‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 3)Chapitre 39 sur 50 · OUO · texte numérisé non relu

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La production a crû plus vite encore que l'étendue des cultures ; il faut l'estimer pour 1887 à seize millions de piastres, soit, au cours moyen de 4 francs par piastre, 64 millions de francs: production, qui, il ne faut pas l'oublier, est l'œuvre de cent dix mille colons.

L'exportation en absorbe la plus grosse part, soit pour les autres Provinces de la République, soit pour l'extérieur.

Elle a décuplé trois fois depuis lo ans: s'élevant de trois cent mille piastres en 1872 à dix millions en 1887.

Cette quantité, minime, si on la compare aux productions d'autres pays, est fort importante si on la considère comme elle doit être considérée, c'est-à-dire comme un point de départ, si l'on fait attention à l'accroissement annuel de la surface cultivée, des capitaux nouveaux, employés progressivement au développement de la culture. Ce n'est pas sans raison que tous ceux qui assistent à cette conquête ardente

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du sol de cette Province, hommes d'Etat, publicistes, statisticiens, se sont pris de passion pour ces groupes étrangers de producteurs, qui font sortir du sol leur fortune et celle, autour d'eux, de nombreuses entreprises commerciales, industrielles, de transport ou de banque qu'ils enrichissent vite.

Il nous souvient d'avoir entendu un des hommes d'Etat les plus considérables de cette République, embellir un discours de ce dithyrambe : « Si, disait-il, la lune possède des astronomes, ils ont du être surpris de constater que cette partie de Ja terre, sur laquelle ils n'ont pas manqué de diriger leurs télescopes, avait changé de couleur et pris celle de l'or que lui donnent les épis mûrs ! »

Il n'est pas un colon qui n'ait applaudi ces paroles de l'exprésident de la République, M. Sarmiento. Comment y verraient-ils une exagération, ceux qui ont tant de raisons de tirer vanité, en même temps que profit, d'un progrès qui est l'œuvre exclusive de leurs efforts individuels? Ils sont heureux et avec raison de voir les premiers d'entre les Argentins trouver à recueillir quelque gloire dans des créations, dues tout entières à des étrangers: nous avons, pour notre part, quelque satisfaction à constater que, dans cette région, prédominent les mœurs, les usages de notre pays, en même temps que la langue générale y est la langue française.

Nous sommes ici, en effet, dans un pays européen, transplanté de toutes pièces, sur la terre d'Amérique ; on dirait une province de France, située sur une frontière où les langues des pays voisins, quelques-uns de leurs usages ont pénétré, où la religion protestante se mêle à la catholique; c'est à peine si, par quelque côté, les mœurs locales et la loi du pays font sentir leur présence.

Dans ces plaines où les habitations se perdent, au milieu des cultures, oii rarement on en trouve plusieurs, groupées ensemble, la vie de famille individualisée est le prototype social, établi sans parti pris, par une sorte de nécessité de milieu. C'est là une conséquence naturelle de la division uniforme de la terre, en exploitations rurales, de même destination et même étendue, toutes généralement de cent hectares, comprenant quatre concessions, établissant des distances égales entre chaque famille de colons.

Sur environ cent colonies, on ne compte guère de villages. Celui d'Esperanza est à peu près le seul. Aussi sert-il de lieu de réunion, de marché général où Ton vient de loin, où, le dimanche, carrioles, breaks et voitures de tous genres, amènent des colons, ayant quelque affaire à traiter, le besoin de se renseigner, ou seulement de se rappeler qu'ils sont hommes et faits pour vivre en société, ne fût-ce qu'un jour par semaine.

A part cette exception, la vie se concentre dans les concessions, qui s'échelonnent le long des avenues, dont nous avons parlé, d'une largeur, partout égale, de cinquante à soixante mètres, uniformément bordées d'inévitables peupliers en rangs serrés.

Au milieu des champs de blés mûrs, les maisons émergent à peine; c'est à peu près la vie solitaire du pasteur, avec le travail en plus, la culture d'un jardin, la présence d'animaux de ferme et de basse-cour.

On ne saurait dire, pourtant, que toutes les colonies n'en font qu'une, ou que toutes se confondent entre elles; elles ont^ au contraire, leurs physionomies distinctes. Dans chacune existe un lien de famille, une communauté d'origine ou d'intérêts, tous les membres appartiennent à la même religion, ici protestante, là catholique, et parlent la même langue, bien que quelquefois ils aient des patois différents.

Pendant la période de formation, la plus rude à traverser.

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alors qu'il faut organiser, bàlir, planter, ensemencer les concessions, ces liens de famille ou d'origine ne se manifestent guère par des relations sociales ou des créations d'intérêt commun : ce n'est que plus tard que l'on peut y songer. Une école, alors, remplace le précepteur ambulant qui allait, jusque-là, de ferme en ferme, pauvre bachelier nomade, laissant derrière lui, dans l'esprit de ses élèves, à défaut d'autre , cet enseignement : que la science est généralement une personne bien ignorante, peu fortunée, rebelle à une nourriture régulière, pauvrement vêtue, enfourchant, sans grâce, la plus triste des montures, qu'ils confondront volontiers avec la bête de l'Apocalypse, quand une instruction religieuse, un peu soignée, aura pénétré dans leur jeune âme.

