CHAPITRE V
LA VIE MATÉRIELLE. — LA TABLE ET l'hOSPIT ALITÉ.
Le marché des villes. — Les produits de la terre. — Marchands et acheteurs. -La cuisine indigène. — Les plats nationaux. — La vie aux champs. — Lbospitalité. — Lsl sirvienia derazon. — Maison offerte, maison ouverte. — Los relations. — Voisins et compères.
Eu arrivant dans une ville, si Ton veut prendre d'un coup dVuil une notion rapide de sa vie et de ses mœurs, il faut, à l'aurore, se rendre au marché, assister à l'arrivée des ven tleurs et des acheteurs, à leurs débats, goûter aussi un peu de tout ce que Ton y présente. C'est là, dans la crudité du plein air, que Ton surprendra, en déshabillé, la vérité des mœurs du peuple qui vend et du citadin qui consomme, là où Ton aura sous les yeux le résumé des productions du sol, que Ton apprendra ce qui abonde et ce qui manque, et que Ton se rendra un compte exact des conditions de la vie de t^haque classe de la société.
Ce qui surprend d'abord sur les marchés de Buenos-Aires, car chaque quartier a le sien, c'est l'abondance excessive des provisions alimentaires et leur variété ; ce qui étonne plus encore, c'est leur extrême bon marché. Les victuailles s'y accumulent en montagnes : viande, gibier, poisson, légumes et fruits, tout y est à des prix infimes, c'est le pays de la vie matérielle à bon marché, du nécessaire abondant, à loi point que, dans celte ville de quatre cent cinquante mille
habitants, il semble que chacun mange comme quatre, et que les estomacs bien dispos, sous un ciel pur, se prêtent, autant qu'ils le peuvent, à aider une production trop rapide.
L'abondance et le prix de la viande y sont légendaires; de fait, elle se donne pour rien à la campagne, et vaudrait à peine davantage en ville, si les bouchers n'étaient pas de si grands artistes et si les impôts ne s'efforçaient pas de lui donner une valeur ; mais ces deux facteurs de renchérissement en ont disposé autrement, et chaque morceau a aujourd'hui son prix. Au grand effroi des ménagères, on a vu des gigots de mouton se vendre jusqu'à vingt sous, et un filet de bœuf valoir jusqu'à trois francs. Ces prix causent scandale, tout renchérit. Les autres denrées règlent naturellement leur cours sur cet aliment de premier ordre; toutes abondent : la petite perdrix, qui est une caille, grosse comme perdrix rouge, se vend douze à quinze sous la paire, la poule de prairie, grosse comme une poularde, deux francs la paire; le poisson de mer, qui vient de Montevideo, est la abondant à des prix infimes. Quant aux légumes et aux fruits, il est difficile, au premier abord, de déterminer à la seule inspection du marché quels sont ceux de la saison. Quelques abris ou quelques buttages suffisent aux maraîchers pour fournir la ville de primeurs au milieu de l'hiver, en août, mais c'est un métier qui récompense maigrement les efforts ou la science qu'on y pourrait déployer ; le soleil est trop prompt à faire oublier les souvenirs des dernières gelées; en quelques jours, il fait sortir de terre et mûrir les premières asperges, les artichauts et les fraises; les primeurs perdent déjà leur prix que le printemps est encore loin.
Avec lui, dès septembre, l'abondance dépasse vite toutes les prévisions et tous les appétits, les meilleurs fruits sont déjà pour rien et se font entre eux une concurrence désordonnée. La consommation a beau se mettre à l'unisson,
renoncer même à la viande, dont on est las, ne s'attaquer qu'aux produits de la culture, les marchés restent encombrés.
Les îles du Parana produisent à outrance. Les bras enchevêtrés du delta se couvrent chaque jour de longues yoles, qui rasent Teau, enfonçant sous le poids de grands paniers qu'elles portent à la gare la plus proche ; des wagons, formant des trains entiers, partent de là pour la ville. La reine du marché est la pêche, il en arrive tous les jours de longs convois, depuis décembre jusqu'à mars, pendant que, des environs, de grandes charrettes apportent leur chargement ; elles ne se vendent pas à la pièce, mais au cent, au mille, à la pelle. L'été passé, les fruits des tropiques, l'orange et la banane viennent encore en abondance du Paraguay et du Brésil.
