des Pizarro, qui renversent les rôles, ramassent les armes d'Atahualpa et de Montezuma. battent partout les Espagnols, et proclament le droit des créoles à se gouverner eux-mêmes. La plaine et la Cordillère n'ont plus, pour eux, d'inconnu. Ils altarlient, sur leur passage, des noms glorieux à des points inhabités, que l'iiistoire, chargée de les conserver, aura peine ;i indiquer exactement aux géographes modernes.
Ces patrouilles, plus glorieuses que nombreuses, n'assurent ni la paix du voyageur de la pampa, ni celle du pasteur sédentaire ; la plaine n'est plus à la civilisation, la barbarie s'en empare, elle la domine, les soldats de la guerre civile n'ont pas le temps de la lui disputer : les poètes, seuls, s'en occupent, mais il ne peuvent l'entrevoir que par l'imagination. Quelquefois un voyageur en revient, captif qu'une invasion a enlevé, attaché à la croupe d'un cheval, conduit dans cet inconnu que Ion touche du doigt sans pouvoir le pénétrer. Un jour, il a pu s'échapper, a refait, seul, un de ces longs voyages, qu'entreprenaient autrefois les courriers d'Etat et les touristes du xvu" siècle, sans avoir, comme eux, l'instinct pampéen pour le diriger, ni la connaissance des étoiles du ciel.
Nous avons, sous les yeux, le récit autographe d'une fuite de ce genre: terrible voyage d'un homme abandonné à luimême dans la solitude des plaines, tâchant de gagner le pays peuplé, n'ayant, pour le guider, que l'instinct de la conservation, mais aucune connaissance du pays qu'il traverse : il lui faut sept jours du galop de son cheval, pour atteindre une habitation, souffrant la faim, la soif, le sommeil, redoutant
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les atlaques des fauves, celles plus dangereuses de l'homme, plus d'une fois prêt à abandonner son entreprise, à se laisser mourir auprès de son cheval, repartant au galop, sans savoir par quoi il est soutenu. La pluie qu'il reçoit ne vient pas sans grêle, il en souffre sans pouvoir l'utiliser, les rivières qu'il rencontre sont d'eau saumàtre ; l'herbe, seule, lui offre un aliment, mais insufllsaiil, il en suce quelques racines sans succès; des mirages le trompent, ils l'éiiarent. et la réalité trompeuse augmente son désespoir.
Ces temps sont loin : ils s'éloignent aussi, ceux oi!i les vieilles gens racontaient encore qu'ils avaient passé leur vie sans sortir de leur ville, où les propriétaires n'avaient jamais daigné visiter leurs domaines, un peu éloignés, et en étaient réduits à se figurer ce qu'ils étaient, eiïort facile d'imagiiialioii dans un pays oi!i tout se ressemble.
Lerail a changé tout cela; il a. ici plus que partout ailleurs, détruit la poésie, ou tout au moins, l'inattendu des voyages : pas de tunnels, pas de courbes, pas de travaux d'art, le chemin de fer ne fait pas même point de vue dans la pampa, oii il n'a que faire de chercher des villes ou des villages à desservir, ni de tourner ou de traverser des terrains accidentés, où il n'a d'autre souci que d'aller d'un point à. un autre, éloigné de cent, deux cents et même cinq cents kilomètres, si droit devant lui que l'on cite une section de voie de quatre cent cinquante kilomètres, en lione absolument droite, sans la moindre courbe.
Pas de levées, pas de lahis, rien qui nn'lLo en relief le train, qui passe, sans se presser bcanroup, faisant ses quatre lieues à l'heure comme une bonne diligence d'autan, rasant le sol, dans un raccourci écrasé. Jouir du paysage, si paysage il pouvait y avoir, pour celui qui traverse la plaine en wagon, il n'y faut pas songer : quand une pluie n'a pas abattu, quelques heures avant le passage du train, tout prétexte à poussit're, il en soulève un noir tourbillon et s'en
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fait, sur la ligne, un redoutable cortège, qui le précède, l'enveloppe, le suit, s'élève et retombe, pénètre partout, envabit les wagons les mieux clos, et met sur les visages un épais masque noir, où les yeux, criblés aussi, émergent en rouge et pleurent; larmes aggravantes, que ne sèchent pas toujours l'arrivée à la station et les ablutions d'eau saumâtre, la seule que l'on connaisse dans la pampa!
Los entrepreneurs du Sud n'ont pas osé, jusqu'ici, imiter leurs congénères du Far-West des Etats-Unis, et jelor des voies ferrées dans le désert, pour inviter l'immigration à s'y rendre et à y préparer le trafic. Le rail s'avance timidement, il quitte à regret le dernier village, ce n'est qu'après de longues hésitations qu'il s'étire, paresseusement, jusqu'au prochain, qui, pendant qu'il s'arrêtait, s'est formé. Ces étapes de prolongement se font assez vite, mais il faut toujours deux ou trois ans pour se décider à les entreprendre. Si l'agriculteur attend le chemin de fer avant de conquérir des terrains nouveaux, le troupeau semble fuir devant lui; le pasteur aime les grandes solitudes, il va toujours au loin, ce n'est pas lui qui demande la formation des villages. C'est à cause de lui, pour échanger ses produits naturels, pour ainsi dire spontanés, contre toutes les denrées que le commerce amène de loin, qu'un commerçant vient placer sa tente dans son désert, appelant autour de lui quelques artisans ou quelques commerçants comme lui ; le village est ainsi fondé, et, après peu de temps, devient tête de ligne C'est le signal de son développement, les hésitants accourent, les rues se tracent, droites et bien alignées, les premiers venus se constituent en conseil municipal, se distribuent les terres, que l'État a, d'avance, réservées pour cette commune future, invitent quelques amis, pour faire nombre, à prendre part à cette aubaine, presque toujours gratuite ; l'accaparement se fait assez vite pour que les demandes des étrangers se heurtent à des refus et que le prix de ce qui ne
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valait rien, la veille, s'élève. Le bruit que fait au loin, à quinze ou vingt lieues, le premier coup de pioche, ou le premier coup de marteau, sur le premier boulon que l'on rive, fait écho et active les enchères. Les fours à briques se dressent, tous les matériaux sont hors de prix; cependant, les maisons s'alignent, des besoins factices exisient des constructions superflues, leur ensemble forme un village. Le rail approche, la station se construit, les premiers wagons déchargent du bois et du for attendu, qui sont venus, jusquelà, l'un de Norwège et l'autre d'Angleterre ; les commerçants, établis d'hier, s'approvisionnent ; on s'agite, on s^cule, on croit que l'avenir est assuré ; un jour, on apprend que plus loin une création du même genre s'est faite, que le rail va la rejoindre : l'activité s'éteint, on sent qu'elle va se déplacer; comme aucune industrie ne saurait donner la vie au village, quand l'heure est passée d'une spéculation, dont les phases sont connues, ^engourdissement le prend, il devient un simple centre de commerce, ennuyé et languissant.