Presque partout on met quelque empressement à installer une croix sur le faite d'une grange, pour lui donner, sans luxe , la destination d'un temple ou d'une église : c'est le centre autour duquel se formera, plus tard, le village, à moins que la station du chemin de fer, longtemps projeté, encore ajourné, ne vienne déplacer Taxe du développement de la colonie.

A chaque saison, Taspect change; mais il change partout à la fois, uniforme dans ses variations. On ne connaît ici ni les jachères, ni le roulement de cultures variées; chaque année ramène, à la même place^ la même charrue, à la même heure, les mêmes épis de blés mûrissant. Dans les nouveaux défrichements, la première culture est le maïs; il exige une moindre mi^^e de fonds, il est plus rustique, triomphe mieux d'une terre nouvellement remuée; la moisson surtout s'en fait plus à loisir, à l'heure que le colon choisit, aprèsles premières gelées, sans avoir à recourir, à heure fixe, à l'aide coûteuse de services salariés. Après les premières récolles, la chaumière, habitation provisoire des années d'essai, deviendra le bâtiment de service d'une résidence plus élégante, faite de briques et de chaux, sur le modèle de celle du voisin, qui l'a copiée lui-même sur une plus ancienne.

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répétant, sans rien y changer, lo type, à peu près unique, créé par un architecte modeste, sans imagination, très ami de la simplicité.

Il ne faudrait chercher, au milieu de cette uniformité, ni dans les procédés de culture, ni dans la forme des hahitations, des traits particuliers, indiquant, avec précision, l'origine ou la nationalité des colons. Tous ont, sur ces différents points, ouhlié les traditions de leur pays, adopté de nouveaux usages, modifié insensiblement leur costume, leur alimentation, leurs instruments et leurs modes de culture.

L'agriculteur américain diffère, absolument, de son congénère d'Europe; c'est pour cela peut-être, qu'il réussit mieux. Il n"a pas l'ambition de vivre exclusivement sur son bien d'en tirer les éléments complets de sa subsistance ; il vit de sa terre comme un commerçant de son commence, il trafique de ses produits, du sol, même, s'il y trouve profit; il a plutôt, en sa qualité d'étranger, la crainte que l'ambition de s'y enraciner. Il ne cherche surtout pas à augmenter la somme de son travail; c'est là une routine qu'il laisse aux fanatiques de la tradition, si nombreux dans la campagne de France.

De fait, il est parvenu à simplifier singulièrement son labeur: il ne connaît pas cette division de la terre par parcelles éparses, éloignées les unes des autres, qui est le grand écueil et une des causes de ruine, la principale peut-être, de la culture française ; sa maison est au milieu de son champ, il ensemence une pièce de terre unique, de cinquante ou de cent hectares, sous une seule graine : ici, du blé, là, de l'orge, du lin ou du maïs, travaille en industriel. Il obtient ce résultat, quelque peu éloigné de la portée du paysan français, de cultiver son champ, d'y trouver l'aisance, en menant une vie pleine

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d'heures de loisir cl, de repos ; même pendant l'époque de la moisson, il parvient à se libérer de ses travaux absorbants.

La dillérenceest complète entre la vie({u"il mène et celle du cultivateur français. Celui-ci semble prendre à cœur de multiplier SOS efforts et n'arrive qu'à en diminuer les résultats. Toujours le travail le presse, ses occupations sont assez nombreuses pour qu'il en puisse faire provision pour les jours de pluie ou de neige, pour les longues nuits et les courtes journées d'hiver ; il emmagasine son blé, pour le battre en grange ou en chambre; plus soucieux de respecter les usages d'antan que d'épargner sa peine, il égrène, un à un, ses épis de blé sous le fléau, se méfie de la batteuse, qui emplirait ses sacs vivement, mais prélèverait une dîme sur chacun d'eux.

Ce paysan-là ne saurait nous croire, si nous lui disions, qu'au delà de l'Océan, son semblable ne connaît ni cette peine ni ce labeur continu, qu'il a dix mois de loisirs contre deux de travail, que ses produits n'en sont pas pour cela moindres, qu'il peut consacrer les longues soirées lumineuses de l'été ou les nuits d'hiver à des travaux de l'esprit, ces conseillers du progrès. Ainsi en est-il cependant!

A l'automne, il prépare sa terre, le travail important, qu'il doit faire lui-même, le seul que les machines n'aient pas simplifié; la nature du sol le rend facile, sa fertilité le réduit à deux coups de charrue et un hersage, sans autre préparation ni fumure coûteuse et pénible. Deux mois suffisent à cette besogne et à celle des semailles. L^hiver, fort doux dans ces régions, sans neige et sans gelée, est tout entier, pour lui, une saison de contemplation; l'uniformité de sa culture laisse au colon tout le temps de s'occuper de son jardin d'agrément, des soins minutieux de son verger, du bétail de la ferme. Au printemps, la nature travaille pour lui ; l'agriculteur attend les résultats de cette incubation, que les pluies ou la sécheresse rendront stérile ou féconde, sans qu'il y puisse rien changer; il n'a pas même à faire provision de fourrages pour

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l'hiver; son bétail, élevé à l'air libre, trouvera toujours à s'alimenter, même pendant la mauvaise saison.

