‹ La vie et les moeurs à la PlataChapitre 45 sur 88 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Buenos-Aires centre commercial et financier du bassin de la Plala. — Soji action sur l'activité générale. — Attraction et rayonnement. — Trafic *^i transit. — La Bourse de commerce. — Importation et exportation. — Situation relative et absolue du trafic de chaque pays d'Europe. — Études à faire avant d'entreprendre le commerce à Buenos-Aires. — Caractères de ce commerce. — Commerce anglais, français, allemand, italien, espagnol. — Chambres de commerce. — Consuls. — Banques étrangères. — Lcg créoles. ^ Les ventes à Tencan.

Il n'y avait, il y a quelques années encore, qu'une ville de commerce dans la République Argentine, cette ville était Buenos-Aires. Aujourd'hui, il y en a deux, Rosario ayant pris, depuis dix ans, une importance considérable, et tendant à accaparer tout le transit du nord de la République.

Buenos-Aires n'a pas, pour cela, perdu son rang; elle est restée le véritable centre d'attraction^ en même temps que de rayonnement.

C'est là que la nation vit, pense, s'instruit, et aussi commerce, dans le sens le plus étendu du mot; c'est de là que part, là qu'aboutit la circulation, comme au cœur de la nation. C'est, surtout et avant tout, l'unique centre financier de tout le bassin de la Plata ; là, par conséquent, que se règlent toutes

les négociations nationales ou internationales : là que sont installés les marchés de produits, qui viennent, naturellement, au littoral pour être exportés ; là que sont débarqués ceux qui viennent de l'extérieur pour alimenter la consommation générale ; là que se traitent les emprunts d'État avec les capitalistes étrangers, que sont déposés, dans les caisses des Banques, les capitaux de commerce et ceux très considérables de l'épargne ; là, que se condense le crédit, cette force motrice du travail national, qui portera la vie Jusqu'aux confins du pays.

Hors de la ville de Buenos-Aires, on ne trouverait donc qu'un commerce purement local. On n'y trouverait que peu ou point d'industrie, seulement quelques industries agricoles : les minoteries, dans les centres producteurs de blé de Santa- Fé; les usines à sucre, dans les pays producteurs de canne, Tucuman, Santiago del Estero, le Chaco et le Territoire des Missions.

Les agglomérations de population, dans la pampa et même sur le littoral, si elles répondent à quelque besoin de sociabilité, ne sont, commercialement, que des points de transit, où viennent se grouper les produits de Tinduslrie pastorale ou agricole de la région, pour y être échangés contre ceux de l'industrie européenne envoyés de Buenos-Aires.

Dans cette ville, où résident tous les intermédiaires, où tous les chargements aboutissent, où toutes les opérations, auxquelles donnent lieu les transactions commerciales, se résument, les mœurs, la société, la conversation sont naturellement dominées par les habitudes et les préoccupations commerciales, autant que peut l'être la rue par le bruit de cet immense trafic.

La vie est active pour tout le monde et Tagitation grande pendant tout le jour. Personne, même le plus riche, n'échappe à l'influence du milieu, aux préoccupations de l'agio, des lettres de change à payer ou à recevoir. Les grands propriétaires terriens, ne sont pas des éleveurs indiiïérents, qui se contentent de recevoir, à la fin de Tannée, les revenus de leurs terres, des mains d'un majordome; s'ils ne voient pas souvent leurs troupeaux, ils savent, jour par jour, ce qu'il advient de ceux-ci ou de ceux-là, vendent quelques milliers de bœufs, rachètent quelques milliers de vaches, concentrent, en somme, dans leurs mains et dans leur bureau de ville, où ils se rendent tous les jours, tous les fils de l'administration de leur fortune, y vendent cuirs, laine et bétail, négocient les valeurs de banque auxquelles donnent lieu ces opérations, font, enfin, de l'administration d'une grande fortune, une affaire commerciale, contribuant, ainsi, de toute la puissance de leur capital acquis, au mouvement d'affaires qui augmente la fortune du pays. Ce ne sont pas des revenus et l'inaction que les plus riches demandent aux capitaux, c'est un moyen d'action et des bénéfices. Une expression locale le prouve bien. On ne dit pas d'une maison de rapport : « elle produit tant de revenus, » mais : « elle gagne telle somme. »

La vie oisive serait certainement lourde, au milieu du bourdonnement continu d'une ville d'affaires, aussi tout le monde se laisse-t-il envahir par elles. Il n'est pas de profession libérale qui en éloigne : médecins ou ingénieurs doivent s'occuper du prix de la laine et du cours du change, tous sont plus ou moins éleveurs; quant aux avocats, ils sont tous imbus des questions que soulèvent le change et l'échange, le trafic, le transit et l'agio, le droit commercial et le droit maritime; leur esprit est ouvert à ces questions comme ailleurs à l'art et à la littérature.

Il n'y a guère que dans le commerce des femmes que l'on ne trouve pas de femmes de commerce. Elles sont mêmes

étrangères à toute occupation qui y confine, et, dans toute la ville de Buenos-Aires, hormis quelques Françaises, on ne trouvera pas une femme commerçante.