Sur la ligne, le trafic est actif; laines, cuirs et blés, marchandises encombrantes, demandent, à certaines saisons, des wagons en grand nombre ; comme dans la plaine il n'y a ni un morceau de bois ni une pierre que l'on puisse utiliser, que l'exploitation des troupeaux exige des habitations, des hangars, des parcs, des clôtures, les trains défilent, chargés de bois, de pieux et autres objets, de prix très minimes dans leur pays, qui ont payé, pour le transport, plusieurs fois leur valeur.
Le prix de la construction d'une ligne de chemin de fer, dans la pampa, en tenant compte du taux élevé de la maind'œuvre et des matériaux, qui viennent tous d'Europe, ne dépasse pas 60,000 francs par kilomètre ; l'expropriation des terrains était, il y a quelques années, une quantité négligeable, ce n'est guère, encore, qu'aux environs des villes que les propriétaires en exigent le prix, les avantages, que leur
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apporte une voie ferrée nouvelle, leur permettent de céder gratuitement les dix mètres de large qu'elle occupe, dut même cette bande étroite s'étendre sur leurs terres pendant plusieurs lieues, comme cela se présente souvent. Les frais de premier établissement sont donc assez modérés pour que les lignes de chemin de fer, les moins favorisées, puissent donner iO ou 12 0/0 à leurs actionnaires, que d'autres, comme le Central argentin, en ïSSï, aient pu distribuer jusqu'à 16 0/0. Le nombre des kilomètres construits augmente rapidement. Pendant que la France ne possède qu'un kitemètre do* voie ferrée par deux mille huit cent cinquante habitants, la pampa argentine en possède un par huit cents habitants. Un ensemble de lignes part de Buenos- Aires; l'une rejoint cette ville, au sud, aux points extrêmes de la côte de l'Atlantique, aux confins du grand désert patagonien, à Bahia-Dlanca; une autre gagne l'ouest et avance, par différents réseaux qu'elle étend, comme le ferait une pieuvre, vers les solitudes qui reculent devant elle: une de ses locomotives porte, depuis vingt ans, ce nom ambitieux: « Je vais au Chili » : dans trois ans, elle y arrivera, peut-être; une autre ligne l'a précédée, elle a pris bravement le parti de traverser, au plus court, la plaine, vers le nord-ouest, elle réalise le rêve de la précédente: dans deuv ans, on ira de Buenos-Airesà Santiago du Chili en cinq jours ; il faut encore quitter la voie de fer à Mendoza, sur le versant argentin, pour la reprendre, après deux jours de mule, sur le versant chilien. Un tunnel en construction traversera les Andes. Il aura dix kilomètres de long; quatre années seront nécessaires pour le terminer. Une autre ligne joint Buenos-Aires et Rosario, le grand port central du Parana, nœud commercial de tout le trafic des provinces argentines, de la pampa déserte du Nord, du Paraguay et de la Bolivie. Du Rosario partent d'autres grandes voies qui, chaque jour, se complètent ; les régions du blé, des mines, de la canne à
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sucre, les grandes plaines à bétail, louL esl oiiverl à la coloiiisation el au travail lucratif.
Voyageons un instant sur ces lignes. L'encombrement d'une gare de départ ne dénote pas un public qui voyage pour son plaisir: une fois en route, nous le comprendrons de reste. Hors les trains de banlieue qui emportent journellement ceux qui partagent leur vie entre la ville et la campagne, le gros du public, de tenue fort abandonnée, gens de campagne très babitués à la compagnie du bétail, immigrants désorientés, partant en troupes pour une colonie quelconque, travailleurs se déplaçant en quèle d'ouvrage, tout ce public semble destiné à la quatrième classe, mais le goût américain de la simplilication a réduit leur nombre à deux : les voyageurs de première sont, malgré tout, peu nombreux. Construit sur le modèle américain, le wagon s'étend en une longue galerie, où s'échelonnent de cbaque côté des siège cannés, étroits pour deux personnes de proportions ordinaires : des fenêtres nombreuses rendent tous les recoins de cette chambrée accessibles à l'air, à la lumière, mais aussi aux rayons ardents du soleil, à la poussière épaisse, en hiver aux courants d'air glacial. Ces wagons, d'un modèle déjà ancien, que les nouvelles lignes abandonnent, auraient pu hériter des anciennes diligences, leur nom de galères ; lieu de détention plus moderne, il n'est pas moins riche en supplices variés.
