‹ La vie et les moeurs à la PlataChapitre 31 sur 88 · GHAP. II. — LA FEMME ARGENTINE · texte numérisé non relu

GHAP. II. — LA FEMME ARGENTINE

Voyez-la, en effet, quand ces artifices ont fait leur œuvre, qu'elle a découvert et retenu le fiancé de son choix, que la cérémonie est faite, et qu'elle est devenue, de fille aimable et gaie, la gardienne d'un foyer qu'il lui appartient d'orner et aussi de peupler. Le spectacle change, non pas du jour au lendemain, mais graduellement; transformation qui dure à peine six mois et ne dépasse pas un an.

On la voit, quelque temps encore, choyée, fêtée, presque jeune fille ; mais, peu à peu, dans les délais de rigueur, les signes extérieurs de la maternité prochaine décident de sa vie nouvelle de recluse, qui durera plus de dix ans, qui durera toujours. Elle est mère et va continuer à l'être, chaque année ; elle n'appartient plus au monde. Aussi, dans les réunions, où les jeunes filles sont très nombreuses, rencontre-t-on peu de femmes et, toutes sérieuses, la maternité les absorbe toutes ; elles en gardent pour elles toutes les charges ; l'échelle des âges leur fournit des labeurs variés.

Les années passent pour la jeune mère dans cette retraite, peuplée par elle; ses qualités s'y développent. Elle essaie d'apprendre tout ce que, jeune, elle a négligé d'étudier, incitée qu'elle est à pouvoir l'enseigner aux siens. Elle désapprend la science des artifices trompeurs de la toilette. Le riche développement de sa beauté naturelle, ses allures de jeune matrone, do grand-mère de trente-cinq ans, suffisent à la rendre plus séduisante à mesure qu'elle cherche m,oins à l'être. Toute jeune encore, elle revit déjà dans l'éclat de ses filles et la virilité de ses fils.

Le respect que cette société démocratique mesure avec parcimonie à tout ce qui occupe un rang, elle semble le reporter tout entier sur la femme. Elle en reçoit de ses fils plus de marques que le père. Celui-ci ne représente que le principe d'autorité dans la famille, réduction de la société, d'où ce principe est banni par la constitution politique et les mœurs ; elle,

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représente la tendresse et elle en pétrit ce peuple sorti d'elle, dont le sentiment dominant est la bienveillance, et qui a, surtout, des passions féminines.

Le Code civil a tenu compte de cette grande place que tient la mère dans la famille. Il a partagé, entre elle et le père, les droits qui émanent de la puissance paternelle. Si le mariage est dissous par la mort du père, lautorité paternelle reste tout entière entre les mains de la mère. Dans aucun cas, elle n'est assistée d'un conseil de famille, ni d'un tuteur, elle n'a même pas à être investie de la tutelle, elle est plus qu'une tutrice, elle a plus de droits que n'en a, dans la loi française, le père veuf, qui perd, par le veuvage, l'autorité paternelle et devient un simple tuteur, surveillé par un conseil de famille.

Mais ce n'est pas dans la vie ordinaire, au milieu de sa banalité, que la femme doit être jugée^ c'est dans l'adversité. Dans un milieu américain, où les fortunes sont instables, où les événements semblent avoir une brutalité et un imprévu qu'ils n'ont pas ailleurs, la vie de tous les ménages ne saurait être faite de quiétude constante et de tranquillité assurée.

La placidité avec laquelle la femme sud-américaine accueille les revers et en supporte les conséquences, l'a fait accuser d^indifférence. L'influence du milieu, le croisement des races dont elle est issue, deux éléments qui passent pour avoir affaibli les créoles, lui font, dit-on, supporter, avec le même calme, le sort heureux et les jours néfastes. Sans souci du lendemain, elle serait prodigue, par négligence, dans la prospérité, insouciante dans la gêne.

Cette passivité n'est ni dans ses actes ni dans ses habi-

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