CHAPITRE III
LA JEUNESSE ET l'ÉDUCATION
Éducation américaine. — Individualisme. — Turbulence juvénile. — Les jeunes et les vieux dans la politique, dans la famille, dans la rue et dans la société. — Enseignement. — Collèges et Universités. — Facultés de Médecine, de Droit et de Sciences mathématiques. — Le rôle du maître. — L'initiative de Télève. — Souvenirs de maîtres français. — Programmes. — Histoire et mythologie. — Diplômes et carrières. — L'école primaire. — Dans la pampa : l'école improvisée, le maître de rencontre. — Luxe, ressources et organisation de l'enseignement primaire dans les villes et les villages. — Indépendance financière et politique de l'enseignement. — Le Trésor de l'école. — Gratuité. — Mélanges sociaux; contacts démocratiques. — Enseignement libre étranger. — Corporations religieuses. — Le parti clérical. — Divertissements et sports. — Le sport de la politique. — Courses et régates.— L'enfant abandonné. —Nino conpapel, — Le tour. — L'adoption.
L'éducation, en France, tient compte avant tout de la tradition, qui n'a aucune place dans les tendances des éducationnistes américains. Pendant que la France a toujours le regard fixé en arrière et s'étudie à atténuer les différences entre la génération qui se forme et celle qui disparaît, on ne trouve en Amérique que générations successives, pour ainsi dire, superposées, très diverses entre elles, suivant que l'immigration, pendant une période, a été alimentée, plus ou moins activement, par un* pays plus que par un autre. La possibilité d'établir, entre elles, une tradition n'apparaît pas.
Aussi cst-il difficile de découvrir Tidée générale, la philosophie particulière de Téducation et de renseignement.
Ce que Ion y voit dominer c est l'individu, et Tisolement de cet individu. L'enseignement du maître, le travail de rélève sont individuels. Aussi,les résultats ordinaires de l'éducation procèdent-ils ici, moins d'elle-même, que du caractère de chacun. Ajoutons que les relations sociales, que l'éducation a partout pour mission de régler, sont dominées en même temps que par l'individualisme, par le sentiment du droit. C^est ce qui contribue le plus vivement à perpétuer, dans la société américaine, la marche vers l'absolu démocratique.
Le sentiment du droit peut rendre les hommes courtois et policés, il est insuffisant à produire cet effet sur les adolescents. Aussi, pendant que l'homme des champs luimême, soit que la vie pastorale lait tenu en dehors des travaux rudes, soit que l'hérédité lui ait profondément imprimé l'usage des anciennes formules de politesse castillane, évite avec soin tout ce qui, dans une attitude négligée, un laisseraller de langage, pourrait le faire juger avec défaveur par ceux qu'il tient pour ses supérieurs, par contre, le dédain des convenances se remarque-t-il trop souvent chez les tout jeunes gens des villes.
Entrés trop tôt dans le mouvement général de la vie, indépendants et sans retenue, ils exagèrent les habitudes remuantes des peuples démocratiques et la présomption trop fréquente chez les peuples jeunes. Pourquoi? Pour cette raison qu'aucune discipline n'existe dans la famille, pas davantage au collège, et que l'autorité paternelle n'a préparé, par aucune sévérité, lenfant à supporter celle moins douce du maître.
Jeunes gens de dix ans, électeurs de dix-huit, tous sont dévorés de cette soif d'être soi, maladie endémique, qui pousse les enfants à repousser fièrement Taide d'un plus fort, les
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adolescents à se dégager de la famille, des leçons qu'on y reçoit, même de Tappui que peut fournir la situation sociale ou la fortune du père. Se laisser guider, instruire, diriger, ce serait sacrifier son indépendance et sa dignité personnelle ; il n'y a pas un gamin de dix ans qui le souffre. Ce sentiment très américain est dans Tair. Dans les familles du pays personne ne songe à s'en étonner ni à le combattre ; il surprend dans les familles, où le fils, créole, né de père étranger, semble, tout enfant, capable d'apprendre à son père la science de la vie, quelquefois si dure à rapprendre pour celui qui s'est transplanté dans ce pays nouveau.
Il nous souvient qu^un jour, dans une excursion, un accident de voiture survint à un étranger, déjà depuis longtemps dans le pays, où ses fils étaient nés; les chevaux étaient attelés à la mode indigène et l'étranger se débrouillait mal ati milieu des harnais, si simples, qu'ils étaient pour lui compliqués à l'excès. Son fils, âgé de dix ans, né dans le pays, descendit de voiture, coupaj rogna, fit des nœuds magiques, remit tout en place. Rentré au logis et s'adressant à sa mère* il lui disait, le plus naturellement du monde, sans orgueil, sans forfanterie :
— Ah ! maman, si je n'avais pas été là, je ne sais pas comment papa s'en serait tiré !
