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LES GRANDS FLEUVES ET LES GRANDES RÉGIONS DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE

Position géo^apbique. — Les grands fieuTes du bassin de la Plata. — La découverte. — La marche de la colonisation : époque de la conquête; ère colontale ; ère moderae. — Peuplement, cultures et destinée des grandes régions. — Divisions naturelles : région tropicale; région montagneuse; région pampéenne; région mésopotamieune. — Divisions politiques : Provinces constituées et Territoires nationaux. — Contrées désertes : le Chaco et la Patagonie.

En entreprenant Tétude de la vie sociale d'un pays dont l'importance dans le monde est beaucoup au-dessus de celle que semblerait lui assigner sa population, encore réduite à quatre millions d'habitants, et au-dessous de celle que lui promet son immense territoire, vaste comme TEurope, partout habitable, fertile et desservi par les fleuves les plus

grands du monde, nous n'ignorons pas qu'un obscur brouillard enveloi^e, dans le lointain, où on les aperçoit vaguement, le nom harmonieux de République Argentine, et celui plus connu de sa capitale, Buenos-Âires , et nous nous demandons ce que nous devons le plus craindre, de ce que Ton sait de ces pays ou de ce que Ton en ignore.

Pour se rendre un compte exact de la valeur de nos appréhensions, il faut, au retour de ces contrées, avoir eu la mauvaise fortune d'être obsédé de questions, aussi courtoises qu'imprévues, sur les pays que l'on a parcourus, leur étrangeté probable, leur éloignement, qui est, lui aussi, on ne sait pourquoi, un sujet d'étonnement , enfi leur position géographique.

Parlez-vous de la rapidité des voyages, qui fait aujourd'hui la terre si petite, et, réduisant l'Océan Atlantique aux proportions d'un lac, met Buenos-Aires à vingt jours de Bordeaux, vous devez entendre, sans broncher, l'observation d'une personne diplômée à l'Hôtel de Ville : « Ah ! oui, depuis le percement de l'isthme de Suez ! »

Un autre jour, ce sera le président très érudit d'une société très savante, créée spécialement pour s'occuper des choses d'Amérique, qui parlera de Buenos-Aires comme d'un village d'Indiens, de la pampa comme d'un désert dédaigné, où chacun peut choisir, à sa fantaisie, l'emplacement de sa tente et vivre de la chasse des bœufs sauvages dont il ira vendre les cuirs à sa guise.

Cette légende ancienne, qui peuple la pampa de bœufs sauvages, se multipliant avec une facilité inconnue ailleurs, peut passer pour de la science à côté de cette phrase, trop historique, d'un tanneur de Bolbec, demandant à son courtier du Havre un envoi de cuirs et lui recommandant, sans intention de plaisanterie, de lui adresser mi-partie boBufsiiosaires et mi-partie vaches-nosaires.

L'écho de ces'^énormités a nécessairement passé l'Atlan-

tique. La presse de Buenos-Aires, qui ne se compose pas de moins de vingt journaux quotidiens de grand format, dont deux français, deux anglais, trois italiens, deux allemands et les autres en langue espagnole, trouve dans ces ignorances autant de sujets d'affliction que d'occasions de gaieté. Elle entreprend contre ces légendes une guerre continue qui n'a produit encore d'autre résultat que d'engendrer des statistiques officielles, fédérales, provinciales et comparées, dont les colonnes de chiffres effrayent plus encore qu'elles ne prouvent,

A côté de ces statistiques, pour les éclairer et compléter leur œuvre, nous voudrions placer le tableau complet de la société, qui, depuis trois siècles, a jeté ses assises et préparé, dans les limites de la République Argentine, l'éclosion d'une grande nation.

Ce pays jeune a ce privilège que, si sa géographie est difficile à embrasser d'un coup d'œil d'ensemble, en raison de ses proportions, son histoire ne cache pas de secrets. Il est possible de retrouver, encore fraîche, la pensée des fondateurs des villes, le souvenir de tous ceux qui ont contribué à arracher ce pays à son obscurité préhistorique. Trois siècles à peine nous séparent de sa découverte. Si la vie et les origines des hommes de cette époque si récente est, à peu près, aussi obscure que celle de l'homme des cavernes, si la science en est à leur endroit réduite à cuber des cr&nes dont les cerveaux envolés n'ont laissé aucune trace de leur passage, il est par contre facile d'assister à l'éclosion de la pensée nationale, aujourd'hui réalisée, de pénétrer, avec les fondateurs, dans les terres qu'ils découvrent, de voir se combiner sous nos yeux les éléments divers d'une société naissante, soumise à des lois apportées du dehors et puisant sans hésiter dans les trésors accumulés par l'humanité.

C*est sur la rive des fleuves qu'ont été posées les premières assises de ce travail, ce sont eux qu'il faut remonter.