Le départ est long; la sortie des faubourgs est relardée par de nombreuses stations, qui se succèdent de minute en minute, où vient s'entasser dans les wagons un trop-plein d'hommes robustes, aux lourdes bottes. C'est la seule partie pittoresque du voyage. Que vous alliez vers le Sud ou le Nord, où les lignes suivent, pendant longtemps, la rive gaie
(le l'estuaire de la Plata, ou que, vous dirigeant vers l'Ouest, vous traversiez les jardins des villas et des fermes les plus voisines, où des horticulteurs français et italiens déploient toutes les fantaisies de leur art, acclimatent et multiplient toutes les plantes de la création, toute l'échelle des arbres fruitiers, depuis l'oranger jusqu'au noyer.
Mais ce rideau tombe vite, rideau de platanes et d'eucalyptus, de sapins et de magnolias gigantesques; la zone de la villégiature n'a pas plus de quatre lieues de profondeur. La plaine commence. Elle a, encore, sur cette lisière, un aspect semi-suburbain de transition; les herbages primitifs ont disparu, sous le travail lent des générations passées, toutes les graminées, qui poussent là, depuis des siècles, et paraissent indigènes, ont été importées; comment et à quelle époque? Il est difficile de le dire ; sans doute dans les provisions de fourrages des premiers conquérants. Elles ont prospéré vite; ce sont elles, qui donnent au pâturage ses aspects variés, que le nouveau venu ne discerne pas vite, dont l'œil habitué, apprécie la beauté spéciale, qui contient sa valeur intrinsèque. Les luzernières alternent avec les prairies naturelles et en constituent la réserve. La terre est divisée en carrés, de cent à deux cents hectares : quelques fractions en sont cultivées, petites cultures de dix à vingt hectares, le reste est exploité en pâtures, par des Basques : petits éleveurs, dont le bétail ne dépasse guère cent têtes et fournissent le lait à la ville. Peu ou point d'arbres; des clôtures de fil de fer, soutenus par des pieux de bois dur naturel, éloignés de six à huit mètres. Le train marche; peu à peu, les clôtures deviennent plus rares; celles que l'on aperçoit embrassent des étendues, que l'oeil ne peut plus mesurer, dont les limites lui échappent ; nous entrons dans les terres de grand élevage. Les stations ne sont plus si rapprochées ; celle que l'on attend est éloignée do la précédente d'au moins deu\ ou trois lieues ; les maisons se
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font rares, leurs dimensions sont plus étroites ; simples abris pour la famille et quelquefois pour la laine ; à quoi bon sacrilier au luxe des babitations, dans un pays où la belle étoile est bospitalière, on l'indigène avant la découverte n'avait jamais songé à clore ses abris, où le bétail n'en demande pas et s'est résig-né à acquérir des qualités de résistance suffisante pour n'avoir pas à s'en plaindre ?
La station se montre ; son isolement seul lui donne quelque valeur sur l'horizon, mais ses proportions sont peu ambitieuses. L'ingénieur anglais, qui a tracé le plan de la première, dont le modèle s'est répété partout sans modifications, semble avoir dédaigneusement jaugé son public et donné ce mot d'ordre : « Surtout pas de luxe ». Hangar au toit de tuiles, murs blanchis à la chaux, assombrie par les nombreux contacts, bancs de bois où l'on ne songe pas à s'asseoir; un peu moins de luxe que dans le dépôt aux marchandises : principe sage et très anglais, puisque la compagnie est responsable des avaries de celles-ci. La salle d'attente donne asile à une buvette, l'assommoir pampéen 1 On y verse le gin, l'eau-de-vie allemande, l'absinthe, le tafia du Brésil, compagnons gênants et encombrants, dans une salle d'attente où, peut-être, entrent, quelquefois, des gens qui n'ont pas soif. On sent là que l'on s'est assez éloigné, pour avoir changé de milieu; les femmes étaient rares au départ, il n'y en a plus aucune; quelle affaire pourrait appeler si loin celles de la ville ? Quant à celles qui habitent ces régions, leurs occupations les retiennent chez elles. Rarement même, au milieu de cette foule remuante et lourde de bergers, de bouviers, d'hommes de pelle ou de bêche, un grand propriétaire se mêle; ce n'est guère l'usage de visiter, fréquemment, ses terres éloignées, moins encore d'y résider. Au reste, s'il voyage, il adopte la tenue de mode dans ce milieu, le chapeau mou, le poncho, de hautes bottes.
IHU LlVllE Vil. — LfXDUSTKIE l^VSTUUAI.E
et SOUS la banquette il pousse du pied son seul bagage, un rouleau de cuir, contenant la selle du cheval, qui l'attend h la station voisine ; il y ajoute quelques menus objets, le plus souvent enveloppés dans un foulard ponceau : attribut classique des hommes des champs, ce foulard sert à tous les usages, chacun en porte généralement trois, un pour le cou, un pour la poche, le troisième pour envelopper son bagage ou protéger sa nuque, contre le froid ou contre le soleil, suivant la saison.
