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maître, une autre valeur que celle de sa dépouille; valeur variable, suivant l'emploi qu'on en peut faire. Elle est grande aujourd'hui dans la pampa qui offre de grandes surfaces à conquérir, mais, à l'époque où l'Indien la fermait et la détendait, elle était fort réduite; aussi le bétail, trop abondant et inutile, était-il alors une sorte de gibier offert au premier occupant. C'est ainsi qu'on le traitait, à la fin du siècle dernier. Les moyens très primitifs de le chasser sont restés légendaires. Les gauchos à cheval, armés de demi-lunes en fer, emmanchées d'un long bambou, cernaient le troupeau en liberté, dans la plaine, au galop de leur cheval, atteignaient, l'une après l'autre, toutes les bêtes qui le composaient ; sans s'arrêter, ils les frappaient au jarret, et, quand un nombre suffisant de victimes couvrait la plaine, où elles se débattaient dans leur impuissance, quelques hommes mettaient pied à terre, les frappaient mortellement à la nuque, les écorchaient, emportant la peau et laissant pourrir au soleil les chairs inutiles.
Buenos-Aires et les grandes villes, que l'on trouve sur le littoral des grands fleuves de la région pampéenne, doivent au travail qui se fait dans la plaine, dont elles reçoivent les produits en transit, où elles font des expéditions journalières; leur commerce, leur luxe et leurs banques en vivent, mais, en général, elles manifestent quelque dédain pour la vie que l'on mène en dehors de leurs murs et pour les hommes qui la mènent.
Si, de loin, la vie d'un grand propriétaire est enviable, le mirage s'évanouit dès qu'on l'examine de près, et l'on se trouve en présence de la réalité, c'est-à-dire de l'homme en lutte avec la nature. Ceux qui ont passé quelques années de
leur vie, dans celte lulte, ont hâte d'en sortir, de s'arracher à la solitude, de reprendre rang dans une société quelconque. La société argentine, si elle est faite d'éleveurs enrichis par l'achat, à bas prix, de terres ou par l'augmentation de leurs troupeaux, ayant eux-mêmes, pétri de leurs mains leur fortune, n'est pas composée d'éleveurs en activité. Qu'ils travaillent pour leur compte, ou administrent pour compte d'autrui, les éleveurs restent chez eux, vivent chez eux, dans un milieu rude, oi^i ils conservent une certaine rudesse. Ils ont beau la dépouiller, avec celte souplesse et cette facilité de transformation, qui est le propre des hommes de cette vie, ils n'en sont pas moins peu sociables, et quelque peu dédaignés par les citadins.
Ceux-ci ne voient l'élevage que de haut, en ignorent, le plus souvent, les détails, dont ils laissent le soin à leurs majordomes. Leur conversation a beau emprunter les plus inépuisables de ses sujets à la vie des ciiamps, ils ont beau ne trouver d'intérêt qu'aux promesses de la mise bas et de l'engraissement, ne s'entretenir que des variations de la température, de la pluie, qui promet une bonne année, ou de la sécheresse, qui en fait redouter une mauvaise, ils ne fréquentent que ceux qui sont riches par l'élevage et dédaignent ou ignorent ceux qui l'entreprennent.
C'est qu'ils savent, d'avance, quelle sera leur vie, qu'ils n'ignorent pas qu'elle leur imposera l'oubli de toutes les jouissances de l'esprit, de toutes les satisfactions matérielles, les forcera à être rudes avec les rudes.
Autour des villes même, il en est ainsi; cependant, les travaux de l'éleveur suburbain ont, avec ceux de son congénère européen, plus d'un point de similitude.
Là, la terre est déjà assez divisée, et l'on y trouve de petits troupeaux. Dans des enceintes, qui varient de trois cents à cinq cents hectares, paissent des troupeaux de choix, dont le nombre équivaut environ à une tête par hectare. L'Européen
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qui débarque, s'il a quelque habitude d'observation, et quelque souvenir de l'élevage, dans son pays, est frappé des similitudes. Bien que, en raison de la douceur de la température, le troupeau ne connaisse pas les soins spéciaux, la nourriture de choix et de réserve dans les époques inclémentes, son aspect est le même que celui de ses congénères des meilleurs herbages de France ou d'Angleterre. On y retrouve la robe connue des Durham, la courte corne, le front blanc desHereford; les vaches ont les mamelles lourdes, les taureaux montrent le développement de formes recherché; les veaux, de bonne heure, témoignent, par leur taille, de leur précocité.
Si vous vous informez du prix de ces animaux, vous apprendrez, non sans surprise, que certains taureaux, nés dans le pays, de mères descendant de taureaux importés d'Europe, ont coûté 1,000 à 1,500 francs, que ces vaches lailières sont cotées 2 et 300 francs.
Ces fermes sont occupées par les laitiers, qui fournissent à la ville le lait et le beurre, et pour qui l'élevage et la vente des veaux ne sont pas un revenu négligeable.