Us sont à la fois le premier spectacle qui s'offre au nouveau venu et le théâtre de ses premières tentatives.

Immenses comme des steppes, sans rives qui les dominent et donnent à leurs eaux ce relief pittoresque, charme des vallées et poésie des fleuves, les cours d*eau de cette partie du monde participent des caractères de la région qu'ils traversent. Ce sont moins des fleuves, poursuivant Téternelle destinée de leurs congénères, que des plaines d'eau, peu pressées de s'écouler à la mer, attardées à charrier lentement les sables qu'elles amènent de loin, déposent et reprennent, se créant à elles-mêmes un obstacle dont la végétation s'empare, qu elle défend contre les eaux qui semblent ne l'avoir formé que pour se divertir à le détruire.

Leurs lits, les navigateurs ne sont jamais assurés de les connaître, ni de les suivre sans péril. Souvent des îles s'y émiettent et se laissent prendre par le courant pour aller plus loin former des bancs que la sonde dénonce, assises peut-être d'un continent futur, plaine d'eau devenue marais d'où sortira la prairie.

Leurs rives s'étalent au loin, invisibles pour celui qui vient du large, et n'off'rent nulle part l'abri qu'il attend d'elles.

Cependant la grande impression que fait l'Océan cesse pour le navigateur quand, — venant de la rive européenne, après une traversée de vingt à trente jours, — il a doublé le cap Sainte-Marie, relief à peine visible, qui indique au nordest l'entrée de l'estuaire de la Plata. Entre ce point, situé par 34** 37' latitude sud, et le cap Saint- Antoine, par 36* 19', que le regard humain chercherait vainement à entrevoir, un

fleuve, sans égal au monde, déverse, par une embouchure de cinquante lieues de large, les eaux qui ont parcouru, arrosé, fertilisé un bassin de cent soixante-dix mille lieues carrées.

L'esprit est saisi de la majesté des spectacles qu'un pareil développement promet. Il les attend, sans percevoir encore la présence d'un fleuve, dont les yeux ne discernent pas rindividualité, au milieu de cette immensité aussi agitée que la mer elle-même où il vient se perdre. Les vagues cependant ont quelque peu changé d'aspect. Ce ne sont plus ces longues vallées, que le vent creuse et déplace dans TOcéan, c'est plutôt le clapotage de flots qui s'entrechoquent, contrariés dans des élans opposés ; la vague est repoussée par le courant, et le courant par la vague qui résiste à l'absorber. La couleur même est nouvelle : une longue barre jaune, allant d'un cap à l'autre, limite les eaux bleu foncé de l'Océan. Deux forces sont en présence, luttant toujours, sans que cette lisière soit franchie.

Le vent a des sifflements entrecoupés , des reprises et des ressauts qu'il n'a pas en pleine mer; il se sent à l'étroit dans cette immense vallée où il engouffre les rafales du sud-est, venues de l'Océan Austral, que le cap de Bonne-Espérance n'a arrêtées sur leur passage que pour redoubler leur énergie. Sur les plages alors, le fleuve refoulé s'élève et laisse retomber ses enroulements furieux, le navire qui n'a pas fui est poussé si violemment sur les terres basses que l'on voit des bâtiments s'enliser dans les labours ou des trois-mâts debout au milieu des îles. Le lendemain, au contraire, le vent puissant venu du cap Horn, après avoir parcouru mille lieues de plaine et couché sous son souffle les, seules herbes hautes qui les couvrent, rejette les eaux loin de la rive, la plaine d'eau devient plaine de sable, laissant à sec canots, goélettes ou steamers et découvrant, à perte de vue, des plages là où, la veille, la vague furieuse dressait un rempart.

Les premiers Européens qui aient doublé le cap Sainte-Marie

ont cru qu'ils avaient atteint l'extrémité sud du continent américain. C'était en 1515. Remontons avec eux ce fleuve ignoré.

Rien ne dénonce à leurs regards Texistence de deux rives. L'eau est saumâtre encore, le courant à peine perceptible pour des voiliers poussés par les vents régnants. L'imagination, au reste, ne saurait doter un fleuve de ces proportions colossales. La rive unique qu'ils voient et qu'ils suivent n'oflre aucune particularité ; de loin en loin, des bancs de sable émergent où des phoques s'ébattent; au ciel, comme en mer, des albatros et des nuées de mouettes au plumage en damier : rien qui dénote que ces terres soient habitées.

