LES MENDIANTS ET LES DÉCLASSÉS
Le mendiant à euevah — I^e joueur d'orgue. — Lea eotrcprisea de mendicité — Le mendiaût mdi|;ÊDe. — Leâ déclassés. — L'im migrant Jt>achGiJer.
Dans la ville de Buenos-Aires, pas plus que clans la campagne, on ne connaît cette plaie sociale : le paupérisme* D n*y a ni misère, ni misérables, dans un pays où le travail est facile, la terre trop grande pour le nombre de ses habitants, et sa production trop active pour la consommation. Il n existe donc de pauvres, que les pauvres de profession, divisés en deux catégories bien tranchées : les mendiants et les déclassés. Dans la première catégorie fièrent presque exclusivement des indigènes, dans la seconde seulement des étrangers.
On ne rencontre plus à Buen os-Aires, et cela est regrettable pom* les touristes amateurs de pittoresque, le mendianta cheval. Cette dernière originalité locale a disparu ou tout au moins a émigré vers les \illes ou les provinces lointaines.
Le mendiant à cheval était, pour l'immigrant débarqué de la veille, un sujet d admiration autant que de Joie, non pas seulement de cette joie qui remplit Tâme de Thomme venu de loin* trouvant, sur sa route, quelque chose de racontable, non, d'une joie plus sérieuse. Que ne promet pas, en effet, k rimmigrantjUn pays où les mendiants vont à cheval? — Dans quel équipage ne se voyait-il pas déjà, lui qui ne voulait ni rester oisif, ni rester pauvre ; si ceux qui vivent de
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charité vont à cheval, le travailleur doit pour le moins rouler carrosse I
Illusions vaines et espérances irréalisables ! Le mendiant allait à cheval, parce que le cheval, cette monture du riche en Europe, était, ici, comme il n'a pas cessé de l'être, un bétail dédaigné, trop facile à nourrir et à multiplier. Dans ces troupeaux, sans valeur, de juments laides et déformées, que les propriétaires envoient, chaque année, au sa/arfero, pour opérer la plus inattendue des transformations industrielles et, d'une troupe de mille juments, recueillir mille peaux et quelques barils d'huile, le plus pauvre peut choisir un être plus misérable que lui, jument trop maigre pour mériter même ce sacrifice, poulain orphelin que, d'un coup de fouet, l'on a éloigné des mamelles de sa mëre, étendue dans son sang. C'est là le cheval qui portera le mendiant et sa besace et fera, avec lui, le métier de quêteur, cherchant lui-môme le soutien de sa pauvre vie le long des routes, des rues, derrière les charrettes de fourrage, broutant l'herbe entre les pavés r taisant bombance des brins de paille abandonnés, rongeant tous les cuirs, grignotant tous les bois à sa portée.
Le mendiant à cheval, peut-être parce qu'il était à cheval, n'était ni vulgaire, ni dédaigné. C'était une espèce de gauchohidalgo, peu fait pour le travail et n'en jugeant aucun digne de lui, devin, sorcier, diseur de bonne aventure, possesseur de remèdes cabalistiques, quelquefois paillasse, jouant la folie pour apitoyer le public, et égayer les quartiers où, la gazette ne pénétrant pas, il était le bien venu, apportant son tribut aux commérages, unique distraction.
C'est le pavage qui l'exile des rues où l'herbe ne pousse plus, où les murs remplacent les haies, où son cheval ne trouve plus à brouter.
Le mendiant à cheval était un plaisant, dont la misère pour rire égayait la rue; il ne tendait pas la main, saluait d'un sourire, ou de ces mots caressants que les mères don-
nent à leurs enfants et les vieux nègres aux hommes, dans lesquels ils semblent toujours voir de jeunes maîtres qu'ils ont élevés.
La rue n'a pas l'habitude du spectacle de la mendicité ; elle ne connaît, en fait de joueurs d'orgue de Barbarie, que des artistes qui vont divertir les carrefours éloignés, moyennant salaire. Italiens venus de Naples, l'orgue au dos, ils vont de ville en ville, de continent en continent, stationnent dans les ports d'escales, repartent, voient le monde et retournent à Naples sans avoir échangé un mot, avec les habitants de toutes ces régions, autrement qu'en patois de leur faubourg , n'ayant rien entendu, rien compris, hors le change des monnaies, nourris d'oranges comme chez eux, se gardant de contracter l'habitude néfaste de manger à leur faim, de goûter surtout à la viande et de se créer ainsi des besoins. On a vu de ces joueurs d'orgue napolitains partir, lors de la guerre du Paraguay, à la suite de l'armée, embauchés parles soldats pour égayer les nuits de campement. Ils ont assisté à tous les sièges, pendant trois ans, ont suivi les troupes jusqu'à l'Assomption. Le jour où il a fallu entreprendre, à travers les bois, les plaines et les montagnes, cette poursuite de trois cents lieues, derrière l'armée du dictateur Lopez, réduite à quelques milliers de fidèles, à quelques bataillons de femmes, le joueur d'orgue a suivi l'armée à pied, fait toutes les étapes, le soir, après le combat, relevé le courage sur l'air des Lanciers : on ne jouait pas encore la Marseillaise^ c'était avant 1870.
