‹ La vie et les moeurs à la Plata (volume 3)Chapitre 44 sur 50 · C.UW. IT. — I. A VKliBA .MATK 39:J · texte numérisé non relu

C.UW. IT. — I. A VKliBA .MATK 39:J

Où sont ces immenses plantations que l'imagination a rêvés? Où commencent les immenses forêts, formées de cet arbre précieux?

Au seuil de chaque habitation, où nous croyions trouver, au moins, quelques échantillons sagement conservés de cet arbuste précieux, nous n'en rencontrions pas trace, pas même ame qui vive qui pût nous répondre et nous renseigner. Les orangers, les pêchers, tous les arbres fruitiers plantés autrefois, et apportés de loin^ ont prospéré, se sont multipliés, seul, le houx indigène, ri/ex pa?'ag7ie)isis, l'arbre yerba, a disparu de tous les points où il y a des habitations. N'est il donc susceptible d'aucune culture? Est-il, comme ces primitifs passionnés do barbarie, qui fuient devant l'homme civilisé, comme ces animaux sauvages, qui s'éloignent des habitations? Non, mais cette plante ne donne pas de fruit que l'on puisse recueillir, ce ne sont pas davantage ses fleurs que l'on utilise, ce sont ses rameaux, ses jeunes pousses, même le bois déjà noué ; l'arome recherché est partout, l'on peut couper la plante au pied, tout en est utilisable.

C'est là le secret de sa destruction; partout où l'homme a paru, l'arbuste s'étiole et disparaît, épuisé par une exploitation indisciplinée. On l'a coupé à contre-saison; on l'a abattu pour avoir toutes ses branches; il n'a pas résisté à ces rudes assauts. Les jésuites en avaient fait faire des plantations dans les villages, dans les jardins; tout a disparu. On a pénétré dans le bois et l'on a procédé de même.

Aujourd'hui, il faut aller loin; la recherche de la yerba. dans les Missions, ressemble quelque peu à relie d'un filon.

A l'état sauvage, H/ex paraguensis ne se trouve pas isolé dans les bois, il est mêlé, en plus ou moins grande quantité, à toutes les autres essences. Il croît dans toutes les régions, situées au nord du 24° latitude ; on ne le trouve ni plus haut ni plus bas, et l'on peut estimer à neuf cents lieues la surface

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de terre où on lo rencontre. De la famille des houx, il devient aussi gros qu'un oranger de taille moyenne, mais, quand il a cté exploité, il prend, pour ne plus la perdre, une apparence de buisson rachitique.

Les branches se dirigent vers le ciel, comme celles du laurier. La feuille est persistante, lisse, de forme elliptique luisante d'un verl pâle, piquée de tâches plus vertes sur les bords et dans la partie supérieure : elle a douze à quinze centimètres de long, la moitié de large, la queue est courte et rougeâtre. Les fleurs sont en grappes de trente à quarante centimètres chacune, elles ont quatre pétales, et le même nombre de pistils, placés dans les intervalles. La semence est lisse, d'un rouge violet, semblable à des grains de piment.

On a raconté que ces graines ne germaient pas, si elles n'avaient, au préalable, été absorbées par des oiseaux et semées par eux. Des gens crédules ont garni des volières do ces étranges semoirs-laboratoires, et recueilli avec soin, les graines, rejetées par les oiseaux, dontils renouvelaient la provision, en les mêlant à leur nourriture. Ce sont là des contes. L'arbre se reproduit de graines et même de rejetons ; culture des plus simples, dont personne ne se préoccupe ; les yerbateros font la récolte, mais ne la préparent pas.

Le temps n'est plus oii les jésuites veillaient sur l'avenir des forêts deyerba, les verbales. Elles sont aujourd'hui abandonnées aux habitudes de gaspillage, si communes dans tout le territoire américain, oh le souci du lendemain n'a jamais été de mode.

L'homme, qui n'a rien fait pour semer ou protéger l'arbre, est comme le nomade qui n'a pas domestiqué le troupeau, il est un chasseur, et traite sa prise ou son gibier comme toute chose sans maître.

C'est donc de la recherche des verbales que s'occupe le yerbatero. Les gouvernements argentin ou paraguayen n'ont jamais pris grand souci des yerbales contenus sur

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leur territoire; ils ont, pour la forme, frappé d'un droit les concessions, qu'ils ont données, sans avoir recueilli, au préalable de renseignements ni contrôlé ceux que leur apportaient les yerbateros en quête de concessions. Le Brésil a été plus prompt à surveiller ces richesses, sans doute parce qu'il était moins favorisé. Il a été avare de concessions, tout en protégeant et stimulant, par tous les moyens, en même temps que la culture de la yerba sur son territoire. Texploitalion des yerbales naturels sur celui de ses voisins.

Aussi, d'une façon à peu près générale, peut-on affirmer que le yerbatero est Brésilien : c'est la langue portugaise que l'on parle, à peu près partout, dans les yerbales, même dans la partie espagnole de ces contrées: la majeure partie du produit prend la route de terre, jusqu'au port brésilien de l'Atlantique, Paranaguà. d'où il revient, par chargements entiers, jusqu'aux centres argentins de consommation. On croit même dans ces contrées, qu'il existe, à Paranaguà, des plantations de yerba, qu'il y a une yerba brésilienne, une paraguayenne, et une des Missions. C'est, en réalité, toujours la même et de même origine.

Seul, peut-être, le mode de préparation diffère, mais la récolte s'en fait de même, dans les mêmes parages.

Au mois de mars, qui est le mois de l'équinoxe d'automne, les yerbateros entrent en campagne. Les uns organisent des flottilles de pirogues, les autres forment des troupes de mules. Ils se divisent, par escouades, de douze à quinze naturels du pays, dirigés par un entrepreneur, qui, lui-même, travaillant rarement avec ses ressources, dépend d'un commerçant du pays, dont il reçoit des avances, des outils, des vivres pour ses hommes; il lui remet, au retour, le pro duit de sa récolte

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L'outillage est fort simple. Par homme, un machete, sorte de long sabre recourbé, de forme japonaise, d'un mètre de long, sans tranchant, à poignée de bois; une hachelte à main, une hache, et, par escouade, un certain nombre de pelles, de cognées et de scies, pour dresser, sous bois, un campement, enfin les outils tranchants nécessaires pour tailler les pointes de flèches de bois dur et les arcs, indispensables aux Indiens qui ne savent pas se servir d'une autre arme pour chasser. Les vivres sont des plus simples; l'on compte surtout sur la forêt pour les renouveler. Le bétail manque dans les Missions ; il est rare que Ton donne aux yerbateros du charqui de viande de bœuf, c'est, ordinairement, la chaiidesséchée du tapir qui le fournit; le maïs, la racine et la farine de manioc, qui font le fond de la nourriture des indigènes, sont aussi des objets de luxe pour le yerbatero.

Celui-ci doit vivre comme le baleinier; au lieu de pèche, il a la chasse; elle abonde, depuis le tapir solitaire, de la taille d'un veau, jusqu'au pécari de la taille d'un cochon de lait, qui court en bandes tellement innombrables, que, quelque inoffensifs qu'ils soient, il faut les éviter avec soin et prendre position sur un arbre, quand le passage d'une bande est signalé : ce lorrent de marcassins, défonce au galo]» ce qu'il trouve devant lui, a bientôt fait de renverser l'obstacle, fût-ce un chasseur à l'affût, armé de son fusil. Tous les oiseaux des forêts fournissent également une chair abondante et des plus variées, parmi eux la dinde des bois tient, en grosseur, et le perroquet, en nombre, le premier rang.

Les yerbales ont été, au préalable, reconnus et dénoncés. Ce n'est pas la moindre entreprise.

La plante est partout, mais il faut la découvrir en nombre et pouvoir l'atteindre. Il faut qu'elle soit assez abondante pour payer les peines de l'exploitation et permettre les frais d'installation d'un campement. Il faut, aussi, tracer le chemin à travers bois; une picada, faite à pied, donnant passage à

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1111 liomme, est suffisante pour y parvenir; il faudra, an retour, l'élargir pour ouvrir la voie aux. convois de mules chargées de lourds surons.