Après cent milles parcourus depuis le cap, la côte se relève ; c'est le Cerro, colline modeste qui leur paraît majestueuse et garde l'entrée d'une rade, où depuis, en 1725, Montevideo, aujourd'hui capitale de la République orientale de l'Uruguay, a été créée par des colons venus des Canaries. Du haut du Cerro, le regard humain cherche encore vainement l'autre rive, distante de plus de cinquante milles. Du milieu même du fleuve, il n'en aperçoit plus aucune. Les eaux cependant ont perdu leur goût saumâtre; le courant, moins contrarié par le reflux de la mer, est un courant fluvial caractérisé, et l'imagination peut se donner libre carrière. Puisqu'il faut croire à une autre rive, on la cherche : traversée de seize lieues d une rive à l'autre. A quarante lieues plus haut, là où, sur la rive occidentale, s'élève aujourd'hui Buenos-Aires, le fleuve a encore huit lieues de large : d'une rive, il n'est pas possible de voir l'autre.

En amont de ce point, l'explorateur perçoit deux courants de couleurs diff^érentes. Parles embouchures multiples de son delta, le Parana, et TUruguay par sa bouche unique, entrent, parallèlement, dans Icstuairc, qu'ils forment de leurs eaux,

sans les mêler, jaloux de leur individualité qu'ils ne se décident pas à perdre.

Tous deux sont nés dans le centre du continent, au milieu des montagnes de TEmpire brésilien; ils ont roulé leurs eaux & travers d'immenses solitudes, traversé les forêts impénétrables, quitté brusquement la région montagneuse, et, changeant bruyamment de niveau, sont entrés, avec fracas, par des chutes aussi puissantes et moins célèbres que celles du Niagara, dans la région des plaines. Leurs eaux se souviennent des contrées chaudes où elles sont nées. Soumises à des influences lointaines, elles ont des crues subites qui surprennent quelquefois le riverain de la région basse au milieu des souffrances d'une longue sécheresse; d'autres fois, leur niveau s'abaisse quand les pluies locales de cette même région devraient faire prévoir un résultat contraire.

Le Parana dessert, sur une longueur de quatre cents lieues, l'Uruguay borne, sur une longueur de deux cents, le territoire argentin ; tous deux, en y pénétrant, baignent le banc oii dort le caïman des régions tropicales, et rafraîchissent, à leur sortie, celui où s'ébattent le phoque et le lion marin des régions froides.

La chronique ne nous a transmis aucun écho de la surprise qu'a dû causer aux premiers explorateurs l'aspect de ces eaux sans rivages. La lassitude, après une traversée de trois ou quatre mois sur leurs caravelles, la crainte de l'inconnu, la préoccupation de Thabitant ignoré d'une terre mystérieuse, ne leur laissaient pas le loisir de l'admiration. La végétation, qu'ils aperçoivent le long de la rive et dans le centre des iles, ne leur promet ni fruits ni ressources d'aucune sorte; le ceibo, presque seul, montre, au milieu'' de ses"" rameaux" tordus et

épineux, l'ironie de ses grappes de fleurs écarlates donnant l'illusion de fruits savoureux ; aucune barque, canot ou nacelle ne dénote la présence d'un habitant industrieux; ces îles mêmes, au sol sans résistance, n'offrent que des chances d'enlisement ou opposent des remparts d'ajoncs aigus et coupants en dents de scie, péné trahies seulement pour le jaguar, le cerf, le chat sauvage ou le puma. Ont-ils même remarqué ces nuées d'oiseaux de tout vol et de toute espèce, les cygnes à col noir, toutes les variétés du canard sauvage, les spatules, les ibis et les flamants roses, les menus oiseaux de la rive, perroquets et tourterelles en vols innombrables, accourant au bruit nouveau que font des hommes qui parlent? Peu leur importent les tableaux de cette région nouvelle : des îles minuscules, illusion d un continent qui marche et qui va se disperser et disparaître, passent entraînées par le courant, groupe compacte de plantes aquatiques qui viennent de loin, portant quelquefois, sur le flot, jaguar, cerf ou biche qui y ont cherché un refuge, asile trompeur qui flotte avec le courant pour se perdre dans les eaux sans rivages.

Il semble que ce delta n'ait pas de fin : trente lieues, cinquante lieues plus haut, plus loin encore, on rencontre des enchevêtrements de bras, larges comme de grands fleuves, labyrinthe inexploré égarant le voyageur, sur une largeur de dix, douze ou vingt lieues d'une rive à l'autre. Il faut naviguer jusqu'à trois cents lieues pour trouver un lit unique entrecoupé encore de quelques îles. C'est le seuil de la région tropicale avec ses grandes forêts de bois durs et lourds qui ne flottent pas, que la hache n'entame guère ; déracinés par les eaux, ils tombent en travers du courant, s'amoncellent et retiennent les sables, assises d'îles futures. Là on rencontre des bandes innombrables de caïmans, dont les dents aiguës offrent moins de danger que la piqûre acharnée du moustique ; ce minuscule habitant de ce vaste royaume des eaux eut seul la puissance de faire rétrograder \qs premiers explorateurs,

CHAP. I.- FLEUVES ET RECHONS î)

résolus à tout combattre, désarmés, devant cet ennemi imprévu, innombrable, barrière grouillante et hérissée que Ton considéra longtemps comme infranchissable.