En somme, ce qui distingue le marché de ce pays, c'est que rien n'y manque, pas même le consommateur. Quand on se rend compte du prix auquel cette production est livrée, on songe qu'il faut vraiment que la nature soit bien prodigue, pour que le producteur trouve ici la compensation de ses efforts, ou que sa vie soit bien peu coûteuse pour qu'il n'ait pas renoncé à l'ambition d'en tirer quelque profit.
L'activité est grande autour de ces étalages; pour peu d'argent, les ménagères emportent un lourd butin. Quant aux cuisinières à gages, quelque lourd que soit ce panier, elles lui impriment une danse plus profitable qu'en aucun lieu du monde ; le bas prix des articles n'existe que pour elles ; elles les frappent d'un impôt personnel qui leur assure de larges profits. Aussi vivent-elles en bourgeoises qui exercent un art, résistent à se ranger dans la domesticité, ont des rentes, un domicile en ville, où elles rentrent le soir, pour en repartir le matin, faire leur marché, et, de là, leur jçumée chez leurs patrons, en conservant leur liberté, entre les repas.
Les abords du marché sont encombrés de lourdes charrettes à bœufs qui , par des prodiges d'équilibre , ont pu apporter jusque-là , malgré les fondrières, un chargement vulgaire de légumes encombrants , venant de loin, et qui payeront mal le long voyage d'une nuit qui les sépare du marché.
La viande arrive, le soir, de l'abattoir; de longues files de tombereaux couverts l'amènent. Leur voyage n'est pas fort long, mais, par contre, il est dangereux, et ils sont bâtis pour traverser les bourbiers profonds, où ils restent quelquefois. L'abattoir, ce rendez-vous important des troupeaux du pays, où Ton abat chaque jour huit cents bœufs et cinq mille moutons, consommation ordinaire de la ville, est éloigné de deux kilomètres, et relié aux marchés de la ville par un réseau de routes et de rues, où le transit est assez difficile pour que le prix de transport s'élève à 50 francs par charrette contenant huit bœufs ou trente moutons. C'est merveille de voir que, pour ce prix, quelque élevé qu'il soit, des hommes et des chevaux puissent, parles jours pluvieux d'hiver, entreprendre et mener à bien ce travail d'hercule. Deux chevaux suffisent sur un chemin pavé à traîner ces chargements ; mais, avant d'atteindre ce pavé, il leur faut entreprendre une escalade dans les rues défoncées, où six chevaux de renfort, rudement fouaillés et harcelés du geste, de la parole et de l'éperon par les gauchos qui les montent, sont à peine suffisants. Ils entrent en ville boueux, et délivrent, après mille cahots, leur marchandise ballotée^ qui, sans ce pénible voyage, n'aurait sans doute pas de prix. Quelquefois, pour compléter le tableau, la voiture porte, accroché extérieurement à une de ses parois, tremblotant et mou, un veau mort-né, dont les chairs secouées, à chaque tour de roue, avec des mouvements visqueux de polype, constituent, à ce qu'il paraît, pour les amateurs, un morceau de choix, le bacaray.
A dix heures, tout le monde est parti, le marché, vide, n'est
plus qu'un passage envahi par les mouches, dont le nombre est tel que les hommes en ont peur.
On pourrait s'attendre, sur celte terre de Chanaan, à trouver des tables plantureusement servies, un peuple de gourmets, faisant à bon marché de la cuisine chère ailleurs, élaborant tous les éléments vulgaires, que la nature fournit à profusion, et les relevant par un art recherché, ou des gourmands faisant grande liesse de tout ce que la terre et le soleil leur offrent sans mesure.
n n'en est rien. La gourmandise n'est pas un vice espagnol, la bonne chère n'a jamais passionné ces descendants d'Espagnols. Leurs pères ont apporté de Séville le goût de rhuile un peu forte et la tradition modesle de Voila podrida, du puchero, et du rôti.
Le puchero est resté le résumé de tout ce que la ménagère a sous la main : viande de bœuf, épis de maïs tendre, citrouille, pommes de terre, carottes, patates, tomates, riz et piments se donnent rendez-vous dans la marmite et apparaissent, sur la table, dans un pêle-mêle plantureux et bourgeois qu'il faut entamer de confiance, sans le critiquer. Ce plat espagnol a conquis ses lettres de grande naturalisation et est devenu plat national. Il est aussi un plat quotidien. C'est peut-être un tort, mais, c'est aussi à coup sûr, un mérite : heureux les peuples qui peuvent mettre le pot-aufeu deux fois par jour! Se plaigne qui voudra de cette monotonie très nourrissante !
