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maisons de pierre encore debout, dans leur aligncmenl primitif, d'églises, de chapelles et de cathédrales, dont les nefs, aux murailles élevées, respectées par le temps, ont perdu leurs toitures, laissant ainsi s'élever, plus haut que ne pouvaient le faire les constructions humaines, la majestueuse frondaison des arbres aujourd'hui centenaires, que l'oiseau qui passe ou le vent a semés; foret impénétrable, là où des groupes de trois à quatre mille chrétiens, arrachés à la barbarie, s'agenouillaient encore à la fin du siècle dernier !
C'est sur la rive et entre les deux plus grands fleuves de l'Amérique du Sud, le Parana et l'Uruguay, que cet empire disparu est né, en 1549, s'est fondé définitivement et constitué, en 1630, pour disparaître, en 1767. Confisqué par la Cour d'Espagne, il s'est, alors, enseveli, de lui-même sous l'épaisse végétation tropicale, à la suite des guerres qui occupent la première moitié du xix^ siècle, jusqu'à 1840, entre Portugais et Espagnols, puis, entre Brésiliens et Argentins, qui après s'être disputé ce territoire, l'avoir ruiné et dépeuplé, ne renoncent à se le disputer que pour le laisser en jachère.
Cette querelle date de loin, elle est aussi vieille que la conquête du continent américain. En 1494, Alexandre VI essaye, par une bulle célèbre, de l'étouffer dans l'œuf, avant même que les Espagnols et les Portugais aient acquis des droits sur ces déserts, il marque, du haut de son infaillibilité papale, la limite où l'un et l'autre devront s'arrêter. Cet iitipossidetis, fixé d'avance, ne fait qu'exciter leurs convoitises; c'est vers le cœur du continent, comme si l'Amérique, semblable à un fruit, devait cacher, au centre, ses germes de fécondation, que s'avancent, ensemble, les deux peuples, qui, déjà, se disputaient des lambeaux de la péninsule Ibérique, et ne trouvent pas, sur les côtes immenses qu'ils ont conquises, sans les occuper, de quoi satisfaire leurs ambitions.
Les jésuites, ordre essentiellement cosmopolite, ne dépen-
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dant d'aucune loi spéciale, n'étant d'aucune nation, ne feignaient, que pour mieux fonder son autorité, de respecter celle du souverain, sur les terres duquel, suivant la bulle d'Alexandre VI, ils établissaient telle ou telle de leurs missions. Dès 1349, ils avaient abordé en Amérique, s'arrêtant sur la côte du Brésil, au lieu oii est aujourd'hui la ville de Bahia de Todos os Santos. Ils avaient trouvé là quelques rameaux de la famille guaranie, avaient pu apprendre d'eux les premiers principes de leur langue, en étudier la grammaire, qui devait, plus tard, leur être d'une si grande utilité dans la constitution de leur autorité. Dès lors, leurs missionnaires [pénétrèrent dans le cœur du continent, fondèrent, un peu partout, des missions assez nombreuses, pour qu'en 1S54, l'ordre les érigeât en province. Un peu plus tard, des membres de leur compagnie pénétraient le continent par l'ouest, descendant du Pérou en loti?, aboutissaient, par ce côté, au Paraguay, en 1588, donnant ainsi la main à ceux qui, par le Brésil, s'étaient avancés jusqu'au Parana, au lieu où ce fleuve se précipite, par la chute du Guayra, dans le bassin inférieur. La capitale de la province jésuitique s'établissait,vers cette époque, dans la ville naissante de Cordoba, au centre des pays de la Plata, sur la route de Buenos-Aires au Pérou; le point central de leurs établissements était, à l'aurore du xvu* siècle, la rive même du Haut Parana.
Il faut bien dire qu'ils avaient fait fausse route, à moins que, par abnégation chrétienne, ils n'eussent précisément choisi le lieu où ils allaient avoir avec moins de succès temporel à exercer un programme purement spirituel de colonisation.