Plus de trois siècles se sont écoulés, des milliers de navires ont parcouru ces grands fleuves, le mouvement est continuel dans le delta, devenu jardin d'une fertilité rare ; des embarcations de tout genre le sillonnent, troncs d'arbres creusés, yoles élégantes, caravelles ou steamers d'outre-mer. L'homme a transformé toute la région inférieure, laissant seulement aux îles, en amont, l'aspect sauvage qu'elles avaient à la première heure; de grands taillis d'arbres, dont fort peu ont plus de vingt ans, soumis qu'ils sont à une exploitation impatiente, bordent les îles et dénoncent la fertilité du sol, toujours arrosé, et les efforts de l'homme à qui sait que ces saules, ces peupliers, ces pêchers, ces orangers ne sont pas indigènes, et que l'Européen les a semés là. De loin en loin ils abritent une pauvre cahute sur pilotis, où, si vous entrez, vous trouvez un Européen, aussi loin du monde sur son île, chaque jour battue par le remous de quelque vapeur, que l'était le sauvage avant lui. Il y a là, pour les désespérés, pour les vaincus, pour les découragés un asile discret, domaine de la barbarie en plein centre civilisé. Les seuls compagnons de l'homme, dans ce désert fréquenté, sont restés ce qu'ils étaient au temps des premiers arrivants ; ils continuent leur vie paisible et la succession inconsciente de leurs générations : la nature perpétue ses effets que la présence de l'homme n'a pas modifiés.

Le long de ces fleuves s'est écrite l'histoire dramatique des premiers jours de la conquête. Leurs rives sont semées de cadavres illusti-es, série sans fin de crimes sauvages qui commence par le meurtre de Solis, sur les rives mêmes de l'estuaire, en 1516, pour ne se terminer qu'en 1882, sur la rive la plus reculée d'un de ses affluents, par celui de notre compatriote le docteur Crevaux.

De tous les chefs qui ont entrevu pour la première fois un fleuve nouveau de cette région, aucun n'aura assez vécu pour faire le récit de son exploration. Après Solis, l'hésitation fut grande en Espagne : ses compagnons exagérèrent les cruautés qu'avait eu à souffrir leur chef et qu'eux avaient évitées par la fuite. Dix ans se passèrent avant l'expédition de Sébastien Cabot, Français au service de l'Espagne. Il devait le premier entrevoir le Haut-Parana, le Paraguay, le rio Vermejo et, sur les rives de chaque fleuve, voir périr nombre de ses compagnons.

Pire encore fut l'expédition de Mendoza, en 1536, et son atterrissage au lieu où est aujourd'hui Buenos-Aires. De longtemps on n'eût songé, peut-être, à revoir les hauts fleuves, si Mendoza, épuisé de ressources, n'eût entrepris de chercher un point de ravitaillement. Ayolas, l'officier qu'il envoya, devait le trouver et le fixer au lieu où est aujourd'hui l'Assomption du Paraguay, revoir le cours du rio Paraguay, passer devant les deltas du Vermejo et du Pilcomayo et, enfin, atterrir le 15 août 1536 à un point nommé Lambaré, auquel il donna le nom d'Assomption.

Cette ville, aujourd'hui, après de longues vicissitudes, retombée, momentanément, au rang de bourgade, devint le premier chef-lieu de^ces Provinces du bassin de la Plata, dont

la conquête fut, dès lors, assurée par Taccueil des Caraîos, tribu de Guaranis établie en ce lieu. Ce peuple doux et indus* Irieux, différent des Indiens guerriers et chasseurs, qui, jusque-là, s'étaient jetés si rudement à la traverse des expéditions, mit à son service le luxe relatif dont il disposait, le produit de ses cultures de maïs, de mandiocca, la patate, ses animaux domestiques, les gallinacées, le canard indigène de grande taille, au magnifique plumage, connu en Europe sous le nom de canard de Barbarie, et ses étoffes faites d'une sorte d'ortie assez semblable à la ramie.

Ce point, si merveilleusement choisi, a toujours, devant lui, le même avenir plein de promesses ; mais il est resté isolé, gardant, pour ainsi dire, la dernière limite des régions tempérées, sur le seuil de la région tropicale. Seuls, depuis dix ans, les Brésiliens la dépassent d'environ deux cents lieues, avec leurs steamers, mettant ainsi leurs provinces extrêmes en communication avec la mer, par une navigation fluviale de plus de mille lieues, rendue libre au prix d'un milliard et de huit ans de guerre contre le Paraguay.

