‹ La vie et les moeurs à la PlataChapitre 21 sur 88 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les anciennes boutiques. — Baratillos et liendas. — Le- marchand ambulant. — Le vendeur de journaux. — Le marchand napolitain. — Le nègre des pasteles. — Le Maure et la masamora. — Le porte-balle. — Le laitier. — Le portefaix. — Homme de sac et de corde.

J'imagine que lorsque Buenos- Aires et les autres villes du continent américain se formèrent, le commerce devait y être quelque peu intermittent. Ces communautés nouvelles, embryons de sociétés futures, devaient être assez semblables i à des navires en mer,oii tout est mis en commun, où chacun w se doit aide et mutuelle assistance. La métropole, trop occupée * i à conquérir des points nouveaux, songeait rarement à ravi- I tailler les colonies fondées : elle leur imposait cependant de ne consommer que ses produits et leur interdisait l'exportation. Les habitants étaient des colons, vivaient des produits des lots de terre qui leur étaient distribués, ce qui réduisait les échanges à leur plus simple expression.

Dans les villes espagnoles, partout le commerce a commencé de même. De temps à autre, un navire autorisé, arrivant de j

Cadix, déballait sa cargaison, dont l'arrivée émotionnait |

la ville et donnait lieu à quelques transactions, aux premiers débats, aux premières opérations de change.

Buenos-Aires, dont la destinée était de devenir une ville ^

de transit, ne Ta réalisée que depuis cinquante ans ; jusquelà son commerce se bornait aux pauvres transactions que pouvait exiger une population peu fortunée. Il occupait à peine quelques échoppes, placées aux coins des rues, quel- 1

ques tentes dressées sur les places. Les premières ont légué

leur nom primitif de coin de rue, esquina^ à tous les magasins qui leur succèdent et qui, placés même au milieu de la campagne, sont toujours des esquinas ; les secondes ont légué leur nom de tente, tiendaSy à tous les magasins de nouveautés qui, après des siècles, remplacent ces étalages primitifs de la rue et de la place publique.

Le commerce débute partout par le capharnaûm ; le marchand vend de tout et ne spécialise sa vente que lorsque la ville a grandi.

Quelques tiendas perpétuent encore les traditions de ces bazars d'autrefois : ce sont les baratillos; ce nom est un diminutif de barato, qui signifie bon marché. Il est justifié, moins encore par le bon marché des articles que Ton y vend que par la nature même de ces articles, qui sont en général de mince valeur.

Ils sont de création ancienne et doivent sans doute à leur origine lointaine Taspect vieillot qu'ils ont conservé par tradition. A l'exemple des magasins de vieille souche, qui redoutent de modifier leur aspect extérieur de peur d'éloigner une clientèle routinière, ils gardent l'apparence des magasins de l'ère coloniale, à mesure que la ville moderne les repousse, ils se déplacent et s'éloignent sans rien perdre de leur physionomie ancienne.

La maison est basse, son toit de tuiles catalanes laisse, les jours de pluie, dégoutter l'eau du ciel dont les torrents rebondissent sur les rares passants ; le trottoir, mi-partie en briques sur champ et mi-partie en dalles de Hambourg, est en contrehaut de la chaussée, — lit municipal des torrents que produit la pluie du ciel, — quelquefois pavée, pas toujours, bourbier que délaient les roues de charrettes, où elles s'enlisent souvent. Toute la maison est couverte d'étoffes à bas prix venues de tous les coins du globe, revêtues encore de leurs étiquettes françaises ou anglaises, d'origine trop souvent trompeuse, dont l'orthographe dénonce un contrefacteur allemand ou

belge. Les portes sont encombrées de déballages en désordre simulant le bon marché en étalant l'abondance. A terre gisent des chaussures, des éventails de Chine en feuilles de palmier j des las de chapeaux de feutre, des montagnes de parfumeries de toutes provenances, sorte d'étalage forain dont la physionomie cosmopolite diffère de ceux entrevus ailleurs.

Le marchand est toujours Italien; il était autrefois Espagnol, On cite encore certain don Braulio, que toute la ville connaissait sous ce nom de baptême, sans se préoccuper de celui de ses ancêtres. U était lui-même un ancêtre, un vieux colon d'un autre âge, dont l'existence se prolongeait au milieu des mœurs modernes, sans qu'il les soupçonnât, fît rien pour les modifier ni pour modifier les siennes. Ce fossile avait laissé s'installer de modernes tiendas autour de la sienne, il avait vu apparaître les premiers lustres éclairés au gaz, avait assisté à l'invasion plus moderne du pétrole, mais n'avait jamais renoncé à la chandelle de suif plantée sur son comptoir conmie le clocher au milieu du village ; il avait la tenue d'un vieil usurier bourru, dont le métier eût consisté à refuser sa marchandise plutôt qu'à l'offrir.

