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LA CONSTITUTION DE LA FAMILLE — LES FIANÇAILLES ET LE MARIAGE

Mariage de raison et mariage d'amour. — Sans dot. — Individualisme et démocratie. — Novios et Temporadas, — Fiancés. — Fiançailles. — Mariage. — Le mariage religieux. — Cérémonies et formalités. — Lettres de part. — Mariages juifs. — Mariages nuls. — Mariage civil.

J'aborde la partie de mon sujet la plus compliquée, la plus difficilement pénétrable pour un étranger. Si je devais y entrer comme tel, je l'omettrais : je ferais ce que doit se résoudre à faire un touriste ou un voyageur de passage, je bornerais mon examen à l'étude des pierres et des matériaux extérieurs, qui ferment la vie privée ; ne pouvant entrevoir que les dehors des choses, je n'essaierais pas d'en violer le secret. Mais j'ai vécu trop longtemps de la vie intime du peuple, de la société, de la famille, dont j'essaie ici de donner la physionomie complète, pour qu'il me soit refusé de considérer ce foyer comme le mien. Je ne m'y assieds pas en hôte, plutôt en membre de la famille ; en y marquant ma place, j'ai conquis le droit de parler d'elle.

Ce me sera une tâche aisée ; je peux l'entreprendre sans crainte. Je sais, d'avance, que je n'aurai pas à faire deréti-

cences. Ce qui constitue la vraie grandeur de la race hispanoaméricaine, dans tous les pays où elle a jeté ses racines, ce qu'il y a de meilleur et de plus respectable en elle, c'est la famille. C'est par la dignité de son foyer, par le rôle que la femme y tient, que cette Société se distingue ; c'est à l'indépendance même que les pères y laissent aux enfants, que les nations de ce continent doivent leur vitalité politique et sociale, faite tout entière d'individualisme, de la courageuse ambition d'être quelque chose par soi-même et de parvenir vite par ses propres efforts.

La société française repose sur le mariage de raison. Elle n'a trouvé, pour atténuer les maux qu'il traîne après lui, que le rétablissement du divorce. La société américaine ne connaît pas le mariage de raison ; son esprit individualiste est rebelle à l'institution de la dot; la fami le s'y constitue donc par le mariage d'amour, mariage consenti par la jeune fiQe, librement consultée, autorisé mais non préparé par les parents.

Dans la société argentine, qui n'échappe pas à la loi commune du continent américain, le libre consentement des fiancés a une telle importance sociale, que la loi écrite, le Code civil, qui régit l'institution du mariage, a pour principale préoccupation de le garantir. Il a fixé l'époque de la majorité à vingt-deux ans, et à cet âge la capacité pleine et entière des jeunes gens pour contracter mariage, sans avoir à recourir à aucune autorisation. Il a même posé en principe que le mariage est valable s'il a été célébré hors du domicile, en pays étranger, dans le seul but d'échapper aux formalités de la loi locale. On ne saurait faire plus pour protéger une institution dont dépend le peuplement de ce pays neuf et^ par conséquent, son rang dans l'univers.

Quant à la dot, le Code, aussi, la traite comme le font les usages. S'il ne la prohibe pas, il ne s'en faut guère : il a, du moins, horreur des contrats de mariage. Il semble que le vaudeville français, le roman ou le drame, qui les raillent ou les condamnent, aient fait, sur l'esprit de ce législateur exotique, une assez profonde impression pour qu'il se soit rendu à leurs raisons. H a limité à quelques déclarations, les dispositions qu'il permet aux époux d'inscrire dans un contrat de mariage ; il a proscrit du coup les luttes homériques entre tabellions qui précèdent, en France, les mariages, pour le plus grand profit du notariat, mais au détriment de la bonne renommée de la société qui les admet. Il a coupé court à toute querelle, antérieure ou postérieure au mariage, en en faisant, au point de vue des biens, une association, où les époux apportent les produits de leur travail, les revenus de leurs biens, et conservent la propriété de ceux-ci, régime que nous connaissons sous le nom de séparation de biens avec communauté réduite aux acquêts ; il a fait, aussi, de l'époux survivant l'héritier universel de son conjoint, prédécédé sans enfants, partiel, quand ceux-ci existent.