C'est, en somme, la grande ressource culinaire du pays ; elle contient la solution du problème de la vie pour tous, et tous peuvent se la procurer, et satisfaire Tappétit de toute une famille, pour un franc, environ. Les gens riches eux-mêmes ont, pour ce modeste plat national, un tel atta-
chement, que, lorsqu'ils voyagent en Europe, Fabsence du puchero leur gâte le charme des savantes cuisines : heureux, s'ils peuvent quelque part, au milieu des vapeurs chaudes qu'il dégage, retrouver le souvenir de la patrie absente et du foyer déserté.
Ce plat national a, partout, un compagnon obligé, la viande rôtie ; mais choisie et rôtie d'une certaine façon. Il faut, pour remplir les conditions de saveur désirée, que le morceau soit coupé dans les parties fennes de la cuisse du bœuf, celles dont la chair est le plus résistante. Le mouton, en ville, est tout à fait banni, et jamais n'a été admis à rhonneur de figurer, sous aucune forme, sur la table d'un créole, respectueux de la tradition. Animal longtemps dédaigné, il ne s'est pas encore relevé aux yeux des créoles du long abandon où il végétait, il y a encore un quart de siècle ; par contre, il est assez recherché des étrangers pour que la consonmiation en augmente extraordinairement. Aux champs, il faut bien s'en contenter; on ne peut partout sacrifier le gros bétail à Talimentation. De tous les morceaux, le plus dédaigné est le gigot, de fait, ce n'est pas sans raison. Le troupeau est élevé en liberté, sur une vaste étendue qui n'est jamais moindre de deux cent cinquante hectares, qu'il parcourt à sa guise, où il marche et circule, sans jamais connaître, même en hiver, le repos de l'étable : ces grandes marches donnent à la fibre de cette parfie charnue une résistance peu agréable et un goût différent de celui du mouton élevé dans les pays où la propriété est très divisée, et où la stabulation est de règle.
Nous serions injustes pour les ménagères si nous passions sous silence les plats dont elles sont peut-être un peu trop fières et qui constituent le menu des tables créoles. Ce sont, sous toutes les formes, des mets importés d'Espagne : des pâtes frites enveloppant des hachis de viandes, agré-
mentes d'olives et de raisins secs, salés et, en même temps, saupoudrés de sucre, que Ton appelle empanadas à la criolla, petits pains à la créole; les mille varîélés de plats que fournit le ckoclo^ épi de maïs tendre ; les carbonadas^ ragoûts, oA figurent, comme accessoires, les pèches et les poires; enfin, les desserts où les œufs se transforment en yemas quemadttSy dulce de huevos.
La table est grande et longue, hospitalière sans luxe, abondamment fournie sans prodigalité ; l'hôte est rarement l'occasion de dépenses, on ne connaît guère l'usage de mettre les petits plats dans les grands : les familles sont assez nombreuses pour qu'une ou plusieurs places puissent être faites à table, sans gêner personne; la vie est asse^ large pour que la présence d'un étranger n'ait pas à changer les habitudes.
Au haut bout prend place le chef de famille, auprès de lui, à un des angles, la maîtresse de maison ; chacun a son rang à la suite. La table s'allonge avec la famille, elle ne se resserre pas à la suite des mariages, la place des gendres et des brus est toujours réservée, le père devient patriarche ; vienne s'asseoir celui qui, pour une raison ou pour une autre, peut avoir à recourir à cet aide passager de la famille.
Si vous sortez des villes, où la salle à manger est le lieu de réunion de la famille, des villages, où la table, sans être servie avec luxe, est abondamment fournie, il faut perdre l'espérance de trouver non plus la table, mais une table.