Le train reprend sa route, après les minutes darrèt réglementaires. Dans le wagon, la chaleur augmente; les voyageurs de banlieue ont. peu à peu. disparu; on est maintenant entre compagnons, habitant, tous, ces régions lointaines, ou v surveillant quelques intérêts, (je?ite de afi/era, gens du dehors. La familiarité sétablit naturellement, les mêmes pensées sont communes à tous, tous se réjouissent de la même pluie, redoutent la même sécheresse, souffrent de la même inondation: l'état d'engraissement des troupeaux, le prix des bœufs, de la laine et du cuir, sont les passions qui les agitent ; comme tout le monde a déjà terminé la lecture des immenses journaux, dont on a fait provision au départ, que la poussière envahissante a salis de telle manière qu'ils ne sont plus maniables, on se livre à la douceur de la conversation sur ces sujets passionnants, qui amènent, invariablemeni, aux mêmes questions des réponses prévues. Il n y a pas, ici, de différences de conditions, ni d'occupations: la vie de tous ces hommes est la même, ils s'intéressent aux mêmes choses; si le hasard introduit au milieu de ces éleveurs un médecin de campagne, un juge, un avocat, un militaire ou un prêtre, tous seront nécessairement doublés d'un éleveur. De tous les éleveurs, le plus illettré n'ignore rien de ce qu'il lui importe de connaître; tous savent ce qu'il faut savoir du marché financier, du prix des locations, de la valeur des produils agricoles, s'il
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faut M'iidro on i^ai'Jcr. Du tond de la pampa, où il semble qu'aucun bruit ne pénètre, ils ont surveillé le marché, correspondu avec la ville ; ils repartent, leurs aiïaires faites ou ajournées et leurs renseignements contrôlés, n'ignorent rien du Tonkin, de la Serbie, ni de l'Afghanistan, s'inquiètent de l'Egypte et des Bulgares, de l'influence que ces conflils exotiques peuvent avoir sur les cuirs du pays. Tous se souviennent des hausses subites qu'ont amenées les guerres de Crimée, d'Italie et de France, rêvent de quelque g"rande bataille, de (Quelque campagne prolongée, ruineuse pour dau- Ires. (jui les enrichira.
Les stations se font attendre, elles sont de plus en plus clair-seniées, les villages le sont plus encore. C'est à peine si, dans le rayon de cinq lieues autour de Buenos-Aires, on en compte un par dix lieues carrées ; hors de cette banlieue, ils sont plus rares encore; on en chercherait vainement un par cent lieues carrées ; enfin, au delà de quatrevingts lieues, ne cherchez plus, il n'y a plus que des pionniers isolés et pas d'agglomération. Les stations émergent de la solitude, placées au hasard, sans qu'aucune raison sociale ou commerciale en ait déterminé l'emplacement; la seule raison déterminante est, le plus souvent, l'habile générosité d'un propriétaire, qui offre pour rien, à la compagnie, quatre ou cinq hectares, pour doubler la valeur des quelques milliers qu'il possède autour. Cette aubaine est loin, cependant, d'être recherchée par tous les propriétaires : les éleveurs, en général, préfèrent voir la ligne ferrée s'éloigner de leur terre qu'y pénétrer; elle en détruirait l'unité, désorganiserait l'élevage, troublant le troupeau dans les siestes prolongées, empêchant les unions, ou les rendant stériles. Le train, en outre, blesse ou tue, journellement, quelque bête. Quels nombreux avantages apporte la création d'une station? Le mouvement et la vie affluent, les auberges s'élèvent ; là, où l'herbe, seule, poussait, hier, voitures, che-
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vaux, voyageurs soulèvcnl une poussière qui retombe, eu pluie d'or, sur les champs voisins; le désert connaît, lui aussi, le café de la station, ouvrant sa porte sur l'immensité.
A force de rouler sur le rail, d'absorber do la poussière, de chercher, pendant des heures, Tombro dune maison, qui rappelle que quelqu'un vit dans cette solitude, d'entendre sifiler la machine qui pousse devant elle, poursuit de jets de vapeur, heurte souvent, et divise, en quartiers pantelants, les bêtes, égarées, d'immenses troupeaux que l'on ne voit jamais, on arrive, enfin, au seuil d'un village, que le rail est venu chercher là au milieu de sa formation, activant par sa présence, par les promesses qu'il apporte, les entreprises commencées, jetant un peu de hèvre dans les esprits pour les abandonner bientôt au milieu de leur rêve inachevé et porter plus loin son influence créatrice.
Ces villages se ressemblent tous : larges rues droites, se croisant à espaces réguliers: partout, la même église, la même maison municipale, la même place; tout le jour un grand mouvement, de voiture.'i, de chevaux, de charrettes, de cavaliers pressés, il semble que tout le monde soit, ici, en passant, que bien peu résidant. Ce ne sont qu'auberges, cafés et billards, des maisons borgnes et louches, beaucoup de métiers parasites; quelques échoppes d'artisans, copiant éternellement la même botte et le même veston sur le souvenir lointain de la dernière guérite qu'ils ont vue dans d'autres contrées, offrent leur marchandise en une langue qui croit être l'espagnol, et cache mal une origine française ou italienne. Ce sont ces deux pays qui peuplent les villages pampéens; l'on ne soupçonne guère, en France, que nos compatriotes aient ces instincts de pionniers; ce sont eux cependant, principalement les Béarnais, <[ui créent dans le désert les premiers petits ateliers de char-
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penliers. muiiiiisiors, tailletirs, forgorons; cesonteux, aussi, qui, après un long- séjour, soutenus parle crédil, (jue la mèrepatrie refus»! toujours et que ce pays leur dire, ouvrent ces grands magasins, entrepôts g-énéraux de toutes les denrées qui peuvent se consommer, tous les comestibles, les quincailleries, tout ce qui sert à la construction, k la culture; on y vend et on y achète tout, le client y paye rarement en argent, il apporte ses produits et les échang-e, soldant, ainsi, ses comptes de l'année, ses dépenses faites à crédit, que ce crédit a trop souvent encouragées.
Ces villages ne sont pas la dernière étape du voyage : la diligence continue le rail; pressez-vous, si vous voulez assister à l'agonie de la dernière: elle râle; ce ne sont même plus des grincements, que l'on entend, quand elle passe, c'est un bruit de vieille ferraille; elle manque d'entrain au départ ; s'agite, en route, en bonds saccadés plutôt qu'elle ne roule; pousse devant elle ses chevaux nombreux et décharnés; ce ne sont pas eux, bien sur, ([ui la peuvent encore traîner : c'est elle, par un dernier effort d'habitude, qui les bouscule jusqu'au dernier relai!