Ce régime matrimonial, entré dans la loi par les mœurs, qu'on le compare à celui que nous pratiquons en France, qui fait, des époux, des personnes étrangères l'une à l'autre, provisoirement associées, où le veuvage peut, du jour au lendemain, plonger le survivant dans la pauvreté, en face d'enfants seuls héritiers I Que Ton juge de quel côté est la moralité!

^ Si nous recherchons les causes de ces différences entre notre société et la société américaine, nous en trouverons plusieurs.

Celle-ci est essentiellement démocratique et individualiste; l'homme n'y est rien que par lui-même, il peut prétendre à conquérir le premier rang par son propre mérite ou son

propre effort. Descendant d'une race nouvelle, où le développement est plus rapide, élevé sous un climat tempéré qui hâte ce développement, l'enfant arrive à l'aurore de l'adolescence qu'il est déjà un homme : la loi lui permet le mariag-e à quinze ans, la Constitution le fait électeur à dixhuit. Son père a, comme lui, été élevé à l'école de l'indépendance ; il aurait mauvaise grâce à combattre des tendances sous l'influence desquelles il a lui-même vécu. Pas de violence d'un côté ni de l'autre; le jour où la première passion envahit le cœur du fils, le père ne lui mesurera pas les conseils, mais n'imposera pas son autorité. Le fils, par une pente insensible, est arrivé à Theure où il sait que sa volonté deviendra sa loi, et le père sait que l'heure de son autorité est passée, que le terme de ses pouvoirs est échu. A peine a-t-il pu créer ou transmettre une tradition de famille à celle qui va se former et se constituer librement, par les efforts individuels de ceux qui en prennent la charge.

Heureusement les fautes du début n'ont pas, dans la société américaine, l'importance qu'elles ont dans la nôtre. En France, on ne saurait trop diriger les premiers efforts de l'adolescent : tout faux départ, toute erreur commise, même dans l'extrême jeunesse, a une influence persistante sur la vie entière, et dans la société, dont les catégories sont qualifiées et fermées, chacun a son casier qui, pour ne pas être judiciaire et n'être classé dans aucun cartonnier, n'en est pas moins très vivant et présent à toutes les mémoires. En Amérique, un début manqué ne tire pas plus à conséquence qu'un faux pas ; la société ne fera rien pour aider, celui qui l'a fait, à le réparer, mais elle ne fera rien pour l'en empêcher : son sort est entre ses mains; de lui, de son propre effort dépend le lendemain de sa vie, et, après chaque échec, le soin de le réparer. Qu'il ne craigne pas de demander cette réparation à un métier, à une tentative nouvelle ; rien ne force personne à être aujourd'hui ce qu'il était hier ; réus-

sîssez, c'est là le but de la vie et le seul moyen de prendre rang dans la société.

Être fils de quelqu'un, hidalgo, c'était bon en Espagne ! Ici, peu importe. On dit, en France, que le fils d'un homme de génie est souvent un sot; cela est vrai partout; mais, ce qui est vrai aussi en Amérique, c est que, même la fortune des pères, est d'une transmission aussi exceptionnelle que leur propre génie. Par contre, il est plus fréquent qu'ailleurs de voir les fils occuper jeunes un rang social, ou acquérir des fortunes que les pères n'ont jamais rêvées, et sans que sur le père en rejaillisse aucun prestige.

Il n'est pas rare non plus de rencontrer dans le monde des hommes, dont les pères appartenaient à la plus grande noblesse d'Espagne, et qui, au milieu de l'atmosphère démocratique qui les enveloppe, ont perdu le souci de perpétuer leur nom patronymique, aussi bien que les titres dont il était agrémenté lors de leur expatriation. Le seul orgueil consiste à être fils de ses œuvres, et si, dans la société, on tient quelque peu à rencontrer des personnes connues, c'est que Ton a quelque raison d'y croire que l'on est sans défense contre ceux qui viennent du fond de Tinconnu, n ne suffit pas, en Amérique, comme en France, d'être étranger et d'être inconnu pour être considéré : on demande aux inconnus quelques garants ; une fois admis, c'est à eux à conquérir ou à garder leurs positions, lassant est ouvert à tous.