Cette région était,enefîet, occupée. Un groupe de Portugais, déserteurs des expéditions régulières, forçats en rupture de ban, s'était établi près de celte grande chute du Parana. Ayant marché à travers les bois et les chaînes de montagnes pendant des mois, éloignés de l'Océan de plus de six cents
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lieues, ils s'étaient trouvés là en sûreté, s'y étaient cantonnés, garantis à l'est, à l'ouest et au nord par l'immensité môme du continent, au sud, par cette chute, qui rendait impraticable la voie du lleuve. Ils amenaient avec eux des noirs, échappés de l'esclavage, mais maintenus par eux en servitude, avaient, en même temps, soumis au même régime les tribus indigènes de Guayanas, contracté des unions avec les descendantes de lune et l'autre race et donné, ainsi, naissance à un groupe humain nouveau, indépendant de toute civilisation, au visage d'une coloration foncée, inconnue ailleurs, aux mœurs rudes et aventureuses, aux dispositions guerrières. Les Espagnols, attaques par eux, leur donnèrent le nom de mamelucks, qui est resté l'appellation générique des Portugais, dans toutes les guerres, dont les contrées du Haut Parana et du Haut Uruguay ont été le théâtre, depuis cette première attaque, en 1590, jusqu'à la paix armée, qui dure depuis 1840.
Lors de cette première attaque, quelques jésuites étaient déjà répandus dans la région, ils y essayaient la fondation d'établissements. L'attaque des mamelucks fut l'origine même de leur fortune. Pour y résister, le gouvernement espagnol les autorisa, en effet, à s'armer, à former des milices, qu'ils recrutèrent parmi leurs disciples guaranis. En même temps la terreur de ces voisins dangereux, les décidant à chercher, ailleurs, un centre d'occupation, ils rencontraient celui qui forme, aujourd'hui, la partie sud du territoire argentin des Missions, embrasse la langue de terre étroite, entre le Parana et l'Uruguay, et se développe à l'ouest du premier, dans le Paraguay, à l'est du second, dans le territoire brésilien.
C'est alors qu'ils découvrirent que cette contrée, autrement favorisée de la nature que celle oii ils s'étaient d'abord fixés, différente de la région forestière, offrait de vastes clairières fertiles, où la plaine s'étendait, prête pour la colonisation,
entrecoupée de collines peu élevées et de groupes sylvestres, peu étendus, de facile pénétration.
Sans renoncer au droit idéal qu'ils conservaient, en l'abandonnant, sur la région forestière, ils allaient créer leurs grands établissements, prospères, dès le premier jour, dans cette région inférieure où le travail était facile et la nature clémente.
La région forestière, dont la chute du Parana, connue sous le nom de chute de Guayra est le centre, s'étend jusqu'au sud de l'endroit, où le rio Iguazu entre, lui aussi, par une chute à peu près aussi importante, dans le Parana; elle perd alors, peu à peu, son caractère de forêt impénétrable, aux environs de Corpus et de Santa Anna, et disparait entre Candelaria et Itapua, aujourd'hui Posadas, capitale du Territoire argentin des Missions.
Le rio Iguazu, que les Brésiliens appellent Coritimba, mot guarani qui désigne l'araucaria Brasilensis, sert aujourd'hui de limites à la République Argentine et au Brésil ; son embouchure dans le Parana forme le point d'intersection de ce que la géographie moderne appelle Missions Portugaises, Missions du Paraguay et Missions Argentines ; les Jésuites n'ont jamais employé que la désignation de Missions du Paraguay, ce qui a donné lieu à de nombreuses confusions. Aujourd'hui, qu'elles sont divisées entre les trois pays dont les frontières se rencontrent là, il est plus facile de les distinguer en les classant en région forestière et région des plaines. De la première catégorie, la République Argentine ne possède qu'une étendue fort restreinte, par contre, elle a conservé l'autre, la région la plus utile, celle où la colonisation a fait ses preuves pendant deux siècles.