(Kl est-il, ce dernier relai? Dans le déserl. Ouand il apparaît au loin, il y a de longues heures que le voyageur a perdu de vue le dernier groupe d'habitations; de villages il n'en est pas question, on en parlera dans ini quart de siècle ; ce que l'on appelle maison dans ces parages, se discerne mal au milieu des gynériums argenleums, et de leurs panaches blancs, se balançant à perte de vue, égarant le regard, se dressant plus haut (|ue cette maison que l'on cherche. C'est la route indienne, un de ces fameux chemins chiliens, (|ue l'on suit. Il développe ses sinuosités, au milieu
loi LIVRE Vil. - L'INDUSTRIE PASTURALE
de prairies sauvages, toujours les mêmes: aucune culture, cela va sans dire, il ne semble même pas que ce soient là des pâturages : (|uel bétail affamé y mettra la dent? Problème pour le Jiouveau venu, qu'une étincelle résoudra.
Le feu, gagnant à pas rapides toutes ces touffes, jettera au vent tous ces panaches blancs enflammés, leur confiant la mission de répandre, sur d'immenses espaces, les bienfaits de cette destruction féconde. Le voyageur, en avançant, traverse des régions, où cette œuvre est faite ; des milliers (le bœufs peuvent s'y repaître d'une herbe tendre, pousses nouvelles des plantes hier brûlées, variétés inconnues qui semblent nées des cendres. Ce spectacle qui révèle l'œuvre de riiomme, annonce, aussi, les approches du dernier relai.
Au loin, une loque déchirée, reste d'un pavillon blanc, mis en charpie par le vent, se débat, agonisant, sous le vent, au bout d'une perche ; il indique la pulperia, où le voyage termine : misérable tente de paille, aux murs de boue, où l'on vend un peu — très peu de tout, — surtout du gin et de l'eau-de-vie de canne; elle a la mission de représenter le dernier refuge et le premier jalon de la civilisation.
Où gîte le client invisible (|ui alimente son commerce? Ne cherchez pas à le découvrir. Là-bas, derrière quelques touffes de gynériums, il a bâti sa cabane: elle est trop basse pour qu'il s'y tienne debout : quelques roseaux reliés par des lanières de cuir en forment les parois; l'hiver, il prendra la peine de boucher avec de la bouc les jours, qu'il laissera ouverts, tout l'été; une peau de cheval forme le toit; la porte est ouverte, quelques peaux dans un coin indiquent le lit, un feu d'os qui dort et près duquel sommeille une bouilloire, c'est là tout le contenu et le contenant. On croirait, quand, par hasard, on la découvre, isolée et tapie dans son coin invisible, rencontrer l'habitation d'un Indien soumis, conservant, pour la joie du touriste, le modèle de la cahute préhis.tori(|ue : non, c'est l'abri d'un chrétien.
CilAI». I. A TUAVFJÎS LA l'A.MPA IC,,.
gardien d'un Iroupoaii, (|iio Td'il no porçoit pas; son nom, Pedro, ou l'Anglais ou lo Uasque, c'est tout ce que l'on sait do lui; il no semble pas (ju'il on ait beaucoup plus à révéler. Cet isolé est, cependant, un ambitieux, qui a accepté le poids do cette solitude misérable et contemplative, avec l'espoir d'en sortir un jour, (|uelque peu enrichi par ce troupeau, dont il suit do loin los promenades : pauvres ambitions ([ue les siennes, elles seront cependant souvent déçues; ce mirage d'une fortune lointaine sera trompeur comme les autres, parce que, dans ce désert où il est perdu, où il vit, loin de la femme, un vice est venu hanter sa solitude ; cette pulpcria, cette masure, un peu moins triste que sa demeure, où l'on vend ce qui peut tromper son ennui, excite à boire et promet dos réunions bruyantes. Ce pampéen a son heure de l'absinthe!
Il l'attend tout le jour, oisif et muet; le soleil la lui marque. Les pieds nus, les cheveux ceints d'un cordon, il onfourclie son cheval, sans sello ni bride, qui part et s'arrête d'instinct, là où il est allé, la veille, à la mémo heure. Il saute à terre, entre, regarde à peine, s'accoude devant la grille de fer, ([ui protège le marchand et sa modeste pacotille, et demande d'un mot son Suizê; c'est ainsi que ces enfants perdus du désort désignent leur verre d'absinthe, traduisant à leur manière, dans leur langage hybride, sans savoir d'où il vient, ce mot d'argot, ime Suissesse, éclos, il y a Ironie ans, sur le boulevard Montmartre.
Le vice de l'absinthe et du gin les prend tous tout entiers; ils sont excusables : cela leur est un prétexte à onlondre le son d'une voix humaine, autre chose que le bruit du veni qui siffle dans les hautes herbes. Ils viennent, là, savoir ce qui se passe, au delà de leur horizon, ce ([ue disent les patrouilles, ou ce qu'a raconté le conducteur do la diligence, prendre (juelquos nouvelles, apprendre le noms des célébrités, dont la notoriété serait incomplète, s'ils ne péné-
traient pas dans ces solitudes : leur imagination leur expli(jue mal ce que c'est que Sarah Bernhardt, Rochefort ou le Mahdi, mais ils en gardent les portraits, détachés des boîtes d'allumettes de cire, que Paris économe se refuse, et que le misérable pampéen gaspille.
A la nuit, les causeurs, lassés d'apéritifs et renonçant ù souper, retournent à leur gîte, psalmodiant, pour se rappeler le son des voix qu'ils n'entendent plus, se racontant, ù nouveau, au milieu d'une demi-ivresse, ce qu'ils ont entendu, le commentant à leur façon, ils continuent, avec leur pauvre cheval, les querelles et les discussions, que l'ivresse a soulevées.