Si nous cherchons plus loin les causes des différences entre le mariage dans les deux pays que nous comparons, nous trouvons, en France, que le mariage est, dans les familles, l'acte le plus important de la constitution et de l'administration des fortunes. Cela seul suffirait à expliquer pourquoi le mariage de raison y est si profondément entré dans les mœurs, et pourquoi, en Amérique, il leur est antipathique.

Le Français est, avant tout, économe et laborieux, il ne compte pas sur les hasards ; il ne comprend pas la vie sans lendemain assuré, aussi suppute-t-il les héritages ; ceux dont il les attend sont ses débiteurs à terme. Il perd, dans ces calculs, beaucoup de sa témérité native et évite avec soin les aventures, que peut-être sa nature le porterait à courir. Or, le mariage d'amour, le mariage sans dot sont des aventures ; l'amour, qui est le plus noble et le plus français des sentiments, n'est pas le frère de la prévision, le Français s'en méfie, et si, jeune, il est tenté de prêter l'oreille à des conseils perfides, le père qui tient l'héritage — cet héritage sans lequel l'avenir est démâté — affirme sa volonté; la loi lui prête un appui vigoureux et force le fils, même majeur, à manifester judiciairement par ministère d'officier ministériel^ sa résistance à la volonté paternelle ; elle le force à la heurter de front, à mettre en péril les liens d'afiTection naturelle au profit de sentiments nouvellement nés.

En Amérique, rien de pareil. La témérité est la règle dans l'administration des fortunes: les plus riches spéculent et, pour spéculer, recourent au crédit ; la richesse augmente vite et disparaît de même ; l'économie et le travail sont de ridicules moyens d'acquérir, réservés aux infiniment petits ; aussi les fortunes les mieux assises n'y sont-elles pas moins incertaines que les lendemains de l'amour. A quoi bon se mettre en garde contre celui-ci, quand on poursuit, avec ardeur, celles-là?

Pas de place, donc, pour les agences matrimoniales publiques ou privées. Les vieilles gens n'ont pas ce délicieux délassement de s'entremettre dans les unions, de les préparer de longue main et de les mener à bien, comme un roman dont elles sont l'auteur; si, même, elles s'efforcent de réunir, dans leurs salons, quelques jeunes gens, qu'elles vou-

draîent mettre en relations, il est rare qu'elles n'aient pas été prévenues par ceux-ci mêmes.

Dès leur plus tendre jeunesse, les jeunes gens, libres de leurs mouvements, peu gênés par des maîtres peu exigeants I et des études peu profondes, promènent dans les rues et dans

! les salons leur oisiveté et leur indépendance ; ils ne connais-

I sent pas le collège cloîtré. De leur côté, les jeunes filles ne

songent guère à acquérir quelques connaissances, en dehors ' des écoles primaires, elles s'en tiennent aux leçons d'une

institutrice de rencontre et dune maltresse de piano, se promènent beaucoup, se montrent partout, vont au théâtre, I et, dès l'âge où on ne les couche plus à huit heures, ne man-

quent ni une soirée, ni un bal. C'est là, ou même dans la rue, à la promenade, que l'on se rencontre et l'on se choisit ; un hasard fera le rapprochement, et, souvent, après une simple présentation, la temporada commence.