Laissons donc de côté la région forestière, faisons ce que
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les Jésuites firent dès 1393, abandonnons la chute du Guayra. Ce n'est pas sans regretter, quelque peu, les merveilleux spectacles qu'elle offre et que, depuis le xvi" siècle, aucun Européen, si ce n'est Azarà, en 1810, n"a contemplés et décrits.
De ces pays, notre civilisation n'a encore tiré aucun profit, l'habitant en est toujours aux étroites picadas, percées au travers de la forêt, au temps de la conquête, qui témoig^ne de l'énergie des colons oubliés, de la première heure, mais n'avancent en rien l'heure de l'exploitation des richesses, que la statistique catalogue, que le commerce et l'industrie dédaignent, faute de pouvoir les atteindre.
Ce sont, le tapir, le toucan, le perroquet, la dinde des bois, le cerf qui ont la possession de ces forêts, le jaguar qui défend leurs secrets, le caïman qui veille sur le silence de leurs eaux. La cascade emplit d'un bruit sourd, entremêlé de détonations et de crépitements, des campagnes vides, où le primitif, plus près de Mars et de Vénus que du reste du globe qu'il habite, ne perçoit l'écho d'aucun des bruits que peut faire l'humanité en marche.
D'après Azarà, le Parana, au-dessus de la chute, a une largeur de quatre mille cinq cents mètres, qui se réduit brusquement à soixante mètres; c'est par cette ouverture qu il lance ses eaux, d'une hauteur perpendiculaire de dixhuit mètres. A une dislance de quatre cent soixante-dix lieues de son embouchure, dans l'estuaire de la Plata, à près de six cents lieues de la mer, ce fleuve incomparable roule un volume d'eau, supérieur à celui de tous les ileuves réunis de la contrée ; la colonne d'eau, pulvérisée sur la roche, jaspée de couleurs irisées, se distingue, et le bruit s'entend à plus de six lieues.
Emmenant, avec eux, tous les Indiens, que la crainte groupait sous leurs bannières, les Jésuites explorèrent le fleuve jusqu'à quatre-vingts lieues en aval, jusqu'au point où sont.
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aujourd'hui, les ruines de Candelaria, sur la rive occidentale et argentine du Parana.
Le paysage, à mesure qu'ils descendaient le courant, ne s'était pas modifie. Les rives escarpées, peu distantes l'une de l'autre, étaient, toujours, couvertes d'une végétation active d'arbres séculaires enchevêtrés de lianes, l'aspect des tropiques et leur richesse forestière, sous un climat tempéré. Après avoir navigué pendant trente-trois lieues, ils passèrent, sans la voir, devant la bouche de l'Iguazu, non sans entendre le bruit de la chute, par laquelle il se précipite dans le bassin du Parana, moins importante, mais non moins admirable que celle du Guayra.
Elle est, aujourd'hui, plus que sa sœur du Guayra, à portée des touristes. Son abord n'est pas des plus aisés, l'homme n'ayant rien fait pour le rendre facile; c'est pour cela, sans doute, que le touriste, qui va si bien aux chutes du Niagara, n'est pas venu encore jusqu'ici. A peine dix ou douze personnes ont-elles entrepris, dans ces dernières années, ce voyage plus long que pénible, qui n'offre aucun danger, dont les privations mêmes sont faciles à éviter pour celui qui a quelque prévoyance. Celui-là, quels souvenirs n'emportera-t-il pas?
Du confluent de l'Iguazu, dans le Parana, deux jours de navigation, un peu pénible, en pirogue, vous mènent jusqu'au point que l'on ne peut dépasser et oii il faut atterrir pour chercher la picada.