C'est là le dernier écho de la vie ; plus loin, elle cesse : c'est le domaine du fauve, peu redoutable, et de l'explorateur, aujourd'hui, peu exposé. L'homme (pii lui faisait obstacle a disparu ; mais la solitude est l'inconnue, les routes qui la sillonnent, vous ég'arent, sous intention de vous guider, comme le font les chemins d'un labyrinthe. Dans ce désert, sillonné de routes, la nature, est abandonnée à elle-même et l'homme à la nature, qui n'a qu'une apparence de fertilité et ne donne spontanément ni un aliment, ni une goutte d'eau potable.
Une ligne de démarcation, (jui reproduirait, à cent cinquante lieues, le dessin de la côte, se rapprochant, jusqu'à l'Atlantique, au 40° latitude sud, à Bahia-Blanca, enveloppant ainsi les huit mille lieues de pampas habitées, laisserait dans l'ombre environ vingt-cinq mille lieues, d'une fertilité latente, quelaprésence de l'homme et du bétail, qu'il poussera devant lui, révélera, d'ici un demi-siècle. Il n'y a que six ans que l'homme y pénètre. Avant la conquête, l'Indien les occupait sans les connaître. Venu de la Cordillère, avant la conquête espagnole, jusqu'au littoral; c'était là, seulement, qu'il avait pu trouver à vivre ; mais, dans la pampa, il fûl mort de faim : la cliasse du fauve n'eut pas suffi à l'ali-
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mciiliT; on n'y trouve aucune rivière; il no s'y est canlonnô que longtemps après la conquête, contraint et forcé, et seulement quand les troupeaux domestiques se furent assez développés pour fournir à sa chasse un gibier de choix, ahondanl, facile à prendre.
A cette époque rapprochée, pendant cette |)ériod(' de guerre, qui va de 1740 à 1880, ^ù l'Indien vivait, là encore, du produit de ses rapines et de sa chasse, quelques explorateurs avaient tenté l'aventure de se rencontrer, seuls à seuls, avec les caciques, plus ou moins bien disposés, à qui, l'étranger, sans armes, semblait un espion. Ce que l'Indien redoutait le plus, dans la pampa, c'était que l'on connût le chemin de sa retraite, ou le secret de sa vie. Un soupçon pouvait soulever une colère, et la colère de l'Indien, c'était la mort de l'explorateur. Le D"" Crevaux en a fait la triste expérience chez les Tobas. Les explorateurs de la pampa ont été plus heureux.
Le dernier a été le soldat argentin; il a rapporté quelque chose de plus que les détails de mœurs sociales recueillis par ses prédécesseurs, isolés, plus exposés que lui. Il a conquis cette immense solitude, et l'a ouverte à l'activité humaine. L'Indien s'est fait tuer sur place, envelopper ou emmener; lui parti, la place est restée vide, aussi inconnue que la veille, champ aussi riche pour l'exploration, qui s'avance, à tâtons, dans cette solitude, où elle ne trouvera plus un homme, ni la trace d'un homme à étudier, ni ruines, ni vestiges d'habitations, pas un signe écrit, pas un écho de la langue, pas une trace de vie ; seuls, les cimetières en gardent le souvenir muet. Quelquefois, dans des cachettes creusées dans le sable, on a trouvé des vestises bizarres, des collections de journaux de lîuenos-Aires, qui parvenafcnt, là, avec exactitude, des comptes courants, provenant de commerçants des villages de frontières, qui entretenaient, avec le sauvage, des relations profitables, recevaient do lui,
on payomont. des pliimos crauirucho, clos peaux de bêtes fauves, ol celles des animaux enlevés des ostancias, et leur donnaient, en échange, farine, café, vin, oau-de-vie, tabac et yerha mate.
Rien no guide rexplorateur. La plaine n'est morne plus plate; des dunes, souvent assez élevées, s'y étendent, en longues ondulations, en vallées profondes et enchevêtrées; do loin en loin, un monticule se montre, plus élevé que la chaîne qui y aboutit, son cône do sable présente, à celui qui le gravit jusqu'au sommet, la surprise d'une ouverture de volcan, au fond duquel l'eau des pluies, toujours fraîche et toujours limpide, purifiée par ce filtrage à travers les couches de sable, s'offre au voyageur et aux fauves habitants du lieu.
Dans ces grandes solitudes, la chaîne do l'arpenteur se promène et marque, de petits piquets, les limites de grands domaines futurs. Ce n'est pas une profession vulgaire que la sienne : Pour trouver la base et le sommet de ses triangles, il lui faut observer les autres, le sextant en mains, prendre le point, comme fait le marin et traîner la chaîne, à cheval, le long des centaines de kilomètres qu'il découvre : six mille lieues carrées, quinze millions d'hectares ont été, déjà, reconnus et délimités par lui, livrés au Gouvernement national et vendus par celui-ci. Los acheteurs ne les habitent pas encore. Quelques pionniers en tentent l'occupation, sans s'occuper du nom du propriétaire, qui, lui-même, ne prend pas souci de cette usurpation, on tous points profitable, puisque toute prise de possession donne à la terre sa première valeur. Ce premier occupant n'est pas toujours un pasteur, c'est, aussi, un chasseur d'autruches, voisin gênant, non pas qu'il soit naturellement un homme dangereux, mais il lui faut, pour sa chasse, recourir souvent à l'incendie de la plaine, pour forcer le gibier, qu'il cherche, à fuir la flamme, à sortir de sa retraite, à s'exposer à ses coups, il brûle devant lui, sans souci du troupeau que l'inrondio jiout envelopper et détruire. Aussi,
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colle ohasso osi-ollo probibée. Celui qui s'y livre peul dissimuler son babitucle et sa passion, échapper à toute surveillance, parce qu'il travaille loin, dans le désert, qu'il ne porte d'autre arme que les bolas, arme indienne composée de trois boules de pierre, enveloppées de cuir et réunies par des courroies d'inégale longueur. Pour s'en servir, il prend une boule dans la main, et, à cheval, au galop, fait tournoyer rapidement les deux autres, autour de sa tête, pour les envoyer vivement sur le but qu'il poursuit que jamais il ne manque. Tout gaucho se passionne pour cette chasse ; jamais autruche ne se montre, qu'elle ne soit poursuivie, au galop, par tout ce qu'il y a d'hommes valides et de chevaux . disponibles.
