CHAP. II. — LES CHANUS TROUPEAUX DE HUEUFS
culier ne leur trace un avenir, ni ne signale un passé. Elles prennent, pour se distinguer, un nom de saint dans le calendrier, ou celui d'une des bètcs de la création, ou celui, beaucoup moins intelligible, d'un propriétaire du lieu qui, de Basque enrichi, ou de commerçant ruiné, est tout à coup élevé au rang d'expression géographique.
Une dislance de quatre à cinq lieues les sépare ; c'est à peine si, dans ce long- espace, on distingue, de loin en loin, quelque pauvre habitation de berger.
Après douze heures de route et cent lieues de plaine, nous arrivons chez notre éleveur.
C'est un domaine considérable, modèle dans son genre. On y a réuni, en un seul bloc, sous une seule administration, trois lots de dix mille hectares. Le propriétaire a fait, il y a dix ans, lacquisition de ce territoire de douze lieues carrées, alors que, la région oii il est situé, 'étant mal défendue contre l'Indien. l'Etat cherchait acheteur, sans en trouver, et vendait au prix de 10.000 francs la lieue. Aujourd'hui, cette même lieue trouverait locataire au même prix, c'est dire que le prix s'en est élevé à environ cent vingt mille francs la lieue.
Le chemin de fer prend le domaine en écharpe, une station y a été élevée.
Le terrain est fait, c'est-à-dire que sa virginité est devenue féconde : le stationnement, déjà long, des animaux, lui a donné une réelle valeur, que l'ari'ivée de la voie ferrée n'a pas augmentée dans de bien grandes proportions. Les trente mille hectares sont entourés d'une clôture à toute épreuve. Elle est faite de cinq fils d'acier supportés, de quinze en quinze mètres, par des pieux solides de bois dur, apportés là, où aucun arbre ne se rencontre, des provinces du nord-est de la République, Entrerios et Corrientes.
A voir la résistance de ces bois, on s'explique difficilement comment la hache a pu les débiter. Cette exploitation difficile et le transport à grande distance élèvent le prix de ces pieux
de quelques sous à quelques francs. Chacun d'eux représente environ 5 francs, mis au lieu oii nous sommes, mais leur dureté est telle et telle leur résistance qu'on peut les considérer comme éternels.
Le coût de ces clôtures de pieux et de fils d'acier est environ de 5.000 francs par lieue courante : si la propriété est d'une grande étendue, la dépense est insignifiante par lieue superficielle; le pourtour d'une lieue carrée isolée est, en effet, de quatre lieues courantes, celui d'une surface de douze lieues n'est que de vingt quatre, soit, dans le premier cas, 20.000 francs de clôture pour une lieue, et, dans le second, de 100.000 pour douze lieues.
En tous cas, c'est une défense productive. Là où la clôture n'existe pas, un escadron d'hommes à cheval doit, chaque jour, surveiller les limites de la propriété, ramener, vers le centre, le bétail, qui tend à envahir les domaines voisins. Cette précaution, nécessaire, inutilise, autour de la propriété, une zone assez large, exige l'emploi d'un personnel et l'entretien d'une cavalerie nombreuse.
Dans les propriétés closes, au contraire, toute la surface est utilisée, le bétail y paît en liberté, sans exiger aucun soin, ni surveillance : un homme suffit à inspecter l'état des clôtures, les réparer, les tendre, si elles ont fléchi, soin que l'on confie, généralement, aux bergers, cantonnés le long de la ligne, avec leurs troupeaux de moutons, et qui ont la charge de cette double surveillance.
Ce sont eux, aussi, qui ont la garde des portes. Les principales ont soixante mètres d'ouverture, divisée par des pieux, laissant, entre eux, quinze mètres d'écartement : cet espace est fermé par six rangs d'une forte chaîne, que des manivelles, ingénieusement disposées, de chaque côté, tendent ou détendent, en laissant tomber, à terre, cet obstacle, devant celui, voyageur ou conducteur de troupeaux, qui demande passage, et à qui la loi rurale interdit de le refuser.