On appelle ainsi le temps qu'un jeune couple se consacre, pendant lequel il flirte, et apprend à se connaître et à se juger. Sans être encore fiancés, ces jeunes gens s'appartiennent; ils se sont donné à eux-mêmes l'autorisation de se courtiser, sans que les familles aient été avisées ni consultées officiellement. Tout le monde respecte cette sorte d'union métaphysique, qui semble devoir, bientôt, prendre une forme réelle et se nouer définitivement. Un jeune homme, qui courtise ainsi une jeune fille, serait fort mal en point, s'il semblait avoir des yeux pour d'autres. Les mères n'ont que des regards indulgents et discrets pour les temporadas : elles atlendent que leur fille leur présente, si elles ne le connaissent pas, le jeune homme au bras duquel elle passe la nuit d'un bal, alternant les valses et la promenade et la terminant par une longue station à la table du souper, sans que personne ait

songé à troubler ce tête-à-lête, à s'en étonner même. Il est rare que la mère, qui possède, nécessairement, sur le boul du doigt, toutes les généalogies de la ville, ignore le nom du nouveau venu; sans réserve, s'il est personne connue, la maison lui est ouverte par une invitation en règle de s'y présenter quand il lui conviendra.

Les visites alors commencent ; un peu espacées d'abord, puis plus fréquentes, Vaparte, permis au bal, est autorisé, aussi, dans l'inlimité de la famille. Les jeunes gens causent, à leur gré, devant une fenêtre, au balcon, dans un petit salon voisin, sans que personne semble les surveiller. Cependant, les engagements ne sont pas encore définitivement échangés ; la temporada peut s'être prolongée au bal ou dans la famille, n'être un secret pour personne, et prendre fin sans rupture violente comme sans éclat. Il est rare, par contre, qu'une demande en mariage ait été repoussée pour des raisons de fortune. Il est rare aussi qu'une jeune fille soit recherchée exclusivement pour sa fortune. Les laides riches, aussi bien que les laides pauvres, coiffent sainte Catherine, sans miséricorde, puisqu'elles n'ont, pas plus que celles-ci, à offrir la compensation immédiate de la dot. Dans ce pays, où l'on se marie jeune, où Ton assiste, à trente-cinq ou quarante ans, au mariage de sa première fille, les espérances d'héritage sont à trop longue échéance pour entrer en ligne de compte dans les accords matrimoniaux. Les filles riches et laides se marient, cependant, mais tard, lorsque, devenues orphelines, et ayant réalisé elles mêmes leurs espérances, elles peuvent rencontrer un homme, à qui la prévoyance est venue en vieillissant, prêt à pratiquer, pour son compte, le mariage de raison, qu'il repousserait comme institution sociale.

La jeune fille sud-américaine ne compte donc, pour préparer son mariage, que sur ses propres séductions, son esprit ouvert, d'un éclat superficiel, rarement très cultivé, sa connaissance

des langues; elle aime et recherche la lumière, le salon est son vrai théâtre ; c'est là que, dans une temporada plus ou moins longue, ou même une suite de temporadas, elle prépare librement la cérémonie des fiançailles.

Elles se font avec une certaine solennité, l'église y inter- \âent, et, bien qu'elles n'aient aucune valeur légale ni canonique, les enregistre, les bénit et en fixe le prix.

La loi civile régit le mariage, bien qu'elle 6iit délégué à l'Eglise ou du moins aux églises le soin exclusif de le célébrer. La cérémonie du mariage est absolument dépourvue de solennité et d'éclat. On se croirait dans un pays brumeux protestant, non dans un pays de soleil et de printemps perpétuel où les catholiques sont en n^ajorité. Les mariages sont faits par l'Église, mais jamais à l'église. Pas de notaire, pas de maire non plus. Le prêtre seul a la parole. Quel étrange contraste avec nos mœurs de France, où le mariage religieux, superflu au point de vue légal, se célèbre avec pompe, eu grande lumière, au son des orgues, où les plus humbles le veulent brillant et bruyant! Ici, au contraire, où le mariage religieux est le seul qui ait une vraie valeur, il n'a aucun éclat.

Il est neuf heures du soir; c'est l'heure ordinaire pour cette cérémonie tout à fait intime, le mariage religieux. Dans le salon, éclairé au gaz, au milieu des accessoires ordinaires de la vie privée, les parents et les intimes sont réunis, en habits de gala. Un prêtre est au milieu d'eux ; il semble un invité, attendant, comme les autres, que les dernières épingles aient pris leur place sur la toilette de la mariée, que l'on habille avec une activité turbulente dans une pièce voisine.