Le chasseur d'autruches est aussi guide de profession dans la plaine. 11 dispose de chevaux nombreux et de nombreux lévriers, ses compagnons de chasse, race importée par les Maures en Espagne, par les Espagnols en Amérique, que l'Indien a, dans son désert, préservé du métissage pour la rendre, perfectionnée, à la civilisation qui la dédaigne. Seul, le chasseur pampéen en fait cas, et refuse, pour un beau lévrier, 2 ou 3.000 francs! Il faut que la plume d'autruche donne d'amples moissons pour compenser de pareils prix. (îai compagnon, guide sûr, ne s'égarant ni le jour, ni la nuit, ni dans la plaine, ni dans les dédales des dunes, il est fier de cette supériorité, mais n'en fait pas parade, ce serait se rabaisser au niveau d'un conducteur de diligences.
Que la patrouille le rencontre en groupe et en chasse, il devient un ennemi, parce qu'il est pris en rébellion contre l'ordonnance qu'il méprise; c'est alors qu'il attaque. Une fatale rencontre de ce genre coûta la vie, il y a quatre ans, à un riche propriétaire anglais, qui s'était avancé à la découverte, dans ces régions, et aux quatorze compagnons qui le suivaient.
Aussi, pour pénétrer dans ces soliludos, faul-il élre guidé
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et armé, armé contre l'homme et le fauve, armé contre la soif et la faim, contre le froid aussi, même pendant la saison chaude. Il semble que, lorsque l'on pénètre dans la plaine déserte, le vent soit plus rude, Je soleil et le froid plus durs à supporter, la poussière n'est plus chargée de résidus animaux, mais siliceuse, composée de petits cristaux imperceptibles et anguleux. Cependant, la solitude n'y enveloppe pas l'homme de ces préoccupations sombres, qu'il trouve sûrement dans la forêt, pleine de dangers redoutables, parce qu'ils sont invisibles; le danger dans la plaine est toujours visible, pour cela, moins à craindre. Si le voyage que l'on y entreprend doit être long, le mieux est de se résigner à reprendre, au lieu où elles sont nées, les mœurs de l'Indien. Faire provision de viande, emmener moulons et bœufs, il n'y faut pas songer, il faut revenir à la nourriture de l'Indien et emmener, comme provision de route, des juments, qui suivront au petit galop, que l'on abattra successivement, à chaque étape, nourriture de siège, en soi peu agréable, que l'on pourra varier avec les produits de la chasse, daim, guanaque ou perdrix, également abondants partout. Dans bien des régions, on ne trouvera pas superflu d'avoir emporté du combustible; là où il n'y a pas de troupeaux, le combustible manque, puisque c'est lui seul qui le fournit. Si la surprise du citadin est grande, lorsque, sortant de la ville, il perçoit l'odeur ammoniacale du foyer, et qu'on lui explique la provenance animale de ce brasier, elle est à son comble, quand il met le pied hors de la région peuplée, où l'homme ne trouve rien, rien pour se désaltérer sous le soleil trop chaud, rien pour se réchauffer pendant les nuits trop froides. Il y prend quelque respect pour cet Indien, si méprisé, qui s'est défendu là où le silex même de l'homme des cavernes faisait défaut, où il lui fallait se désaltérer souvent du sang des fauves, qui le lui rendaient bien, et se nourrir de quelques racines amères et crues.
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Il n'ost pas moins admiral)]c, col autre solitaire, plus moderne fonctionnaire, de ce désert, dont la vie se passe à cheval, l'humble inspecteur des fils télégraphiques. Il a vraiment, dans la pampa, la garde de la civilisation qui passe par ce fil et communique ses pensées à travers cette solitude ; dans les jours et les nuits de tempête, sa présence est, partout à la fois, nécessaire; le lil se rompt, il lui faut le reprendre, le réparer, seul, sous lo vent, sous la lumière intermittente des éclairs : g-raco à lui, l'Atlantique peut communiquer, malgré les ouragans, avec le Pacifique. Le colon ni le voyageur ne sauraient suivre la route que le fil trace dans les airs et qui coupe au plus court, ce fil d'Ariane ne s'occupe ni des lacs, ni des dunes, ni des vallées, mais il rassure ceux que la solilude effrayerait : quelque chose d'humain passe là ; l ombre que fait un fil. sur le sol. est bien étroite, elle suffit à protéger le pionnier et à l'encourager.
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En atlendanl que la voie ferrée s'étende, elle aussi, le pionnier peut suivre ce fil el précéder la civilisation dans le désert.
La littérature a fait un nom au pionnier des plaines du Far- West des Etats-Unis, elle est muette sur celui du Sud. C'est qu'il n'a pas lo même éclat. Il n'est ni lo mineur de Bret- Harte, à la recherche de gisements, de pépites, ni le laboureur apportant, avec lui, en terrain vierge, les puissantes machines, que la civilisation des vieux pays trouve trop nouvelles pour elle.
C'est un simple pasteur, procédant à la manière antique, poussant devant lui des troupeaux, comme le pratiquaient les patriarches de l'époque biblique. H n'a pas de hautes ambitions; ce qu'il cherche, c'est la solitude, où rien ne gêne
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devant lui son rogard d'homme des plaines, ({iii voit loin cl son troupeau, qui veut Tespace où s'étendre. Ce n'est pas un nomade, .c'est un rêveur, qui ne sait pas être propriétaire ne veut pas être locataire. Il a de tout temps, occupé des terrains vierges, il sait qu'ils ne sont pas près de lui manquer; il n'a rien à lui que son troupeau et le modeste attirail qu'il faut pour vivre seul : de pauvres vêtements, quelques chevaux, un lasso et une selle qui contient tout ce qu'il faut pour se coucher au coin d'une touffe d'herhe, en attendant que le modeste abri soit dressé où il passera les nuits et les heures de la sieste, avec une bouillote pour l'eau de l'infusion du maté dont le soin remplit sa vie et trompe son estomac, enfin, une tige de fer, qui servira à rôtir la viande, qu'il conserve, pour ses repas de l'année, en la séchant au soleilj économe qu'il est de son troupeau, son seul capital.