Et c'était vrai. Cette facilité à sortir des embarras, à trouver des ressources, en soi, dans les circonstances difficiles, h se tirer d'affaire, en pleine pampa, seul, à pied, d'instinct chez le jeune Américain, surprendra toujours un vieil Européen, mûri, expérimenté, mais mal préparé pour l'isolement.
Les pères, cependant, ont le tort de se laisser aller à admirer les premières maoifestations de l'individualisme précoce des enfants; ceux-ci prennent l'habitude d'occuper une
grande place dans la vie de famille et très vite dans la vie publique.
Les assemblées législatives, les ministères, les tribunaux, sont envahis par des députés, des ministres, des juges ou des avocats imberbes, arrivés là, sans préparation, par leur turbulence, frais émoulus de Técole buissonnière où ils ont trop souvent fait toutes leurs classes.
Ces hommes publics seront usés vite, naturellement, par les erreurs de leur inexpérience ; mais le temps leur manquera pour les réparer; leurs années d'essai sont à peine écoulées qu'il leur faut céder la place à l'inexpérience, plus impatiente encore, de successeurs qui ont fait leurs dents.
La politique n'y gagne ni en dignité, ni en science. L'activité juvénile, qui l'anime trop, lui est fatale. Elle lasse vite même ceux qui y sont entrés avec le plus d'ardeur, en même temps qu'elle est désertée par ceux qui ont voulu s'en faire un marchepied et ont vu le plus souvent Téchelon se briser sous eux.
Les. hommes mûrs, riches ou sages, s'en éloignent et se retirent dans le silence de la vie privée, dédaignés par les générations de collégiens qui se disputent les postes ; ceuxmêmes de Gouverneurs de Provinces et de Président de la République deviendront la proie de la jeunesse : un des derniers présidents avait quarante ans, son successeur trente-cinq, il ne saurait en avoir moins de trente ; on modifiera, s'il le faut, la Constitution, comme ailleurs on a baissé le minimum de taille pour les soldats.
Dans la société, il en va tout de même. La rue, les salons sont envahis par cette jeunesse, pour qui l'homme de trente ans est déjà d'une époque préhistorique.
Leur nombre est une des causes de cet encombrement. Il est naturellement beaucoup plus considérable que celui des adultes et des hommes mûrs, il n'y a qu'un père pour six, huit, dix jeunes gens ses fils, et la société, autant que la famille, est
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dominée par celte force numérique, que le poids des hommes mûrs ne suffit pas à contre-balancer.
L'âge sans pitié n'accepte pas de n'occuper, dans la rue et dans la vie, que la place qu'il peut remplir, il lui faut ses coudées franches; ambitieux d'égalité jusqu'au despotisme, il ne connaît pas la loi qui fait de la liberté de chacun la gardienne et la sauvegarde de la liberté d'autrui.
Avant d'occuper trop de place dans la vie publique, il en occupe trop déjà dans la rue, école d'autant plus mauvaise que la langue créole se prête sans pudeur à des modulations, qui, ailleurs, seraient grossières et admet trop facilement l'usage de mots qu'une société raffinée bannit.
Ces mots sont recueillis par la jeunesse, dont le critérium n'est pas formé, comme ils l'ont été par l'enfance qui n'en sait pas la valeur, et, malgré elle, la femme entend à chaque coin de rue, dans les wagons, dans les tramways, ces mots malsonnants, dont il lui faut s'habituer à recevoir, à chaque moment, les éclaboussures. Elle seule pourrait corriger ces abus, refréner aussi l'usage du tabac qui, poussé à l'excès, n'est plus même un manque d'égards, mais une gêne, que le plus jeune se croit autorisé à lui imposer.
Quel enseignement trouve à sa portée cette jeunesse si libre dans ses actes, dans ses paroles? Comment y puiset-elle?
L'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur ne sont pas ceux qui, dans une démocratie, dominent les préoccupations des hommes d'Etat, c'est le privilège des familles riches de pouvoir profiter, pour leurs enfants, des avantages qu'ils leur offrent, à peu près gratuitement, si, par une loi, inévitable même dans les démocraties, ceux qui font les lois
et président aux destinées de l'État n'étaient pas eux-mêmes, le plus souvent, sortis des écoles supérieures et des collèges nationaux, le sort de ceux-ci serait vite jugé et leur condamnation prompte.