La ville est réveillée, de bonne heure, par le démon du transit et du courtage qui l'agite. Sur la rive, les entrepôts de douane reçoivent tous les produits du dehors ; aux trois autres extrémités, les gares terminus des chemins de TOuest, du Sud et du Nord déversent tous ceux qui viennent des champs et de rintérieur ; naturellement, les premiers doivent se répandre dans la ville, pour s'y entreposer, et la traverser, pour aboutir, par ces lignes de chemins de fer, à la consommation, pendant que les seconds ont à faire en sens inverse, le même chemin pour être expédiés au dehors. Mouvement de va-et-vient, travail continu de fourmis, fait par de lourdes charrettes qui se répandent dans les rues, les parcourent, tout le jour, dans tous les sens, ébranlent les maisons, traînent avec elles une agitation violente, que Ton ne retrouve dans aucune ville ; Tétroitesse des rues dont la plus large n'a pas dix mètres, rend ce mouvement, particulièrement bruyant et encombrant. Le trottoir n'est pas moins envahi que la chaussée, ce ne sont partout dans le centre commercial et jusqu'aux confins de la ville, que dépôts, entrepôts, magasins, où les caisses de petit et de grand volume, celles dont une unité encombre et celles qui arrivent par milliers, les sacs et les barriques roulent du haut de charrettes élevées, entrent pour ressortir bientôt, et refaire, àtravers les rues, un nouveau voyage. Ces charrettes amphibies, dont l'usage s'impose par la singulière disposition du port, sont huchées sur de grandes roues de deux mètres, leur permettant d'entrer dans l'eau et de prendre leur chargement le long des chalans; roulées sur le pavé raboteux, elles se balancent au-dessus des tètes que menace leur lourd chargement.

Les statistiques chiffrent ce mouvement. Le port de Buenos-

Aires et par conséquent la ville voit passer, bon an mal an, deux millions de tonnes d'importation et un million et demi d'exportation : chaque charrette, attelée de trois chevaux, porte une tonne, cela donne, par jour^ en chiffres ronds, dix mille voyages de charrettes, traversant la ville dans tous les sens. Si Ton tient compte de ce fait, ordinaire dans une ville de transit, que chaque marchandise est entreposée, deux ou trois fois, chez l'importateur d'abord, de là chez le négociant en gros, puis chez le commerçant de détail, on se donnera, de loin, une idée de l'agitation des rues d'une ville, où tout ce trafic opère tous ces ricochets, avant de prendre sa destination définitive. On s'imagine aussi le nombre de courtiers, d'intermédiaires, de commerçants de tous genres, de banquiers, d'entrepreneurs de transports, qu'il entretient.

C'est à la Bourse que tout ce personnel se concentre. Elle est ouverte tout le jour, et toutes les affaires s'y traitent. C'est là que se vendent et s'achètent les valeurs mobilières, titres de rente ou d'épargne, les traites sur l'Europe, sur l'intérieur ou le dehors; c'est aussi là que se négocie la vente des terres, des maisons de ville, du via, du sucre, du blé, du lin, de la laine, aussi du bétail sur pied, et de ses dépouilles. De toutes ces transactions, on ne sait quelle est celle qui a le plus d'importance et qui emploie le plus de monde et le plus de capitaux. Donnons-en une idée, en rappelant que pendant l'année 1886, il s'est vendu, à la seule Bourse de Buenos-Aires, six millions cinq cent mille hectares de terres, c'est-à-dire une superficie égale au huitième de celle de la France.

En 1885, l'importation se chiffrait par 92 millions de piastres ou 460 millions de francs ; l'exportation par 84 millions de piastres ou 420 millions de francs. Dans ces chiffres, le sucre entrait encore, en 1884, pour 7 millions de piastres, et en 1885 seulement pour 3 millions et demi ; c'est à peine si en 1886, cette importation aura atteint 2 millions, les plan-

talions de canne ont fourni l'appoint. Le vin entre pour 6 millions, il a diminué, de 1884 à 1885, de 1 million et demi de piastres; c est aussi le vignoble indigène qui a comblé la différence ; de même Talcool, les bougies, les allumettes, le riz, la bière, tendent à disparaître de l'importation; déjà, la farine et les pâtes cherchent un débouché au dehors, l'huile se fabrique en grandes quantités, ainsi que les liqueurs et les conserves. Mais d'autres articles, pendant ce temps, sont importés en plus grand nombre, et chaque année, pendant que le commerce intérieur s'accroît de toute cette production, leà chiffres de l'importation augmentent. Heureusement, ceux de l'exportation font de même ; notons en passant que, de 52 millions en 1883, elle s'est élevée à 84 millions en 1885, ce qui dénote daus le pays une activité productrice en pleine action.

Ce commerce, qu'il ait pour cause des articles fournis par le dehors, ou produits pour l'étranger, ou créés par le travail local pour la consommation intérieure n'aboutit pas moins au seuil de la Bourse, où tout se traite ; les payements même s'y font par chèques et virements de banque ; la monnaie de papier, la seule en usage, se prêtant mal à des payements de grosses sommes.