Les régions environnantes semblent réservées à la colonisation du XX® siècle. L'homme est encore impuissant à défricher ces terres trop fertiles, qui, loin de résister à la culture, étouffent son effort et le dépassent ; les routes qu'il y trace sont vite effacées ; la forêt se dresse entre lui et d'autres régions, oh l'Indien vit dans sa solitude sauvage, sans avoir vu encore les hommes blancs qui croient être les maîtres de son pays et y ont établi idéalement leurs lois et leur autorité. L'écho des événements modernes n'a pas répercuté dans ces forêts, rindien ignore les révolutions qui lui ont imposé de nouveaux seigneurs ; il ne sait rien de la bulle d'Alexandre VI, qui a fait de lui, au xv® siècle, un sujet espagnol et lui a imposé la loi chrétienne ; il n'a pas entendu la grande voix des libérateurs, qui, en 1810, ont proclamé la liberté et l'in-

dépendance. La terre vierge, dans les solitudes lointaines qu'il occupe, tremble sous le choc de Timmense cascade du Maracayu, elle résonne sous le pied du daim qui la foule, mais rhistoire du siècle ne Timpressionne pas.

A Topposé de cette région, sous la même latitude, du côté de Touest, depuis la rive du fleuve jusqu'aux Andes, une autre région s'étend, immense aussi, champ ouvert aux explorateurs, expression géographique : c'est le Gran Chaco.

Le littoral seul en est connu et occupé. Ceux qui ont pénétré dans le centre y ont trouvé des fleuves que l'on ne peut remonter, parce que leurs eaux sont insuffisantes à porter une barque, ou des plaines où l'homme ne peut mettre le pied parce que Feau les recouvre pendant huit mois de Tannée ; le bétail y souffre d'un mal inconnu, le cheval y perd ses forces et meurt, enlevant à l'homme, impuissant sans cet auxiliaire, l'espoir, toujours reculé, de conquérir ce pays.

L'histoire de ces dernières contrées, vastes comme de grands États, est vite écrite ; les promesses qu'elles font ressemblent à des illusions lointaines ; même sur le littoral, les capitaux que l'on y sème attendent longtemps l'heure de la moisson. De grands fleuves, le Vermejo et le Pilcomayo, en permettront plus tard l'exploitation; mais ils semblent encore, se prêtant à regret aux explorations, vouloir continuer en paix leur labeur et la transformation géologique do cette contrée, creuser leur lit indécis, en répandant, autour, de nouvelles alluvions.

Il faut bien qu'il reste à nos arrière-neveux quelques régions nouvelles à conquérir ; gardons pour nous les tâches plus faciles.

La science marche, et ce qui, pour nous, est à peine praticable, sera pour eux aisé, pressés qu'ils seront par des nécessités nouvelles.

Que n'avons-nous pas à faire déjà pour occuper, fertiliser,

utiliser, comme elles doivent Têtre, les régions que nous allons trouver à Test et à Touest des grands fleuves, en redescendant leur cours jusqu'à leur embouchure?

Ce royaume, facile à conquérir, que les trois derniers siècles ont préparé au nôtre, c'est le domaine actuel de la République Argentine, domaine à peine possédé, cependant entièrement arraché à la barbarie, pays des contrastes où la barbarie a régné pendant des siècles, sans y laisser de traces de son passage, où, par contre, le voisinage de la civilisation se fait sentir, là même où elle n'a pas pénétré.

Le 2V latitude sud est sa limite au nord, le 55"* sa limite au sud ; elle s'appuie, dans toute son étendue, sur le cours des grands fleuves et se développe sur cinq cents lieues de côtes marines.

Partout le climat est tempéré, la vie légère, l'effort facile. Les grandes solitudes, depuis les terribles campagnes de 1875 à 1880, ne cachent plus d'ennemis, les lois écrites attendent que l'homme leur ouvre le désert et en demande 1 application, pour y régir, d'après les principes fixés d'avance, la famille et la propriété, qu'il y aura créées.

Dans cette région des plaines, limitées à Touest par les vallées et les sommets des Andes, se prolongeant au sud à travers les déserts de Patagonie jusqu'au cap Horn, quatorae Etats se sont déjà constitués, organisés, développés sous le régime de la Fédération. D'autres naîtront et se développeront comme leurs congénères dans les territoires déserts qui les entourent. Ceux-ci sont déjà dénommés et délimités sans que l'on y entrevoie encore autre chose que des tentes isolées; ils attendent, — laboratoires formés, — Theure où un groupe humain viendra choisir sa place sur leur sol

et y puiser les éléments constitutifs des races de Tavenir, dont les savants futurs pourront surprendre au berceau, étudier et analyser la formation, peut-être diriger les destinées.

Quatre régions climatérîques bien caractérisées occupent cette immense contrée, et chacune d'elles, constituant un milieu différent, a imprimé des caractères spéciaux à la race qui s'y est formée.