En Amérique, plus qu'ailleurs, c'est de Técole primaire que sortent les hommes qui occupent, dans le commerce, Tindustrie, la banque, quelquefois dans la politique, les situations en vue. La vie de plus d'un homme d'épée, de plume ou de gouvernement a commencé, vers douze ou quatorze ans, au sortir de l'école primaire, un balai à la main, sur la porte d une épicerie ; c'est là qu'est la grande école américaine, et c'est ce qui enrichit plus vite qu'elle ne Taffine la société qui s'y recrute.
Les collèges et les écoles préparent, à peu près exclusivement, aux professions dont elles ouvrent la porte: le barreau, la médecine et la profession d'ingénieur.
Ce sont, à proprement parler, et, dans l'ordre où elles sont ici nommées, les trois qui constituent la véritable aristocratie dans cette société.
Il y a peu d'années que l'Université forme des ingénieurs; il y a dix ans encore, tous étaient étrangers. Cette carrière est trop nouvelle pour que ceux qui l'ont choisie soient encore en grand nombre et aient rendu des services que l'on puisse compter.
La médecine, à l'époque coloniale, était considérée ou plutôt déconsidérée comme métier manuel et abandonnée aux mulâtres, il en était encore ainsi il y a un demi-siècle au Chili et au Pérou; il y a plus longtemps que, dans la République Argentine, les idées, sur ce point, se sont modifiées; mais l'exercice de la médecine, à la fois très absorbant et très discret, ne mettant pas publiquement en relief ceux qui s'y consacrent, et seulement ceux qui l'abandonnent pour les affaires publiques, on ne peut pas dire que les médecins constituent une classe sociale dominante.
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Il n'en va pas de même de ceux qui sortent diplômés de la Faculté de Droit et Sciences sociales ; renseignement y est vaste, varié; véritable école de la vie publique, ceux qui en sortent s'attribuent volontiers le privilège de la direction des affaires, que la société semble aussi volontiers abdiquer entre leurs mains.
C'est donc surtout en parlant de ceux-ci qu'il serait intéressant de rechercher ce que vaut renseignement. Il est commun aux trois professions jusqu'à Texamen final qui ouvre l'accès des Facultés où se donne l'enseignement supérieur.
Disons tout de suite que son caractère général est de découler fort peu du maître, d'être pris, surtout dans ses lectures, par l'élève, à peu près abandonné à lui-même; s'il y acquiert des connaissances étendues et variées, le mérite en revient tout entier à son énergie, à sa volonté, aux qualités nalives de son esprit.
Si la part du maître est faible, dans ce grand effort de conséquences si graves, de la culture et de la formation des esprits, cela tient à ce que les hommes, de talent et de savoir, qui enseignent, ne constituent pas un corps enseignant, recruté par des examens, soumis à une hiérarchie, et seulement des unités juxtaposées, sans lien entre elles, se dirigeant ellesmêmes.
Dans une société, où personne ne consent à se spécialiser, il est difficile de trouver des hommes, disposés à consacrer leur vie à l'enseignement d'une matière. Ceux qui occupent les chaires des collèges et des Facultés ne sont pas des professeurs, ce sont des avocats, des médecins, des ingénieurs, des journalistes ou des fonctionnaires, ajoutant à l'exercice de leur profession cet accessoire honorifique et assez lucratif. Ils n'apportent pas, dans l'enseignement, cette placidité et cette constance qui lui sont nécessaires, davantage, l'écho de leurs préoccupations et de leurs succès professionnels, dontTexem-
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pie égare quelquefois la jeunesse mais est impuissaût à la diriger.
Ceux qui s'occupent le plus de leur enseignement réunissent dans des volumes, que les étudiants recherchent, et qui sont, pour leurs auteurs, une source de profits, les leçonsrarement originales, trop souvent reproduites des auteurs étrangers, qu'ils ont pu donner durant Tannée. L'élève doit, pour se préparer à Texercicc de la profession choisie, ajouter à Tétude de ces textes classiques la lecture de livres en langue étrangère. C'est là ce qui doAne à ses connaissances acquises par un travail très personnel, une étendue et une variété, à peu près inconnues au quartier latin.