Un frou-frou tout à coup se fait entendre, au milieu du bruit des parents qui se lèvent, se remuent, s'agitent pour mieux voir. L'émotion est vive. C'est le couple des fiancés qui entre. Le prêtre a interrompu sa conversation, il s'est

levé, a tiré d'une poche une étole roulée, déposé son chapeau sur sa chaise, pris son livre d'heures. Il s'avance au-devant des fiancés : ceux-ci, debout, se tenant par la main, entre le parrain et la marraine de leur union, lui font face, attendent et écoutent. Le prêtre lit quelques phrases en latin, pose, dans celte langue, les questions réglementaires, dont les fiancés devinent le sens sans chercher à comprendre ; ils répondent à mi-voix des si senor convaincus et timides. En cinq minutes, le prêtre en a épuisé la série, il prononce une dernière parole, toujours dans cette langue que personne ne comprend, qui sera, pour tous, l'expression d'un engagement coolracté pour la vie : les époux, qui ne Pont pas entendue, ne devront jamais Toublier.

C'est le signal des larmes et des sanglots, où se mêlent de petits rires entrecoupés que le poète a si bien rendus :

« Sors avec une larme, entre avec un sourire, a

L'union est consacrée. Les indifférents, dans le salon qui a perdu son caractère d'église improvisée, se livrent à dinno-* centes orgies de chocolat, de Champagne et de sucreries indigènes; les jeunes dansent et se promènent deux à deux, les vieux se retirent, dans une pièce voisine, pour causer de troupeaux et d'élevage, de croisements, de mises bas ol d'engraissement, le maté circule à la ronde, chacun suce, à son tour, cette tisane nationale, et les vieux doigts tremblants et noueux roulent les miettes humides de la cigarette noire, qui répand dans l'air sa fumée acre.

Au milieu de ces réjouissances patriarcales, les époux ont disparu : ils emportent avec eux l'espoir des générations futures I

Le voyage de noce n'est pas de mode, et pour cause ; les lieux manquent où les mariés de là veille puissent aller abri-

loi

ter leurs amours; si la saison le permet, on passe sur Tau ire rive de l'estuaire, à Montevideo, où, sur une plage garnie de cabines, un flot, à peu près saumâtre, permet de se donner, à cent lieues de la mer, à l'heure du reflux, l'illusion d un bain de mer. Le seul voyage de noce que la fashion permette est un voyage à Paris. En attendant son heure, que Ton atlend le plus souvent toute une existence^ on s'installe.

C'est alors que l'usage exige que l'on fasse part, officiellement, de l'événement réalisé. La formule en est curieuse.

Don X. X. y Doha X. tieiien el honor de participar à Vd su enlace. Su casa,., n"...

M. X... et Mademoiselle X... ont r honneur de vous faire part de leur enlacement. Votre maison... n*.

Rien de plus. Ce petit carré de carton en dit beaucoup. Cette formule indépendante, qui frise l'indiscrétion et semble révéler les douceurs intimes auxquelles on ne convie pas, chez nous, les curieux, est loin de la formule discrète et solennelle qu'emploient, en France, non pas les conjoints, mais les parents ou les grands parents, pour annoncer qu'une famille s'est créée, à l'ombre de l'ancienne.

En France, les jeunes mariés restent dans l'ombre avanl le mariage ; rien n'y trouble l'intimité discrète de leur?^ premières causeries, sous l'œil vigilant de la mère de famille; ils restent, après le mariage, derrière le rideau, — qui a cessé d'être une métaphore, — la tutelle se prolonge jusque flans les lettres de faire-part.

Ici, l'initiative des époux, au lendemain du mariage , demeure ce qu'était celle des fiancés la veille. Ce sont eux qui l'annoncent, comme ils l'ont préjparé, comme pour dire^ en termes clairs, que la nouvelle famille a son existence propre et n'est rien que par elle-même ; l'adresse donnée au bas de la carte annonce, en même temps, à celui qui la reçoit, que

la jeune famille désire le recevoir, qu'il doit considérer leur maison comme la sienne, et qu'il peut risquer sa visite; les jeunes époux ne devant pas la première.