Arrive enfin l'été, du moins il est proche, car, au mois de novembre, qui correspond au mois de mai de l'hémisphère nord, les blés sont jaunes et les faucheuses peuvent mettre en ligne laurs couteaux aiguisés. On croirait que le bruissement des épis mûrs va arracher le colon à sa vie douce. II en était ainsi autrefois, au temps oii l'on ne connaissait que la faux et la faucille pour couper les longues files d'épis secs, sous le chaud soleil; alors, même, faute de bras, il fallait quelquefois laisser debout ou abandonner au bétail les récoltes; aujourd'hui, il n'en est pins ainsi; le colon, qui ne peut, seul, faire les frais d'achat de faucheuses modernes, traite simplement avec un des nombreux entrepreneurs de moissons, qui sillonnent la campagne, qui, à forfait, à prix fixé d'avance, de tant de sacs pour cent, fauche, bat sur place, met en sacs, souvent achète et emporte, en une semaine, la récolte qui, hier debout, agitait ses épis dorés sous le souftle du vent, et aujourd'hui se résume en un chèque payable à vue et endossable. Il a fallu quelques jours au plus, h raison de huit hectares par faucheuse et par jour, pour opérer cette transformation commerciale de toutes les espérances du colon, résumées dans un vaste champ de blé ; il sait, au juste, ce que vaut le travail de son année, et, jusqu'à l'automne, est libre de soucis ; les autres récoltes qu'il a préparées ne lui donneront pas grand embarras et ne l'empêcheront pas de déguster, à l'ombre, les pêches de son jardin.

Que l'on ne dise pas que le labeur est déplacé, et que, si Tagriculteur est, grâce à cette organisation très ingénieuse, déchargé de travaux pénibles, le poids du travail retombe sur l'entrepreneur de moissons et son équipe, et la dépense sur celui qui l'emploie. Travail et dépense ont été considérablement diminués par l'emploi de machines perfectionnées, en

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même temps que le rcndoment augmente dans des proportions énormes. Autrefois, il fallait que, tout le jour, le moissonneur restât penché sur sa faux, sous le gros soleil, dans un mouvement régulier, très pénible pendant les longues journées d'été. Si le blé était trop mùr, ce qui se produisait souvent, faute de bras pour rentrer à temps la récolte, il fallait recourir à la faucille, qui laissait moins perdre de grains, mais retardait encore la moisson. Les épis rangés étaient placés sur une peau de cheval sèche, portés, ainsi, sur ce traîneau primitif, jusqu'à Faire en plein champ, où le battage se faisait, sous le galop d'une troupe de juments faméliques et le vannage à la pelle sous le souftle du vent. On calculait à plus de 2.j 0/0 la perte du grain apporté à l'aire.

Les temps sont changés. La faucheuse marche d'un pas régulier et constant; le moissonneur, assis sur son siège élevé, dirige le travail, et n'intervient guère que par l'effort de sa pesanteur : les gerbes tombent d'elles-mêmes, toutes liées, derrière lui ; elles sont amoncelées en meules énormes, en attendant la batteuse. Celle-ci représenterait, avec ses animaux de trait et sa locomobile, une dépense d'environ 33 à 40,000 francs, mais l'agriculteur n^a pas à la faire : il attend son heure, prompte à venir, où se rangera, devant sa meule, cette puissante cigale, qui, de l'aube à la^nuit et du soir à l'aurore, siffle et bruit laborieusement, sans repos, faisant le travail de millions de fourmis; les hommes l'alimentent, sans effort pénible, cachés derrière un flot continu de poussière noire que le vent chasse sans cesse, qui se renouvelle sans relâche ; la paille, dédaignée, résidu sans valeur, que seuls les briquetiers réclameront, pour la mêler à l'argile de leurs briques imparfaites, s'envole, séparée du grain, et s'empile auprès du foyer de la chaudière, qu'elle alimente de sa combustion rapide. Les équipes qui se transportent, ainsi, dans toutes les directions, pour tous ces travaux, sont presque toujours composées d'Italiens, venus de Lombardie, attirés par les salaires

élevés. Ils passent l'Atlantique, malgré le grand éloignement, comme les Belges passent notre frontière, pour venir faire la moisson. Ils s'embarquent à Gênes, en août ou en septembre ; les vapeurs italiens et français, aménagés pour le transport de ces travailleurs, en emportent, chacun, mille ou douze cents, qu'ils débarquent, après vingt-deux ou vingt-huit jours de traversée, sur les rives de l'estuaire de la Plata. Là, ils ont vite pris le vent et la bonne direction; dès le lendemain, ils s'entassent dans les wagons ou dans les steamers qui desservent le littoral du Parana ou de l'Uruguay; d'autres partent à pied, la besace au dos, pour se rendre là où la demande de bras est la plus active.

Pendant les mois de novembre à février, ils louent à haut prix leurs services, dans cette immense région, qui s'étend du 27° au 40° lat. Sud, et oii la moisson ne se fait pas partout à la même heure. Ces quatre mois de travail incessant, de salaires élevés, qui varient entre 12 et 18 francs par jour, avec une nourriture substantielle, toujours aux frais du propriétaire, les nuits à la belle étoile, suffisent souvent à satisfaire leurs ambitions. Beaucoup, la moisson finie, reprennent le steamer : après une nouvelle traversée, débarquent au pays natal, montrant, avec orgueil, le rouleau d'or qu'ils ont gagné, pendant que l'hiver étendait sur l'Europe le sombre manteau de ses longues nuits, de ses journées de pluie et de froid. Ils arrivent à l'heure pour ne pas manquer un seul des travaux que réclament les champs de leurs pays, les terminer tous, rentrer la moisson, et repartir pour recommencer un nouvel été dans l'hémisphère sud.