Aux champs, sous le toit de chaume du pasteur, c^est autour du foyer que l'on se réunit, en quelque saison que ce soit. Ce foyer n'est pas une métaphore. C'est un feu de bivouac toujours
allumé ou toujours entretenu, en été aussi bien qu'en hiver. Le brasier, fait de fumier de brebis, fume au milieu de la pièce, qui sert à la fois de cuisine et de lieu de réunion. A l'heure où les travaux du pasteur sont terminés, quand la nuit déjà est tombée, tout le personnel s^ rassemble, tous s'accroupissent sur leurs jarrets, autour du foyer, près duquel se dresse, sur une tige de fer, un quartier de bœuf ou de mouton déjà léché par la flamme. L'heure venue, de donner la dernière grillade, on couche la broche sur la braise ardente; la préposée à ce travail intéressant prend, dans un vase, de Teau et du sel, et répand ce mélange, à petites gouttes, sur la chair gréaillée. C'est Textrême-onction de ce festin de pasteurs. Elle est à peine donnée que la hampe est relevée, le rôti est servi ; chacun y découpe en lanières sa part qu'il mange sur le pouce. Il n'y a d'hiérarchie que celle de l'appétit, devant ce couvert plus patriarcal encore que démocratique. Jeunes ou vieux, étrangers ou créoles, c'est ainsi qu'il faul apaiser sa faim, en se passant de pain souvent, ou se coucher auprès sans songer. Ne calomnions pas, du reste, ce rôti pampéen. L'origine du combustible, qu'il vaut mieux oublier, le moyen primitif employé pour le saler et le découper, ne lui enlèvent rien de sa saveur et ne g&tent pas son haut goût de viande demi-sauvage.
Quelquefois, pour vous honorer, on vous offrira un morceau de viande, découpée et braisée à même son cuir ; c'est, dans la pampa, le mets recherché par excellence. J'imagine que ce qui lui donne surtout une grande valeur, c'est que, pour l'obtenir, il faut sacrifier le cuir de la génisse qui le fournit, par conséquent, ce qui, dans l'animal, a seul une valeur; c'est sans doute cela qui a créé le mérite et perpétué la réputation de ce mets original.
Ce n'est pas par cette préparation, ce n'est pas davantage par son bivouac hospitalier, mais primitif et digne d'un milieu barbare, que la pampa se civilisera, c'est par la table, dont on
n2 LIVRE IL - LA RUE
ne comprend jamais mieux le prix que lorsque l'on voit des hommes vivre sans elle. La table autour de laquelle on s'assied, qui ne peut exister sans être flanquée de sièges, qui est incompatible avec la présence d'un brasier à la fumée acre, la table sur laquelle une lumière se pose, répandra sur la famille une faible clarté, lui permettra de voir et de se voir, de lire même un jour ! C'est elle qui arrachera le paysan à cette torpeur où l'entretient la fumée de la cuisine, qu'il endure toute l'année, qu'il recherche, parce qu'auprès de ce foyer, il trouve toujours prêt le maté^ qui l'aide à passer de longues heures oisives, engourdit son estomac, soutient ses forces sans les entretenir ni les développer. C'est la table dressée qui comblera le fossé, que la pauvreté de la \âe pampéenne a creusé entre l'habitant des villes et celui des campagnes.
A mesure que la vie des peuples se complique, que les divisions sociales s'établissent, les devoirs de l'hospitalité se simplifient. La première auberge qui se crée lui porte un coup fatal. Le passant, là où Tauberge existe, ne saurait frapper à la porte de l'inconnu, et recevoir de lui ce qu'il peut se procurer, ailleurs, selon les ressources de sa bourse. Partout où l'auberge manque, c'est un droit pour le passant de se faire ouvrir la première porte qu'il rencontre, et une obligation pour celle-ci de s'ouvrir.
A ce devoir, personne n'a jamais manqué dans la pampa, il est à ce point impérieux, que la loi en a fait une obligation : quiconque voyage avec un troupeau a le droit, à chaque étape, d'exiger des propriétaires, dont il traverse les domaines, le droit de stationnement, qui comprend le droit au pâturage et à Teau; si la propriété est fermée, il a le
droit d'en ouvrir la porte, et la loi rurale ne lui impose d'autre devoir que celui de prévenir de sa présence le maître du lieu, qui n'a pas la permission de la trouver importune.
Imposée par la loi quant au troupeau, Thospilalité s'offre spontanément à celui qui le conduit et à tous ceux qui raccompagnent. Quel que soit le maître du logis, qu'il soit absent ou présent, le voyageur emportera, de son court séjour dans la demeure où il aura passé une soirée ou une nuit, cette conviction que c'est sa présence qui a été une bonne fortune pour ses hôtes. 11 n'y a pas de soins que Ton ne prenne pour lui faire oublier qu'à la campagne on manque de tout, et il l'oubliera vite, en trouvant, chez le plus pauvre, l'hospitalité la plus franche et la plus étrangère à tout calcul.