Quelquefois le terrain est occupé par une tribu d'Indiens g'uayanas qui y prétendent un droit de propriété, qu'une possession de plusieurs siècles justifie aux yeux de l'équité, que seul conteste le droit du plus fort. Il faut, alors, acheter deux, la licence d exploitation, déjà payée à l'Etat, en lui donnant avis de la situation des verbales que l'on veut exploiter. 11 en est qui ne mesurent pas moins de cent cinquante mille hectares, s'etendant sur une ligne de quatre à cinq lieues, ayant dix lieues de profondeur.

Ce système de concession de simples droits d'exploitation par l'Etat a le grand inconvénient de pousser les yerbateros au gaspillage des trésors spontanés, dans lesquels on les laisse puiser.

Pour obvier au danger que peut présenter, dans un avenir lointain, l'épuisement des verbales, chaque peuple a pris des mesures diiférentes. Les Brésiliens poussent les yerbateros sur les territoires voisins, au risque de réveiller les querelles internationales mal éteintes. Les Argentins ont cru prendre une mesure prudente en défendant l'exploitation. Les Paraguayens ont fait mieux. Au lieu de louer le droit d'exploitation, ils vendent les terres, où peuvent exister des yerbales, k des entreprises particulières, dont ils ne reçoivent plus comme contribution annuelle que l'impôt foncier, mais dont ils frappent les produits d'un droit élevé d'exportation. Le propriétaire surveille mieux la source de sa richesse, que ne fait le locataire de celle de ses revenus; il met en pratique, dans son exploitation, des principes prudents d'économie agricole, et perpétue une richesse naturelle sans l'épuiser dans sa fleur.

La plus importante de ces exploitations paraguayennes est

celle de Tacuru-Pucu, située sur la rive occidentale du rio Parana à quatre-vingts lieues au nord-ouest de la capitale des Missions, Posadas, et appartenant à la société Uribe et G'% qui dispose d'éléments puissants et élabore un million de kilos annuel. Elle exploite des yerbales naturels qui lui ont été concédés pour dix ans en 1878 sur une surface de mille lieues carrées, soit deux millions cinq cent mille hectares. Cette concession prend fin en 1888, elle ne sera pas renouvelée, mais la société garde en propriété cinquante lieues carrées, soit cent vingt-cinq mille hectares.

M. Uribe a fait explorer toute la région circonscrite entre Tx^carey, l'Itambé-Mini, l'Itambé-Guasu, ouvert des picadas, des routes, construit des ponts, créé des villages, groupé des tribus, organisé des cultures, pour subvenir aux besoins de son personnel, amené du bétail de reproduction; il entretient toute l'année six cents travailleurs.

La yerba est de deux catégories, champèlre ou sylvestre; la première peut fournir quinze kilogrammes, la seconde cinquante, par pied; quelques plantes exceptionnelles donnent jusqu'à cent cinquante kilogrammes.

Le yerbatero attaque l'arbre au machete. 11 en abat toutes les branches, en fait une charge, la porte, déjà llétrie et non séchée, au centre de l'exploitation, où sont les foyers. Sur le sol préparé et balayé, on a dressé quelques pieux de bois; à une hauteur de deux à trois mètres, les branches de yerba que l'on a apportées, se rangent, sans les tasser, jusqu'à former une épaisse toiture. On rabat les rameaux, jusqu'auprès du sol, en parois serrées; sous ce dôme, qui rappelle les tas de bois dressés par les charbonniers dans les forêts, on allume un feu de branches sèches, choisies sans odeur. Ce feu lèche les parois, produit sur tout ce qui a été entassé une torréfaction. On entretient le feu, doucement, pendant une vingtaine d'hem'es et l'on retire.

Les branchages torréfiés sont, alors, portés au piloir pour

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être pulvérisés. On se sertpourcela de marteaux-pilons de bois dur, mus à la main, frappant sur les branches entassées dans une caisse de bois : quelquefois le marteau est mu par la force motrice d'un courant d'eau naturel : c'est le mojolo. Il est mis en mouvemeni par un système de contre-poids simple et ingénieux. Le marteau constitue lextrémité d'une poutrelle, dont l'autre est garnie d'un petit réservoir ; de luimême, par un système de bascule, celui-ci se place sous une petite chute d'eau, se rempht d'eau quand le marteau doit remonter, se vide aussitôt plein, ce qui fait retomber le marteau, se remplit à nouveau ; l'eau recueillie fait peu à peu par son poids remonter le marteau. Le travail automatique et rapide n'exige aucune main-d'œuvre; la ijerba torréfiée est d'une pulvérisation facile, on la retire presque en poussière .

11 s'agit, alors, d'en faire l'emballage. Le système ancien, qui était coûteux, tend à disparaître. On coupait en carré une peau de bœuf, séchée d'abord, puis rendue molle dans l'eau: on en dressait les cotés attachés, à quatre piquets, et Ion réunissait les quatre morceaux par une grosse couture de cuir. Dans le sac ainsi dressé, on empilait jusqu'à cent kilos de ijerba, en leur faisant subir un fort tassement, sous les coups redoublés de masses de bois dur. Le sac prenait la forme d'un gros oreiller. Quand il était parfaitement rempli, que l'ouverture était cousue, on le laissait sécher au soleil, s'y rétrécir jusqu'à prendre des formes rebondies et une dureté qu'une hache ne pouvait entamer. Cette forme classique, sous laquelle la yerba se présente, encore souvent, aujourd'hui, fait place peu à peu à l'emballage en simple sac de toile, où l'on presse la yerba sous le jeu de petits pilons de bois dur. Cette toile a l'inconvénient, quelquefois, de se perforer dans les transbordements, de laisser perdre partie de son contenu ; elle laisse aussi s'évaporer assez du parfum de la yerba^ pour que l'on

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puisse reconnaître, à Tocleur qu'il laisse, un charg-ement qui passe.

Les hommes, employés k ce métier, rendu rude par la chaleur, le voisinage de marais, la présence de moustiques et de reptiles dangereux, travaillent sous le soleil et se contentent dune pauvre nourriture. Quelques-uns opèrent pour leur compte, réunissent un lot. plus ou moins considérable, qu'ils vendent, sur place, à un prix relativement bas. Les envois de toutes ces exploitations partielles sont apportés pour être élaborés, soit en fardeaux do branches et de rameaux, ainsi, dans leur état naturel, soit déjà torréfiées; il est préférable qu'elles le soient dans cet étal, la i/efh(i perd quelque peu de ses qualités si elle nest pas torréiiée aussitôt coupée.

Ce qui, du reste, détermine surtout sa qualité, c'est moins le mode de préparation que l'élection de la saison de la récolte. 11 faut attendre que la végétation soit achevée, la sève presque arrêtée, ce qui se produit en mars.

On classe le produit en trois catég'ories. On nomme caa-cutj celle composée de jeunes feuilles tendres ; caa-mini celle dans laquelle n'entrent que de jeunes rameaux^ de petites pousses, et de jeunes feuilles, caa-guasu ou yo^ba de palos^ celle où entrent des feuilles et des branches de toutes provenances. Le commerce, lui, la classe en parag-uayenne, missionnaire et brésilienne. Celle du Paraguay, est recherchée surtout parce que le mélange de toutes les sortes de branchages est évité, ce que le mode brésilien néglige. Les Brésiliens, en outre, ne torréfient pas de la même manière. Le prix s'en ressent sur le marché de consommation et les prix difîèrent sur le vu de l'étiquette.

Un palais européen ne reconnaîtrait, guère, les qualités que

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découvre à premièro vue, ou dès la première gorgée, un sudaméricain. Dans le coin nég-ligé d'un magasin ouvert à tous les vents, et à toutes les poussières, gît un suron de cuir, portant sur ses ilancs dénudés, presque chauves, la trace de longs voyages, faits depuis le fond de la forêt, où, sous le chaud soleil, les Indiens ont gonflé ses flancs, à coups de longs maillets, jusqu'à celui où, du bât de la mule, il est tombé dans la pirogue, pour, de là, chargé sur un steamer, transbordé sur la voie de fer, puis, cahoté sur une charrette, aboutir là; maintenant, il bâille, laissant échapper par une large entaille, faite dun coup de couteau maladroit, les principes aromatiques qui se dégagent de la pondre destinée à la consommation. 11 ne séduit guère celui qui rencontre là, pour la première fois, ce produit si apprécié.