Les baratillos achètent au hasard de l'offre, dans les ventes publiques, sans souci d'une clientèle de passage qui semble rechercher plutôt l'article à bas prix que l'article utile. Les marchandises offertes en vente publique ne sont naturellement ni de saison ni de vente facile : elles sont dépréciées dès qu'elles sont offertes au dernier enchérisseur, ce qui permet au baratillo d'exploiter fructueusement le désir qu'ont les femmes de faire de bonnes affaires, ce qui consiste, pour elles, à acheter quand même, et sans nécessité, des objets d'un coût peu élevé. Elles vont au baratillo, toutes, même celles qui se piquent d'élégance, que leur fortune met au-dessus de l'économie. Leur bourse cherche là une aventure, l'inconnu, la surprise ou seulement cette petite vanité, qui est de tous les sexes et de toutes les conditions, de pouvoir conter, en

s'en faisant honneur, un achat à bas prix d un objot quelconque, môme le plus inutile, bonne fortune bourgeoise qui attire à celle qui la conte cette approbation : « Qu'elle trouvaille! » Que pichincha! mot d'argot, d origine indienne, que tout le monde comprend.

On sort de son milieu en entrant dans celui-là, et c'est ce qui y pousse celles que l'on croirait n'y devoir jamais paraître- C'est là aussi que se fournissent exclusivement celles qui font petite dépense, mais elles attendent que le hasard de la surenchère ait amené, sur le comptoir d'un baralillo quelconque, un flot abondant des objets qu'elles convoitent; elles en avisent alors leurs amies, à charge de revanche ; les acheteuses ainsi appelées se succèdent et encombrent tous les soirs l'étalage de l'heureux vendeur, qui ne se fera pas pour cela une spécialité de l'article demandé, et, avec l'argent produit, se procurera celui qui s'offrira.

Ces petits métiers sont accaparés par des Italiens, qui vivent de rien, ne tiennent aucune comptabilité, négocient au hasard; les traditions du commerce lombard du moyen âge semblent avoir perpétué chez eux, par hérédité, l'instinct plutôt que la connaissance commerciale. Ils font dans ce désordre leur fortune, soit honnêtement, soit simplement en préparant de longue main une faillite fructueuse, où leur ignorance simulée sert d'excuse à leur habileté raffinée ; alors on les plaint, mais on les laisse partir, emportant leur habit graisseux dont les poches sont pleines.

Sur les ruines du baratillo s'élèvent aujourd'hui quelques grands magasins qui ont importé les habitudes de ceux de Paris, ils aspirent aux grandes concentrations; leurs efforts semblent jusqu'ici couronnés de succès. Les deux premiers sont d'origine française et ont été créés avec des capitaux français. Sans avoir encore les proportions considérables de leurs congénères de Paris ou de New- York, ils offrent déjà à rindustrie française d'importants débouchés et font une concurrence

sérieuse aux maisons de nouveautés, retenues jusqu'ici par les Espagnols, comme le sont les baratillos par les Ilali^^ns.

Il ne faudrait pas croire cependant que le commerce fiatiçais s'en tienne à ces deux échantillons. Sauf, en effel, lu magasin de nouveautés, toute boutique est presque exclusivement française, et c'est le français que l'on parle dans les rues marchandes. Mobilier, art, bijouterie, maroquinerie, marque! terie, articles de Paris, confiserie, parfumerie, que sais-je ? la liste en serait longue, s'il fallait énumérer toutes les enseignes françaises qui absorbent, chaque année, plus de cent cinquante millions de produits de notre industrie nationale.

Mais sur cette terre, où l'individualisme est roi, c'est surtout le marchand ambulant dont la physionomie offre quelque intérêt.

La rue est ouverte aux tentatives commerciales du premier venu qui sait découvrir une veine à exploiter. Enfant, homme ou adolescent, chacun y a sa place : la femme seule ne s'y rencontre pas. Tous les métiers, tous les commerces, aussi bien sédentaires que nomades, sont accaparés par les hommes. Les lois espagnoles de procédure prohibaient aux femmes l'entrée des tribunaux et la présence aux audiences , même lorsque cette présence était nécessaire, déclarant contraire aux bonnes mœurs que la femme se mêlât, dans les assemblées, au contact des hommes ; l'usage, aussi puissant que la loi, la tient en dehors du commerce et de la vie marchande ; les habitudes locales seraient aussi gravement choquées si l'on voyait dans la rue une femme exercer un commerce ambulant, que si on lui voyait faire quelques travaux de force, exécuter un terrassement on une construction.