Les rites, auxquels le mariage est soumis, changent suivant la religion des conjoints ; mais il est toujours exclusivement célébré dans la forme prescrite par TEglise à laquelle ils appartiennent. La loi civile, en abdiquant en faveur de la loi religieuse, devait respecter le principe constitutionnel, qui met hors de Tatteinte des lois la liberté de conscience . Il faut bien constater que cette abdication de la loi civile ne va pas sans quelques graves inconvénients dans la pratique.

Dans un pays librement ouvert à toutes les immigrations, et, partant, à toutes les religions, il n est pas rare do rencontrer des étrangers appartenant à des sectes ou à des religions dont le culte est inconnu dans la République. Grecs, Turcs, musulmans, ou même protestants de sectes peu connues, chercheraient vainement devant qui contracter des mariages, qu'aucun fonctionnaire civil n'a le droit de célébrer : il ne leur reste, à proprement parler, que l'expédient bizarre d'une conversion instantanée à une religion possédant église ou prêtre.

Le cas est fréquent. On admettra bien que, dans des bourgades ou des villes de l'intérieur, éloignées quelquefois de trois ou quatre cents lieues du littoral, beaucoup de sectes protestantes et même la religion israélite, pour ne citer que celles qui ont des adhérents un peu dans tous les pays du monde, n'auront ni prêtres, ni rabbins, ni temples, ni consistoires, que si même un prêtre de passage, appartenant à ces sectes ou religions, peut, par occurrence, présider à des unions, il sera fort embarrassé pour en inscrire quelque part l'acte qui en constitue la preuve.

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On peut dire que le législateur argentin, en introduisant dans la loi le mariage religieux, en en excluant tout mariage civil, a nui autant à l'intérêt des époux qu'à celui de la religion même .

Si, en effet, dans les villes éloignées, il est souvent impossible aux gens les mieux intentionnés de célébrer un mariage résolu, à Buenos-Aires même, ville de quatre cent mille âmes, reliée à TEurope par des vapeurs journaliers, qui lui apportent un flot continu d'émigrants puisé à toutes les sources de la race humaine, il arrive fréquemment que la science des avocats est mise à contribution pour indiquer à des Grecs, à des Musulmans, à des Chinois, à des juifs mêmes, quel parti ils doivent prendre pour contracter un mariage valable.

Pour les juifs, les tribunaux consultés ont tranché la difficulté : ils ont admis que le mariage, célébré, par eux, devant dix vieillards de la tribu, étant valable suivant la loi mosaïque, il devait Têtre aussi suivant la loi argentine. Il ne s'agit donc, pour les juifs, à défaut de rabbin, que de réunir dix vieillards de leur religion. Cela fait, une difficulté subsiste. Où trouveront-ils un registre où ils pourront inscrire lacté de mariage, ainsi célébré, pour lui donner l'authenticité d'où découleront les effets civils? Ils en seront réduits à Tinscrire sur le registre d'un notaire : bonne solution, mais qui modifiera le caractère religieux du mariage pour en faire un simple contrat bilatéral.

Il pourra, à plus forte raison, en être tout à fait ainsi, dans le cas où des individus sans religion, pour remplir le vœu de la loi, en créeraient une et manifesteraient leur consentement suivant des rites inventés par eux; ce mariage singulier produirait sans aucun doute des effets civils.

Telle n'était, sans doute, pas l'intention du législateur, mais toutes ces conséquences sont dans le texte même de la loi, et rien ne saurait les empêcher de se produire. Le principe subsiste cependant, parce qu'il constitue, au profit de l'Eglise,

un privilège, créé à tort, il est vrai, nuisible aux intérêts généraux, cela est certain, mais dont la réforme semblerait dirigée contre la religion de la majorité; cest ce qui le perpétuera.