Cette Bourse est un lieu de réunion, créé par une société particulière, où est admis quiconque est commerçant ou s'occupe de commerce et paye un abonnement. C'était, à Torigine, un simple cercle, créé en 1835, sous le nom de Salle des résidents étrangers. Rosas, qui n'aimait pas les réunions, les groupements ni les associations, en avait à cette époque interdit l'entrée aux nationaux. Les mœurs publiques et les usages se sont modifiés depuis ; la Bourse est devenue, dès 1854, le vrai centre des affaires, du commerce et de la spéculation. Celle sur les valeurs mobilières y est active et permanente, elle est surtout entretenue par les fluctuations du papier-monnaie, quia perdu toute fixité, sous l'influence du cours forcé. Dans une ville qui vit d'importa-

lion et d'exportation, le cours de Tor atteint et occupe tout le monde, puisque tout le monde est débiteur ou créancier de TEurope, et doit, à un moment donné, résumer en monnaie d'or toutes les opérations qu'il traite nécessairement en monnaie de papier. La nécessité de faire son change^ en vue d'une opération en cours, ou réalisée, amène à la Bourse tous ceux qui, à l'ombre de cette nécessité, se laissent entraîner dans quelque spéculation.

Toutes les nations sont ici représentées : chacune y joue son rôle, proportionné à l'importance de son commerce. Celui d'importation est divisé de la manière suivante : l'Allemagne y contribue pour 8 0/0; la Belgique pour 9 0/0, l'Espagne pour 4 0/0, les États-Unis pour 8 0/0, l'Italie pour 5 0/0, La France pour 16 0/0, l'Angleterre pour 38 0/0, les autres pays pour des quantités insignifiantes.

Celui d'exportation, de son côté, se décompose ainsi : l'Allemagne en absorbe 10 0/0, la Belgique 18 0/0, l'Espagne 3 0/0, ritaUe 8 0/0, l'Angleterre 15 0/0 et la France 30 0/0.

Au point de vue absolu, ce double commerce se chiffre de la manière suivante, quant aux pays qui y participent d'une façon notable : la France, qui importait 42 millions de francs en 1876, 76 millions en 1883, 85 millions en 1884, n'a importé que 74 millions en 1885.

L'Angleterre, de son côté, importait : 49 millions en 1876, 100 millions en 1882, 154 millions en 1884, 176 millions en 1885. L'ItaUe s'est élevée de 15 millions, en 1876, à 21, en 1885, l'Allemagne, de 9 millions en 1876 à 36 millions en 1885. Les États-Unis ont subi exactement la même progression.

Par contre, la France, qui achetait et exportait pour 49 millions de produits argentins en 1876, en achète pour 130 mil-

lions en 1885, rAngleterre, qui en prenait pour 39 millions, en demande 64 ; lltalie, de 9 millions est passée à 12 ; la Belgique est, depuis dix ans, restée stationnaire à 74 millions ; TAUemagne, au lieu de 8 millions, en consomme 43 ; les États- Unis se sont élevés de 12 millions à 28.

C'est là ce que l'on voit et ce que contrôlent les statistiques; mais ce que l'on ne voit pas, a bien, aussi, son importance dans le mouvement des transactions financières, auxquelles donnent lieu ces échanges commerciaux. Ainsi, il est bien évident qu'un commerce qui se chiffre par 177 millions de piastres ou 870 millions de francs et constitue les pays étrangers en crédit de 465 millions de francs et en débit de 400 millions ne donnera pas lieu à de simples échanges, réglés par des comptabilités individuelles. Ce ne sont pas les mêmes maisons qui font, à la fois, Timportation etTexportation, il faudra donc que ceux qui exportent se procurent au moyen de traites, tirées sur l'extérieur, les fonds nécessaires à leurs achats, que ceux, qui importent, payent, au dehors aussi, au moyen de traites qu'ils achèteront, les sommes qu'ils doivent. Au milieu de ces transactions interviendront les banques qui créeront ce papier de commerce, suivant que les besoins de la place les pousseront à en augmenter ou à en restreindre la spéculation. L'activité de celles-ci est telle, les fluctuations si fréquentes, que Ton peut estimer que, pour répondre à un besoin commerci£d d'un milliard, il se créera une circulation de traites d'au moins cinq milliards. Tout ce mouvement financier vient se résumer, à un moment donné, dans les portefeuilles de la Banque de France et de celle d'Angleterre; il agite d'abord le marché qui les crée et la Bourse où elles se négocient, en lui donnant une vie et une activité peu communes.