Chaque année, ils constatent, à leur retour, l'extension de la zone cultivée. Avec quelle rapidité surprenante se fait cette conquête du désert, dans un pays cependant oii l'immigration n'apporte annuellement qu'un faible contingent, ne dépassant pas encore H 0,000 individus, dans les années les plus favorisées! La Province de Santa-Fé, que l'on appelle

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avec raison la région du blc, à côté des 410,000 hectares, mis en culture, en 18S7, en possède plus de 600,000 déjà divisés, préparés pour recevoir des colons, et 7 millions encore abandonnés au pasteur, qui se prêtent, sans exception, à la grande culture et attendent leur heure. Elle ne contient encore que 3.j0,000 habitants, dont 110,000 dans les colonies où le nombre des familles propriétaires est de 17,4oo ; 17,000 de ces familles sont étrangères et conservent leur nationalité.

Très américains dans leurs procédés de culture, les colons ne le sont pas moins dans leur manière de vivre ; sans avoir adopté les habitudes locales, ils ont adapté les leurs à ce nouveau milieu social. Leur costume, leur alimentation, leur langage, tout en eux se modifie, peu à peu, sous cette influence du milieu, sans qu'ils perdent, pour cela, leur caractère propre et le cachet de leur origine, qu'ils sont, en général, jaloux de conserver. Leur costume de travail est, presque partout, le même: le béret, cette coiffure, que les Basques ont si bien répandue partout qu'elle est un objet de première nécessité dans lapprovisionnement d'une ville ou d'un village pampéen, preuve manifeste de l'influence de l'émigrant sur le développement de l'industrie de son pays d'origine; l'espadrille des montagnards pyrénéens, importée par la même voie; le bourgeron de laine, alternant avec le poncho, qui ne permet pas le travail à pied, enfin les braies de nos ancêtres, déguisées sous le nom indien de chiripa. Aux jours de fête, les costumes nationaux reparaissent volontiers : Andalouses, Catalanes, Napolitaines, Basquaises, Suissesses ou Bretonnes mêmes, se coudoient, élégamment vêtues, à la mode de leurs provinces.

Là, comme partout sur le sol américain, ces diversités

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d'origine disparaissent à la première génération. En même temps que la loi impose la nationalité locale à ceux qui sont nés sur son sol, que le sang étranger entre, ainsi, avec des droits égaux, de quelque source qu'il provienne, dans les veines de la nation, les coutumes importées deviennent nationales.

Ce phénomène n'est pas spécial à tel ou tel groupe. Il se produit dans toutes les régions où il existe des colonies, dans les deux groupes de la Province de Santa-Fé, celui qui s'appuie sur la rive du Parana et celle du Salado, celui qui s'est créé le long de la voie ferrée du Grand central Argentin, où rien d'anglais n'apparaît. Dans la Province d'Entrerios, où cependant le général Urquiza, usant de ses pouvoirs de président, avait promulgué une loi nationale, dispensant les fils de ses colons du service militaire et leur conservant, par exception, la nationalité de leurs pères, la loi n'a pas été exécutée; ces colons attachés au sol n'ont fait entendre que de faibles protestations, en même temps qu'ils évitaient avec soin le service militaire dans la patrie de leurs pères, que celle-ci, du reste, omet de leur réclamer.

Hors de ces deux Provinces, on ne compte que deux créations du même ordre : l'une, remontant à 1860, composée exclusivement d'Anglais du pays de Galles, établis par le Gouvernement sur la rive de Chubut, fleuve du désert patagonien, dont le sort a prouvé, pendant vingt ans, qu'elle était prématurée, qui se débat sous les étreintes de disettes inlcrmittentes, tempérées par les secours officiels.

L'autre, créée par l'État de Buenos-Aires, est plus intéressante : c'est une colonie d'Allemands, de la secte des memnonites. Ils avaient émigré en Russie, à la fin du dernier siècle; Catherine leur avait garanti, pour un siècle, leur autonomie et la dispense de tout service militaire, que leur religion interdit. Le siècle écoulé, le traité n'a pas été renouvelé; trois mille adeptes ont obtenu du gouvernement de la Pro-

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vincc de Bucnos-Aires des Icries et des franchises; ils n'rcliappcront pas plus que les autres à la mcmiicapion de l'almosphère américaine. En attendant, ils donnent, dans la plaine, l'exemple du travail intelligent, prospèrent si bien qu'après avoir, en Irois ans, mis en culture toutes leurs terres et élevé trois villages, ils réclament déjà de nouveaux terrains pour y essaimer : ils les trouveront entre les mains des particuliers; tous ont de la terre à vendre à des travailleurs, qui, ayant dix ans pour se libérer avec le gouvernement, l'ont fait déjà en trois années.

Nous ne citons ces exemples que pour montrer avec quelle facilité des groupes venus de loin peuvent transplanter, dans ces plaines parapéennes, jusqu'au clocher de leur village et se serrer autour. Ils peuvent aussi emporter avec eux la greffe ou la semence préférée, il n'est pas un arbre ni une plante, acclimatée en Europe, qui ne trouve là le climat qu'elle demande.