Par contre, l'enfant occupe la rue. Déserteur de Técole^qui s'instruit à celle de la vie et y prend des leçons pratiques, il y est sinon le marchand le plus important, tout au moins le plus bruyant.

Le jour n'a pas paru, les réverbères sont encore allumés que déjà la rue retentit des cris du gamin vendeur de journaux ; le soir, les quartiers éloignés sont silencieux, et c*est lui encore dont le gosier de cuivre vibre malgré la pluie, le vent ou la gelée, et continue à réveiller les lecteurs pour les feuilles les plus difficiles à vendre. Il a bien le droit de défiler le premier dans cette galerie.

Il a sept ans à peine, rarement plus de quinze, à ses débuts. Les pieds nus, le corps couvert de lambeaux, la tête protégée par une coiffure quelconque, il n'est décemment vêtu que lorsque, riche par l'économie la plus attentive, il peut augmenter ses achats et le nombre des journaux vendus.

Ce n'est pas un métier ouvert à tout le monde que celui qu'il fait. Il faut, pour y réussir, une somme d'intelligence et de flair assez commune à rencontrer parmi les enfants de l'abandon, un gosier de métal, le mépris du temps qu'il fait ou fera, mais aussi Tinstinct spécial du métier, puisque c'est, son argent à la main, que le marchand de journaux se présente aux imprimeries. Il ne débute pas avec un gros capital ; rarement sa famille le lui fournit ; une commission faite, un paquet confié par un voyageur dans une gare, quelquefois une simple grimace souriante faite à un passant suffisent à faire tomber dans le creux de sa main les quelques décimes qu'il lui faut pour débuter.

Il s'agit dès lors de les bien placer et de les défendre, et, pour cela, d'être à l'heure juste à la porte du journal qui va se vendre le mieux. Avec de bonnes jambes et lambition d'arriver vite, on devance ses concurrents, on atteint des quartiers où la vente est facile, et l'on revient refaire sa provision pour repartir encore.

11 faut surtout ne pas perdre une minute à attendre un journal dont la vogue n'est pas née, est morte ou mourante. Aussi, quel intérêt présentent pour ces gavroches cosmopolites, tombés là on ne sait d'où, citoyens de nations dont ils ne savent pas le nom, les incidents politiques, les scandales locaux, les bruits du jour, que la rue ignore encore, mais qu'ils soupçonnent déjà, dont ils ont, aux portes de Timprimerie, flairé le ragoût avant qu'il soit prêt. Écoutez la conversation bruyante et corsée de ces juges sans pitié, qui rendent à la presse quotidienne, en cruautés, ses critiques et ses sévérités de tous les jours. L'article à sensation, que, le plus souvent, ils sont incapables de lire, est deviné, jugé, escompté par eux, avant que Tencre même soit sèche. Jamais ils ne se trompent, savent à Tavance que la vente va doubler, leur instinct Fa prévu; ils pressentent le succès et la faveur publique, mais aussi, et plus vite encore, la froideur ; ce ne sont plus des juges, alors, ce sont des bourreaux. La vente faiblit, le journal hier demandé est dédaigné, ils ont vite fait de le tuer par leur abandon, s'écartent pour ne pas être tentés de risquer, dans celte aventure, leurs piastres durement acquises. Vainement on leur offrira des prix de faveur, des rabais exceptionnels. Leur capital est inquiet. Le journal délaissé n'aura d'autre ressource que de raccoler, parmi cette enfance cruelle, quelques déshérités sans clientèle dont il fera des vendeurs à gage.

Où logent-ils? D'où sortent-ils le matin, où rentrent-ils le soir? Ils ont une famille, quelquefois ; mais leur individualisme pratique les en éloigne le plus souvent. A quoi ne peuventils pas prétendre, depuis que l'un d'eux, devenu le colonel Latorre, a pu se faire élire dictateur à Montevideo, garder le pouvoir, ne le quitter qu'après plusieurs années, après en avoir épuisé toutes les joies?