Il est facile de s'imaginer les complications de toute nature qu'une loi aussi imparfaite peut introduire dans les relations sociales, si Ton y ajoute surtout ce détail que la déclaration des naissances n'est pas obligatoire, que l'état civil d'un enfant n'existe et ne peut exister qu'autant que sa naissance est accompagnée de la cérémonie du baptême ou de tout autre acte religieux qui en tienne lieu.

On comprendrait cette indifférence dans un pays où la propriété ne serait pas organisée^ où sa transmission ne serait soumise à aucune formalité légale, où les habitudes patriarcales tiendraient lieu de lois de successions, où la tribu se régirait par elle-même, sous l'influence d'un cacique, à la fois chef de famille et chef d'État. Il n'en est pas ainsi dans la République Argentine. La terre, même dans les solitudes pampéennes, y est divisée, délimitée et cadastrée , sa transmission par voie de vente, de donation, ou de succession, et les actes publics qui la constatent, est étroitement réglementée par la loi et rigoureusement surveillée par l'autorité judiciaire. Ajoutons, pour rester dans notre sujet de la constitution de la famille, que, dans ce pays, où les naissances sont si imparfaitement inscrites, la recherche de la paternité est admise, qu'il n'est pas rare de voir ce droit, si profondément moral, et dont l'exercice est, en même temps, si dangereux, exercé par des prétendants, qui, le plus souvent, ne peuvent présenter d'autres preuves de leur réclamation et de leur naissance qu'un acte de baptême célébré plusieurs mois ou plusieurs années après cette naissance.

Nous n'avons insisté si longtemps sur ce point que pour

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tirer de Texpéricnce faite par la République Argentine, cet enseignement que, dans une société organisée civilement, régie par une loi civile, c'est à Tautorité civile seule que doit appartenir la célébration, la rédaction et la conservation des actes qui produisent des effets civils.

Le seul avantage que produise le caractère religieux du mariage, qui est de simplifier les formalités et d'autoriser les dispenses, ailleurs plus difficiles à obtenir, est encore un inconvénient, aucun texte de loi, en dehors des canons, que fort peu de gens connaissent, n'ayant indiqué celles qui sont indispensables et celles qui sont seulement de forme. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer des gens qui se croient mariés et ne le sont pas ; il est vrai que l'on en voit aussi qui n ont jamais crû l'être et à qui, un beau jour, on démontre qu'ils le sont.

Deux Français, fort respectables, que nous avons connus, résolus à s'unir, ignorant quelles formalités ils avaient à remplir, s'étaient présentés devant le notaire apostolique, à rarchevêché, avaient déclaré leur intention, avaient signé nombre de pièces, serments en latin, devant des témoins requis par le notaire; ils avaient paraphé tant de feuillets, entendu tant de paroles en espagnol et en latin, qu'ils se retirèrent convaincus qu'ils étaient mariés devant la sainte ËgUse et, dès le soir, mirent leur vie d'accordavec le précepte chrétien.

En fait, ils avaient simplement célébré des fiançailles et préparé la publication de leurs bans, rempli des formalités coûteuses, mais superflues, que l'Eglise ne perpétue que pour augmenter son casuel.

Ils vécurent dix ans dans cette erreur.

Un jour, cependant, qu'ils avaient à dîner un prêtre de leurs amis, Français justement, — ils sont rares à la Plata, il y en quelques-uns cependant, assez pour faire comparer et consi-

dérer, au dehors, le clergé de France — on causa mariage, on s'entretint des formalités qui l'entourent, si bien que le prêtre crut débrouiller que ses hôtes n'avaient connu du mariage que les formalités préparatoires. Il leur dévoila leur erreur.

— « Qu'à cela ne tienne, dit-il, ce qui ne s'est pas fait alors peut se faire aujourd'hui. »

Et là même, debout, entre la poire et le fromage, il prononça quelques paroles; le mal fut réparé aussi simplement qu'il avait été causé, le mariage célébré et indissoluble.