La région montagneuse, située à Touest de la plaine et à Test des Andes, est celle où Feau abonde; adoucie par l'altitude, la température y est fraîche, la sécheresse combattue par rirrigation facile. Ce sont les anciennes provinces de Cuyo, celles aujourd'hui de Jujuy, Salta, Tucuman, Rioja, Catamarca, Mendoza, San Juan. L'homme a toujours vécu là sans ambition ; le bien-être trop facile a déshabitué du travail les générations successives; rapidement, les chemins de fer pénètrent dans cette région et l'arrachent à son isolement en y développant la vie.

Si nous descendons de ces hauteurs, nous entrons dans la seconde région, celle de la plaine, de la lutte pour la vie, où Thomme, entre le ciel et le sol, ne peut demander rien qu\ï son énergie, sans que cependant aucun obstacle l'arrête.

Peut-être cette contrée d'alluvions récentes, de trente mille lieues carrées, n'a-t-ellc pas terminé son évolution géologique; plaine quaternaire, occupée trop tôt par l'homme avant que la nature ait pris son temps et complété son œuvre. Les fauves qui la peuplent semblent des descendants abâtardis des grands vertébrés disparus et non pas les habitants définitifs d'une époque moderne. L'homme actuel en a pris possession avant son heure, et condamné

à la destruction l'indigène, être incomplet qui a de Thumanité la parole, mais dont le cerveau imparfait a fait d'avance un vaincu. Il eût fallu presque une période géologique pour le hausser à notre rang ; trois siècles auront suffi pour le détruire. Réduit à Tesclavage, dès le premier jour il a entrepris une lutte sans trêve, qui s'est terminée par des combats où, toutes les forces de Tune et l'autre race mises enjeu, la sienne a été détruite. Elle a perdu son homogénéité, son droit à s'unir en tribu, en famille même, à exister, a vu ses cendres distribuées aux quatre vents de la pampa, non sa s avoir laissé, dans les veines du vainqueur, les globules de sang qui perpétueront les ou venir de ce groupe vaincu, dédaigné, méprisé, détruit, mais vivant dans Thérédité.

L'habitant nouveau de la plaine n'échappera pas à son influence. Le premier occupant était chasseur, le second sera pasteur, la passion pour la vie libre de la plaine les rapprochera, tous deux sont dominés par elle.

C'est que, dans la plaine autant que dans la forêt, la nature est maîtresse chez elle; l'homme s'y doit soumettre à ses exigences et attendre d'elle ce qu'il ne peut la contraindre à lui donner.

Tout son labeur a moins de prise sur elle qu'une graminée, apportée par lui, sans qu'il le sache, dans ses bagages. Humble, à peine visible, sa présence ne modifie pas les aspects ; plus chétive que les plantes sauvages qui occupent le sol avant elle, elle leur emprunte un peu de protection pour se multiplier et reparaître plus loin plus nombreuse. Qui Va, jetée là cette semence, hier inconnue sur ce continent, immigrante venue avec des hommes d'armes? Elle a germé, mûri, multiplié, avancé, conquis, civilisé, seule, sans le concours de l'homme qui n'en prend souci. Elle le précède dans la plaine, l'attend; s'il tarde trop, s'étiole. C'est qu'elle ne peut vivre isolée, inutile et dédaignée, il lui faut les feulements de pied brusques du bétail à qui elle montre le chemin du désert. Le cheval,

derrière elle, apparaît et demeure. Le désert, qui a fui devant elle, fuit devant lui ; là où il est, il n'y a plus de solitude, plus de plaine inconnue. Par elle, la pampa est devenue la plaine, la plaine est devenue le champ ; la civilisation s'y dresse, la barbarie n'y trouve plus de refuge, la loi impose sa présence, Tindustrie prend position, le monde s'est agrandi et l'activité humaine est maîtresse incontestée d'un nouveau domaine ; la pampa est conquise et domptée par la graminée.

La partie sud de cette région, au delà du rio Negro, qui coule des Andes à la mer, en suivant presque constamment le 40*" latitude, est moins préparée pour l'homme moderne que la précédente, c'est la Patagonie. Elle n a pas d'histoire avant la conquête et n'en a pas depuis : désert rude, entrecoupé de quelques fleuves parallèles, trop rapides pour être remontés, dont les rives n'abritent le souvenir d'aucune race disparue, champ toujours riche pour l'explorateur, contrée d'attente pour les générations futures. Quand il n'y aura plus rien de nouveau sous le soleil, il restera la Patagonie !