Ils sont dans la rue tout le jour, vendent jusqu'à midi les journaux du matin, et attendent jusqu'à trois heures ceux du

soir, occupant leurs loisirs au règlement de leurs affaires, à jouer, sur la place, à des jeux sérieux, où les intérêts se combattent la piastre à la main, à risquer leur superflu à la loterie, jusqu'au jour où, lassés de voir cette pieuvre sucer le meilleur de leur sang, ils lui reprennent ce qu'elle leur a dévoré en vendant aux naïfs les billets qui ne les attirent plus. L'école ne les voit guère, ils connaissent trop bien la science de la vie et peuvent faire l'éducation des vieux.

Ces enfants, bien qu'il y paraisse peu, ont, cependant, des pères, qui appartiennent comme eux à la rue, et y font, eux aussi, un métier quelquefois lucratif, vendant tout ce qui peut s'offrir, de porte en porte, colportant, jusqu'à ce qu'ils soient vides, de lourds paniers de fruits, d'œufs ou de volailles vivantes, ou balançant sur leur épaule, à la manière des Chinois, un long bâton où pendent du gibier ou du poisson.

L 'indolen ce des habitants , et autrefois , dans les rues boueuses , l'impossibilité des communications, ont créé et développé cette industrie du colportage alimentaire. Dès l'aurore, ces ambulants s'approvisionnent au marché central, et de là prennent leur course, emportant les assortiments les plus variés, et sautent, en chantant, de pavé en pavé, jusqu'aux confins de la ville.

Presque tous sont venus de Naples ou de Lombardie et se sont élevés, peu à peu, jusqu'aux sommets de ce métier, qui a, comme tout, sa hiérarchie. Pauvres au début, ils ont porté tout le jour de lourds paniers, chargés des fruits les moins coûteux; l'hiyer, des oranges, l'été, des pêches, jamais de primeurs ; au bout du jour, après avoir refait deux ou trois fois leur provision, ils rentraient les bras coupés, retrouvant dans leur poche, légèrement grossie, le capital employé le matin. Plus tard, l'économie aidant, ceux que leur estomac

soûle nait jusque là sans exiger autre chose que le jus d'une orange, ont pu charger leurs bras de marchandises de choix, grossir leurs achats, se créer une clientèle complaisante, en connaître les besoins à heure dite, en recevoir les commandes et réunir, en quelques années, ce capital rêvé qui permet de repartir pour Naples ou Gênes, reprendre l'air du pays, pour revenir, le plus souvent, vers cette terre d'Amérique, qui ne lâche plus ceux qui l'ont foulée de leurs pieds laborieux.

Dans ce métier, comme dans tous ceux de la rue, il n'y a ni second, ni auxiliaire, ni associé; le plus gros capitaliste ne peut entreprendre au delà des forces de ses deux bras; chacun le sien et chacun suivant ses forces; les ambitieux deviennent sédentaires. Il vaut mieux détourner les regards de ceux-ci, du coin de boutique où leur commerce naissant s'installe en dehors des marchés ; là, on vend de tout, il parait même qu'il y a des acheteurs pour ces viandes présentées et préparées sans art, ce .gibier, ce poisson dont les odeurs se confondent, ces racines méconnaissables, ces légumes qui semblent fauchés dans un herbage, ces fruits cueillis sur quelque sauvageon. Il faut vraiment que, dans les quartiers éloignés, où ils établissent ces étalages, ils aient d'abord inculqué à leur clientèle leurs principes de sobriété.

Ils se ressemblent tous par des traits généraux et la similitude de leur destinée : c'est à peine si, dans le grand nombre de ces Napolitains qui emplissent les rues de leurs cris monotones, émergent quelques types. Un seul mérite d'être retenu.

Il avait des allures de pêcheur napolitain, avait appris tout juste les quelques mots d'espagnol nécessaires à désigner les produits qu'il offrait, et marchait par les rues en trouvère gai, entonnant dans sa langue, d'une magnifique voix claire de baryton, des fantaisies musicales, composées ou arrangées pour la circonstance, des couplets, mis en musique par lui, où il offrait en vers la belle pèche ou l'orange mûre. Ses voca-

lises populaires arrêtaient les passants, faisaient apparaître sur les portes les jolies filles au teint doré ou bistré^ égayaient la rue. Il s'était fait des amis partout, et ron payait au marchand sa musique et sa gaieté, sans contrôler la valeur de ses oranges. Hélas! il avait un grain de folie, etc'e^t ce grain qui a germé. Son dédain pour la vente s'est aggravé, ses vocalises ont perdu de leur éclat, il a descendu les degrés de l'échelle et est devenu un pauvre marchand de poisson d*eau douce: tout au moins le rencontre-t-on promenant au bout d'un bâton quelques échantillons de poisson de rebut, que quelque charitable pêcheur à la ligne lui aura abandonné et qu'il offre, sur un air d'opéra, à des acheteurs imaginaires ; la vie n'est plus pour lui qu'une fiction et le pavé de la rue qu'un tréteau.