Les anciens propriétaires du sol attendent, de leur côté, ces inconnus pour le leur céder. Leur impatience se manifeste sur le plan cadastral par une infinité de petits carrés, réunis sous un nom de baptême de fantaisie. Ce qui était, hier, le domaine inutile et inhabité de Pierre ou de Paul, devient, par cette opéralion, la colonie Etelvina ou Casimira, sans habitants, mais fière déjà de l'honneur d'élever au surnumérariat d'expression géographique le nom d'une femme aimée ou d'une respectable matrone.

Quelquefois, l'ambitieux propriétaire va jusqu'à faire les frais d'un arpentage consciencieux. Il fait placer sur le champ vague, appelé à de lointaines destinées coloniales, de nombreux piquets indicateurs^ limites imperceptibles de domaines rêvés. Il trace ainsi des avenues, où il croit voir, déjà, courir des charrettes; aux formes les plus variées, se transporter de concessions futures en fermes désirées, les batteuses de l'ave-

:!t;0 LIVRE VIII. — L'INDUSTRIE ACRICOLE

nir. Cela suffît souvent pour donner à sa terre une valeur qu'elle n'avait pas; ses bonnes intentions créent une plusvalue que la spéculation est prête à exploiter; mais, première viclime de sa propre supercherie, il repousse les offres avec dédain et passe sa vie à attendre l'henre propice que ses héritiers verront.

Ailleurs, dans la Province de Bnenos-Aires, par exemple, la plus importante, à tous les points de vue, même au point de vue agricole, la culture s'est développée par nécessité, sans plan conçu, par l'effort individuel, autour des villages, à mesure qu'ils se formaient, généralement sur les terrains que l'Etat vendait pour les destiner à cet objet. Le littoral de la Plata, au nord de la ville, a été le premier occupé ; c'est encore la région préférée. Son exposition à l'est, la brise qui y arrive, rafraîchie sur les eaux de la Plata, large en cet endroit de huit lieues, lui ont fait une réputation méritée ; la terre y a un prix élevé, et le blé y prospère mieux qu'ailleurs.

Au delà de cette langue de terre, le pasteur n'a pas cédé volontiers les terres que l'élevage occupe, avec profit, depuis trois siècles; il a fallu les lui disputer autour des stations de chemins de fer; aussi n'est-ce qu'à quarante lieues dans l'intérieur, à l'extrémité du chemin de fer de l'Ouest, que commencent les districts agricoles, autour de la ville de Chivilcoy, qui n'a encore de Chicago que la première syllabe, et espère, dans un temps éloigné, rimer autrement que par le radical avec sa grande sœur du Nord, au nom aussi indien que le sien.

Ce qui a déterminé l'abandon de cette région à l'agriculteur, c'est précisément la pauvreté de la végétation spontanée qui s'y rencontre: le pâturage naturel y est assez sauvage

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pour que le bétail y vive diflicilemcnl, le moulou y donne encore une laine rude; l'expérience une fois faite, les propriétaires ont renoncé à étendre de ce côté la région pastorale, y ont attiré l'agriculteur par l'appât dos entro|)rises à compte à demi. Le travail do l'homme a amélioré rapidement ces terres, que le bétail eût mis un siècle à préparer en prairies à son usage.

Le succès a été assez satisfaisant pour l'agriculteur, pour qu'aujourd'hui l'on compte, dans la Province de Buenos- Aires, un million d'hectares occupés par des cultures de toute espèce : le tiers est emblavé, un quart semé en maïs. L'exportation de blé de cette Province a été, pour la saison de 1883-1886, de plus d'un million d'hectolitres; l'exportation des farines, pour le Brésil, s'y développe également chaque année.

Des 30 millions d'hectares fertiles, dont elle dispose, chiffre considérable, si on le compare aux 30 millions d'hectares de terres du même ordre que possède la France, cette Province en emploie 17 millions à l'élevage; 12 millions sont inoccupés, bien que les voies ferrées soient à la veille d'y pénétrer. Aucun des éléments du progrès agricole n'y manque aujourd'hui : sa population, qui était, en 1869, de 309,261 habitants campagnards, s'élève, en 1887, à huit cent mille, supérieure à l'accroissement des Etats-Unis.

Les raisons historiques que nous avons rappelées au début de cette étude ont pu entraver le progrès dans cette vaste région, il est aujourd'hui en possession définitive d'un sol fécondé, puissamment aidé par les capitaux créés et les lignes de fer, qui avancent, depuis quatre ans, dun kilomètre par jour.

Ce résultat, — c'est là un des faits à retenir, — cette prise de possession par l'agriculteur de la pampa argentine est l'œuvre de paysans de France, de Suisse et d'Italie, venus, le plus souvent, sans capitaux, ayant créé eux-mêmes

les éléments de leur bien-être, l'ayant répandu, autour d'eux, ayant acquis, par leur travail, cette sécurité, que donnent des titres de propriété indiscutables. Au moment où la concurrence, qu'ils préparent au producteur européen semble inquiétante, il y avait quelque intérêt à les observer au milieu de leurs créations et à démontrer que leur exemple est peut-être bon à suivre.

Le champ est vaste, toutes les parties s'en offrent au plus diligent ; les progrès réalisés ne sont rien auprès de ce qui reste à faire : le terrain en culture est peu de chose auprès des vastes plaines incultes qui l'environnent.