Riante et fertile, au contraire, est la région que Martin de Moussy a baptisée du nom, qui lui est resté, de Mésopotamie Argentine. Presqu'île majestueuse, grande comme la France, elle s'étend entre les deux fleuves, le Parana et l'Uruguay, et se divise en trois États : l'Ëntrerios, Gorrientes et les Missions. Quel développement de baies, de criques, et de ports! Chaque propriétaire riverain peut avoir le sien à peu de frais, d'où exporter pour l'Europe tout ce que son domaine peut produire. Là, le sol n'a pas attendu la présence de l'homme pour étaler sa fécondité; le voisinage des grands cours d'eau, le nombre des rivières intérieures, la disposition des vallées ont aidé au développement d'essences d'arbres précieuses, témoignage vivant d'une terre fertilisée et de la présence d'un humus profond.

Dans les Missions mômes, celte fertilité, utilisée pendant deux siècles, a survécu à la disparition de ceux qui l'avaient habilement exploitée. Depuis 1767, ce champ d'expérimentation d'une théocratie moderne est devenu, jusqu'en 1830, le champ de bataille d'élection entre Espagnols et Portugais, entre Argentins et Brésiliens; les ruines se sont amoncelées, les seules, peut-être, que contienne l'Amérique depuis Colomb. Là se rencontrent des villages démantelés, des clochers debout; la terre a gardé encore le souvenir des caresses qui l'ont fécondée en d'autres temps, cependant que la nature, abandonnée à elle-même, lutte pour en effacer la trace : fécondité infatigable et spontanée qui lui refait une virginité !

Depuis un siècle, la forôt envahit les champs de culture, les fauves habitent les églises abandonnées où des saints de bois restent debout, où quelques anges ailés et immobiles semblent l'image, figée sur place, d'une civilisation religieuse arrêtée en plein essor. Des lianes sans fin enveloppent de leurs enlacements ces édifices des hommes, que des arbres centenaires, semés parle hasard, couvrent de leurs immenses rameaux ; des files de maisons debout marquent la place où les familles guaranies se reposaient, à intervalles réguliers, de leur labeur réglé par la congrégation, où le chef de famille avait le droit, h une heure matinale, fixée d'avance et annoncée par la cloche, d'aimer son épouse et de préparer des générations futures de travailleurs bien constitués. Le blé, lui aussi, devenu sauvage dans la solitude, montre les tiges • folles de ses épis presque vides, dont le grain diminué n'est plus recueilli et semé que par l'oiseau qui passe.

Cependant, déjà cette région n'est plus silencieuse, des villages se sont relevés ; le long de la rive des deux fleuves, qui se rapprochent, et qu'à peine, en cet endroit, dix-huit lieues de terres fertiles séparent, la navigation a repris possession de son domaine, au delà même des rapides et jusqu'aux grandes chutes. Des groupes laborieux se sont formés.

hameaux qui promettent des villes, où toutes les races du globe semblent prendre à tâche d'être représentées. De vieux habitants, qui sont venus les premiers, à la recherche de ce bout du monde qui reste aujourd'hui le seul inconnu et qu'ils croyaient avoir trouvé là, se souviennent du temps où les années se passaient sans que Ton sût qu'il y avait, sur le globe, d'autres contrées habitées': on s'y trouvait plus rapproché de Mars et de Venus que des villes du même continent. La société se recrutait de loin en loin de quelque réfractaire, venu on ne savait d'où ; la vie était facile, l'autorité inconnue, la loi ignorée ; on était aux confi s de plusieurs immenses pays: le Brésil, le Paraguay, la République Argentine; personne ne savait quelle langue était celle du lieu, du portugais, du guarani ou de l'espagnol. Aujourd'hui ce n'est plus seulement la sombre clarté qui tombe des étoiles qui pénètre là : le monde se rapproche, la concurrence se montre; un chemin de fer se construit, les vieux habitants se plaignent : «La vie, disent-ils, devient difficile, et pénible la lutte pour l'existence. » Le rétractaire fuit ces rivages qui ne lui conviennent plus. Il part, il a vu au-dessus d'une porte le profil des balances de justice, cette image l'effraye : « Je vois bien, dit-il, que ce n'est pas encore ici le bout du monde, » et il disparaît à sa recherche.

Ces chercheurs du bout du monde, laissons-les à leurs tentatives ; pierres qui roulent, s'effritant le long des ravins, comme elles entraînées par le courant, ils laissent sans le savoir un peu de poussière, humus qui attend une culture. Partout ce passage de l'homme prépare le terrain aux générations futures. Le jour où ce mécontent de tout s'arrête dans le désert, il devient pionnier, et c'est lui qui conquiert le Far- West ou la pampa, c'est cet ennemi de la civilisation qui devient son premier agent.

La région des Missions est prédestinée, elle a été, de toutes celles deTAmérique, la plus peuplée; celle où la vie a été toujours plus facile et douce, les jésuites ont, pendant deux siècles^

utilisé toutes ses richesses spontanées; après un siècle d'inter-^ règne, l'avenir se présente pour elle plus briDant que jamais. Il n'y a plus de questions de frontières pouvant ramener la guerre entre les deux colosses du Sud: leBrésilet la République Argentine ; les obscurités de la bulle d'Alexandre VI sont à la veille d'être résolues, et, s'il était besoin de recourir à l'infaillibilité papale, on verrait qu'elle n'a pas perdu ses droits dans cette région. Ce n'est plus un outillage de guerre, c'est un outillage industriel que le Parana et l'Uruguay conduisent dans cet Eldorado retrouvé, et bientôt, par la variété de ses productions, il se mettra au rang d'Entrerios et de Corrientes.