La poudre, malgré les minces séductions du milieu où on la rencontre, n'a pas mauvaise apparence : de loin, elle semble une sorte de sciure très fine, mélangée de petits cubes de bois rond; l'arôme qu'elle dégage est agréable; si même vous en saisissez une poignée, vous êtes pénétré de sa linesse, que le produit conserve, malgré le peu de soins dont il est l'objet et son exposition prolongée à l'air libre.

A première vue, non plus, on ne s'imagine pas quel peut être l'usage de cette poudre, quel genre de consommation on en peut faire. Il faut être initié.

C'est ici où le novice rencontrera quelque surprise. Peutêtre repoussera-t-il, sansy vouloir goûter, un breuvage, pour lequel, il faut bien le dire, on en est encore à chercher un mode de préparation qui soit agréable à tout le monde, qui, en même temps, lire de linfusion tout son arôme.

Pour le moment, la consommation n'a rien innové aux usages, établis par les jésuites, conservés depuis trois sii'cles. Leur organisation commerciale, très habilement (lévelop[)ée, avail su répandre, dans toute rAméri([ue. l'usage

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de ce produit ; ils avaient en même temps su trouver les procédés de torréfaction et de préparation que nous avons décrits, très suffisants pour une industrie et une société primitive. L'heure est venue de faire mieux.

La yerba, en effet, si elle a perdu son rang- social, si elle est peu à peu proscrite des salons et dédaignée par la jeune génération, si elle est remplacée par le thé et le café, n'en est pas moins, chaque jour, plus répandue dans les masses profondes des nations sud-américaines; partant la demande en est chaque année plus considérable.

Il y a mieux à faire que de la dédaigner, il y a à perfectionner son mode d'emploi.

Elle diffère, nous Tavons vu, du thé, en ce qu'elle provient d'un végétal, d'une nature très dilïérente : le thé est une camelliacée, la yerba est un houx ; du premier c'est la fleur et la feuille, du second c'est le rameau que l'on utilise ; on peut donc se contenter de sécher la fleur et la feuille de thé, il faut torréfier celle de la yerba : il faut aussi pulvériser le produit de la torréfaction de celle-ci, opération rationnelle qui n'a d'autre objet que de faire avec soin ce que feraient les hasards des transports ; la feuille simplement séchée ù l'air s'émiette, en effet, d'elle même.

Que résulte-t-il de la nécessité de cette pulvérisation? C'est que la poudre très menue, presque impalpable, ainsi obtenue, ne peut se traiter par les mêmes procédés d'infusion que le thé ; il semble que l'on n'ait pas songé encore au procédé très simple, très connu, du filtre à café.

On procède, partout, en faisant infuser dans une petite courg-e sauvage, que l'on nomme maté, d'où le nom de yerba maté, par corruption maté, que l'on donne à l'infusion. On met dans cette courge la poudre, le sucre et l'eau bouillante ; pour absorber le mélange, on y plonge un tube de métal terminé par une boule percée de petits trous, appelée hombilla^ ou plus simplement un tube de roseau terminé par

cil Al'. Il — LA Y Fini A .MATK ',03

un minuscule panier, faisant office de filtre; au travers Ton suce le liquide, comme on le fait avec la homhilla.

Ne pourrait-on pas servir à chaque convive son maté, lui réserver l'usage exclusif de sa bombilla? Cela paraît, à la vérité, très simple; beaucoup de raisons s'y opposent. L'infusion, d'abord, n'est pas facile à préparer, il faut un certain tour de main pour placer la poudre, le sucre et la bombilla, de façon que celle-ci fonctionne sans se boucher à chaque instant ; il faut, en outre, renouveler l'eau constamment, la courge en contenant fort peu; enfin, et cela est sans doute la raison majeure, l'arôme de la yerba offre cette particularité qu'il ne se développe qu'au fur et à mesure des infusions ; la première est moins riche en principes aromatiques et réconfortants que la sixième (^t l'on peut l'employer jusqu'à la dixième.

Toutes ces raisons ont milité pour la conservation, jusqu'à nos jours, du procédé, que pratiquaient, déjà, les Guaranis à l'époque de la conquête, et que les jésuites n'ont fait que perfectionner et généraliser.

Il faut bien dire qu'à l'époque coloniale cette communauté d'un appareil très employé, passant, tout le jour, débouche en bouche, n'était pas pour surprendre. La vaisselle était, à cette époque, des plus rares^ et sa rareté s'est perpétuée jusqu'à une date bien rapprochée de nous. Cela tenait à la difficulté des communications, aux systèmes prohibitifs des lois espagnoles, qui imposaient, exclusivement, l'usage des produits de l'industrie, très peu développée, de la métropole; cela tenait aussi aux prix très élevés des transports qui renchérissaient, outre mesure, les objets d'un prix modique comme l'était la vaisselle de terre.

Il en résulta que, dans les colonies espagnoles, les familles aisées en étaient arrivées à remplacer la poterie par des objets d'argent; flambeaux, assiettes, gobelets et plats, ustensiles

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de cuisine, vases d'un usage intime, tout était en argent; mais, par cela même, et pour cette raison que la médiocrité des fortunes était la loi des colonies, ces objets ne se rencontraient pas en nombre dans les familles, même relativement aisées : dans beaucoup de maisons on n'en trouvait qu'un écbantillon unique, servant à tour de rôle à chaque personne de la famille.

On était donc préparé à cette promiscuité, que l'usage de la yerha mate, sous la forme indiquée, ne faisait qu'accentuer, mais ne créait pas.

Ajoutons que ces usages primitifs et familiers étaient et sont encore dans les mœurs espagnoles, qu'il n'est pas surprenant qu'ils aient passé l'Atlantique. A notre époque encore, en Espagne, où il nous a été donné de l'observer, exactement comme eu Amérique, l'usage est de placer au milieu de la table, dans la pièce où l'on reçoit, un verre et une carafe; quiconque a soif emplit le verre et le vide; nous avons, pour notre part, souvent, vu renouveler l'eau, mais jamais changer le verre.

Cet usage est loin d'être général en Europe. Dans les pays où le thé et le café se sont si vite répandus, ils ont dû, dès la première heure, être présentés autrement.

La ijarba mate, pour pénétrer en Europe, devra passer par le filtre à café; le filtre, d'un moflèle spécial, où l'ébulUlion de l'eau, obtenue dans l'appareil, va trouver, d'elle-même, la partie du récipient où la poudre est placée, et extrait du marc tout l'arôme, nous parait indiqué pour obtenir de la poudre de yerba tout celui qu'elle contient.

Recourir à l'usage de la feuille torréhée, comme cela a été tenté, ne nous semble pas être une solution pratique ; il faut, en effet, des soins compliqués, faire une infusion de plusieurs heures, que l'on jette, et qui n'a d'autre objet que de préparer, d'amollir la feuille, eu diluant la gomme qui la couvre.

cil. M'. M. I. \ VKliliA .M ATi: i():i

Cf nt'sl pas à IF^iiropc h chorcliei' le mode de Irailemoiil d'un produit qu'elle ii^uore el ne rochorchera que lorsque le pays de production le lui aura présenté, sous un aspect séduisant, faisant ressortir tous ses avantages.

Ceux-ci sont nombreux. Le produit est, d'abord, très bon marché ; il peut le devenir davantage par la culture dans la région qui peut le produire, et par Texploitalion plus rationnelle (les gisements sylvestres. On peut so le procurer aujourd'hui à moins d'un franc la livre rendu à Buenos-Aires; la douane française ne le frappe que d'un droit de sept francs les cent kilos, car la douane connaît ce produit, que le consommateur ignore. Ce prix, qui est à peu près celui du café sur les lieux de production, ne saurait être comparé à celui-ci sans tenir compte des conditions d'emploi. Un kilo de ijorha peut fournir cinquante litres d'infusion, soit cinq fois plus qu'un kilo de café, et la force de l'infusion, loin de diminuer, augmente avec le nombre des opérations jusqu'cà la cinquième, et ne diminue qu'à partir de ce chiffre, pour revenir, à la dixième, à son point de départ.

Au triple point de vue social, hygiénique et thérapeutique, la yerba est aussi recommandable.