Il va sans dire que si, à travers champs, celui qui voyage en pauvre ou somptueux équipage, trouve partout l'hospitalité offerte, au hasard de ses excursions, les relations sociales sont, en ville, ce qu'elles sont partout, avec cette différence qu'elles se nouent plus facilement, que l'intimité y est plus prompt qu'ailleurs et naît dès la première présentation. Dans le souvenir des officiers de marine qui, depuis quarante ans, ont fait station à Buenos- Aires ou à Montevideo, dans celui des agents diplomatiques ou consulaires, qui peuvent juger successivement les mœurs de pays divers, ces villes tiennent le premier rang pour l'accueil avenant qu'y rencontrent les étrangers.
Une présentation, une simple lettre de recommandation ouvre toutes les portes, et les relations sont vite créées, à la seule condition de les entretenir. L'intimité de la famille se laisse aisément pénétrer du jour, où, solennellement, la maison est mise à votre disposition, avec une redondance d'expressions, qui est dans les usages, et n'est banale qu'en apparence : « Veuillez traiter cette maison comme la vôtre et
son maître en toute confiance. » C'est là la plus modeste des fonnules, mais elle ne s'adresse pas à tout le monde ; elle a toute la solennité d'un pacte résolu et consenti. Il en est de plus emphatiques, l'Espagnol ne sachant donner le bonjour sans cérémonie; mais la recherche de l'expression n'a pas pour objet de dissimuler la banalité de l'offre, l'offre n'est pas banale, vous pouvez, vous devez même en user, sous peine de froisser ceux qui vous l'ont faite ; si vous êtes étranger, usez-en, vous vous en trouverez bien.
Du jour où la première maison vous est ouverte, vous avez, dans la ville, un répondant : étranger la veille, vous vous élevez au rang de personne connue. Ce n'est pas un titre sans valeur, — tous ceux qui sont tombés inconnus, sans relations aucunes, dans une ville étrangère, le comprendront. — U a une importance spéciale dans ce milieu démocratique, où personne n'a de rang que celui qu'il acquiert et conserve, où la fortune des pères, la condition sociale qu'ils occupent, l'ancienneté des familles, n'assurent aux fils d'autre profit que celui d'être comptés parmi les personnes connues. C'est une sorte de patriciat. Un inconnu, un nouvel arrivé, c'est un peu moins que rien : restez-le le moins possible. Si vous n'avez aucun lien avec personne, t&chez de vous créer ceux du voisinage.
Les relations qui naissent du voisinage, la solidarité d'intérêts dont il est l'origine, et l'utilité de ces relations et de cette solidarité disparaissent dans les grandes villes d'Europe ; elles ont, ici encore, conservé leur importance. C'est une vieille tradition coloniale, qui date de l'époque où Buenos-Aires était un village. Dans la ville agrandie, elle s'est perpétuée, la disposition des rues et des maisons l'explique. Toutes les portes ouvrant sur une rue étroite, celle-ci devient une sorte de cour commune rarement troublée, dans les quartiers éloignés, par
le b*ansit. Aussi Tusage s'est-il conservé^ quand on prend logis dans un quartier, de £aire part à tous les voisins de son arrivée, ce qui impose l'obligation de se renseigner sur leurs noms, leur situation, leurs tenants et aboutissants. Ces renseignements sont faciles à prendre et à obtenir, par cela même que lusage auquel on se soumet donne à tout le monde, dans le quartier, une certaine notoriété, circonscrite à l'étendue de la rue, et qu'il suffit de connaître une personne pour obtenir sur toutes celles du voisinage les données nécessaires.