Mais les échanges commerciaux ne sont pas seuls à alimenter le marché financier, et les relations financières internationales. La République Argentine est, comme tous les pays neufs, un

terrain d'exploitation, ouvert aux capitaux étrangers: ils y recherchent, depuis longtemps, les affaires, et les entreprises les recherchent eux-mêmes. C'est ainsi qu'ils ont été amenés à créer des usines à gaz, des lignes de chemins de fer, de tramways, de steamers fluviaux, à entreprendre des travaux publics, dans les villes ou dans les ports, à créer des usines à sucre, des raffineries, des distilleries, des moulins, des usines frigorifiques pour Texporlation des viandes, enfin, à constituer des Banques puissantes. Donner le total des capitaux ainsi employés, depuis vingt ans, est au-dessus de la statistique ; mais on peut Festimer environ à 500 millions de francs. Les emprunts d'Etat souscrits, à lextérieur, s'élèvent de leur côté à 700 millions ; c'est encore un milliard deux cents millions qu'il faut restituer peu à peu à l'Europe par voie d'amortissement, dont il faut, -chaque année, payer les intérêts ou les dividendes, ce qui absorbe environ ISO millions annuels, et augmente d'autant l'activité du mouvement financier.

Celui qui arrive d'Europe pour entreprendre, sur un marché ainsi machiné, quelques opérations de commerce, éprouve, au début, quelque surprise. Il s'aperçoit vite que la moindre affaire, même de commerce de détail, si elle doit chercher son aliment au dehors, donne lieu à des calculs difficiles, auxquels l'esprit doit se briser, d'abord, en attendant qu'il puisse entrer dans l'étude d'une foule de questions, pour lesquelles il n'est pas préparé.

Il ne lui faut pas seulement deviner et comprendre les besoins d'un marché, par lui-même très compliqué, puisque le siège en est fait à la fois par tous les grands pays producteurs d'Europe, comprendre, déprime abord, les questions de change international, être renseigné sur la valeur des signatures qu'on

'^\ lui offre, quand il doit couvrir, en traites, les débits d'Europe;

^ illui faut, encore, étudier et tourner tous les obstacles que lui

'■^ oppose une douane très vigilante, qui, sans se préoccuper

P.: dldées de libre échange ou de protection, frappe tous les

^.yS ,. ^'' produits extérieurs de droits, variant entreJW^et 75 0/0;

• ' / * '" quand il offre sa marchandise, il lui faut encore deviner la

;- valeur des acheteurs qui se présentent et n'achètent qu'à long

^; terme.

Le propre du marché de Buenos-Aires a toujours été d'être encombré de marchandises et d'en recevoir toujours plus qu'il n'en peut absorber, malgrél'élasticitéde sa consommation qui, dans les moments de prospérité, devient gaspillage. On ; raconte, qu'en 1806, lorsque les Anglais s'emparèrent de

Buenos-Aires, qu'ils conservèrent à peine deux mois, avant d'être expulsés par le comte de Liniers,.leur premier soin fut \ ' d'introduire des marchandises, en teUe quantité, que la place

en fut, dès l'instant, fournie pour cinq ans, ce qui du reste, n'arrêta pas leurs envois; bien au contraire, leur défaite une fois définitive, ils cherchèrent, dans le commerce avec ce '; psiys, des compensations à leurs déceptions militaires. De-

puis, l'encombrement est toujours resté le même, si bien que de 1840 à 1849, malgré le blocus, les entrepôts restèrent pleins. Dès que, par hasard, un article de grande consommation manque ou menace de manquer, tous les négociants télégraphient, à la fois, et, de tous les points du globe, il en arrive, à la même heure, des chargements; les prix de l'article le plus demandé sont alors justement ceux qui baissent le plus vite ; tous les pays prennent rang dans ce steeplechase, pour se faire tous battre à la fois.

Cependant chaque pays étranger conserve ici son individualité commerciale et son aire d'action.

L'Angleterre se distingue surtout par l'ampleur inimitable de ses entreprises. Lés capitaux anglais dominent le marché,

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servi seulement par quelques rares individualités qui ne font pas nombre, mais qui font pression. Us impriment, partout où ils sont, Tallure anglaise ; dans un chemin de fer, créé par une société anglaise, on pourra toujours s'imaginer qu'on voyage en Angleterre, et les Anglais qui vous transportent le croient ; le wagon et le personnel sont importés d'Angleterre, les stations, en forme de cottages, sont habitées par des familles anglaises, les ordres de marche et d'arrêt se donnent en anglais, et le voyageur peut se croire en pays annexé. Deux banques, à capitaux anglais alimentent les besoins d'un commerce considérable, dont le fer, le coton et le charbon, constituent les grands éléments. Les chiffres, que nous avons donnés, démontrent que l'achat des produits locaux est à peu près délaissé par l'Angleterre, qui préfère importer, d'Australie, les laines, que son industrie emploie; elle ne prend ici que quelques chargements de peaux de mouton, de cuirs salés, de viande fraîche et de blé.

Il n'y a pas de petites maisons anglaises, peu de détaillants anglais ; seulement des maisons à gros capitaux, de fondation ancienne, dont les employés sont anglais et vivent sans mesquinerie, en gens riches et en sportsmen.

Tout autre est le commerce français. En pénétrant dans les rues de la ville, on croirait que la France a pris possession de ce pays: les hôtels, les cafés, les restaurants, et il y en a plusieurs tenus comme les premiers de Paris, sont français; toutes les maisons de détail, de quelque importance, sont françaises ; tout ce qui constitue la toilette des hommes et des femmes^ la vie matérielle d'une grande ville, est fourni par la France, vendu, en français, par des Français; les grandes librairies sont françaises. A elle seule. la France absorbe 30 0/0 de tous les produits exportés du pays; les grandes compagnies de navigation transatlantique sont françaises, et, cependant, la France tient ici une bien petite place commer-

ciale; rarement un Français ou une entreprise française y a conquis une situation financière en vue.