Trois siècles d'emploi dans toutes les contrées de l'Amérique du Sud suffisent à démontrer ses heureux effets sur la sociabilité de ces pays. Dans la plaine pampéenne, où l'isolement est la règle, dans les vastes pays, oi^i, sans être aussi absolu, il est fréquent, le matp, a toujours été le meilleur des compagnons, le soutien par excellence du travailleur ou du pasteur isolé. Il lui donne, à peu de frais, une douce excitation qui n'a aucun des inconvénients de l'alcool. Il est toujours facilement préparé : il a suffi pour cela de laisser dans sa demeure, auprès d'un feu de braises qui ne s'éteint jamais.

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une bouilluUe qui n'a d'autre fonction, pour trouver toujours la boisson prête, un peu de joie préparée, un réconfortant, et, si un hôte le surprend, de quoi le traiter dignement.

Le goût de l'isolé pour cette boisson, qui s'impose à lui, lui crée des habitudes de foyer et d'intérieur. Rien de triste et de dégradant comme de boire, seul, de l'alcool; livrog'ne même ne le pardonne pas... à son voisin, rougit de luimême s'il s'y laisse aller. Autre chose est boire une infusion chaude, auprès d'un foyer qui est une compagnie, qui remplit la maison d'une lueur gaie. S'il est vrai que, là où il y a un foyer, un embryon de société existe, on peut dire que, là où le maté a pénétré, un être sociable se rencontre, une société se forme.

Au point de vue hygiénique et thérapeutique, les avantages ne sont pas moindres.

Un des plus précieux, c'est son action sur l'appareil locomoteur et sur la puissance dynamique. On en cite de nombreux exemples, faciles à contrôler.

L'habitant de la pampa, gaucho, aussi bien qu'étranger, qui a à sa disposition, en abondance, l'alimentation, par excellence, de la viande de bœuf, qui en use largement, n'y recourt précisément pas, cela est remarquable, aux moments où il lui semblerait qu'elle lui soit le plus nécessaire. Au moment de la ferrade, par exemple, et des fatigues dont elle est l'occasion, quand il s'agit de marquer mille ou deux mille veaux, ou de contremarquer, autant de bœufs, de vaches ou de taureaux, le gaucho passe tout le jour à l'œuvre dès l'aurore, sous le soleil et jusqu'au soir, sans se soutenir autrement qu'en prenant, aussi souvent qu'il le peut, des infusions de yerba. C'est elle qui entretient sa gaieté, son activité et l'empêche de se lasser. L'étranger laboureur, qui travaille à pied, fait comme lui, et se trouve comme transformé sous cette influence. Les armées en campagne démontrent, par de

CIIAI*. Il LA VKRUA .MATK M)l

nombreux exemples, Tinlluenee excellente du malé siii- le moral el le physique du soldai, si bien que l'on dit sous forme d'axiome : « Pas de maté, pas de soldat. »

Comment ne pas souhaiter qu'un ])roduit qui présente tous ces avantages entre promptement dans nos habitudes. Il amènerait dans le mode de vivre et de s'alimenter de nos travailleurs d'excellentes modifications, développant, chez eux, les forces que Talcool brise, apportant à l'alimentation grossière et lourde de l'habitant des campagnes un élément nouveau à bas prix, un soutien de ses forces, un stimulant pour ses travaux monotones, un compagnon pour la veillée.

Ajoutons que la yerba produit, sur le système nerveux, une excitation gaie, sans fatigue, reposante, source de rêves, d'illusions, d'espérances qui voileront pour le moment la tristesse de la destinée.

Puisque nous devons aimer la vie, devons-nous repousser les voiles que la nature nous offre pour nous en cacher les perspectives décourageantes? Si la yerba maté ne devait apporter d'autre bénéfice, il suffirait à justifier tout ce que nous en avons dit.

GHAPIÏRR III

LES lil'r. IONS DE CANNE A SUCRE

Route du nord de la Répiildique. — Rosario. — Cordoha; Josiis-Maria. — Rerreo. — Tucuiiian. — La ville. — Aspect de l;i Province. — Les irrigations.

— La canne à sucre. — Modes de plantation, de culture et d'exploitation.

— Les usines de Tucunian. — L'usioe modèle de ^\. Hileret. — La maind'œuvre indigène. — Contrats de louage. — Mœurs des travailleurs. — Leur alimentation. — Abus de la canne à sucre. — La société de Tucuman. — De Tucuman à Santiago del Estero. — Station Prias. — Exploitation forestière. — Le quebracho. — Pays sans eau. — Santiago del Estero.

— La ville. — Le pays. — Usine de M. Saint-Germès. — De Santiago à Rosario. — Le port, la ville, la société de Rosario. — Ville succursale. — Le célibat. — Rio Parana. — Navigation. — Steamers et escales. — Parana, Goya, Relia- Vista. — Le Gran Chaco. — La colonie (>campo. — Usine, plantations et produits. — Corrientes. — Le Haut Parana. — lluzaingo Posadas. —Les Missions. — La plantation du général Ruilerindo Rooa. — Avenir des Missions.

Une des opinions a ptnori les plus répandues en Europe est que les pays exotiques sont tous, nécessairement, des pays de canne à sucre, de café, de productions tropicales, adjectif qui, de loin, n'en fait qu'un avec exotique, et doit exprimer les mêmes choses.

Nous n'étonnerons donc personne en disant que la République Argentine est un pays, où la canne à sucre prospère, où le sucre de cannes est un des produits les plus importants ; mais certes nous en étonnerons plus d'un, en ajoutant que la région de la canne à sucre est des plus étroites, qu'elle est confinée aux limites Nord de la République, et qu'elle ne commence, dans cette direction, qu'à trois cents lieues de Buenos-Aires.

Ce n'est donc pas im voyage sans importance qu'une visite à la région de la canne à sucre. Nous allons l'entreprendre, et trouverons ainsi, chemin faisant, le cadre d'une monogra-

CHAI'. III. i.i:s lii'CioNs di: (..\n.\i: a sir;i!i: '.im

pliie dos villes (lo l'iulùiicui", doiiL nous n'avons ou iusquici roccasioii de parler que fort peu.

La Pi'ovince qui a pris rani;, la [iremii're. dans 1 induslrie sucrièrc est celle de Tucuman. Dans la phraséologie locale, on rap[»elle le jardin de la République. Elle ditière autant de la Province de Buenos-Aires, de celle de Santa-Fé et en général des régions pampéennes, qu'un pacage peutditférer d'un jardin maraîcher. Elles sont assez distantes l'une de l'autre pour que ces ditYérences soient explicables. Buenos- Aires, centre de la région pampéenne, et aussi de la région du littoral, étant située par 35° latitude, et Tucuman, par 26°.

Allons d'une ville à l'autre.

Le grand train, qui va vers le nord, part, tous les deux jours, à midi, de la station centrale de Buenos-Aires, oîi aboutissent toutes les lignes de la république. Cette station s'élève sur le quai même du débarquement, ingénieuse disposition qui permet au nouveau venu de prendre, dès l'arrivée, une grande idée des moyens de communication dont dispose le pays.

L'aspect de la gare est bien américain : un édifice de fer sans ornement, sans proportions gigantesques, sans embarras de salles d'attente et de portes closes; on entre, on sort, on prend ses billets, on monte en wagon; le train est parti, sans que personne se soit occupé de vous, ni même que le conducteur ait donné un coup de sifflet; il se borne à un « ail rightl » dit au mécanicien ; l'un et l'autre sont Anglais, comme tous les employés, administrateurs et capitalistes de chaque ligne de chemin de fer; ils se comprennent, cela leur suflil.

Nous aurons à emprunter, successivement, trois lignes, qui

410 LIVUE VIII. — L'INDUSTRIE A(iRICOLI-:

se raccordent : la première, de Buenos- Aire s à Rosario, quatre cents kilomètres, en sept heures: la seconde, de cette ville à Cordoba, encore quatre cents kilomètres, en onze heures de nuit; la troisième, de cette ville à Tucuman, cinq cent quatre-vingts kilomètres, en vingt-trois heures.