Quelquefois apparaît dans une rue une famille exotique, le plus souvent française, venue jusque-là, après des stations sur toute la côte d'Amérique, pour promener et exploiter, en commun, l'infirmité d'un de ses membres, industrie lucrative pour tous. Us parcourent les rues, pendant un mois ou deux, soulevant plus de surprise que de pitié, faisant, au reste.
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maigre recette, <>L repartant pour une aulre vill^ de rAtlanlique ou du Pacifique, comme ferait une troupe de cirque ou d'opéra.
Mais là n'est pas le vrai personnel de la mendicité professionnelle.
Celui-là a son jour et ses traditions; il n*apparaît dans la rue que le samedi, pour faire sa recette; en semaiue, par exception seulement, sous le porche des églises et à la porte des maisons mortuaires, le jour où quelque famille célèbre des funérailles.
Celte horde de nègres, de mulâtres, d'Indiens, de vieux soldats éclopés, de mégères de l'Apocalypse, qui vous entourent et harcèlent les joiirs de deuil, à la sortie des églises, sont un spectacle assez repoussant pour dégoûter même d^hériler.
Us sont nombreux, plus que cela, grouillants, sales, noirs, déguenillés à plaisir; ils craindraient de ne pas inspirer pitié s'ils n'apparaissaient couverts de toutes les scories. Cette Cour des miracles célèbre là ses fêtes carillonnées ; mais son vrai jour d aubaine, où la recette est régulière comme une renLe^ est le samedi.
Dès rheure où la \ie conunence, ils sortent des logements inconnus où, pendant la semaine, ils ont attendu, dans une oisiveté puante, ce jour de recouvrement, grassement nourris de restes peu appétissants, mais abondants et à leur goiit. Le samedi venu, quelque temps qu'il fasse, on les voit parcourir les rues, par tiles interminables, bizarres, clopinant, se traînant sur des savates sans forme, balayant le trottoir de haillons ignorés ailleurs, portant et soutenant leur besace, et, surtout, parlant, riant, hoquetant, glapissant des phrases entrecoupées où toutes les langues du globe semblent avoir jeté, — comme le fait des rebuts la société dans leur besace — les
lis LIVRE II. — LA RUE
mots dont elles ne veulent plus et que la décence a mis hors d'usage. Tous sont mêlés, hommes ou femmes, sans que Ton puisse disling'uer à quel sexe appartient celui-ci ou celle-là, par bandes^ dédaigneux de la concurrence; dans ce métier spécial, le nombre est, à ce qu'il semble, une force. — Ils visitent, comme s'ils égrenaient un chapelet, les maisons, ton- Jours les mêmes, où ils reçoivent leurs distributions- Là ils trouvent le pain de la semaine, les restes de toutes sortes et la monnaie de cui^Te qui ne sert guère qu'à cet usage, et que Ton répartit également, entre tous, avec une libérale parcimonie. Ils ne réclament, ne se plaignent, ni se jalousent, psalmodient, tous sur le même ton, les litanies de leurs gracias, pressés de continuer leur pèlerinage, n'ayant pas de temps à perdre pour le faire complet.
GeuK de ces oisifs patentés et rentes, qui, la semaine, ont à chercher un supplément de subsides, v^t au marché, après Iheure des achats, vers dix heures, et font une ample provision de morceaux de viande dédaignés. Autrefois, les abats leur appartenaient aux abattoirs, mais ces morceaux, rejetés par les indigènes, sont recherchés den étrangers, el se vendent.
Depuis lors, on a vu, — et les vieux du pays signalent ce présage néfasle de la fin d'un monde. — les pauvres chercher, dans les boîtes d'ordures, placées, le matin, au seuil des maisons, les restes, les viandes délaissées, les os décharnés, tous les rebuts souillés de la cuisine ; on a prédit que le paupérisme allait naître* Ce danger social, cet avenir redoutable, est loin; rhumbte éplucheur de débris est un pauvre, mais n'appauvrit personne, il est, Inianssi, un pionnier, puisqu'il donne, dans le pays du gaspillage, 1 exemple de Fépargne et de réconomie, es vrais adversaires du paupérisme.