Il y a quelque sept ans, à peine, l'accès des parties extrêmes de la plaine était interdit à la civilisation, arrêtée par l'inconnu du désert plus encore que parles résistances séculaires des tribus indiennes. La campagne de 1877 à 1880, vigoureusement menée, a montré l'inanité des terreurs, que les invasions entretenaient, depuis des siècles, que la stratégie protectrice des chefs de frontière de la vieille école perpétuait. L'Indien, aujourd'hui vaincu, dispersé, anéanti, n'existe plus qu'à l'état de souvenir; il sera, dans quelques années, une curiosité anthropologique; le domaine qu'il a, par force, abandonné est, dans toutes ses parties, étudié, divisé déjà par des arpenteurs; une ligne de chemin de ferle borde, d'autres sont concédées déjà ; la population seule y manque encore, mais l'exode du pasteur vers ces terres nouvelles est déjà commencé. Cette région profilera des progrès acquis dans les autres de la République et de l'impulsion, que lui donneront les capitaux, constitués par les propriétaires du littoral.

A quel prix les étrangers, dont l'arrivée est constante,

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peuvent-ils se procurer la terre que tous convoitent? Comment peuvent-ils la posséder, l'acquérir et la transmettre? Ce sont les questions que se pose naturellement quiconque se préoccupe de la concurrence de production des pays neufs ; cette étude serait incomplète si nous les laissions sans réponse.

Disons tout de suite, pour écarter des comparaisons avec les usages de la République des Elats-Unis, qu'ici, bien que les terres publiques, appartenant à l'Etat, soient vastes et fertiles, aucune loi ne régit encore leur aliénation, aucun système scientifique n'a été essayé dans leur répartition. Il n'y a pas de bureau ouvert, oii l'immigrant puisse échanger sa nationalité d'origine et la liberté de se déplacer contre quelques acres de terre qu'il payera à tempérament un dollar l'acre, comme cela se passe aux Etats-Unis, La loi argentine qui a imité sa sœur du Nord en bien des points, n'a jamais tenté de mettre en pratique ce système, essayé déjà, dont les résultats ont été féconds depuis un demi-siècle, malgré le poids énorme des charg-es, que cette loi du homestead imi^tosait, en ajoutant au payement du prix normal delà terre une diminution d'état, peu coûteuse, il paraît, pour le paysan européen, affolé de la passion de posséder, sous le soleil, une pièce de terre qui soit bien à lui.

Personne ne peut dire ce qu'aurait produit, dans la République Argentine, ce système s'il eût été essayé; il ne pouvait pas l'être. Avant l'année 1880, en effet, le Gouvernement fédéral n'avait pas eu à se préoccuper de l'emploi des terres publiques, il manquait de hardiesse pour vendre la peau de l'ours avant de l'avoir prise, et cette vaste peau de l'ours servait alors de lit paisible aux tribus indiennes.

Seules, les Provinces confédérées possédaient des domaines ; bien que la Constitution nationale leur eût réservé le droit de fomenter l'immig'ration sur leurs terres, elles n'en

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avaient souci. Ces terres avaient une autre destination. Dans un pays où les capitaux mobiliers ne sont pas constitués, où les budgets sont minces, c'est toujours par des donations, plus ou moins déguisées, des terres publiques, que les gouvernements provinciaux ont récompensé les services de leurs partisans ou réparé les injustices du sort, dont eux ou leurs amis étaient victimes.

Les Etats ont ainsi vu gaspiller leur patrimoine ; il n'est pas pour cela détruit : il est seulement détenu par des particuliers, qui le rendent productif et sont prêts à le céder à bon prix au plus offrant. La loi n'influe plus, dès lors, sur la transmission de ces biens privés que par l'application normale des règles du droit civil sur les contrats de vente et les successions. Elles ne mettent aucun obstacle à la rapide division du sol, ne l'entravent encore ni par des formalités compliquées, ni par l'imposition de droits élevés.

Les formalités, nécessaires pour la vente d'une propriété, quelque importante qu'elle soit, peuvent être remplies en trois jours, y compris la purge des hypothèques, le privilège des femmes mariées et des mineurs, les hypothèques tacites n'existant pas; les droits de transmission et d'enregistrement, bien qu'ils se soient élevés considérablement dans ces dernières années, sont encore fort modérés. Nous sommes loin des droits, qui, en France, absorbent les revenus de trois et quatre ans d'une propriété vendue ou transmise par succession : si la tendance qui se manifeste, chez les législateurs argentins, de se rapprocher de l'exemple des pays d'Europe, d'imiter tout ce qui peut augmenter les ressources fiscales, s'accentuait, ils auraient trouvé, ainsi, le vrai moyen de ruiner et de dépeu])ler ce pays, où les conditions sociales sont différentes, où la terre, constituant le seul capital et le

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principal objel d'ôrliange, doit être, pendant de longues années, traitée, par la loi, comme une marcliandise, toujours offerte sur le marché, facile à transmettre.

La loi des successions a veillé à ce que la division des grands domaines, des fiefs, (jue les familles pouvaient être tentées de constituer, ou que des 'étrangers môme pourraient acquérir, au détriment des intérêts politiques du pays, fût rapide. Non seulement la division des biens patrimoniaux s'opère entre les descendants du défunt, mais l'époux survivant reçoit une part d'enfant, en dehors de sa part dans la communauté, qui est la loi absolue des sociétés conjugales. A défaut d'enfant légitime, la succession est dévolue à l'époux et aux enfants naturels, même non reconnus, protégés par la recherche de la paternité, permise, même après le décès du père.