Là aussi le silence s'est fait sur les querelles d'àntan ; le souvenir des chefs batailleurs, des caudillos^ rêvant de devenir chefs d'États, celui des luttes passées hantent peut-être encore le gaucho sous son chaume. Dans la quiétude monotone de la vie de pasteur, sa pensée se reporte vers les grandes guerres où se jouait il ne sait quelle partie contre un ennemi qu il discernait mal, qui était certainement un gringo^ un étranger usurpateur. Il a combattu, depuis 1810, tour à tour, l'Espagne, puis le Portugal^ puis le Brésil indépendant; habitué aux combats, il a, après la paix, repris sa lance et couru sus à ses compagnons de la veille, à celui-ci et à cet autre : on en voulait à son autonomie! Folie de la persécution qui, lorsqu'elle s'empare des peuples, les fait tomber en tutelle. Cette iolie semble guérie. La forêt de Montiel, de deux cents lieues de long, qui coupe ces régions, a repris son calme et n'abrite plus les égarés, les vaincus des insurrections passées, ni les conspirateurs*

Immense et fertile, traversée dans toute sa longueur par deux fleuves incomparables, pays de plaines où aucun

obstacle ne se dresse, la République Argcntiue étonne par sa longue enfance pénible, par la lenteur de son développement et de son peuplement. Les premiers campements, restés hameaux pendant les trois premiers siècles, ne deviennent villages et villes que depuis vingt ans : les immigrants d'aujourd'hui peuvent encore surprendre, au milieu de leur premier élan de prospérité, des établissements formés il y a trois siècles, dans les lieux les mieux choisis.

Quelle longue attente de la prospérité promise, depuis le jour oh le conquérant s'est taillé, à la mesure de ses rêves, des villes décrétées du fond de TEscorial! Du nord par le Pérou, dô Touest par le Chili, à travers les Andes, par tous les fleuves, des aventuriers, encouragés par la légende des Cortès et des Pizarro, ont, pendant le premier siècle, entrepris, avec une telle ardeur, l'exploration de toute la région, . qu'elle n'eût bientôt plus de recoin inconnu, plus souvent explorée qu'elle ne le sera pendant les deux siècles qui séparent ces hardiesses de la première heure de l'ère plus timide des chemins de fer.

Des villes se sont fondées qu'aucun chemin ne reliait entre elles. Le cordeau en traçait les rues longues et parallèles; l'ambition des conquérants ne se contentait pas d'un carré entouré d'un fossé qui eût suffi ; ils ont vu grand et ont légué à leurs descendants des œuvres minuscules, dans de grands cadi'es, que la génération nouvelle a pris à tâche de remplir. Ils ont semé des villes et baptisé la semence avant qu'elle ait germé. Ces capitales ainsi créées, les géographes en ont pris souci, les enfants dans les écoles ont dû les connaître, et le voyageur qui les cherchait, il y a ci quante ans, eût pu passer auprès sans les voir, les traverser sans demander leur nom; s'il ne le faisait pas, c'est que la traversée à'estaficias grandes comme des États l'avait lassé de solitude et préparé à trouver à la moindre chaumière les proportions d'un palais.

Un quart de siècle vient de s'écouler plein d'activité, et.

déjà, il n'y a plus de centre arriéré. La voie de fer unit toutes les villes entre elles et toutes au littoral, le télégraphe les rapproche, la vie y pénètre, l'étranger s'y établit parce qu'il sait qu'il en peut sortir, y reste et fait souche de générations créoles ; les fanatismes, les ignorances entretenues par l'isolement s'éclairent et se dissipent. Tout se transforme, les aspects du pays, l'emploi de la terre et la race humaine.

L'élaboration définitive d'une nation est entreprise sur un territoire dont les limites sont tracées, les frontières sûres, toutes les parties possédées et soumises à une langue et à une loi commune, volontairement acceptée.

La race, la nation, la langue, l'esprit public, les tendances sociales se dégagent peu à peu. Ils ont assez de fixité déjà, et assez de permanence pour que nous puissions essayer ici d'en fixer la loi et les caractères, en même temps qu'ils sont assez récents pour qu'il nous soit possible d'indiquer comment ils se sont préparés et constitués.

Entrons donc dans l'étude de la société argentine, maintenant que nous avons décrit à grands traits le milieu où elle s'est formée et parcouru les grandes régions où elle se développe.

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