Ils procèdent, au reste, à l'américaine, c'est-à-dire qu'ils simplifient, autant que faire se peut, les dépenses et les complications de leurs travaux. Pas d'étable, pas de laiterie perfectionnée. Les vaches sont, nuit et jour, hiver comme été. en plein champ ; aucune ration supplémentaire ne leur est donnée, aucune culture n'est préparée pour elles. Elles ne sont m^une pas dressées à donner leur lait à la demande de l'homme; leur veau les attend, le soir, avant la tombée de la nuit, c'est lui qui doit amorcer la traite, pour sa peine, recevoir, ensuite, sa ration réservée. Au bout de dix mois, il est de vente facile, à un prix assez élevé, en raison du sang de race, qui coule, en quantité quelconque, dans ses veines, et en raison même de cette enfance de misère et de privations, qui l'a préparé à la vie des plaines lointaines, où la frugalité est
de règle, et la vie un peu rude. Les éleveurs les recherchent pour l'amélioration de leurs troupeaux.
Les laitiers, qui exploitent ces fermes sont, presque tous, Basques, quelques-uns Béarnais, d'autres, par exception, Lombards. Ils conquièrent assez vite l'aisance, mais n'abandonnent pas, pour cela, cette vie où leur travail personnel paraît indispensable.
Dans ces entreprises, comme dans toutes celles qui prospèrent sur le sol américain, l'individualisme est de règle et non l'association ; chacun fait pour soi et par soi. Il est difficile de trouver des aides, plus difficile encore de les garder; le champ d'action du patron est forcément limité à ce qu'il peut faire lui-même. Il lui sera toujours plus aisé d'entreprendre autre chose, de tenter l'élevage en grand, par exemple, que d'agrandir sa ferme, d'augmenter ses produits et sa clientèle.
Plus tard, les grandes entreprises réglementeront mieux l'emploi des forces de chacun; les chemins de fer aidant, la concentration des produits se fera entre quelques mains de commerçants; pour le moment, entre le lailier producteur et le consommateur, l'intermédiaire n'existe pas. Il produit luimême, administre, porte lui-même son lait à la ville, pour le répartir entre ses clients. Aussi, ne peut-il s'éloigner beaucoup de la ville contribuant à surélever le prix de la location qu'il paye, et, par conséquent, celui de la propriété. Il faut compter que, dans un rayon de cinq lieues, autour de la ville, toutes les terres, à peu près également bonnes à cet emploi, se louent facilement 50 à 60 francs l'hectare : le prix de vente varie, actuellement, depuis la hausse progressive, effet de la spéculation, qui date de 1885, de 1,000 à 1.500 francs l'hectare.
Dans la même région, on rencontre des étables de choix
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OÙ l'on prépare les sujets pour ces éleveurs spéciaux et pour ceax, qui, au loin, s'occupent de l'amélioration des troupeaux.
Leur nombre est naturellement fort restreint. Elles sont moins anciennes que les bergeries; cela s'explique. On comprend l'ardeur des éleveurs à entreprendre l'amélioration de leurs troupeaux de moutons, dont le produit annuel paye les frais que l'on fait pour en augmenter le rendement par les soins et les croisements. Le bœuf, au contraire, aussi bien que le cheval, n'a jamais donné de produits fixes. Pour fouler la terre vierge, la vache créole, haute sur jambes, au squelette allongé, à peine garni de chair et couvert d'un long manteau de cuir épais, remplit parfaitement l'office et donne une dépouille dont le poids constitue la valeur. Introduire, dans ces troupeaux, des taureaux de choix, c'était faire une dépense intempestive, en opposition avec les intérêts et les nécessités de cet élevage. On était, en eiïet, d'accord sur ce point, que le croisement avec le durham, s'il avait l'avantage de produire des animaux précoces, se développant et se multipliant, même dans les conditions d'habitat locales, produisait un cuir léger, offrant ce double inconvénient, de rendre un poids moindre et d'offrir moins de défense au porteur contre les intempéries, auxquelles sa vie l'expose à chaque saison.
Cependant, quelques éleveurs, ne se décourageant pas, trouvaient un débouché important chez les laitiers, qui suffisait à absorber tous les taureaux et les génisses, produits de croisements, et demandaient, à l'Angleterre, des animaux de choix, de prix de plus en plus élevé. Les laitiers vendaient, eux-mêmes, leurs veaux aux éleveurs de régions éloignées, où se formaient ainsi les premiers troupeaux de métis.
11 y a vingt ans que cette transformation du troupeau pampéen est commencée ; elle a été menée si habilement et si bien, qu'il n'est pas rare de trouver, à cent lieues de
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Buenos-Aires, dans des terrains, conquis sur l'Indien depuis moins de dix ans, des troupeaux se chiffrant par mille et dix mille têtes, où le type de la vache créole a complètement disparu, où, par contre, celui du taureau durham classique domine, reproduit à des milliers d'exemplaires.
Au concours régional de Rennes ou de Poitiers, si la largeur de rOcéan n'opposait son obstacle, des éleveurs pampéens, et celui qui écrit ces lignes se compte parmi ceux-là, pourraient présenter, avec chance d'obtenir le prix, des bandes de mille bœufs ou de mille vaches durham ; d'autres en pourraient présenter, de même importance, de bœufs Hereford : les bandes de six à huit bœufs, qui figurent à ces concours, seraient quelque peu noyées, et leurs heureux possesseurs quelque peu surpris.