La valeur vénale de la terre ne varie guère que par grandes zones, la proximité d^un cours d'eau, d'un village, d'une voie ferrée, l'espérance prochaine d'en voir construire une, modifient les prix de vente ; il est cependant facile de donner une idée exacte de la valeur de chaque zone.

Prenons, comme point de départ, la rive occidentale de l'estuaire de la Plata, et, comme centre de rayonnement, la ville même de Buenos-Aires. Si nous tirons une ligne droite de ce point vers l'ouest, elle partagera d'abord la Province de Buenos-Aires, puis les Territoires nationaux et le désert de la pampa jusqu'aux Andes, leur limite extrême à l'ouest. Le littoral, au nord de cette ligne, est la partie la plus riche et la plus anciennement peuplée; la région Sud, moins recherchée et depuis moins longtemps, appartient à une formation géologique différente; l'humus y a moins de profondeur, le sous-sol en est moins perméable et retarde l'absorption des eaux pluviales. Le prix est donc, à distance égale, supérieur d'environ un tiers dans la région du Nord ;

il faudra tenir compte de cette différence dans les prix que nous allons indiquer.

Dans le premier rayon de cinq lieues, en partant de la ville de Buenos-Aircs, la terre, nue, occupée généralement par les Basques, qui fournissent le lait à la ville, et par la petite culture, se vend facilement de 800 à 1.000 francs l'hectare : tous les aménagements, bâtisses, clôtures se comptent à part.

En s'éloig-nant de cinq lieues encore, on obtient les mêmes terres à 500 francs Thectare; elles sont divisées et employées de la même façon ; c'est la région des fermes, chacras^ de pan llevar destinées à fournirle pain, d'après l'ancienne destinée indiquée dans les lois espagnoles, les plus grandes ont de six cents à mille hectares.

Dans le rayon suivant, de dix à vingt lieues, les grandes propriétés abondent, c'est la région où l'élevage du mouton domine. La terre vaut de 8 à 400 francs l'hectare, se loue généralement par lots de deux cents hectares, surface nécessaire à l'entretien d'un troupeau de quinze cents têtes. Le prix de location annuelle varie de 10 à 13 francs l'hectare, pour le terrain nu; il est un peu plus élevé si le locataire est un agriculteur; le propriétaire suppose que le mouton améliore sa terre, que la culture l'épuisé.

Au delà de vingt lieues, sauf à proximité des lignes de chemins de fer de l'Ouest et du Sud, la culture disparaît, le terrain tout entier y est consacré à l'élevage du mouton, auquel, peu à peu, le gros bétail cède la place. Les prix de ces terrains sont beaucoup au-dessous des précédents, ils ne se vendent ou ne se louent que par lieues de deux mille sept cents hectares ou fractions de lieues carrées. Les uns ne peuvent admettre que du gros bétail, d'autres, une proportion plus ou moins considérable de moutons, tous se prêtent également à l'agriculture; mais leur éloignement renchérit la main-d'œuvre, le transport des machines et des produits : ils

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no sont desservis ni arrosés par aucun cours d'eau, ne pcuvenl compter que sur les voies ferrées el rabaissement de leurs tarifs pour voir la population nouvelle des agriculteurs les rechercher. Pour les bergeries, on loue 20.000 francs par lieue, et, pour le gros bétail, G. 000, soit de 10 francs à 2 fr. oO l'hectare; le prix de vente varie entre 100.000 et 230.000 fr. par lieue, soit entre 40 et 100 francs l'hectare, suivant que le terrain se prête à l'un ou à l'autre élevage. Le pasteur ou le métayer doit, dans ces terrains, construire, lui-môme, son abri, faire les installations nécessaires; aussi, la première condition requise d'un colon est de savoir mettre debout les étais et rejoindre les légères charpentes de son logis, tresser le chaume du toit et pétrir la boue des murs de pisé.

Si nous sortons des limites de la Province de Buenosx-Vires, privilégiée entre toutes, en raison du développement déjà ancien de ses voies de communication et de ses établissements de crédit, et de toutes les autres institutions sociales qui dénotent un état de civilisation européenne, les prix que nous rencontrons sont tout difïerents, et s'abaissent rapidement. Cependant la Province de Santa-Fé, qui la continue au nord et suit la rive du Parana d'aval en amont, et la Province d'Entrerios, dont les terres fertiles, d'alluvions modernes, sont enveloppées par le cours du Parana et de l'Uruguay, ont participé, dans ces dernières années, plus que les autres au grand mouvement de hausse de tous les terrains en général. Laissons de côté les régions, relativement peu considérables, occupées par les colonies agricoles, que nous avons décrites: la concession inoccupée de vingt-cinq hectares de terres vierges y vaut, en général, 1.000 francs, soit 40 francs l'hectare, les frais de mise en culture en doublent le prix; les terres cultivées, plantées, bâties, atteignent des prix tout dilTérents, qu'il est difficile de fixer; on estime cependant à 20.000 francs chaque ferme de quatre concessions^ soit cent

hectares en exploitation. Dans les domaines assez rapprochés des colonies pour que l'on puisse entrevoir qu'elles s'y étendront, dans un avenir plus ou moins rapproché, la lieue, qui valait, il y a quatre ou cinq ans, 30,000 francs, en vaut aujourd'hui de loO à 200,000. Les futurs colons devront payer plus de 100 francs l'hectare les concessions que les particuliers se proposent de leur vendre.