De Buenos-Aires à Rosario. l'allure est rapide : les wagons d'un type, qui, en France, pourrait servir de modèle. Ils valent une description. La longueur de la voiture est de vingt mètres environ. L'entrée est aux deux extrémités; otiy monte facilement, ce qui n'est pas le propre des wagons français. On pénètre dans une première partie du salon, où s'alignent, de chaque côté d'un passag"e, des sièges se faisant vis-à-vis ; vingt-quatre voyageurs peuvent s'asseoir là ; au bout de ce compartiment, le promenoir fait une courbe, laissant place pour le cabinet de toilette et pour l'autre, se continue, sur le côté gauche du wagon, offrant ainsi un dégagement à quatre compartiments fermés, contenant huit sièges, qui, la nuit, peuvent se transformer en lits, et, le jour, sont de petits salons très confortables. Voilà donc, réunies, toutes les commodités désirables, résolues à la fois, toutes les questions d'isolement, de sécurité, d'hygiène, qu'en France, nos ingénieurs déclarent encore insolubles. Ces wagons sont incomparables, pour les plus longs voyages, faciles à chauffer l'hiver, sans que le voyageur y soit à la torture, comme dans les nôtres. Ils sont construits par la Compagnie de construction de wagons de chemins do fer de Birmingham, sur les dessins de MM. Livesey and Son.

De Buenos-Aires à Rosario, nous traversons la pampa, mais la partie de la pampa la plus fertile, la plus anciennement occupée et possédée. La terre, par le long stationnement des troupeaux, y a acquis une grande valeur, s'est, dès longtemps, partagée entre les familles anciennes et opulentes du pays, auxquelles les Irlandais, dont la fortune s'est faite là, depuis un demi-siècle, font, depuis vingt ans, une con-

CHAI'. III. — MÎS UHCIONS \)K CANNK A SUCliE 'i 1 1

currenco aclivo à coups de dollars, G'esl la grande région du mouton, où l'on ne rencontre pas de grand bétail. Le chemin de fer aidant, avant cinq ans, ce sera exclusivement un pays de culture. Jusqu'ici, il avait, déjà, à son service, la grande voie tluviale du Parana, il ne semble pas qu'elle fût aussi commode ni aussi recherchée du colon; c'est le long de la voie que le progrès est le plus rapide, c'est sa création qui l'a déterminé. Nous ne rencontrons, cependant, que peu de villages le long de celte ligne de quatre cents kilomètres ; Belgrano et San-Martin, villages de plaisance, à proximité de la ville, Campana, port sur le Parana, Baradero, colonie suisse, San-Pedro et San-Nicolas, villes d'avenir.

Rosario est un grand port et un centre commercial des plus importants, mais le raccordement des deux lignes se fait hors de la ville ; nous la visiterons au retour.

A l'aube, nous nous réveillons en passant le grand pont du rio Segundo ; toutes les rivières de cette région sont numérotées et toutes semblables : un lit large, sablonneux, entrecoupé de petits ruisseaux, rappelant la Loire par leur aspect en temps de sécheresse, et aussi par les inondations; comme ces rivières ne portent pas leur numéro, au pied de leur lit, il est difficile de savoir laquelle on rencontre ; cependant, au bout de ce pont, il y a une station ; dans cette station, de jeunes et jolies Anglaises, qui servent aux voyageurs, pour quelques centavos, du thé et du café au lait, des beurrées et des gâteaux, à se croire à Greenwich, et non pas en plein désert; c'est assez pour que l'estomac reconnaissant se souvienne du numéro de ce rio Segundo.

Nous entrons, à sept heures, à Cordoba : changement de décor, ce n'est plus la plaine ; la sierra fait, aux villes de cette partie de la République, dont Cordoba est la première, un

412 IJVUE Vill. — I/lNDl'STRIE ACBICOJ.E

cadre oL un fond élég-aiit; son emplacement n'a pas élr choisi au hasard, il est pittoresque. A cette distance du littoral, un ne pouvait espérer, jamais, s'y voir développer une grande activité commerciale, pendant que rien ne lui promettait un brillant avenir industriel. Aussi Cordoba est-elle restée une ville de luxe, aristocratique. Seule, peut-être, aristocratique sur ce continent, elle Test à l'extrême. Elle a été, dès son premier âg-e, et elle est restée une ville d'Eglise et une ville d'églises. On en compte treize, de grandes proportions : c'est beaucoup pour une ville de trente mille âmes.

Ajoutons qu'aucun de ces monuments n'a moins d'un siècle: or, il y a un siècle, Cordoba n'avait pas plus de trois mille habitants ; ce luxe excessif suffit à démontrer que toute pensée qui ne fût pas religieuse devait en être bannie.

Il en a toujours été ainsi, et il en est encore de même. Jusqu'en 17()7. époque où ils furent expulsés, ce sont les jésuites qui ont dominé dans cette ville. C'était la capitale administrative de leurs immenses possessions de l'Amérique du Sud; leur état-major se composait de deux cent soixante et onze Pères, qui durent la quitter le 21 juillet 1767, par ordre du roi. Ils n'étaient pas seuls; tous les ordres d'Espagne s'étaient donné rendez-vous là, et l'expulsion ne frappait que les Jésuites. L'Université, fondée par eux, est devenue nationale, mais est restée tliéologique : et l'on continue à vivre à Cordoba dans une atmosphère de dogmes et d'encens. Des couvents aux grandes dimensions, des maisons particulières, transformées en couvents, s'alignent le long de rues paisibles et fraîches; l'eau abonde, elle descend de la montagne, se répand, de chaque coté des rues, en ruisseaux à cascades ; un lac, entouré de peupliers, forme la place principale et déverse son lrop-})lein dans une rivière urbaine qui traverse, elle aussi, toute la ville. Toute cette fraîcheur el la végétation qu'elle entretient font, dans la grande vallée, une tache verte ; en y entrant, on sent que la vie y est grasse

CHAI'. III. - IJiS KIÏCIONS OK CANNE A SUCUl-: H.{

et paresseu.so. Est-il besoin de pénétrer dans les couvents pour V trouver une preuve superflue?

Il y a à (îordoba, l)eaucoup de Français, (domine partout, les liolcds sont, presque Ions, tenus par des Français. Le commerce, aussi, semble être entre leurs mains; il est vrai que c'est un petit commerce : la situation de la ville, plus encore que les habitudes prises au contact des moines, lui interdit les grandes ambitions industrielles et commerciales. Le chemin de fer, lui-même, ne lui a pas ouvert d'horizons de ce côté; il y aboutit et, sans la traverser, prend la direction du nord vers Tucuman. Llispect de la région ([ue nous allons parcourir, en le prenant, suffira à nous expliquer pourquoi, dans cette ville sainte, on a plus de tendance à s'occuper des choses du ciel que de celles de la terre : le ciel est pur et semble promettre quelque chose, la terre y est pauvre et ne promet rien.

Pour sortir de Cordoba et se rendre à Tucuman, on prend la ligne du Nord Argentin, construite par l'Etat et inaugurée en 1876. (l'estune ligne à voie étroite d'un mètre; lorsqu'on l'a construite, les ingénieurs n'ont pas manqué de discuter, longuement, sur le plus ou moins d'opportunité de cette substitution de la voie étroite à celle jusque-là adoptée, qui a la largeur anglaise. On devait, disait-on, s'apercevoir vite de rinsufhsance et des inconvénients du transbordement. Ceux-ci sont réels; quant à l'insuffisance, elle n'est pas démontrée encore,

La voie contourne la ville, avant de l'abandonner, fait une courbe, à mi-cote d'une colline qui lui fait face, si bien que le rio Primero, qui la longe, la ville élégante et ses treize églises se développent sous l'œil du voyageur, en même temps qu'il domine le quartier bas et pauvre, où les toits de chaume, dans un groupement misérable, font un étrange contraste avec les élégantes demeures de la ville haute, et démontrent, mieux; ({uc tous les discours, quel abime s'est

414 LIVRE VIII. — LINDLSÏRIE AiiRlCoLE

creusé entre les riches propriétaires particuliers ou les congrégations et cette plèbe de métis, dont la loi a fait cesser l'esclavage sans en améliorer la condition.

De là, la voie prend sa direction, en droite ligne, pour se continuer ainsi, sans encombre, pendant près de six cents kilomètres.