Le prêtre, peut, partout où il se trouve, prononcer et recevoir, seul et sans témoins, les paroles sacramentelles, si les bans ont été publiés ou rachetés ; il n'a d'autre obligation à remplir, à l'égard de la loi, que l'inscription, sur les registres de la paroisse dos époux, de l'union qu'il a célébréi\

On peut supposer, et cela s'est malheureusement produit, que des prêtres, sous des inQuences faciles à deviner, inscrivent sur les registres d'une paroisse des actes qui n'ont existé que dans leur imagination. On en a vu, ainsi, apparaître et prendre rang sur les livres de mariage, même après la mort de l'un des conjoints, et des gens se trouver mariés sans le savoir. Pour obvier à cet inconvénient, qui ne manque pas de gravité, les paroisses reçoivent, actuellement, chaque année, des registres numérotés et paraphés par l'archevêché, où les inscriptions doivent se faire, à leur date, et ne sont plus reçues quand quelques jours se sont écoulés depuis la célébration de la cérémonie qu'ils relatent.

C'est encore un remède insuffisant : aucune loi, en effet, ne punit le prêtre qui a célébré un mariage à domicile et qui oublie de le faire inscrire à la paroisse, lui enlevant ainsi toute existence légale. Ces omissions ne sont malheureusement pas assez rares. Nous avons eu Toccasion d'en constater une, outre autres, dans des circonstances assez singulières.

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Il y a quelque quarante ans, le minisire plénipotentiaire de France à Buenos-Aires se maria dans cette ville. La cérémonie eut lieu, selon Tusage, au domicile delà fiancée, avrc toute la solennité requise, devant des invités de choix, parmi lesquels on comptait les premiers personnages de la nation, le corps diplomatique et consulaire ^ et les officiers des navires en station : un chanoine de marque officiait.

Le lendemain, le ministre, qui se disposait à partir pour lu France, sollicita du chanoine une copie de son acte de maria^^e et la reçut de ses mains; Tacte, transcrit dans une mairie de Paris, fut brûlé pendant la Commune. On songea, alors, à en demander une copie à Buenos-Aires; recherches vaincs Rien à la paroisse, ni dans aucune autre, qui eût trait à cci acte ; on l'eût pu qualifier d'imaginaire n'eût été le rang deh époux. Les recherches qu'on fit révélèrent, dans les paroisses, un désordre inimaginable; des actes de 1846 en prijcédaient d'autres de 1840. Le chanoine, interrogé, chercliu dans ses souvenirs, et se rappela qu'ayant remis aux inlijressés l'original qu'il destinait à la paroisse, il avait tout à fail oublié de se mettre en règle. avec celle-ci. Il en rit très forL

On imagine quelles surprises ménagent aux héritiers dot? omissions de ce genre, quand le sort des parties, de condition modeste, se trouve enjeu et qu'il leur faut suppléer par dcti témoignages, difficiles à réunir, à des actes aussi importants* A mesure que la propriété augmente de valeur, les tribunaux sont plus souvent appelés h examiner de près des cas de celle nature, et peu à peu le respect des formes entre davantage dans les mœurs, mais les intérêts privés ne seront vraiment garantis que le jour où, à côté du mariage religieux, la loi aura institué le mariage civil. On dit qu'une loi prochaine réalisera ce progrès désiré.

En attendant cette réforme, qui ne peut se faire que pur une loi, qui modifiera le tilre du mariage dans le Gode c\\\\.

chaque État fédéré a le droit d'ordonner, dans les limites de sa juridiction, la création de registres civils ou, pour mieux dire, municipaux, où devront être inscrits, à mesure qu'ils seront reçus par l'Eglise, — investie de ce droit par le Code civil, et que le Congrès seul peut lui retirer, — tous les actes de baptême, de mariage et de décès.

Cette réforme, pratiquée, il y a dix ans dans la province de Santa- Fé, qui est celle qui contient le plus d'étrangers, depuis dans la ville de Buenos- Aires et les Territoires nationaux, soumis à une juridiction spéciale, obvie à un grand nombre des inconvénients que nous venons de signaler.

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