Si l'on sort de ces zones, et que l'on pénètre dans les autres Provinces de la République, sur la limite de la pampa et le long des contreforts des Andes, sauf autour des villes ou dans les vallées artificiellement irriguées, et dans les régions propres à la culture de la canne à sucre, la terre se vendait, il y a quatre ans, depuis do. 000 francs jusqu'au prix infime de 500 francs la lieue. Il n'en est plus de même aujourd'hui, l'on peut dire qu'il n'y a plus, dans la République, de terres au-dessous du prix de 5.000 piastres, soit 20.000 francs la lieue.

Au delà de ces régions, au sud et au nord, aux confins de la République, s'étendent de vastes territoires sur lesquels aucun des États confédérés ne peut réclamer de droits, dont la vente appartient à l'autorité fédérale. C'est là que l'on pourra expérimenter les meilleurs systèmes de colonisation et d'appropriation des terres publiques. Le champ de ces expériences futures, ouvert aux générations du siècle prochain est vaste; il comprend, au sud, les vingt-cinq mille lieues de pampas, les vingt mille lieues du territoire patagonien avec un développement de deux mille kilomètres de côtes sur l'Océan Atlantique, régions aujom'd'hui absolument désertes, mais accessibles au travail civilisateur, et s'étendant du 33" degré au 53" degré de latitude sud, entrecoupées de ileuves, qui courent parallèlement, en droite ligne, des Andes à la mer.

Enlin,il embrasse au nord delà République, le territoire inter-

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tropical du Grand-Cliaco, d'une étendue de dix mille lieues carrées, défendu encore par les Tobas, dont le dernier crime a été la mort du savant explorateur français, le docteur Crevaux, et le territoire célèbre des Missions, où la trace des villages abandonnés, depuis le départ des jésuites, disparaît chaque jour davantage, sous la frondaison luxuriante des jardins redevenus forets impénétrables.

Aucun système scientifique d'appropriation de ces terrams n'a été, encore, mis en pratique par l'Etat, possesseur de ces" domaines : une seule fois, pour subvenir aux frais de l'expédition contre les Indiens, entreprise en 1877, terminée par leur destruction complète, en 1881, il en a aliéné, d'un coup, cinq mille cinq cents lieues carrées au prix uniforme de 2.000 fr. la lieue, soit 0 fr. 80 l'hectare.

Cette région, qui équivaut à cinquante départements de France, eût pu être mieux employée et distribuée. Faite dans ces conditions, l'aliénation de ces terres a plutôt fermé qu'ouvert, à la population laborieuse, les terres qu'elle demande : aucune création n'y a encore été tentée; le paysan redoute le voisinage des grands feudataires qui se sont découpé des fiefs de cent lieues carrées dans ces déserts; faute d'autre emploi, ces terres ont fourni un aliment puissant à la spéculation.

Elle seule s'en est emparée et s'en occupe; des acheteurs, qui ne les ont pas visitées, les acquièrent pour les transmettre à d'autres qui ne les connaissent pas; les cartes cadastrales, dressées au jugé, par des arpenteurs, mal rétribués pour cette énorme besogne, passent de main en main ; l'heureux acquéreur peut y contempler un carré tracé sur papier blanc, oii son imagination voit se développer de fertiles vallons et des collines élevées,

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OÙ, près d'un ruisseau qu'il entend murmurer, il se bàlit en rêve un château à la mode d'Espagne : le lendemain, son caprice ayant changé, il revend son carre, avec profit, pour en racheter d'autres, qu'il contemple de nouveau avec la même satisfaction. A courir ainsi de main en main, la terre augmente de prix, sans changer de valeur, les ambitieux sans argent et les moutons de Panurge grossissent, en route, le bataillon des spéculateurs, le crédit est facile, quiconque peut en espérer un peu en réclame sa grosse part, engageant sans trembler sa signature pour posséder le titre de propriété d'un de ces petits carrés, si charmants à contempler sur le carte, qu'il perdra bientôt l'espoir de fouler du pied, — c'est si loin ! — el peut-être même d'arriver à payer, c'est si pénible !

Cependant quelques habitants laborieux viennent peu à peu tenter des expériences dans ces vastes territoires, on dit qu'ils sont déjà au nombre de 30,000, répandus sur une surface à peu prés grande comme la France.

A côté de ces acheteurs, soutenus par l'espoir d'une plusvalue persistante, qui ne sont ni pasteurs ni cultivateurs, et de ces quelques habitants, viennent prendre rang des sociétés formées en Angleterre et en Belgique. Ce n'est pas là un fait nouveau. Les landlords anglais ont tenté, déjà, au Canada, en Australie et aux Etats-Unis, ces placements sages. Eclairés par ce précepte, proclamé par Stuart-Mill, confirmé par l'expérience de ce siècle qu'il n'y a pas de meilleur placement de capitaux que l'acquisition de terres dans les pays nouveaux, effrayés par la diminution des revenus des domaines en Europe, ils font, à travers l'Océan, une de ces opérations d'arbitrage que les financiers réalisent, journellement, sur les valeurs mobilières.

Pourquoi la France n'en est-elle pas encore à se préoccuper de l'avancement vertigineux des fortunes exotiques, réalisé depuis vingt ans, qui modifient si profondément les conditions

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