Elle perce une foret bizarre, que nous allons traverser, et toujours traverser, sans qu'elle nous apporte un spectacle nouveau. Une forêt de cette importance! on s'attend, sans doute, à de majestueux spectacles : illusion!

Pour former une forêt, il faudrait de grands arbres, ombreux, dont l'amas serré donnerait, en même temps que le spectacle, la sensation d'une fraîcheur épaisse, l'impression de l'impénélrable. Ici, c'est une forêt sans fourrés, sans futaies, ' sans arbres élevés, longue suite d'arbustes, tous rabougris, assez petits pour que l'homme à cheval, qui la traverse, porte sur eux son ombre, sans en recevoir presque jamais d'elle. Le pays est sec, la terre sèche, la pluie presque inconnue, l'humus peu épais; ces arbres sont centenaires ou bicentenaires, et sont restés nains; presque tous sont h feuilles persistantes; la terre leur donne peu de chose, l'humidité du ciel rien, ils ne rendent rien à la terre qui puisse développer sa force de production et la régénérer. Ils sont vieillots et non pas vieux, rachitiques, rabougris, ramassés sur eux-mêmes, mais d'essence dure, plus forts, souvent, qu'une hache bien trempée; ils couvrent ainsi des milliers de lieues de pampa. Les cactus sont nombreux, ce qui augmente l'impression de pauvreté du sol; les lianes ne les entrelacent pas, comme elles font sous les tropiques; pour vivre, il leur faudrait une humidité qu'elles ne trouvent pas.

Sous le taillis, quelques troupes de guanaques sauvages, un peu de bétail, des chèvres ; c'est bien la région de cet animal pou exigeant qui ne sait pas vivre en pays riche.

cil Ai'. III. — LES l{K(;l().\S DK CANNE A SUCRE H;i

Les chevreaux et les chèvres de Cordoba sont réputés; leur peau est recherchée, aussi la chair de ceux-là! C'est un régal, pour uu pampéen du Sud, qui ne connaît que \o mouton et l'agneau, de manger du chevreau dès qu'il arrive à Cordoba; il est vrai que, pour le Cordovais, c'est un régal que de l'agneau, si rare chez lui. Naturellement, la falsification s'empare de ce goût diiïérent, et le pampéen, chez lui, ne mange jamais que de l'agneau, sous le nom de chevreau, pendant que le Cordovais ne mange jamais que du chevreau sous le nom d'agneau. L'homme est ainsi fait, si disposé, par la nature, à se nourrir d'illusions, que l'nn et l'autre manifestent la même joie de la nouveauté du mets, qui n'est autre que celui de la veille, sous un nom d'emprunt.

De Buenos-Aires à Rosario, nous avions rencontré cinq villages; de cette ville à Cordoba, nous n'en avons traversé (|ue deux : Villa Maria et Rio-Segundo. Ici, il n'y en a plus du tout. De Cordoba, en traversant cette province, puis celle de Catamarca, et une partie de Santiago del Estero, nous ne verrons, jusqu'aux abords de celle de Tucuman, que des stations, autour desquelles commencent à se grouper quelques buvettes et quelques ateliers de charronnage, de menuiserie, ou des scieries à vapeur, mais pas de villages.

Un seul, cependant, nous apparaît, après une heure de route, ce sera le dernier. 11 se dessine dans un vallon et sur les rampes peu rapides de la sierra. Là, sûrement, il y a un petit cours d'eau : le nom du lieu, Jesus-Maria, indique que c'était une ancienne résidence des Jésuites. Ils y avaient un collège d'été ; aujourd'hui, une colonie agricole, laborieuse, aussi cosmopolite que l'était leur ordre, les a remplacés.

Toutes les cultures, dans ce petit coin d'élection, se sont

116 LIVRE Vlll. — L INDUSTRIE AiiliJCOLE

développées; les légumes el les fruits d'Europe viennent à merveille; on y trouve toute la gamme des productions, depuis la noix des pays tempérés jusqu'à l'orange des pays chauds, des pêches, des raisins, à profusion, le blé et la luzerne. Les récoltes suffisent à alimenter Cordoba, Santiago del Estero, et tout le pays moins fortuné où l'eau manque, où les déboires de la culture ont découragé les meilleures intentions.

Un propriétaire italien. <jui s'y rend, me conte (ju^il cultive cent hectares de luzerne et autant de maïs; il a, dit-il, à combattre de terribles ennemis de ses cultures, les perruches et les tourterelles. Ces mange-tout terribles, nous les retrouverons partout; ils sont presque aussi innombrables que les sauterelles, font autant de mal qu'elles, mais d'une façon plus nuisible et plus continue. C'est par milliers que les unes et les autres s'abattent sur les champs, pour les dévaster: ce n'est pas par mauvaise intention, certainement, comme les sauterelles, qui sont des suppôts du diable, noirs et cornus comme lui, car perruches el tourterelles ne demanderaient pas mieux (jue de nous rendre, en chair délicate, les grains qu'elles volent : mais elles ont le tort d'être trop nombreuses : il n'y a pas d'engin qui en puisse venir à bout. Xe parlons pas du fusil : le meilleur chasseur, ne perdit-il pas un plomb, serait lassé de tuer avant qu'elles se lassassent de revenir : une mitrailleuse à petit plomb serait insuffisante. Quant aux blets et aux rets, les becs crochus des perruches n'en feraient qu'une bouchée. Ce petit animal, destiné au perchoir et à la conversation des vieilles filles, est, du reste, charmant, quand on le voit en petit nombre ; ce sont de petites perruches vertes, à longue queue, aux ailes bleues ; n'était le bruit assourdis- . sant qu'elles font, leur caquet infatigable aussi leur voracité, elles seraient la seule beauté du pavsage.

«' Mais c'est bien le rôle de la beauté d'èlre vorace! » dira auprès de moi un esprit chagrin, qui semble n'avoir pas

CIIAP. III. — LES IIECIONSDE CANNE A SUCRE '.17

émigTo, sans avoir, d'aliord, éprouve la vérité de cette boutade.

La station de Jesus-Maria donne bien, dans son cadre étroit, le spectacle du mouvement de la colonie. Ce n'est pas une station comme les autres. Le long de la voie, à Theure quotidienne du passage du train, une sorte de marché improvisé s'installe; les femmes des colons, debout devant leurs paniers, et quelques indigènes, accroupies près des leurs, vous offrent toutes les productions de la colonie. Ce sont des monceaux de choux, de salades, de tomates et de piments, des paniers d'oranges, des volailles cuites, des œufs, du beurre, un affreux fromage local, dos arachides grillées, des asperges même, des fraises et un horrible pain de caroubes, qui semble fait de terre jaune. La caroube abonde dans les forêts du voisinage et fait le fond de l'alimentation des indigènes.

Tous les voyageurs font ample provision de ces denrées, à des prix du reste peu élevés; faudra-t-il les imiter? Tucuman, le but du voyage, est le jardin de la République, ce serait porter de Teau à la rivière que d'y . transporter ces humbles productions maraîchères. J'ai pu voir, pour ma part, que ce serait juger trop bien les facultés productrices des habitants de Tucuman, qui croient encore que, dans ce jardin naturel, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est la sieste.

La route reprend à travers le paysage, monotone si l'on veut, puisqu'il est toujours pareil à lui-même, mais non pas de la monotonie pampéenne : l'arbre, quel qu'il soit, jette à chaque pas une note nouvelle. On entrevoit des aspects agrestes; malheureusement, la poussière commence, vers le milieu du jour, à entrer par toutes les fissures, trop nombreuses pour elle, d'un accès facile. Elles le sont même pour les flammèches, que la cheminée de la locomotive étale, derrière elle, comme un long drapeau pailleté.

Elle est chauffée au bois. A chaque station on remplit les fourgons de bûches de bois dur; il en faut une grande provision pour soutenir les feux; chaque braisée que le chauffeur jette dans le foyer multiplie les étincelles, que la cheminée crache. C'est un danger, dont personne ne semble se préoccuper. Cette consommation d'un article encombrant oblige à des arrêts prolongés à chaque station.

