CHAPITRE II
LA YERBA MATl':
L'empire des Jésuites : loi9, 1630, 1767. — Première création. — Chute du Guayra. — Les mameluks. — Émigration. — La chute de l'Iguazu. — Le voyage. — Arrivée à Candelaria. — Aspect de la région. — Création de trente villages. — Époque de prospérité. — Carte publiée en 1760. — Expulsion i^n 1767. — Description de Diego de Alvear et d'Azara. — Ruine du pays par les giierres de 1801 â 1817. — Etat actuel. — Villages en ruines.
— Pauvreté des habitants. — Richesses latentes. — Le paganisme chrétien dans les églises en ruines. — Avenir du pays. — Voies de pénétration argentines et brésiliennes. — La yerba-mate. — Pays de production. —
— Régions qui la produisent. — Etat sauvage. — Anciennes cultures ; yevbales champêtres et sylvestres. — Vie et caractère du rjerbatero. — Exploitation et destruction. — Recherche, récolte et préparation. — Aspect de la yerha. — Pays de consommation. — Mode de consommation. — Usages familiers importés d'Espagne. — Utilité sociale, hygiénique, thérapeutique de la yerba.
Vers Tan 184o, M"' Bovary et ses congénères étonnaient encore les chefs-lieux de cantons de tous les départements français, en offrant, à leurs invités, du thé qu'elles avaient acheté chez le pharmacien. Brillât-Savarin raconte que le sucre, encore très rare sous Louis XIY, se vendait, lui aussi, chez les apothicaires, et que l'on prit en France la première tasse de café vers 1660. Enfin, l'Amérique, dont la découverte, si elle est un des faits les plus importants est aussi un des plus nouveaux de l'histoire, nous a donné, depuis seulement trois siècles, pour ne citer que les plus importants parmi les produits alimentaires, la pomme de terre, le maïs, le cacao et le dindon.
De tous ces éléments modernes de notre vie matérielle, que l'Europe ignorait, il y a relativement fort peu de temps, quel est celui que l'on pourrait aujourd'hui supprimer, sans causer, dans nos habitudes, une perturbation inacceptable? Ce
sont là des précédents qui peuvent donner quelque espoir à un produit, que l'Europe dédaig-ne, dont le nom est quelquefois prononcé, dont la science sest occupée, qui, cependant, ne se vend pas encore, en Europe, môme chez les pharmaciens. C'est la yerba-mate ou thé du Paraguay; depuis des siècles, les indig^ënes, antérieurs à la découverte de l'Amérique, et, depuis cette conquête, les néo-Américains en ont fait^ en même temps que l'élément le plus important de leur alimentation, un lien social.
Au Paraguay, au Chili, au Pérou, en Bolivie, au Brésil, dans la République Argentine, dans celle de l'Uruguay, c'està-dire chez des peuples, qui comptent, ensemble, ving-t-cinq millions d'habitants, et occupent une partie de notre globe quatre fois plus étendue que celle de l'Europe, dans toutes les classes de la population, la ijerha-mate occupe une place plus importante que le thé de Chine en Angleterre, la bière en Allemagne, le vin en France. Elle est la compagne de toutes les réunions, de toutes les paresses, l'aide nécessaire de tous les labeurs ; c'est elle qui soutient la conversation, l'anime, l'ég'aye, elle qui remplit la solitude d'une joie douce, faite d'illusions, de rêves, de bien-être physique et de vigueur cérébrale. '
Le nom de ijerha-mate ne saurait être évoqué sans se présenter, à l'esprit, accompagné de celui du vaste et riche empire colonial que les Jésuites ont fondé, dans le centre de l'Amérique du Sud, peu de temps après sa découverte, au commencement du xvf siècle, et qui fut détruit, par un simple décret royal, en 1767, pour ne laisser sur le sol le plus fertile du monde, sous le ciel le plus pur et le plus tempéré, que ruines, misère et barbarie, vestiges de grands villages aux