Il emportera avec lui une des originalités de la rue ; elles sont rares depuis que le dernier des marchands créoles du vieux temps est mort, demain il sera oublié.

Il était centenaire ; son teint d'Africain avait blanchi sous l'influence des années. Né dans l'esclavage, il avait connu le dernier gouverneur de Buenos-Aires, son premier Vice-roi, enl776, le premier président constitutionnel de la République unie et pacifiée, en 1862. Il avait pris les armes pour Tiiidépendance, il était peut-être à Chacabuco, k Ituzaingo ; la révolution l'avait libéré, avec tous les noirs, ses frères de la côte d'Afrique, et, depuis, il était devenu commer(jaût ; il vendait des pâtés chauds et n'avait plus fait entendre que ces mots cabalistiques : Son calientes! Estan tapados^ son de hoy! « Ils sont chauds! Ils sont couverts! Ils sont d'aujourd'hui! n et, depuis le premier jour jusqu'au dernier, pendant trois quarts de siècle, gamins et désœuvrés avaient répondu sans se lasser: « Mentira^ son de ayer! » « Mensonge, Us sont d'hier. » Et, toujours, il reprenait sa litanie et recevait la même réponse, ni eux ni lui ne se lassaient. 11 avait connu le

temps OÙ Buenos-Aires était un village encore, où ses rues n'étaient pas pavées ; il avait assisté à toutes les transformations, vu s'aUgner le premier trottoir, paver la première rue, la rue Fédération, aujourd'hui rue Rivadavia, des maisons remplacer les cultures, les briques succéder aux haies de cactus et d'alcës, entendu, en 1854, la première locomotive traverser les faubourgs, vu partir le premier tramway en 1870.

Tout avait changé autour de lui, tout, excepté lui-même ; il avait, à travers les âges, promené sa boîte et ses pâtés chauds, et toutes les générations lui avaient répondu : Mentira^ son de ayert

Cela était devenu un besoin. Pendant qu'il acquérait des années, qui laissaient à peine trace sur son front séculaire de nègre immortel, les gamins, qui, au début du siècle, avaient répondu à son verset par le démenti gouailleur, étaient devenus vieux, avaient pris, en même temps que des années, trop de gravité pour faire tout haut le répons, mais, par habitude ou souvenir d'enfance, ils le faisaient mentalement, à média vocce, et ne pouvaient s'en défendre.

U nous souvient d'un des derniers Présidents de la République, nous avouant qu'il ne pouvait entendre ce cri étrange de la rue, sans être démangé du besoin de répondre, comme il le faisait au temps de sa première enfance : « Mentira 1 son de ayer ! »

Ce vieux semblait interpeller la ville en lui jetant l'écho du temps passé; son cri quotidien, toujours le même, rappelait les vieux créoles au respect des vieilles mœurs. En vain, vous voudrez les oublier, semblait-il dire, vous vous souviendrez toujours des pasteles calientes du bon vieux temps ; voyez, ils n'ont pas changé, c'est toujours la même pâte pétrie sans art, et le menu hachis d'une viande sans valeur, la même olive, et le môme raisin sec qui essaie d'en relever la saveur.

Et, comme pour lui donner la réplique, pendant qu'il sui-

vait à pied les rues pavées, dont son pied nu dV-sclave avait autrefois foulé le sol durci, un vieux compagnon du même âge, descendant Africain aussi, mais d'autre race, vieux Maure dans la peau d'un gaucho, parcourait la rue à cheval et invitait son peuple fidèle aux vieux usages, à consommer la masamora, sorte de kouskoussou fait de maïs sec grillé et pilé dans du lait. D'une voix aiguë et plaintive de derviche pleureur, il annonçait : La masamora espesa para la mesa, la masamora cocida para la mesa tendida ! la pâte maure épaisse pour la table, la pâte maure cuite pour la table servie !

C'était le vieux temps, les vieilles mœurs emportées par le flot des étrangers, qui revenait chaque jour frapper à Thuis, et se rappeler aux jeunes.