Une banque française s'y est récemment constituée, c'est la première ; il lui a fallu, renonçant à trouver à Textérieur des capitaux, les puiser dans la caisse de la colonie. Elle s'installe, mais elle trouve devant elle l'obstacle des habitudes prises, des situations conquises : les banques anglaises ont des succursales à Paris; une banque particulière, créée il y a vingt ans, par un Espagnol, M. de Carabassa, a, depuis longtemps, absorbé toutes les affaires financières de la colonie et du commerce français, s'appuyant sur un capital personnel considérable et sur des relations de banque de premier ordre. Tout cela voilera longtemps l'horizon de la Banque française.

Cependant, le commerce français est partout ; c'est une force numérique et d'influence, avec laquelle on a toujours compté, bien que son commerce d'échange soit moindre qu'il n'était, il y a quelques années, et qu'il faiblisse justement à l'heure où celui des autres nations augmente.

Cela tient à plusieurs causes : la première, c'est que les grands articles d'importation française, le vin, depuis le phylloxéra, les allumettes, depuis une loi fatale, le sucre depuis que la production du pays augmente , ont diminué, d'une somme considérable, le chiffre total des importations. Une autre grande cause, c'est que les capitaux français n'émigrent pas et n'aident d'aucune manière le Français qui s'expatrie, et, qui, livré à lui-même, doit chercher dans son travail personnel les éléments de son succès; amené ainsi à créer de petites industries locales ou à contribuer au succès de celles qui existent. Certes il honore ainsi et enrichit la colonie dont il fait partie^ mais la métropole, faute de l'avoir soutenu, ne tire de ses efforts que cet honneur platonique.

La seule institution commerciale que lesFrançais de Buenos- Aires ont eu le mérite de créer, les premiers, est celle d'une

Chambre de commerce. C'est encore là une preuve de désintéressement patriotique.

Les Chambres de commerce, à Tétranger, que peuvent-elles, en effet, produire? Elles n'ont rien à apprendre à ceux qui, fixés sur les lieux, les composent et les i*enseignent. Elles ne sont, en réalité, destinées qu'à jouer le rôle de centres de renseignements impersonnels et gratuits, au profit des industriels de la métropole, désireux de monter une concurrence à ceux quiles leur fournissent. L'industriel, même, qui, une fois renseigné, cherchera un représentant ne le demandera pas à la Chambre, être impersonnel et multiple. Il ne sera même pas rare de le voir en choisir un anglais ou allemand : car il faut bien confesser que les Français de l'étranger manquent de prestige près de leurs compatriotes de l'intérieur, et qu'ils manquent aussi souvent de l'outillage financier, nécessaire au développement de leur commerce. Cet outillage financier, qui devrait venir de France, pour les Français, est le grand ressort qui manque à notre expansion nationale. La vieille théorie française, qui imposait aucommerçant de n'entreprendre d'affaires qu'avec ses capitaux et dans les limites d'action, souvent fort étroites, de ceux-ci, a cédé le pas, partout, excepté en France, à la théorie anglaise, qui ne voit, dans le capital individuel du commerçant, qu'un capital de garantie, non un capital d'action, et lui impose de demander au crédit ce capital d'action.

Les Allemands ont, plus que tout autre peuple, mis en pratique cette théorie, ils sont, au dehors, les plus audacieux des commerçants. On sait en Allemagne, par une déduction logique des faits et une connaissance psychologique des caractères, que l'expatrié est, avant tout, un audacieux. Cet homme, qui s'est décidé à chercher, au dehors, des aventures, n'y est pas traité en aventurier par ses compatriotes, qui consentent à courir, avec lui, quelques hasards, à le soutenir dans ses essais

même dans ses écoles, pour y puiser 1 expérience nécessaire, et, le temps aidant, des profits. Tout le secret du succès rapide des Allemands à l'étranger est là, et non pas dans la connaissance des pays étrangers, dont ils n'ont pas plus l'intuition que les autres peuples.

Il n'est pas davantage dans leur organisation consulaire qui vaut ce que vaut la nôtre. C'est un fait avéré que l'organisation française des consulats est^ non seulement la première en date, mais la première en importance. On ne saurait omettre que la France a la gloire, depuis l'ordonnance de Colbert en 1664, d'avoir créé les consulats et de leur avoir donné le caractère commercial; mais lordonnance de 1831 a commis une grosse erreur, en les rattachant au département des affaires étrangères, ce qui a puissamment contribué à fausser l'institution. Il y avait mieux à faire, si l'on voulait éclairer et diriger le commerce français par les consuls. C'était de les maintenir dans leur rôle historique, de les prendre parmi des hommes ayant fait des études commerciales et acquis la connaissance spéciale du pays où ils allaient exercer.