En France, où tout ce qui a trait aux pays étrangers est sujet d'étonnement, où tout ce qui démontre leur état de civilisation surprend autant que les preuves de leur barbarie, il nous a souvent été donné de rencontrer, sur les bancs de l'École de droit ou dans les cliniques des hôpitaux, des jeunes gens, venus du Sud- Amérique pour perfectionner leurs études ; nous avons souvent entendu, sur leur compte, des appréciations élogieuses d'hommes compétents, surpris de la variété de leurs connaissances. Ces jeunes gens, peut-ôtre les mieux préparés parmi leurs condisciples, servaient de terme de comparaison, dans notre pays, où l'étude se spécialise de plus en plus, et où il semble que l'enseignement se fasse au milieu d'une forêt épaisse, si peuplée que l'œil y prend l'habitude de se contenter de ce qu'il peut apercevoir.
Tout se tient dans les tendances sociales; c'est notre goût ou notre habitude delà spécialité, qui nous impose le besoin de compter sur les circonstances extérieures, et les relations de famille, de vivre au lieu où ces circonstances et ces relations produisent leur effet immédiat; l'appoint utile qu'elles apportent, n'est pas à dédaigner au début de la vie, mais le désir trop grand de l'utiliser, suffit à rétrécir l'horizon, arrête les
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élans, se convertit en routine transmise de générations en générations*
L'étudiant américain a, nécessairement, un autre objectif^ parce qu'il est au milieu d un autre horizon, aux limites duquel il aperçoit tous les peuples de l'univers, prêts à tenter, sur son sol natal, des entreprises ou des aventures, et au centre duquel lui-même, possesseur actuel, est un produit du mélange de toutes les races, de toutes les civilisations. Une saurait rester indifférent à rien de ce qui se fait, se dit ou se pense au dehors; comme, chez lui, personne n'est étran^ ger, il ne peut rester étranger à rien de ce qui s'élabore dans le monde. De là, l'étude de toutes les langues et de toutes les littératures, ardente parce qu'elle est nécessaire, désintéressée, parce que son pays n'en a encore produit aucune.
Pour rester vraiment pratique et directement utile à celui qui le reçoit, l'enseignement américain, de sa nature utilitaire, doit donc s'éloigner de ce qu'est l'enseignement français, se généraliser au lieu de se spécialiser, c'est ce qu'il fait avec soin.
Cependant, il est français dans ses origines, en ce sens que c'est un Français, Amédée Jacques, qui, exilé après le 2 décembre, a présidé à la création du Collège national de Buenos- Aires et à la confection de ses programmes. La création de l'Université de cette ville remonte bien à 1771, mais sa réforme ne date que de 1860; c'est, surtout dans ces dernières années, qu'elle a acquis un véritable éclat; l'influence de Jacques et de ceux qu'il a formés n'y est pas étrangère.
Ce qui domine les programmes c'est une tendance à supprimer ou à diminuer tout ce qui n'est pas directement utile dans la vie militante. Le grec est à peine étudié, le latin ne conserve guère plus d'importance, l'enseignement du français et de l'anglais, surtout l'étude des grammaires, comparées
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par la philologie, y ont une place beaucoup plus considérable ainsi que les mathématiques, les principes du droit et de l'économie politique, la comptabilité et autres sciences pratiques ; l'histoire s'américanise un peu trop, il semble que, seule, Vhistoire de la très jeune Amérique ait le don, pour les Américains, de synthétiser les préceptes, qui constituent la science de la vie, et la source expérimentale de la philosophie; les origines préhistoriques, fabuleuses, antiques ou même modernes de la civilisation sont négligées; nous pouvons le démontrer par un souvenir.
Un jour, devant un jeune étudiant en droit, dont les études préparatoires, terminées, avaient été marquées, à chaque étape, de notes excellentes, le nom de Cérès venant à être prononcé, il demanda ce qu'était ce personnage ; on le lui expliqua; il observa, sans prendre souci de son ignorance, que l'éducation américaine n'avait rien à chercher dans la mythologie.
Pcut-êlre avait-il raison ; mais à quelque temps de là, le nom de Cléopâtrc fut prononcé devant lui ; la même ignorance ayant arraché une réflexion :
— Vous savez bien, dil-il, que je n'ai pas appris la mythologie I
Jamais nous ne songerons à faire reproche à la société américaine, qui s'est formée elle-même, qui puise les éléments ethniques de sa population dans le sein de nations multiples, de se dégager de traditions, au milieu desquelles elle s'égarerait sans y rien acquérir, mais ses origines variées, son extrême jeunesse lui imposent, il semble, plus qu'à toute autre de connaître l'histoire des peuples qui contribuent à la former, quand ce ne serait, puisque c'est sa tendance, que pour les dédaigner en connaissance de cause. L'exemple que nous citons démontre trop que l'enseignement et le travail de 1 élève s'attacheni, exclusivement, à ce qui est directement utile aux