Ah ! si ces vieux Africains avaient pu pénétrer dans ces maisons modernes, ils auraient vu que les vieux usages étaient condamnés, que, peu à peu, le thé que Ton prend, en une fois, dans une tasse, avait remplacé le maté que Ton suce, resuce et redemande, et qui était bon pour les longs loisirs de l'époque coloniale. Dans les ministères mêmes et les administrations publiques, ces refuges de toutes les paresses, ils n eussent plus trouvé la bouillote en permanence sur son réchaud pour les matés successifs, ni même la bougie toujours allumée pour les cigarettes de tabac noir qu'il faut toujours rallumer.

Il faut aller jusqu'aux faubourgs pour y retrouver le respect des vieux usages, qui sont, en somme, des souvenirs d'une époque de pauvreté ; suivez le nègre aux pâtés ou le gaucho à la masamora, c'est une occasion de passer en revue leur clientèle et de voir revivre le vieux temps.

Ils savent d'avance où on les appellera. La maison a une pauvre apparence, ses deux fenêtres sur la rue sont à peine d'aplomb et ne se ressemblent pas, épaves d'un chantier de démolitions ; la porte ouverte laisse entrevoir des chambres alignées sur la cour, quelques-unes au mur de pisé, d autres

do bois : c'est une Californie, oîi s'entassent des ménages pauvres j de toutes couleurs^ oii vivent, en promiscuité, des bandes de Napolitains; pauvres gens qui n'ont ni le temps ni le goût de cuisiner, de surveiller sur un fourneau le puchero, pot-au-feu local peu coûteux, ils recourent aux pasteles calient es ou à la masamora. Du fond de cette Californie, quelque négresse en loques, quelque China traînant ses savates, arrive paresseuse et lente ; elles ont beau plaisanter, lui affirmer que ses pâtés sont d'hier, leurs dents rient tout à la fois et mordent dans la pâte chaude.

Ce repas léger sera souvent le seul, elles attendront le lendemain, en suçant de nombreux matés, nourriture peu reconfortante, qui leur donne, sous leur teint bistré, cette pâleur spéciale aux Indiennes anémiques.

Ces quartiers éloignés connaissent seuls aussi le porteballe, cet homme sans préjugés, qui promène, sur ses épaules, son commerce, sa fortune et son crédit. Il exploite les régions où le commerce sédentaire ne trouverait pas à vivre ; sous la pluie qui met en péril tout son avoir, sous le soleil qui en double le poids, ce pauvre hère fait des envieux, pendant que, par les rues désertes, il tâche de couvrir de sa voix aiguë les aboiements des chiens, qui n'aiment pas cet inconnu patenté : Merceria! 11 songe, en cheminant péniblement, qu'il lui faudra faire bien des kilomètres, mettre à terre, et relever bien des fois son ballot avant d'avoir réuni la grosse somme qu'il lui faut gagner pour acquitter sa patente, dont le taux semble avoir était fixé par des propriétaires, jaloux de lui faire payer, sous forme d'impôt, le loyer dont il se passe.

Ces pensées tristes l'abattraient s'il ne voyait là bas, dans une sorte de mirage, derrière un nuage de poussière, dans Tatmosphère transparente et chaude, une maison qui lui paraît grande et de belles proportions. Allons! en avant! Il

donne à son ballot pesant le coup de reins Iradilionnel et marche avec plus d'ardeur. Chaque pas le rapproche. C'était encore un mirage! La maison, comme toutes les autres dans celte banlieue, abrite quelque maraîcher ; de loin c'est quelque chose, de près une masure. Merceria! lancé d'une voix perçante, et tous les enfants sont debout. Devant le chien qiii proteste, le ballot est à terre; toutes ses richesses s'étalent : quelques jouets de Nuremberg, des dés, du fil, des aiguilles, des bas et des étoffes, de quoi exciter les convoitises dans ce désert champêtre, où rien du dehors ne parvient. On marchande, on se débat, on voudrait tout acheter; lui, voudrait tout vendre; quand ces longues querelles finissent, son ballot n'est pas plus léger, ni sa poche plus lourde.

Il va de la ville au dehors. Son confrère rural, le laitier, vient tous les jours de la campagne à la viUe. C'fis! invariablement un Basque, grand, fort, haut en couleur, grand mangeur, plus grand buveur, joueur de balle incomparable, de gaieté bruyante, dépensant, tout le jour, le trop-plein de ces forces que développe, au lieu de les épuiser, le rnde métier qu'il fait.

H élève à quelque distance de la ville un troupeau considérable de cent à deux cents vaches, sur une terme de deux cents hectares, louée de 5 à 6,000 francs, où il ne fait aucune culture, et dont les herbages naturels doivent nourrir ses élèves et ses laitières. Sa famille et quelques aides surveillent la ferme; lui fait, chaque jour, le même voyage k la ville.