Jamais un consul fonctionnaire, pour bien inspiré qu'il soit, n'inspirera à personne l'esprit d'initiative, incompatible avec toute fonction administrative, et qui est, justement^ la qualité maîtresse déterminante du succès à l'étranger.

Cette qualité, les Allemands la possèdent et le prouvent

Les Italiens, de leur côté, nous démontrent^ chaque jour, qu'ils n'en sont pas dépourvus. Les progrès que leur commerce a faits, depuis vingt ans, k la Plata ont été pris à peu près tout entiers sur le domaine de la France, qu'ils ont envahi et contribué à diminuer. Ce qu'ils ont créé surtout, en grand nombre, ce sont des maisons de détail, qui ont pris possession de tous les quartiers de la ville et de toutes les régions do la campagne. On peut dire qu'ils colonisent, dans le sens le plus

CriAl*. 1. - COMMERCÉ Et CÔMMERCaNtS 2*ÏÎ5

vaste du mot, en reiïiplissaht le pàyd de leufs èréàtions : ici, colons laborieux et sobres, là, commerçants avisés, comme l'étaient leurs ancêtres lombards.

La genèse de leurs progrès est facile à réconstituer. Ils abordent le pays sans prétention, en travailleurs, demandent à la terre d abord ou à un travail très humble lôurs premières ressources, à l'épargne leur premier capital. L*aîde de celui<^ci les fait commerçants. Ils ne choisissent pas alors un point à exploiter qui soit bien brillant ni bien en lumière; ils s'essayent dans Tombre, y restent le moins possible, se rapprochent, quand ils le peuvent, des villes, bientôt do la capitale; se transforment alors en négociants, achetant et vendant en gros, utilisant les relations que, chemin faisant, ils ont laissées deWièré eux, dans toutes les régions. C'est ce (Jtle faisaient, aussi, auti*efoià, les Finançais, en particulier les Béarnais ; ttkais il semble qu'en nombre, petit aujourd'hui si on le (Compare à celui des Italiens, ils disparaissent devant cette invasion, dont la première conquête a pour effet de substituer, datis la consommation, les produits italiens aux pi*oduits fnlnçais : les vins, les huiles, les allumette^, les tissus même.

Le commerce italien a trouvé, depuis quinze ans, un pUissatit appui dans la Banque italienne, qui a déterminé le développement du commerce et de l'industrie de la métropole; tous les travailleurs italiens y ont déposé leurs épargnes, qu'une habile administration a employées et fait fructifier.

Les Espagnols avaient perdu, depuis 1810, l'importance commerciale que le monopole leur aVait jusque-là assurée dans la colonie, ils étaient exclus des avantages concédés aux étrangers pai* la loi de 1812, et Ce n'est guère qu'après 1852 qu'ils ont repris le chemin de l'Atnériquc, qui avait, sî longtemps^ végété sous ladij^ection de l'Espagne et qui prospérait,

f 276 LIVRE IV. — LES AFFAIRES ET LES FINANCES

i^ depuis l'indépendance, sous les lois espagnoles qu'elle avait

conservées, en même temps que les mœurs et les usages

puisés dans celte origine.

Les Espagnols recueillent aujourd'hui les fruits de leur puissance de conception colonisatrice, qu'aucun peuple n'a dépassée. Ils ont conquis l'Amérique sur des peuples, qui, sans jouir d'une civilisation comparable à la civilisation européenne du xv* siècle, n'en constituaient pas moins des races puissantes, et, parmi elles, les Toltëques, les Quichuas, les Guaranis, les Araucans; ils les ont réduits et soumis à leurs lois, en même temps qu'ils répandaient , sur une immense surface dont ils occupaient en peu d'années tous les points importants, leur langue, leurs mœurs et leiu* esprit national. En même temps les juristes espagnols composaient, pour ce pays nouveau, un corps de lois, les lois des Indes, faites spécialement pour lui, où tous les problèmes que soulève la colonisation étaient magistralement résolus par des textes. Ils obtenaient, ainsi, une homogénéité de création, qu'aucun peuple n'a réalisée, n'a même essayée, et dans quelle région? La plus vaste et la plus fertile du monde.

L'œuvre a été si merveilleusement conçue, son exécution a été menée, à travers les générations, avec une telle persistance, que les Hispano-Américains ont conservé tous les traits, tous les caractères de la race d'où ils descendent, que la langue espagnole a conquis les surfaces les plus vastes du monde, en attendant qu'elle serve de moyen de communication aux peuples les plus nombreux. Depuis quelques années déjà, la littérature de tous les pays passe par la péninsule ibérique, et y fait, chez les traducteurs, une première étape, avant de se répandre dans l'immense continent américain, qu'elle instruit et éclaire. A Barcelone, il s'est ainsi créé des librairies considérables ; elles ouvrent les voies à la littérature espagnole, qui ne peut manquer de se laisser tenter par cette

riche conquête à faire, et, qui, avant un siècle, se sera élevée à la hauteur de ses destinées.