On mandait^ autrefois, la sirvienta de razon^ servante-cbef, porte-clefs, très au courant des affaires de ses maîtres, chez qui ou avec qui, le plus souvent, elle avait été élevée, quelquefois fille d'esclave ou métis recueillie, liée même, peutêtre, par des liens plus étroits, mais plus cachés, au chef de fEimille ; elle n'avait pas grands renseignements à demander, elle était, elle-même, un dictionnaire biographique, un guide sûr, le Gotha de la bourgeoisie créole. Elle allait frapper de porte en porte, annoncer, chez les habitants du voisinage, l'arrivée de ses maîtres, débiter un long chapelet de souhaits et de salutations, qui se terminait par la phrase sacramentelle, véritable objet de la missive verbale : « La sefiora le ofroce la casa ». « Ma maîtresse vous offre sa maison. »
Celte offre est le début nécessaire des relations, l'annonce du désir de les commencer ou de les renouveler si elles existaient déjà. Ne pas offrir sa maison, c'est la fermer; essayer d'échapper à l'usage, c'est s'isoler, couper les relations de voisinage, s'y créer des hostilités, exciter la curiosité, la surveillance, la suspicion de tous ses voisins : il est sage de ne pas le faire, habile de se mettre tout de suite en relations, de se faire connaître, au lieu de se laisser épier.
Le voisinage crée une sorte de franc-maçonnerie, dans une ville très étendue composée de petites villes juxtaposées. Compter sur le voisin pour vous aider dans un embarras sérieux, pour amortir les douleurs d'un coup de fortune, ce
serait folie ; mais .dans toutes les circonstances de la vie, où un peu d'aide, qui ne coûte rien, peut être demandé, le voisin est de grande ressource. Il n'y a pas encore bien longtemps que le mobilier était, dans les maisons peu opulentes, réduit à sa plus simple expression, et que l'emprunt d'objets qui semblent le moins empruntables, était souvent de nécessité rigoureuse dans les quartiers où les communications étaient difficiles avec les autres; on allait quelquefois quérir une plume et un encrier que le négociant du coin, souvent, possédait seul.
De relations faciles, le voisin, accueillant au nouveau venu qui n'a d'autres liens avec lui que ce titre même, devient vite un introducteur, un répondant, utile aux humbles qui n'ont de valeur si leur bonne conduite n'a pas d'échos, si les actes louables de leur obscure existence ne leur créent ce premier capital, la bonne réputation. Le voisin est le premier à la connaître et à la faire connaître. Combien ont remonté les sentiers difficiles de la vie à l'étranger, qui n'ont eu, pour premier appui, que la bonne opinion d'un voisin! Ceux qui arrivent de loin, laissant, derrière eux, une vie manquée qu'ils veulent refaire, ou ceux qui viennent, poussés par l'ambition, s'ils comptent sur eux seuls, tâtonnent longtemps; ils auront fait un grand pas le jour où ils auront conquis l'affection ou les bonnes dispositions d'un voisin.
De voisin à compère, il n'y a que la main, mais ce titre a une bien plus grande importance. On est compère, ici, comme ailleurs, de celui dont le fils est votre filleul, on l'est aussi du témoin de son mariage ; la multiplicité des naissances, dans un pays où les principes de Malthus et les supercheries de ses adeptes sont également ignorés, multiplie à l'infini le nombre des compères. Le lien qui existe entre eux est assez sérieux et respecté. En ville et dans la société, il est un rem-
part contre les exploitations, une espèce de cousinage de choix — dans la campagne il est presque un lien de famille. — Le compère est le conseiller intime, le point d'appui sûr, le protecteur indiqué. La confiance en lui est complète, il est votre hôte et celui de vos amis ; si Ton voyage, on mesure ses étapes de compadres à compadres^ ce sont des relais ; celui qui, dans une région, n'a pas de compère, chez qui relayer, se fait indiquer ceux de ses voisins, qui, à leur tour, Tadressent à d'autres, et ceux-ci aux leurs; on passe ainsi de mains en mains, recueillant les fruits de cette solidarité, nécessaire en pays primitif. C'est un reste des mœurs patriarcales que la civilisation sera longue à effacer.
En ville, les relations de voisinage perdent déjà de leur intimité, de leur valeur, la sirvienta de razon disparait déjà, aussi l'usage d'offrir sa maison à des inconnus, par la seule raison qu'ils habitent un coin du même quartier ; le tramway, en les reliant tous, supprime l'individualité de chacun d'eux, rapproche les extrémités du centre, permet, à tous les habitants, d'entretenir leurs relations anciennes, et de n'attendre du voisin rien autre chose que les relations très discrètes, que l'on est disposé à échanger avec lui, et qui deviendraient gênantes si elles étaient trop intimes.