Toutes se ressemblent, à toutes on stationne une demiheure, aucune n'offre rien à étudier. Toujours la forêt; si, par hasard, un habitant dénote sa présence, c'est par une misérable chaumière, ouverte à tous les vents; la douceur du climat excuse ce manque de confortable. Peu à peu, la misère est plus grande, les arbustes plus rares, puis il n'y en a plus; plus rien que le sol, blanc par larges places; près des stations, des monceaux immenses de sel : c'est tout ce que produit cette région très saline de deux cents lieues de superficie. Un seul arbuste y croît, le jume ; on le brûle ; ses cendres donnent une potasse excellente; les habitants vivent de cette industrie et de celle de l'extraction du sel, qui trouve facilement acheteurs, à la distance de quatre cents lieues où nous sommes déjà de la mer.

C'est sur ce spectacle que le rideau de la nuit s'étend, à l'heure où nous nous mettons à table pour dîner.

La station où nous nous arrêtons, pour ce repas, sans justifier, du reste, aucunement, son nom de Mect^eo^ diffère un peu des autres. Elle est le centre d'un mouvement plus important ; des diligences et des troupes de mules y aboutissent, reste du grand trafic de charrettes d'autrefois, qui partaient de Cordoba, traversaient toute cette plaine, pour se rendre jusqu'aux confins de la République et en Bolivie.

Ces charrettes, elles ont une longue histoire ! La pensée, en traversant ces déserts, se reporte, malgré elle, au vieux temps, où ce voyage, si simple aujourd'hui, était si plein de périls. A voir l'indifférence des habitants actuels du pays

CHAI», m. — LES RECIONS DD CANNE A SUCRE 41!l

pour tout ce qui est voyage, on est porté ù penser qu'ils se reposent des fatigues qu'ont endurées et recherchées leurs ancêtres. Les coiujuistadores du xvi" siècle ont. ici, tracé des routes sous les pieds de leurs chevaux; les villes actuelles, éloignées l'une de l'autre de cent lieues, quelquefois de deux cents, étaient les seuls relais. Après eux, les premiers colons faisaient, pour les besoins de leur commerce, des voyages à travers cette pampa sans prendre souci de son immensité.

La table où nous dînons, en évoquant ces souvenirs, nous paraît somptueuse. Elle lest à peu de frais. Quelques lampes à pétrole l'éclairent; 1 ensemble diffère peu de celui d'un buifet de station modeste de France, le menu fort peu aussi, terminé toujours par le même dessert : fromage et pâte de coing.

On s'endort en wagon après ce frugal repas, couché tant bien que mal, assez incommodé par la poussière, qui continue à entrer, à se tenir en suspens, à couvrir le corps du dormeur.

Le réveil est enchanteur. Le rideau se lève sans préparation sur un paysage nouveau. Ce n'est plus la pampa desséchée, le cactus grêle et poudreux, la terre dure et fendillée, la poussière blanchâtre. On passe un pont, voilà Teau courante. Ce pont est une porte ouverte sur le pays fertile, la vallée de Tucuman, les terres grasses, arrosées par des canaux d'irrigation presque naturels, acequias, qui datent des Incas.

Jusque-là s'étendaient leur domination et leur civilisation primitive, au jour de la conquête; mais, en même temps que la civilisation moderne les remplaçait, leurs arrière-neveux descendaient l'échelle sociale; ce sont eux, aujourd'hui, qui, sous ce climat un peu chaud, au milieu de l'atmosphère

amollissante et des émanations des marais, travaillent la terre , plantent la canne et récoltent la fièvre paludéenne.

Stations et villages se multiplient; le pays est riche, par conséquent, peuplé. Tucuman est la plus petite Province, — comme il convient à un jardin, — mais c'est elle qui, relativement à son étendue, produit le plus. Ici, les propriétés ne sont pas divisées par lieues carrées, comme dans les Provinces que nous venons de parcourir, où la lieue carrée est l'unité de mesure, où cette unité se trouve multipliée par dix et par cent aux mains des propriétaires, moins riches que ces gros chifïres ne sembleraient Findiquer.

Il y a quelques années, on pouvait se procurer, pour 1,000 francs, une lieue de terrain de deux mille cinq cents hectares, dans une des provinces qui enveloppent Tucuman ; l'on ne pouvait plus déjà, dans celle-ci, se procurer un hectare de terre pour ce prix.

C'est qu'ici, il n'y a pas de terrain perdu, ni de quantité négligeable. Ce qui assure au sol cette richesse, c'est l'eau, que l'on voit couler de toutes parts, canalisée, descendre en rigoles de la montagne pour se répandre dans la campagne et dans la ville. L'eau donne tout ici, la vie et la mort; nous aurions hélas, à côté de ses bienfaits, à compter aussi ses méfaits : ils sont nombreux.

A gauche de la voie, vers l'ouest, la montagne s'étend à quelques kilomètres. A droite, c'est la plaine. Les céréales sont toutes recueillies déjà ; on ne voit plus que les restes des champs de maïs et les labours préparés pour les blés, dont les semailles ne sont pas terminées. Ces champs sont divisés par des haies de citronniers et d'orangei's, dont les fruits mûrs et dorés se voient partout, dans les vergers, autour des maisons. A chaque station, des femmes au teint chaud, aux grands yeux, à la démarche élégante, parlant le quichua, celte langue américaine préhistorique, vous offrent des pannerées d'oranges pour quelques centavos.

r.llAP. 111. — LKS HKCIONS DE CANNE A SUCRE 121

Mais ce que l'on onlrcvoit paiioiit, ce qui est une surprise, snrlonl pour l'esprit d'un Européen, toujours un peu épris d'exotique, ce sont les immenses plantations de canne <à sucre, ('c qui n'en est pas une moins grande, ce sont les hautes cheminées, s'élevant, dans leur majesté d'obélisques, au milieu des champs, d'une nature très primitive, à peu près abandonnée à son exubérance spontanée.

Avant de quitter la voie ferrée, jetons un coup d'oeil vers les vallées de Salta, qui se développent devant nous, pays des grandes forêts, dont on pourra prochainement exploiter les richesses, encore aujourd'hui hors de portée de l'homme. L'ébénislorio et la tannerie y découvrent des éléments inconnus, qui régénéreront ces industries, que le bûcheron jette bas pour alimenter le foyer des chaudières des usines h sucre. Ces régions seront, prochainement, mais ne sont pas encore reliées par le chemin de fer; les voyages par charrettes ont conservé l'importance qu'ils avaient autrefois : elles sont attelées de mules et desservent encore tout le trafic de la Bolivie, qui se fait par cette frontière argentine.

Tucuman a une histoire antérieure à la conquête espagnole. Elle était déjà, auparavant, un pays régi par des lois quichuas, qui dénotaient une civilisation beaucoup moins primitive que celle des autres régions américaines; depuis la conquête, elle a une histoire fort brillante. C'est aux portes de sa capitale que, le 24 septembre 1812, le général Belgrano, qui devait garder dans l'histoire le premier rang parmi les héros de l'indépendance sud-américaine, livra bataille au général espagnol Pio Tristan, et, avec mille hommes recrutés de-ci de-là, battit les trois mille soldats exercés et parfaitement armés de celui-ci.

C'est encore à Tucuman que fui réuni le Congrès qui déclara

422 LIVRKVIII. - L 1 NDU STRIE AHRICOLE

le pays iudépeiidanl de la domination espagnole; que fut juré le grand acte de libération, longuement discuté et rédigé par des prêtres et des avocats, alors que, depuis six ans, par la volonté du peuple^ l'indépendance sud-américaine était un fait accompli (9 juillet 1816).

Ces souvenirs ne tiennent pas beaucoup de place dans la ville : seulement une colonne au centre, et la porte conservée d'une maison dans laquelle ce dernier grand acte s'est accompli.

Pour le touriste, il y a, à Tucuman, d'autres spectacles à contempler sans sortir de la ville. Le massif de l'Aconquija, qui domine la ville de ses neiges éternelles, n'est pas le moins imposant. Le tronc principal, couronné de pics neigeux, occupe vingt-huit lieues métriques. On trouve la glace jusqu'au solstice d'été, dans quelques replis, arrosés de cours d'eau échappés des roches : la glace, fendue à la hache, est apportée en ville, dans de petits barils, à dos de mule. Du tronc principal de l'Aconquija partent diverses chaînes, dirigées toutes dans le sens de la Cordillère, formant la chaîne de Tucuman, qui se prolonge depuis Catamarca jusqu'à Salta.