Quant aux créoles, ils occupent, à proprement parler, une place très inférieure dans le commerce local; cela s'explique par cette raison que le commerce, chez eux, vit d'importation et de relations au dehors, qui sont ce qui leur manque le plus. Ils n'en ont pas moins de nombreux moyens d'utiliser leurs facultés très aiguisées et leur esprit mercantile. Ce sont eux qui résument dans leurs mains, à titre d'intermédiaires, \o trafic auquel donne lieu la vente des bestiaux et celle des produits du troupeau.

Ils ont aussi accaparé les ventes publiques. La profession d'encan teur est libre, elle est parfois le refuge des fruits socs de toutes les professions, sans en excepter la politique, la diplomatie et même la poésie : elle vit beaucoup de charlatanisme. Elle n'en constitue pas moins une carrière comme iciale très sérieuse, enraison de l'étendue de son aire d'action. Tout passe, ici, à Fencan, le vieux et le neuf, tout ce qui s1mporte ou s'exporte, les immeubles et les meubles, le bétail, les reproducteurs des grandes bergeries et des fermes modèles; des chargements entiers arrivent d'Europe et passent, aussitôt reçus, sous le marteau de Tencanteur qui a fait des avances considérables sur les marchandises qu'on lui livre, et qu'il vend au comptant, ou même à terme, en garantissant k son client la solvabilité de l'acheteur. C'est là un vaste commerce. A d'autres jours, ce sont d'immenses propriétés que le marteau débite; deux ou trois cents lieues dt* terrains sont en vente, un plan est suspendu devant les jeux de l'acheteur ; auprès, un tableau sur lequel figurent de petits paquets de plantes fourragères, minuscules bottes de foin, ce sont les échantillons des graminées que l'on rencontre sur ce domaine. La vente commence, et le public s'arrache les lots de terre qu'il ne connaît que par le boniment

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de r^ncanteur et ces échantillons plus ou moins authen* tiques.

Tels sont les traits principaux du commerce dans la ville de BuenQS*Aires, et le personnel cosmopolite qui l'exploite.

Quel commerce rencontrera-t-on hors de cette ville? Ce que nous avons dit de la géographie générale des provinces éloignées suffit à le fc^ire entrevoir. Le commerce de la ville de Buenos-Aires, procédant par rayonnement, en même temps que par eittraclion, on trouvera dans les centres de population de cette province ou des autres villes capitales ou villages en formation, un commerce local, circonscrit aux besoins de consommation d'un rayon de quelques lieues. Aucune n'a une vie propre, parce qu'aucun centre» de population ne produit rien. Il n'y a pasjj hors de Buenos-Aires, d'industrie, il n'y a dans les villages et les villes que des artisans recevant leurs matières premières, leurs outils, tous les objets manufacturés de l'intérieur, et réduisant leur industrie aux besoins privés du lieu où ils résident. Il n'y a pas, dans la République Argentine, d'autres industries que les industries agricoles; les centres commerciaux, situés à proximité des contrées de production, n'ont donc d'autre mission que de recueillir et de grouper Iqs produits, pour les transmettre à l'exportateur.

Cet exportateur réside, comme l'importateur, toujours à Buenos-Aires, quelquefois, par exception, à Rosario ou à La Plata.

Cette ville nouvelle, puisque nous rencontrons son nom pour la première fois, vaut que l'on s'y arrête. Par son origine très récente, puisque la première pierre en a été posée le la novembre 1882, c'est une ville politique. Les événements qui précédèrent et accompagnèrent l'élection présidentielle de 1880^ ayant imposé au parti national l'obligation d'établir, dans la ville de Buenos-Aires, devenant ainsi capitale de la natiou, le Pouvoir central, la Province de Buenos-

Aires se trouvait ainsi séparée de la ville qui avait toujours été sa capitale. Les autorités provinciales, qui pouvaient transférer dans une autre des villes, assez nombreuses de leur Province, le siège des autorités administratives et politiques,, préférèrent construire de toutes pièces une ville nouvelle, sur un modèle nouveau, conçue d'après des plans assez vastes pour éclipser sûrement la ville rivale, Buenos- Aires. La situation en fut choisie à sept lieues au sud de celle-ci, sur la rive de Testuaire, dans le fond d'une anse vaste, où la construction d'un port était facile.

Après cinq années d'existence, la ville nouvelle dénommée La Plata, où aboutissent, par des embranchements de raccord, nouvellement créés, toutes les lignes de chemins de fer de la République, où des capitaux énormes ont été enfouis en constructions de monuments publics et aussi en édifices privés, qui a déjà son palais législatif, son palais du gouvernement, son théâtre et son musée, son observatoire astronomique, le tout conçu sur des plans gigantesques, dignes d une ville de deux millions d'âmes, qui a élevé des palais à la justice et à la finance, est déjà une ville de cinquante mille âmes, capitale d'un État fédéral qui n'en compte guère qu'un million, répandus sur trente millions d'hectares.

Au point de vue administratif, c'est une grande création, mais, comme on ne crée pas de toutes pièces un centre d'action financier ou commercial, La Plata n'est encore qu'une dépendance, une succursale de Buenos-Aires. Son commerce n'y vit que de la consommation, disons le mot, de la construction locale, et elle n'a rien enlevé à Buenos-Aires de son importance.