Levé à quatre heures, il trouve à sa porte sou cheval sellé, chargé de dix grands pots de lait, et de quelques-uns plus petits, dont un, rempli de crème au départ, rendra^ à Tarrivée^ en beurre, cette crème, barattée par le galop du cheval; il prend son fouet des mains du garçon de ferme, et, mal éveillé, saute sur la selle, recouverte d'une peau de mouton, sur laquelle il se tient à genoux. Homme et bêle ont à parcourir trois, quatre et jusqu'à sept lieues pour arriver à la vUIe,

et par quels chemins! Les décrire est impossible, ceux qui les ont vus ne comprennent guère comment, par une nuil d'orage ou après les pluies d'hiver, un cheval peut, chargé comme le sont ceux des laitiers, traverser, sans y succomber, cette fange grasse, qui renaît de ses cendres après chaque ondée, ces lacs d'eau fangeuse, ces pentes glissantes, ces bourbiers dangereux, qui occupent toute la largeur de la roule. Il faut tout traverser, sans hésiter, au milieu d'un demi-sommeil et d'une obscurité profonde, la pluie sur le dos ou le vent fouettant le visage, souffrir plus que corps humain ne semble pouvoir endurer. Quand la mesure est comble, après les nuits rudes, il lui faut encore entendre la ménagère exigeante, qui se lève d'un lit confortable pour cette équipée, lui dire : « Mais, laitier, vous venez bien tard! si vous vous oubliez encore, je vous changerai! »

On ne le change pas, on lui laisse l'âpre jouissance de continuer son rude métier, et, lui, se consolede la pluie, en songeant que la sécheresse serait pire, puisqu'elle épuiserait le sol, et que les vaches maigriraient; et alors, adieu veau, cochon, couvée!

Il trouve encore des envieux quand il a réuni quelques écus et se dispose à profiter d'une amnistie, qui absout périodiquement les réfractaires, pour retourner dans sa montagne pyrénéenne, rêver au beau temps où sa jeunesse puissante, les veines gonflées de sang épuré par de longues générations, supportait des fatigues qu'il ne croit plus avoir endurées.

La rue n'a pas que ses ambulants, elle a aussi ses stationnaires; ce sont les hommes de peine, porte-faix ou commissionnaires.

Si vous interrogez à l'arrivée un fils de la Galice, arrivant à Buenos-Aires, sur ses ambitions et ses rêves d'Amérique,

ikt LIVRE 11. - LA RUE

cet Auvergnat d'Espagne, avec lacceut de son pays, vous répondra qu'il ne veut exercer d'autre profession que celle très enviable de mozo de boisa y cordei.

Homme de sac et de corde! direz-vous ; mais c'est un métier de pendard !

Cette traduction littérale rend heureusement fort mal la pensée galicienne : les hommes de sac et de corde, quand ils passent rOcéan, ne disent pas avec ce cynisme qu'ils oui celte profession.

Le gallego appelle les choses par leur nom d'Espagne : à Buenos-Aires, le mozo de boisa y cardel est devenu le changador.

C est un métier compliqué, difficile, mats classé et catalogué.

Planté au milieu de la rue, à Fendroit oii les transversales et les horizontales se coupent à angle droit, il fait montre de ses larges épaules et de son cou d'Hercule^ supportant une tête bien posée, coiiïée du béret basque, deveim le cachet rouge ou bleu de la profession; autour des reins est serrée sa cciuture, à poches profondes, où il porte son gain dujour,

11 a débarqué, un jour, sans autre capital que ses bras robustes ; bien vite il a acquis la corde et le morceau de toile qui constituent les insignes de sa profession, la ceinture ne viendra que plus tard; la toile devient sac ou coussin, suivant Jes exigences; elle enveloppe les fardeaux, ou protège la nuque contre leur contact; la nuit, elle se transforme en oreiller et remplace, pour les débutants, le mobilier que te travail futur leur donnera.

Il n'est pas rare d'entendre les découragés de Témigration, les bacheliers sans ouvrage, à bout de ressources, dire qu'il ne leur reste plus qu'à s'offrir au coin de la rue et à se faire changador.

Quelle erreur! et comme cela démontre bien que ceux-là ne se sont jamais rendu compte des conditions requises pour entreprendre ce métier, en apparence si simple, en réalilé

CHAP. III. — LA RUE MARCHANDE m

aussi difficile que tout autre, aussi fermé qu'une carrière libérale, aussi difficilement accessible qu'un corps constitué!