Il y en a plusieurs, beaucoup d'entre elles, faute d'être fréquentées, se perdent sous l'enchevêtrement des lianes; le voyageur doit tenir, en main, la hache spéciale de ces sortes d'expéditions, sorte de lame longue et large presque sans tranchant, le machete; les pieds enveloppés de peaux de cerf de la région, les jambes couvertes d'un tablier de cuir, armé d'un fusil pour renouveler, au besoin, ses provisions alimen-
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tciires de la chair de quelque tapir, biche, singe ou pécari; prêt k se passer de pain, à se contenter du miel des abeilles, de quelques dattes sauvages, ou à tromper la faim en mâchant quelques feuilles de yerôa, on peut se risquera terre et entrer sous bois.
En une journée d'ascension, on arrivera à dominer l'ensemble de la cascade, s'épandant sur une longueur de mille quatre cent trente-neuf mètres, se précipitant par plusieurs ouvertures dans des abîmes de cinquante mètres de profondeur ; en deux jours encore, on pourra explorer le paysage supérieur, le lac immense, formé aux abords de la cascade, gagner, si l'on veut, la rive brésilienne, pour revoir, sous de nouveaux aspects, les grands spectacles embrassés du haut de la rive argentine, les nuées intenses, aux couleurs du prisme, s'élevant, retombant, jaillissant à nouveau, comme une gerbe d'étincelles, sorties de la roche, sous les coups redoublés d'un marteau de Titan.
Les Jésuites et leurs adeptes, en fuite, n'avaient pas, à vrai dire, de temps à consacrer à ces grands spectacles. Ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils entrevirent un changement brusque, dans le paysage, qui servait de cadre à peu près immuable à leur retraite, depuis qu'ils l'avaient entreprise.
Arrivés le 2 février, au point, qu'en souvenir de la fête du jour, ils baptisèrent Candelaria, ils touchaient, sans en avoir, sans doute, notion, rextrémilé sud de la région forestière; ce n'est pas ce qui les décidait à jeter l'ancre. Le fleuve, à ce point, s'élargit brusquement, la distance entre les deux rives qui s'était maintenue aux environs de cinq cents mètres, devient plus considérable et atteint deux mille, puis trois, puis cinq mille mètres. C'était un nouvel inconnu. Ils s'arrêtèrent.
Ils étaient à la lisière d un des pays les plus beaux du monde. La transparence du ciel, presque toujours d'une grande pureté, y donne aux objets, qu'elle noie, un éclat, la rosée de toutes les nuits leur conserve une fraîcheur, qui répand, sur toute la région, un charme, qui n'est ni celui des régions tropicales, ni celui des régions tempérées.
Ici la forêt n'est plus un obstacle, elle est un aide. Parsemée, éclaircie, elle est réduite peu à peu, à de petits bouquets de bois, laissant s'étaler, entre les quelques plateaux plus élevés qu'ils couvrent, la plaine ondulée, coupée de rivières et de ruisseaux.
C'est le pays classique du Robinson Suisse, où le colon peut demander tout à la nature, prête à tout lui donner. Les plantes indigènes suffiraient à assurer sa subsistance, le pays est peuplé d'animaux de chasse facile. L'homme n'y connaît ni les chaleurs torrides de l'été, ni les froids de l'hiver. C'est à peine, si, en juillet, on trouve, le matin, quelques légères capes de glace, que le premier rayon du soleil dissout, elles n'ont duré quelques heures que pour indiquer que c'est, pour la végétation, la saison du repos, elles ne suffisent pas à l'arrêter. Les arbres sont recouverts de feuilles toute l'année, ceux des pays tempérés les perdent à peine quelques semaines à la fin de l'été. Cependant, l'été n'est pas torride et ne dessèche pas le champ cultivé ; la rosée de la nuit, toujours abondante, rafraîchit l'air et la végétation; la vigne donne deux récoltes; la même terre peut, dans la même saison, donner une récolte de blé en octobre et de maïs en mars. Pendant que la région des forêts n'est pas plus préparée, aujourd'hui, à la colonisation, qu'elle ne l'était au xvi^ siècle, cette région se souvient encore du colon qui l'avait cultivée pendant deux cents ans.
Nous n'avons pas à faire l'histoire de cette longue possessession, à énumérer, une à une, les créations de villages, les