Les autres villes du littoral, San-Nicolas, Rosario, Santa- Fé, sont les seules qui entretiennent avec l'Europe des relations directes. Par Rosario transite tout le matériel envoyé par l'Europe pour la construction des chemins de fer de Tin-

lérieur, pour les usines à sucre de Tucuman ou de Santiago del Estero, les scieries mécaniques, les minoteries installées dans les provinces andines, enfin tous les objets de consommation qui y viennent d'Europe et les produits agricoles réduits encore au blé, à la farine, aux cuirs de chevreaux, aux peaux de moutons, aux laines et à quelques barres d'argent et de plomb. Rosario n'est, comme La Plata, qu'une ville succursale; Santa-Fé, comme toutes les autres, limite ses opérations mercantiles à la satisfaction des besoins de ses habitants.

Il serait monotone de pousser plus loin cette nomenclature : bornons-nous à indiquer la loi de toute cette évolution commerciale.

Buenos- Aires reçoit ses objets de consommation, ses capitaux, son personnel commercial, l'impulsion de sa \'ie financière et commerciale de l'Europe, dans la mesure que nous avons indiquée; elle dirige, en retour, sur l'Europe tout ce que le pays produit, ne gardant, hors du blé et de quelques milliers de peaux, rien de sa production pour sa consommation. Les deux cent millions de kilos de laine que produit la République passent tous, par ses ports, à Tétat brut; le pays n'en garde pas un kilo, et expédie tout, même les 70 0/0 d'impuretés, qui les surchargent d'autant en poids et en diminuent d'autant la valeur.

L'évolution commerciale de Buenos-Aires, elle-même, est donc celle d'une satellite, vivant dans la sphère d'attraction de l'Europe; toutes les autres villes et villages de la République sont des satellites de ce satellite. Le commerçant d'Europe, commissionnaii^e, industriel, marchand, même celui qui ne fait que recevoir les produits du pays et ne lui en envoie aucun, est, plus souvent qu'il ne le voudrait, le commanditaire forcé de ses correspondants de Buenos-Aires. Ceux-ci sont aussi forcément les commanditaires de tous les soustraitants qu'ils approvisionnent dans la campagne ; ils vendent

en gros à ceux qui résident dans les villes et villages, lesquels revendent en demi-gros aux pulperos de la campagne.

Ceux-là sont une des curiosités du commerce local. Us habitent dans le désert, quelques-uns sur la limite extrême du pays peupfé, dans des cahutes mal protégées par un toit de chaume et un mur de pisé, contre les intempéries, et seulement garanti contre les indiscrétions du chaland, par une grille de fer, demfere laquelle on offre de tout, sans le laisser toucher, et à travers laquelle le marchand méfiant soumet, de loin, aux convoitises de son acheteur, les objets qu'il désire, sans avoir, le plus souvent, consulté Tétat de sa bourse.

Un passant, étranger aux usages locaux, aura bientôt fait de jauger ce pauvre commerce, si exposé, dans un milieu aussi rude, et qu'il supposera réduit à quelques transactions sans importance, entre un vendeur trës pauvre et un acheteur très misérable. 11 se trompera. — Cet acheteur, qui, toujours, ne paye pas de mine, et achète à crédit, paye toujours à la fin de Tannée, quand, à l'heure de la tonte, il détache son coupon. Quant au vendeur, aidé du crédit d^un commerçant de la ville, il fait souvent des opérations d'une très grande importance. Il fournit à tout le voisinage, tout ce que le voisinage consomme ; pas un travail ne se fait dans cette plaine déserte, où il s'en fait beaucoup, travail de clôture, de construction, de plantation, de transport, dans qu'il prélève sa dlme ; c'est dans sa caisse que l'entrepreneur verse généralement le prix de la main-d'œuvre, destiné à payer tout ce qu'il a fourni au travailleur, le nécessaire et le superflu ; il fait crédit à tout le monde ; le propriétaire, qui a des payements à faire dans la région, s'adresse à lui et le rembourse en traites sur Buenos- Aires ; le pulpero fait ainsi de la banque. C'est lui, encore, qui accapare tous les produits pastoraux ou agricoles, achète, toute l'année, les cuirs des animaux abattus, à leur heure, la laine ou les grains, et les expédie à Buenos-Aires :

Tout ce commerce se chiffre, pour chacun, par plusieurs centaines de mille francs, et la statistique compte dans la seule province de Buenos-Aires dix-sept mille de ces commerçants. Leur nombre, dans chaque région, donne la mesure de sa richesse de production et de la densité de sa population. On en compte dans les meilleures régions un par deux kilomètres carrés et dans les pires un par vingt-cinq kilomètres carrés, jusqu'au point où la population cesse, et où cependant Ton eu rencontre encore. Qu'y font-ils? Us trouvent à trafiquer avec les nomades, qui ne manquent nulle part.

Il nous reste à faire connaître, à étudier la marche des affaires publiques, les sources de la fortune privée qui alimentent et vivifient à la fois le commerce et le crédit public.

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