Il ne suffit pas de se mettre au coin de la rue pour faire partie, d'emblée, de cette corporation. Qu'un homme résolu essaye, il recevra la pluie et les horions très sûrement, mais pas autre chose.

Le ckangador doit être prêt à tout : à prendre sur ses épaules le poids le plus lourd, à comprendre la mission la plus délicate et la plus compliquée, à porter au loin un objet de valeur, sans se tromper de porte, ni de poche!

Ce n'est pas si simple, dans une ville ou chaque maison, chaque porte, chaque fenêtre même a un numéro, blanc sur bleu, bien lisible, et où personne n'a pris encore le parti d'en retenir aucun ; oii beaucoup de personnes ignorent celui de leur demeure, où les vieux ont encore gardé cette habitude bizarre de vous indiquer une maison par les renseignements circonvotsins, à la fois les plus précis et les plus obscurs. Ils vous diront, le plus tranquillement du monde: « Un tel? 11 demeure deux rues plus loin que l'église Saint-Nicolas, dans une maison ancienne, que son père avait achetée d'un vieil Espagnol et qu'il a reconstruite; pour y aller, vous prenez telle rue, vous suivez le trottoir de gauche jusqu'à une grande porte cochèrc près d'une boulangerie, la maison est un peu plus loin, en face celle d'un curé. » Si vous trouvez ces renseignements vagues dans leur précision et demandez simplement le numéro. — Le numéro? répondra le vieux, vous m'en demandez bien long.

Le changador doit connaître tous les pavés, tous les accidents de ti*riain, toutes les particularités des maisons, et se rendre où on l'envoie sans broncher, c'est à lui de deviner par lapparcnce que la maison est celle d'un curé.

Qu'il ne compte pas du reste sur la complaisance de ses congénères des autres quartiers ; cette armée porte l'uniforme du sac et de la corde, mais ne se touche pas les coudes. Tous

sont des propriétaires féodaux, qui excluent impitoyablement toute concurrence de leur coin de rue, et ne permettent le stationnement qu'à celui qui y est admis. Au centre de la ville, ces charges se transmettent ; il faut avoir payé à l'occupant le droit de prendre sa place et être présenté par lui aux autres. Il en résulte que les changadores des coins de rue bien achalandés, sont des personnages qui traitent avec dédain les humbles de la profession, et trouvent chez ceux-ci peu d'amitié et pas de complaisance.

La qualité maîtresse de la corporation, à quelque quartier qu'appartiennent ses membres, est une honnêteté proverbiale et de règle. Il n'y a pas d'exemple d'un détournement commis par un changador en mission ; il est même passé en usage de ne demander à celui que l'on appelle pour l'envoyer quelque part, ni son numéro, ni son nom, ni le lieu de son stationnement, le public a une confiance aveugle et justifiée dans l'intelligence et la probité de ces hommes de sac et de corde.

Tous ne sont i^BAgallegos^ beaucoup sont basques espagnols beaucoup génois, quelques-uns napolitains, très peu français . Artisans, commerçants ou agriculteurs, nos compatriotes ne connaissent, en général, autre chose et considèrent que ce n'est pas être artisan que de soulever avec adresse un fardeau pesant, le manier avec habileté, et le porter à destination avec exactitude. Tout cela constitue, cependant, un métier assez difficile, auquel n'est pas préparé le premier venu; le changador ne saurait nullement être assimilé à un homme de peine. Il n'a rien de commun avec ces hercules, qui composent les équipes employées à la douane ou dans les magasins de gros, qui, du matin au soir, soulèvent, roulent, chargent et déchargent des pipes de vin, ou autres fardeaux que Buenos- Aires, une des villes du monde où le transit est le plus considérable, voit passer par milliers.

Une des habiletés du changador est, au contraire, de ne jamais faire œuvre de force ; il lui faut pour cela être adroit

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de J^es mains qI de son corps» en même temps qii 'ingénieux, C'est le dimanche qu'il s'agite le plus, au jeu de paume ou au jeu de boules, où son adresse manuelle lui est encore de quelque profit.

Ce que gagnent ceux qui se consacrent à ce me lier est difficile à supputer et varie suivant la saison, le temps, et les hasards; mais ceux qui récoltent 20 francs par jour et ont, sous roreiller, un livret de dépôt à la Banque qui dépasse 20,000 francs, ne constituent pas des exceptions; tous vivent bien et défendent ces deux biens précieux de Thomme, la santé et Tindépendance, résultat qui en vaut un autre.

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