Que diraient-ils, si on leur apprenait que l'un des pères de ces animaux, importé de Londres, a été payé là 30.000 francs, que la généralité des autres a coûté 5 à 6.000 francs, en Angleterre, ou, en France, au bourg d'Iré, chez le comte de Blois, héritier du comte de Falloux, ou chez M. GroUicr, ou dans quelques autres établissements, qui se partagent, avec ceux-là, la clientèle sud-américaine.
Les éleveurs pampéens payent de 500 à 1,S00 francs les métis descendants de ces ancêtres de race^ pour les mêler à leurs troupeaux à l'air libre. Etrange anomalie! Les produits de ces croisements, vendus en nombre, n'obtiennent pas, en raison de l'abondance de l'offre et delà rareté de la demande, un prix au-dessus de 40 à 50 francs par tête d'animaux gras, destinés à la boucherie ou aux saladeros.
Cependant, malgré le peu d'encouragement que donnent ces résultats, l'amélioration de la race bovine a été si générale, que, lors de l'exposition continentale, en 1881, un éleveur présenta, comme une rareté, — c'en était une, en effet, — une vache créole authentique, descendante pampéenne de la race hollandaise, importée par les premiers colons, façonnée
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par la vie rude des plaines et la lutte pour l'existence dans les terres vierges, pendant trois siècles ; ce témoin du dédain des générations disparues pour ses congénères surprit tous les visiteurs par l'étrangeté oubliée de ses formes ; peut-être, aujourd'hui, serait-il impossible d'en présenter un autre exemplaire.
Ces progrès ne se réalisent pas sans rencontrer de nombreux écueils. Dans certains ouragans, on voit périr des troupeaux entiers de race améliorée, n'ayant plus toutes les qualités de résistance de la race créole, des éleveurs perdre, en une nuit, suivant l'expression de l'un d'eux, qui nous contait ses désastres, plus qu'il n'est permis de perdre. Le mouvement n'a pas, pour cela, été enrayé ; un quart de siècle a suffi à réparer la négligence de trois.
En Australie, où nous devons toujours chercher des comparaisons pour éclairer la question de l'élevage pampéen, il n'y avait rien à réparer; le bétail n'a jamais été assez abandonné à lui-même pour avoir perdu complètement, au milieu des ronces du bush, ses qualités d'origine. On a, toujours, dès le principe, pris souci du choix des reproducteurs, que l'administration de la colonie australienne a pris à sa charge le soin de surveiller, pendant que l'éleveur pampéen, réduit à ses seules ressources, à ses seules connaissances, procédait plus lentement et avec moins de sécurité.
Certaines étables ont acquis, aujourd'hui, une renommée méritée, leurs affaires sont généralement assez prospères pour qu'elles puissent puiser, sans compter, dans les trésors accumulés, en Europe, par les générations précédentes; nous n'avons pas à les citer ici; à Buenos-Aires, tout le monde les connaît, il suffira, au dehors, d'apprendre qu'elles sont en mesure de défendre les troupeaux libres contre la dégénérescence dont nous parlions, et dont les traces ont aujourd'hui disparu.
L'élevage d'autrefois n'avait pas de ces soucis, celui d'aujourd'hui, même dans les régions éloignées et les terres vierges, est plus compliqué.
Une grande estancia, où l'élevage du gros bétail est encore le principal, ne saurait avoir moins de huit à dix mille hectares, c'est la mesure ordinaire. Un seul majordome assisté de deux adjudants, nommés capataces^ suffira à Fadministrer. On peut adopter cette division rurale comme la meilleure, une plus grande serait d'une surveillance difficile; en la portant au double, il faudrait nécessairement la diviser en deux.
Sur cette surface, déjà assez vaste, en terrains vierges occupés pour la première fois, deux milles bêtes suffisent. On pourra conserver, chaque année, l'augmentation jusqu'à réunir cinq mille têtes, tout en vendant chaque année tout ce qui sera vendable, établir peu à peu sur la ligne, dans les endroits qui se désignent d'eux-mêmes, pour cet usage, vingt troupeaux de moutons de mille cinq cents têtes chaque. Jusqu'à ce que ce progrès, qui demandera cinq ou six ans, soit réalisé, des habitations fort modestes, simples toits de joncs, suffiront à abriter un ou deux hommes et leurs hamacs faits de peau de cheval. Le gardien des moutons ne sera pas beaucoup plus exigeant, son rancho sera composé de deux pièces, suffisantes pour lui et sa famille.
Pénétrons avec le propriétaire dans un de ces domaines.
Il est situé aux confins de la Province de Buenos- Aires : pour nous y rendre, nous prenons une des lignes de chemins de fer qui partent de la ville, traversent la plaine, rencontrent quelques villages, d'abord assez rapprochés, puis, plus rien que des stations, qui marquent peut-être des villes futures, plantées au milieu de la plaine, oii rien de parti-