Ainsi équipé, il a fait, de père en fils, depuis deux siècles, la même besogne de civilisatevu', sans hausser ses ambitions, sans prendre d'autre souci que de survoilier l'oeuvre de son Iroupeau, qui lui donne à vivre, préparant le sol d'autrui. pour d'autres, qui viendront jouir, à l'aise, des fruits do son travail et l'expulseront en maîtres nouveaux sans lui dire merci. La loi est moins dure que ne semble le prouver cette destinée constante; elle a veillé sur lui, reconnu à plusieurs reprises le droit de cet occupant utile, sur les terres où il a campé un certain nombre d'années, mais cette loi, il l'ignore souvent, si quelqu'un vient la lui faire connaître, c'est en dissimulant mal des visées personnelles et pour lui acheter à bas prix son droit d'occupant qui vaut quelque chose. Cet homme serviable qu'il n'a vu qu'une fois, il ne le reverra, sans doute, pas, à moins que ce ne soit pour lui apprendre que c'est lui qui est devenu propriétaire du lieu qu'il occupe et qu'il ait à en sortir ou à payer rançon de locataire.
Ce lieu, qui a pris g'ràce à lui quelque valeur, déjà l'en-
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vahissseiil des lroi4)eaiix nouveaux vomis (|ui lui dispiilent la place. Il repart et va plus loin. L'exode recommence, vers Va. pampa ruda, la j)laine agreste.
A terre, les piquets, ([ui soutiennent son loil de chaume: à terre, le pieu où il attachait son cheval; s'il a planté un arbre, il le coupe au pied; d'un galop il réunit sa tropiUa de chevaux, emprunte une charrette, y entasse tout ce qu'il possède, et sans presse, sans autre bruit que l'écho sourd du piétinement du troupeau, il part. 11 avance sans savoir bien où il va, vers l'ouest. Le troupeau qui voyage a partout droit d'asile, personne ne peut, devant lui, fermer sa propriété, ou la porte de sa propriété, si par aventure elle est entourée de clôtures de til de fer: il campe où il veut, ainsi l'ordonne le code rural, sans autre obligation que d'aviser le maître du champ de sa présence. Il lui faut marcher longtemps avant de trouver ce qu'il cherche. Dans les habitations qu'il rencontre, de loin en loin, il interroge : on y parle beaucoup des champs qui sont plus loin, de gens qui, déjà, y sont allés, d'autres qui sont revenus déçus, de quelques-uns qui y sont restés satisfaits. Ces lieux éloignés ont des noms, indiens le plus souvent, que le souvenir recueille, écorche, dénature, et qui restent ainsi transformés dans la géographie locale.
Il poursuit sa route, muni de ces indications vagues, prend le chemin chilien, arrive à d'anciens fortins, abandonnés ; ce ne sont que des tas de terre, dont un canon oublié indique quelquefois Femploi d'autan, que déjà quelques habitations entourent; c'était autrefois la limite du pays défendu, ce sera plus tard un village, les plus anciens, les villes mêmes ont commencé comme cela.
Les étapes sont courtes. L'époque choisie est la lin de l'été, également éloignée de la mise bas de printemps et de celle d'automne; les journées sont encore longues, le soleil déjà moins ardent, les pâturages encore assez fournis pour
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que le voyage ne soil pas trop pénible et que l'acclimatement puisse se faire, avant les froids de l'hiver. Tout le troupeau s'échelonne, le long d'une longue route, que son passage trace sur l'herbe foulée.
En tète, un homme, à cheval, indique la direction, marchant an pas, poussant, devant lui, les chevaux de relai ; derrière lui, quelques grands bœufs de même taille et de même poil : ce sont les sehiielos^ guides ordinaires du troupeau; le reste suit; le maitre vient en dernier surveillant le tout. Si l'on emmène des troupeaux de brebis, les sehuelos, aussi, marchent devant, le reste suit en longue grappe : en tète, les plus saines, gaillardes et légères; en queue, les boiteuses, les maigres et les vieilles, prenant leur temps, lassant la patience de leurs conducteurs, qui suivent, dans le nuage de poussière, que ce long cortège, quelquefois de plusieurs kilomètres de long, a soulevée pour les en couvrir.
On se repose souvent, pour donner au troupeau le temps de brouter ; dépouiller de leurs peaux les animaux tombés en chemin qu'on a recueillis ou ceux qui ne peuvent plus suivre, dont les cadavres marqueront les étapes comme les cimetières indiens marquent les stations [paraderos] des premiers habitants.
De temps à autre, une rivière barre la ruiilc Ce n'est pas un mince travail que de faire passer sur l'autre rive tout ce bétail craintif. Les cris n'y font rien. On a beau les pousser, les cerner à la rive, frapper, crier, gesticuler, rien n'y fait: elles tournent le dos à la rivière, sautent par-dessus les bras tendus^ passent entre les jambes, entraînent à leur suite toute l'avalanche que rien n'arrête; elles se remettent à paître et il faut recommencer. Pour le faire avec succès, les malins savent qu'il ne faut ni jurer, ni crier, ni courir, simplement prendre dans ses bras trois ou quatre brebis, les porter de l'autre côté de la rivière, là les attacher; elles bêlent et se démènent; pendant qu'elles bêlent, on indique, au troupeau.