Sauf ce panorama merveilleux, la ville n'offre aucune particularité. Au centre, autour de la place, se développent quelques rues, se coupant à angle droit, comme dans toutes les villes hispano-américaines. L'église occupe une partie d'un des côtés; le Cabildo et les Tribunaux, l'autre; c'est toujours le même aspect et la même disposition, tant et si bien qu'à revoir les vues d'une de ces places de villes — qu'elles soient chiliennes, mexicaines ou argentines, — on ne sait jamais laquelle on a sous les yeux.

A Tucuman, la colonie française est nombreuse et intéressante; elle garde le souvenir d'Amédée Jacques, le philo-

niIAP. m. — LES RECIONS DE CANNE A SUCUE '»23

soplic, exilé on 18.')2^ qui y erra un collège, avant de réorganiser celui de Buenos-Aires, où il mourut, en 1803.

C'est aussi un de nos compatriotes, M. Groussac, qui a écrit l'histoire de Tucuman, et fait la description économique et sociale du pays. C'est à ïucuman enfin que nous avons trouvé le plus patriote et le plus actif de nos agents consulaires, le docteur Brùland, qui, établi depuis quarante ans dans le pays, serait le plus riche citoyen du lieu, s'il n'avait pas toujours, en pratiquant la médecine, professé qu'elle doit être charitable avant d'être lucrative.

Enfin, auprès de Tucuman, nous trouverons, sous pavillon français, Tusine à sucre la plus prospère, celle de M. Hileret. Il nous suffira de la visiter et de la décrire, pour connaître et faire connaître la grande industrie locale.

L'usine est située à sept lieues de ïucuman. Nous pourrions, pour y parvenir, reprendre le chemin de fer jusqu'à la station de Lules, mais le voyage en voiture oll're plus de pittoresque.

A peine sortis de la ville, laissant derrière nous ses jardins d'orangers touffus, nous prenons, pour ne les plus quitter, les chemins ombreux, que nous retrouverons partout dans la région, encaissés entre deux haies épaisses, composées de variétés si nombreuses d'arbres, d'arbustes, de ronces et de cactées, qu'il serait difficile de les énumérer et impossible de passer au travers.

Derrière ces enceintes, dans certains endroits, les dépassant de leurs rameaux élevés, s'étendent des plantations de canne.

La canne de Tucuman est, dit-on, originaire du pays; les conquérants l'ont trouvée là ; d'autres disent qu'elle fut importée. Quoi qu'il en soit de son histoire, elle n'est devenue

421 LIVRE VIH. — LINDUSTRIE AGRICOLE

l'objet d'une culture, que depuis, à peine, cinquante ans; il y en a dix que l'industrie sucrière a commencé à prendre quelque développement; cela remonte cà l'inauguration, en 1876, de ce long chemin de Ter, à voie étroite, qui a permis d'apporter là les premiers appareils, fournis par la maison Cail,à quelques planteurs assez riches déjà pour que le crédit consentît à les aider. Ils doivent leur fortune, aujourd'hui décuplée et solidement assise, aux merveilleuses inventions de nos compatriotes, qui, en passant par la célèbre usine de construction du quai de Grenelle, ont civilisé cette région, l'ont élevée, du rang de contrée pittoresque, à celui de pays producteur et exportateur.

Le long de la route, il nous est facile de noter que ce pays, s'il peut contenir d'autres richesses naturelles, se prêter à d'autres cultures que celle de la canne, vit exclusivement de la canne à sucre.

A la porte de chaque chaumière, on trouve des amoncellements de ce roseau sucré, tiges violettes, rayées ou blanches, suivant qu'elles appartiennent à l'une des trois variétés les plus cultivées ; des feuillages, provenant des cannes dépouillées, sont entassés pour servir d'alimentation au bétail.

De tous côtés, de longues files de charrettes portent, d'une plantation à une usine, les cannes coupées, mises à nu, déjà prêtes à passer sous le moulin. Six ou huit charrettes se suivent, traînées par des bœufs; le conducteur est assis sur le joug des deux derniers, et garde, auprès de lui, son long aiguillon, que, de temps en temps, il relève pour activer la marche; mais ses mains ne sont pas inactives : l'une tient une canne à sucre, l'autre un grand coutelas, plus grand et plus large que tous les couteaux de cuisine connus, et qui est, ici, l'instrument agricole par excellence.

Tout le monde le porte. Il sert à couper la canne au pied, à la parer pour le moulin, à l'épointer; il sert surtout,

CIIAP. III. - LES IIECIONS DE CANNE A SUGKE 42:;

pendant le travail, aux moissonneurs, aux ciiarretiers pendant leur voyage, aux femmes, pondant leurs longs loisirs, aux enfants toute la journée, à éplucher et couper la canne, que tous, sans exception, sucent constamment. C'est là ce que fait le charretier peu pressé. En tête du convoi, pour diriger les bœufs, un enfant à cheval ou une femme ouvre la marcho; eux aussi, tiennent toujours dune main une canne, de Tautre le grand coutelas.

Nous longeons des plantations : elles ne se ressemblent pas toutes. Ici la canne n'a pas deux pieds de haut; l'herbe qui pousse au milieu l'étoufîe et a empêché sa croissance. Le planteur, nous dit-on, est mort, au printemps, la plantation, n'ayant pas été sarclée, n'a pas prospéré; la récolle de l'année est perdue, le plant lui-même est compromis, et, probablement, ne donnera plus rien il faudra le refaire.

C'est une culture fort simple que celle de la canne ; comme tous les roseaux, il lui suffit d'un peu de terre et d'humidité pour végéter; mais, comme elle est plus exigeante que le roseau, parce qu'elle veut produire plus, il faut lui préparer le sol par un profond labour, lui creuser un large sillon et, quand on a couché dans le fond les tiges, dont les nœuds, en se développani, deviendront hautes pousses, il faut lui donner une large irrigation, lâcher les écluses de rigoles, la couvrir d'eau; elle pousse, alors, avec force, non pas assez vite pour que les mauvaises herbes, dont le sol contient toujours une ample provision prête à germer, ne la dépassent.

Il faut alors sarcler, dégager la tige, qui s'élève vite, s'épaissit et, maîtresse de toutes ses rivales, les étouffe sous son épaisse et haute frondaison. Les champs de cannes prennent, enfui, l'aspect touffu et verdoyant qu'ils conserveront jusqu'à l'automne, où le couteau du moissonneur les jettera bas une à une.

Ces champs ne changent pas de ton, comme les blés :

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la canne, en mûrissant, ne jaunit pas; c'est seulement sous linfluence des gelées de juin ou de juillet qu'elle jaunit et prend un aspect de grand roseau desséché.

Le planteur et l'usinier redoutent-ils cette gelée qui dessèche la tige? Les uns disent oui, les autres non. A la vérité, ce ne sont guère que les feuilles hautes, et non pas les canaux de sève sucrée, qui sont atteints ; l'écorce même peut geler, sans que la sève en souffre; en ce cas, il y a, dit-on, cet avantage, pour l'usinier, que la gelée retarde la végétation, toujours prête à reprendre au moindre rayon de soleil, et peut prolonger jusqu'aux premières chaleurs du printemps sa récolte, qu'il devrait interrompre si la végétation se hâtait.

11 faut que cette récolte soit active et vile faite, en cent jours au maximum; elle ne peut guère commencer avant le lo mai, pour attendre la maturité complète, et doit être terminée le 15 septembre.

Elle bat son plein en juin : déjà de vastes plantations sont dépouillées, le bétail s'y engraisse de tous les détritus sucrés laissés sur le sol; d'autres sont vertes encore; d'autres, voisines des premières, séparées par une simple haie, ont souffert de la gelée et jauni. Les pics neigeux, singulier contraste, dominent cette vallée, envahie par les travailleurs, occupés à une récolte, permise seulement dans les pays chauds; souvent, le matin, on constate plusieurs degrés au-dessous de zéro; il est vrai qu'avant dix heures et jusqu'à l'heure hâtive de son coucher le soleil est chaud et dissij)e l'engourdissement de la nature.

L'usine de Lulesest adossée à la montagne, auprès de celle de MM. Xougaes, Français, eux aussi, d'origine, mais nés dans le pays. Ces deux grands établissements, celui de

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